‹ Études d'histoire militaire, Volume 2Chapitre 13 sur 25 · TOME II · texte numérisé non relu

TOME II

En Catalogne, les Français, sous d'Harcourt et même sous Condé, pendant l'été de 1647, avaient échoué devant les fortes murailles de Lerida ; mais en 1648 Schomberg compensa ces échecs par la prise de Tortone, sur le Bas-Ebre.

En Italie, la lutte s'était étendue et compliquée sans autre résultat. L'amiral Brezé avait payé de sa vie une nouvelle victoire remportée à Orbi telle et le peuple deNaples, soulevé, avait remplacé le gouvernement de l'Espagne par celui du pêcheur Masaniello.

Enfin en Belgique, après deux ans de sièges réciproques, une bataille s'était livrée à Lens , le 20 août 1648 , entre Condé et l'archiduc Léopold, dans laquelle ce dernier subit une défaite totale. Il laissa aux mains du vainqueur, outre trois mille morts, cinq mille prisonniers, parmi lesquels le général Beck, 38 canons , beaucoup de bagages et de drapeaux.

Cette grande victoire de Condé, jointe aux succès de Turenne et de Kœningsmark , amena décidément la paix dite de Westphalie , qui fut signée à Munster le 24 octobre

Ce traité, qui resta longtemps la base du droit public européen, affranchit définitivement l'Allentiagne de l'oppressive domination autrichienne et lui donna une organisation des plus libérales au double point de vue politique et religieux. Les deux principaux Etats protestants, la Saxe et le Brandebourg, furent arrondis au détriment dé leurs voisins, et 16 fils de l'électeur palatin recouvra une portion de ses Etats. La Finance fut payée de ges peines par les Trois-Evêchés et l'Alsace presque entière, et la Suède par une bonne portion de la Poméranie avec la dignité électorale, ce qui en fit l'Etat prépondérant du nord de l'Europe. L'indépendance de la Suisse et de la Hollande fut aussi reconnue.

Au point de vue militaire, il reste peu à dire sur cette période transitoire de la fin de la guerre de Trente-Ans. Les armées se maintinrent en général dans le système de celles de Gustave-Adolphe. Le grand nombre de guerres simultanées fit diminuer les effectifs et donner plus de régularité à leurs mouvements. Les places fortes prirent, par suite de la valeur reconnue aux feux, une importance souvent exagérée, ce qui contribua aussi à diminuer les effectifs des armées de campagne et à y faire dominer une trop forte proportion de cavalerie, qui d'ailleurs combattait souvent à pied. Nous allons voir cet état de choses vicieux s'améliorer sensiblement pendant les guerres de Louis XIV et donner les bons fruits dont il renfermait le germe.

Guerres de Louis XIT. — Condé, Turenne, Tauban, Louvois. — Marlborough.

Le traité de Westphalie ne donna pas la paix à la France. Elle dut'continuer contre l'Espagne une lutte compliquée à l'intérieur de grands troubles, puis de la guerre dite de la Fronde, à laquelle les Espagnols et les Anglais finirent par prendre part. Il semble que l'étude détaillée de cette période historique devrait offrir quelque profit militaire par les exploits de Turenne et de Condé, d'abord sous les mêmes drapeaux , avec les Espagnols contre Mazarin , puis l'un contre l'autre, Turenne soutenant le gouvernement, Condé et les Espagnols l'attaquant. Mais les éléments civils, intrigues de cour, émeutes populaires, conjurations diverses, jouent un trop grand rôle dans cette guerre pour que le mérite des deux grands jouteurs ait pu s'y déployer à l'aise. On n'y trouve que peu d'opérations ou d'affaires de quelque intérêt. L'année 1652 toutefois fut assez chaude. Condé, avec une douzaine de mille hommes, battit l'armée royale sous le général Hocquincourt à Blenau, le 7 avril ; le lendemain Turenne arrive au secours d'Hocquincourt, le combat recommence et reste indécis. Condé payant d'audace marche sur Paris

où il avait des partisans. Turenne le suit et le bat à Etarapes le 4 mai. Un autre sanglant et dramatique combat eut lieu le 2 juillet dans le faubourg St- Antoine. Gondé attaqué par Turenne et la cour s'y était barricadé. Mais derrière lui la porte fut fermée et il se voit acculé et cerné. Il se défendait en lion désespéré et allait succomber héroïquement, lorsque la porte de la ville se rouvre pour donner passage à une colonne de bourgeois parisiens venant à son secours, secondés du canon de la Bastille. Une jeune et belle personne les dirigeait, M"« de Montpensier, amie secrète et enthousiaste de Gondé, qu'elle r«nd triomphant de prisonnier qu'il allait être.

Des opérations moins féeriques furent celles de l'année 4658. Il s'y livra entr'autres la bataille des Dunes (14 juin), où les généraux espagnols don Juan et Garacena, sourds aux avis de Gondé , furent complètement défaits par Turenne, ce qui amena la prise de Dunkerqué, pour les Anglais, et de Gravelines, où un jeune officier de Gondé, pris et gracié, Vauban, montra des qualités remarquables.

Cette guerre se termina enfin par la paix des Pyrénées, signée le 7 novembre 1659 en même temps que le contrat de Louis XIV avec l'infante Marie-Thérèse, et qui procura à la France la possession ou la reconnaissance de l'Artois, de l'Alsace, du Roussillon, de Pau. Gondé, rentré en France, y fut réintégré dans ses biens et dans sa haute position à la cour.

Peu de temps après, le cardinal Mazarin mourut (mars 4661) et Louis XIV, alors âgé de 21 ans, prit en mains les rênes de l'Etat, déclarant qu'il voulait être son premier ministre. Il montra promptement qu'il était homme à tenir parole.

Deux aides qu'il se donna prirent dès ce moment une large part à ses travaux. Louvois au ministère de la guerre

et Colbert aux finances et à la marine, tous deux élevés dans les bureaux et familiarisés dès leur enlEance avec les affaires de la haute administration, mirent autant de zèle que d'intelligence à seconder le jeune roi dans sa tâche. Par leurs soins réunis d'importants progrès furent réalisés dans tous les services publics et particulièrement dans les choses militaires.

Comme ces progrès ne s'effectuèrent que peu à peu nous en parlerons au fur et à mesure, puis à la suite des événements historiques.

Bornons-nous à dire, pour le moment, que l'esprit de progrès et d'ordre pénétrant tout le gouvernement l'armée fut la première à en profiter. Les perfectionnements militaires s'harmonisèrent avec le reste. Le gouvernement tendait constamment à s'agrandir et à s'affermir ; de même l'armée fut considérablement augmentée, de personnel et de matériel, et la hiérarchie resserrée au profit du commandement supérieur.

En 1659 l'effectif total se montait à 72 mille hommes seulement; la paix étant assurée et un peu plus d'économie dans les finances étant une urgente nécessité, un des premiers soins de Louis XTV fut d'alléger les charges en faisant licencier la moitié des compagnies. 11 garda néanmoins presque tous les ofiBciers et créa les troupes de la maison du roi, corps d'élite qui monta peu à peu à une dizaine de mille hommes de toutes armçs dont un régiment suisse et la garde des Gents-Suisses.

Pendant les premières années de son règne Louis XTV se borna à des préludes de guerre. Il soutint le Portugal, commença ses empiétements sur la Lorraine; acheta Dunkerque aux Anglais au prix de 5 millions de francs et prit à cœur de manifester son sentiment à l'endroit des Musulmans en guerroyant contre le dey d'Alger et en envoyant en Hongrie

un corps de six mille volontaires sous Coligny qui s'y distinguèrent. Ils participèrent entr'autres à une grande victoire que Montecuculi remporta sur le vizir Kieupreuli à St-Gothard en juillet 4664. Il seconda aussi, en 4666, les Hollandais dans leur guerre maritime contre l'Angleterre qui fit la gloire de leur célèbre amiral Ruyter.

Après la mort de son beau-père Philippe IV (4665), Louis- XIV réclama au nom des droits de la reine sa part de l'héritage, vu que l'indemnité de renonciation aux possessions espagnoles ne lui avait pas été payée. Cette réclamation portant spécialement sur la Belgique et la Franche- Comté fit ouvrir une nouvelle guerre en 4667. Cinquante mille Français sous le roi, avec Turenne et Vauban, envahirent la Belgique. Répartis en trois corps ils prirent promptement Charleroi, Tournay, Douay, Courtray, Oudenarde, Lille et d'autres places moins importantes. L'hiver suivant le roi, à la tête d'une armée de 20 mille hommes et accompagné de Condé, s'empara plus rapidement encore de la Franche-Comté. L'Espagne chargée d'embarras signa, le 2 mai 4668, la paix d'Aix-la-Chapelle, en vertu de laquelle la France rendait la Franche-Comté, mais gardait presque toutes les places conquises sur la Belgique. Louis XIV se hâta de les faire fortifier par Vauban de crainte qu'on ne les lui reprît ; quant à la Franche-Comté, à peu près ouverte, il comptait bien ne pas la rendre pour longtemps.

La môme année encore il envoya des volontaires sous la Feuillade, en Candie, au secours des Vénitiens contre les Turcs ; il faillit aussi se lancer dans une grande expédition contre l'Egypte^ qui lui était vivement conseillée par Leibnitz et qui aurait eu pour double but de refoulei>les Infidèles et de menacer les riches colonies hollandaises des Indes.

Mais Louis XIV préféra donner à sa haine jalouse contre les Hollandais un cours plus direct. En 4672, après de longs

préparatifs politiques et diplomatiques, il déclara la guerre à la Hollande sous un prétexte futile, mais par le motif que cette puissance, fondée en cela sur ses vrais intérêts, s'opposait à ce que la France s'appropriât les dépouilles de l'Espagne dans son voisinage. Le gouvernement français, fort de l'alliance habilement ménagée de l'Angleterre et de quelques princes secondaires de l'Allemagne, les évêques de Munster et de Cologne entr'autres, se montra fort hautain et put paraître terrible à la République des Provinces-Unies qui n'avait pour allié que l'électeur de Brandebourg et qui était déchirée par des dissensions intestines,

Dès le mois d'avril le roi entra en campagne. Cent et dix mille hommes réunis sur la Sambre le rejoignirent le 5 mai à Charleroy, tandis qu'une flotte de 30 vaisseaux, devant en rallier autant d'Anglais, s'approcherait de la côte.

Pendant que les Etats généraux de Hollande disputaient aigrement sur les mesures à prendre et répartissaient le pouvoir militaire et naval au prince d'Orange et à ses partisans et le pouvoir politique au parti opposé de Jean de Witt, Louis XIV agissait. Divisant ses forces en quatre corps il détacha le duc de Luxembourg à droite pour se réunir aux Allemands et agir dans la Frise orientale. Le lieutenant général Chamilly fut dirigé avec un autre corps sur Liège. Condé avec 30 mille hommes marcha sur Viset entre Liège et Maëstricht par les Ardennes et la droite de la Meuse, tandis que le roi avec le gros et Turenne marcha directement sur le même point par le comté espagnol de Namur. Le 48 mai cette concentration à Viset était effectuée en même temps que la petite place de Maseik sur la Meuse, en aval de Maëstricht, enlevée par Turenne.

Dans un conseil de guerre tenu à Viset Condé et Turenne se trouvèrent de nouveau en désaccord. Le premier aurait voulu qu'on fit le siège de Maëstricht pour s'en emparer et

s'y baser avant d'aller plus loin ; Turenne demanda qu'on passât outre. Ce fut ce dernier avis qui, avec raison, l'em- I)orta par l'assentiment du roi. De Viset l'armée s'avança vers le Rhin, laissant Chamilly vers Maseik pour couper les communications de Maëstricht avec la Hollande. Dans les premiers jours de juin le Rhin fut atteint et quatre places allemandes enlevées aux Hollandais, à savoir Wesel, Burick, Orsoy et Rheinberg. L'émotion fut grande en Allemagne ainsi qu'en Hollande à la nouvellle de ces brillants succès des Français. Jean de Witt fut vivement attaqué par les orangistes, qui auraient désiré une défense plus énergique et surtout plus concentrée.

Le 9 juin, le gros de l'armée du roi traversa le Rhin à Wesel et s'empara des places d'Emmerick et Rees. Ici les difficultés commencent. Les assaillants se trouvent en présence des nombreux cours d'eau du Rhin-Inférieur, le Leck, l'Yssel et leurs canaux ; en outre l'armée du prince d'Orange a pris position à la jonction de ces deux bras autour d'Arnheim et couvert d'ouvragestout l'Yssel, d'Arnheim àZutphen.

Turenne menace l'Yssel et Dœrsburg, tandis que Condé passe bravement le Leck, moitié à gué, moitié à la nage près du fort ToU-Huys, passage trop célébré, car la défense y fut presque nulle et il fallut toute la témérité habituelle de Condé pour s'y faire blesser à la main. Ensuite un pont fut jeté et toute l'armée franchit le fleuve.

Turenne, qui prit le commandement à la place de Condé, repoussa les forces envoyées d'Arnheim. Le prince d'Orange dut même évacuer son camp et la ligne de l'Yssel et se replier sur Utrecht. En môme temps Luxembourg, plus au nord, pénétrait dans la province de Groningue.

La campagne se montrait si favorable aux Français que déjà les Etats généraux abattus parlent de soumission et envoient au roi des députés porteurs de conditions de paix.

Mais âu quartier-général français on est devenu exigeant et Ton hésite à Tacceptation. Malgré l'autorité du roi on s'y consume aussi en dissentiments et en indécisions pendant que l'armée emploie le mois de juin à prendre encore quelques petites places.

' Condé et Turenne sont d'avis de pousser la marche en avant. Le premier voudrait entr'autres lancer six mille chevaux sur Amsterdam. Turenne s'oppose à cette pointe, trop forte ou trop faible. Peut-être eut- il tort ; la pointe eût réussi au moins jusqu'à Muyden, comme le prouvèrent quelques éclaireurs perdus, et c'eût été décisif, Muyden étant la clef des écluses. Louvois, qui apportait aussi ses doctes avis, fit pencher la balance en faveur d'une marche lente vers Amsterdam en conquiérant toutes les places sur le chemin et autour de soi. Louis XIV paya cher cette condescendance envers son ministre et ses ingénieurs. Tout en faisant suivre à leur plan, il répondit aux ouvertures des Etats généraux par des contre-propositions humiUantes qui furent repoussées avec une noble indignation. La surexcitation du sentiment national amena une révolution contre le parti modéré. Jean de Witt et quelques-uns des siens furent massacrés et le prince d'Orange appelé au stathoudérat en même temps qu'au commandement de toutes les forces du pays, c'est-à-dire que sa dictature fut proclamée. C'était assurément déplorable que pour sauver la république on commençât par la détruire ; néanmoins, grâce au mérite personnel du prince, le moyen, si détestable qu'il fût en soi, trouva l'absolution dans l'issue des événements.

Au commencement de juillet les Français entrèrent dans Utrecht, mais en s'occupant de faire les sièges de Grave, de Nimègue, etc., au lieu de se porter rapidement sur Amsterdam. Bientôt cette ville s'entoura d'inondations, toutes les écluses furent ouvertes, les digues saignées et les Fran-

çais ne purent faire que des progrès très-lents. Ennuyé de cette guerre, qui commençait à n'être plus très-glorieuse, le roi remit à Turenne le soin de la continuer et il retourna à Paris. Turenne prit encore de nombreuses petites places, qu'il eut tort de ne pas faire raser, car elles lui dévorèrent peu à peu son armée par des garnisons détachées.

La situation politique s'était aussi changée. Les succès et la hauteur de Louis XIV avaient ému l'Empereur et il envoyait une armée se joindre à celle de l'électeur deBraur debourg.

Pour parer à ce nouveau danger il fallut aviser à de nouveaux plans. Condé se porte sur le Haut-Rhin avec une vingtaine de mille hommes ; le duc de Duras sur la Meuse avec six mille hommes. Turenne laissant des garnisons en Hollande, remonte le Rhin, le passe à Wesel, traverse le duché de Berg, rejoint ses alliés de Miinster et de Cologne et va prendre position sur la Lahn vers Nassau. Les ennemis, après avoir fait leur jonction le 14 septembre à Halberstadt, s'étaient portés sur le Mein et s'avançaient contre Turenne. Celui-ci ne se sentant pas en forces contre eux repasse le Rhin à Andemach et met à contribution Télectorat de Trêves, secret allié de l'empereur. Les Impériaux commandés par le Grand-Electeur de Brandebourg (Montecuculi, malade, ayant dû retourner à Vienne), tentent vainement de franchir le Rhin à Coblenz et à Mayence. Ils se rabattent vers Strassbourg espérant y être plus heureux; mais Condé avisé par Turenne les y prévient et fait sauter le pont malgré l'hostilité des bourgeois. Le Grand-Electeur ne se rebute pas, et après quelques feintes et contre-feintes, il réussit à jeter un pont au-dessous de Mayence et à pénétrer par là en Luxembourg. Au lieu de l'attaquer directement, Turenne menace ses communications, ce qui force les Impériaux de repasser le Rhin.

Quoiqu'on fût déjà en hiver la campagne n'en continua pas moins, fait à noter comme exceptionnel. Le Grand-Electeur marche sur la Westphalie et, tout en s'occupant du siège de quelques places, il fait le dégât dans les Etats de l'évêque de Munster.

Turenne accourt à l'aide de son allié, passe le Rhin à Wesel, rejoint les troupes allemandes du marquis de Rennel, atteint les Impériaux devant Sœst, leur en fait lever le siège et les repousse avec perte au-delà du Weser. Luimême passe ensuite le Weser à Hœxter et amène le Brandebourg à signer une paix séparée le 10 avril 1673.

Débarrassé de cet adversaire, Turenne se porte contre l'autre; il va l'observer sur la Lahn, autour de Wetzlar, peijdant qu'un détachement de ses troupes aide le roi et Va'uban à prendre plusieurs autres places hollandaises, notamment Maëstricht.

Gondé, aussi en Hollande, y était presque inactif. Il devait se borner, au milieu des inondations, à maintenir péniblement les conquêtes de l'année précédente, rôle qui s'accordait du reste assez, pour le moment, avec de cruelles attaques de goutte qui le clouaient sur son fauteuil. Mais du côté de l'Allemagne s^amassait un orage. Montecuculi avait reformé en Bohême une armée impériale d'une quarantaine de mille hommes avec laquelle il s'avançait sur le Rhin.

Turenne, rallié par des renforts du roi venu en Alsace et en Lorraine, marche au-devant de Montecuculi par le Mein et laTauber et l'arrête devant Rotembourg sur la Tauber. Le général impérial s'esquive par la droite et va s'établir fortement près de Wûrzburg. Intimidant ou gagnant l'èvêque, celui-ci, quoique déclaré neutre, -livre son pont aux Impériaux, qui passent sur la rive droite du Mein. De là, Montecuculi marche en sécurité sur Mayence ; feignant de menacer l'Alsace, il donne le changé à Turenne et parvient à

s'embarquer pour Bonn et Cologne et à rallier sur ce dernier point le duc d'Orange qui s'était avancé de la Hollande. Cette belle manœuvre, que Turenne, plusieurs fois joué*, ne put empêcher, illustra Montecuculi et termina la campagne de 1673. Les Impériaux et les Hollandais prirent leurs quartiers d'hiver le long du Rhin; Turenne se retira sur la Sarre.

Sur mer, les Hollandais Ruyter et Tromp avaient eu des avantages sur la flotte coalisée dans trois rencontres sucqpssives. De son côté, l'Espagne venait de se déclarer contre la France, de sorte que la campagne de l'année 1674 dut se rouvrir avec quatre armées françaises, sans compter les flottes.

Dès le mois d'avril, Louis XIV commença lui-même les hostilités par une rapide conquête de la Franche-Comté, avec l'aide de Vauban, qui s'empara de toutes les places principales. Des ambassadeurs forent envoyés en même temps à la Suisse pour l'apaiser et justifier cette attaque qui violait sa médiation antérieure.

Sur les Pyrénées, Schomberg eut quelques avantages sans grande importance.

En Allemagne, Turenne mena des opérations très-laborieuses et non moins vantées par la plupart des historiens français. Il empêcha d'abord le duc de Lorraine et trois mille cavaliers de secourir la Franche-Comté, soit par la France soit par la Suisse. Ils durent se replier sur le Necker où se formait l'armée de la coalition. Près de Saverne, Turenne apprend que des renforts impériaux arrivent de la Bohême sur le Necker; il marche à leur rencontre pour empêcher leur jonction, en débouchant de Philippsbourg, et il les atteint près de Sintzheim, sur l'Eltz, à mi-chemin de

(1) Napoléon, dans sa dictée siir les campagnes de Turenne, estime que ce capitaine commit ici la plus grande faute de sa carrière et fit une tache à sa gloire.

Philippsbourg auNecker. C'étaient neuf mille hommes sous le général Caprera, dont sept mille cavaliers et point d'artiUerie. Turenne avait à peu près le même effectif, mais de toutes armes, dont quatre mille d'infanterie et six canons. Il obtint facilement la victoire, quoique un plateau favorable aux charges de la cavalerie impériale eût été vivement disputé. Caprera laissa sur le champ de bataille environ 3 mille hommes, dont 500 prisonniers.

Turenne se replia aussi, malgré ce succès, jusque derrière le Rhin, à Neustadt, non loin de Spire et de Philippebourg, pour y rallier des renforts de la Belgique et de la Franche-Comté. Le 3 juillet, il reprit l'offensive avec une vingtaine de mille hommes et se porta de nouveau sur le Necker, tandis que les Allemands se réunissaient sur le Mein. Par ordre de la cour, il ravagea odieusement le Palatinat. Du château de Heidelberg, l'électeur palatin pouvait suivre la marche de l'incendie ; mais il ne sut y parer qu'en proposant un cartel au général français (').

Les forces allemandes, avancées vers Mannheim, se replièrent devant Turenne jusqu'à Mayence, où elles reçurent des renforts. Turenne, à son tour, repassa le Rhin et s'établit à Landau, d'où il continua ses terribles représailles contre le pays.

Les Allemands, accrus au nombre de 35 mille hommes, se remettent en mouvement à la fin d'août. Bumonville, qui les commande, fait mine de vouloir assiéger Philippsboui^, puis il marche rapidement sur Strassbourg en remontant la rive droite du Rhin. Turenne, qui s'était d'abord apprêté à agir à Philippsbourg, remonte aussi en toute hâte sur Strassbourg par la rive gauche. Les deux armées font steeplechase, séparées par le Rhin. Bumonville a deux marches

(1) Il ne faut pas oublier que ce genre barbare de guerre était encore en plein usage partout à cette époque ; il s'appelait faire le dégât.

d'avance. Turenne n'en regagne qu'une. Burnonville s'empare le 21 septembre de la ville de Strassbourg, qui ne demandait pas mieux que d'être prise par les Allemands. Il s'établit sous le canon de la place, front au nord. Turenne vint camper en face, à Wantznau. Il avait SÎ5 mille hommes, les Allemands 35 mille. Ceux-ci en attendaient encore 25 mille, entr'autres les Prussiens ou Brandebourgeois, sous l'électeur, qui s'était aussi redéclaré contre la France, mais qui arrivait péniblement comme toujours.

Quelques manœuvres de campement eurent lieu autour de Strassbourg , Turenne cherchant à couvrir Saverne et à s'assurer un bon point d'attaque. Enfin il se décida à offrir la bataille avant la jonction des Prussiens. Le 4 octobre, les deux armées se trouvèrent en présence à Entzheim, miais les Allemands, que Turenne avait un peu espéré surprendre , étaient en bonne disposition de le recevoir. De part et d'autre on n'en fut pas moins résolu à tenter la fortune des armes, et cela amena la bataille d'Entzheim (5 octobre 4674).

Les Impériaux avaient leur centre à ce village, bien posté derrière des haies et des murailles de jardin et secondé du gros de l'artillerie ; leur cavalerie était aux ailes, à droite sous le général Dûnewald, à gauche sous Caprera, toutes deux prolongées et flanquées de détachements de dragons et de Croates; en avant de ces ailes deux bois, un petit à la droite, un plus grand à la gauche, devaient être aussi occupés par des troupes légères, d'infanterie surtout.

Turenne, fort d'environ 25 mille hommes, dont 10 mille dragons, se forma comme d'habitude en deux lignes et une réserve.

En première ligne, il mit 34 encadrons et 10 bataillons^ mélangés par groupes de un à deux bataillons et de un à quatre escadrons; plus deux régiments de dragons réunis à

l'aile droite. Les intervalles entre les groupes d'escadrons étaient remplis par des pelotons de mousquetaires.

La seconde ligne fut formée de 8 bataillons et 28 escadrons, aussi mélangés comme à la première ligne, mais sans pelotons de mousquetaires entre les escadrons.

Qnq escadrons derrière le centre de la première ligne en formèrent la réserve. Deux bataillons et six escadrons formèrent une troisième ligne ou la réserve générale.

Après avoir franchi la Beusch , Turenne déploya son front; pour cela il s'étendit à sa droite et fit attaquer le bois couvrant l'aile gauche des Impériaux. Les dragons y réussirent aisément, car l'ennemi n'avait pas encore eu le temps d'occuper en forces cette position; seulement quand ils arrivèrent à la lisière extérieure du bois ils découvrirent toute l'aile gauche de Bumonville, c'est-à-dire la cavalerie de Caprera, formant un crochet en avant de son infanterie dirigée perpendiculairement vers la droite française.

Pour continuer son mouvement, Turenne fit déboucher du bois contre Entzheim ; l'artillerie impériale ouvrit alors un feu très-vif, qui, secondé de feux de mousquetaires, repoussa les assaillants. Turenne fit avancer son centre directement sur Entzheim ; mais il fut contenu de front en même temps que chargé de flanc par la cavalerie de Caprera. La seconde ligne française dut s'avancer au centre en aide à la première ; elle n'eut pas plus de succès. Le combat se prolongea sur ce point avec ténacité ; pendant ce temps Turenne rassembla toute sa cavalerie de la droite et la lança, par les intervalles des bataillons engagés, contre celle de Caprera en se prolongeant à droite. Ce mouvement, quoique efficace, laissa un vide vers son centre, dont les Impériaux profitèrent aussitôt pour lancer à leur tour une vingtaine d'escadrons au milieu des lignes françaises. Es pénétrèrent jusqu'aux réserves et engagèrent une mêlée générale qui força

les bataillons français du général Faucoult à former les carrés et à rester sur la défensive. Tout cela se passa néanmoins en bon ordre, et la cavalerie de la gauche française eut le temps d'arriver et de repousser l'attaque de la cavalerie impériale. Celle-ci, épuisée et non soutenue de l'infanterie, se retira sur ses lignes en laissant beaucoup de morts et blessés sur le terrain de ses brillants exploits.

Le soir, les deux armées se quittèrent pour se replier, les Allemands sous le canon de Strassbourg, Turenne derrière la Breusch vers Achenheim, à une lieue du champ de bataille. En cela il fut peut-être un peu trop prudent ; en tenant sa position jusqu'au matin il se fût acquis le prestige de la victoire. Il eut au moins l'avantage relatif d'emmener comme trophées 10 canons et quelques étendards, et, quoique inférieur en forces, de n'avoir que deux mille hommes hors de combat, tandis que les Allemands en perdirent environ le double. Toutefois, la bataille d'Entzheim doit être considérée comme indécise et elle resta sans résultat.

Le grand-électeur ayant rallié les Allemands, le 14 octobre, ceux-ci, forts alors d'une cinquantaine de mille hommes, reprirent leur camp d'Entzheim, et Turenne, qui s'était déjà replié sur la Massig, dut reculer derrière la Zorn autour de Dettweiler. Pendant cette retraite, il fut attaqué et fit des pertes. Mais des renforts lui arrivèrent de toutes parts, et l'ennemi, à son tour, se replia sous les murs de la place, au camp de St-Blaise.

Turenne n'essaya pas de le poursuivre directement, ce qui eût peut-être amené l'évacuation immédiate de Strasbourg, les Prussiens n'ayant rien à gagner dans ces parages où ils ne faisaient que les affaires de l'Autriche. Il préféra recourir à une opération qui parait plus compliquée que de nécessité.

Evacuant complètement l'Alsace il repasse en Lorraine

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