‹ Études d'histoire militaire, Volume 2Chapitre 3 sur 25 · ÉTUDES · texte numérisé non relu

ÉTUDES

D'Histoire Militaire

Guerres d'Italie (1494-1559).

L'histoire moderne débute bien pour nous: les Guerres d'Italie nous y introduisent d'une manière aussi brillante qu'instructive.

Nous allons retrouver des champs de bataille connus et que nous reverrons souvent encore, les mêmes localités où s'illustrèrent ces fameuses légions romaines et ces aventureuses bandes d'Annibal qui ont dû tant nous attacher dans nos Etudes antérieures (^) ; un sol et des peuples qui, dès la fin du 15« siècle jusqu'à nos jours et après avoir donné au monde IdL Renaissance j vont être les constants témoins en même temps que les fréquentes victimes de toutes les grandes luttes euro-

(1) Voir notre voluiï\e Etudes d'histoire militaire. Antiquité et moyen-âye , paru ' an dernier.

péennes venant les fouler tour à tour; nous rencontrons en un mot notre terrain le plus classique et Fun des plus importants qu'offrent les annales militaires de tous les temps.

En outre^ ces guerres d'Italie nous offrent l'agréable occasion de parler avec quelque avantage de nos compatriotes suisses, qui jouèrent alors en Europe un rôle actif et prépondérant, trop tôt effacé ou réduit à une simple action d'auxiliaire et de mercenaire.

Déjà en terminant notre volume sur l'histoire ancienne nous avons, pour esquisser la composition primitive des armées modernes, dit quelques mots de l'ouverture des guerres d'Italie et notamment de l'entrée triomphale à Rome du roi Charles VIII, en marche sur Naples, où il allait, appelé par de nombreux mécontents, revendiquer les droits de la maison d'Anjou contre la despotiquedominationdelafamilled' Aragon.

Nous avons alors, et quoique en quelques lignes incidentes seulement, dit tout l'essentiel, au point de vue militaire, sur ce foudroyant début des armes françaises en Italie.

D'une part cette campagne ne fut guère qu'une joyeuse promenade; elle n'eut d'autre action qu'une petite escarmouche à Rapallo aboutissant à une facile révolution , à Naples, au profit du roi de France, menée par le chef même des troupes napolitaines, Trivulzio, émigré milanais qui va jouer un grand rôle dans toutes les affaires de la Péninsule. D'autre part les armées n'offrent , dans lenr composition , rien de caractéristique de leur époque que nous ne retrouvions un peu plus tard , sous François I^^ entr'autres , à un plus haut point de perfection.

Ce qui resta de la campagne de Charles VIII fut moins encore , sauf une direction donnée pour longtemps à la politique extérieure de la France et un chemin tout tracé à ses armées.

A peine installés au fond de la Péninsule, les Français s'y

livrèrent sans retenue aux légèretés dont leur jeune roi leur donnait l*exemple, et mécontentèrent bientôt tout le monde. En même temps leurs alliés de la Haute-Italie, le duc de Milan à leur tête, irrités aussi de leurs allures et inquiets de leurs projets, ourdissaient une menaçante coalition pouf leur fermer le retour sur les Alpes. Outre Venise, l'empire d'Autriche prenait déjà dans cette ligue cette position d'ennemi et de rival de la France, qui ferait le pivot de sa politique pendant des siècles.

Devant ces dangers, Charles VIII, pressé d'ailleurs par ses goûts frivoles de rentrer en France, dut faire une retraite fort précipitée. Elle lui eût, malgré sa diligence, été fatale sans la vigueur et l'inébranlable fermeté de ses troupes suisses qui, non-seulement s'employèrent péniblement à traîner à bras la belle artillerie à travers l'Apennin, mais procurèrent, àFornoue, une victoire complète sur la gendarmerie italienne (6 juillet 1495).

Cette heureuse journée sauva les forces de Charles VIII d'un désastre ; elle n'amena pas d'autre profit. La retraite se continua jusque sur les Alpes, tandis que les garnisons françaises de Naples étaient laissées à elles-mêmes sous les ordres du vice-roi, comte de Montpensier, et du sire d'Aubigny. Bientôt assaillis par les Espagnols de l'habile vainqueur de Grenade, G<>nzalve de Cordoue, secondés à leur tour des populations et des fièvres, ces garnisons furent réduites à merci. Environ 500 hommes seulement réussirent à regagner les côtes de Provence, sur la fin de l'année 1496, et la couronne de Naples retourna à la famille d'Aragon, dans la personne du jeune Ferdinand II, qui l'avait du reste bien gagnée par sa vaillance.

Telle fut l'expédition de Charles VIII, justement comparée par plusieurs historiens à un ouragan qui ne fit que passer sur l'Italie, mais qui la laissa bouleversée et désormais ouverte au choc fatal des grandes rivalités européennes.

Le successeur de Charles VIII, soa cousin Louis XII, qui avait fait cette campagne comme duc d'Orléans à la tête d'un corps d'armée, ne tarda pas à la reprendre pour son propre compte. Il y apporta une variante qui devait la rendre à la fois plus profitable et plus facile. C'est sur le Milanais, bien mieux à la portée de la France, qu'il jeta son dévolu, au nom des droits de sa mère, Valentine de Visconti, qu'il avait déjà essayé de faire valoir pendant les succès de son devancier et qu'il avait hautement proclamés dès son avènement, en ajoutant à son titre de roi de France ceux de roi des Deux-Siciles et de duc de Milan.

Politique adroit, Louis XII ne négligea pas de se procurer l'appui de bonnes alliances. Les Suisses, qu'il venait de soutenir dans leur guerre dite de Souabe contre l'Empire, conclurent avec lui un traité et lui fournirent des hommes en abondance. Le pape Alexandre VI et les Vénitiens s'engagèrent aussi avec lui contre le duc de Milan, dont ils espéraient quelques dépouilles.

Encore cette fois, l'armée française n'eut qu'à se montrer pour vaincre. Rassemblée à Lyon en août 1499, sous les ordres supérieurs de Trivulzio, de d'A'ubigny et du comte de Ligny, elle tenait tout le Milanais un mois après. Le duc Louis-le-More dut s'enfuir et se réfugier auprès de l'empereur qui lui promettait et lui rassemblait péniblement quelques secours tardifs. Le 6 octobre Louis XII, suivant son armée, fit son entrée triomphale dans ses nouveaux domaines, auxquels Gênes même ne tarda pas de se joindre.

Ces succès durèrent peu. L'arrogance des vainqueurs et surtout de Trivulzio, enivré de mesquines vengeances, provoqua bientôt une réaction, qui, secondée d'émissaires de Louis-le-More, puis de l'approche de celui-ci avec des bandes levées en Suisse et en Allemagne, se changea en une insurrection formidable. Déjà en février 1500 les Français furent chassés de Milan ; le duc prit à son tour l'offensive.

et quelques semaines plus tard les deux armées se trouvèrent en présence devant Novare. Tout cela ne se passa pas sans quelque lenteur. Les Français eurent le temps de recevoir des renforts de France et de Suisse sous le sire de la Trémouille et d'obtenir de la Diète suisse une décision interdisant à ses nationaux de combattre les uns contre les autres, ce qui était condamner à Tinaction ceux du duc de Milan recrutés individuellement et illicitement. Cette manœuvre, la plus habile des Français pendant cette campagne , eut une pleine réussite. L*hésitation, puis la mutinerie se répandit parmi les Suisses de Louis-le-More ; des pourparlers entre eux et leurs compatriotes du camp opposé s'ouvrirent, qui forcèrent, de leur côté, les chefs à négocier plus ou moins sincèrement. Il en résulta que les Suisses de Louis-le-More se mirent en retraite vers leurs montagnes sous le couvert d'un armistice ; ils cherchèrent bien à sauver le duc déguisé au milieu d'eux, mais il fut trahi par un soldat d'Uri(*) et capturé par les Français qui le retinrent prisonnier jusqu'à sa mort. De nouveau ceux-ci furent les maîtres du Milanais au printemps de l'an 1500.

Ce premier pas effectué Louis XII s'occupa aussitôt du second, de la reprise de Naples. Ici encore la diplomatie joua le principal rôle. Sous prétexte d'alliance contre les Turcs, le roi de France s'entendit avec le roi d'Espagne Ferdinand V pour se partager le royaume convoité. Par le traité de Grenade (1500) le roi de Naples Frédéric fut simplement dépouillé de ses Etats ai^ profit de ces deux souverains, Louis XII prenant le nord, Ferdinand V le midi. Indigné de la perfidie de son parent d'Aragon,, dont le lieutenant Gonzalve lui avait escamoté toutes ses places fortes sous le masque d'un auxiliaire, Frédéric préféra se livrer aux Français, qui le dédommagèrent par une belle terre sur les bords de la Loire.

Cette profitable entente entre les deux spoliateurs n'était

(1) Un nommé Thurmânn, qui plus tard fut décapité pour cette infamie. Sa famille fût bonnie et changea son nom.

qu'un préliminaire. Chacun d'eux espérait se débarrasser promptement de son voisin. Des contestations s'élevèrent bientôt entr'eux et les hostilités formelles s'ouvrirent dans Tété de 1502. A cette occasion Louis XII envoya une nouvelle armée en Italie sous les ordres du duc de Nemours ; luimême s'établit dans sa ville d'Asti pour diriger la campagne.

Les opérations, d'abord peu décisives, donnèrent un ascendant marqué à Gonzalve, qui déploya autant d'habileté que d'activité. Après de nombreuses escarmouches et des rencontres plus meurtrières à Seminara, à Cerignola, au Garigliano entr'autres, les Français furent rejetés dans Gaëte, où ils capitulèrent au commencement de 1504. Louis XII se crut heureux de conclure une paix à Blois qui lui sauvait son duché de Milan, mais en compromettant gravement l'avenir par un projet de mariage de sa fille Claude, dotée de la Bretagne, avec l'archiduc Charles, le futur Charles-Quint.

Heureusement que Louis XII se laissa forcer la main par ses notables et se dégagea bientôt de cette clause du traité de Blois pour fiancer sa fille à son neveu et héritier François d'Angoulême.

Cette rupture faillit amener la reprise de la guerre entre la France d'un côté et l'Espagne et l'Empire de l'autre. Mais l'archiduc offensé étant mort, la guerre en resta aux préparatifs et se borna à une nouvelle et rapide descente de Louis XII en Italie pour ramener sous son autorité la ville de Gênes qui s'était insurgée (avril 1507), expédition dans laquelle un corps de huit mille Suisses joua le principal rôle^ surtout dans l'assaut des fortifications.

Ces événements relevèrent l'ascendant de la France en Europe, mais en excitant ayssi l'orgueil de Louis XII. Pour affermir et arrondir sa possession du Milanais il crut nécessaire d'amoindrir Venise, dont la prospérité croissante lui portait ombrage ainsi qu'à tous les voisins de la puissante répubhque. Il ne recula pas même devant les dangers d'in-

trocluire les Espagnols et les Impériaux dans la Haute-Italie, et conclut avec eux et avec le pape Jules II la ligue de Cambrai, dont ce dernier fut Tâme. De toutes parts on s'abattit préalablement sur la Suisse pour y lever des. troupes; les Vénitiens offrirent leur alliance bien naturelle de république à république ; mais l'or et les traditions aimées du service de France furent les plus forts: les gros bataillons, et avec eux le succès, se portèrent vers Louis XII.

Les Vénitiens, serrés de toutes parts, ne purent livrer qu'une bataille, à Agnadel (14 mai 1509), mais meurtrière et décisive. Divisés en deux armées principales qui ne purent pas s'entendre, ils furent complètement battus et se virent enlever en 15 jours toutes les villes conquises sur le Milanais. Chacun prit sa part et Venise fut resserrée dans ses lagunes. Mais le sénat tint ferme; il réussit entr'autres à défendre avec succès la ville de Padoue contre l'armée formidable des Impériaux et une nombreuse artillerie.

Les Vénitiens gagnèrent à leur tenace défensive de voir tourner en leur faveur les combinaisons de la politique. Le pape Jules II, visant moins à les détruire qu'à les abaisser, pouvait être satisfait ; il s'abandonnait maintenant à son sentiment favori de chasser de l'Itahe les barbares^ c'est-à-dire tous les étrangers et en premier lieu les Français qui ne réussirent jamais à se maintenir longtemps la faveur des populations italiennes. Il n'eut pas de peine à amener à lui le roi Ferdinand V dont la politique particulière pouvait s'accommoder de ce projet, au moins pour le début. Il fit peu à peu sa paix avec les Vénitiens, se créa de solides accointances en Suisse par le moyen de l'évêque de Sion, le célèbre Mathias Schinner, et rallia enfin à ses vues l'empereur Maximilien et même le roi d'Angleterre Henri VIII (1511). Cette coalition, décorée du nom de Sainte-Ligue, devait attaquer la France de tous les côtés , notamment dans la Guyenne et en Italie ; sur ce dernier théâtre la tâche principale était dé-

volue aux Suisses, qui avaient déjà montré plusieurs fois des velléités d'intervenir dans les affaires d'Italie pour leur propre compte et s'y étaient lancés par petites bandes aventureuses prétendant s'emparer de tous les débouchés des Alpes, de la Léventine, et de la Valteline entr'autres.

Plusieurs actes mesquins et déloyaux de l'avare Louis XII et les prédications furibondes de Mathias Schinner avaient réussi à opérer en Suisse toute une révolution contre la France dont le Saint-Siège et l'indépendance de l'Italie allaient faire leur profit.

Quoique à forte partie, Louis XII devant tous ces préparatifs d'hostilité fit bonne contenance. Il n'attendit pas que ses divers ennemis aient pu se réunir à leur aise, et il fut admirablement servi dans son initiative par un jeune général, Gaston de Foix, duc de Nemours, qui du milieu de la Haute- Italie sut porter de droite et de gauche les coups redoublés que lui permettait sa position centrale contre des adversaires éparpillés sur une longue circonférence.

Manœuvrant habilement en premier lieu contre les Suisses, trop tôt descendus de leurs montagnes (*) au nombre de 16 mille hommes , mais sans artillerie , sauf deux petites pièces amenées par les Fribourgeois, sans ponts ni vivres, il les harcèle et les arrête court aux portes de Milan. D'ailleurs les Suisses sont mécontents de leurs alliés qui les laissent sans nouvelles et sans aucune trace du concours promis, ils se décident à la retraite et l'etTectuent par Monza , en mettant à contribution et à sac tout le pays et en ne laissant qu'une faible garnison au sud de la Léventine.

Après cet important succès, Gaston se retourne contre les Vénitiens et préserve Ferrare de leurs coups ; de là il va délivrer Bologne que les Espagnols du vice-roi et de l'habile

(1) Un incident secondaire, l'arrestation de trois officiers suisses à Lugano, comme espions, et l'exécution de deux d'entre eux par les autorités françaises, avait précipité cttte levée de boucliers.

ingénieur Pierre Navarre, l'inventeur de la guerre des mines, voulaient faire rentrer sous la domination pontificale ; puis il court de rechef aux Vénitiens en train de s'emparer dû Brescian et du Bergamaâque et les refoule en leur infligeant de rudes pertes. Tout cela dans les sept premières semaines de l'année 1512. Il se porta ensuite contre Ravenne, une des places importantes de la Ligue et couvrant l'accès de Rome.

Une grande bataillé se livra sous les murs de Ravenne le il avril 1512. Elle fut fort disputée ; mais les divers chefs coalisés sous le vice-roi Gardona s'entendirent peu entre eux. L'infanterie espagnole de Pierre Navarre, fort bien instruite par ce tacticien distingué et ingénieux, s'y couvrit de gloire en soutenant le principal effort de la lutte contre les meilleures troupes de Gaston. Se couchant à plat ventre devant les feux de l'artillerie, elle n'en était pas moins solide quand elle se redressait subitement pour affronter les charges des gendarmes. Elle était escortée de 30 chariots de guerre du genre des chars à faux des anciens, portant chacun une pièce de campagne et un épieu en fer pour les chocs, qui rendirent de bons services. Cependant l'impétuosité de la gendarmerie française, bien secondée de vigoureuses canonnades, triompha de tous les autres coalisés, et les troupes de Pierre Navarre durent finalement céder aussi le terrain, ce qu'elles firent dans le meilleur ordre. La victoire resta ainsi aux Français, mais chèremept payée par la mort de Gaston, tué en cherchant vainement à entamer la retraite imposante de l'infanterie espagnole.

La glorieuse fin de ce héros de 23 ans, dont on put justement dire qu'il se montra grand capitaine presque avant d'avoir été soldat, fit brusquement tourner la roue de la fortune. Remplacé par le sire de la Palisse, qui lui ressemblait par la vaillance, mais non pour le reste, la bataille de Ravenne, quoique ayant terrifié tous les ennemis de la France, fut complètement stérile pour les vainqueurs, et jamais l'on

ne vit mieux combien les plus grands événements de l'histoire, que tant d'éloquents moralistes veulent rattacKer à de hautes déductions philosophiques, peuvent dépendre du seul choix d'un bon général ou des hasards qui donnent à une armée tel chef plutôt que tel autre.

Un élément important avait manqué à la bataille de Ravenne : les Suisses. Ils arrivaient à leur tour, un peu lentement, mais plus menaçants que jamais. Cette fois ils marchaient pour leur propre compte et non plus comme de simples mercenaires. Ils y mettaient même une certaine passion contre Louis XII qui leur faisait le retentissant affront de prétendre se passer d'eux pour ses grandes guerres et les remplacer par des lansquenets allemands levés à prix réduit ou par des recrues de contrebande. Ils sauraient prouver à l'ingrat monarque que nul ne devait songer à guerroyer en Italie sans compter avec les Suisses. A une première troupe de 6 mille hommes demandée par le pape contre Ferrare, se joignirent le double et le triple de volontaires qu'il fallut aussi emmener. Tous se réunirent d'abord dans les Grisons, à Coire, d'où ils passèrent à Trente pour se joindre par l'Àdige à leurs alliés vénitiens qui, avec le pape, devaient fournir la solde courante et le secours des accessoires. Finissant de se rallier à Vérone, ils en sortirent, le 30 mai 1512, au nombre de 20 mille hommes sous le commandement supérieur d'Ulrich Hohensax, assisté de Jaques Stapfer de Zurich et de Jean Lanther dit Heid, de Fribourg. Après s'être joints aux Vénitiens, 10 mille hommes sous Paul Baglione, ils franchirent le Mincio à Valeggio pour s'avancer sur Milan.

La Palisse, qui avait laissé l'offensive contre Rome pour venir recevoir les Suisses, les attendait sur l'Oglio et du côté des Alpes. Ne pouvant tenir devant des forces aussi supérieures, il jeta des garnisons dans quelques places et se replia sur le Tessin et le Pô en escarmouchant. En trois semaines les Suisses furent maîtres de tout le pays, après

quelques légers combats et une action plus vive à Pavie où près de deux mille lansquenets allemands furent tués (18 juin 1512). Beaucoup d'autres lansquenets s'étaient retirés des rangs français par suite d'une sommation de rappel émanant de l'Empereur.

Sforza fut réinstallé dans le gouvernement du duché aux acclamations du peuple et au nom des Suisses ses libérateurs. Le cardinal de Sion et le landammann Schwarzmourer de Zoug lui en firent la remise solennelle en présence des délégués de l'Empereur et du Pape. Dans le courant de l'été la domination des Français avait disparu de l'Italie où il ne leur restait que quelques places, entr'autres les châteaux de Grémone et de Milan, postes trop disséminés pour influer sur les destinées du pays, mais où des garnisons valeureuses pouvaient encore, quoique bloquées, chicaner avantageusement leurs alentours.

Le pape Jules II eut tout le prestige politique de ces événements. Non-seulement il put braver les foudres du concile de Pise réuni contre lui par la France, mais il reprit toutes les places insurgées de la Romagne, y compris Bologne, et même Parme, Plaisance et Reggio. En outre le duc de Milan, restauré par ses soins, pouvait être considéré comme un de ses vassaux. Sous son égide puissante la sécurité de l'Italie paraissait s'affermir, et les Suisses, décorés du nom flatteur de protecteurs du Saint-Siège^ rentrèrent dans leurs foyers comblés de présents et après avoir solennellement promis leur protection au nouvel état de choses, qui était leur œuvre et qu'ils laissèrent sous une garde ducale de 300 hommes. En retour de cette promesse les seigneuries de Lugano , de Locarno et de Domo, débouchés des Alpes, devaient être cédées aux Suisses, avec exemption de péages jusqu'aux portes de Milan, et une somme de 200 mille ducats, plus une rente annuelle de 40 mille ducats ; en outre le duc de Milan

devait fournir aux Confédérés, sur leur réquisition, un contingent de 500 cavaliers.

L'heureux Jules II ne jouit pas longtemps de son triomphe. Sa mort suivit de près, et ce fougueux adversaire de la France fut remplacé par Jean de Médicis, le souple et magnifique Léon X.

Cet événement contribua à relâcher les liens déjà passablement détendus de la Sainte-Ligue. La divisipn se mit peu à peu parmi ses membres, dont les intérêts étaient trèsdivers, et Louis XII ne manqua pas d'en profiter pour chercher à rétablir ses affaires. Il réussit aisément à neutraliser le roi d'Aragon par une trêve favorable, ce qui lui permettait l'usage des troupes employées en Navarre, et à s'allier aux Vénitiens toujours désireux de s'enrichir, sinon de Crémone et de la Ghiradadda, au moins de Brescia et de Bergame.

Au mois de mai 4513, une armée française franchit les Alpes et se porta sur le Milanais, déjà fatigué de son nouveau gouvernement et surtout des lourds impôts qui s'y percevaient à l'instigation du cardinal de Sion pour subvenir aux frais des grandes combinaisons politiques du St-Siége. L'armée, commandée par La Tréihouille, avec Trivulzio pour second, comptait une vingtaine de mille hommes, soit 1400 lances, 1000 chevau-légers , 14 mille fantassins, moitié d'allemands moite de gascons, 1500 artilleurs avec une centaine de pièces et une grande forteresse portative en bois qui devait dominer les plaines de la Lombardie.

Facilités par la retraite des troupes espagnoles du vice-roi, jouant un double jeu vis-à-vis de tous les belHgérants, les Français se rendirent facilement maîtres d'Asti et d'Alexandrie, en même temps que leurs alliés vénitiens, environ 12 mille hommes sous Aviano, s'emparaient de Crémone et s'apprêtaient à franchir le Pô à Gava. Cela suffit pour soulever la population de Milan, qui tourna aux Français ainsi que les troupes faisant toujours le siège du château.

Sforza, trop ému de ces démonstrations, quitta sa capitale avec quelques centaines de Suisses et de Lombards et un millier d'Espagnols pour se réfugier dans Novare, où il attendrait le secours des Espagnols et des Suisses , qui seuls pouvaient le protéger efficacement en ces circonstances extrêmes.

Mais les troupes espagnoles , depuis la trêve de leur roi avec Louis XII, n'étaient rien moins que sûres, et les Suisses avaient un long chemin à faire, sans compter que le roi de France redoublait d'efforts pour les ramener à sa cause.

Néanmoins les angoisses de Sforza reçurent un premier calmant par l'arrivée d'une troupe de 4000 Suisses, descendus en hâte des montagnes, et qui suffit à assurer la possession de Novare et de ses communications avec les Alpes par Côme. D'autres renforts arrivèrent à la débandade, en attendant une grosse colonne qui s'ébranlait avec plus de lenteur.

La Trémouille rallia d'abord Gênes à sa cause, puis il s'avança contre Novare après avoir laissé des garnisons sur ses derrières, surtout à Alexandrie. Le siège de Novare fut aussitôt entrepris et une première canonnade contre la place s'ouvrit le 4 juin 4513 avec 25 pièces. Les perspectives s'offraient souriantes aux Français. La Trémouille pouvait assez raisonnablement espérer de terminer là sa campagne, et il transmit même son espérance à Louis XII, l'avisant qu'il allait bientôt lui envoyer le fils prisonnier comme précédemment il avait envoyé le père. Il ne négligea pas non plus de recourir aux mêmes moyens que treize ans auparavant et d'essayer les négociations.

L'analogie des situations était en effet frappante. Elle s'augmentait, pour Sforza, du fait que parmi ses défenseurs se trouvaient bon nombre des mêmes honlmes qui avaient laissé capturer le malheureux Louis-le-More. Mais les sentiments étaient à l'opposé. Les Suisses se sentaient heureux, cette fois, de combattre l'ingrat roi de France et de pouvoir le faire sur le même terrain où jadis ils ne l'avaient que trop bien

servi, même au prix de leur réputation militaire si glorieuse jusqu'alors. Aussi fermes devant les essais de parlementage (') que devant la canonnade, ils brûlaient du désir d'en venir aux mains, et ils provoquèrent f assaillant en tenant constamment ouvertes les portes de la ville. Ils crièrent même aux lansquenets d'épargner leur poudre et qu'ils élargiraient les brèches pour leur faciliter l'assaut. Dès le premier soir ils firent une sortie et enlevèrent un canon. Le lendemain matin, il y eut reprise de la canonnade et une nouvelle mêlée sous les murs de la place ; mais l'après-midi, le feu cessa. Les Français étaient obligés de faire face à de nouvelles exigences et ils se repliaient sur une meilleure position, à une demi-heure de distance de la ville.

C'était l'approche des renforts suisses qui nécessitait cette modification du siège.

Le gros des Suisses, débouchant à la fois par les trois passages du Simplon, du St-Gothard et du Bernardin, avait subi les retards ordinaires des passages des Alpes au printemps. Les deux colonnes du Simplon et du St-Gothard se rencontrèrent le 2 juin à Sesto-Calende, le rendez-vous général, où elles attendirent trois jours la colonne du Bernardin aux ordres de Hohensax, qui devait avoir le commandement en chef. Mais des nouvelles de la fâcheuse situation de leurs compatriotes, déjà aux prises avec l'ennemi, leur étant parvenues, un conseil de guerre tenu à Sesto-Calende décida de marcher sans plus tarder au secours de Novare. Le camp, fort d'environ 5000 hommes, se mit en route le 5 juin, et c'est son approche qui avait amené la suspension de la canonnade mentionnée ci-dessus. Vu la nouvelle position prise par l'armée de La Trémouille, les arrivants purent faire aisément leur jonction avec les assiégés dans la soirée du 5 juin. Après les démonstrations de joie un conseil de guerre fut aussitôt réuni ;

(1) Qu'on nous pardonne ce barbarisme pour définir une espèce d'opération militaire et diplomatique qui se rencontrera fort souvent dans le cours de nos récits.

sur les instances de Jaques Mutti, d'Uri, l'avis prévalut d'attaquer sur-le-champ les Français sans attendre l'arrivée de la colonne de Hohensax, délai qui pouvait permettre aussi aux Français de recevoir des renforts attendus. La décision prise fut ordonnée sur-le-champ et exécutée dans la nuit même.

Le 6 juin, vers une heure du matin, la prière eut lieu dans tout le camp, où une garnison de 500 hommes fut laissée. Le reste, soit environ 9000 Suisses accompagnés de huit canons, ,6n sortit sans bruit et en bon ordre pour l'attaque projetée. Trois corps furent formés: un pour tourner les lansquenets à la dérobée et les assaillir en flanc, un second pour marcher droit devant lui et s'emparer de l'artillerie; le troisième devait rester en réserve et opposer ses piques aux charges de la cavalerie.

Toutes ces dispositions et la première attaque elle-même purent s'effectuer sans que les Français s'en soient doutés. La Trémouille et Trivulzio, aussi surpris que leurs soldats, rangèrent à la hâte les troupes en bataille ; l'artillerie vomit ses foudres, la cavalerie montra ses belles lignes. Une mêlée acharnée et générale s'engagea, mais rien ne put arracher aux Suisses l'avantage de leur vigoureux début. Après de sanglants efforts, surtout le long du fossé protégeant l'artillerie et défendu intrépidement par les lansquenets, les canons furent enlevés et retournés contre les Français, la fameuse forteresse en bois n'avait pu être montée, et l'engagement était si serré que la belle gendarmerie française fut condamnée à l'inaction par la crainte d'écraser les siens aussi bien que les adversaires^ Enfin les Suisses du mouvement tournant, arrivant à propos, déterminèrent la déroute des Français qui évacuèrent le champ de bataille en y laissant environ 40,000 des leurs, tout leur matériel et leur bagage. La poursuite s'efiTectua pendant quelques heures, mais les confédérés ne purent, vu leur manque de cavalerie, la mener bien loin ; ils

revinrent sur le champ de bataille rendre à Dieu leurs actions de grâce et recueillir le riche butin qui s'y étalait. De leur côté, ils avaient perdu environ 1800 hommes, surtout par le feu de l'artillerie, parmi lesquels le brave Jaques Mutti.

Le lendemain de la bataille de Novare, la plus grande défaite qu'eussent subie les Français en Italie jusqu'à ce jour, arriva la dernière colonne suisse, fort triste de n'avoir pu participer à cette importante journée, mais à point pour en précipiter les conséquences; les Français furent chassés de la Péninsule et forcés de se mettre à leur tour sur la défensive, tandis que les Espagnols, qui s'étaient tenus en prudents observateurs sur la Trebbia pendant la bataille, se mirent aux trousses des Vénitiens et leur infligèrent plusieurs échecs.

Dans le courant de juillet déjà, tous les Suisses, après avoir levé de fortes contributions de guerre, reprirent le chemin de leurs foyers, enseignes déployées, laissant quelques mille hommes en arrière pour la sûreté du duché.

Ils ne tardèrent pas à rentrer en lice sur un autre théâtre, autant pour continuer, dans les termes les plus agPéables à leur allié l'empereur Maximilien, la campagne commencée en Italie, que pour faire diversion à leurs dissensions intestines.

Suivant les plans de la coalition dont l'empereur était devenu le grand moteur, la France serait attaquée en même temps sur ses frontières du nord e de l'orient. Au nord, 30,000 Anglais, débarqués à Calais, gagnèrent bientôt la bataille de Guinegate (16 août 1513), plus connue sous le nom de Journée des Eperons par suite de la panique effrénée dont fut prise l'armée française. A l'Orient, les Suisses et des troupes de l'Empire devaient reprendre la Bourgogne à la France.

En effet, environ 20,000 Suisses, renforcés d'un corps de cavalerie allemande et franc-comtoise et d'une belle artillerie ainsi que de lansquenets, donnant un total d'environ 30,000

hommes, avec une soixantaine de bouches à feu, se réunirent à Besançon, en Franche-Comté, dans le mois d'août 1513. La Diète de Zurich fixa quelques points du plan de campagne et s'en référa, pour le reste, à un grand conseil de guerre qui devait être tenu à Besançon. Elle donna aussi aux chefs et bannerets des cantons la direction des troupes et des pleinspouvoirs pour conclure une paix honorable. Comme signe de guerre pour tous les contingents des cantons on adopta, outre la croix blanche, que les Français portaient aussi, une clef blanche. L'avoyer bernois Jaques de Wattenwyll fonctionna comme commandant en chef. La cavalerie allemande était sous les ordres du comte Ulrich de Wiirtemberg, et l'Empereur était représenté au quartier-général par deux délégués.

Le conseil de guerre tenu à Besançon décida de s'emparer de Dijon, la place la plus importante de la France orientale, la seule couvrant Paris, et où La Trémouille, gouverneur de la Bourgogne, avait rassemblé les débris de Novare, au nombre d'environ 8000 hommes. Les armées de Berne, Fribourg et Soleure n'avaient pas voulu attendre les délibérations du conseil de guerre pour marcher sur Dijon ; elles formèrent l'avant-garde, que suivirent immédiatement les contingents de Bâle, Bienne et Rothweil. L'artillerie impériale vint ensuite, puis le reste des troupes. La marche se fit sans coup férir, stimulée encore par les bonnes nouvelles reçues des opérations sur les frontières du nord; elle laissa partout, sur le pays ennemi, de cruelles traces de son passage ; le pillage et l'incendie lui firent une lugubre escorte. Le 8 septembre, la \âlle de Dijon fut investie, des batteries furent construites et le lendemain la canonnade commença contre ses murs, qui présentèrent au bout de 48 heures une brèclie assez large pour l'assaut.

La Trémouille, fort inférieur en forces, crut prudent de ne pas laisser aller les choses jusqu'à ces extrémités. Esprit souple et fertile, vétéran expérimenté et connaissant les Suis-

Page 1