‹ Études d'histoire militaire, Volume 2Chapitre 12 sur 25 · TOME II · texte numérisé non relu

TOME II

mandée par Rantzau, fut surprise dans de trop confiants quartiers entre le Necker et le Danube par les forces réunies du duc de Lorraine, de Mercy et de Jean de Werth, et son gros subit une grave défaite à Dûttlingen sur le Danube. La panique y fut telle que la cavalerie s'enfuit à toutes jambes jusqu'à Brissach, et que la plupart des généraux, y compris Rantzau et Sirot, furent capturés ainsi que toute l'artillerie. Rothweil fut ensuite reprise par les Impériaux, qui parcoururent en maîtres toute la contrée. L'Allemagne retentit de chants de triomphe et de moqueries sur cette foudroyante débâcle des Français.

Ceux-ci ne tardèrent pas à prendre une éclatante revanche. Une nouvelle armée fut reformée en Alsace avec les débris des Weimariens et divers renforts de Français et de mercenaires, et le commandement en fut donné à Turenne, rappelé d'Italie. Il arriva en décembre à Golmar, et l'Alsace étant fort épuisée, il prit ses quartiers d'hiver en Lorraine, protégé par les Vosges sur son front et par les petites places de Vesoul et de Luxeuil, dont il s'empara.

Au printemps de 1644, il prit l'offensive avec une petite armée de 10 mille hommes, bien organisée et comptant environ la moitié de cavalerie et 20 canons. Il passe le Rhin à Brissach, occupe Fribourg par une garnison de 600 hommes, s'engage dans les montagnes et va tomber brusquement sur les avant-postes des Bavarois établis dans la région du Haut-Danube. Quoiqu'il leur eût tué environ 400 hommes, ce coup de main ne servit à rien. L'éveil fut donné à Mercy, qui, disposant d'une force supérieure, environ 15 mille Bavarois, s'avança contre Turenne et le refoula jusqu'au-delà du Rhin. Après cela, l'armée bavaroise assiégea Fribourg, dont la garnison française fit bonne défense.

Turenne ne resta pas longtemps sous le poids de cet échec. Il débouche de nouveau de Brissach et se porte sur Fribourg

pour en faire lever le siège. A cet effet, il veuts'eraparerdu sommet de Schneeberg, bonne position avancée au sudouest de la place. Une brigade qu'il envoie contre ce poste y échoue et se replie en grand désordre. Mercy redouble d'activité pour bloquer la ville, qui capitule le 28 juillet au nez de Turenne, campé à environ deux lieues de là et qui se replie sur Brissach. Ce pitoyable début du nouveau commandant en chef français était loin de répondre aux espérances fondées sur ses antécédants et de faire prévoir ce qu'il sut accomplir plus tard ; nouvelle preuve qu'il ne faut pas trop se hâter déjuger définitivement un hommo'de guerre.

Des renforts se mirent promptement en marche pour le rejoindre, mais avec eux un commandant en chef dans la personne du vainqueur de Rocroy et de Thionville. Le 2 août, Enghien arriva à Brissach avec une dizaine de mille hommes de son ancienne armée de Flandre, sous le commandement spécial du maréchal de Guiche. Il y tint aussitôt avec Turenne et ses lieutenants un conseil de guerre, qui se ressentit de la révolution opérée dans le haut étatmajor.

Le vicomte de Turenne avait alors 32 ans, soit dix ans et beaucoup de service de plus que le duc d'Enghien ; il avait deux ans de commandement en chef, cinq ans de grade de lieutenant-général et trois ans de maréchal de camp. Quoiqu'il ne fût pas de sang royal, il était de maison souveraine et très-plein de sa naissance. Il fut donc vivement contrarié de passer sous les ordres d'un général aussi jeune, ce qui était assez mesquin après les éclatants services d'Enghien à Rocroy et Thionville, bien supérieurs à tout ce que Turenne avait fait jusqu'alors.

Néanmoins Turenne se soumit de bonne grâce en apparence; mais en penchant, dans les plans proposés, pour ceux qui laissaient le plus d'indépendance à son armée. Il fît

repousser un avis très-sage du général bernois d'Erlach de manœuvrer sur les derrières de Fribourg par les montagne» de St-Pierre et adopter un projet qui, en lui permettant d'agir séparément, offrait au vaillant Enghien la séduction de prendre le taureau par les cornes. On en jugera aisément en se représentant la nature de la position tenue par Mercy.

La Dreisaiti, qui descend de la Forêt-Noire de l'est à l'ouest, arrivée au pied des montagnes, tourne subitement au nord et coule presque parallèlement au Rhin pour se jeter dans l'Eltz. C'est dans l'intérieur de ce courbe qu'est située Fribourg. Le cours de la rivière s'y ralentissant fornle à cet endroit des marais entremêlés de taillis et de prairies qui entourent la ville du nord -est au sud -ouest sur un assez vaste espace appelé le Mooswald (forêt du marais). A l'ouest du Mooswald s'étage une suite de collines, dont quelques-unes assez escarpées allant jusqu'au Rhin vers Brissach. Au sud-ouest se trouvent les hauteurs du Schneeberg et du Schœnberg, improprement appelées par les Français Montagne-Noire, probablement par confusion avec les montagnes de la Forêt-Noire en arrière de Fribourg. Du pic du Schneeberg descendent vers le Mooswald des arêtes boisées vers le haut, couvertes de vignes au bas et présentant de forts escarpements. Au sud et à l'est, le Schneeberg est enveloppé par un vallon profond et praticable. La route de Brissach à Fribourg passe au pied des arêtes, entre les pentes rapides de la montagne et les marais du Mooswald, au nord-ouest du Schneeberg. ,

Mercy occupait la principale des arêtes qui descendent du Schneeberg vers le Mooswald, faisant face au Rhin, couvert sur son front par des redoutes et des abatis. A sa droite , un gros ouvrage barrait la route de Brissach. Un abatis avait paru suffisant pour fermer le vallon qui enve-

loppe le Schneeberg au sud et à Test. Le camp s'étendait dans une petite plaine au sud de Fribourg.

Cette position, quoique étendue, pouvait être tournée par Test. Mais Mercy se confiait dans la force des obstacles naturels et de ses ouvrages et dans la vigueur de ses troupes; ou bien, ne s'attendant pas à être attaqué sitôt et si vivement , il n'avait pas voulu abandonner les gras pâturages qu'il enveloppait dans ses lignes.

Les deux armées françaises s'ébranlèrent le 4 août. Celle de Turenne avait l'avant-garde ; elle prit à droite et s'éleva dans la montagne pour tourner le Schneeberg. Celle de Flandre ou d'Enghien continua par la chaussée de Brissach pour attaquer la position de front.

Enghien, qui avait6 bataillons, les déploya sur deux lignes, les faisant soutenir, suivant l'usage du temps, par un régiment de cavalerie en petits escadrons mêlés à l'infanterie. Le gros de sa cavalerie était massé sur la gauche pour empêcher celle des ennemis de déboucher par la plaine.

La première ligne, après avoir bravement traversé, sous un feu très vif, des vignes disposées en terrasses, est arrêtée par les abatis. Elle se désunit : les hommes inclinent à droite pour gagner les hauteurs, rompent leurs rangs pour se glisser dans les bois; ils vont être chargés et repoussés. Enghien le voit ; il se jette à bas de son cheval, met l'épée à la main, enlève la seconde ligne, et, suivi de son état-major, franchit le premier l'abatis. Après un combat très vif, les mousquetaires ennemis sont délogés de la crête et des redoutes qui restent au pouvoir des assaillants. Mais que devient l'armée de Turenne?

Ralenti par les difficultés du terrain dans une marche assez longue par elle-même, le vicomte avait achevé son mouvement tournant assez tard. Il avait rencontré d'abord des bois remplis de mousquetaires qu'il avait poussés devant

lui, puis un gros abatis, gardé par un bon corps d'infanterie. Il l'attaqua et l'emporta. Il se trouva alors en face d'un terrain découvert, où il vit beaucoup d'infanterie et de cavalerie en bataille , et derrière lequel on distinguait le clocher de Fribourg. Le bruit du combat livré par le duc d'Enghien paraissait fort éloigné; le jour baissait; la cavalerie du maréchal était en arrière et ne pouvait déboucher au milieu de l'encombrement formé par la queue de^son infanterie. Turenne s'arrêta à la lisière du bois, à l'abatis qu'il avait enlevé, et se borna à entretenir un feu de mousqueterie assez vif. En vain le duc d'Enghien fit-il faire un grand bruit par toutes les trompettes et cymbales de son armée pour prévenir son lieutenant de l'avantage qu'il avait remporté. Turenne ne l'entendit pas ou ne put pousser plus avant.

Ainsi le 4 au soir, les Bavai-ois restaient maîtres du fort qui couvrait leur droite sur la chaussée de Brissach, de tout le terrain découvert au sud de Fribourg et des hauteurs les plus voisines de la place. Les Français s'étaient emparés des crêtes qui descendent du Schneeberg vers le Mooswald et avaient tourné le Schneeberg par l'est , mai^ sans pouvoir achever ce dernier mouvement, ni mettre leur^deux armées en communication.

On continua de tirailler fort avant dans la nuit ; puis le temps devint très mauvais; le feu cessa. Au lever du jour, par une matinée pluvieuse, les Français virent devant eux un espace vide et plus loin les Bavarois établis sur une seconde ligne de hauteurs.

La nouvelle position choisie par Mercy était plus resserrée et de toutes façons meilleure que la première. C'était un mamelon qui, se rattachant directement à la chaîne delà Forêt-Noire, ne pouvait être tourné vers l'est.

La Dreisam, coulant au nord et au pied même de cette colline, la séparait de Fribourg ; mais cet étroit défilé était

flanqué par le canon de la place. Lorsqu'aujourd'hui on gravit ce mamelon en venant de Fribourg et en se dirigeant vers le sud, c'est-à-dire en suivant de la droite à la gauche le nouveau front de Mercy, on rencontre d'abord la petite chapelle de San-Loretto, bâtie 7 ans plus tard (1651), en souvenir du terrible combat qui allait s'y livrer. Les abords de cette chapelle sont encore légèrement boisés; mais alors cet enîplacement était couvert d'arbres et un abatis s'étendait de ce point jusqu'aux retranchements qui, construits dans la plaine, se reliaient avec les défenses de la place. Plus haut, un espace plat et découvert pouvait recevoir de 3 à 4 mille hommes en bataille (ordre profond) ; là le front était défendu par des vignes et des terrasses courant sur le flanc de la montagne et s'étendant jusqu'aux forêts impénétrables qui couvraient la gauche des Bavarois.

La pluie ne cessa de tomber pendant la journée du 5. Turenne et Gondé réunirent et reposèrent leurs troupes. Les Bavarois employèrent ce temps à fortifier leur seconde position.

Le 6, l'attaque recommença. Mille mousquetaires déployés et commandés par Leschelle descendent delà hauteur occupée par les Français, traversent la petite plaine qui les sépare des Bavarois, et repoussent les dragons ennemis postés au bas des pentes. Turenne les suit avec son infanterie en ordre de bataille et tout son canon. Il oblique à droite pour attaquer la gauche des Bavarois établie entre les vignes et les bois qui descendent de la haute chaîne, et fait place à l'infanterie de M. le duc. Celle-ci se forme à la gauche de Turenne; elle est conduite par Espenan, et doit enlever Tabatis vers San-Loretto. A l'extrême gauche , en plaine, le maréchal de Guiche réunit la cavalerie venue de Flandre, pour contenir la cavalerie bavaroise si elle cherchait à déboucher. Rosen, livonien^ doit soutenir les attaques avec la

cavalerie de Turenne ; ce sont les vieux soldats de Bernard de Weimar.

Un de ces officiers weimariens étant parvenu à se glisser à l'extrême droite, sur une hauteur d'où il découvrait le revers de la colline de San-Loretto, informe ses chefs qu'il voit un grand mouvement dans le camp ennemi et que tout semble indiquer un commencement de retraite. Le duc d'Enghien veut apprécier le fait de ses propres yeux. H appelle Turenne et court avec lui rejoindre cet officier. Tous deux donnent partout et répètent la défense de bouger avant un nouvel ordre. Mais bientôt le bruit d'une fusillade générale les arrête; ils retournent au galop. Il trouvent Leschelle tué, ses mousquetaires en fuite, toute l'armée engagée, hésitante et fort en désordre.

Espenan, entrant en ligne, avait vu devant lui, sur les dernières pentes de la colline , une redoute qu'il avait cru pouvoir emporter facilement. On s'acharna à la défendre; il s'acharna à l'enlever. Le bruit de cette escarmouche, pris pour un signal , mit en mouvement tous les corps qui se portèrent en avant sans direction, sans méthode, et partout ils furent repoussés.

Le duc d'Enghien, prompt à réparer le mal de son mieux, ralhe dans la plaine tout ce qu'il peut de son infanterie. Il est déjà assez tard ; mais les journées d'été sont longues. Il ne renonce pas à la victoire : il change son plan. Négligeant entièrement la gauche de l'ennemi, il concentre ses forces pour une seule attaque dirigée de front et de flanc sur l'abatis vers San-Loretto.

Le combat se ranime ; de part et d'autre on déploie une extrême valeur. Les cavaliers bavarois mettent pied à terre, et le frère de Mercy (qui fut tué) les conduit au secours de l'infanterie. Les gendarmes français gravissent les pentes à cheval et font le coup de pistolet avec les défenseurs de

i'abatis. Enghien est au milieu d'eux, au premier rang: une balle brise son épée dans sa main ; une autre emporte* le pommeau de sa selle. Mais ses efforts sont inutiles ; on ne peut franchir le formidable abatis. Les soldats se couchent contre les troncs d'arbres et tirent sans avancer ni reculer. Ils se bornent à tenir leur terrain , avec cet air froidement obstiné que prennent les hommes quand ils ne veulent pas fuir et qu'ils sont las d'avancer.

La nuit met fin à cette tuerie; les Français rentrent dans leur camp. Le duc d'Enghien se décide à manœuvrer et à revenir à l'avis du général d'Erlach. Tout en couvrant sa ligne d'opérations par Brissach, il veut se porter sur celle de l'ennemi, qui traverse la Forêt-Noire par les étroites vallées de l'Eschbach et de l'Ibenthal. On parvient à trouver des sentiers dans le Mooswald ; car on ne peut passer sous le canon de Fribourg. Dans la nuit du 8 au 9, Rosen part avec mille chevaux, traverse le Mooswald, entre dans la montagne à Langendenzlingen et remonte le Glotterthal. Turenne le suit avec toute son armée ; puis vient la cavalerie de Flandre. Enghien, avec son infanterie déployée devant Fribourg, le dos tourné au Rhin , couvre le mouvement, et s'ébranle le dernier sans être inquiété.

Mais Mercy l'a prévenu ; il n'a laissé qu'une garnison dans Fribourg et un rideau d'hommes dans ses lignes. Rosen le trouve posté à St-Peter, et eût subi un grave échec s'il n'eût été promptement soutenu par Turenne. Mercy continue sa retraite sur le Wurtemberg sans être entamé, n'ayant perdu qu'un peu de bagages.

Les relations françaises admettent que la manœuvre, très judicieuse d'ailleurs et bien combinée, de leur armée, avait décidé cette retraite. L'ensemble des circonstances fait croire que la marche rétrogade des Bavarois était commencée bien avant; leurs bagages étaient en mouvement

dès le 6, et c'est ce qui avait attiré l'attention de Tofûcier weimarien.

Des deux parts les pertes étaient considérables, environ 8 mille hommes dans chaque camp; celles des Bavarois^ beaucoup plus fortes que celles des Français dans la journée du 4, l'avaient été moins dans celle du 6. Mais les Français restaient maîtres de la vallée du Rhin et libres de leurs mouvements ultérieurs.

Mercy se replia en Wurtemberg, où des Impériaux devaient le rejoindre. En attendant il fut paralysé pour l'année.

Condé, quoique bien affaibli aussi, mais toujours plein d'entrain, profita de cette pause pour se créer un second Brissach sur le Rhin moyen contre la Franconie, en allant assiéger Philippsbourg sans s'occuper davantage de Fribourg que la garnison bavaroise tenait encore. Il passa par Strasbourg, recueillit un parc de siège descendu de Brissach par le Rhin , jeta un pont sur le fleuve et enceignit Philippsbourg, qui capitula le 9 septembre après quinze jours de tranchée ; pendant ce temps il prit aussi les forteresses de Germersheim et de Spire. Mercy, muni d'une nouvelle armée, arriva trop tard pour secourir ces places. Enghien repassa le Rhin, s'empara de Landau, de Worms, de Mayence, d'Oppenheim, et, laissant à Turenne le soin d'occuper le pays entre Rhin et Moselle, il rentra en France avec le gros de l'armée de Grammont,

Instruits de cette séparation, les Impériaux reprennent l'oifensive. Mercy enlève Mannheim et cherche à franchir le Rhin ; le duc de Lorraine passe la Moselle et entre dans le Hundsruck, cherchant à se réunir aux Bavarois. Mais Turenne, de sa position centrale, manœuvre pour empêcher cette jonction ; il y réussit ; il se met en possession de Kreuznach, et les diverses armées prennent leurs quartiers d'hiver.

Dans les entre&ites, le duc d'Orléans, à la tête de l'armée de Belgique, avait pris quelques places, Gravelines entr'autrès. Torstenson avait fait une rapide et brillante campagne contre les Danois sortis mal à propos de leur neutralité , et s'était retourné avec non moins de succès contre Gallas qu'il refoula jusqu'en Bohême. On avait continué à guerroyer en Italie sans résultat marquant, et en Catalogne avec des revers pour la France. La Franche-Comté était retournée à la neutralité par la médiation des Suisses , et les préliminaires de paix se négociaient toujours à Munster.

Au printemps 1645, Turenne rouvrit la campagne, seul d'abord comme l'année précédente. Il s'avança de Spire sur Stuttgart, puis au-(Jelà du Necker, puis sur la Tauber, en s'emparant de Rothenbourg et de Mergentheim ou Mariendal sur cette rivière. Là il dut s'arrêter devant les troupes bavaroises campées à Leuchtwang. Ayant trop étendu ses cantonnements, à la demande de quelques-uns de ses lieutenants weimariens, il apprit, le 2 mai, que Mercy venait sur lui avec des forces supérieures. Il porta promptement une avant-garde à sa rencontre, sous le général suédois Rosen, avec ordre de rassembler le plus de troupes possible à Erbshausen, à deux lieues en avant de Mariendal. Ce projet de concentration en avant des lignes de l'armée surprise, était plus brave que prudent. Elle ne put s'effectuer. Trois mille hommes seulement se réunirent à temps à Erbshausen^ où ils furent écrasés. La déroute se mit dans le reste des troupes et les chefe n'échappèrent qu'à grand'peine aux coureurs ennemis. Tandis que son infanterie éparpillée se sauvait sur Philippsbourg en abandonnant toute l'artillerie^ Turenne, dont le talent grandissait dans les revers, fit avec sa cavalerie une habile retraite au nord sur la Hesse, où il pouvait rallier des renforts allemands et menacer les communications de ses adversaires.

La landgrave de Hesse mit en effet à sa disposition toutes ses troupes, et, avec le renfort d'un corps d'armée suédois, sous le comte de Kœningsmark, il se trouva, huit jours après sa défaite de Mariendal, à la tête d'une nouvelle force d'une quinzaine de mille hommes. Il allait rentrer en campagne, lorsqu'il reçut l'ordre de la cour d'attendre un renfort de 8 mille hommes qui lui était envoyé, encore avec le jeune prince de Condé comme commandant en chef.

Turenne repassa le Rhin et se joignit au prince le 9 juillet, à Spire. Toute l'armée s'avança de nouveau sur la Tauber, avec l'intention de marcher sur Vienne par Munich, et elle se trouva en présence de l'ennemi à Nordlingen. Mercy, renforcé de la division autrichienne de Klein, s'y était établi dans une forte position en arrière de la ville , sur la route de Donauwerth. Sa droite, sous Klein, occupait la colline du Weinberg et s'appuyait à la Warnitz ; .son centre était à 200 pas en arrière du village d'Allerheiro, aussi occupé et bien mis en état de défense; le cimetière, le clocher, leurs abords, avaient été transformés en petite citadelle ; la gauche, sous Jean de Werth, tenait le château d'AUerheim sur une colline s'appuyant au ruisseau de l'Eiger. L'effectif se montait à une quinzaine de mille hommes, avec 20 canons.

Condé avait deux ou trois mille hommes de plus ; il se sentait assez fort, quoique le corps suédois l'eût quitté, pour tenter l'attaque. Gomme,à Fribourget à Thionville, il prenait le parti le plus brave, pas le plus sûr. Il appuya sa droite, 40 escadrons et 4 bataillons sous Grammont, à l'Eiger ; au centre Marsin, avec le gros de l'infianterie, fit face à Allerheim ; à gaucho Turenne, avec 46 escadrons et 6 bataillons weimariens, s'appuya à la Warnitz ; 6 escadrons et 4 bataillons, sous Chabot, restèrent en réserve ou troisième ligne.

A trois heures après midi Condé fit attaquer par le centre. Marsin s'élança sur le village d'AUerheim où il fut reçu tout

aussi vivement par Tinfanterie et Tartillerie bavaroises. Condé persista et se mit lui-même à la tête de ses fantassins ; leur donnant l'exemple d'une intrépidité sans pareille, il eut ses habits criblés de balles , fut légèrement blessé et perdit tous ses aides-de-camp. Bravbure inutile ! Le corps français fut abîmé et refoulé; son chef Marsin grièvement blessé. Le seul avantage des assaillants sur ce point fut un heureux coup de mousquet qui tua l'habile Mercy.

A la droite française, Grammont n'avait pas mieux réussi ; sa cavalerie lâcha pied devant les escadrons bavarois et luimême fut capturé. Chabot, qui voulut soutenir la première ligne , fut aussi culbuté et plusieurs escadrons de Jean de Werth pénétrèrent jusqu'aux bagages, oii ils augmentèrent la panique. A la droite de ces escadrons, Jean de Werth se jette sur les talons des fuyards. Cet incident, joint à la mort de Mercy, change le cours des choses jusqu'alors entièrement en faveur des Bavarois.

L'aile de Turenne tenait ferme ; elle devient pour Condé un nouveau corps de bataille au moyen duquel il jouera quitte ou double. Avec tout ce qu'il peut rallier il va rejoindre Turenne, qui reprend l'attaque sur son front et s'empare du Weinberg. La cavalerie de Klein, refoulée sur la deuxième ligne , s'y reforme et reprend quelque avantage. A son tour Turenne est renforcé par les réserves qu'amène Condé; il assaillit de nouveau Klein et le disperse ; le général autrichien est fait prisonnier. Après cet important succès Turenne se rabat à droite sur Allerheim, où l'infanterie bavaroise, privée de son chef et battue par sa propre artillerie du Weinberg, est fort démoralisée et ne se défend que mollement. Jean de Werth, revenu de sa poursuite, cherche enfin à la secourir ; il le fait avec trop de lenteur en retournant à sa première position de la gauche. Le temps qu'il perd à ce détour devient fatal à son drapeau. L'infanterie bavaroise,

se voyant isolée et cernée par Turenne, met bas les armes et donne ainsi la victoire aux Français.

L'empereur Napoléon, dans ses immortelles dictées de St-Hélène, a laissé d'admirables pages sur les campagnes de Turenne, pages que nous suivons souvent pour notre récit; nous y voyons qu'it s'élève vivement contre ôette scandaleuse capitulation en rase campagne^ à la suite de laquelle on aurait dû, dit-il, décimer l'infanterie bavaroise; il estime qu'il y a un grand" danger à admettre que des troupes en bataille rangée puissent s'assimiler à une garnison de citadelle et négocier des redditions.

Jean de Werth, le seul général restant parmi les vaincus, se replia sur Donauwerth, où il passa le Danube. Turenne le talonna jusqu'à ce fleuve en recueillant sous ses pas presque toute l'artillerie bavaroise.

Les résultats de la victoire de Nordlingen furent plus brillants que solides. A la vérité la place capitula et reçut garnison, mais l'armée franco- weim arienne avait beaucoup souffert. Gomme elle ne reçut pas de renforts immédiats, elle dut penser à la retraite. Elle se replia d'abord sur Halle, puis derrière le Necker, enfin sous Philippsbourg. D'autre part Jean de Werth, rallié par des renforts autrichiens, puis rejoint par l'archiduc Léopold accouru de la Hongrie avec 8 mille dragons, reprit Nordlingen. Les Impériaux suivirent la piste des Français en recouvrant toutes les places perdues. En automne l'archiduc étant retourné en Bohême, Turenne passa tranquillement sur la gauche du Rhin, s'empara de Trêves, s'y fortifia et s'y étabht en quartiers d'hiver.

Sur les autres théâtres la guerre avait été active pendant cette même année 1645. Torstenson avait apparu aux portes de Vienne ; la Catalogne avait été reprise par les Français ; bon nombre d'escarmouches s'étaient produites en Italie,

^ et ^plusieurs places avaient encore été prises par le duc d'Orléans en Belgique.

Ce fut sur ce dernier pays que les principaux coups furent dirigés en 1646 pour arriver à un traité de partage convenu avec les Hollandais. Le duc d'Orléans y fut renvoyé avec Coudé et une armée de 30 mille hommes. Arrivant secrètement de la Champagne et de la Picardie, ces forces tombèrent inopinément sur l'ennemi et lui enlevèrent Courtray. Piccolomini et le duc de Lorraine, surpris, n'osèrent rien faire pour s'y opposer.

De grandes combinaisons avaient été projetées entre les Français et les Hollandais pour agir sur terre et sur mer. Une armée franco - batave devait débuter par s'emparer d'Anvers. Mais au moment de l'iBxécution un fatal incident dérangea tout. Le prince d'Orange fut atteint de folie et l'entreprise abandonnée. Elle eut cependant l'utilité d'une bonne diversion, car les Impériaux se portèrent sur Anvers, pour protéger cette ville, et découvrirent la Flandre occidentale. Condé, débarrassé alors de son chef, s'y jeta aussitôt et enleva Mardyk, puis Dunkerque, après trois semaines de siège, avec le concours de la flotte hollandaise de Martin Tnimp. La prise de cette dernière place, considérée comme une grande copquête pour la France, mit le sceau à la réputation de Condé.

Son rival de gloire ne restait pas inactif sur le Rhin. Diverses complications lui ayant fait manquer une jonction directe projetée avec les Suédois dans la Hesse, il reprit la campagne de 1646 en effectuant cette jonction par un long et prudent détour. Il descendit le Rhin, de Mayence à Wesel, s'avança ensuite par la Westphalie et la Hesse vers Giessen sur la Lahn, où il rallia les Suédois le 10 août. Ceux-ci étaient alors commandés par Wrangel, successeur de Torstenson forcé à la retraite par ses infirmités. L'armée franco-

suédoise se montait à environ 18 mille homiiies, dont 10 mille cavaliers et 60 canons. L'armée ennemie, sous Farchiduc Léopold, était plus forte ; elle comptait 25 mille hommes, dont 14 mille cavaliers, avec 50 canons, concentrés autour de Friedberg, entre Giessen et Hanau. Alors commença une série de marches et contremarches , si habilement dirigées par Tu renne, qu'elles amenèrent les deux armées au cœur de la Bavière, où le duc fit sa paix séparée le 14 mars 1647, s'obligeant à rester neutre jusqu'à la conclusion de la paix générale. Son frère et satellite, l'électeur de Cologne, fit de même. Cet avantageux résultat montra que des opérations serrées ^t sans bruit pouvaient être aussi fructueuses que des coups d'éclat.

.Puisque nous en sommes à Turenne, disons tout de suite quelle fut sa part aux deux dernières campagnes de cette guerre.

Après la paix avec la Bavière et l'occupation des places d'Ulm , de Nordlingen , etc. , sur le Danube et 1q Necker, Turenne et ses troupes furent appelés en Flandre. C'était contre ses avis positife ; alors chaque année était habituée à tenir sa région particulière et il y avait toujours beaucoup d'inconvénients à les en faire changer. L'inconvénient était plus grand encore avec l'armée weimarienne, composée en bonne partie de mercenaires allemands, et à qui il était dû plus de 6 mois de solde. A Saverne , avant de franchir la frontière, elle voulut être payée; Turenne ne pouvant lui fournir qu'un mois de solde, elle décampa et retourna audelà du Rhin, sous la conduite du général Rosen. «Turenne la suivit, et par un mélange judicieux de douceur et de rigueur, de ruse et de confiance, il parvint à la faire rentrer dans le devoir et à l'amener dans le Luxembourg. Il n'y arriva qu'en septembre et n'y trouva rien à faire.

Ce qui fut plus grave, c'est que son départ de l'Allemagne

redonna assez d'influence à l'Empire pour attirer de nouveau la Bavière à lui. Les troupes bavaroises rallièrent déloyalement les Impériaux pour tomber sur les Suédois. Wrangel fiit forcé d'évacuer )a Bohème; il fut même rejeté au-delà du Weser et les Impériaux allèrent assiéger Worms.

A ces nouvelles Turenne accourt, fiait lever le siège de Worms , en décembre 1647 , et à la fin du mois de février suivant passe le Rhin à Oppenheim pour demander compte à la Bavière de sa défection. Il se joint aux Suédois le 23 mars, près de Hanau, et les deux armées s'avancent sur Augsbourg par Lawingen. Les Impériaux se replient devant Turenne; celui-ci les atteint à Zumarshausen, et les rejette au-delà du Lech en leur infligeant de fortes pertes, y compris celle de leur commandant en chef Mélander; la défense opiniâtre de leur arrière-garde, sous Montecuculi, empêche leur défaite complète. Ensuite Turenne manœuvre sur le Bas-Lech , le franchit sans la halte de l'an précédent au siège de Rain, surprend le pont de l'Isar à Freysigen, et tandis qu'un détachement va effrayer Munich et en chasser la cour, le gros est poussé jusque sur l'Inn. Là il est arrêté autant par les hautes eaux et le manque de bateaux que par la présence de Piccolomini à Passau où se rassemble une armée. Turenne rétrograde en octobre 164S par Landsberg et Donauwerthj pour prendre des quartiers d'hiver plus près de sa base du Rhin. Chemin faisant il châtie trop cruellement la Bavière de sa conduite vacillante.

En même temps le général suédois Kœningsmark triomphait en Bohême et reprenait Prague.

Les Impériaux, las de la guerre, étaient devenus plus accommodants à Miinster et à Osnabrûck, où l'on négociait toujours la paix générale ; ce qui s'était passé sur les autres théâtres de la lutte pouvait aussi en faire prévoir la fin prochaine.

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