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CHAPITRE XII

Ile cause d'affranchissement pour la Grèce. — Puissance d'Ali-paeha. — Détails sur les villages de Souli. — Progrès de la marine grecque. — Protection donnée par la Russie aux armateurs grecs. — Tentatives pour soulever IT'jnie. — Victoire des Souliotes sur Ali-pacha. — Ambassade grecque auprès de la Czarine. — Nouvel abandon de la Grèce.

L'Europe chrétienne, si elle l'était alors, avait vu d'un œil de mépris la lutte infortunée des Grecs ; et les Paisses, par leur dangereux secours et leur impitoyable abandon, semblaient avoir rompu tout lien entre eux et les chrétiens d'Orient. Cependant, cette même époque d'oppression et de misère devait être marquée par les plus grands efforts qu'eût jamais tentés la Grèce moderne, pour sortir de l'ignorance, et s'avancer vers un ordre d'idées incompatible avec le joug abrutissant des Turcs.

Mille circonstances diverses, quelques-unes funestes, allaient se réunir pour soulever cette malheureuse nation au-dessus de l'abîme, où elle était plongée; et tout, jusqu'aux excès de la barbarie, la poussait vers un grand changement retardé depuis trois siècles.

Parmi les causes de cette révolution salutaire, il faut compter l'existence d'un homme qui fit aux Grecs des maux effroyables, et qui reproduisit et surpassa tout ce qu'on rapporte des plus atroces tyrans. Ali-pacha, en créant au milieu de l'Èpire un pouvoir indépendant de l'empire turc, en réunissant sous son joug de fer une .Jule de peuplades chrétiennes, en irritant par ses

cruautés le désespoir des klephtes, prépara les germes d'une résistance terrible, dont il finit par donner luimême le signal. Cet homme, qui devait avoir une si grande influence sur le sort de la Grèce, commença de paraître à l'époque où la désastreuse invasion des Russes avait laissé la péninsule en proie à tant de calamités.

Ali-pacha, fils d'un bey de la ville de Tébéien, qui avait été longtemps chef de partisans, exerça d'abord le métier de brigand, au milieu de cette féodalité anarchique de l'Épire, assez semblable aux guerres privées du moyen âge. S'étant rendu maître de la ville de Tébéien par le meurtre des principaux habitants, il devint un che considérable. A l'excès de la cruauté il réunissait au plus haut degré cette perfidie de barbares qui est la politique de l'Orient. Il avait épousé la fille du pacha de Delvino , une des trois provinces de l'Épire. Il dénonça son beau-père et le livra, dans l'espoir de lui succéder. N'ayant pas obtenu cette faveur, il flatta le nouveau pacha de Delvino, lui donna sa sœur en mariage, et quelque temps après le fit assassiner. Malgré ce nouveau crime, il n'obtint pas encore le gouvernement de la province. Un nouveau pacha fut nommé, Sélim, l'un des Turcs les plus humains qui aient gouverné dans la Grèce.

Cette fois Ali, ayant redoublé ses délations et ses intrigues, se fit charger par la Porte elle-même du meurtre de Sélim, qu'il avait accusé de favoriser les Vénitiens. Il l'assassina dans son palais, et reçut pour récompense sa place et le sangiac de Thessalie. De là il s'introduisit avec des troupes dans Janina, qui était gouverné par une réunion de beys, ou feudataires, sous le pouvoir de la

Porte. Il assembla le peuple et lui proposa d'élire, au lieu de ces beys nombreux et toujours en guerre, un seul chef qui serait approuvé par le divan.

On raconte qu'au moment d'envoyer le scrutin à Constantinople, il fit disparaître le nom du bey, que les habitants avaient élu, et mit le sien à la place; mais cette fraude ne semble pas avoir été nécessaire. L'or et les crimes d'Ali-pacha devaient suffire. Maître de la Thessalie et d'une portion de l'Êpîre ', Ali commença l'envahissement des pays qui l'environnaient, et s'étendit de plus en plus dans la Grèce, mêlant à la férocité d'un Barbare toutes les ruses des tyrans italiens du xvie siècle. Tantôt à la faveur d'un titre obtenu de la Porte, tantôt par la guerre, tantôt par l'empoisonnement et le meurtre, il s'empara d'une moitié de la Macédoine, de la plus grande partie de la Livadie, du Xéromenos ou ancienne Acarnanie, et de la province d'Arta et de Prevesa. Visir de Janina et de Tricala, fermier du capitan-pacha dans l' Acarnanie et de la sultane Validé dans Ai ta, prévôt des routes dans la Livadie et dans la Macédoine, partout propriétaire d'un grand nombre de fiefs ou de domaines, la longue durée de son pouvoir le rendit presque uniformément maître absolu des hommes et du sol; il avait une armée de dix ou douze mille Albanais, un trésor considérable, ses concussions et ses vols; cela lui suffisait pour tenir sous le joug une population de près de deux millions d'hommes, Grecs, Albanais et Turcs.

Ce fut cependant près d'Ali-pacha que se conserva

1 On peul voir un curieux Mémoire sur Ali-pacha, par M. Bessières.

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longtemps la plus libre des peuplades chrétiennes de la Grèce. A quatorze lieues de Janina, dans les montagnes de Chamouri, s'élevaient sur d'âpres rochers les villages de Souli, la vraie Lacédémone de la Grèce barbare. Depuis plus d'un siècle, un amas de Grecs et d'Albanais, fuyant l'esclavage de la plaine, avaient fondé cette colonie. Formée d'abord de quatre villages, elle s'était accrue de sept autre*, et avait fini par s'étendre dans les campagnes voisines, où elle dominait sur quelques milliers de paysans chrétiens. Toute grecque par le langage, elle s'appelait d'un nom qui, dans l'ancienne langue, exprime l'idée d'une alliance armée. Ses villages se divisaient en tribus ou parentés. La réunion de chefs de tribus gouvernait. Le soin des troupeaux, le pillage et la guerre faisaient toute l'occupation de la peuplade. Une valeur héroïque la distinguait même, parmi les montagnards de la Grèce ; et tandis que la Morée semblait anéantie, et que le pacha d'Épire tenait sous sa tyrannie la Grèce septentrionale, Souli demeurait libre et menaçante.

Cependant l'empire moscovite n'avait pas abandonne ses anciennes prétentions sur la Grèce. L'ambition de Catherine s'était enflammée par l'âge et par la gloire. Assurée désormais de la Pologne, victorieuse des Turcs, admirée dans l'Europe, enivrée des flatteries de la France, elle méditait sérieusement la conquête de Constantinople. La paix de Kainargi n'avait été qu'une, trêve pendant laquelle, tout en abandonnant les Grecs aux premières vengeances de la Porte, elle avait repris à leur égard un plan de protection intéressée. Elle avait reçu dans ses États, dans ses armées, un grand nombre de fugitifs des

îles grecques et de la Morée. Dans un traité de commerce qu'elle fit avec la Porte en 1779, elle stipula pour les habitants de l'Archipel le droit d'arborer le pavillon russe, et celte singulière condescendance de la Porte, que l'on explique par la corruption du divan et l'adresse des Fanariotes, donna tout à coup de nouvelles forces au commerce des Grecs. On vit les petits bâtiments d'Hydra, de Spezzia, d'Ipsara, de Mycone, se porter dans toutes les mers du Levant, et naviguer depuis Kerson jusqu'à Gibraltar. Us approvisionnaient le marché de Constantinople; ils négociaient en Egypte; ils pénétraient jusqu'en Amérique. Sous leur double pavillon, turc ou moscovite, ils n'étaient pas à l'abri de l'attaque des pirates algériens qu'attira bientôt une proie riche et nouvelle; mais ce danger ne fit que les aguerrir. Ils construisirent de plus grands vaisseaux ; ils les armèrent de canons.

Rien n'était plus agile, plus hardi, plus infatigable que cette marine grecque. Les pères menaient avec eux leurs enfants, dès l'âge le plus tendre1; et, après les fatigues de la manœuvre, debout sur le tillac, les tenant dans leurs bras, ils les instruisaient à connaître la mer, les étoiles, les côtes et les moindres écueils. Le jeune Grec ainsi dressé se jouait de la tempête, et, dans ses chants, il se comparait au dauphin qui bondit à la surface des flots. Un progrès de richesse et d'industrie vint anime.'' les îles qu'habitaient les principaux armateurs : un peupit nouveau s'élevait.

Un autre mouvement plus lent et moins sensible ga-

1 Mémoire sur la civilisation de la Grèce, par Coray.

puait toute la Grèce, à mesure que l'instruction y faisait naître des idées inconciliables avec la servitude. La fuite d'une foule de Grecs, pendant le dernier ravage de la Morée , servit à la civilisation de leurs compatriotes demeurés sous le joug. Les plus jeunes de ces Grecs expatriés étudièrent les langues et les sciences de l'Europe. Ils traduisirent en grec moderne quelques bons livres, et firent imprimer ces traductions à Vienne et dans les villes d'Italie.

La fin du xvme siècle vit se multiplier ces travaux. L'Histoire ancienne de Rollin, la Vie du czar Pierre, les Mondes de Fontenelle, quelques traités de mathématiques et de médecine, furent ainsi traduits dans l'idiome romaïque, qui commençait à prendre plus de consistance et de régularité. En même temps de nouvelles écoles s'étaient établies sur plusieurs points de la Grèce, à Constantinople, à Cydonie, à Janina, à Salonique, à Dimitzana dans la Morée, à Zagori sur le mont Pélion, au monastère de Yathopédi sur l'Athos , enfin dans l'ile de Pathmos, où le savant Villoison1 entendit avec une grande joie une jeunesse nombreuse lire Homère et les tragiques grecs. %

Toutefois la Grèce, dans le travail de sa furtive renaissance, attirait encore bien peu les regards et l'intérêt de l'Europe. La philosophie du temps, si puissante sur les opinions , ne parlait point de ce malheureux pays ; elle avait peu de sympathie pour les martyrs de la croix ; et Voltaire, dans son insouciante légèreté, se moque des

1 Bomeri lliados prolegomena.

descendants de Léonidas, si facilement massacrés par les Turcs, quand les Russes les abandonnèrent.

Un voyageur distingué par son rang et par son esprit, M. de Choiseul-Gouffier, eut l'honneur de combattre le premier ce préjugé d'indifférence, et d'exprimer une indignation généreuse sur les malheurs d'une race d'hommes que Ton oubliait, pour regarder des pierres et des inscriptions. Son ouvrage, monument élevé à la gloire des arts, était une protestation en faveur de l'humanité; et, ce qui donnait une nouvelle autorité à ses paroles , ce qui semblait préparer un changement dans l'opinion de l'Europe, M, de Choiseul-Gouffier fut ambassadeur du roi de France à Constantinople.

Ayant deux fois parcouru la Grèce et les côtes de l'Asie Mineure, ayant vu de près et le peuple oppresseur et le peuple opprimé, il invoquait la justice, la pitié de l'Europe pour tant de milliers d'hommes abattus sous un joug de fer; et il faisait ressortir avec éloquence toutes les qualités fortes et brillantes qu'il avait entrevues dans cette nation dépouillée de tousses droits, mais non déshéritée de son ciel et de son heureuse nature.

La puissance le plus empressée de répondre à de semblables appels était toujours la Russie ; mais elle ne concevait pour la Grèce d'autre liberté qu'un changement de maîtres. On ne peut douter que l'exécution de ce projet n'ait occupé vivement Catherine, dans ses dernières années. Le favori Potemkin excitait depuis longtemps cette ambition; et lorsque la Czarine, avec la pompe de sa cour et le cortège de l'empereur d'Allemagne, parcourut sa récente conquête de Crimée, elle avait rencontré sur

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son passage des arcs de triomphe qui portaient pour inscription : Ccst ici le chemin de Byzance.

Potemkin mourut; et Catherine, loin d'abandonner son dessein, fit répandre dans la Romélie, l'Épire et la Marée, de nouveaux manifestes pour exciter les Grecs à chasser les ennemis du nom chrétien, et à reconquérir leur indépendance. En même temps, elle encouragea la tribu des Souliotes à prendre les armes contre Ali-Pacha. Le Grec Psaros, qui avait servi dans la première guerre, fut employé avec d'autres émissaires, pour préparer en Sicile et en Italie des envois d'armes et de munitions. Une flotte équipée dans le port de Cronstadt, et commandée par l'amiral Greig, semblait tenue en réserve pour faire une diversion redoutable à la Turquie. Le clergé du Péloponèse et de l'Épire annonçait que l'œuvre de Dieu allait enfin s'accomplir par la main de la grande Catherine.

La Russie n'essaya pas cependant de recommencer l'expédition de 1/70. Des Grecs seuls parurent dans les nouveaux mouvements qu'elle excita. Une petite flot le fut armée par eux dans le port de Trieste. Le commandant était un Grec de la Morée, Lambro Cansiani. Né de parents pauvres, longtemps matelot sur les vaisseaux turcs et sur quelques petits bâtiments de pirates maïnotes, cet homme, à l'époque de l'entreprise d'OrlolT, avait pris parti dans les rangs des insurgés : s'étant distingué par son courage, au combat deTchesmé, il suivit la flotte en Russie* et parvint dans les troupes de la Czarine au grade de colonel. Il avait l'esprit hardi, aventureux, une grande habitude de la mer; et quoiqu'il

ait fini comme un pirate, il faillit presque devenir un héros. En 1790, il quitta tout à coup la Russie, vint à Trieste armer une flottille de douze petits vaisseau* au pavillon russe, avec laquelle il courut les mers, enlevant les bâtiments de commerce, et même les vaisseaux de guerre des Turcs. Il était soutenu par les secours secrets de plusieurs négociants riches deSmyrne et de Constantinople : et telle était la faiblesse de l'empire turc, qu'avec quelques chaloupes, il en fut vraiment la terreur pendant deux années.

D'une autre part, les Grecs de Souli, animés par leur courage bien plus que par l'espoir d'une proteetion étrangère, descendirent dans la plaine, et vinrent attaquer les troupes d'Ali. Quelques chefs de bande de l'Épire et de la Tliessalie s'étaient réunis aux Souliotes. Au prcmiei rang paraissait Androutzos, dont le courage héroïque avait mérité tant de gloire dans le soulèvement de 1770, et qui, depuis, errant et proscrit, survivait à tous les péi ils de la vie aventureuse d'un klephte. Ils vainquirent les Albanais; et, à la suite du combat une brillante armure , qu'on disait enlevée sur le fils du pacha , fut remise à trois députés grecs qui vinrent l'apporter aux pieds de l'impératrice, avec les hommages et les vœux de la nation.

Catherine accueillit avec plaisir cette démarche solennelle préparée par ses émissaires; mais les trois députés se plaignirent violemment de Psaros, qu'ils accusèrent de rapine et d'infidélité, et, se bornant à demander de la poudre et des balles, ils offrirent à Catherine leurs biens et leurs vies. « Grande impératrice, lui disaient-ils dans

un discours fidèlement conservé, gloire do la foi grecque, c'est sous vos auspices que nous espérons affranchir du joug des barbares mahométans notre empire usurpé, notre patriarcat et notre sainte religion indignement outragée. Donnez-nous pour chef voire petit-fils Constantin; c'est le vœu de notre nation. La famille de nos empereurs est éteinte. » Les députés furent ensuite introduits près du jeune grand -duc, auquel ils adressèrent un discours en grec, et qui leur fit en peu de mots un remerciement gracieux dans la môme langue, comme par un essai de sa souveraineté future.

Mais la révolution française et l'ébranlement de l'Europe donnèrent d'autres soins à la Czarine vieillissante. La paix fut signée à Jassi; et la ruine de l'empire turc fut encore une fois ajournée. Heureusement le peuple grec n'avait pas pris les armes; et les Turcs n'eurent pas de prétexte pour massacrer les malheureux raïas de la Morée. Les Souliotes rentrèrent dans leurs montagnes, pour y attendre la vengeance d'Àli. Les klephtes se dispersèrent et reprirent la vie errante. Le plus célèbre, Androutzos, trop menacé dans la Grèce, où il ne pouvait plus rien tenter de grand, résolut de passer en Russie. Mais comme il traversait les terres de Venise, il fut arrêté et livré par le misérable gouvernement vénitien à la vengeance des Turcs, qui firent périr dans le bagne de Constantinople ce héros, que la Russie négligea de réclamer. Lambro, qui continuait à courir la mer pour son compte et sous son propre pavillon, fut désavoué par ses compatriotes, et mérita cet abandon par des rapines et des violences. Cet homme n'était pas digne d'être le

précurseur des Canaris, des Miaulis et des autres vaillants hommes qui sauvent leurs concitoyens de la fureur des Turcs et des trahisons de l'Europe. En 1790, Lambro, ayant attaqué deux navires de commerce français, fut poursuivi par une frégate française, et enfermé dans une anse voisine desMaïnotes. Après un combat soutenu tout le jour, il échappa dans la nuit, laissant ses vaisseaux vides au pouvoir des Turcs, qu'avait attirés le feu de l'artillerie française. Il se perdit parmi les Maïnotes; et son nom n'est plus prononcé.

Ainsi disparaissaient les traces de la dernière entreprise qui avait encore agité la Grèce, au profit de l'ambition moscovite,

2G2 ESSAI SUR l'état des grecs

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