TOME II
ses de longue date comme ami et comme ennemi, il savait plus d'un bon tour à leur opposer, comme on l'avait déjà vu à Novare. Il recourut encore au parlementagequi lui réussit pleinement grâce à la générosité fallacieuse de ses promesses et à d'opportuns cadeaux à quelques chefs peu dignes de leur mandat. La paix fut ainsi conclue en vingt-quatre heures (43 septembre) malgré les protestations des conseillers impériaux et du duc de Wurtemberg ; quoique les deux contractants, La Trémouille d'une part et Jaques de Wattenwyll de l'autre, fussent sans pouvoirs réguliers, cette paix n'eut pas moins la prétention de régler les intérêts de tous les belligérants : le roi de France déclara renoncer au concile de Pise et à ses droits sur les Etats de l'Italie, en abandonnant aux confédérés (pour le duc Sforza) le duché de Milan, Crémone et Asti ; il promettait en outre 400 mille couronnes aux confédérés et 40 mille à leurs alhés impériaux, et de ne plus enrôler de mercenaires suisses sans le consentement des autorités. Au moment de la signature le traité faillit échouer par l'impossibilité de La Trémouille de fournir sur-le-champ les sommes promises. Il donna enfin un à-compte de 20 mille couronnes et des otages pour le reste ; sur quoi les Suisses firent leur retraite vers le Jura. Le désir de revoir leurs pénates était si grand que la retraite fut presque une fuite et que Tartillerie impériale resta seule gravement exposée aux coups des Français.
Quant à La Trémouille, heureux d'avoir tiré son pays de ce mauvais pas, il alla sans crainte affronter les colères de Louis XII pour le traité qu'il avait conclu en son nom et à son insu. D'abord fort irrité de cette humiliation, le roi finit par se radoucir. Il reprit les négociations pour une paix générale, espérant retirer le plus possible des concessions de Dijon; en attendant, il calma les justes impatiences des Suisses par d'autres belles promesses et par un second àcompte de 50 mille couronnes.
Ces négociations se poursuivaient assez favorablement, mais au milieu de préparatife d'une nouvelle expédition française sur le Milanais, quand Louis XII mourut, le l®»" janvier 4515, laissant la réputation d'un excellent administrateur, d'un adroit politique, plutôt que d'un général, et le nom de Père du peuple. Il fut remplacé par son cousin et gendre François I®»*, jeune et brillant chevalier, dont le premier sentiment fut d'obtenir une revanche de la journée de Novare et de reprendre les préparatifs de son prédécesseur sur l'Italie; à son couronnement déjà il se donna le titre de duc de Milan.
Un de ses premiers soins fut de chercher à reconquérir l'alliance des Suisses, dont environ 2 mille étaient rentrés individuellement l'année précédente au service du feu roi. Il envoya des délégués à la Diète de Zurich dans ce but, mais il ne put rien obtenir en dehors de cette réponse : exécutez d'abord le traité de Dijon. Il se tourna du côté de l'Italie, où il eut plus de succès ; non-seulement il put s'y raccoler çà et là des partisans, mais il conclut un traité formel avec Venise et rendit le Pape Léon X hésitant dans sa ligne de conduite.
Néanmoins celui-ci, qui venait de renouveler son alliance avec les cantons suisses pour cinq autres années, redoutait beaucoup au fond la prépondérance française et s'efforçait de lui susciter des obstacles. Il obtint de la Diète suisse un premier contingent de 4 mille hommes destiné à combattre les mouvements révolutionnaires provoqués par la France dans la Haute-Italie, particulièrement à Gènes. Cette avantgarde, renforcée d'à peu près autant de volontaires, se rassembla vers la fin de mai 4545 à Novare. Elle ne fit que précipiter les événements qu'elle devait conjurer : une révolution éclata à Gênes et cette place passa aux mains de la France, qui de nouveau eut un pied sur territoire italien.
Les adversaires des prétentions de François I®»* redoublèrent d'efforts pour recevoir le choc qui s'annonçait. La Diète suisse ordonna une seconde mise sur pied de 44,000 hommes qui^
— sodés le mois de juin, descendit en Italie avec la mission d'occuper tous les passages des Alpes par où les Français pouvaient entrer en Italie, de tenir aussi les citadelles de Milan, Crémone et Novare et de faire promptement rapport sur tous les incidents qui surviendraient.
La Sainte-Ligue fut renouée et signée le 17 juillet entre le Pape, l'Empereur, TEspagne, le duc de Milan, Florence et les Suisses. Le plan de campagne fut aussi élaboré d'une manière générale et les rôles distribués. L'Empereur se chargeait d'inquiéter la France sur sa frontière orientale et de tenir tête aux Vénitiens. Les Suisses devaient former le gros des forces contre l'armée française et être secondés directement parles autres alliés, qui fourniraient entr'autres la cavalerie, l'artillerie et la solde.
La première colonne de l'armée suisse, sous l'avoyer bernois Albert de Stein, s'établit, dès la fin de juin, dans la région de Suze et de Saluce pour garder les débouchés du Mont-Genis et du Genèvre, routes ordinaires des expéditions à travers les Alpes. Sur leur gauche, les volontaires lombards de Prosper Colonna veillaient aux difficiles défilés de Coni et de l'Argentière.
La seconde colonne suisse, après avoir franchi la frontière, ne voulut pas joindre la première et préféra marcher sur Milan , pour y recevoir d'abord la solde promise. Après de pénibles pourparlers la jonction eut enfin lieu, le 24 juillet, à Moncalieri. Mais à peine est-elle effectuée que la discorde éclate entre les chefs, et spécialement entre les Bernois, d'un côté, et les Schwytzois de l'autre. Stein faillit être tué dans une émeute , et des mutineries déplorables s'ensuivent dans les rangs des troupes, dont une portion, les derniers arrivés, n'avaient point reçu de solde ni plus rien trouvé à butiner, tandis que les premiers avaient eu de bonnes aubaines. Les seconds reprochaient aussi aux partisans de Stein d'être moins hostiles à la France que ne devait le comporter la
situation présente ; des velléités d'arrangement s'étaient en effet manifestées, à plusieurs reprises, parmi les conseillers et les chefs de Berne, tandis que les cantons forestiers se montraient toujours très passionnés contre tout arrangement.
Dans ces entrefaites, l'armée de François I^r s'approchait. C'était la plus belle qu'eût encore créée la France. Elle ne comptait pas moins d'une soixantaine de mille hommes, avec 87 bouches à feu, soit trois mille lances, 4500 chevau-légers, 20 mille lansquenets allemands, 20 mille autres fantassins français et basques sous Pierre Navarre, passé depuis peu au service de France. Outre cet habile tacticien, le roi François I« était accompagné des célèbres vétérans Trivulce et La Trémouille, de Lautrec, puis du duc de Gueldre et du comte de la Marck, commandant les lansquenets et leurs fameuses bandes noires; La Palisse, le duc de Bourbon, le chevalier Bayard y figuraient aussi.
Le passage des Alpes fut remarquable au point de vue des difficultés techniques vaincues et même de la stratégie. A Grenoble et à Briançon François I«' réunit des conseils de guerre qui pesèrent minutieusement les projets divers d'opérations en perspective. Des reconnaissances ayant appris que les deux grandes voies ordinaires étaient trop bien gardées pour y déboucher aisément, Trivulce entreprit de faire passer le gros de l'armée plus au sud, par le col escarpé de l'Argentière. Tandis que des démonstrations furent faites par de faibles corps sur tous les autres passages et par la mer, du Mont- Genis à Gênes, le gros des troupes déboucha sur Coni, par les vallées de la Durance, de la Maira et de laStura. D'innombrables obstacles durent être surmontés, et ils le furent si heureusement que l'avant-garde surprit complètement, à Villefranche , les cavaliers lombards et captura leur chef Prosper Colonna, après une courte escarmouche (12 août 1515). Les Suisses du voisinage accoururent à l'aide, mais trop tard; ils vengèrent cruellement cet échec sur les habi-
tants de la ville, complices de la surprise, mais ne purent empêcher l'armée française de déboucher tranquillement dans le Piémont.
Ce débouché fut encore facilité par le parlementage habituel, jeu presque toujours plus fatal aux Suisses que celui des armes. Gomme ils étaient encore indécis sur le point réel de passage des masses françaises, arriva à leur quartier-général un délégué du duc de Savoie, porteur de lettres de François I*^"^ et de son maître , proposant une conférence à Vercelli pour traiter de la paix sur des bases pécuniaires assez avantageuses. Le roi offrait non-seulement de payer la somme stipulée à Dijon, mais de se charger des obligations du duc de Milan et de prendre à sa solde 4 mille hommes.
Ces ouvertures renouvelèrent les dissentiments des confédérés entr'eux. Tandis que Wattenwyll et les chefs bernois penchaient pour Tacceptation , le cardinal Schinner, arrivé depuis quelques jours au camp, s'y opposa très vivement. Les premiers firent ressortir le fâcheux état de l'armée, ayant maintenant perdu sa cavalerie et laissée sans solde ni secours par ses alliés , malgré les promesses faites ; on ne pouvait exiger que les Suisses se sacrifiassent toujours pour d'autres, et ici pour des ingrats. — Ces étroits sentiments, la cupidité et la discorde aidant, eurent le dessus ; il fut résolu de se replier sur Vercelli où aurait lieu la conférence proposée.
Après que toute l'armée eut été réunie à Rivoli, près Turin, la marche se fit en deux colonnes sur Vercelli, constamment escortées de cavahers ennemis caracoUant autour d'elles et sabrant les nombreux traînards et maraudeurs. Cela n'empêcha pas que les petites villes de Septima et de Chivasso ne fussent pillées et incendiées en représailles de mauvais traitements contre des Suisses isolés. Ivrée fut moins malmené malgré une halte de trois jours. Mais le dissentiment avait grandi en route. A Vercelli il imposa une séparation et provoqua même la débandade d'une partie des troupes. Berne,
Fribourg et Soleure marchèrent sur Arona pour rentrer en Suisse ; les autres se dirigèrent sur Milan. L'indifférence et le relâchement étaient arrivés à un tel degré, dit notre historien national, d'après les meilleures sources (*), qu'ils abandonnèrent à Novare les beaux et lourds canons transportés jusqu'alors avec tant de peine, et qu'il eût été facile de conduire jusqu'à Bellinzone.
Quant à la conférence de Vercelli elle ne rappela que trop les perfidies du traité de Dijon. Les délégués français y parlèrent pompeusement de l'amitié de leur roi pour les Confédérés et de son sincère désir de conclure avec eux une paix perpétuelle ; mais leurs propositions étaient déjà tout autres que celles de l'ambassade de Savoie. Ils voulaient bien payer la somme convenue à Dijon, mais sans rien entendre aux obligations concernant le duché de Milan. Les négociations se prolongèrent, tandis que le reste de l'armée française s'installait à son aise en Italie. Enfin par les soins actifs du duc de Savoie, agissant au nom du roi de France son neveu, un arrangement fat signé à Galerata, le 8 septembre, par lequel les Suisses rétrocédaient au roi le duché de Milan et ses dépendances, à l'exception du seul comté de Bellinzone ; en compensation ils recevaient une somme de un million de couronnes y compris la somme du traité de Dijon , plus trois cent mille couronnes pour les provinces détachées de Milan (Lugano, etc.) et pour frais de guerre. Le duc Maximilien Sforza était dédommagé par le duché de Nemours avec une pension annuelle de 42 mille francs et la main d'une princesse de la famille royale. Quelques autres avantages de détail étaient stipulés pour les Suisses qui réservaient aussi les droits de tous leurs alliés, l'Espagne exceptée.
Pendant que s'élaborait ce traité, les autorités de la Suisse, en proie aux mêmes tiraillements que l'armée , discutaient
(1) Jean de Mûller, continué par Gloutz. Histoire deê Suisseê. Traâuction de Vulliemin et Monnard ; vol. 9, chap. 4,
violemment la question de la continuation de la guerre ou de la conclusion de la paix, et s'arrêtaient à de dangereux moyenstermes. Une nouvelle mise sur pied fut ordonnée le 20 août pour renforcer les troupes aux prises avec Tennemi, mais, sans fixer de contingents et en laissant à chaque canton le soin de fournir des forces suivant son pouvoir et son honneur. Le vague de cette décision ainsi que le choix de l'itinéraire des troupes fit perdre du temps sans rétablir l'union désirable. Désireux de butiner en Savoie les Bernois voulaient passer à toute force par Ghambéry ; à la fin la plupart franchirent le St-Gothard, mais les Bernois, les Fribourgeois et les Soleurois s'acheminèrent par le Simplon. A Domo ceux-ci furent ralliés par les dissidents de Vercelli , tandis que les autres colonnes se groupaient à Varese et à Monza. On hésitait toujours, en Italie et en Suisse, sur la valeur des négociations en cours et des arrangements à moitié conclus.
Le groupe des Bernois, de plus en plus mécontent, mit fin à ses hésitations en déclarant accepter le traité de Galerata ; sur quoi il se retira définitivement du théâtre de la guerre , par le Simplon, avec les Fribourgeois, les Soleurois et les Valaisans. Le reste, à la voix énergique de Schinner, secondée de ducats espagnols et renforcée de celle du Zuricois Marc Roist, rompit avec les négociateurs français, se concentra aux environs de Monza et alla occuper Milan.
Déjà cette capitale était envahie par les coureurs de Trivulce ; déjà, pendant ce temps, François P»" avait pris possession d'Asti, de Tortone, d'Alexandrie, de Novare et de l'artillerie suisse, de Vigevano, de Pavie même et de beaucoup d'autres points importants des bassins du Pô et du Tessin. Le gros de ses forces, après s'être massé à Pavie, s'avança sur Milan par Marignan.
Ce mouvement de l'armée française était fort bien entendu. Maître de cette dernière région , François I®*" pouvait donner
la main à ses alliés de Venise tout en séparant les Suisses de leurs alliés italiens et espagnols.
Ces derniers, sous le vice-roi Cardona, avaient attendu vainement à Vérone les troupes auxiliaires promises par l'empereur ; se bornant à observer les Vénitiens, ils s'étaient enfin portés, au nombre de 8 mille hommes, sur les bords du Pô, aux environs de Plaisance. L'armée papale, 6 mille hommes sous Laurent de Médicis, restée longtemps inactive à Parme, s'avança aussi vers Plaisance, mais lentement, car quoique Léon X pressât les confédérés d'agir, lui-même, se défiant de la fortune, cherchait secrètement à s'assurer des chances de faveur auprès de François l«^ Les Espagnols ayant intercepté un de ses messages au roi, découvrirent cette dupUcité; bientôt la discorde éclata entre ces deux armées.
Néanmoins les Suisses s'étant portés dans leur direction, elles parurent se mettre d'accord pour agir de leur côté et se réunir à eux en refoulant les Vénitiens. Ceux-ci, environ 15 mille hommes sous Alviano , s'étaient avancés jusqu'à Crémone, et il était temps de leur opposer de la résistance, car des opérations promises par l'empereur contre cet adversaire, on n'avait encore vu aucune trace.
Le viçe-roi et Laurent de Médicis décidèrent donc de franchir le Pô et de s'emparer de Lodi, d'où ils se rallieraient aux Suisses vers Milan. Le passage du Pô était à peine commencé qu'on apprit que cent lances françaises venaient de les prévenir à Lodi ; sur cela ces deux chefs, sans aucune confiance l'un dans l'autre et doutant de l'issue des événements, saisirent l'occasion de se mettre à l'écart et de se replier derrière le fleuve , dans leurs précédents quartiers. Dès le lendemain Alviano occupa Lodi, d'où il put donner la main aux Français qui se portèrent de Marignan à St-Donato et St-Brigitte. Les Suisses étant encore à Milan, séparés de leurs alliés, un premier et important succès était ainsi obtenu par François P»*.
Pour réparer cet échec il eût fallu aux Suisses quelques
marches rapides et bien combinées. Malheureusement ce n'était pas là leur fort , et en ce moment moins que jamais. Le désaccord régnait toujours parmi eux et, par suite, un immobilisme aggravant de plus en plus leur situation, dont jusque-là, il est vrai, la principale faute remontait à leurs alliés. Tout en escarmouchant journellement avec les coureurs ennemis, aux environs de Milan, les délibérations et les conseils de guerre se multipliaient sans résultat ; le cardinal de Sion et les chefs des Waldstaetten poussaient vainement à roflFensive, tandis que les autres penchaient pour la paix. Le 13 septembre la majorité se prononça pour le traité de Galerata, après d'orageux débats ; aussitôt une partie des troupes se prépara au départ et sortit de la ville.
A ce moment survint une des escarmouches habituelles ; Schinner, appréciant promptement le précieux secours de cet incident, fit sonner le tocsin et entretenir le combat engagé. Tout le monde prit les armes et suivit le bouillant cardinal qui, revêtu de sa pourpre, s'était jeté à la poursuite de l'ennemi à la tête de quelques centaines de cavaliers. Bientôt toute l'armée suisse, moins une garnison de 1500 hommes laissée à Milan , se trouva en présence des Français. Elle comptait 24 mille hommes, tous fantassins, avec huit pièces de campagne.
Forte de plus du double, avec une belle cavalerie et une nombreuse artillerie, l'armée française était en outre établie sur une position très favorable, la droite au petit cours d'eau du Lambro, la gauche s'étendant dans la prairie couverte par de nombreux fossés et des cassines entourées de vergers. L'avant-garde, sous le duc de Bourbon, occupait quelques maisons et postes avantageux sur la grande route, avec une dizaine de mille hommes et du canon; plus en arrière, les abords du camp étaient défendus par 64 canons derrière des parapets et des abatis entourés de fossés. Sur quelques points, des boucliers fixés en terre et liés par des cordes et des
pieux, formaient d'autres remparts pour les archers. Les masses d'infanterie se tenaient derrière un grand fossé, avec les archers et de l'artillerie sur les deux ailes, et plus en arrière, aussi sur les deux ailes, la cavalerie.
Quoique instruits par des prisonniers et par des reconnaissances de la supériorité de l'armée française , les confédérés, . après une courte délibération , se décidèrent à l'attaque immédiate , car le soleil était déjà vers son déclin. Ils s'avancèrent dans la plaine en trois corps massifs, leur artillerie au centre, sur la grande route.
Les bannières d'Uri, sous les landammans Itnhof et Puntiner; de Schwytz, sous Kîstzi et Fleckle; d'Unterwalden , sousFluenz; de Zug, sous Schwarzmourer; de Glaris, sous Tschudi ; des Grisons, sous les deux Salis, formèrent la colonne du centre ou le corps de bataille ; Zurich, sous le bourgmestre Roist; Schaffhouse, sous Ziegler, formèrent l'aile droite; Lucerne, sous l'avoyer Hertenstein; Bâle, sous les conseillers Oflfenburg et Meltinger, l'aile gauche. Des bandes de volontaires, sous Werner-Stein, de Zug, formèrent l'avantgarde.
Marchant en échelons réguliers sur un front peu étendu, ces masses refoulèrent tout devant elles. Ni les trouées faites dans leurs rangs par une formidable canonnade, ni les traits des archers, ni quelques charges de cavalerie ne purent les arrêter ; il est vrai que les chefs français étaient pris au dépourvu et que le roi allait se mettre à table avec ses généraux lorsqu'on lui annonça l'attaque. Tous coururent aux armes, et grâce au secours de la puissante artillerie et de leur solide avant-garde , ainsi que de l'activité des chefs, de Pierre de Navarre surtout, les troupes furent bientôt à leur poste. Alors se portent de part et d'autre des coups furieux; une mêlée acharnée s'engage sur toute la ligne. Les confédérés sont rudement assaillis à leur tour par une sortie des lansquenets; ils redoublent d^efforts contre ces rivaux méprisés,
les refoulent dans le fossé qu'ils avaient imprudemment franchi et pénètrent sur leurs cadavres au milieu des batteries. Dix canons et plusieurs drapeaux enlevés furent la récompense de cette courageuse offensive; beaucoup de gentilshommes français mordirent la poussière, Trivulce fut blessé, le valeureux Bayard mis en fuite, le roi lui-même frappé de nombreux coups de lances et de dagues, mais qui glissèrent sur sa forte cuirasse. La nuit mit fin à cet horrible combat, où de part et d'autre les pertes étaient à peu près égales sans résultat positif pour aucune des parties. Les Suisses n'avaient pas été repoussés, ils tenaient le terrain de leurs adversaires sans les en avoir chassés. Amis et ennemis gisaient pêle-mêle dans l'obscurité , harassés de fatigue , obligés d'attendre la clarté du jour pour se reconnaître et pour reprendre une lutte qui devait trancher le sort de la campagne et de grandes destinées.
En de tels moments la supériorité de la discipline et de l'autorité du commandement pèse d'un grand poids dans la balance des armes ; cet avantage était tout entier du côté des Français commandés par un roi aussi vaillant qu'aimé et respecté de son entourage. A la fois il donnait le bon exemple et provoquait le dévouement. Après quelques instants d'alarme et de confusion ses trompettes réunies sonnèrent un puissant rappel; les troupes furent ralliées, restaurées et resserrées dans de meilleures positions autour de l'artillerie. Sur cela seulement François l^^ prit un peu de repos en se couchant sur un canon d'avant-garde.
Les Suisses passèrent une nuit plus pénible. Venus, dans la journée, de 4 à ,6 lieues de distance, les vivres leur manquaient; ils souffrirent de la faim, et de la soif sans parler du froid et de la fatigue; le soin des blessés dut aussi en occuper un grand nombre, et, assaillants, le désordre avait dû être plus grand de leur côté, le ralliement fiit difficile ; enfin la déception venait comme toujours raviver les haines
assoupies. Un grand conseil de guerre, rassemblé par le cardinal de Sion autour d'un feu de bivouac, donna essor à maintes récriminations. Cette fois l'homme d'église avait assez de l'offensive ; il opina pour se replier sur Milan où l'on attendrait des renforts. C'était bien ce qu'il y avait de mieux à faire ; mais cette sagesse tardive rencontrait ses difficultés ordinaires ; à leur tour les antagonistes de Schinner, surexcités par la résistance, ne voulurent point entendre parler d'une retraite qui leur paraissait 'honteuse et ils rangèrent la majorité à leur avis passionné et téméraire. Des mesures furent prises pour recommencer l'attaque et pour faire venir des vivres de Milan.
Dès le lever du soleil le son du cor et le bruit des armes retentirent de tous côtés. Formés de nouveau sur les trois colonnes usuelles, avec l'artillerie au centre et les bannières d'Uri et de Zurich en tète, les confédérés marchèrent droit sur le centre de l'armée française. C'était prendre le taureau par les cornes ; ils le voulaient ainsi, comptant surtout suf leur vaillance et sur leur cohésion. L'artillerie laboura leurs bataillons sans arrêter leur marche; semant leur route de cadavres foulés au pied, ils arrivèrent sur les lignes des lansquenets, qu'ils rompirent; les charges de la cavalerie sur leurs flancs ne réussirent pas davantage à les ébranler ; mais les projectiles, y compris les flèches des archers, leur faisaient subir de graves pertes. La mêlée, promptement gêné-, raie, se poursuivit avec rage pendant plusieurs heures. Partout au premier rang François pr combatt it comme un vaillant soldat, disputant le terrain pouce, à pouce ^et faisant tenir héroïquement son corps de bataille contre les assauts redoublés des hallebardiers suisses. En revanche ses deux ailes avaient dû céder et se pelotonnaient derrière lui de manière à ne former plus qu'une seule et redoutable masse, d*oti sortaient de vigoureuses charges de cavalerie au milieu de la fumée meurtrière de l'artillerie.
L'action se poursuivait ainsi sanglante et anxieuse quand, vers midi, les Vénitiens apparurent sur les derrières et le flanc des Suisses. Alviano, qui était au camp de François I'^'* la veille, au moment du premier coup de canon, avait été chercher ses troupes et il apportait à point le coup décisif. Les bannières de Lucerne et de Bàle furent détachées contre les nouveaux venus. Ce fut en vain ; ce secours subit, les cris joyeux de Saint-Mars:, Saint-Marc! avaient ravivé le moral des Français et ébranlé celui de leurs adversaires.
Quelques chefe suisses ordonnèrent la retraite qui, dans de telles conditions, fut des plus critiques. Ils purent néanmoins l'effectuer dignement, avec tous les blessés portés sur les épaules, avec les canons et les drapeaux conquis. Leur attitude ferme et menaçante imposa aux vainqueurs, et François I®' lui-même, respectant leur bravoure, fit cesser la poursuite. Ils se replièrent sur Milan, non sans peine et en devant abandonner beaucoup de leurs combattants et blessés aux nombreux fpssés qui coupaient leur route. Le même soir le principal corps d'armée, « marchant en bon ordre, dit Guicciardini, avec autant de fierté sur le visage et de feu dans les yeux qu'en allant au combat» (*), mais défiguré par les blessures, par la fatigue et par des souffrances de tous genres, portant des drapeaux déchirés et couverts de sang et de poussière, fit une lugubre entrée à Milan, où la brave et généreuse population de cette capitale lui fit le plus touchant accueil.
Les Suisses avaient perdu environ 8 mille hommes à cette fatale journée de Marignan, appelée par le vieux Trivulce une bataille de géants. Ils y avaient laissé leurs canons, leurs trophées et même le célèbre taureau d*Uri dont les mugissements les avaient si souvent conduits à la victoire (*). Ils y perdirent plus encore, c'est-à-dire tout l'ascendant que la
(2) Un lansquenet de Lindau parvint à se procurer ce brillant trophée.
précédente campagne leur avait justement procuré en Italie, et qui les avait mis un instant en voie de devenir une des grandes puissances européennes. Leur réputation militaire ne déchut sans doute pas aux yeux des connaisseurs, bien au contraire; mais elle ne devait plus servir qu'à leur procurer des avantages personnels comme auxiliaires et mercenaires, à la place des succès pour la nation qu'ils eussent été en droit d'espérer.
François I®»* ne crut pas pouvoir s'octroyer une plus grande récompense de sa victoire qu'en se faisant créer chevalier sur le champ de bataille par le célèbre Bayard, le chevalier sans peur et sans reproche. Comme le dauphin après Saint- Jacques, il était personnellement renseigné sur la valeur de tels adversaires, et il redoubla d'efforts pour les ramener à son alliance.
Cela ne lui fut pas difficile. Aucun motif sérieux ne commandait aux Suisses de s'acharner à une cause qui était plutôt celle d'alliés peu sûrs que la leur propre. On les avait, dans cette campagne, laissés seuls à la tâche, car il était évident que si l'empereur ou les Espagnols avaient seulement pu paralyser les Vénitiens, part bien minime, les choses auraient pris une tout autre tournure.
Aussi, dès le 15 septembre, ils se réunirent sur la place du château de Milan, demandèrent impérieusement la solde, et ne la recevant pas ils prirent la route de la Léventine, en maudissant le cardinal de Sion, l'auteur de leurs misères ; celui-ci avait prudemment esquivé ces malédictions en allait solliciter des secours auprès de l'empereur.
Le même mécontentement régnait au sein de la Confédération helvétique où d'ailleurs un fort parti, Berne en tête, n'avait pas voulu participer à la guerre. Les négociations furent reprises ; elles se poursuivirent péniblement et avec maintes péripéties, dont une nouvelle expédition dans le Milanais par l'Empereur, avec l'aide de 15 mille Suisses sous
Jaques Stapfer, de Zurich, tandis que 40 raille Suisses sous Stein se rendirent dans le camp firaîhçais. Les Suisses n'ayant pas voulu se battre les uns contre les autres, roflFensive de l'Empereur échoua devant Milan, après avoir sérieusement menacé cette ville. Cet échec hâta le succès des négociations entreprises par François l'^ ; bientôt elles aboutirent au traité de Fribourg du 29 novembre 4546, qui proclama la paix perpétuelle et qui fut en eflFet, jusqu'à nos jours, la base de toutes les conventions entre la Suisse et la France. Par cet acte François I«' payait aux Suisses 500 mille couronnes pour les frais des expéditions de Dijon et d'Italie, outre les sommes déjà versées, promettait une contribution annuelle dé deux mille francs à chacun des 43 cantons et au Valais et une de deux mille francs aux autres alliés ensemble. Bellinzone fut restitué aux Waldstaetten et aux autres cantons ensemble Locarno, Lugano, Mendrisio, Valmaggia, la Valteline et Chiavenne, ou à leur choix une somme de 300 mille couronnes. Donio, qui avait été rendu prématurément aux Français par Louis de Diesbach, leur resta. Les franchises de relations furent maintenues ; le roi de France eut la promesse de pouvoir recruter en Suisse chaque fois qu'il le demanderait et moyennant certaines réserves de quelques cantons.
D'autre part, Pierre Navarre s'était emparé du château de Milan après un siège peu disputé, et le c triomphateur des Helvétiens » comme on appelait pompeusement François !««•, régna sans conteste sur le Milanais. Maximilien Sforza reçut une terre et une pension en France avec la flatteuse perspective d'un chapeau de cardinal.
Dans cette même année 4546 des traités furent aussi conclus par François 1^^ avec l'Empereur, avec le nouveau roi d'Espagne Charles d'Autriche et avec le Pape Léon X, ce qui rétablit la paix générale en Europe^ sous le haut arbitre de la France.
Ce n'était pas pour longtemps: des luttes plus grandioses
allaient éclater entre deux célèbres rivaux, entre François P"*, le brillant vainqueur d'Italie, et le jeune Charles d'Autriche, son protégé d'abord, mais devenu peu à peu le trop puissant Charles-Quint, régnant sur les Etats autrichiens y compris les Pays-Bas et la Franche-Comté, sur l'Espagne, les Deux-Siciles et élu en 1519 empereur d'Allemagne, c'est-à-dire régnant sur presque tout le centre de l'Europe.
Cette formidable fortune de Charles-Quint, due à d'avantageuses combinaisons d'alliances matrimoniales et de successions testamentaires — tu felix Austria nuhe! — ne pouvait manquer d'éveiller de légitimes défiances parmi les autres souverains du continent. François I«** s'en fit le champion, rôle naturel à un prince qui devait surtout à sa vaillante épée son grand et juste renom.
Il n'avait pas attendu que son rival ftlt à l'apogée de la puissance pour chercher à le contrecarrer; il s'était mis sur les rangs contre lui pour la couronne impériale, élective, on le sait; mais il avait échoué devant les séductions du prince autrichien et les sentiments ultra-teutoniques de quelques électeurs.
La brouille, puis les préparatifs de guerre suivirent de près l'élection. En 1521 éclatèrent les hostilités.
François I®»* n'avait avec lui que les Vénitiens et les Suisses. Environ 20 mille Suisses s'étaient mis à sa solde en suite d'un traité conclu en mai 1521 avec tous les cantons sauf Zurich qui, au contraire, fournit 5 à 6 mille hommes au Pape alors allié de la France, mais devenu maintenant un de ses adversaires.
L'Empereur Charles-Quint rattachait à sa cause le roi d'Angleterre Henri VIII et le Pape avec ses adhérents, c'està-dire Florence, une très-faible portion des Suisses et les mécontents du Milanais qu'on excitait à la révolte.
La disproportion entre les deux belligérants paraissait grande ; elle était pourtant plus apparente que réelle. Outre que les forces de François I«r étaient aussi concentrées que celles de son adversaire Tétaient peu, les circonstances lui fournissaient deux précieux auxiliaires qu'il n'eut garde de repousser. L'Allemagne était déjà violemment agitée parles débats de la Réforme, ce qui diminuait notablement l'autorité de l'EmperQur dans ce pays. Puis, à la frontière opposée de son empire, les Turcs, sous de grands généraux et sous le fameux Soliman le Magnifique, apparaissaient plus terribles que jamais. Ils envahirent la Hongrie et menacèrent sérieusement la capitale de l'Autriche. Nous verrons bientôt leurs flottes arriver jusqu'en Provence et y donner la main à celles de François !«*'.
La lutte s'engagea d'abord sur la frontière des Pays-Bas, où les Français allèrent soutenir les prétentions du duc de Bouillon et où Bayard fit des prodiges de valeur dans la défense de Mézières. Cette première campagne, mollement menée de part et d'autre, valut Tournay aux Impériaux et Hesdin aux Français. Une autre action s'alluma en Navarre où les Français sous Lesparre eurent d'abord quelques succès, mais furent ensuite battus et repoussés avec perte, ce qui fit tomber toutes les résistances que Charles V avait rencontrées jusqu'alors en Espagne. Ce n'étaient là que des préludes et des hors-d'œuvre. En Italie devaient se porter les coups décisifs.
Le gouverneur français Lautrec, frère de la maîtresse du roi, avait été substitué au vieux et sage Trivulce, tombé en disgrâce au point de devoir demander aux Suisses leur corabourgeoisie et leur protection et bientôt mort de chagrin. Des exactions de toute espèce et une administration brutale avaient fait détester le régime français. Malgré cela l'armée du Milanais, victime des intrigues qui divisaient
la cour de Paris, était fort négligée ; tout lui manquait , les renforts promis , les fonds nécessaires , les magasins. Quand les forces ennemies, composées des Espagnols sous Pescaire, des Pontificaux sous Prosper Colonne, avec un corps de cinq mille Suisses et Grisons et des Florentins sous l'historien Guicciardini, environ 20 mille hommes en tout, dont 1500 cavaliers, se mirent en campagne dès les environs de Reggio contre Parme et contre le Milanais , elles furent secondées de Faction sympathique des populations et renforcées de nombreux exilés milanais sous Morone.
Lautrec partit de Milan avec une armée forte aussi de 20 mille hommes dont 800 lances et quelque infanterie française, 8 mille Suisses et à peu près autant de Vénitiens, pour marcher au secours de Parme. Il passa le Pô près de Crémone et s'avança sur le Tare, ce qui força Prosper Colonne à se replier sur Reggio. Il y eut alors de part et d'autre une série de marches et de contremarches qui eurent pour principal résultat d'ennuyer beaucoup les Suisses de Lautrec, ne comprenant rien à ce genre d'opérations. Deux mille Bernois se disant offensés de mauvais procédés à leur égard, quittèrent l'armée enseignes déployées pour rentrer dans leurs foyers. La débandade se mit bientôt parmi leurs compatriotes.
A ce même moment l'armée des alliés se renforçait d'un nouveau contingent de Florentins et d'un corps de huit mille Zuricois et recrues suisses iUicites sous le Zuricois Georges Berguer. Ces derniers, escortés du cardinal de Sion et de l'évêque Véroli qui venaient d'agiter la Suisse contre la cause française et d'une délégation de la Diète suisse protestant vainement contre leur entreprise, rallièrent les coalisés à Ostiano. Dès lors ceux-ci, pleins de confiance, se préparèrent à l'offensive, tandis que Lautrec se repliait derrière l'Adda en mettant des garnisons à Crémone et à
Pizzighettone. Pendant cette retraite il fut encore abandonné par un certain nombre de Suisses. Des députés des canton» venaient de sommer tous leurs concitoyens de rentrer dansleurs foyers pour prévenir une lutte fratricide et résoudre ainsi les difficultés des traités contradictoires qui plaçaient des Suisses sous les drapeaux de la France d'un côté et du Pape de l'autre; mais cette sommation, grâce aux soin& adroits du cardinal de Sion, ne parvint pas aux Suisses de l'armée alliée.
Dans ces conditions les alliés franchirent aisément l'Adda après quelques escarmouches à Rlvolta et à Vaprio et s'emparèrent bientôt de Milan presque sans coup férir. Lautrec n'y ayant laissé qu'une garnison dans la citadelle dut se replier sur Come, presque entraîné par les Suisses qui lui restaient encore, environ 4 mille hommes, et qui l'abandonnèrent dans cette ville.
La Lombardie était de nouveau perdue pour la France ; Lautrec n'y pouvait plus tenir la campagne ; il dut se borner, en attendant de meilleures circonstances et des renforts, à n'y faire qu'une guerre de partisans et de défense de quelques places ; à cet effet il se porta sur Crémone qui devint son centre et son refuge. C'était une nouvelle entreprise malheureuse par l'effet des circonstances politiques et des intrigues qui faisaient mener des guerres importantes au moyen trop commode d'auxiliaires étrangers. Lautrec, meilleur général qu'homme d'Etat, avait oubhé en ces conditions de suivre une tactique conforme à l'esprit de ses troupes et à leurs exigences; il aurait dû moins manœuvrer et plus combattre ; il est vrai qu'ayant en face de lui un adversaire expérimenté comme le cardinal de Sion, tout le désavantage de tels auxiliaires tomba de son côté. Il est juste d'ajouter aussi que les Suisses de (reorges Berguer, désireux de respecter la lettre des traités et les ordres de la
Diète, ne combattirent pas directement contre les Français ni contre les Vénitiens ; ils se bornèrent à passer de force sur leur territoire pour gagner le sol pontifical et leur action se borna à faire rentrer, seulement après la chute de Milan, Parme et Plaisance sous l'autorité du Pape. Ils restèrent dans ces places jusqu'aux premiers jours de l'an 1522, époque à laquelle ils regagnèrent leurs foyers sous la promesse d'une somme de cinquante mille ducats pour frais de guerre, solennellement hypothéquée sur les villes mêmes de Parme et Plaisance. De cette somme il ne fut payé qu'un à-compte de 4 mille florins du Rhin par le Pape Adrien VI, successeur de Léon X, et nous avouons ignorer si jamais on chercha à faire valoir la singulière hypothèque qui la garantissait. Au reste les Zuricois, à l'excitation de Zwingh, furent dès lors un des cantons qui s'élevèrent le plus vivement, de la voix et de l'exemple, contre le trafic du sang suisse aux souverains étrangers, trafic dont cette épineuse campagne -avait particulièrement montré les déplorables conséquences. Des 20 mille Suisses qui y avaient pris part, il ne resta en Italie que 1500 hommes au service du Pape et 1000 à la solde de Florence.
Mais tout n'était pas dit, cela se comprend, par cette expédition où l'on ne s'était presque pas battu. La France avait encore assez de ressources pour se remettre de cet échec, -et d'ailleurs un incident était survenu en sa faveur par la mort du Pape Léon X (l«r septembre 1521), remplacé par Adrien VI, beaucoup moins ardent aux luttes politiques. Lautrec reçut immédiatement du renfort. Des ambassadeurs français se rendirent aussi en Suisse pour parer aux influences du cardinal de Sion et avoir de nouvelles troupes plus sûres que les précédentes. La Diète de Lucerne leur accorda 16 ^ mille hommes et proscrivit sévèrement tout enrôlement contre la France. Au mois de janvier 1522 ces levées se
mirent en marche par le Splûgen, le Saint-Gothard et le Simplon ; elles se rallièrent dans les baillages italiens ; elles s'y munirent d'artillerie et le l*' mars elles firent leur jonction à Monza avec Lautrec venu de Crémone au devant d'elles avec 6 mille fantassins et 1500 chevaux. De là, et pour menacer à la fois Pavie et Milan, il alla s'établir dans les positions de Catina et de Biasco où il reçut le renfort de trois mille hommes sous Médicis, qui devaient être suivis d'autres renforts annoncés par Gênes sous le chevalier Bayard.
Dans ces positions, Lautrec perdit, semble-t-il, un temps précieux et qui eût été mieux employé à reconquérir Milan, où les défenseurs de la citadelle comptaient impatiemment sur son secours ; car dans les entrefaites l'empereur faisait lever des lansquenets en Allemagne et une première colonne de douze bannières sous le célèbre tyrolien Frondsberg devança les Français à Milan, où venait déjà d'entrer Colonne avec 15 mille hommes, talidis qu'il avait jeté de fortes garnisons à Pavie, à Novarre et à Alexandrie. Bientôt une seconde troupe de six mille lansquenets fit aussi son entrée dans la capitale du duché avec son nouveau prince, le jeune François Sforce, qui y fut chaleureusement proclamé.
Ce ne fut qu'alors et après six semaines d'inaction pendant lesquelles cependant une pointe heureuse sur Novarre et sur Pavie avait rallié le corps amené par Bayard, que Lautrec se décida à sortir de ses retranchements et à tenter un coup d'éclat. Il marcha droit sur Pavie et en commença le siège. La brèche faite, les Suisses, à qui ce genre de guerre ne convenait pas, demandèrent unanimement qu'on les envoyât à l'assaut. Lautrec s'y refusa, préférant sagement attendre l'effet des mines de Pierre Navarre. Mais l'établissement de celles-ci subit quelques lenteurs , et pendant ce temps deux mille Espagnols réussirent à se jeter dans la
place. De son côté Colonne était sorti de Milan avec son armée et vint menacer les derrières de Lautrec en s'établissant à la Grande-Chartreuse.
Le général français n'en continua pas moins le siège, encouragp par ses forces très-supérieures ; mais il calculait sans les pluies abondantes qui vinrent l'inonder et le bloquer dans une contrée insalubre, et sans le tempérament de son corps le plus nombreux, les Suisses, fort antipathiques à ce genre de guerre. Le découragement se mit parmi eux et dans le reste de l'armée. Tous demandaient, à défaut de vivres qui commençaient à manquer, la paie, qui était fort en retard et moins disponible encore. Les Vénitiens insistaient aussi pour qu'une meilleure position fût prise. Lautrec fit lever le siège et revint à Monza par Landriano et Marignan après une marche difficile mais que l'ennemi n'osa pas contrarier.
En passant devant les tombeaux de Marignan d'amers souvenirs avaient redoublé le mécontentement des Suisses. La différence était grande, il est vrai, entre la présent^ campagne et celles dont toute la Suisse gardait la tradition. Précédemment les expéditions étaient menées tout-à-fait démocratiquement; les décisions des chefs, longuement élaborées en conseil de guerre, étaient soumises aux assemblées des soldats dans la plupart des circonstances importantes, chacun pouvant hbrement donner son avis, quitte à obéir fidèlement à la majorité. Maintenant ce n'était plus cela; Lautrec commandait tout en personne ; à peine les principaux capitaines suisses étaient-ils consultés, et encore sans être écoutés. Et ce changement humiliant s'était accompli au profit d'anciens adversaires qui, tout en se servant d'eux, leur montraient trop souvent une insolence hautaine et ne les payaient qu'en belles promesses ! ! Telles étaient les récriminations qui couraient les rangs des Suisses et qui , à
Monza, dégénérèrent en manifestations de vraie mutinerie. Ils réclamèrent vivement leur solde en retard de plus de trois mois , sans compter maints arrérages de plus d'une année, ou leur licenciement régulier; même Albert Stein, fort dévoué à la France, qui Ten récompensait largement du reste, dut déclarer au général qu'il était temps d'écouter les justes réclamations de sa troupe.
On a poétiquement raconté, d'après un historien souvent fidèle, ^ue les Suisses avaient posé l'ultimatum: « argent, congé ou bataille, » et cette phrase expressive a fait fortune. Elle n'est cependant point parfaitement exacte ; au moins est-elle incomplète. Un des acteurs de cette campagne, l'impartial et véridique Guicciardini, raconte un peu autrement cetiincident, et nous croyons utile de mettre textuellement son récit sous les yeux de nos lecteurs : « Ce retardement (le retour à Monza), dit Guicciardini, fut très-funeste à la France; car les Suisses, excités par leur impatience ordinaire, députèrent leurs officiers vers Lautrec pour se plaindre de l'injustice qu'il y avait à ne pas payer les troupes d'une nation toujours prête à se sacrifier pour la gloire du nom français. Ils ajoutèrent qu'indignés de voir l'univers instruit par ces traits d'avarice et d'ingratitude que la France estimât si peu le courage et la fidélité de tant de braves gens, ils étaient résolus de ne plus attendre et de ne pas compter à l'avenir sur les promesses si souvent réitérées et toujours sans exécution. Qu'ils lui déclaraient donc que leurs soldats allaient reprendre le chemin de la Suisse; mais que pour montrer à la terre entière que ce n'était ni la crainte de l'ennemi ni les périls de la guerre, toujours affrontés par les Suisses, comme le passé le prouvait assez, qui les obligeaient à la retraite, on n'avait qu'à les mener le jour suivant contre les alliés, afin qu'ils pussent se retirer le surlendemain ; qu'ils lui conseillaient de profiter de ces heureuses dispositions et de mettre les
Suisses à la tête de Tarmée ; qu'ils espéraient qu'après avoir forcé le camp des Français près de Novare, ils n'auraient pas de peine à pénétrer avec de plus grandes forces dans les retranchements des Espagnols, plus rusés, à la vérité, que cette nation, mais jamais plus braves dans les combats.
« Lautrec, effrayé du péril qu'il y avait d'aller choquer de front un ennemi bien retranché (^), n'oublia rien pour apaiser les Suisses. Il leur représenta qu'ils ne devaient pas accuser le roi des délais qu'ils avaient essuyés; que le péril de transporter de l'argent à travers un pays infesté d'ennemis en était la seule cause, et qu'au reste ils n'attendraient pas longtemps. Mais sourds à ses prières comme à ses promesses, ils écoutèrent encore moins tout ce qu'il put leur alléguer pour vaincre leur résolution. Dans cette extrémité, Lautrec prit enfin le parti de risquer une action décisive, quoique avec beaucoup de désavantage, considérant qu'il valait encore mieux s'exposer à ce péril, auquel â/ailleurH les Suisses seraient les premiers exposés^ que de laisser le champ libre à l'ennemi, ce qu'il serait forcé de faire s'il balançait jusqu'au lendemain (2). »
C'est ainsi que Lautrec dut mener ses troupes contre le gros de l'ennemi, qui, sous Prosper Colonne, s'était établi à la villa de La Bicoque à environ 3 milles en avant de Milan. Là, Colonne s'était en effet arrangé une position formidable. Les terrasses et les murs du jardin, entourés de profonds fossés, et un grand nombre de canaux d'irrigation, couvraient tous ses abiords et fournissaient à son artillerie et à ses mousquetaires de grands avantages pour leurs feux ; des pièces de fort calibre, élevées sur des plateformes, battaient toutes les avenues et particulièrement la grande route sur la droite, un
(1) Allusion au ^os des ennemis, alors en position à La Bicoque. Voir plus loin.
(2) Guicciardini. Guerres d'Italie, II. 14, p. 593 de la traduction de 1738.
petit chemin creux débouchant sur le front et un autre chemin sur la gauche aboutissant à un pont de pierre vers l'entrée du parc. Mais tout cela n'effraya point Stein. Envoyé en reconnaissance par Lautrec avec l'espoir qu'il jugerait la place inattaquable, il revint en disant au contraire qu'il la croyait bonne à battre, et l'attaque fut préparée pour le lendemain.
Le soir même, 26* avril, Colonne fut instruit de la résolution de ses adversaires, et il fit ses préparatifs en conséquence. Le tocsin, sonné à Milan, Jui amena un renfort de six mille hommes, qui furent placés à la garde du pont de pierre à l'entrée du parc ; les Espagnols de Pescaire et les Allemands de Frondsberg tinrent le front, en arrière d'un grand fossé et au pied de terrasses portant l'artillerie. Plus en avant dans les blés s'embusquèrent de nombreux tirailleurs; sur les ailes et en arrière, la cavalerie, disséminée en légers escadrons. Il disposait en tout d'environ 15 mille hommes avec une quarantaine de bouches à feu.
Les. dispositions de Lautrec furent moins habiles. Soit qu'il ne pût user d'une autorité suffisante, soit qu'il ne considérât l'action qui allait s'engager que comme l'affaire des Suisses et que d'avance il se consolât de voir leur fougue châtiée, il ne prit aucune des mesures qui pouvaient assurer le succès, il chargea, non l'artillerie, de commencer l'action, comme c'eût été naturel, mais la cavalerie légère de Jean de Médicis, qui serait suivie des pionniers de Pierre Navare, précédant eux-mêmes les Suisses. Avec ceux-ci marcheraient les canons, escortés de l'élite de la gendarmerie française ; puis en réserve viendraient les Vénitiens avec Lautrec et le reste de la gendarmerie. Sur la gauche, il lança son frère Foix avec trois cents lances et quatre mille fantassins pour tourner la position par le pont de pierre. Un autre mouvement tournant fut confié à quelques cents
cavaliers déguisés en impériaux, c'est-à-dire avec la croix rouge au lieu de la blanche.
C'est dans cet ordre, convenable peut-être pour une bataille en rase campagne, mais non pour l'attaque d'une forte position, que la bataille du 27 avril s'engagea dès le point du jour.
La cavalerie légère porta les premiers coups, sans grand résultat vu les nombreux fossés qui gênaient sa marche. Les Suisses, derrière elle, s'avancèrent avec impétuosité en deux grosses masses d'infanterie sous leurs deux chefs principaux les feld-oberst Albert de Stein et Arnold de Winkelried, subordonnés à leur capitaine-général Anne de Montmorency. Leur marche, souvent entravée, fut lente et difficile ; quelques canons seulement purent les suivre. En revanche, le canon ennemi porta le carnage dans leurs masses trop lourdes. Malgré cette meurtrière canonnade et la fusillade des tirailleurs, ils arrivèrent au bord du fossé; mais là, de foudroyantes décharges refoulèrent ce premier corps, qui dut laisser plus d'un millier des siens sur le terrain évacué. Le second corps, qui avançait toujours, recueille le premier et tous ensemble se reportent en avant. Ils arrivent au fossé, y descendent tumultueusement et cherchent à escalader la contrescarpe. Vain effort! les parapets sont couronnés d'une haie de piques et d'arquebusiers qui déciment les assaillants. Le fossé est trop profond ; les pionniers si fameux de Navarre n'ont ^u ni le combler ni amener les engins d'escalade voulus. Des compagnies suisses entières, leurs chefs en tète, trouvent la mort dans cette fatale impasse, et la retraite doit bientôt s'effectuer au milieu des cadavres amoncelés et sous les meurtriers saluts de l'artillerie des terrasses. Beaucoup de Français, l'élite de leurs gentilshommes, avaient glorieusement combattus aux premiers rangs des Suisses. Mais les Vénitiens, qui auraient dû les seconder et
qui l'auraient pu aisément en se portant sur leur flanc au lieu de les suivre, étaient restés spectateurs inactife de l'action. Quant aux mouvements tournants, celui de Foix, contrarié par les obstacles du terrain et par la forte garde du pont, n'aboutit pas ou trop tard; l'autre, sous déguisement, fut dépisté à temps. « Ainsi, dit Guicciardini, tout le poids de l'action tomba sur les Suisses (*). »
Colonne, sachant qu'il n'avait eu affaire qu'aux seuls Suisses, n'osa pas faire de poursuite sérieuse. Sa cavalerie seulement essaya de talonner les vaincus, mais elle fut contenue à son tour par les escadrons français.
Le soir, Lautrec pensait à renouveler l'attaque et cela lui eût été possible, même avec quelque chance de succès en l'ordonnant avec plus de soins. Mais les Suisses s'en tinrent à leur parole et à leur départ, fixé au lendemain, déjà avant la bataille. Ils étaient d'ailleurs fort découragés par cet échec, où ils avaient montré plus de bravoure que jamais et perdu trois mille des leurs, dont leurs deux chefs, le brave Stein et Arnold de Winkelried, un descendant du héros de Sempach. Aigris contre leurs auxiliaires, particulièrement contre les Vénitiens qui avaient déjà pris la route de Brescia, ils marchèrent, le cœur plein d'une sombre colère, sur Monza, traînant après eux leur artillerie et laissant aux cavaliers français le soin de protéger la retraite.
Si Lautrec avait pu désirer qu'une correction tût donnée à ses indociles soldats suisses, il fut servi plus qu'à souhait. Les vaincus reconnurent, il est vrai, que leur folle témérité et leur indiscipline avaient causé leur défaite (2); mais cette défaite amenait un désastre; la campagne était perdue pour les Français et avec elle l'Italie. Lautrec dut repasser l'Adda; il fut accompagné par les Suisses jusqu'à Trezzo; là il les
(1) Ouvrage cité, H, 14.
(2; Stettler, Missive dans les archives bernoises. — Note de M. Vulliemin, X, 67.
congédia ; ceux-ci reprirent, aigris et sans solde ni butin, le chemin de leur pays par le Bergamasque, tandis que Lautrec rentrait à Crémone. De là, le général français se rendit en France pour faire entendre au roi ses vives et directes plaintes sur le manque d'argent où on l'avait laissé et qui avait été la cause de tous les revers ; il se trouva que 400 mille écus qui lui avaient été expédiés à un moment où ce secours eût été fort utile avaient été détournés par une intrigue de la reine-mère. Pendant ce temps, le frère de Lautrec signait avec les impériaux un traité de totale évacuation de la Haute-Italie (mai 1522).
Quant aux Suisses, leur ardeur guerrière fut calmée pour quelque temps ; ils comprirent aussi par les tristes leçons de Marignan et de La Bicoque, où ils ne s'étaient certes pas montrés moins braves que partout ailleurs, que leur vieille tactique de l'offensive en gros et solides corps n'était plus à la hauteur des progrès de l'art de la guerre. Ils avaient en effet ressuscité brillamment contre les chevaliers bardés les masses d'infanterie, les phalanges et les légions de l'antiquité ; mais l'artillerie et la mousqueterie arrivaient à leur toiir et ne tarderaient pas à exiger la première place, si l'infanterie ne savait se transformer. Elle le sut, comme nous le verrons bientôt.
François l^^ ne pouvait se tenir pour battu par les vicissitudes de son armée d'Italie. Il se prépara ^romptement à la revanche, quoique abandonné des Vénitiens et défié directement par le roi d'Angleterre. Recourant à toutes sortes d'expédients pour remplir le trésor vide, il put former une nouvelle et belle armée, dans laquelle les Suisses, vivement sollicités, promirent d'entrer pour deux contingents de 6 mille hommes chacun.
A la tête de cette armée, François P*" s'apprêtait à des-
cendre en Italie, et il était déjà en route à cet effet quand il fut retenu par un grave incident. Un de ses plus grands dignitaires, le puissant et habile connétable de Bourbon, indignement maltraité par le roi et surtout par la mère du roi, s'était secrètement entendu avec l'empereur et le roi d'Angleterre pour une levée de boucliers et pour un démembrement du royaume. Heureusement la conjuration fut découverte à temps; François pr resta en France pour parer aux événements et le connétable ne put joindre ses hauts complices qu'en fuyard isolé.
Le plan de la coalition ne s'en exécuta pas moins ; mais son premier contretemps lui fut fatal ; aucune de ses attaques ne réussit. Vingt-cinq mille Espagnols qui entreprirent le siège de Bayonne furent énergiquement contenus par Lautrec. Une armée de lansquenets qui envahit la Champagne fut rejetée dans les Vosges par le duc de Guise; une armée anglaise, sous le duc de Suifolk, débarquée à Calais, parut d'abord avoir plus de succès; elle s'avança sur la Somme et sur l'Oise et répandit même la terreur dans Paris, jusqu'à ce que d'habiles manœuvres du vieux La Trémouille la forçassent de se replier en arrière.
Cette défense n'empêcha même pas le roi de France de poursuivre ses projets sur l'Italie. L'exécution de leur réalisation fut confiée à l'amiral Bonnivet, un des favoris de François P»" et de sa mère, trop décrié peut-être par les historiens sous 'l'épithète souvent impropre de général de cour. Au mois d'octobre 4523, il franchit le Mont-Cenis avec une armée d'environ 25 mille hommes, et rallia en Piémont un corps de 40 mille Suisses, dont 4 mille Valaisans et Grisons, descendus par le St-Bernard.
Le vieux Prosper Colonne, qui commandait les troupes de la Ligue, fut complètement pris au dépourvu par cette offensive inattendue dans les circonstances générales de l'Eu-
rope, et il ne put empêcher les Français d'arriver triomphalement jusque sur le Tessin et aux portes de Milan. Il dut se borner à s'enfermer dans cette ville, après avoir jeté des garnisons dans Crémone et dans Pavie.
Bonnivet ayant tardé d'attaquer la capitale du Milanais, Colonne put s'y mettre en bonne défense, grâceauconcouis unanime de la population et à l'arrivée de quelques renforts de l'Italie et du Tyrol. Il résista efficacement à plusieurs attaques et brava tous les essais de blocus. Bonnivet ne réussit qu'à obtenir un campement d'hiver entre Milan et le Tessin, où il continua à se consumer en pointes stériles de droite et de gauche. Les Vénitiens s'étant aussi mis en campagne ainsi que le connétable de Bourbon avec un corps de six mille lansquenets, et des mouvements de l'ennemi donnant lieu à Bonnivet de craindre pour ses communications, il se retira sur Biagrassa, où il prit ime nouvelle position. Le vieux et prudent Colonne mourut dans son triomphe même. Lannoy, qui lui succéda, excité par Pescaire, son meilleur lieutenant, crut devoir à son tour prendre l'ofifensive ; il rejeta les Français sur Novare, puis au-delà de la Sesia, après plusieurs sanglants combats où les Suisses eurent l'occasion de se distinguer comme arrière-garde. Sur la Sesia, l'armée française fut heureusement [renforcée d'un nouveau corps de huit mille Suisses, arrivés au secours de leurs compatriotes dans le péril, et qui, sans vouloir agir en offensive, couvrit efficacement la retraite. Néanmoins de graves pertes furent subies au passage de la Sesia, entre Romagnano et Gattinara, sous les coups habiles des arquebusiers de Pescaire. C'est là, en particulier, que le vaillant Bayard, remplaçant le commandant en chef blessé, fut frappé à mort au milieu d'un groupe de Suisses aux ordres de Jean de Diesbach.
Depuis lors la retraite se continua paisiblement sur Ivrée,
où Suisses et Français se séparèrent en bonne intelligence, mais les cœurs contrits, pour rentrer dans leurs foyers respectifs, les uns par la vallée d'Aoste, les autres par Suze.
Sur ce succès la Ligue put reprendre^ son grand plan d'attaque de la France et cela sur une frontière de plus. L'ardent connétable de Bourbon, dont le corps de lansquenets s'était renforcé, fut lancé, avec le non moins ardent Pescaire et ses vaillants Espagnols, sur la Provence. Cette belle contrée fut parcourue aisément de Nice à Aix et Marseille pendant tout le mois d'août 1524. Bourbon eût voulu continuer sa marche triomphale jusqu'au cœur de la France et se diriger tout d'abord sur Lyon ; mais les Espagnols, jaloux déjà de ses lauriers, l'arrêtèrent au siège de Marseille, dont la capture leur eût été d'ailleurs très-profitable comme point de jonction entre l'Espagne et l'Italie.
Les lenteurs de ce siège firent tourner les chances de la fortune. Intrépidement défendue par ses habitants renforcés d'un corps d'Italiens de Renzo Ceri, et sur mer par la flotte génoise d'André Doria, la cité phocéenne brava tous les efforts des assiégeants. De son côté, le roi François !«'' alla la secourir avec une armée formée à la hâte, mais renforcée à chaque instant de nouveaux arrivants. Quand il fut en vue de Marseille, force fut bien au duc de Bourbon de se retirer. Il commença sa retraite le 28 septembre, talonné par un corps aux ordres de La Palisse.
Quant au roi, prompt à la riposte, il reprit aussitôt son projet d'expédition sur le Milanais et chercha à y devancer l'armée impériale en^marchant par Gap, Briançon et Turin. Mais malgré sa diligence et quoique n'ayant eu d'autres obstacles que ceux du terrain, il n'arriva sur le Tessin qu'en même temps que Bourbon et Pescaire, ceux-ci à Pavie, lui devant Milan. Il fît investir le château de Milan le 28 octo-
bre en refusant, par un sentiment d'honneur, d'entrer en roi dans cette ville avant que la citadelle n'en fût prise.
Au lieu de suivre, l'épée dans les reins, l'armée de Lannoy et de Pescaire, qui se repliait sur l'Adige, François ï««", non content du siège de la citadelle de Milan, alla entreprendre encore celui de Pavie, où s'était renfermé l'énergique Antoine de Leyva avec cinq mille Espagnols.
Trois mois sans grands progrès se passèrent à ces oiseuses opérations ainsi qu'à divers détachements non moins intempestifs, un, entr'autres, sur Gênes et un autre jusqu'à Naples. Pendant que l'armée française s'affaiblissait ainsi à plaisir, l'armée impériale avait pu se renforcer à son aise et accourir à son tour au secours de Pavie, comme le roi venait de le faire pour Marseille. Le 2 février 4525 elle arriva sur les avant-postes français à Lardirago et les refoula. Elle était forte d'environ 20 mille fantassins espagnols et allemands, de 4600 lances et d'autant de chevau-légers.
Plutôt heureux de la perspective qui s'offrait de combattre, le roi ne fit rien pour gêner son approche. Il résolut^ au contraire, d'accepter la bataille sous Pavie même et refusa d'aller prendre position à la Chartreuse ou à Binasco, comme le conseillaient La Trémouille et La Palisse ; il donna ses ordres en conséquence. Ses positions de siège et de blocus furent resserrées, et il forma son camp au sudouest de la place, sur la rive gauche du fleuve, l'aile droite au Tessin, la*gauche couverte par les murailles du parc et se prolongeant vers le chemin de Milan ; sur les derrières du camp, des fortifications et une garde spéciale furent destinées à veiller à la garnison de Leyva ; sur le front, des retranchements le couvrirent contre les alliés, ainsi que les rives sinueuses et profondes de la Vernacula, ruisseau coulant du parc dans le Tessin.
Depuis les détachements l'armée ne comptait plus qu'en-