VIII PRÉFACE
obscur et lointain, quelque chance pour une ambition ennemie de l'Orient, et avec raison suspecte à l'Occident , alors même nous dirions que ces actes étaientbonsetlégitimes, sauf àensurveillerles suites. Mais, l'objection même ne se présentait pas ; au point où l'irritation des deux races était arrivée , avec la sanguinaire stupidité du gouvernement turc de 1 825, la Porte ne pouvait plus posséder l'Attique et la Morée : elle pouvait faire deux déserts de plus, dans un empire confus et délabré. Le retranchement de territoire qui lui fut infligé, et bien tôt après, la perte de Y Algérie devinrent plutôt un avertissement utile à ce qui restait de force vitale à la Domination turque. C'est depuis lors, en effet, que cet empire intrus dans l'Europe , qui n'en avait pas pris les mœurs , qui ne s'était assimilé aucune portion de ses sujets chrétiens, qui ne s'était point accru par eux, et dont le sang s'est appauvri sur le sol même de sa conquête, a cependant tenté quelques réformes dans sa décadence, et tout à la fois adouci sa cruauté et fortifié son état militaire.
Nous savons quel jugement des hommes habiles ont porté sur ce qu'il y a d'irréformable dans l'établissement turc en Europe, sur la masse inhérente de barbarie, dont il avait besoin, et le danger pour lui de perdre un tel ressort, sans le remplacer. Nous ne voulons toutefois contester théoriquement, aucune espérance. Soit bienvenu tout effort de civilisation qui pourra transformer l'empire turc et le faire durer, dans ses limites encore si vastes ! Telle
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lit pas l'utopie de M. de Lamartine, il y a quinze ans, malgré la tentative déjà commencée : il n'a\ ait pas alors la patience d'attendre cette conversion sociale , sans exemple dans l'histoire et d'un succès toujours douteux; il regardait la race turque, jetée sur l'Kurope au quinzième siècle, comme ayant achevé- son temps; et il proposait la répartition amiable du territoire, qu'elle ne pouvait plus régir. « Il n'y a plus de Turquie, disait-il à la tribune de la « Chambre des Députés '; il n'y a plus d'empire « ottoman que dans les fictions diplomatiques.»
Puis, après nous avoir en quelque sorte rassuré sur les desseins attribués à la Russie , ou plutôt sur le succès même de ses desseins, qu'il voyait déjà réalisés, à force d'être irrésistibles, il ajoutait, plein de confiance et d'ambition pour l'Europe : « Si la Russie opère , avec vous, son déborde- « ment sur l'Asie, ce fait serait le plus heureux pour « l'humanité et pour vous qui pût s'accomplir dans le « monde. L'empire ottoman une fois disloqué, les « nombreuses nationalités européennes et asiatiques, « qu'il étouffe sous son poids inerte, reprendraient à « l'instant même la vie etl'activité. Vous auriez, avant « vingt ans, des millions d'hommes déplus, sur tous « les rivages de la Méditerranée; et la Méditerranée « deviendrait le lac français et le grand chemin des « deux mondes. Voilà ce que la Providence met dans « vos mains, si vous savez voir et comprendre; et vous
1 Moniteur du 1er juillet 1839.
« sacrifieriez tout cela à la jalouse inquiétude de l'An- «gleterrc! » M. de Lamartine, saluant alors cette ruine imminente de la Turquie, sans s'inquiéter de la part que le czar prendrait en Asie, faisait entrevoir de beaux héritages à recueillir immédiatement pour les Puissances de l'Occident, auxquelles il proposait de faire, entre elles, ce que Napoléon à Erfurt avait projeté pour lui-même et pour Alexandre.
En 1808, on le sait, et la Porte ne l'ignora pas en 1812, le tracé même du partage à deux avait été marqué sur la carte. Le plan de M. de Lamartine n'était pas géographiquement moins positif et moins net; mais indiqué à la tribune française en 1839, il parut sujet à de grandes difficultés de droit public et d'exécution: et, dans les réponses qui furent opposées à l'illustre orateur, on allégua même ce qu'il oubliait alors et ce qu'il exalte aujourd'hui, l'effort des Turcs pour durer, le succès commencé de leur réforme militaire , leur opiniâtre résistance derrière les remparts de Yarna et de Schumla , postes où ils se maintenaient plus fortement, qu'ils n'ont défendu cette année la ville de Kars et l'entrée de l'Asie-Mineure.
Tout a changé depuis lors; et M. de Lamartine regarde aujourd'hui comme sacré, comme tutélaire dans la main des Turcs, pour le salut de l'Europe civilisée, le territoire dont, en 1839, il faisait si bon marché. Il s'indigne aujourd'hui des pertes que ce territoire a subies, depuis trente ans, c'est-à-dire des reprises qu'a exercées la civilisation et l'humanité,
et, pour tout dire, des restitutions partielles que, dans la Méditerranée et sur ses bords, la barbarie vaincue a faites à l'Europe chrétienne , depuis Corfou et Zante jusqu'au royaume de Grèce, et à l'empire français d'Afrique.
Tout cela, en effet, représente, pour nous, autant de provinces démembrées de l'empire ottoman. Que maintenant la main, qui a coupélesbranches, conserve la tige! que le gouvernement turc d'Europe, éclairé de vos conseils, protégé de vos flottes et de vos ar- -, soit un point d'arrêt contre une autre Puissance aussi despotique et plus conquérante ! que vous n'ayez pas permis de prendre Constanlinople, cette incomparable station de commerce et de guerre, qu'un ne peut laisser volontiers qu'aux mains de ceux qui sont incapables de s'en servir, cela se conçoit très-bien et doit avoir faveur à Londres, à Paris, et, si vous le voulez, dans tout l'Occident ! Le moyen est bon et le but glorieux; mais le moyen et le but ne peuvent changer, dans l'avenir, une invincible réalité. La défense vivement prise de l'empire ottoman, ses finances aidées, ses côtes et ses frontières défendues, son plus dangereux ennemi repoussé, tout cela est un énergique expédient contre la Russie : ce n'est pas le rétablissement de l'empire ottoman et le nouveau bail de sa durée. Les causes de dissolution qui travaillaient cet empire iront s'étendant et se diversifiant. Plus régulier, plus modéréau sommet et dans les premiers rangs, il n'est pas moins désordonné et caduc dans ses autres parties.
Qu'on suive les récits des voyageurs1, les notes des diplomates et ce qu'il y a de faits connus sur la Turquie d'Europe et d'Asie, depuis trente ans et jusque dans la crise présente le délabrement de l'empire, l'épuisement de la race conquérante et la difficulté pour elle de reprendre à une vie nouvelle se sentent et se montrent partout. Ce n'est pas seulement la barbarie qui a cessé ; c'est la force.
Des documents incontestables, des lettres, des interventions de consuls européens dénoncent et tàcbent de réprimer la férocité des milices mahométanes. Le sort de la population chrétienne est, dans les provinces et clans l' Asie-Mineure , plus intolérable que jamais; les maîtres sont plus odieux et plus faibles, les campagnes plus appauvries, la terre plus en friche et plus insalubre.
Il ne suffit donc pas seulement de sauver l'empire turc par le dehors; il faudrait le régénérer àlïntérieur . S'il est un élément nécessaire à cette œuvre, une force qui puisse étayer le colosse chancelant, c'est la race chrétienne, première habitante du sol, qu'elle couvre, sans le posséder, et où elle s'est accrue, en dépit de ses souffrances. En majorité, dans la Turquie d'Europe et l' Asie-Mineure, elle est aujourd'hui pour le sultan ce qu'aux mêmes lieux les chrétiens, à la fin du troisième siècle, étaientpourlesCésarsdeRome, de Nicomédie et bientôt deByzance, un secours indispensable ou un poison mortel. Seulement, sous la con-
1 Voir l'ouvrage de Hainilton (Asia mïnor, etc.), le Discours de lord Raddiffe, la lettre de M. Saunders, consul anglais à Prevesa.
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quête romaine unissant tous les peuples, entre les Césars antérieurs à Constantin et les chrétiens de Grèce l'Asie, il n'y avait que l'antipathie du culte; mais, entre la domination turque et les chrétiens albanais, arméniens et grecs, il y a la double antipathie du culte et de la race, demeurée d'autant plus distincte qu'elle était plus opprimée. Dans l'ancien monde, l'obstacle disparut par la conversion des irs à la lui religieuse du plus grand nombre de leurs sujets. Dans le monde actuel, l'obstacle pourrat-il cesser par une autre voie, par un simple progrès de civilisation, qui rendra le mahométisme inofîensif el favorable pour ses sujets chrétiens, et le christianisme tolérant et docile pour ses maitres mahométans?Le problème est compliqué sans doute; mais il est invinsiblement posé désormais. Quand l'Europe occidentale intervient sur le Bosphore, et prend à sa garde les côtes et les villes de Turquie, quel que soit le motif de ce Protectorat, l'émancipation locale des • lu» -tiens doit en être la suite.
Par là même, il était naturel que, dans les conditions de paix proposées, outre les restrictions maritimes, les cessions territoriales et autres précautions prises contre l'ambition de la Russie, on s'occupât d'améliorer, sous la garantie des autres Puissances, l'état des peuples chrétiens compris dans 1 • nipire turc. Immunités, droits religieux et politiques à réserver pour ces peuples, nous lisons partent ce dispositif accepté maintenant. C'est un point d'honneur pour l'Occident : c'est l'effet inévitable
de la présence de ses drapeaux en Orient, et de la station prolongée de ses troupes dans les villes musulmanes. Il n'importe pas de savoir précisément, si le sultan pourra établir, entre tous ses sujets, l'égalité des charges et des droits sous toutes les formes, depuis l'impôt jusqu'à la milice. Il est sans doute malaisé de se figurer le souverain de Stamboul et des deux rives du Bosphore s'entourant un jour de troupes formées en majorité de chrétiens indigènes; mais enfin, sous la haute tutelle de l'Europe occidentale, c'est à ce terme qu'on doit aboutir. Pour ôter sans retour à la Russie ces millions d'auxiliaires secrets, qu'on lui suppose dans les provinces de l'empire turc , il suffit de leur montrer clairement que ce n'est pas le Schisme grec, mais le Christianisme en général qui les protège et leur est ami : il suffit qu'ils sachent que la libération de leur culte ne leur viendra pas d'un changement d'oppresseurs, et d'une nouvelle conquête plus habile que celle qui commence à s'user pour eux, mais qu'ils doivent attendre cette libération paisible et complète de l'action préservatrice des Puissances même, qui protègent la durée nominale de l'empire turc. Dans cette vue, qu'il serait dangereux de rendre illusoire, loin de blâmer et de rétracter à demi, comme l'entend M. de Lamartine, l'émancipation déjà réalisée d'une portion du peuple grec, il faut, sous une autre forme, étendre et consolider le même fait. Veuillez-le, ne le veuillez pas; au génie chrétien, aux arts , à la charité, à la foi comme à la science des
communions chrétiennes appartient la régénération de l'Orient. Sauvez les germes précieux qui la préparent; joignez-y l'influence de vos bienfaits, de exemples; ne voyez pas dans les chrétiens de d'Asie des co-religionnaires du Czar, mais des frères de l'Europe civilisée, que vous pouvez élever jusqu'à vous, en leur tendant la main. ] a première condition pour cela, c'est de leur montrer estime e1 bon vouloir, là où ils sont déjà constitués en Étal faible, mais indépendant. La France ne peut oublier lin dément ce qu'elle a fait pour le royaume de Grèce: et n'est-il pas d'une bonne politique pour elle d'affermir et d'achever son œuvre, en proté- 1 1 et en favorisant les Grecs, là où ils demeurent sujets d'une domination étrangère longtemps implacable pour eux, et qui ne peut plus vivre l maintenant que par l'alliance des peuples civilisés, et la protection delà Croix quelle insultait jadis?
Ce système de justice et de bienveillance, cette solidarité chrétienne, au milieu même du secours militaire donné politiquement à la domination turque, pourra seule, en s' appuyant sur les deux grands ressorts des choses humaines, le temps et l'imprévu, résoudre le problème difficile de l'Orient contigu à l'Europe. Ainsi, nous verrons s'ouvrir de nouvelles sources d'industrie et de bien-être dans ces contrées si floriss tntes, il y a dix-huit siècles, et trop voisines des grandes nations modernes, pour rester pius long-
1 Voir dans le Journal des Débats, les excellentes considérations de M. Saint-Marc Girardin sur la régénération de l'Orient.
temps incultes et malheureuses. Ce que la Grèce avait fait pour Flonie, ce que Rome conserva dans la Grèce asiatique, ces ports de commerce si fréquentés, ces villes magnifiques, ces cultures abondantes et diverses, dont une part affluait dans l'Occident, tout cela ne doit-il pas renaître, si quelque sécurité était rendue à ces beaux climats, et si le génie des arts venait les raviver?
Un nouveau monde est à nos portes : il n'est point à découvrir ; il est à féconder par la paix intérieure et le travail. Que la volonté de l'Occident fasse ce qu'elle promet! qu'il y ait pour les populations chrétiennes de l' Asie-Mineure sûreté de la propriété et de la vie! Une première transformation commencera. Du golfe de Clazomène aux ruines antiques d'Éphèse, des ruines récentes d'Aïvali aux plaines de Broussa couronnées par le mont Olympe, quelles colonies indigènes pourraient se rétablir, quelles terres heureuses se renouveler, sous la main de l'Europe! Ce qui, par exception, s'était élevé sur le territoire d'Aïvali et fut emporté par une raffale de barbarie, cette cité de vingt-cinq mille âmes, industrieuse, lettrée, européenne en Asie, cette Cydonie détruite , il y a trente ans , pourrait reparaître et impunément prospérer, dans plus d'un canton arménien ou grec : et l'Occident aurait fait, non pas seulement une guerre politique, sanglante avec gloire, mais une guerre d'humanité, une conquête de civilisation et de richesse, au profit du monde.