‹ Études d'histoire moderneChapitre 17 sur 27 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

Tentative des Turcs surCorfou. — Paii de 1718, qui confirme l'esclavage de la Grèce. — Klcjdites devenus célèbres. — Commencement de l'influence des Russes sur la Grèce.

Les Vénitiens, perdant à la fois la limée et leurs dernières possessions dans l'île de Candie, semblaient accablés. Leur marine cédait à celle des Turcs. Partout le croissant triomphait. Il ne restait aux Turcs qu'à s'emparer de Corfou, pour chasser la république de toutes les mers du Levant, et régner sans partage sur les ruines de la Grèce; mais cette île, que le courage de ses habitants et des circonstances heureuses ont conservée jusqu'à présent inviolable au joug des Barbares, fut alors défendue par le génie d'un grand capitaine enrôlé sous le drapeau de Venise: c'était Schullembourg, célèbre pour avoir arrêté la fortune de Charles XII. A la tète de la garnison de Corfou, il soutint pendant plusieurs mois les assauts des Turcs. La valeur des Grecs de l'ile seconda puissamment les efforts de -Venise Les femmes et les prêtres combattirent dans un dernier assaut, où les Turcs furent repoussés, et poursuivis par Schullembou g. Le lendemain, la flotte des Turcs abandonna l'ile.

Les Ottomans avaient h se défendre, à la même époque, contre les forces de l'empereur commandées par le prince Eugène. Cette guerre était une puissante diversion en

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faveur de la république de Venise. La célèbre bataille de Peterwaradin abaissa l'orgueil du sultan, et le réduisit à souhaiter la paix. Elle fut conclue à Passarowitz, le 21 juillet 1718. Par ce traité, les Vénitiens n'obtinrent que Cérigo, Butiinto et Parga, en face de Corfou. Ils réclamèrent vainement la Morée, dont les Turcs restèrent en possession par les traités comme par les armes. Tandis que l'asservissement de la Grèce semblait ainsi confirmé par la diplomatie des cours, d'anciens germes de liberté longtemps inaperçus se fortifiaient dans quelques-unes de ses provinces. C'est en effet au commencement du xvine siècle que remontent les seules traditions un peu détaillées qu'on ait recueillies sur les bandes armées d'Épire et de Thessalie. C'est le temps des Christos Milionis et des Boukovallas, les plus anciens klephtes dont l'histoire se conserve dans les chants populaires des Grecs modernes. On sait que, bien longtemps avant cette époque, dans les provinces de la Grèce septentrionale, l'humeur belliqueuse des habitants et la situation même du pays avaient mis quelques empêchements à la victoire des Turcs. Les plaines furent envahies sans obstacle; mais des tribus guerrières se maintenaient indépendantes sur l'Olympe, le Pélion, les chaînes du Pinde et les monts Agrapha.

Les Turcs, dès les premiers temps de la conquête, après avoir fait des efforts pour soumettre ces bandes rebelles et pauvres, traitèrent avec elles; ce fut même une politique du gouvernement turc de les faire descendre de leurs montagnes, et de les attirer au milieu de la population soumise, en leur accordant des privilèges. Ainsi

se forma, ou plutôt fut reconnue par les Turcs, la milice grecque des annatoles, qui, distribuée par cantons, dans toutes les provinces, excepté la Morée, était chargée de la garde des routes. Au commencement du dernier siècle, la Grèce septentrionale se trouvait ainsi divisée en dixsept armatolikes, ou capitaineries, dont le chef obéissait aux pachas, et dans quelques lieux aux primats grecs. Ceux des montagnards qui ne voulurent \ràs accepter ce servage armé, continuaient à vivre sur leurs rochers, d'où ils s'élançaient quelquefois pour piller les troupeaux des Turcs. On leur donnait et ils prenaient eux-mêmes le nom de klephtes, qui, dans l'ancienne langue, signifie voleurs.

C'est ainsi que , selon le récit de Thucydide , les premiers Grecs navigateurs s'étaient honorés du nom de pirates. Les klephtes se trouvaient dans une sorte de guerre forcée avec les annatoles devenus les gardiens du pays; mais le rapport de religion, de langue, d'origine rapprochait tous les Grecs, bien plus que celte division ne pouvait les séparer. L'armalole, fier et indocile sous le pouvoir des Turcs, regardait encore les klephtes de la montagne comme des alliés et des frères, vers lesquels il se réfugierait quelque jour. « Je fus vingt ans armalole, et trente ans klephte sur la montagne, » dit une vieille chanson1; c'est l'image de la vie du Grec qui avait une fuis touché les armes et se sentait du courage.

Quand il éprouvait un outrage des Turcs, ou même par inconstance, par dégoût de la plaine et de la servi-

1 Chants populaires de la Grèce moderne , recueillis par M. Fauriel

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Incjp, il désertait aux montagnes. Quelquefois aussi le klephte était tenté par une vie pins douce, et venait s'enrôler dans la milice des armatolcs, où il trouvait une paye régulière, et où il ne craignait pins la poursuite des spahis et des janissaires. Chaque capitaine d'armatolike formait lui-même sa bande. Il tenait à gloire d'y faire entrer les plus braves; il les appelait ses pallikares ou compagnons. Mais lorsqu'un capitaine, par le nombre ou par la valeur de ses pallikares, paraissait trop redoutable, il était souvent en butte aux trahisons et aux vengeances des pachas; car les Turcs s'aperçurent bientôt de l'inconvénient d'avoir armé une partie des chrétiens, et ils auraient voulu ne plus employer que les Albanais mahométans, ennemis acharnés des Grecs. Les armatôles persécutés se rapprochèrent des klephtes. Quelquefois le même nom leur fut donné , avec les épithètes diverses de klephte apprivoisé ou de klephte sauvage, suivant qu'ils reconnaissaient le pouvoir des Turcs, ou qu'ils s'enfonçaient dans les montagnes. La principale expédition des klephtes sauvages était de piller quelques hameaux et d'enlever quelques Turcs opulents. On le voit par leurs chants populaires. « Ils avaient, » dit une de ces chansons, avec une franchise tout homérique, « des agneaux, des moutons qu'ils faisaient rôtir, et cinq beys pour tourner la broche. » Quelques capitaines d'armatoles ne se bornèrent pas à ces incursions passagères ; ils se rétablirent à main armée dans leurs anciens postes au milieu de la plaine, annonçant par cet exemple que la liberté pouvait renaître, et s'étendre dans la Grèce asservie. Ainsi , sur le continent de la Grèce , même dans

les provinces qui sont encore aujourd'hui sous le joug des Turcs, il se maintenait un reste d'indépendance qui devait croître avec le temps. Les traces en seront mieux connues, si, quelque jour, la Grèce victorieuse et paisible s'occupe à rechercher les antiquités de son moyen âge.

Dans les archives des monastères et des évèchés de la Thrace, de la Macédoine et de l'Épire, on exhumera de précieux documents sur cette époque, dont quelques points seulement sont éclairés pour nous.

Il est certain que, môme dans ces provinces, qui sont le siège de l'empire turc en Europe, la religion et la langue toujours subsistantes maintenaient l'existence nationale des Grecs. Vn espoir de liberté se conservait parmi eux. A Thessalonique, dans les premières années de xviue siècle, les habitants s'informaient des victoires du czar Pierre, et en parlaient comme de leur libérateur :.

C'est au règne de ce prince, en effet, que remontent les desseins de la Russie pour la délivrance, ou plutôt pour l'envahissement de la Grèce. Pierre le Grand, qui, par de violentes secousses, tira tout à coup son peuple de la barbarie, et le fît marcher de force à la gloire et à l'empire, n'osait pas encore espérer une domination facile sur les peuples de l'Europe éclairée. Son ambition était de s'agrandir du côté de la Turquie, et de vaincre les Barbares avec cette science de la guerre, qu'il empiuntait aux nations belliqueuses et polies de l'Occident.

Dans un semblable projet, le soulèvement ou l'invasion de la Grèce, la réunion sous un môme drapeau des

1 Missions du Levant , t. U.

peuplades chrétiennes enclavées dans la Turquie, s'offraient naturellement à la politique du czar. 11 se prépara de loin, pour arriver à ce but. 11 se servit de l'instruction nouvelle qu'il avait donnée à son clergé, pour exercer un pouvoir, auparavant inconnu, sur les moines grecs de l'Athos, et jusque dans le Synode de Constantinople. De riches présents, des parures d'église, des livres imprimés étaient envoyés de Moscou dans les couvents et les évèchés de la Grèce; et quelques lueurs de civilisation sortaient d'une contrée encore à demi sauvage, pour éclairer l'antique patrie des arts.

Ces desseins auraient été poussés plus loin , si la fortune n'avait pas arrêté le czar sur les bords du Pruth, en le forçant de réduire son ambition à la retraite de son armée et au salut de sa propre \ii. Ce revers inattendu montra la force qui survivait encore dans le vieil empire turc, et éloigna pour longtemps l'espoir de le détruire. Les Grecs, qui avaient tourné les yeux vers le Nord, et tressailli de joie au bruit des armes du czar, retombèrent dans leur décourageante servitude; et seulement les prêtres des plus obscures églises de la Grèce, dans la prière qu'ils faisaient devant le peuple, mêlaient le nom de grand-duc de Moscovie à celui des saints de la nation.

Toutefois cette même époque , où les Grecs virent échouer l'entreprise de leur puissant protecteur, fut marquée par un incident, que l'on pouvait croire heureux dans leur destinée. La Porte Ottomane qui, dans la guerre contre le Czar, s'était crue trahie par le célèbre Cantemir, hospodar de Moldavie, ne voulut plus confier celte province qu'à des gouverneurs étrangers. Les Grecs

du Fanar, assidus courtisans des vizirs, ne négligèrent pas cette occasion de s'élever; et Nicolas Maurocordato, fils du Grec habile et savant qui avait si bien servi l'empire turc, obtint le litre d'hospodar de la Moldavie. Mais la Porte, inquiète et jalouse de cette fortune inespérée qu'elle accordait à un Grec, ne permit pas à Maurocordato de visiter son gouvernement, et le laissa jouir de ses honneurs dans un palais de Constantinople.

Cependant les Grecs se trouvaient initiés de plus en plus aux intérêts de la Porte. La rudesse farouche des Turcs s'étant amollie, sans qu'ils perdissent rien de leur ignorance, ils trouvaient commode d'emprunter l'esprit souple et facile, et la langue déliée de ces vaincus qui rampaient sous leur pouvoir. Les Turcs du sérail, dans leur indolente fierté, se faisaient un instrument de la pensée d'un Grec, comme du bras d'un esclave.

Mais cette servitude de l'intelligence n'est jamais complète, et finit quelquefois par donner plus de pouvoir à l'esclave qu'au maître. Le Grec fanariote, adroit, dissimulé, trompeur, conduisait souvent à ses vues secrètes les hommes les plus puissants de l'empire.

Constantin Maurocordato, fils de l'hospodar de Moldavie, parvint à exeicer le pouvoir, dont son père n'avait eu que le titre. Il partit pour la Moldavie avec une garde de janissaires soumis à ses ordres, et une suite nombreuse de Grecs attachés à sa fortune. Ainsi, tandis que presque toute la nation grecque gémissait sous le joug, quelques hommes sortis de son sein allaient tourmenter, au nom de la Porte, une nation voisine.

On a beaucoup accusé les Grecs tranformés en princes

214 essai sur l'état des git es

de Moldavie. Ils furent despotes eomme des échappés de servitude. Le gouvernement arbitraire et féroce qui pesait sur leur faible royauté les forçait d'ailleurs à mille concussions tyranniques. Ils opprimaient par peur et par nécessité. Toujours menacés par l'avarice de la Porte, ils se rachetaient du supplice en le méritant.

Toutefois, il faut avouer que quelques -nos de ces hommes si supérieurs à leurs compatriotes et à leurs maîtres, servirent utilement par leur crédit et par leurs lumières la nation grecque qu'ils paraissaient oublier. Constantin Maurocardato, élevé deux fois à la précaire souveraineté de Moldavie, établit des lois sages dans cette province, ranima les études parmi le clergé grec, fit instruire avec soin un grand nombre de ses jeunes compatriotes, et forma le dépôt d'une riche bibliothèque dans la capitale de sa principauté.

Ainsi, aux deux extrémités les plus opposées, deux espèces d'hommes semblaient seuls exister dans la nation grecque, les klephtes et les fanariotes; les uns, libres par la pauvreté, puissants par le pillage, barbares, mais nationaux ; les autres, ingénieux et polis, parvenus à force de bassesses à une sorte d'indépendance et de pouv< ir, dédaignant leur patrie, mais la servant parleur prospérité.

Le reste du peuple languissait à la fois dans la misère et l'esclavage, à l'exception de quelques marchands établis à Smyrne, à Constantinople et à Thessalonique. Les habitants des iles, bien que moins opprimés, étaient aussi pauvres et aussi ignorants que les autres Grecs; ils n'étaient visités que par quelques armateurs d'Europe, et par quelques missionnaires.

Les missions avaient commencé dès la fin du xvie siècle à se répandre dans la Grèce; les principales s'établirent à Constanlinople, Thcssalonique, Smyrne, Scio, Naxos, Santorin. Protégées par les ambassades, elles jouirent d'une assez grande liberté, bâtirent des églises, ouvrirent des écoles, où elles attiraient des enfants de la communion grecque. Elles s'occupaient à la fois d'édifier les catholiques du Levant, nationaux, voyageurs ou captifs» et de convertir les Grecs et les Arméniens. La charité des missionnaires fut sublime et presque céleste, lorsqu'ils pénétraient dans les bagnes des esclaves chrétiens, consolaient des mourants et donnaient la communion à des pestiférés; mais leurs efforts pour 'amener les Grecs à la foi romaine excitèrent souvent de tristes divisions parmi les chrétiens de Constantinople. Le synode les voyait avec jalousie, et les accusa plus d'une fois près du divan.

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