Études d'histoire moderne
En reproduisant aujourd'hui, sur la Grèce Moderne, quelques études souvent imprimées , depuis trente ans, j'ai besoin d'excuser le peu d'à-propos de ce dernier appel à l'attention publique. Le nom de la Grèce, si populaire durant les deux monarchies constitutionnelles de la France , a paru naguère presque défavorable et suspect. Cette renaissance morale et guerrière d'un peuple, cette leçon d'héroïsme qui, de 1824 à 1830. fit battre tant de cœurs, provoqua tant de dons publics, d'oeuvres charitables, de nobles sacrifices, semble désormais rangée parmi les vieilleries du régime parlementaire.
Qui se souvient aujourd'hui de Botzaris, de Canaris, des matelots d'Hydra et des milices de la Morée? On a même oublié ces affreux massacres et ntes de populations chrétiennes, qui soulevaient tant d'indignation et de pitié dans l'Europe. Ces impressions si vraies de nos pères ou de nous-mêmes ne paraissent plus à des personnes graves que déclamations et fausse politique. On est revenu de tout cela: et, à part même le grand intérêt d'arrêter au loin,
par une agression préventive , les envahissements duNord, on déclarait tout récemment que la sympathie européenne pour les Grecs de la Morée et des îles, eu 1825, fut un préjugé, l'intervention en leur faveur, une faute diplomatique, leur émancipation, une erreur appuyée par des poètes.
C'est là, il faut l'avouer, un revirement de croyance singulier en lui-même, et surtout dans un des interprètes qui le proclament. De ce qu'une nation, de ce qu'une génération aurait changé de principes, ou de langage sur ses propres affaires et sur ce qui lui convient à soi-même , s'ensuit-il que nécessairement, à ses yeux, la vérité doive changer même dans le passé, que les faits ne soient plus pour elle ce qu'ils avaient été, et qu'elle soit contrainte désormais de blâmer ce qu'elle ne sent plus?
Un illustre écrivain , dont les vers ne mourront pas, nous donne à cet égard un exemple, contre lequel je crois juste de protester, au nom même de l'admiration qui s'attache à son talent. « 11 fut un temps, « nous dit dédaigneusement M. de Lamartine dans « la préface de son Histoire de Turquie ', où deux « poètes, Chateaubriand en France, et Byron en u Angleterre, prêchèrent contre les Ottomans, au « nom des dieux de la fable, une de ces croisades « d'opinion, qu'on avait prèchées autrefois en Eu- « rope, au nom du Dieu de l'Évangile. Les publi- « cistes créent les opinions; les poètes créent l'en- « thousiasme. L'enthousiasme poétique émancipa ,
1 Histoire de la Turquie, par M. de Lamartine, t. I, p. 4.
i malgré les hommes d'Etat , la Grèce. » Puis, ailleurs: « L'Europe fit alors la faute du démembrei ment de la Grèce. »
Ajoutons que l'illustre écrivain , en jetant cet anathème sur les illusions impolitiques de 1825, se eomprend lui-même, avec toute humilité, dans l'erreur qu'il réprimande. « Nous-même1, dit-il, jeune alors « et inexpérimenté des choses orientales, ne con- « naissant ni les lois, ni les hommes, nous fûmes « injusie envers les Ottomans, par admiration pour « le courage des Grecs. Nous nous trompâmes avec « le monde. »
M. de Lamartine est-il bien sur aujourd'hui qu'il se trompait alors? et cette ancienne unanimité, qu'il rappelle, ne devrait-elle pas au contraire lui donner quelque doute sur sa dissidence actuelle? L'opinion de La jeunesse n'est pas toujours erronée, comme il semble le croire : elle est souvent juste et vraie, précisément parce qu'elle est généreuse. Et puis, ce dent pas seulement les jeunes gens et deux poètes, comme on le dit aujourd'hui, qui prenaient un intérêt sérieux à la cause des Grecs; c'était la France constitutionnelle, la France libérale et éclairée; c'étaient, dans toutes les opinions, des hommes considérables à plus d'un titre , et quelques-uns même distingués par une grande expérience des choses de l'Orient.
Certes, lorsque le général Sébastiani , esprit si politique et opposant si modéré, l'ambassadeur de l'em-
1 Ibid.y p. 6.
pire français, àConstantinople, en 1807, acceptait, en 1822, la présidence à Paris d'un Comité philhellène, et recherchait , accueillait les officiers français et étrangers qui s'enrôlaient pour la Grèce , il s'agissait d'autre chose, à ses yeux, que d'une croisade mythologique. Lorsque, ailleurs, un nom cher à M. de Lamartine, M. Laîné, prononçait un si noble discours de tribune contre le sanglant esclavage et la Traite impunie des prisonniers chrétiens de la Grèce, il y avait là mieux que des phrases poétiques; c'était, dans une bouche autorisée, la réclamation du droit public et de l'humanité. Lorsque, depuis M. Eynard, le généreux citoyen de Genève, jusqu'à MM. Casimir Périer, François Delessert et Ternaux, des banquiers renommés , de riches industriels se mettaient à la tète des dons et des avances , pour contribuer à une guerre si aventureuse, il fallait que cette guerre parût bien nécessaire et bien juste.
Les deux poètes désignés par M. de Lamartine , et que ce titre n'aurait pas dû, ce semble , décréditer à ses yeux, ne firent eux-mêmes que s'associer à la voix publique, dont ils accrurent le retentissement, mais qu'ils ne créaient pas. M. de Chateaubriand, retenu d'abord par des réserves de conduite personnelle, n'entra lui-même qu'assez tard dans ce mouvement, qu'il approuvait. Quant à Byron, il est vrai, son influence fut grande alors : il paya noblement d'exemple : il fit plus que des exhortations et des vers, en faveur des Grecs; il jeta sa fortune et sa vie dans cette guerre : et nous nous souvenons encore
«lu tressaillement d'admiration qui, de tous les points de l'Europe, suivait les vicissitudes du siège de Missolonghi, où s'ensevelit si jeune le grand anglais.
Mais tout cela était beau et vivement ressenti, parce que cela répondait au cri de la conscience publique , et à la pitié , ce devoir naturel de l'homme. Tout cela était beau, non point parce que deux poètes l'avaient dit, ou le répétaient, mais parce que les Turcs d'alors avaient horriblement abusé de la conquête et de l'oppression. M. de Lamartine oublie-t-il l'effroyable massacre deScio1, la vente de quarante mille chrétiens esclaves , et , avant cela, regorgement du patriarche et d'une partie du clergé grec? Jamais soulèvement n'avait été plus juste dans le monde que l'insurrection de la Morée. Jamais répression n'avait été plus atroce que celle qui fut exercée par les Turcs. 11 n'était pas permis à l'Europe de voir de sang-froid s'achever cet holocauste humain. Les hommes d'État furent aussi patients et aussi lents qu'on pouvait le souhaiter. Au fond, la politique n'intervint pour préserver une partie de la Grèce . que lorsqu'il était impossible de faire autrement. Un ministre anglais qualifia même de malencontreux le combat de Navarin. Malencontreux , si vous voulez; mais malgré la jalousie qu'inspirait dès lors à quelques spéculateurs de la Cité de Londres l'activité naissante du petit commerce grec,
1 Voir Les récits exacts et animés de Spiridion Tricoupi , I iiime de Grèce à Londres.
il avait bien fallu couvrir contre une nouvelle invasion de barbares la Morée déjà tant dévastée ; et la bataille de Navarin s'en était suivie.
Que maintenant cette protection de l'Europe ait sauvé un ou deux millions de Grecs, qu'elle ait forcé la Turquie elle-même à corriger un peu la barbarie de ses traditions de conquête, à tenter quelques réformes utiles, à ne plus faire du massacre un moyen ordinaire de gouvernement, est-ce là une erreur fâcheuse? est-ce un motif de reprocher à l'Europe, comme un acte inique et fatal, le démembrement de la Grèce? A quelque point de vue que vous considériez aujourd'hui les choses, n'est-il pas visible que l'empire Ottoman ne perdit alors que ce qu'il ne pouvait garder ? Que ne lui faites-vous aussi amende honorable, pour le démembrement de l'Algérie, de cette proie qui lui fut arrachée, sous une nécessité bienmoinspressante; car il s'agissait là, non de chrétiens qu'un joug usé ne retenait plus, et qu'il aurait fallu tuer tous, pour pacifier le pays, au profit des Turcs; il s'agissait de sujets mahométans, identiques à leurs maîtres. Toutefois le temps de la rupture était venu; et, tandis que la France l'accomplissait hardiment , l'Europe politique dut la souffrir, et n'en a pas encore vu toutes les conséquences.
Soyons donc , au milieu de nos vicissitudes sociales, moins empressés à blâmer, je ne dirai pas la sagesse de nos pères, mais les premiers, et parfois les bons mouvements de notre jeunesse , ou même de notre âge viril.
PREFACE. vil
Au fond, l'émancipation de la Grèce, avec les souscriptions et les flottes de la France , tenait au môme mouvement d'opinion qui voulait pour nous-mêmes des Institutions représentatives, des lois équitables, et qui préparait de ses vœux l'indépendance de la Belgique et la liberté constitutionnelle du Piémont. C'était le même esprit de réforme et de progrès social. 11 s'y joignait seulement chez les Grecs un élan désespéré de courage , et au dehors , un zèle d'humanité plus sincère qu'on ne l'a pratiqué dans d'autres temps. Ce n'était pas, en effet, une simple amélioration légale , une réforme politique qui était en jeu, mais la vie de quelques centaines de milliers d'êtres humains, sur lesquels s'acharnait une rage stupidement destructive. 11 fallait livrer à l'anéantissement la race grecque d'Europe, ou intervenir, comme on l'a fait. C'est en cela que le dévouement de Byron et d'autres courageux étrangers fut une grande et bonne action; c'est en cela que le général Fabvier, ce sauveur de la citadelle d'Athènes, donna le plus admirable exemple et mérita la reconnaissance, que la nation grecque * paye aujourd'hui dignement à sa mémoire et à sa noble veuve; c'est en cela que l'expédition conduite par le général Maison, et la campagne maritime de l'amiral de Rigny, fuient deux actes qui honoreront à jamais la France.
Quand même du contre- coup de ces actes libérateurs il aurait dû sortir, dans un temps plus ou moins
1 Moniteur grec des 4 et 1 1 décembre i8u.*j.