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CHAPITRE VII

Conquête de la Morée par les Vénitiens. — Morosini assiège Athènes. — Gouvernement des Vénitiens dans la Grèce. — Ils en sont expulsés de nouveau.

Vers la môme époque, la prescription de l'esclavage fut interrompue dans une parlie de la Grèce, ou du moins remplacée par une autre conquête. Les Vénitiens qui, depuis la perte de Candie, épiaient l'occasion de se venger de la Turquie trop puissante, saisirent le moment où elle était engagée dans une guerre contre l'empereur d'Autriche. Ils avaient jusque-là dévoré beaucoup d'affronts et d'avanies; mais, quand ils apprirent que l'armée ottomane, campée sous les murs de Vienne, avait été défaite par le secours de Sobieski , roi de Pologne , ils n'hésitent plus; ils déclarent la guerre à la Porte, qui n'avait pas coutume de se laisser prévenir, et mettent tous leurs vaisseaux en mer.

Dans cette grande occasion, ils rappellent au commandement Morosini qui, depuis la maheureuse issue de la guerre de Candie, subissait, malgré sa gloire, l'ingrat oubli de ses concitoyens. Morosini se vengea comme un grand homme, en redoublant de zèle et de courage. A la tête d'une flotte nombreuse, il se saisit d'abord de Leucade, poste avancé du Péloponèse, et débarque dans • la péninsule huit mille hommes qui marchent sur Coron. C'était la première fois que L'éten-

dard chrétien reparaissait dans la Grèce depuis bien des années; et, quoique l'ancienne domination de Venise eût laissé de fâcheux souvenirs, la haine du joug musulman ne permettait aucune incertitude dans les vœux des Moraïtes.

Toute la péninsule fut ébranlée. Plusieurs évêques correspondaient avec le général vénitien; des paysans, des patres de la montagne arboraient les couleurs de Venise; et tout appelait les nouveaux conquérants. Coron fut emporté, après quelques jours de siège, et les Turcs qui l'habitaient passés presque tous au fil de l'épée. Alors, des hauteurs du Taygète, descendirent les Maniotes pour combattre et piller; et leur secours servit à disperser un corps de troupes commandé par le capitan-pacha.

Ces premiers succès, poussés par le génie guerrier de Morosini, firent tomber en peu de temps les plus fortes places de la Morée. Dans la seconde campagne, en 1686, les deux forteresses de Navarin, Modon, Argos et Napoli se soumirent aux Vénitiens. C'était une révolution rapide; les Turcs se réfugiaient de toutes parts dans les villes, et les villes capitulaient avec les vainqueurs. L'année suivante, Patras et Néocastro furent emportés; Lépante et Misitra se rendirent; et le séraskier de la Morée, battu plusieurs fois, n'osa défendre Corinthe; il fit sauter les fortifications de cette ville ; incendia les magasins et se retira vers les montagnes de l'ancienne Phocide', en massacrant tous les Grecs qu'il rencontrait sur son passage, et qu'il accusait des maux de l'empire. Morosini,

1 Histoire de l'Empire ottoman, par Canlemir, t. III.

rapidement accouru, s'empara de Corinlhe, enlevée aux Turcs et aux flammes. Il était maître de toute la Morée où les Turcs ne possédaient plus que Malvoisie.

Ce général sentit alors le besoin d'étendre ses conquêtes, pour les assurer. Le port d'Athènes et l'île de NégrepoHt pouvaient seuls garantir la possession du Péloponèse; et, tandis que toutes les forces des Turcs étaient occupées dans la guerrre contre l'Autriche et la Pologne, l'occasion était belle pour enlever la Grèce aux Barbares.

En t6S7, Morosoni vint assiéger Athènes avec une formidable artillerie, qui foudroya la garnison turque et les monuments antiques. Une bombe éclata dans le Parthénon, dont les Turcs avaient fait un magasin à poudre. Après quelques jours, la forteresse et la ville se rendirent. Morosini, dont les armes n'avaient pas été moins destructives que celles des Barbares, voulut emporter, comme trophée de sa victoire, la statue de Minerve, ouvrage de Phidias. Mais, dans le travail des ouvriers qui l'enlevaient, ce chef-d'œuvre, sauvé depuis tant de siècles, tomba brisé de toutes parts.

La prise d'Athènes, en donnant aux Vénitiens le golfe Saronique, comme ils occupaient celui de Corinlhe, protégeait leurs conquêtes dans la Morée. Morosini, à qui sa patrie venait de décerner une statue, le titre de péloponêsiaque, et bientôt après la dignité de doge, tourna ses efforts vers l'ile de Négrepont. Mais les prospérités de Venise étaient passées. La capitale de Négrepont se défendit avec vigueur. Les chrétiens du pays, la plus pauvre et la plus sauvage de toutes les peuplades

grecques, ne donnèrent aucun secours à l'armée vénitienne. La peste se mit dans ses rangs; et Morosini, après quelques mois d'un siège inutile, abandonna son entreprise. Il revint peur attaquer Malvoisie qui résistait encore; il tomba malade. , et la guerre se ralentit. Les généraux qui lui succédèrent ûrent de vaines tentatives sur Candie, où la république possédait encore quelques forteresses voisines du rivage, et que les Turcs, maîtres de toute l'île, n'avaient pas su conquérir.

Morosini, chargé d'années, reparut un moment à la tète de la flotte vénitienne, pour venir expirer à iS'apoli, sur le théâtre de sa gloire. Les Vénitiens, sous un autre général, s'emparèrent presque sans combat de l'île de Scio; mais peu de temps après, ils la perdirent; et cette conquête passagère ne fit qu'envenimer les haines des deux communions qui habitaient dans l'ile, et qui s'accusaient mutuellement près du vainqueur. Les catholiques d"origine grecque ou génoise s'étaient montrés favorables à linvasion vénitenne; et il en périt un grand nombre, quand les Turcs rentrèrent dans l'ile, peu de temps après.

Cependant Venise conservait toujours Athènes, la Morée, les îles d'Égine et de Leucade; et la stabilité de ses conquêtes ne semblait subordonnée qu'au succès de la grande guerre que l'empire ottoman soutenait contre l'Autriche et la Pologne. Ces deux puissances, pressées de se réunir à la ligue qui se formait contre Louis XIV, tirent à la Porte des conditions plus favorables qu'elle ne devait l'espérer, après la perte de plusieurs batailles. On attribua cependant ce résultat au talent et à la finesse

diplomatique d'un Grec qui fut l'interprète, ou plutôt l'ambassadeur de la Porte aux conférences de Carlowitz. C'était Maurocordato, que nous avons nommé parmi les hommes savants de la Grèce moderne. Éloquent, adroit, instruit dans les intérêts des princes de l'Europe, il défendit habilement ceux de la Turquie; et sans doute il ne lui fallut pas moins de dextérité pour arracher à l'orgueil ignorant de la Porte quelques concessions nécessaires.

Par le traité de Carlowitz, la Morée resta sous le pouvoir de Venise; et le sort de ce beau pays ne dépendit plus que d'un peuple chrétien, qui s'en trouvait le maître paisible. 11 semblait qu'un siècle de plus et le progrès de la civilisation dans toute l'Europe avaient dû adoucir le gouvernement de Venise. Mais, soit préjugé, soit défiance, soit hauteur habituelle envers les peuples assujettis, les Vénitiens ne marquèrent leur rétablissement dans la Morée par aucun bienfait pour les habitants. Le pays demeura pauvre et sans commerce , le peuple accablé d'impôts. Le sénat de Venise nomma cependant un Provéditeur chargé de protéger les Grecs contre les abus du pouvoir et les vexations des chefs militaires. Mais un grand vice subsistait toujours : c'était la conquête.

Dans sa dégradation apparente , le Grec conservait l'horreur du joug étranger. L'aversion de l'Église romaine, le zèle du schisme augmentaient ce sentiment. On se réunissait dans les églises; on y priait Dieu, pour être délivré des Latins ; enfin quelques familles de primats, pour qui les Turcs s'étaient adoucis par une longue

habitude de vivre ensemble, regrettaient les anciens maîtres. Ainsi, pendant quinze ans, Venise occupa la Morée , sans y fonder son pouvoir. La paix de Carlowitz humiliait encore les Turcs. Le sultan Achmet III, ayant remporté quelques avantages sur le czar Pierre, avait hâte de venger l'injure du croissant, et de reprendre la Morée. 11 fit marcher vers l'isthme de Corinthe une armée nombreuse qui pénétra dans la péninsule, et se rendit aisément maîtresse de toutes les places. On ne peut expliquer un tel succès, que par la profonde indifférence du peuple grec , par l'indiscipline et la corruption des garnisons étrangères. Corinthe et Napoli furent prises d'assaut; les autres villes se rendirent. Au bout d'un mois, il n'y eut plus de Vénitiens dans la Morée. En même temps, une flotte turque s'empara de l'île de Tine, de Sude et de Spina-Longa, les deux forteresses que Venise conservait encore dans Candie.

Ainsi , la servitude de la Grèce fut plus complète et plus étendue que jamais. Les Turcs reprirent la Morée, comme leur territoire. Les Grecs plièrent la tête, en regrettant peut-être Venise qu'ils maudissaient tout à l'heure. Les pachas, les mousselims, les beys, les agas reparurent avec tout leur cortège de vexations, de rapines et de cruautés. Les primats grecs reprirent leur misérable autorité, qui consistait à tourmenter leurs compatriotes, sous le bâton de leurs maîtres.

Les Maniotes seuls, retirés dans leurs montagnes, continuèrent à guerroyer contre les Turcs. La Morée se retrouva ce qu'elle était au xvie siècle. Cette reprise de la conquête , après une interruption de quinze ans , devait

même plonger les Grecs plus avant dans la servitude, et ce malheureux pays semblait irréparablement condamné à ne jamais sortir de la domination des Barbares, et déchu même de l'espérance d'être conquis par des chrétiens.

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