‹ Études d'histoire militaire, Volume 2Chapitre 14 sur 25 · TOME II · texte numérisé non relu

TOME II

le 29 novembre par le défilé de la Petite-Pierre, porte son quartier-général à Loquin, marche au sud le long des Vosges par Bramont, Bécarat, Domptail, Padoux, Eloges, Longuet, Remiremont, Belfort, tout en recueillant quelques troupes auxiliaires. Seulement à son arrivée à Belfort, le 27 décembre, cette marche fut connue de Tennemi, qui prit aussitôt ses dispositions pour faire face de ce côté. Turenne aurait dû redoubler de rapidité; au contraire il marcha dès lors plus prudemment et trop lentement sur Grûn, puis sur Mulhouse. Près de cette ville il rencontra déjà une division de Burnonville se repliant sur Clolmar et qu'il rejeta sur Bâle. Ce ne fut que le 5 janvier qu'il arriva devant Ck)lmar, où le grand-électeur avait pu rallier toute son armée et était prêt à le recevoir avec 50 mille hommes bien postés, la droite à Turckheim, la gauche à Colmar, sur le front un petit ruisseau. Turenne, qui avait 40 mille hommes, attaqua néanmoins, le 5 janvier au soir. Lançant Lorges à droite contre Colmar, il assaillit Turckheim avec le gros de ses troupes et enleva la position. La nuit ne permit pas d'action soutenue. Turenne comptait la reprendre le lendemain ; mais le 6 au matin il trouva les lignes ennemies évacuées. Le grand-électeur avait fait sa retraite pendant la nuit sur Schlestadt, ne laissant aux vainqueurs que des malades et des traînards au nombre d'environ trois mille. Turenne se mit à ses trousses sur Schlestadt, que l'ennemi évacua, le 9, vers le Rhin; le 11, il repassa ce fleuve au pont de Benfelden, en amont de Strassbourg, et rentra en Allemagne, moins par nécessité militaire que par raison politique ^ar suite du peu d'intérêt que les Allemands du nord avaient dans des opérations en Alsace. Si cette campagne de Turenne fut ainsi terminée au profit de la France, ce que nous avons retracé de ses opérations suffit à montrer qu'elle ne comporte pourtant pas tous les

éloges qu'on en a faits (*). Le grand mouvement autour des Vosges n'eut point en réalité le mérite dont il revêt les apparences au premier coup-d'œil. C'était, qu'on nous pardonne l'expression, chercher midi à quatorze heures; il aurait dû, pour être efficace, aboutir au milieu des cantonnements des Allemands et non sur leur extrémité, ou une fois démasqué à Belfort être mené plus rapidement qu'il ne le fut. Dans une observation frappée au coin du génie Napoléon a tout dit à cet égard en ces quelques lignes :

« C'est le 27 décembre que Turenne est arrivé à Belfort, et c'est le 5 janvier qu'il a livré le combat de Tùrckheim, ce qui fait neuf jours; c'est six trop tard. Il y a de Belfort à Colmar quatorze lieues; les cantonnements une fois réunis à Belfort, la manœuvre était démasquée, il n'y avait plus une heure à perdre : si Turenne eût marché avec plus de rapidité, il eût obtenu de grands résultats ; tous les quartiers de l'ennemi avaient eu le temps de se rallier, de sorte qu'au champ de Colmar il a trouvé toute l'armée réunie ; il eût dû prévenir leur réunion. Tout le génie de cette opération consistait à arriver sur le pont de Strasbourg avant que l'armée fût ralliée ; Turenne la manqua : une pareille manœuvre aurait été féconde en grands résultats et d'un succès certain. Si au lieu de déboucher par Belfort, c'est-à-dire par l'extrémité des Vosges , Turenne eût débouché par le milieu des Vosges, droit sur Colmar et Strasbourg, il fût arrivé avant que les cantonnement se fussent ralliés. Il a dans cette occasion montré plus de talent pour la conception de ce beau plan, que dans son exécution (2). »

(1) M. Henri Martin entr'autres, au tome XIII, p. 455 de son Histoire deFrancet si distinguée du reste.

(2) Chacun fera aisément la part de la courtoisie dans cette dernière phrase, qui, sans cela, renfermerait une anomalie étrange. Le plan de Turenne n'ayant été connu que par son exécution, et celle-ci étant fondamentalement vicieuse, ce plan lui-même ne peut pas être si beau, ou son mérite reste dans le domaine des simples hypothèses. La beauté dont parle Napoléon ne s'applique évidemment qu'au

Pendant ce temps, Condé avait opéré plus vigoureusement en Belgique. De Maestricht, où il consolida la position des Français, il se rabattit sur le Hainaut devant des forces supérieures et il attendit autour de Gharleroi l'arrivée de renforts annoncés, dans un bon camp d'observation entre la Sambre et le ruisseau du Piéton. Ainsi, il menaçait Mons, il couvrait le Hainaut français à gauche et la Champagne à droite. En juillet, il avait sous ses ordres environ 35 mille hommes et l'ennemi 50 mille sous Guillaume d'Orange et des Souches, remplaçant de Montecuculi. Ces derniers, après avoir détaché une dizaine de mille hommes contre la place de Graves sur la ^use, allèrent offrir la bataille à Condé. Ne réussissant pas à faire sortir le général français de ses lignes et n'ayant rien pu entreprendre de sérieux contre Charleroi, ils filèrent par leur droite vers Mons et le Hainaut français.

A peine avaient-ils commencé leur trop confiante marche de flanc que Condé la découvre et se met en mesure de la châtier. Lestement prêt, il passe le Piéton, tombe sur un corps de flanqueurs ennemis tenant le village de Sénef, et, à la tête de la garde du roi, il le refoule sur le gros de l'armée en marche (il août). Celle-ci se forme à la hâte près du prieuré de St-Nicolas. Condé ne lui donne pas le temps de s'organiser ; il l'attaque avec ce qu'il a sous la main et la déloge de positions en positions pendant près d'une lieue de chemin jusqu'au village de Fay. Tout le bagage, beaucoup de prisonniers, une centaine de drapeaux et 4 canons tombèrent entre ses mains. A Fay, la tête de l'armée alliée s'était arrêtée dans une bonne position, où Guillaume rallie les fuyards et se met plus solidement en défense.

Comme à Fribourg et à Nordlingen, Condé ne pense pas

plan tel qu'il le corrige dans sa critique. Alors ce n'est plus du tout le même plan, quoiqu'il réponde toujours, et mieux encore^ à l'intention probable qui avait inspiré l'autre.

à ralentir son élan. Il attaque de nouveau, mais celte fois sans succès. Une action acharnée se poursuit jusque dans la nuit sans autre résultat que de fortes pertes des deux côtés et surtout du côté des Français. Le lendemain, les alliés purent filer sur Mons, et Condé rentra dans son camp. De part et d'autre, cette affaire coûtait environ 8 mille hommes hors de combat, dont 3000 prisonniers restés aux mains des Français avec les trophées de Sénef.

Les alliés entreprirent ensuite le siège d'Oudenarde qu'ils investirent le 15 septembre. Condé se porta vers la place et parvint à communiquer avec elle dès le 20 septembre. La mésintelligence entre les alliés aidant, ce secours força ceuxci à lever le siège et à se replier sur Gand. Ils se consolèrent en s'emparant de Graves, après quoi ils se séparèrent.

Sur ce théâtre, comme sur le Rhin, les Français n'avaient pas fait grand progrès en 1674: ; mais leurs adversaires, si menaçants au début, n'en avaient pas fait davantage.

La campagne était à refaire. Elle se rouvrit en 1675 dans des conditions un peu différentes. La France était secondée cette fois d'utiles diversions de la Suède contre le Brandebourg, mais contrariée par des discordes intestines à propos des impôts de plus en plus lourds.

Au nord, les Français se concentrèrent sur la Moyenne- Meuse, obtinrent Liège et rasèrent Maysek. Le roi et Condé prirent Limbourg, pendant que Créqui s'emparait de Huy et de Dinant, puis menacèrent Namur et Charlemont, les seules places restant aux coalisés sur la Moyenne -Meuse, pendant que des coups plus décisifs se porteraient ailleurs. Le roi retourna à Paris le 17 juillet pour y veiller aux troubles de l'intérieur, ne laissant à Condé qu'un petit corps pour contenir le prince d'Orange et un autre corps à Créqui contre le duc de Lorraine entre Moselle et Sarre. Le reste fut envoyé à Turenne pour agir vigoureusement en Allemagne.

Turenne avait passé Thiver à Paris au milieu de grandes ovations. Il en avait profité pour se plaindre de Louvois qui le contrariait trop souvent et il avait reçu carte blanche pour ses opérations futures. Il partit pour son armée le H mai ; le 22 mai il était devant Strassbourg avec 20 mille hommes et imposait la neutralité à cette ville, qui eût dû être occupée depuis longtemps. Au-delà du Rhin, vers Offenbourg^ se rassemblait l'armée ennemie, comptant 25 mille hommes, tous d'Impériaux cette fois, sous Montecuculi.

Voulant reprendre TAlsace, le général autrichien s'y fit précéder d'une sonore proclamation promettant mieux que la campagne précédente; mais il ne put obtenir passage des Strassbourgeois. 11 lui fallut manœuvrer. Il descendit le Rhin, fit mine d'assiéger Philippsbourg et fi*anchit le fleuve à Spire. Turenne l'attendit à Achenheim avec une avantgarde à Haguenau ; mais les Impériaux n'avançant pas, il résolut de menacer leurs derrières et de se porter pour cela en Souabe. A cet effet, il jette un pont à Ottenheim, à 4 lieues en amont de Strassbourg etijy passe le Rhin. Montecuculi s'empresse aussi de repasser le Rhin, et les deux armées se rencontrent sur la Kintzig, ou plutôt s'observent car elles ne s'aborderont pas de sitôt. Turenne, bien campé à Willstet, barre la route.de Strassbourg. Montecuculi, plus en amont sur la Kintzig, se poste vers Offenburg. De là, ce dernier se prolonge par sa gauche pour menacer le pont français d'Ottenheim ou pour forcer Turenne à découvrir Strassbourg. Turenne se borne à détacher une division sur sa droite vers Altenheim pour garder son pont. Ici Montecuculi manqua l'occasion de porter un coup décisif, et Napoléon, remarque qu'à sa place Condé ne l'eût pas. laissé échapper. Il aurait dû changer sa diversion en attaque sérieuse ou percer le centre du front si étendu des Français; au lieu de cela il se borna à des manœuvres insignifiantes.

Turenne eut le temps de reconnaître sa faute d'avoir un pont si loin de Strassbourg ; il le leva et le rapprocha jusqu'à Altenheim, ce qui, suivant Napoléon, était encore une lieue trop loin de la place.

Désespérant néanmoins de rien pouvoir tenter d'avantageux sur ce point, Montecuculi retourne à son camp d'Offenbourg. De là, après une nouvelle diversion vers Altenheim , il se porte rapidement par sa droite sur Bodesweyer pour saisir, du côté d'aval, un passage sur Strassbourg, où il a des partisans qui l'attendent avec impatience. Turenne, pénétrant à temps son projet, le prévient à Bodesweyer et l'arrête. MontecucuH doit renoncer à surprendre des ponts si bien gardés. Il redescend le Rhin à la recherche d'un autre passage en se faisant envoyer des bateaux commandés à Strassbourg et il campe à Scherzheim pour les attendre. Turenne le suit et campe en face de lui, à Freistett, la gauche au Rhin , ayant sur son front le Renchen^ faible cours d'eau qui sépare les deux adversaires.

Turenne fait établir des estacades et des batteries sur le fleuve pour arrêter les convois de Strassbourg. Mais le terrain marécageux de son camp le fait souffrir du manque de vivres et de maladies, tandis que l'ennemi, beaucoup mieux placé, communiquait avec Offenbourg et en tirait des approvisionnements. Il en attendait aussi le renfort de son arrièregarde sous Gaprera. Turenne l'apprend et se décide à l'attaque immédiate. Dans la nuit du 23 au 24 juillet il franchit le Renchen à un gué mal gardé sur la gauche de l'ennemi, et, continuant son mouvement par sa seconde ligne sous le couvert de la première servant de rideau, il s'empare, le 25, de Gamhorst, petit village commandant le vallon de Lichtenau, en arrière des Impériaux. Il avait ainsi coupé leurs communications et allait les acculer au Rhin. Mais Montecuculi était souple et son minime effectif lui permettait des mouve-

ments que des armées de 50 à 60 mille hommes n'auraient pu effectuer. Dans la nuit du 25 au 26, il s'esquive par la montagne et s'établit à son tour sur la droite des Français, dans le vallon de Susbach. Turenne se concentre le 26 à Gamhorst, remonte le Lichtenau le 27 et se trouve en face de la position ennemie. Il va aussitôt la reconnaître; elle lui paraît forte de front, mais acculée à la montagne et pouvant être avantageusement tournée. Il venait d'exprimer laconiquement sa grande satisfaction par les mots: « Enfin, je le tiens, » lorsqu'un boulet de canon le tua raide en enlevant un bras à son général d'artillerie St-Hilaire (*).

Le projet d'attaque s'envola avec la vie du grand capitaine. Les lieutenants Lorge et Vaubrun ne surent s'entendre que pour se replier sur Willstet, puis sur Alterheim, vivement talonnés par Montecuculi, qui faillit même les prévenir sur le Rhin. Une action très-chaude s'engagea devant Alterheim, où Vaubrun se fit bravement tuer avec environ trois mille hommes. Les Impériaux en perdirent cinq mille, mais eurent la gloire de reconduire les Français aurdelà du fleuve dans la nuit du 4 au 5 août. Ceux-ci se replièrent sur Schlestadt, tandis que Montecuculi, passant aussi le Rhin, s€ mit en possession de Strassbourg et alla assiéger Haguenau.

En même temps, c'est-à-dire le 11 août 1675, Gréqui avait été battu à Gonsaarbrûcke, puis bloqué dans Trêves, où il avait dû se rendre aux Brunswickois.

Gondé fut envoyé en toute hâte à l'armée d'Allemagne pour remplacer Turenne. Il la rallia à Chatenoy, vers Schlestadt et fit lever le siège de Haguenau. Mais n'étant pas assez en force, il évita la bataille que le circonspect Montecuculi recherchait au contraire. Pendant le reste de la saison, Gondé se maintint dans son bon camp de Ghatenoy sans permettre

(1) Un fort intéressant résumé de cette belle campagne se trouve dans un récen petit volume, recommandable à tous égards, Souvenirs d'un voyage; une visite à quelques cJiamps de bataille de l'armée du Rhin, (par M. le duc de Chartres.)

aux Impériaux de s'avancer en Alsace. Ils se retournèrent vers le Bas-Rhin et établirent un pont et des ouvrages à Lauterbourg en vue du siège de Philippsbourg; Montecuculi prit ses quartiers d'hiver dans les environs.

Mais ce fut sa dernière campagne, de même que Condé. Tous deux, très-souffrants de la goutte, ne purent reprendre leur commandement au printemps. Ainsi l'année 1675 vit la retraite des trois plus grands capitaines de l'époque (*).

En France, les maréchaux Luxembourg, Gréqui, Schomberg, puis Vauban ne les remplacèrent pas trop mal. S'ils" n'empêchèrent pas la perte de Philippsbourg, tombée aux mains des Impériaux, le 2 août 1676, ils la compensèrent par la prise de beaucoup d'autres places: Fribourg, Condé, Bouchain. Aire, Valenciennes , Gand, Ypres, enfin Cambrai et St-Omer. En 1678, la paix se conclut à Nimègue, paix qui valut à la France les colonies hollandaises du Sénégal et d€^ la Guyane et enfin la Franche-Comté tant désirée.

Le traité de Nimègue marqua l'apogée de la puissance de Louis XIV. Alors s'ouvre, dit Trognon, la période des grandes fautes, en attendant celle des désastres (2). Cette importante date se rencontre aussi avec un brillant essor de tous les arts de la paix. Epoque grandiose, en vérité, malgré les noires ombres qu'y tracent les avides Chambres de Réunion, le barbare bombardement de Gênes, l'inique et impolitique révocation de l'édit de Nantes, suivie des cruelles dragonnades, actes de brutal despotisme suffisants à attacher une éternelle malédiction à la mémoire du plus grand des rois.

(1) La belle Histoire des princes de Condé pendant les i6' et il* siècles de M. le duc d'Àumale, dont les deux premiers volumes ont paru dernièrement, donnera sans nul doute dans les volumes suivants, qui, dit-on, ne tarderont pas à paraître, de nouveaux et précieux renseignements sur le grand Condé et sur ses campagnes. C'est à d'obligeantes notes d ■ l'illustre auteur que nous devons déjà les principaux matériaux de notre récit de la bataille de Fribourg.

(2) Histoire de France. Tome V, cb. 24.

Pour nous, cette phase de Thistoire n'est point la plus intéressante. Les capitaines de premier ordre y manquent. La majesté de Louis XIV y prend plus d'ampleur, mais non ses talents de général. S'il se perfectionne dans l'art des sièges et de l'administration, qui convient à ses goûts d'activité et de précision, son suprême orgueil n'ose uflfronter les chances des batailles décisives ('). Ses meilleurs lieutenants, Luxembourg et Gatinat, ne rappellent que de loin Gondé ht Turenne. Leur adversaire n'est plus Montecuculi, n'est pas encore le brillant Eugène de Savoie ou le grand Marlborough. Louvois devient une étoile de première grandeur. Son génie créateur inépuisable fait sortir de terre les armées, et c'est leur plus belle opération. On ne manœuvre qu'à coups de 50 mille hommes et plus, mais encombrés dHmpedimenta^ dont la fastueuse cour et ses dames sont un des plus incommodes. Les gros effectifs, la puissance du roi, remplacent les beaux mouvements. Les campagnes se prolongent et deviennent à la fois plus meurtrières et moins décisives. La rapidité des allures leur fait défaut et ne leur reviendra qu'après une longue école dans le maniement des masses.

De leur côté les ingénieurs, si relevés par Vauban, régnent en maîtres dans leur importante spécialité, dont ils rompent trop souvent les limites. Ils mettent autant de zèle à prendre des places en temps de guerre qu'à en créer en temps de paix (2). Bientôt les frontières du nord et de l'est sont couvertes d'un formidable et désordonné réseau de forteresses, qui imposera longtemps de vicieuses opérations de cordon aux forces en campagne et qui un jour épuisera la France,

U) Voir dans les mémoires de l'Académie des sciences morsdes et politiques, !•' vol. de 4867, de lumineuses et savantes Réflexions sur les talents militaires de Louis XIV du commandant de la Barre-Duparcq.

(2) On doit cependant reconnaître que Vauban résista souvent à la tendance d'abuser de l'art qu'il avait tant illustré, et qu'il disputa vivement sur ce thème contre Louvois. C'est le fastueux ministre qui doit plutôt être considéré comme le vrai fauteur de ces excès.

tout en la laissant découverte au cœur. Il faudra plus d'un siècle d'expériences et de désastreuses leçons avant qu'on songe à réparer les erreurs de ce système et à faire passer le principal avant l'accessoire, c'est-à-dire assurer tout d'abord la capitale, base de la force d'une nation, pour organiser ensuite sur elle les dispositifs des frontières (*). Quant aux flottes, qui jouèrent souvent le rôle le plus important sous Tourville et Duguay-Trouin, leurs exploits ne sont pas de notre ressort.

Aussi nous ne ferons que marquer la place chronologique des guerres de cette période, pour y noter quelques faits nouveaux de l'art militaire.

Les prétentions d'omnipotence de Louis XIV, manifestées par ses Chambres de Réunion, amenèrent contre lui une coalition de presque toute l'Europe par la Ligue d'Augsbourg, conclue dans cette ville en 1686. L'Angleterre seule y manquait par suite de ses agitations intestines ; mais après la révolution qui porta sur le trône le prince d'Orange, l'adversaire le plus acharné de Louis XIV, elle se trouva, avec la Hollande et l'Empire, à la tête de la coalition.

La guerre éclata en 1688 et ne tarda pas à s'étendre sur cinq théâtres principaux, en Allemagne, en Belgique, en Espagne, en Italie, en Angleterre et sur mer, sans parler des in-

(1) Voir sur ce point l'excellente^étude du lieutenant-colonel van de Welde Défense des Etats et le chapitre Ul, art. 26 du Précis de l'art de la guerre du général Jomini. Déjà Machiavel, en 1521, avait dit dans son Discours sur Tite-Live. H, 24 • « Pour contenir son propre pays, les forteresses sont dangereuses ; pour conser- » ver le pays conquis, elles sont inutiles. Ce qu'il faut surtout mettre en état de

> défense, de force et de vie, c'est le cœur d'un empire et non pas ses extrémités \ 3 on peut avoir perdu celles-ci sans cesser d'exister, mais la vie tient à l'exis-

> tence de celui-là. Malheur aux Etats qui arment les pieds et les mains et lais-

> sent le cœur sans défense I > Plus tard, le duc de Rohan, dans son Parfait capitaine, et le maréchal Puységur, dans son Art de la guerre^ soutinrent chaleureusement les mêmes bons principes, mais sans réussir davantage à les feilre triompher avant l'expérience qui résulta des guerres de notre siècle. La France ne revint décidément, mais imparfaitement encore, de ce système vicieux que sous le roi Louis-Philippe et grâce aux efforts de M. Thiers, par le réseau des fortifications de Paris.

vasions des Turcs en Hongrie? Les bords du Rhin et le Palatinat subirent de nouveau le dégât des armées françaises, ce qui excita l'Allemagne à de nombreuses levées de troupes.

Néanmoins la France fit face à ses nombreux adversaires, mais au prix des plus grands sacrifices -et en portant ses effectifs jusqu'à 450 mille hommes et 160 vaisseaux. Sur mer les forces de l'amiral Tourville, secondées des corsaires Jean Bart et Dugaay-Trouin, portèrent la terreur dans les flottes et les colonies de l'Espagne et de la Hollande, jusqu'à ce qu'enfin, battues à La Hogue (29 mai 1692), elles durent restreindre considérablement leur action.

En Belgique, Luxembourg, à la tête d'armées de plus de 50 mille hommes, remporta successivement de grandes victoires à Fleurus {i^^ juillet 1690), à Steinkerque (3 août 1692), à Neerwinden (29 juillet 1693), où il recueillit tant de drapeaux qu'ils lui valurent le glorieux surnom de tapissier de Notre-Dame. En*même temps Vauban et le roi s'occupèrent d'un grand nombre de sièges, dont celui de Mons, puis celui de Namur, habilement défendue, perdue et reprise par Gœhorn, furent les plus brillants.

En Italie Gatinat remporta, entr'autres, sur les troupes du duc de Savoie, le principal belligérant, deux victoires, à la Sta^arde (17 août 1690) et à la Marsaille (3 octobre 1693), sans grands résultats et sans pouvoir empêcher la guerre de se porter en Dauphiné.

En Allemagne les Français , après avoir repris Philippsbourg, ne purent que se tenir péniblement sur la défensive. Deux tentatives qu'ils firent sur Tlrlande et l'Angleterre, en faveur du roi détrôné, échouèrent totalement. En Espagne, .d'insignifiants succès se balancèrent de part et d'autre. Après 10 ans de guerre, la France, quoique épuisée, luttait encore contre l'Europe, et trois avantages inespérés qu'elle obtint, en 1657, soit la prise d'Ath par Vauban et Gatinat, qui décou-

vrait Bruxelles, la prise de Barcelone par Vendôme, et un mystérieux traité d'alliance avec le duc de Savoie, amenèrent enfin la paix de Ryswick, en 1698. La France fut obligée de rendre presque toutes ses conquêtes et de reconnaître le nouveau roi d'Angleterre ; en revanche, elle put garder Strassbourg qui complétait très convenablement sa frontière d(r l'Alsace. Ce qui caractérisa cette campagne, au point de vue militaire, ce fut, outre la grandeur des effectifs aux prises, et qui contrastaient avec ceux de Turenne et de Gondé, qu'on y munit l'infanterie d'un fusil hollandais à pierre, au lieu de la platine à mèche ; on donna aussi à quelques régiments un long couteau ou bout de pique destiné à s'enfoncer dans le canon du fusil, pour les assauts, et à servir de baïonnette, arme qui fonctionna fort bien, comme pique, dans plusieurs mêlées. Il faut mentionner encore que c'est pendant ces dernières guerres que s'étabht définitivement la règle hiérarchique de la supériorité de l'ancienneté entre officiers de même grade et qu'ordinairement les avancements se firent entr'eux à l'ancienneté.

Ce qui avait facilité la conclusion de la paix de Ryswick, ainsi que celle de Garlowitz, entre l'Empire et les Turcs, en 1699, c'est que de part et d'autre les principaux belligérants voyaient poindre à l'horizon une prochaine guerre qui menaçait d'être sérieuse par l'importance de ses enjeux. La descendance de Charles-Quint en Espagne allait s'éteindre, et une copieuse succession s'offrait à plusieurs prétendants, au premier rang desquels figuraient de nouveau le roi de France et l'empereur.

L'incident survint en effet en 1700, jet amena la guerre dite de Succession , dont nous devons nous occuper un peu plus en détail.

Le jeune Philippe d'Aiyou, petit-fils de Louis XIV, appelé

au trône sous le nom de Philippe V, par testament de Charles II, fit son entrée à Madrid en 1701. Quoique accueilli avec enthousiasme par les Castillans et par la grande majorité des Espagnols, la guerre européenne ne tarda pas à sortir de cet événement qui semblait comme une revanche contre Tempire de Charles V. D'un côté se trouvent la France et l'Espagne, rattachant à eux la Savoie pour peu de temps, les électeurs de Cologne et de Bavière; de l'autre sont l'Empire, la Hollande, l'Angleterre, le Danemark, la Prusse, le Hanovre, bientôt le Portugal et la Savoie. On a la lutte des Deux-Couronnes contre la Grande-Alliance.

Les hostilités s'ouvrirent en Italie. Une armée combinée de Français et de Piémontais , aux ordres du duc de Savoie et de Catinat, se porta sur l'Adige, vers Rivoli, pour barrer le passage à des forces impériales voulant atteindre le Pô. Celles-ci étaient commandées par le célèbre prince Eugène, qui venait de s'illustrer dans plusieurs campagnes contre les Turcs (*). Au lieu d'affronter les Français dans leurs

(1) Le prince Eugène de Savoie-Carignan était né à Paris en 1663. Cadet de quatre frères, il fut destiné à l'Eglise et reçut, déjà à l'âge de sept ans, deux abbayes près de Turin. Mais ses goûts le portaient vers la carrière des armes, et dès qu'il eut atteint l'âge de majorité il pria le roi de lui changer ses dignités ecclésiastiques contre un régiment. Louis XIV, à l'instigation de Louvois, ayant opposé un refus peu obligeant à ce petit abbé, délicat et fluet, et dont la mère, superbe intrigante, était alors en disgrâce et en exil , Eugène , aigri mais non rebuté, n'en persista pas moins dans sa résolution, en jurant, dit-on, de se venger de l'affront qu'on lui faisait. En 1683, avec d'autres éminents volontaires français, il se rendit en Autriche pour la guerre qui venait d'éclater contre les Turcs. Il y rejoignit un de ses frères qui commandait un régiment sous les ordres du duc de Lorraine, et il eut promptement l'occasion de faire remarquer son courage et son coup d'œil dans plusieurs rencontres, ce qui lui valut, à la fin de la première campagne, un régiment de dragons et le grade de maréchal de camp. Il se distingua encore au siège de Bude et dans divers combats en Hongrie, et fut élevé, en 1688, au grade de lieutenant-général. L'année suivante il fut envoyé à Turin pour détacher la ciour de Savoie de l'alliance française, et il y réussit aisément. Devançant les troupes impériales qu'il devait joindre à celles du duc , il prit part, quoiqu'ayant déconseillé cette rupture prématurée, aux batailles de la StafTarde et de la Marsaglia, à la tète d'une aile de cavalerie qui rendit les meilleurs services. Au début de la guerre de Succession , il arrivait donc sur un terrain (^mailler. — Voir l'Histoire du prince Eugène de Savoie. Paris, 1770, 5 vol. in-8«, avec planches (par Mauvillon).

avantageuses positions, il se rejeta à gauche et descendit, par les montagnes du val Fredda et Sette-Communi , vers leVicentin et le Bas-Adige, où, favorisé des Vénitiens, il put s'approvisionner et se renforcer à son aise. Prenant l'offensive, il passa l'Adige à Castel-Baldo, à la faveur d'un heureux combat à Garpi, puis le Mincio, sous Peschiera, et arriva sur l'Oglio à Palazzolo , avant que Catinat ait rien pu tenter de sérieux pour arrêter cette rapide et habile marche.

L'armée française, il est vrai, était mal entretenue et démoralisée, et ses alliés de Savoie devetiaient de plus en plus douteux. Son chef n'avait pas encore pu se relever de ce triste début quand il fut durement remplacé dans son commandement parVilleroi. Celui-ci attaqua Eugène dans son camp à Chiari {i^^ septembre), mais fut repoussé avec perte. Après quelques semaines d'inaction militaire, mais d'actifs pourparlers diplomatiques, le duc de Savoie se retira de la lice et se déclara neutre , tandis qu'Eugène alla s'établir sur le Pô , à Borgoforte et Mirandole, pour bloquer Mantoue et prendre en même temps ses quartiers d'hiver.

En 1702, la lutte s'anima et s'élargit. Elle s'ouvrit par un coup de foudre en Italie ; le prince Eugène , surprenant Villeroi à Crémone (l^r février), s'empara à la fois de la ville et du général français ; mais un heureux détachement, sous le colonel d'Entragues, reprit la ville, ce qui donna lieu à un caustique couplet chanté par les soldats français (*).

Vendôme, qui yint remplacer Villeroi, débloqua Mantoue, poursuivit les Impériaux au-delà du Pô, où il faillit être surpris par une dangereuse et curieuse embuscade à Luzzara (16 août), qui ne donna qu'une bataille indécise. Il s'empara

(1) Par grande faveur de Bellone, Et par un bonheur sans égal Nous avons recouvré Crémone Et perdu notre général.

ensuite de la ville ainsi que de Borgoforte, et rejeta finalement l'ennemi au-delà du Mincio.

Dans le nord ce furent les alliés qui agirent en offensive, sous la haute direction du Grand-pensionnaire hollandais Heinsius (*) et du général anglais Marlborough (2). Une armée mixte d'Anglais, de Hollandais et d'Allemands envahit Télectorat de Cologne, captura Kaiserswerth et prit ses aises entre le Rhin et la mer. Le duc de Bourgogne et Boufilers

(1) Né en 1641, Heinsius fut d'abord l'ami et l'agent le plus intime du prince Guillaume d'Orange. Républicain austère et protestant zélé autant qu'habile orateur et homme d'Etat, il dirigea les affaires de la Hollande, par réélections quinquennales, depuis 1689 jusqu'à sa mort, en 1720. Sous un extérieur toujours froid et poli , il se montra constamment animé d'une haine ardente contre le gouvernement de Ix>uis XIV, et il prit la plus grande part aux combinaisons d'alliances européennes hostiles à la France. C'était, a dit Voltaire, un Spartiate abaissant un roi de Perse. Il est vrai que , ambassadeur extraordinaire à Paris après la paix de Nimègue, Louvois osa le menacer de la Bastille, imprudent oubli de l'orgueil triomphant et gratuite humiliation dont le Grand-pensionnaire ne se vengea que trop dans la suite. Il formait, avec Malborough et le prince Eugène, ce triumvirat de la Grande-Alliance qui voulait poursuivre à outrance la guerre de la Succession.

(2) Marlborough, né en 1650 et appelé d'abord Jean Churchill, débuta comme brillant capitaine de grenadiers dans le contingent des six mille Anglais qui firent la campagne de 1672, sous Louis XIV, Turenne et Condé. Colonel d'infanterie en 1674, de dragons en 1680, puis des gardes en 1682, il devint général dans la campagne de 1685 contre les insurgés de Monmouth. Quoique pair du royaume et comblé de la bienveillance du roi Jaques II , il passa au prince Guillaume d'Orange, qui l'éleva aux premières dignités. Un esprit vif et pénétrant, un jugement sain, rachetant les vices d'une première éducation fort négligée, le firent atteindre à un haut degré d'éloquence et de savoir-faire, ainsi que d'habileté en affaires politiques et militaires. On peut presque dire qu'il fUt un type de général de cour; il sut profiter de tous les incidents et de toutes les intrigues de la politique pour s'insinuer dans la faveur du souverain et du public , de même qu'il tira bon parti de l'influence de sa sœur, maltresse de Jaques II, puis de celle de sa femme , favorite de la reine Anne. 11 faut bien dire aussi que ces avantages lui servirent, non point d'unique mérite comme à tant d'autres, mais de degrés pour arriver plus vite à la place que lui assignaient ses talents. Malgré cela il était d'un âge mûr, au-delà de la cinquantaine, quand il joua son grand rôle de capitaine, rôle dont sa naissance obscure l'eût probablement éloigné sans la persévérante adresse avec laquelle il édifia sa fortune.— Pour d'ultérieurs détails sur ce grand général, voir, outre beaucoup d'écrits de ses compatriotes, VHistoire de Jean Churchill, duc de Malhorough (anonyme, par Madgett et Dutems), publiée à Paris en 1808 par ordre de Napoléon, trois forts volumes avec planches. Cette publication, consciencieusement élaborée, mais fort défectueuse par trop d'insignifiants détails à côté de graves lacunes, indique en outre toutes les sources primitives.

la suivirent sur le Demer. Là ils trouvèrent les alliés aux ordres de Marlborough, en train de s'emparer de toutes les places de la Basse et Moyenne-Meuse , même de Liège. Les Français ne purent que se replier sur Huy, où ils s'établirent dans un fort camp retranché.

Dans les parages du Rhin une autre armée française, commandée par Tallard, obtint un succès. S'étant rabattue du Rhin vers la Moselle, elle réussit à prendre quelques places sur le cours inférieur de cette rivière, y compris Trêves.

L'Alsace redevint aussi un théâtre d'opérations. Mais Catinat , encore victime des courtisans de Louis XÏV, y fut laissé avec une armée dénuée de tout , et ne put empêcher l'invasion de cette province par le prince de Bade, qui s'empara de Landau.iEn revanche,' la Bavière se mit en possession d'Ulm. Catinat, habituellement sacrifié, fut envoyé à la garde de Strassbourg, tandis que l'armée française, renforcée et mise aux ordres de Villars, dut chercher à se joindre aux troupes de l'électeur. A cet effet Villars passa le Rhin à Huningue et Nèubourg, atteignit le prince de Bade se repliant de son camp de Friedlingen, et lui fit subir un grave échec (14 octobre). Toutefois ce dernier effectua une bonne retraite par les montagnes, d'où il empêcha la jonction projetée de ses adversaires. Villars dut revenir en Alsace, où il prit le commandement en chef à la place de Catinat, complètement en disgrâce. En somme les deux belligérants s'étaient sensiblement équilibrés sur ces divers théâtres.

Mais sur mer la France avait subi un désastre dans la baie de Vigo, en Galice (22 octobre 1702). L'amiral Château- Renard, avec 15 vaisseaux escortant 17 galions revenant d'Amérique chargés d'or, y fut attaqué par la flotte de l'amiral Rooke et perdit tous ses bâtiments. Neuf galions, avec environ 6 millions de piastres, furent capturés, le reste coulé avec ses trésors.

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