CHAPITRE XIV
Nouvelle guerre d'Ali-pacha contre Souli en 1800. —Héroïsme de Photos, fils de Tsavellas. — Victoires dos Souliotes. — Leurs souffrances. — Trêve avec Ali. — Bannissement de Photos. — Son généreux stratagème. — Sa captivité. — Nouvelles tentatives contre les villages de Souli. — Trahison de deux chefs. — Défaite des Souliotes. — Dévouement du moine Samuel. — Capitulation des Souliotes. — Ils sont attaqués, et en partie massacres dans leur retraite. ».
L'inquiétude du divan était d'autant plus vive, que les victoires de l'armée d'Italie et le traité de Campo-Formio donnèrent à la France les îles de Corfou, de Zante, de Céphalonie, de Cérigo, d'Ithaque, de Paxos, de Leucade, et le territoire de Parga, jusque-là possédé par Venise. La vieille domination de l'aristocratie vénitienne était remplacée dans les mers de la Grèce par une puissance vigoureuse et rajeunie. Le drapeau de la liberté française flottait sur le rempart de Corfou : il semblait que la flamme électrique de la révolution, l'esprit d'aventure et d'audace allait se répandre sur tous les rivages de l'Adriatique, et soulever partout les opprimés et les esclaves. En môme temps le génie du jeune conquérant portait à la barbarie turque des coups plus sûrs, et l'attaquait jusque dans l'Egypte. Jamais l'empire du sultan n'avait paru plus menacé.
Cependant, soit influence de leurs prêtres dominés par les menaces de la Porte el les conseils jaloux de la
Russie, soit haine contre les Francs, soit ressouvenir des désastres de la Morée et des vengeances implacables de la Porte, soit tout autre motif encore mal expliqué, les Grecs des îles et du continent ue furent pas excités à l'indépendance par cette grande occasion.
Bonaparte avait envoyé chez les Maînotcs quelques émissaires choisis parmi ces Grecs dès longtemps émigrés, dans l'ile de Corse. 11 les avait chargés d'une lettre adressée au chef du peuple libre de Marna, et dans laquelle il ne manquait pas de prodiguer le nom de Spartiate, dont s'honoraient toujours ces Grecs demi-barbares; mais personne ne remua. En Egypte, le général français enrôla quelques centaines de Grecs; mais la nation grecque, dans les îles et sur le continent, resta sous le joug, ne fit aucun effort, ou n'en fit que pour ses maîtres. Les petits vaisseaux des Grecs et leur marine déjà pleine d'audace servirent même beaucoup la Turquie, en coupant les communications et les convois de l'armée française en Egypte. Hormis ces expéditions de corsaires, dont profitait la Turquie, rien ne fut essayé par les Grecs.
Les villages de Souli continuaient seuls à donner l'exemple d'une héroïque liberté. Reléguée dans un coin de TÉpire, cette peuplade consumait à défendre quelques cimes de rochers un courage digne d'affranchir la Grèce.
Ce ne fut qu'en 1800 que le pacha de l'Épire, s'étant de tous côtés agrandi par le meurtre et le pillage, revint sur les Souliotes. Il avait ramassé plus de troupes que jamais, c'est-à-dire près de vingt mille hommes. A prix
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d'or, il avait acheté la défection de l'un des capitaines de Souli, de Georges Botzans, qui s'était retiré de la montagne avec sa tribu, où l'on comptait près de deux cents hommes de guerre. Un autre héros de Souli, Tsavcllas, était mort depuis quelques années.
Mais il laissait un fils, ce même Photos donné par son père en otage au pacha. A l'approche d'Ali, les Souliotes choisirent Photos pour leur général. L'intrépide jeune homme étonna bientôt les Turcs par son audace. Dans une première embuscade , à la tête de deux cents hommes, il défait un corps de douze cents ennemis, coupe la tête à leur chef, et se retire sur ses rochers. Bientôt il revient dans la nuit attaquer le camp du pacha; et, protégé par un violent orage, dont se jouent ses montagnards, qui frappe les Turcs de terreur, et il les chasse et les massacre.
Ce nouveau Léonidas, obscurément héroïque dans un coin de l'Épire, faisait ces grandes actions au mois de juin 1800, peu de jours avant cette bataille de Marengo, où tant de sang était versé, sans profit pour la liberté d'aucun peuple.
Ali-pacha, désespérant de forcer les Souliotes par les armes, entreprit de les affamer. Il ferma d'un camp retranché la montagne; et bientôt après, ayant, à force de corvées et de menaces, rassemblé plusieurs milliers de paysans et d'ouvriers, il fit construire aux principales issues douze tours fortifiées.
Emprisonnés sur leurs âpres et stériles montagnes, les Souliotes n'eurent bientôt pour se nourrir que les vivres qu'ils arrachaient aux assiégeants. Chaque jour les plus
alertes et les plus hardis Souliotes descendaient de rochers en rochers, pour enlever quelques bestiaux à la pointe du sabre.
Ali cependant leur faisait parvenir des offres de paix. Par ce moyen, il tira d'eux vingt-quatre otages, ensuite ne voulut plus traiter, et les somma de se rendre. Les Souliotes lui écrivirent alors cette lettre : « Ali-pacha, il nous est mort dix-sept hommes, en nous défendant contre toi; si tu fais mourir nos vingt-quatre otages, ce ne seront encore que quarante et un Souliotes qui auront péri pour la patrie : elle vaut davantage, et ne sera point livrée à ce prix.»
Ali renouvelait chaque jour ses subterfuges, ses mensonges, ses promesses; et tout était repoussé avec une fermeté digne de Sparte, et quelque chose de cette moqueuse et laconique énergie qu'ont admirée les anciens.
Ali, pour animer le courage des siens, avait promis cinq cents piastres pour chaque tête de Souliote. Les capitaines de Souli firent à leur tour l'annonce que voici :
« Le pacha a donc oublié combien les têtes des Souliotes sont difficiles à conquérir, puisqu'il les met à si bas prix. Pour nous, afin de payer à leur valeur les têtes des Turcs, nous promettons à chaque Souliote dix cartouches pour une tête. »
Ce siège singulier durait depuis neuf mois; et les Souliotes commençaient à souffrir de la disette. Ils essayèrent d'abord de diminuer leur nombre, en faisant sortir une troupe de vieillards et d'enfants qui furent heureusement conduits à Corfou ; ensuite ils se réduisirent aux îlus misérables aliments , des herbes sauvages , des
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écorces qu'ils faisaient bouillir avec un peu de farine.
Pressés enfin par l'extrême détresse, ils résolurent de tenter un dernier effort pour avoir des vivres. Quatre cents hommes et cent soixante et dix femmes formèrent un détachement, qui franchit, par une nuit sombre, les postes musulmans, et parvint, épuisé de fatigue, àParga, ville grecque, près de la mer, à huit lieues des montagnes de Souli.
Le peuple de cette ville, qui, dépendant de Corfou, ne craignait plus le pacha, les reçut comme des frères, les nourrit, et les renvoya le cinquième jour, chargés de vivres. Ils passèrent encore cette fois sans combat à travers les détours des rochers, et revirent leurs malheureux compatriotes presque expirant de faim.
Ce secours inespéré ranima les forces et le courage des assiégés. Il parait d'ailleurs que les chefs souliotes, initiés aux mœurs et aux ruses des Barbares, s'étaient ménagé de secrètes alliances parmi les pachas auxiliaires d'Ali, et jusque dans les agas de son armée. Ali le soupçonna d'abord, et fit tuer quelques-uns de ses officiers, pour les punir de l'heureuse sortie des Souliotes. Ces rigueurs accrurent le mécontentement; et quatre chefs turcs, le pacha de Berat, le pacha de Delvino, l'aga de Paramuthia, et l'aga de Conispolis, traitèrent secrètement avec les Souliotes. Ils retirent leurs troupes et commencent la guerre contre Ali.
Mais Ali, par ruse et par corruption, reprit bientôt l'avantage. Les Souliotes, pour sceller leur alliance, avaient envoyé au pacha de Delvino six otages de leurs premières familles, qui furent déposés dans une forteresse.
Ali s'en rendit maître, en fit pendre quatre, et réserva les deux derniers, l'un frère de Photos, et l'autre fils de Dimos, vaillant capitaine souliute. Il espérait s'en servir, pour gagner leurs parents; mais quand la nouvelle en vint à Souli, Photos et Dimos appellent le peuple à se; et là, s'adressanf à celui de leurs prêtres qui avait le titre de protopapa :
« ■ Maître, lui dirent-ils, chante l'office des morts, pour eux tous, pour ces six braves. Les deux, comme les quatre, nous les comptons pour tués : ni le tyran n'accorde la vie aux Souliotes; ni un Souliote dans les mains du pacha, n'est vivant. »
Tout le peuple entendit avec recueillement le service funèbre; et ensuite ils allèrent combattre.
On sentira combien il était difficile de vaincre de tels hommes, robustes, infatigables, animés par le désespoir et la religion.
Un de ces incidents communs sous la domination tumultueuse du sultan vint leur porter secours. Ali fut obligé de marcher avec la plus grande partie de ses forces contre le pacha d'Ândrinople, qui s'était révolté. Dans l'intervalle les Souliotes soi tirent de leurs montagnes, ramassèrent des vivres, et se préparèrent pour une nouvelle résistance.
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Chants populaires, recueillis par M. Fanriel.
Ali reparut bientôt, et essaya de négocier encore. Les Souliotes, depuis qu'ils n'étaient plus pressés par les derniers maux delà guerre, s'étaient divisés. Le pouvoir était disputé entre les vieillards, chefs de tribu, les capitaines, et uncaloyer appelé Samuel, qui se surnommait lui-même le Jugement dernier. Cet homme, sans autre lecture que V Apocalypse, où il trouvait des prédictions contre Ali, enflammait les Souliotes de son ardente foi. Souvent il marchait à leur tète, avec le crucifix et le sabre nu. On lui avait confié, sous le titre de polémarque, la garde des vivres; et il avait fait bâtir pour cet usage, un fort entre Kiapha et Souli.
Tout à coup le fils de ce Botzaris qui avait, quelques années auparavant, abandonné son pays, se présente aux postes avancés des Souliotes; il n'avait jamais porté les armes contre sa patrie; et on. estimait sa valeur. Il vient offrir à ses concitoyens la paix, sous la condition que la garde d'une tour lui sera confiée, et que Photos s'éloignera de Souli. Selon toute apparence, des ennemis, des envieux de Photos secondaient ce message. Les pauvres villages de Souli n'étaient pas moins remplis de rivalités et d'intrigues qu'une brillante république de l'ancienne Grèce. L'église où on délibérait sur les affaires du pays était agitée comme autrefois la place publique d'Athènes.
Le plus grand nombre des chefs de familles, séduits par l'espérance de la paix, se résout au bannissement de Photos; celui-ci paraît alors dans l'assemblée, avertit ses compatriotes de leur imprudence, leur dit adieu, rentre dans sa maison, y met le feu et part, en versant des larmes.
Le pacha lui fait promettre secours et amitié, l'appelle à Janina, et le presse de mettre leur vengeance en commun, en allant commo.son envoyé tromper les Souliotes. Photos n'accepte que pour avoir l'occasion de retourner a Souli. Une fois, au milieu de ses concitoyens, il les avertit du îôle dont il est chargé, leur prouve la haine implacable d'Ali, et les conjure de prendre les armes : puis, fidèle à sa parole, il revient se mettre au pouvoir du pachn, qui, bien averti, le fait charger de fers.
La guerre recommença plus opiniâtre. AH reprit le siège de la montagne avec le secours de ses deux fils Mouktar et Véli. Les Souliotes, repoussés sur leurs derniers sommets, conservant quelques vivres, manquaient d'eau. L'Aspro-Potamo, l'Achéron des anciens, roulait ses eaux noirâtres au pied de la montagne; et l'on dit que, du haut de leur brûlante retraite, les Souliotes exténués de soif y laissaient tomber, au bout d'une longue corde, des éponges, qu'ils retiraient imprégnées d'eau.
Malgré ces dures privations, il semble que les Souliotes auraient résisté longtemps, sans la corruption qui n'est guère moins puissante chez les hommes à demi sauvages, que parmi les nations éclairées et polies. Deux capitaines de Souli qui s'étaient battus avec courage, vendirent leur pays pour quelques centaines de piastres. L'un d'eux, pendant la nuit, reçut à Souli même et cacha dans sa maison deux cents Turcs, qui, le lendemain, surprirent les Souliotes par derrière, au moment où l'armée musulmane gravissait la montagne.
Ce récit semble à peine croyable : mais , quelles que soient les circonstances, le 25 septembre 1803, les Turcs
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se rendirent maîtres de Souli. Deux autres villages de la montagne furent pris; et il ne resta [dus aux Souliotes que le village de Kiapha, moins, élevé que Souli, et le petit fort où s'était cantonné le moine Samuel. Les Turcs, désormais établis sur la montagne, attaquèrent ces deux derniers postes avec l'artillerie et les bombes.
Dans cette extrémité des guerriers souliotes, Photos, toujours retenu dans les cachots de Janina, conçoit un dernier stratagème, pour sauver ses concitoyens. Il demande la grâce d'être amené devant Ali, et lui offre d'aller à Kiapha, d'en retirer les guerriers de sa tribu, et par là de faire tomber la place au pouvoir des Turcs.
On peut s'étonner que le cruel et rusé vizir prêtât l'oreille encore aux discours du Souliote, et consentit à le laisser sortir de ses mains. Mais Ali gardait en otage la femme et les enfants de Photos; et il semble qu'avant, par ses armes et ses ruses, tendu un inextricable filet autour des malheureux Souliotes, il risquait volontiers quelque chose, pour hâter leur perte, assuré d'ailleurs que ni Photos ni les siens ne pouvaient lui échapper longtemps.
Le Souliote délivré arrive au camp du fils d'Ali, et en obtient la permission d'entrer dans Kiapha, pour accomplir son message. Là, il expose à ses concitoyens son véritable projet; il veut emmener non pas les guerriers de sa tribu, mais les vieillards, les enfants, les femmes trop jeunes ou trop faibles. Il espère les conduire à Parga ; et il reviendra mourir avec les siens dans ces murs qui ne seront plus habités que par des hommes capables de les défendre.
Applaudi de ses compatriotes , Photos les quitte pour aller tout disposer à Parga; mais dans l'intervalle les Turcs faisaient jouer d'autres intrigues parmi les Souliotes. Une de leurs tribus, celle de Zervas, exécute réellement ce que Photos avait feint de vouloir; elle sort de Kiapha, et se sépare de ses concitoyens.
Photos averti revient à la hâte, trouve ses compatriotes découragés par la défection, et désormais trop faibles de nombre pour défendre Kiapha. 11 l'abandonne avec eux, et court s'enfermer dans le petit fort bâti par le moine Samuel, dernier coin de rocher qui fût encore aux Souliotes. Là, suspendus pour ainsi dire sur une cime de toutes parts à pic, Photos et les siens se défendirent encore.
Ali furieux, et accusant la maladresse de son fils, accourt de Jauina pour commander l'assaut. Les Souliotes le préviennent; et s' avançant sur les derniers bords de leurs rochers, ils accablent les Turcs d'un feu terrible, roulent sur eux des blocs de pierres énormes, et les forcent de reculer, en laissant la montagne jonchée de morts.
Cette victoire ne put différer la perte des malheureux Souliotes entassés, avec leurs femmes et leurs enfants, dans un aride et étroit asile. L'eau vint ta leur manquer; ils supportèrent, dit-on, cette horrible privation pendant sept jours entiers; mais vaincus par les souffrances de leurs femmes et de leurs petits enfants, ils offrent enfin, non de se rendre, mais de quitter leur poste, et de se retirer avec leurs armes.
Véli, le fils du pacha, impatient et comme étonné do
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sa victoire, leur accorde ce qu'ils veulent; et la capitulation fut signée le 12 décembre 1803. Elle assurait aux Souliotes la liberté de se retirer où il leur plairait, avec leurs armes et leurs biens, et leur promettait des terres dans l'Albanie s'ils voulaient y rester. Le pacha confirmait ce traité par un serment terrible, se soumettant, s'il y manquait jamais, à passer pour musulman apostat, à être trahi de ses femmes et écrasé par la foudre de Dieu. Sur la foi de cette convention, les Souliotes sortirent du fort; et l'armée turque leur fournit quelques betes de somme pour leurs bagages et leurs blessés.
Le moine Samuel et quatre Souliotes refusèrent seuls de profiter de la paix. Quand les officiers du pacha entrèrent dans le fort, Samuel, assis sur un caisson de poudre, y mit le feu, et tout ce qui était présent périt avec lui.
Couverts de leurs armes, menant au milieu d'eux leurs femmes et leurs enfants, les Souliotes s'étaient lentement éloignés de leur patrie. En sortant des défilés, ils se divisèrent en deux troupes; la plus nombreuse, sous la conduite de Photos et de Dimos, prit le chemin de Parga. Le reste, cédant aux conseils de Botzaris, qui, par son courage et ses anciennes liaisons avec le pacha, semblait leur assurer un appui, le suivit à Zalongos, montagne escarpée, à quelques lieues de Souli.
Plusieurs autres familles de Souliotes étaient déjà dispersées, ou se réunirent en petites troupes dans les montagnes et sur les côtes de l'Épire ; mais Ali, ayant une fois expulsé de son asile la vaillante peuplade, n'avait d'autre pensée que d'en exterminer tous les débris.
Photos réussit cependant à conduire les siens sur le territoire de Parga; et quoique poursuivi dans sa retraite, il ne fut point attaqué; mais la perfide vengeance des Turcs se tourna sur la troupe moins nombreuse de Souliotcs qui s'étaient réfugiés à Zalongos. Botzaris, devenu leur chef, ne voulait plus séparer son sort du leur; et, comme si l'instinct de la patrie se fût ranimé en lui par les malheurs de ses concitoyens, il voulait mourir pour ceux qu'il avait autrefois trahis. Un autre chef, Coutzonicas, accusé d'avoir servi les intrigues du pacha, refusait également de lui livrer les derniers restes de ses compatriotes, et les animait à se défendre.
A peine cantonnés sur les hauteurs de Zalongos, avec beaucoup d'enfants, de femmes, de vieillards, de malades, les Souliotcs virent paraître quatre mille Turcs et une nombreuse artillerie. L'attaque commence avec fureur : les Souliotes n'avaient que peu de munitions; et ils les épuisèrent dans un premier combat. Le lendemain, les Turcs reviennent à la charge. Alors, sur une cime taillée à pic, au pied de laquelle s'entr'ouvre, entre des pointes de rochers, le gouffre d'un torrent, soixante femmes se sont rassemblées, avec leurs petits enfants dans leurs bras; elles regardent l'affreuse mêlée, et bientôt, saisies de désespoir, chacune d'elles précipite son enfant dans l'abîme; ensuite, se prenant par la main, et formant un cercle, elles se mettent à danser sur le bord du précipice. On a décrit plus d'une fois cette ronde funéraire, d'où se détachait, à chaque tour, une femme qui s'élançait dans l'abîme, tandis que la chaîne, reprenant, faisait un nouveau tour et se brisait encore, pour
laisser tomber une nouvelle victime, jusqu'à la dernière.
Cependant d'autres femmes souliotes combattaient à côté de leurs pères et de leurs maris. La nuit fit cesser le carnage. Les Souliotes avaient perdu la moitié des leurs, et restaient sans vivres et sans cartouches. Ils entreprirent de s'échapper, à travers le camp des Turcs. Divisés en deux troupes, ils s'avancent sans bruit. Les mères, et à défaut des mères, les hommes portaient leurs enfants. Mais ils trouvèrent les Turcs debout et en armes. Dans cette attaque nocturne, quelques -Souliotes sont tués, un plus grand nombre faits prisonniers; d'autres échappent, soit en se dispersant, soit en formant un. petit bataillon qui frappe, renverse, et poursuit sa course. On dit qu'à peine cent cinquante de ces Souliotes se dérobèrent aux Turcs, et parvinrent, conduits par Botzaris, sur le territoire sauveur de Parga.
Les Turcs, après cette victoire, vont dans un petit village où ils croient n'avoir qu'à massacrer : c'était à Regniassa, refuge des veuves et des enfants de quelques Souliotes.
Mais lorsque après avoir pris ou tué ce qu'ils rencontrent, ils vinrent à une maison plus fortifiée qu'on appelait la tour de Dinoulas, ils furent assaillis de coups de feu. Une femme, nommée Despote, y était enfermée avec sept de ses filles et de ses brus. Elle avait un caisson de poudre, et, s'armant d'un tison : « Nous ne vivrons pas esclaves des Turcs, dit-elle; mes enfants, suivez-moi! » Elle met le feu au caisson; et tout disparaît dans la flamme.
Les Souliotes faits prisonniers à Zalongos furent con-
duits à Janina; et le pacha en fit torturer plusieurs, sous ses yeux. On raconta le martyre d'une jeune fille et de ses deux frères qui, livrés aux bêtes féroces, commt les premiers chrétiens, moururent, en invoquant le nom du Christ.
Il restait encore quelques centaines de Souliotes, la plupart de la tribu de Zervas, déserteurs de leurs patrie, auxquels le pacha devait pardonner. Ils étaient établis au village de Vourgarelli, à quelques lieues de Zalongos. Botzaris était venu les rejoindre; et ce petit reste d'une peuplade guerrière excita bientôt la haine implacable du pacha. Prévoyant leur sort, ils quittèrent Vourgarelli, et se retirèrent au monastère fortifié de Seltro, non loin des monts d'Agrapha, si fréquentés par les klephtes, et des rives de l'Achetons, célèbres dans l'ancienne poésie. Ils y furent aussitôt assiégés par un détachement de l'armée d'Ali. Épuisés de fatigue et de faim, ils succombèrent, après quelques semaines de résistance.
Beaucoup de femmes et d'enfants, après s'être défendus avec une espèce de rage, se noyèrent dans l'Achéloûs. Une cinquantaine de guerriers seulement, avec Botzaris à leur tête, se firent passage, et arrivèrent par les montagnes jusqu'à Parga. La fureur d'Ali s'arrêta devant cet asile, que protégeait le drapeau moscovite, qui venait de succéder à celui de la France.