TOME II
La disproportion entre les deux belligérants paraissait grande ; elle était pourtant plus apparente que réelle. Outre que les forces de François pi* étaient aussi concentrées que celles de son adversaire Tétaient peu, les circonstances lui fournissaient deux précieux auxiliaires qu'il n'eut garde de repousser. L'Allemagne était déjà violemment agitée par les débats de la Réforme, ce qui diminuait notablement l'autorité de l'Empereur dans ce pays. Puis, à la frontière opposée de son empire, les Turcs, sous de grands généraux et sous le fameux Soliman le Magnifique, apparaissaient plus terribles que jamais. Ils envahirent la Hongrie et menacèrent sérieusement la capitale de l'Autriche. Nous verrons bientôt leurs flottes arriver jusqu'en Provence et y donner la main à celles de François I«^
La lutte s'engagea d'abord sur la frontière des Pays-Bas, où les Français allèrent soutenir les prétentions du duc de Bouillon et où Bayard fit des prodiges de valeur dans la défense de Mézières. Cette première campagne, mollement menée de part et d'autre, valut Tournay aux Impériaux et Hesdin aux Français. Une autre action s'alluma en Navarre où les Français sous Lesparre eurent d'abord quelques succès, mais furent ensuite battus et repoussés avec perte, ce qui fit tomber toutes les résistances que Charles V avait rencontrées jusqu'alors en Espagne. Ce n'étaient là que des préludes et des hors-d'œuvre. En Italie devaient se porter les coups décisifs.
Le gouverneur français Lautrec, frère de la maîtresse du roi, avait été substitué au vieux et sage Trivulce, tombé en disgrâce au point de devoir demander aux Suisses leur combourgeoisie et leur protection et bientôt mort de chagrin. Des exactions de toute espèce et une administration brutale avaient fait détester le régime français. Malgré cela l'armée du Milanais, victime des intrigues qui divisaient
la cour de Paris, était fort négligée ; tout lui manquait , les renforts promis , les fonds nécessaires , les magasins. Quand les forces ennemies, composées des Espagnols sous Pescaire, des Pontificaux sous Prosper Colonne, avec un corps de cinq mille Suisses et Grisons et des Florentins sous l'historien Guicciardini, environ 20 mille hommes en tout, dont 1500 cavaliers, se mirent en campagne dès les environs de Reggio contre Parme et contre le Milanais , elles furent secondées de Faction sympathique des populations et renforcées de nombreux exilés milanais sous Morone.
Lautrec partit de Milan avec une armée forte aussi de ^ mille hommes dont 800 lances et quelque infanterie française, 8 mille Suisses et à peu près autant de Vénitiens, pour marcher au secours de Parme. Il passa le Pô près de Crémone et s'avança sur le Taro, ce qui força Prosper Colonne à se replier sur Reggio. Il y eut alors de part et d'autre une série de marches et de contremarches qui eurent pour principal résultat d'ennuyer beaucoup les Suisses de Lautrec, ne comprenant rien à ce genre d'opérations. Deux mille Bernois se disant offensés de mauvais procédés à leur égard, quittèrent l'armée enseignes déployées pour rentrer dans leurs foyers. La débandade se mit bientôt parmi leurs compatriotes.
A ce même moment l'armée des alliés se renforçait d'un nouveau contingent de Florentins et d'un corps de huit mille Zuricois et recrues suisses illicites sous le Zuricois Georges Berguer. Ces derniers, escortés du cardinal de Sion et de l'évêque Véroh qui venaient d'agiter la Suisse contre la cause française et d'une délégation de la Diète suisse protestant vainement contre leur entreprise, rallièrent les coalisés à Ostiano. Dès lors ceux-ci, pleins de confiance, se préparèrent à l'offensive, tandis que Lautrec se repliait derrière l'Adda en mettant des garnisons à Crémone et à
Pizzighellone. Pendant celle retraile il fut encore abandonné par un cerlain nombre de Suisses. Des dépulés des canlons venaienl de sommer tous leurs concitoyens de rentrer dans leurs foyers pour prévenir une lutte fratricide et résoudre ainsi les difficultés des traités contradictoires qui plaçaient des Suisses sous les drapeaux de la France d'un côté et du Pape de Tautre; mais cette sommation, grâce aux soins adroits du cardinal de Sion, ne parvint pas aux Suisses de Tarmée alliée.
Dans ces conditions les alliés franchirent aisément l'Adda après quelques escarmouches à Rivolta et à Vaprio et s'em^ parèrent bientôt de Milan presque sans coup férir. Lautrec n'y ayant laissé qu'une garnison dans la citadelle dut se replier sur Come, presque entraîné par les Suisses qui lui restaient encore, environ 4 mille hommes, et qui l'abandonnèrent dans cette ville.
La Lombardie était de nouveau perdue pour la France ; Lautrec n'y pouvait plus tenir la campagne ; il dut se borner, en attendant de meilleures circonstances et des renforts, à n'y faire qu'une guerre de partisans et de défense de quelques places ; à cet effet il se porta sur Crémone qui devint son centre et son refuge. C'était une nouvelle entreprise malheureuse par l'effet des circonstances politiques et des intrigues qui faisaient mener des guerres importantes au moyen trop commode d'auxiliaires étrangers. Lautrec, meilleur général qu'homme d'Etat, avait oublié en ces conditions de suivre une tactique conforme à l'esprit de ses troupes et à leurs exigences; il aurait dû moins manœuvrer et plus combattre ; il est vrai qu'ayant en face de lui un adversaire expérimenté comme le cardinal de Sion, tout le désavantage de tels auxiliaires tomba de son côté. Il est juste d'ajouter aussi que les Suisses de Georges Berguer, désireux de respecter la lettre des traités et les ordres de la
Diète, ne combattirent pas directement contre les Français ni contre les Vénitiens ; ils se bornèrent à passer de force sur leur territoire pour gagner le sol pontifical et leur action se borna à faire rentrer, seulement après la chute de Milan, Parme et Plaisance sous l'autorité du Pape. Ils restèrent dans ces places jusqu'aux premiers jours de l'an 1522, époque à laquelle ils regagnèrent leurs foyers sous la promesse d'une somme de cinquante mille ducats pour frais de guerre, solennellement hypothéquée sur les villes mêmes de Parme et Plaisance. De cette somme il ne fut payé qu'un à-compte de 4 mille florins du Rhin par le Pape Adrien VI, successeur de Léon X, et nous avouons ignorer si jamais on chercha à faire valoir la singulière hypothèque qui la garantissait. Au reste les Zuricois, à l'excitation de Zwingli, furent dès lors un des cantons qui s'élevèrent le plus vivement, de la voix et de l'exemple, contre le trafic du sang suisse aux souverains étrangers, trafic dont cette épineuse campagne avait particulièrement montré les déplorables conséquences. Des 20 mille Suisses qui y avaient pris part, il ne resta en Italie que 1500 hommes au service du Pape et 1000 à la solde de Florence.
Mais tout n'était pas dit, cela se comprend, par cette expédition où l'on ne s'était presque pas battu. La France avait encore assez de ressources pour se remettre de cet échec, et d'ailleurs un incident était survenu en sa faveur par la mort du Pape Léon X (l^r septembre 1521), remplacé par Adrien VI, beaucoup moins ardent aux luttes politiques. Lautrec reçut immédiatement du renfort. Des ambassadeurs français se rendirent aussi en Suisse pour parer aux influences du cardinal de Sion et avoir de nouvelles troupes plus sûres que les précédentes. La Diète de Lucerne leur accorda 16 mille hommes et proscrivit sévèrement tout enrôlement contre la France. Au mois de janvier 1522 ces levées se
mirent en marche par le Splûgen, le Saint-Gothard et le Simplon ; elles se rallièrent dans les baillages italiens ; elles s'y munirent d'artillerie et le 1*"^ mars elles firent leur jonction à Monza avec Lautrec venu de Crémone au devant d'elles avec 6 mille fantassins et 1500 chevaux. De là, et pour menacer à la fois Pavie et Milan, il alla s'établir dans les positions de Catina et de Biasco où il reçut le renfort de trois mille hommes sous Médicis, qui devaient être suivis d'autres renforts annoncés par Gênes sous le chevalier Bayard.
Dans ces positions, Lautrec perdit, semble-t-il, un temps précieux et qui eût été mieux employé à reconquérir Milan, où les défenseurs de la citadelle comptaient impatiemment sur son secours ; car dans les entrefaites l'empereur faisait lever des lansquenets en Allemagne et une première colonne de douze bannières sous le célèbre tyrolien Frondsberg devança les Français à Milan, où venait déjà d'entrer Colonne avec 15 mille hommes, tandis qu'il avait jeté de fortes garnisons à Pavie, à Novarre et à Alexandrie. Bientôt une seconde troupe de six mille lansquenets fit aussi son entrée dans la capitale du duché avec son nouveau prince, le jeune François Sforce, qui y fut chaleureusement proclamé.
Ce ne fut qu'alors et après six semaines d'inaction pendant lesquelles cependant une pointe heureuse sur Novarre et sur Pavie avait rallié le corps amené par Bayard, que Lautrec se décida à sortir de ses retranchements et à tenter un coup d'éclat. Il marcha droit sur Pavie et en commença le siège. La brèche faite, les Suisses, à qui ce genre de guerre ne convenait pas, demandèrent unanimement qu'on les envoyât à l'assaut. Lautrec s'y refusa, préférant sagement attendre l'effet des mines de Pierre Navarre. Mais l'établissement de celles-ci subit quelques lenteurs , et pendant ce temps deux mille Espagnols réussirent à se jeter dans la
place. De son côté Colonne était sorti de Milan avec son armée et vint menacer les derrières de Lautrec en s'établissant à la Grande-Chartreuse.
Le général français n'en continua pas moins le siège, encouragé par ses forces très-supérieures ; mais il calculait sans les pluies abondantes qui vinrent l'inonder et le bloquer dans une contrée insalubre, et sans le tempérament de son corps le plus nombreux, les Suisses, fort antipathiques à ce genre de guerre. Le découragement se mit parmi eux et dans le reste de l'armée. Tous demandaient, à défaut de vivres qui commençaient à manquer, la paie, qui était fort en retard et moins disponible encore. Les Vénitiens insistaient aussi pour qu'une meilleure position fût prise. Lautrec fit lever le siège et revint à Monza par Landriano et Marignan après une marche difficile mais que l'ennemi n'osa pas contrarier.
En passant devant les tombeaux de Marignan d'amers souvenirs avaient redoublé le mécontentement des Suisses. La différence était grande, il est vrai, entre la présente campagne et celles dont toute la Suisse gardait la tradition. Précédemment les expéditions étaient menées tout-à-fait démocratiquement; les décisions des chefs, longuement élaborées en conseil de guerre, étaient soumises aux assemblées des soldats dans la plupart des circonstances importantes, chacun pouvant hbrement donner son avis, quitte à obéir fidèlement à la majorité. Maintenant ce n'était plus cela; Lautrec commandait tout en personne ; à peine les principaux capitaines suisses étaient-ils consultés, et encore sans être écoutés. Et ce changement humiliant s'était accompli au profit d'anciens adversaires qui, tout en se servant d'eux, leur . montraient trop souvent une insolence hautaine et ne les payaient qu'en belles promesses ! ! Telles étaient les récriminations qui couraient les rangs des Suisses et qui , à
Monza, dégénérèrent en manifestations de vraie mutinerie. Ils réclamèrent vivement leur solde en retard de plus de trois mois , sans compter maints arrérages de plus d'une année, ou leur licenciement régulier ; même Albert Stein, fort dévoué à la France, qui l'en récompensait largement du reste, dut déclarer au général qu'il était temps d'écouter les justes réclamations de sa troupe.
On a poétiquement raconté, d'après un historien souvent fidèle , que les Suisses avaient posé l'ultimatum : « argent, congé ou bataille, » et cette phrase expressive a fait fortune. Elle n'est cependant point parfaitement exacte ; au moins est-elle incomplète. Un des acteurs de cette campagne, l'impartial et véridique Guicciardini, raconte un peu autrement cet incident, et nous croyons utile de mettre textuellement son récit sous les yeux de nos lecteurs : « Ce retardement (le retour à Monza), dit Guicciardini, fut très-funeste à la France ; car les Suisses, excités par leur impatience ordinaire, députèrent leurs officiers vers Lautrec pour se plaindre de l'injustice qu'il y avait à ne pas payer les troupes d'une nation toujours prête à se sacrifier pour la gloire du nom français. Ils ajoutèrent qu'indignés de voir l'univers instruit par ces traits d'avarice et d'ingratitude que la France estimât si peu le courage et la fidélité de tant de braves gens, ils étaient résolus de ne plus attendre et de ne pas compter à l'avenir sur les promesses si souvent réitérées et toujours sans exécution. Qu'ils lui déclaraient donc que leurs soldats allaient reprendre le chemin de la Suisse; mais que pour montrer à la terre entière que ce n'était ni la crainte de l'ennemi ni les périls de la guerre, toujours affrontés par les Suisses, comme le passé le prouvait assez, qui les obligeaient à la retraite, on n'avait qu'à les mener le jour suivant contre les alliés, afin qu'ils pussent se retirer le surlendemain ; qu'ils lui conseillaient de profiter de ces heureuses dispositions et de mettre les
Suisses à la tête de l'armée ; qu'ils espéraient qu'après avoir forcé le camp des fï'ançais près de Novare, ils n'auraient pas de peine à pénétrer avec de plus grandes forces dans les retranchements des Espagnols, plus rusés, à la vérité, que cette nation, mais jamais plus braves dans les combats.
« Lautrec, effrayé du péril qu'il y avait d'aller choquer de front un ennemi bien retranché (*), n'oublia rien pour apaiser les Suisses. Il leur représenta qu'ils ne devaient pas accuser le roi des délais qu'ils avaient essuyés; que le péril de transporter de l'argent à travers un pays infesté d'ennemis en était la seule cause, et qu'au reste ils n'attendraient pas longtemps. Mais sourds à ses prières comme à ses promesses, ils écoutèrent encore moins tout ce qu'il put leur alléguer pour vaincre leur résolution. Dans cette extrémité, Lautrec prit enfin le parti de risquer une action décisive, quoique avec beaucoup de désavantage, considérant qu'il valait encore mieux s'exposer à ce péril, auquel d'ailleurs les Siiisses seraient les premiers exposés^ que de laisser le champ libre à l'ennemi, ce qu'il serait forcé de faire s'il balançait jusqu'au lendemain (2). »
C'est ainsi que Lautrec dut mener ses troupes contre le gros de l'ennemi, qui, sous Prosper Colonne, s'était établi à la villa de La Bicoque à environ 3 milles en avant de Milan. Là, Colonne s'était en effet arrangé une position formidable. Les terrasses et les murs du jardin, entourés de profonds fossés, et un grand nombre de canaux d'irrigation, couvraient tous ses abords et fournissaient à son artillerie et à ses mousquetaires de grands avantages pour leurs feux; des pièces de fort calibre, élevées sur des plateformes, battaient toutes les avenues et particulièrement la grande route sur la droite, un
(1) Allusion au gros des ennemis, alors en position à La Bicoque. Voir plus loin.
(2) Guicdardini. Guerres dltalie, II. 44, p. 593 de la traduction de 1738.
petit chemin creux débouchant sur le front et un autre chemin sur la gauche aboutissant à un pont de pierre vers l'entrée du parc. Mais tout cela n'effraya point Stein. Envoyé en reconnaissance par Lautrec avec l'espoir qu'il jugerait la place inattaquable, il revint en disant au contraire qu'il la croyait bonne à battre, et l'attaque fut préparée pour le lendemain.
Le soir même, 26 avril. Colonne fut instruit de la résolution de ses adversaires, et il fit ses préparatifs en conséquence. Le tocsin, sonné à Milan, lui amena un renfort de six mille hommes, qui furent placés à la garde du pont de pierre à l'entrée du parc ; les Espagnols de Pescaire et les Allemands de Frondsberg tinrent le front, en arrière d'un grand fossé et au pied de terrasses portant Tartillerie. Plus en avant dans les blés s'embusquèrent de nombreux tirail- " leurs; sur les ailes et en arrière, la cavalerie, disséminée en légers escadrons. Il disposait en tout d'environ 15 mille hommes avec une quarantaine de bouches à feu.
Les dispositions de Lautrec furent moins habiles. Soit qu'il ne pût user d'une autorité suffisante, soit qu'il ne considérât l'action qui allait s'engager que comme l'affaire des Suisses et que d'avance il se consolât de voir leur fougue châtiée, il ne prit aucune des mesures qui pouvaient assurer le succès. Il chargea, non l'artillerie, de commencer l'action, comme c'eût été naturel, mais la cavalerie légère de Jean de Médicis, qui serait suivie des pionniers de Pierre Navare, précédant eux-mêmes les Suisses. Avec ceux-ci marcheraient les canons, escortés de l'élite de la gendarmerie française ; puis en réserve viendraient les Vénitiens avec Lautrec et le reste de la gendarmerie. Sur la gauche, il lança son frère Foix avec trois cents lances et quatre mille fantassins pour tourner la position par le pont de pierre. ' Un autre mouvement tournant fut confié à quelques cents
cavaliers déguisés en impériaux, c'est-à-dire avec la croix rouge au lieu de la blanche.
C'est dans cet ordre, convenable peut-être pour une bataille en rase campagne, mais non pour l'attaque d'une forte position, que la bataille du 27 avril s'engagea dès le point du jour.
La cavalerie légère porta les premiers coups, sans grand résultat vu les nombreux fossés qui gênaient sa marche. Les Suisses, derrière elle, s'avancèrent avec impétuosité en deux grosses masses d'infanterie sous leurs deux chefs principaux les feld-oberst Albert de Stein et Arnold de Winkelried, subordonnés à leur capitaine-général Anne de Montmorency. Leur marche, souvent entravée, fut lente et difficile ; quelques canons seulement purent les suivre. En revanche, le canon ennemi porta le carnage dans leurs masses trop lourdes. Malgré cette meurtrière canonnade et la fusillade des tirailleurs, ils arrivèrent au bord du fossé; mais là, de foudroyantes décharges refoulèrent ce premier corps, qui dut laisser plus d'un millier des siens sur le terrain évacué. Le second corps, qui avançait toujours, recueille le premier et tous ensemble se reportent en avant. Ils arrivent au fossé, y descendent tumultueusement et cherchent à escalader la contrescarpe. Vain effort! les parapets sont couronnés d'une haie de piques et d'arquebusiers qui déciment les assaillants. Le fossé est trop profond ; les pionniers si fameux de Navarre n'ont su ni le combler ni amener les engins d'escalade voulus. Des compagnies suisses entières, leurs chefs en tète, trouvent la mort dans cette fatale impasse, et la retraite doit bientôt s'effectuer au milieu des cadavres amoncelés et sous les meurtriers saluts de l'artillerie des terrasses. Beaucoup de Français, l'élite de leurs gentilshommes, avaient glorieusement combattus aux premiers rangs des Suisses. Mais les Vénitiens, qui auraient dû les seconder et
qui Tauraient pu aisément en se portant sur leur flanc au lieu de les suivre, étaient restés spectateurs inactifs de l'action. Quant aux mouvements tournants, celui de Foix, contrarié par les obstacles du terrain et par la forte garde du pont, n'aboutit pas ou trop tard; l'autre, sous déguisement, fut dépisté à temps. « Ainsi, dit Guicciardini, tout le poids de l'action tomba sur les Suisses (*). »
Colonne, sachant qu'il n'avait eu affaire qu'aux seuls Suisses, n'osa pas faire de poursuite sérieuse. Sa cavalerie seulement essaya de talonner les vaincus, mais elle fut contenue à son tour par les escadrons français.
Le soir, Lautrec pensait à renouveler l'attaque et cela lui eût été possible, même avec quelque chance de succès en l'ordonnant avec plus de soins. Mais les Suisses s'en tinrent à leur parole et à leur départ, fixé au lendemain, déjà avant la bataille. Ils étaient d'ailleurs fort découragés par cet échec, où ils avaient montré plus de bravoure que jamais et perdu trois mille des leurs, dont leurs deux chefs, le brave Stein et Arnold de Winkelried, un descendant du héros de Sempach. Aigris contre leurs auxiliaires, particulièrement contre les Vénitiens qui avaient déjà pris la route de Brescia, ils marchèrent, le cœur plein d'une sombre colère, sur. Monza, traînant après eux leur artillerie et laissant aux cavaliers français le soin de protéger la retraite.
Si Lautrec avait pu désirer qu'une correction fût donnée à ses indociles soldats suisses, il fut servi plus qu'à souhait. Les vaincus reconnurent, il est vrai, que leur folle témérité et leur indiscipline avaient causé leur défaite (2); mais cette défaite amenait un désastre; la campagne était perdue pour les Français et avec elle l'Italie. Lautrec dut repasser l'Adda; il fut accompagné par les Suisses jusqu'à Trezzo; là il les
(1) Ouvrage cité, II, 14.
(2) StettUr, Missive dans les archives bernoises. — Note de M. Vulliemin, X, 67.
congédia ; ceux-ci reprirent, aigris et sans solde ni butin, le chemin de leur pays par le Bergamasque, tandis que Lautrec rentrait à Crémone. De là, le général français se rendit en France pour faire entendre au roi ses vives et directes plaintes sur le manque d'argent où on l'avait laissé et qui avait été la cause de tous les revers ; il se trouva que 400 mille écus qui lui avaient été expédiés à un moment où ce secours eût été fort utile avaient été détournés par une intrigue de la reine-mère. Pendant ce temps, le frère de Lautrec signait avec les impériaux un traité de totale évacuation ' de la Haute-Italie (mai 4522).
Quant aux Suisses, leur ardeur guerrière fut calmée pour quelque temps ; ils comprirent aussi par les tristes leçons de Marignan et de La Bicoque, où ils ne s'étaient certes pas montrés moins braves que partout ailleurs, que leur vieille tactique de l'offensive en gros et solides corps n'était plus à la hauteur des progrès de l'art de la guerre. Ils avaient en effet ressuscité brillamment contre les chevaliers bardés les masses d'infanterie, les phalanges et les légions de l'antiquité ; mais l'artillerie et la mousqueterie arrivaient à leur tour et ne tarderaient pas à exiger la première place, si l'infanterie ne savait se transformer. Elle le sut, comme nous le verrons bientôt.
François I^r ne pouvait se tenir pour battu par les vicissitudes de son armée d'Italie. Il se prépara promptement à la revanche, quoique abandonné des Vénitiens et défié directement par le roi d'Angleterre. Recourant à toutes sortes d'expédients pour remplir le trésor vide, il put former une nouvelle et belle armée, dans laquelle les Suisses, vivement sollicités, promirent d'entrer pour deux contingents de 6 mille hommes chacun.
A la tête de cette armée, François P»' s'apprêtait à des-
cendre en Italie, et il était déjà en route à cet eSet cpiand il fut retenu par un grave incident. Un de ses plus grands dignitaires, le puissant et habile connétable de Bourbon, indignement maltraité par le roi et surtout par la mère du roi, s*était secrètement entendu avec l'empereur et le roi d'Angleterre pour une levée de boucliers et pour un démembrement du royaume. Heureusement la conjuration fut découverte à temps; François !««• resta en France pour parer aux événements et le connétable ne put joindre ses hauts complices qu'en fuyard isolé.
Le plan de la coalition ne s'en exécuta pas moins ; mais son premier contretemps lui fut fatal ; aucune de ses attaques ne réussit. Vingt-cinq mille Espagnols qui entreprirent le siège de Bayonne furent énergiquement contenus par Lautrec. Une armée de lansquenets qui envahit la Champagne fut rejetée dans les Vosges par le duc de Guise; une armée anglaise, sous le duc de Suffolk, débarquée à Calais, parut d'abord avoir plus de succès; elle s'avança sur la Somme et sur l'Oise et répandit même la terreur dans Paris, jusqu'à ce que d'habiles manœuvres du vieux La Trémouille la forçassent de se replier en arrière.
Cette défense n'empêcha même pas le roi de France de poursuivre ses projets sur l'Italie. L'exécution de leur réalisation fut confiée à l'amiral Bonnivet, un des favoris de François !««• et de sa mère, trop décrié peut-être par les historiens sous l'épithète souvent impropre de général de cour. Au mois d'octobre 1523, il franchit le Mont-Cenis avec une armée d'environ 25 mille hommes, et rallia en Piémont un corps de 10 mille Suisses, dont 4 mille Valaisans et Grisons, descendus par le St-Bemard.
Le vieux Prosper Colonne, qui commandait les troupes de la Ligue, fut complètement pris au dépourvu par cette offensive inattendue dans les circonstances générales de l'Eu-
rope,et il ne put empêcher les Français d'arriver triomphalement jusque sur le Tessin et aux portes de Milan. Il dut se borner à s'enfermer dans cette ville, après avoir jeté des garnisons dans Crémone et dans Pavie.
Bonnivet ayant tardé d'attaquer la capitale du Milanais, Colonne put s'y mettre en bonne défense, grâce au concours unanime de la population et à l'arrivée de quelques renforts de l'Italie et du Tyrol. Il résista efficacement à plusieurs attaques et brava tous les essais de blocus. Bonaivet ne réussit qu'à obtenir un campement d'hiver entre Milan et le Tessin, où il continua à se consumer en pointes stériles de droite et de gauche. Les Vénitiens s'étarit aussi mis en campagne ainsi que le connétable de Bourbon avec un corps de six mille lansquenets, et des mouvements de l'ennemi donnant lieu à Bonnivet de craindre pour ses communications, il se retira sur Biagrassa, où il prit une nouvelle position. Le vieux et prudent Colonne mourut dans son triomphe même. Lannoy, qui lui succéda, excité par Pescaire, son meilleur lieutenant, crut devoir à son tour prendre l'offensive ; il rejeta les Français sur Novare, puis au-delà de la Sesia, après plusieurs sanglants combats où les Suisses eurent l'occasion de se distinguer comme arrière-garde. Sur la Sesia, l'armée française fut heureusement [renforcée d'un nouveau corps de huit mille Suisses, arrivés au secours de leurs compatriotes dans le péril, et qui, sans vouloir agir en ofifensive, couvrit efficacement la retraite. Néanmoins de graves pertes furent subies au passage de la Sesia, entre Romagnano et Gattinara, sous les coups habiles des arquebusiers de Pescaire. C'est là, en particulier, que le vaillant Bayard, remplaçant le commandant en chef blessé, fut frappé à mort au milieu d'un groupe de Suisses aux ordres de Jean de Diesbach.
Depuis lors la retraite se continua paisiblement sur Ivrée,
o(i Suisses et Français se séparèrent en bonne intelligence, mais les cœurs contrits, pour rentrer dans leurs foyers respectifs, les uns par la vallée d'Aoste, les autres par Suze.
Sur ce succès la Ligue put reprendre son grand plan d'attaque de la France et cela sur une frontière de plus. L'ardent connétable de Bourbon, dont le corps de lansquenets s'était renforcé, fut lancé, avec le non moins ardent Pes- Caire et ses vaillants Espagnols, sur la Provence. Cette belle contrée fiit parcourue aisément de Nice à Aix et Marseille pendant tout le mois d'août 1524. Bourbon eût voulu continuer sa marche triomphale jusqu'au cœur de la France et se diriger tout d'abord sur Lyon ; mais les Espagnols, jaloux déjà de ses lauriers, l'arrêtèrent au siège de Marseille, dont la capture leur eût été d'ailleurs très-profitable comme point de jonction entre l'Espagne et l'Italie.
Les lenteurs de ce siège firent tourner les chances de la fortune. Intrépidement défendue par ses habitants renforcés d'un corps d'Italiens de Renzo Geri, et sur mer par la flotte génoise d'André Doria, la cité phocéenne brava tous les efforts des assiégeants. De son côté, le roi François I*»* alla la secourir avec une armée formée à la hâte, mais renforcée à chaque instant de nouveaux arrivants. Quand il fut en vue de Marseille, force fut bien au duc de Bourbon de se retirer. Il commença sa retraite le 28 septembre, talonné par un corps aux ordres de La Palisse.
Quant au roi, prompt à la riposte, il reprit aussitôt son projet d'expédition sur le Milanais et chercha à y devancer l'armée impériale en marchant par Gap, Briançon et Turin. Mais malgré sa diligence et quoique n'ayant eu d'autres obstacles que ceux du terrain, il n'arriva sur le Tessin qu'en même temps que Bourbon et Pescaire, ceux-ci à Pavie, lui devant Milan. Il fit investir le château de Milan le 28 octo-
bre en refusant, par un sentiment d'honneur, d'entrer en roi dans cette ville avant que la citadelle n'en fût prise.
Au lieu de suivre, l'épée dans les reins, l'armée de Lannoy et de Pescaire, qui se repliait sur l'Adige, François I«»", non content du siège de la citadelle de Milan, alla entreprendre encore celui de Pavie, où s'était renfermé l'énergique Antoine de Leyva avec cinq mille Espagnols.
Trois mois sans grands progrès se passèrent à ces oiseuses opérations ainsi qu'à divers détachements non moins intempestifs, un, entr'autres, sur Gênes et un autre jusqu'à Naples. Pendant que l'armée française s'affaiblissait ainsi à plaisir, l'armée impériale avait pu se renforcer à son aise et accourir à son tour au secours de Pavie, comme le roi venait de le faire pour Marseille. Le 2 février 1525 elle arriva sur les avant-postes français à Lardirago et les refoula. 'Elle était forte d'environ 20 mille fantassins espagnols et allemands, de 1600 lances et d'autant de chevau-légers.
Plutôt heureux de la perspective qui s'offrait de combattre, le roi ne fit rien pour gêner son approche. Il résolut, au contraire, d'accepter la bataille sous Pavie même et refusa d'aller prendre position à la Chartreuse ou à Binasco, comme le conseillaient La Trémouille et La Palisse ; il donna ses ordres en conséquence. Ses positions de siège et de blocus furent resserrées, et il forma son camp au sudouest de la place, sur la rive gauche du fleuve, l'aile droite au Tessin, la gauche couverte par les murailles du parc et se prolongeant vers le chemin de Milan ; sur les derrières du camp, des fortifications et une garde spéciale furent destinées à veiller à la garnison de Leyva ; sur le front, des retranchements le couvrirent contre les alliés, ainsi que les rives sinueuses et profondes de la Vemacula, ruisseau coulant du parc dans le Tessin.
Depuis les détachements l'armée ne comptait plus qu'en-