‹ Études d'histoire moderneChapitre 24 sur 27 · CHAPITRE XV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XV

Les Russes s'emparent des îles Ioniennes, et leur donnent une Constitution. — Nouvelle' entreprise desSouliotes réfugiés à Corfon. — Mutations fréquentes de la république sept-insulaire; sous le pouvoir des Russes. — Elle est cédée à la France. — Progrès du commerce des Grecs. — Prospérité d'Ilydra. — Nouvelle disposition d'esprit parmi les Grecs.

Les Français, pendant l'occupation de Corfou, avaient fait tenir aux Souliotcs de la poudre et des armes. La seule présence des garnisons de la France républicaine dans les îles de la mer Adriatique était un encouragement à tous les Grecs opprimés. Aussi la Porte, sans espoir de prendre pour elle-même cette ancienne possession de Venise, fit-elle effort, pour y appeler au moins d'autres maîtres que les Français. Dans ce dessein, elle fit alliance avec la Russie. La France avait à peine eu le temps de prononcer les mots de liberté, cortège et talisman de ses victoires, lorsque les escadres confédérées de la Russie et de la Porte vinrent bloquer Corfou , qu'une faible garnison ne put défendre. Telle fut cependant l'heureuse influence de ce passage des drapeaux français dans la Grèce que les deux Puissances victorieuses se crurent .obligées de reconnaître l'indépendance de Corfou, Cé- 'phalonie, Zante, Cérigo, Ithaque, Paxos et Leucade, sous le nom de république des Sept-lles. L'amiral russe Ouzakoff leur offrit lui-même une Constitution qui de-

vait être ratifiée par le sultan. Quelques nobles de Corfou, chargés de la porter à Constantinople, en substituèrent, dit-on, une autre, que le divan prit pour bonne, et qui fut exécutée, au retour des envoyés.

Malgré le droit d'investiture si singulièrement attribué à la Turquie sur la république des Sept-Iles, Corfou, protégé par la Russie, était un asile pour les ennemis de la Porte, et particulièrement pour les intrépides Souliotes.

Photos et les siens s'y réfugièrent d'abord : Botzaris les y rejoignit avec les restes de sa troupe. De là, ils ne tardèrent pas à former de nouvelles entreprises pour rentrer dans leur patrie. Ils se liguèrent avec les agas turcs du canton de Chamouri ; et secondés par le gouvernement russe, qui leur donna des vivres, des munitions et de l'argent, ils descendirent sur la côte d'Albanie, battirent les troupes d'Ali, et reprirent Zalongos, ancien théâtre de leur courage et de leurs souffrances. Après de nouveaux exploits, ils furent cependant forcés de revenir a Parga. Ils entrèrent alors dans un régiment au service de la Russie. La femme de Photos y fut admise dans le grade de major; et elle combattit près de son mari, dans la campagne de Naples, en 1805.

Cependant l'oppression légale g)es nobles du pays sembla bientôt au peuple de Corfou plus importune que le joug étranger. Une escadre moscovite reparut devant la république, avec un ministre plénipotentiaire qui venait surveiller sa liberté. Ce ministre apportait une nouvelle constitution qui faisait un partage plus équitable entre les nobles et le peuple. Elle créait un pouvoir exe-

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cntif, un sénat, un corps législatif, un tribunal de censure et des assemblées électorales, belles expressions qui se réduisaient toutes à l'autorité souveraine du commissaire moscovite. Il avait pour associé un plénipotentiaire turc, singulier inspecteur de cette comédie républicaine, dont la politique russe avait seule le mot. L'action compliquée de tons les ressorts, par lesquels passait la volonté du gouvernement russe , fatigua l'impatience naturelle au pouvoir absolu. Les Grecs de Corfou, malgré la souplesse contractée dans une longue servitude, avaient trop d'esprit pour ne faire absolument aucun usage de la liberté qu'on leur donnait. Quelques voix se firent entendre parmi eux. La petite constitution fut aussitôt supprimée, et remplacée par une autre plus simple, à laquelle le ministre moscovite faisait de fréquentes réparations, d'après les notes de sa cour, Tandis que la Russie s'arrêtait à ce jeu assez extraordinaire de la part d'une telle puissance, les vaines formes qu'elle avait créées attiraient l'attention des Grecs du continent et des îles; et le mensonge, dont s'amusait le pouvoir absolu, servait à la liberté. Ainsi, par une contradiction remarquable, la puissance qui a si sévèrement condamné l'héroïque résistance des Grecs avait semé parmi eux tous les»sentiments, et même toutes les idées, toutes les théories qui Font fait naître.

Le cabinet de Saint-Pétersbourg songeait à donner aux Sept-lles une quatrième Constitution. Mais les événements mémorables qui agitaient l'Europe firent 'passer la république sept-insulaire de la tutelle des Russes sous celle de la France. A la suite de la grande guerre de 1806,

11- traité de Tilsitt, dans le vaste partage qui fut attribué à l'empire français, comprit cette conquête de nos armées d'Italie. La despotique unité que le chef de l'empire étendait alors partout ne s'accordait pas avec les simulacres républicains, dont le plénipotentiaire russe avait amusé les Grecs de Corfou.

On ne laissa dans les Sept-lles qu'un petit sénat de douze personnes, sans aucun pouvoir. Du reste , l'administration française se montra douce et tutélaire. Elle plut à l'esprit grec par ce prosélytisme des arts, et ces institutions scientifiques qu'elle portait du moins avec elle, depuis qu'elle ne propageait plus l'esprit de liberté.

Le souvenir du sage et habile général Donzelot est encore honoré dans ce pays passé sous le pouvoir britannique. L'Académie ionienne, dont il fut le protecteur, en même temps qu'elle répandait l'instruction , servit à nourrir de généreux sentiments.

On entreprit d'utiles travaux pour embellir la ville de Corfou. Des routes furent commencées, d'importantes fortifications furent achevées. Les tribunaux, que l'ancienne autorité de Venise avait laissés dans le plus honteux désordre, subirent de sages réformes. Quelques usages barbares disparurent; les meurtres, jadis trèsfréquents , rachetés à prix d'argent et quelquefois d'avance, sous le gouvernement corrompu de Venise, furent prévenus avec une vigilance si salutaire1, que File de Zante, où on comptait par an plus de deux cents homi-

1 Mémoire communiqué par M. Bessières, commissaire impérial à Corfou.

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cides, en vit à peine cinq à six pendant deux années de domination française.

La république ionienne, ou plutôt la province française des Sept-Iles, aurait prospéré sans l'interruption et les pertes qu'éprouva son commerce par la longue hostilité de l'Angleterre et de la France. Et même, dans cette situation malheureuse, toujours bloquée et plusieurs fois assiégée par les Anglais, elle fit d'incontestables progrès utiles à toute la nation grecque. Un bataillon de ces héroïques Souliotes , poursuivis avec tant de fureur par Ali-pacha, servait dans la garnison de Corfou, et y faisait admirer même à des soldats français sa discipline et son courage.

Une heureuse alliance se formait entre les Français et les Grecs; et cette communication doit être comptée parmi les causes qui élevaient insensiblement l'esprit de la nation grecque , et la préparaient pour de nouvelles destinées.

Les événements de l'Europe, depuis la paix de Tilsitt jusqu'à l'année 1814, n'avaient sur les autres parties de la Grèce qu'une influence indirecte; mais cette influence leur fut singulièrement propice. Le commerce anglais expulsé d'une partie du continent, et les vaisseaux français expulsés de la mer favorisaient doublement l'activité et les entreprises des armateurs grecs. Ils héritèrent de presque tout le commerce du Levant que faisait autrefois Marseille; et, prenant tour à tour le pavillon russe ou turc, ils vinrent négocier dans tous les ports de l'Europe.

De là, de grandes et rapides fortunes, et avec elles un

nouveau besoin d'indépendance. Le rocher d'Hydra se couvrit de maisons régulièrement bâties, dont l'intérieur était orné avec l'élégance de nos arts. En même temps, les marins grecs demeuraient sobres, actifs, industrieux; leur navigation était rapide et peu coûteuse. Ils étaient les facteurs de toute la Méditerranée; et ils allaient jusque New-York et Washington.

Les négociants grecs qui présidaient à ces entreprises élevèrent de riches maisons de commerce à Malte et à Londres. Toute celte marine marchande de la Grèce, formée de grandes barques et de petits vaisseaux , semblait peu redoutable. Mais elle était montée par une race d'hommes chaque jour plus confiante et plus intrépide; et cependant les forces navales des Turcs s'affaiblissaient, parce que les insulaires grecs, qui en formaient la meilleure partie, s'échappaient pour aller servir sur les vaisseaux de leurs compatriotes.

Cet état de choses annonçait une crise inévitable, qui n'aurait pas trompé la prévoyance d'un gouvernement plus actif et mieux averti que celui de la Porte. On ne peut douter qu'il n'ait eu lui-même à ce sujet quelques inquiétudes; et on doit croire que les Grecs riches et éclairés, qui vivaient à Constantinople, ne voyaient pas non plus sans alarmes l'approche d'un événement qu i pouvait tout perdre ou tout sauver. Quelques-uns de ces F'anariotes craignaient pour leur luxe et pour leurs richesses. Le haut clergé grec éprouvait le même sentiment de défiance sur l'avenir. Il comprenait le danger d'avertir trop tôt les Turcs par des démonstrations imprudentes ou de précipiter le mouvement déjà si rapide

de la nation. C'est par là qu'on doit expliquer certains efforts du patriarche Grégoire, pour restreindre renseignement des nouvelles écoles de la Grèce, et modérer ie patriotisme dont elles s'animaient à la lecture des grands génies de l'antiquité grecque. Quelques négociants, tout occupés de leurs entreprises lucratives, redoutaient aussi les chances aventureuses d'une insurrection. Enfin, ceux qui, sous la domination des Turcs, exerçaient quelque part d'autorité sur leurs concitoyens, étaient moins pressés de rompre un joug dont ils ne sentaient pas tout le poids.

Ce sont là les sentiments divers que l'on peut voir exprimés, avec une amertume un peu satirique, dans un poëme composé par un Grec, il y a près de vingt ans '. Cet ouvrage, intitulé d'une manière assez bizarre, le Busse- Anglo-Français , met en scène trois voyageurs appartenant aux trois grandes nations de l'Europe, et qui s'entretiennent successivement avec des Grecs de différentes conditions.

Le premier qu'ils rencontrent est un archevêque qui répond avec assez de sang-froid à leurs exclamations sur les malheurs et l'abaissement de la Grèce. « Depuis que je porte cette robe noire, dit-il, je ne me suis pas aperçu des maux, dont vous parlez. D'ailleurs, si la Grèce soutire sans se plaindre, c'est une mortification méritoire qui rachètera ses péchés. » L'archevêque ajoute en même temps que le peuple grec commence à rêver la liberté, et à dire que le Christ la veut; mais il se retranche dans

1 William Leake's Re&earches into Greece.

une sorte de quiétude, satisfait et consolé, pourvu que les dîmes soient abondantes.

A cette première peinture que, d'après le dévouemenl sublime de tant de prêtres grecs, on doit accuser d'injustice, l'auteur fait succéder une satire plus vive et plus vraie de l'égoïsme et de l'orgueil des Grecs devenus seigneurs en Valachie. « Que voulez-vous ? répond un de ces princes aux trois voyageurs : je tyrannise et je dépouilleles Grecs, pour plaire au divan et pour garder ma tête. » Puis il rompt brusquement l'entretien, étant pressé, dit-il, de se rendre à son harem, où l'une de ses femmes doit recevoir la visite et les présents d'un boyard de la province.

Un peu découragés par ces réponses , les trois voyageurs abordent dans la suite un nouveau personnage, qu'à son air grave et soucieux ils croient plus occupé des intérêts de son pays; c'était un marchand. Il leur avoue tout naïvement qu'il ne songe nullement à la Grèce. « Le sujet de mon inquiétude, c'est, dit-il, le retard de mes vaisseaux et les cargaisons que j'attends de Barbarie et de France. Voilà ce qui m'empêche de dormir. Je prête de l'argent, pour qu'il me rentre à gros intérêts, ou je l'enfouis, quand je ne puis faire mieux. 11 y a des gens qui jettent le leur sur la nation et sur les écoles pour les réveiller; mais c'est le petit nombre; et ils n'ont pas assez de fonds pour réussir. »

« Enfin, nous ne trouvons aucun homme qui aime son pays! s'écrient les voyageurs. Approchons, et voyons ce que dira ce personnage qui fronce le sourcil et agite sa main avec colère. Il est de ceux que les Turcs appellent Codgia Baschi.

« Salut, président. Pourquoi paraissez-vous si troublé? Qui vous a fait injure?

— Hélas! répond le primat; les gens de ma nation me persécutent. Ils disent que je les ai dépouillés. La vérité, c'est que j'ai été à Naxos, pendant trois ans. J'ai gouverné la province comme il me plaisait. Si j'en ai tiré par force beaucoup d'argent, je le rendais aux Turcs en contributions. Et maintenant, parmi les Grecs, les uns veulent me brûler, et les autres me pendre ; mais je leur ferai connaître qui je suis ; et petits et grands se soumettront à moi. C'est pour cela que je cours vers les Turcs. »

Les voyageurs s'éloignent alors , blessés d'un tel egoïsme. Ils rencontrent sur leur passage une femme d'une taille majestueuse, mais couverte de vêtements en lambeaux, faible, baignée de larmes , et les mains ebargées de fers; interrogée par eux sur son malheur, elle leur répond qu'elle est la Grèce elle-même. Elle accueille avec un sourire d'indignation la stérile pitié des voyageurs, et leur empressement à blâmer l'indifférence du peuple grec. « Les blessures que me font mes enfants, dit-elle, sont cruelles , mais involontaires; elles viennent de l'excès de leurs maux. Mais comment oublierai-je, étrangers, que c'est vous qui, sans nécessité, avez causé mes plus grands malheurs? La Russie a déclaré trois guerres, et de toutes parts appelé mes enfants. Par écrit, elle promettait de les délivrer; elle en a fait périr beaucoup dans sa cause; et a laissé les autres plus malheureux qu'ils n'étaient auparavant. La France vint aussi proclamer ma liberté, et approcha de mes frontières;

mais la Russie et l'Angleterre accoururent pour l'en arracher, l'une parce qu'elle est payée, l'autre pour la vaine gloire de sauver les Turcs et de m'immoler.

« N'êtes-vous pas les hommes qui avez reçu de si sages leçons, par la voix des grands génies , mes premiers enfants? Sans eux, vous seriez encore aujourd'hui les esclaves de l'ignorance; et maintenant, si vous me délivrez d'une tyrannie sacrilège, vous entendrez une voix nouvelle sortir de mon sein; vous verrez briller une nouvelle lumière dans cette patrie des arts, que vous méconnaissez, parce qu'elle est défigurée par l'esclavage. »

Cette satire, fort piquante dans l'original , est sans doute l'ouvrage de quelque jeune lettré qui voyait avec impatience la lenteur et la circonspection des classes les plus élevées, parmi les Grecs. Au fond, sous des formes diverses, le mouvement des esprits vers la liberté était général dans toute la Grèce. On en retrouve la trace dans les récits des voyageurs les plus modernes. Si quelques primats grecs, par habitude ou par timidité, se montraient, devant les étrangers, favorables au pouvoir des Turcs, leurs fils ' éclataient en menaces contre ce joug détesté. L'idée la plus commune parmi les Grecs était que les peuples de l'Europe s'occupaient de les affranchir. Tout voyageur anglais leur semblait un envoyé qui venait observer le pays dans cette intention.

Parmi les hommes qui visitèrent la Grèce à cette

1 A cîassical and topographical tour through Greece, by Dodwell.

époque, il faut compter un illustre Français, qui, dans une course rapide, jetant le coup d'œil du génie sur cette poétique et malheureuse contrée, peignit, avec l'immortel éclat de ses couleurs, le contraste de ce beau ciel, de ces grands souvenirs, et de cette dure oppression. Tandis que des voyageurs anglais venaient détacher pierre à pierre les ruines du Parthénon, et pillaient, pour ainsi dire, le tombeau de la Grèce, l'éloquent auteur de Y Itinéraire semblait la ressusciter pour nous par sa vive imagination et ses regrets sublimes. Dans la désolation de cette terre à demi dépeuplée, au milieu de ces décombres modernes, que l'indolente tyrannie des Turcs laissait partout s'amonceler sur les débris antiques, il apercevait le principe destructeur qui dévorait leur funeste empire. Tout à ses yeux était mort dans la Grèce, excepté la religion qui devait la ranimer et l'affranchir; et, quand il invoquait la foi des martyrs dans la patrie des héros, les vœux échappés de son âme généreuse devenaient la prophétie de la politique et de la raison.

11 est à remarquer cependant, que plusieurs des causes qui préparaient l' affranchissement de la Grèce étaient encore obscures ou mal connues. Les klephtes, qui devaient être les premiers libérateurs de leur patrie, n'étaient désignés par tous les voyageurs que comme de malheureux brigands.

Ali-pacha parut même les avoir exterminés, en même temps qu'il détruisait presque partout la milice grecque des Armatoles. Le iils de ce vizir, le féroce Véli, nommé pacha de la Morée, appesantit plus que jamais l'escla-

vage des habitants. Les actes de rapine, de concussion de violence, se multiplièrent jusqu'à la chute de ce tyran; < ! <mi vit, ce qui avait eu rarement lieu depuis la conquête, quelques villages grecs adopter l'islamisme, pour se dérober à l'excès des maux qui les accablaient.

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