CHAPITRE XI
Victoire navale Jes Russes à Tchesmé. — Siège Je Leiunos. — Hivcrnement Je la flotte russe Jans l'île Je Paros. — Pillages et cruautés Jes Albanais Jans la Mon'e. — Dispersion Jes habitants — Colonie J'HyJra. — Massacre Jes Albanais par les Turcs. — Situation Jéplorable Je la Morée.
Orlotï sauva les Grecs qui étaient près de lui, Benacki, Papapoulo, les évêques de Coron, deCalamata, de Modon ; et , se pressant d'embarquer ce qui restait de Russes , il mit à la voile du port de Navarin , pour aller rejoindre Elphinston. Ainsi rassemblées, toutes les forces des Paisses vinrent chercher la flotte musulmane dans l'étroit canal qui sépare Scio de la côte d'Asie. La flotte turque était nombreuse, et avait parmi ses capitaines un grand homme de guerre, le fameux Hassan.
Les escadres russes étaient mal équipées, troublées par la division des chefs jaloux de l'amiral anglais, et chargées d'une foule confuse d'Esclavons, de Monténégrins, de Grecs. Mais l'art européen devait l'emporter sur l'ignorance des Ottomans. Après un premier combat, les vaisseaux turcs, qui s'obstinaient à ne pas quitter la côte d'Asie, s' étant retirés dans le petit golfe de Tchesmé, la flotte russe, qui les avait suivis, lança contre eux, à la faveur de la nuit , des brûlots montés par des insulaires de l'Archipel, que dirigeaient quelques officiers anglais. Ce fut, dans la main des Grecs, le début de cet art terrible qui devait un jour les affranchir et les venger.
Un premier brûlot périt; le second touche un vaisseau
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turc et l'embrase; la flamme en jaillit sur ceux qui l'entourent, et, se communiquant d'abord aux trois navires qui occupaient rentrée du golfe, elle ferme le passage par une cliaine de feux. Ainsi resserrée, amoncelée dans un étroit espace, derrière ce vaste foyer d'incendie, au milieu des batteries chargées que la flamme allume, des mâts brûlants qui tombent, des amas de poudre qui éclatent, toute la flotte turque est dévorée.
Les timides habitants de l'île de Scio , à la lueur de cette fournaise ardente, qui couvrait le golfe de Tchesmé, contemplaient de leurs rivages la destruction de leurs oppresseurs. Le territoire de Sinyrne, sur la côte d'Asie, trembla de cette explosion épouvantable, dont le bruit lut entendu jusque dans Athènes.
Surpris et presque épouvantés de la grandeur de leur victoire, les Russes hésitèrent sur l'usage qu'ils en devaient faire. Elphinston voulait se hâter, et jurait de brûler Constantinople. Mais Orlolî. blessé de l'orgueil de cet étranger, arrêta son ardeur, et resta quelques jours à recueillir les débris de la flotte musulmane , dispersés sur la mer et sur les rivages d'Asie. Beaucoup de Turcs s'étaient sauvés dans des chaloupes, et avaient gagné la côte. Dans leur première fureur, réunis aux milices indisciplinées de Smyrne, ils massacrèrent une foule de Grecs.
Cette malheureuse ville nagea dans le sang. Quelquesuns des Grecs qui l'habitaient se jetèrent dans des barques, et vinrent demander secours au général russe, resté sur le théâtre de sa victoire, près de la baie de Tchesmé. Mais les consuls européens, enrayés peut-être également
dos Russes et des Turcs, envoyèrent une dépntation à OrlofT, pour le supplier de ne pas exposer, par une attaque sur la ville, les chrétiens et les Européens de Smyrne à la fureur des Barbares. Et en même temps, tous les étrangers s'employèrent à des travaux pour la défense des Turcs dans cette place.
OiloJT, dont la flotte mal équipée avait besoin de victoires rapides, craignit de tenter un long siège, et ne voulut pas même faire d'entreprise sur l'île de Scio, où la population grecque était sans armes, et contenue par une nombreuse garnison. Alors seulement, il laissa partir en avant l'audacieux Elphinston qui, sous prétexte de prévenir une nouvelle escadre, que l'on disait envoyée de Constantinople, passa les Dardanelles, et vint jusque sous les batteries des Turcs étaler la faiblesse de leur empire.
Cependant ces bravades se réduisirent au siège de Lcmnos; Orloff vint y commander. Pendant cette longue et aventureuse expédition de la flotte russe, les armes de Catherine avaient triomphé sur le continent; ses troupes victorieuses ébranlaient l'empire turc , et en détachaient des provinces. L'Angleterre, commençant à craindra que la Turquie ne fût trop abattue, rappela ses officiers et ses matelots, qui faisaient la force de l'escadre de Spiritolï. Les Russes, laissés à eux-mêmes, et n'ayant plus pour auxiliaires que des hommes moins habiles qu'eux, furent battus dans une descente nocturne que firent les Turcs, et abandonnèrent le siège de Lemnos dans le plus grand efiroi. Orloff prit alors le parti de retourner en Italie sur une frégate, laissant à l'amiral russe le soin d'y ramcn rf* la Hotte.
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C'était une grande douleur pour les Grecs restés fidèles à la fortune des Russes, et qui n'avaient plus d'autre asile que leur flotte. Ce jeune armateur de l'île de Mycone, qui, recruté par hasard dans le port de Taganroek, avait conquis Misitra , supplia l'amiral russe de ne pas abandonner les mers de l'Archipel.
Les Russes vinrent hiverner à Paros, et s'emparèrent des îles voisines , sans que la marine turque , presque entièrement détruite, essayât de les combattre. Ils fortifièrent le beau port de haussa, par des batteries placées sur la partie gauche de ce port et sur un écueil qui lui fait face. Ils construisirent des magasins, des forges, une église. L'amiral Spiritoffse fit bâtir une maison au milieu des casernes de ses soldats; ce fut comme une colonie du >"ord transplantée dans les mers du Levant. Un grand nombre de Grecs vint y chercher un asile, et grossir la petite armée moscovite.
Mais, après l'hivernage, les Russes, qui semblaient vouloir changer leur expédition aventureuse en un établissement durable, ne purent longtemps résister aux chaleurs du climat. Une épidémie se répandit parmi eux; et Spiritolï fut obligé de ramener enfin les débris de sa flotte.
Un capitaine au service de la Russie rapporta de cette expédition un prétendu tombeau d'Homère, trouvé1 dans l'île de Xaxos ou de Scyros, et qui , après avoir servi de texte aux dissertations des savants d'Allemagne, figure dans les jardins d'été d'un palais de Pétersbourg. Au
1 Voyage de la Troade, t. II.
reste, on accusa les Russes d'avoir brisé plus de marbres précieux qu'ils n'en conservèrent ; niais c'était là sans doute le moindre fléau de cette désastreuse campagne. H faut un grand zèle d'antiquaire pour gémir sur ce malheur, au milieu des calamités effroyables qui accablèrent la population grecque.
Le séjour prolongé des Busses dans les Cyclades n'avait été qu'une faible protection pour les Grecs. La domination turque s'était en tout lieu raffermie par des massacres; et cette fatale entreprise fit encore perdre à quelques peuplades grecques l'espèce d'indépendance qu'elles avaient conservée. Les Spaccbiotes de Candie furent attaqués dans leurs retraites par le pacha de l'île, qui vint les assaillir avec tous ses Turcs, en avant desquels il faisait marcher les Grecs de la plaine, pour épuiser le feu des montagnards. Les Spaccbiotes, après avoir vu brûler leurs villages et tomber leur plus brave jeunesse, furent obligés de se soumettre. Jusque-là, on n'avait exigé d'eux d'autre tribut que d'apporter de la glace pour l'usage des Turcs. Ils ne recevaient dans leurs montagnes ni agas, ni cadis ; ils envoyaient quelques présents à la sultane Validé, dont ils formaient l'apanage1; du reste, ils étaient libres, se gouvernant par leurs antiques usages, et protégés par leurs montagnes et par leur pauvreté. Mais cette fois l'asile fut forcé; et les SpacchioUîs se virent imposer le karatch, auquel ils avaient échappé jusqu'alors.
Tous les cantons qui avaient accueilli les Paisses furent
1 Olivier.
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impitoyablement saccagés ; tous les Grecs pris les armes à la main furent mis à mort, et un grand nombre de familles réduites en esclavage. On raconte cependant que le pacha turc eut souvenir de l'humanité qu'avaient montrée les moines du couvent de Mega-Spileon, et qu'il leur envoya, pour les protéger, un sangiac et des firmans. Ces bons religieux usèrent de leurs sauf- conduits pour pénétrer dans le camp des Turcs, qui regorgeait de captifs enchaînés; ils en rachetèrent un grand nombre; Ils demandèrent grâce pour les chrétiens de cette vallée de Calavryta, dans laquelle ils avaient empêché le massacre des Turcs; et, quoique rançonnés souvent eux-mêmes, ils sauvèrent beaucoup de malheureux.
Mais bientôt les généraux turcs ne furent plus les maîtres de contenir la fureur et la cupidité de ces bandes albanaises, qu'ils avaient appelées dans la Morée. Après avoir ravagé le pays comme rebelles, les Albanais refusèrent d'en sortir, sous prétexte qu'ils n'étaient pas payés de leur solde. Une armée que les Turcs envoyèrent contre eux fut battue sous les murs de Napolî; et ils continuèrent de piller les Grecs, et quelquefois les musulmans.
En proie a ces désordres, la Morée demeura sans culture; les oliviers, principale richesse du pays, furent presque partout arrachés. En quelques années , la population chrétienne, que l'on portait à plus de deux cent mille âmes, se trouva réduite au cinquième. Le reste périt, ou se retira dans les montagnes de la Romélie, ou s'embarqua pour les îles et pour le royaume de Naples. Les Hydriotes, adroits navigateurs, qui, depuis quelques
années1, commençaient h suppléer par le commerce à l'aridité du rocher qu'ils occupent, sauvèrent un grand nombre de Grecs, soit en les conduisant sur les côtes voisines, soit en les recevant dans leur île, dont la prospérité s'accrut rapidement.
Ces nouveaux colons, qui avaient langui sur le sol fertile de la Morée, transplantés au milieu des bruyères et dessables d'Hydra, firent d'étonnants efforts. Mêlés aux insulaires, dont l'origine est albanaise, ils formèrent une population nouvelle, la plus industrieuse peut-être de tous les chrétiens de la Grèce , et la plus remplie de patriotisme et de courage.
Tandis qu'à côté de la péninsule, si cruellement ruinée par les Barbares , il se préparait de nouveaux vengeurs de la nation grecque, les Russes paraissaient ajourner leurs projets contre l'empire ottoman. Pressée de donner tous ses soins au partage de la Pologne, Catherine avait accueilli la médiation de l'Autriche, constante alliée de la Porte. Satisfaite d'avoir conquis la Crimée, elle s'inquiétait assez peu d'abandonner la possession lointaine et douteuse de quelques îles dans les mers de la Grèce. Toutefois, dans le traité de Kaînargi, souscrit le 21 juillet 1774, quatre ans après la désastreuse invasion du Péloponèse2,les négociateurs de Catherine, en restituant
1 Chandlefs Travels in Grecce. — Mémoires sur Vétat de la civilisation de la Grèce, par Coray.
8 Ce résumé, écrit en 1825. n'épargnait aucun reproche à la politique égoïste de la Russie, dans son invasion et dans sa désertion de la Grèce. Déjà, pour tout esprit honnête, le problème était juge; et nul ne sougeait à livrer au despotisme
à la Turquie toutes les îles de l'Archipel , occupées pendant la guerre, eurent soin de stipuler en faveur des habitants une amnistie, le libre exercice de leur religion, le droit de construire et de réparer les églises, enfin l'exemption de toute taxe pour l'époque où ils avaient été sous la domination russe, et pendant deux ans, depuis leur rentrée sous le pouvoir des Turcs.
Ces conditions étaient dictées par une sorte de pudeur, et par l'espérance de conserver un droit sur ceux mêmes qu'on abandonnait. Mais de pareilles clauses étaient dérisoires, tandis que la Morée palpitait sous ses oppresseurs ; et les Turcs se bâtèrent partout de les violer avec une joie féroce et méprisante. Les îles remises en leur pouvoir subirent tous les maux d'une nouvelle conquête.
L'entière extermination des habitants de la Morée aurait été le couronnement du traité de Kainargi , si la Porte n'avait pas enfin été avertie par un intérêt matériel. Plusieurs membres du divan, et le sultan lui-mgme,
civilisé du Nord le terrain, de jour en jour perdu par l'oppression musulmane. On voulait l'affranchissement de la Grèce, non pour en accroître la Russie, mais pour la rendre à l'humanité, pour élever en Europe un peuple libre de plus, pour donner aux rivages de l'Asie d'autres voisins et d'autres colons que les avant-gardes moscovites. Quoique trop peu réalisée par la création insuffisante du royaume de Grèce, cette idée ne fut pas du moins démentie. La restauration de l'Orient chrétien commença. Aujourd'hui, c'est de la restauration de l'empire turc quil s'agit. Cela est plus difficile encore que la première entreprise : et, quoique plus favorable au commerce anglais, cela est moins civilisateur et moins charitable pour le monde.
inclinaient à laisser détruire toute la race grecque par les Albanais. Mais Hassan, devenu capitan-pacha, et l'un des plus grands généraux de l'empire ottoman , objecta que l'on perdrait ainsi le karatch , ou tribut par tète que payaient les Grecs. Ce motif prévalut; et Hassan luimême fut chargé d'aller enfin mettre l'ordre dans la Morée, et de conserver ce qui restait de la nation grecque, en lui faisant supporter la totalité du karatch, jadis réglé par Soliman sur une population dix fois plus nombreuse.
Cette pacification fut sanglante et terrible. Débarqué dans l'année 1779, Hassan appela de toutes parts les klephtes des montagnes, dont le nombre s'était augmenté par la fuite et le désespoir des habitants de la plaine ; il encouragea les Grecs à s'armer. Ayant marché sur le principal corps des Albanais campé près de Tripolitza, il les battit, et fit élever en pyramide aux portes de la ville les têtes des vaincus.
Acharné à poursuivre le reste de ces bandes, il acheva de les exterminer sur les frontières de la Morée, dans le lit d'un torrent desséché, qu'on appelle encore aujourd'hui le défilé du massacre.
Ainsi la péninsule se trouva délivrée de ce fléau, mais sans pouvoir reprendre la vie, puisqu'elle restait sous le joug des Turcs. Les klephtes retournèrent dans leurs montagnes, à l'exception du plus fameux de leurs chefs, Colocotroni, que le pacha fit périr, comme trop brave pour un sujet de la Porte. Le peu de laboureurs grecs qui survivaient au milieu de leurs champs ravagés, de leurs plants d'oliviers et de mûriers coupés à la racine,
250 ESSAI SUR L'ÉTAT DES GttECS
sans troupeaux, sans commerce, restèrent chargés d'une taxe accablante; ils payaient pour tous les morts.
Ces couvents, si nombreux dans la Grèce, furent alors secourables. Ils donnèrent des bras pour cultiver la terre. Les moines de Saint-Luc en Béotie, de la Vierge sur le mont Chelmos, de Saint-Laurent dans l'ile de Salamine, accoururent à l'aide des pauvres laboureurs. Ils bénirent de nouveau les sillons. Ils animèrent au travail par leurs exhortations et leur exemple. Mais une peste, s' élevant du milieu de ce pays, où tant de sang coulait depuis dix années, vint combler tous les maux des habitants.
Celte épouvantable suite de désastres accumulés sur la Morée semblait reculer de plusieurs siècles l'affranchissement des Grecs, ou même le rendre à jamais impossible. La barbarie musulmane avait repris pied sur des cadavres; et sa domination s'était retrempée dans le sang. La Porte, avertie d'ailleurs par un premier exemple, veillait à ce que les Grecs fussent trop abattus pour se relever jamais, ou s'unir à des libérateurs. On avait vu la puissance et le zèle des évoques, dans l'insurrection de la Morée. Dans tout l'empire, les évoques furent dépouillés de leurs biens, qui passèrent aux mosquées et aux imarets; et l'esprit originaire de la conquête parut ainsi renouvelé.
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