DE L'HOPITAL
On a fait souvent le panégyrique du chancelier de L'Hôpital, en lui prêtant des idées qu'il n'avait pas; et on a caché sa véritable gloire sous les éloges qu'on lui donnait. Une meilleure étude serait de rechercher h la fois dans ses actions et dans ses écrits les vrais sentiments de son âme : car, le succès ayant manqué aux desseins de ce grand homme, l'histoire générale, qui ne tient guère compte que des entreprises heureuses, est loin de le présenter tel qu'il fut en effet.
La France n'a rien produit, dont elle doive plus s'honorer, que de cette antique magistrature qui, même sous le pouvoir absolu, conservait l'image de la liberté dans l'indépendance de la justice; et L'Hôpital, par son génie et par le temps où il a vécu, est en quelque sorte le chef et le modèle de cette génération de grands magistrats, que l'on vit se perpétuer pendant plus d'un siècle , comme une sauvegarde publique , au milieu des factions , des coups d'État et de la guerre civile.
Michel de L'Hôpital naquit vers l'année 1505, en Auvergne, près de la ville d'Aigueperse. On montre encore aujourd'hui le lieu de sa naissance : c'est un petit manoir,
dont les bâtiments conservent dans l'intérieur les escaliers étroits et tortueux de l'ancien temps. Son père, Jean de L'Hôpital, homme savant et attaché à l'étude de la médecine, tenait ce domaine de la générosité du connétable de Bourbon, auquel il servait plutôt de conseiller que de médecin. Jean de L'Hôpital eut trois fils, et une fille qui, dans la suite, devint religieuse. Il les éleva d'abord avec beaucoup de soin; et dès que Michel, son fils aîné, fut en âge, il l'envoya pour étudier en droit à Toulouse. Cette ville renfermait une école très-fréquentée ', où la jeunesse s'appliquait, sous une sévère discipline, à ces études classiques, qui n'étant alors aidées ni par l'exactitude, ni par la facilité des méthodes , avaient toute la lenteur laborieuse de l'érudition. Dès quatre heures du matin, en hiver, on se levait pour la prière; puis on allait aux écoles jusqu'à onze heures ; on en revenait ensuite pour discuter les textes, vérifier les passages, et, pour toute récréation , lire Aristophane, les tragiques grecs, Plaute et Cicéron. Tandis que le jeune L'Hôpital , avec l'ardeur de son âge et l'austérité naturelle de son caractère, était livré tout entier à ces graves études, sa famille fut frappée d'une cruelle disgrâce.
On sait qu'à cette époque les serviteurs d'un grand, à quelque titre que ce fût, croyaient dépendre de lui, bien plus que de la couronne. Admis dans la confidence du connétable de Bourbon, le père de L'Hôpital dut suivre la fortune de ce puissant seigneur. Lorsque le caprice amoureux de la mère de François Ier, se changeant en
1 Recherches sur la France, par Estienne Pasquier.
haine , poussa par des persécutions le connétable hors du royaume, et dans le camp de Charles-Quint, Jean de L'Hôpital, officier du prince et son feudataire, se trouva parmi les vassaux fidèles qui se bannirent avec lui. Il avait la douleur de laisser en France trois de ses enfants encore dans un âge fort tendre, et son fils aîné, qui n'avait que dix-huit ans, et devenait ainsi le chef de cette famille délaissée. Des commissions avaient été nommées, pour instruire contre le connétable et ses partisans. Jean de L'Hôpital se trouva compris dans ce nombre; il fut condamné par contumace à l'exil et à la perte de ses biens. On procéda même contre le jeune L'Hôpital, suspect par le malheur de son père. Il subit quelques mois de prison, commençant la vie par cette dure expérience, qui ne devait pas peu contribuer à jeter dans son âme l'amour de la justice et la haine des partialités politiques et judiciaires. Mais enfin, après divers interrogatoires, il fut mis en liberté. Deux ans après, il obtint même la permission de quitter la France, et d'aller rejoindre son père en Italie. Il avait alors vingt ans; mais il était loin d'avoir achevé le long cours d'études, auquel la jeunesse, qui se préparait aux professions savantes, était assujettie dans le xvie siècle. Il retrouva son père à Milan ; et il était près de lui dans cette ville, lorsque François Ier vint en former le siège.
Jean de L'Hôpital, dans sa fidélité au connétable de Bourbon , s'était abstenu cependant de porter les armes contre la France ' ; il eût craint sans doute encore plus de
1 Michaelis Hospitalii. ^alliarum Cancellarii, Cannina.
compromettre la jeunesse de son fils au service d'une cause étrangère. Il le fit donc sortir de Milan. L'Hôpital a conté lui-môme ce fait, dans son testament ; et il en donne une raison naïve qui peint les mœurs du siècle. « Comme le siège traînait en longueur, dit-il, mon père, craignant que je ne perdisse mon temps, donna charge à quelques voituriers de m'emmener, avec lesquels étant sorti de Milan, en habit de muletier, je passai, non sans grand danger, la rivière d'Adda, au-dessous de la ville de Casan , où il y avait garnison de gens de guerre. » Cette périlleuse sortie avait pour objet de le conduire à Padoue, ville célèbre par ses savants et son université.
Rien n'égalait alors en Europe la gloire des écoles d'Italie : c'était dans ce pays que l'étude du droit romain avait repris naissance, dès le xie siècle. La multiplicité des petits États, les intérêts divers des souverains, les constitutions libres et agitées de quelques villes avaient donné beaucoup d'importance à la science et aux principes généraux du droit civil. Il y tenait la place des usages féodaux qui pesaient sur presque toute l'Europe. Il avait de bonne heure éveillé les esprits par la subtilité de ses controverses, et favorisé l'indépendance dans cette terre, qui devait rester plus tard asservie par les préjugés et la conquête.
L'élégance des beaux-arts se mêlait en Italie à l'érudition, à la jurisprudence et même à la théologie. Politien, le plus ingénieux des poètes latins modernes et grand poète italien , avait écrit sur les Pandectes un docte et profond commentaire; et l'on sait que, trente ans plus
tard, le Tasse, avant de produire son poëme inspiré, soutenait avec éclat des thèses de jurisprudence.
Les universités de Bologne, de Modène, de Pise, de Padoue étaient également renommées pour la politesse et le savoir. Il y paraissait même quelques lueurs d'un esprit philosophique alors inconnu dans l'Europe. L'Hôpital resta six ans à Padoue; et on doit sans doute attribuer à ce studieux séjour le goût de littérature antique, l'urbanité savante qui se mêla toujours à l'austérité de ses mœurs et de ses travaux, et qui forme un trait si marqué de son caractère.
Il se lia d'amitié, dans cette ville, avec plusieurs savants italiens, et avec Arnaud du Ferrier, jeune Français zélé comme lui pour l'étude des lois, et qui, dans la suite, fut ambassadeur de France au concile de Trente et à Venise.
Lorsque le connétable périt, en 1 527, sur les murs de Pvome escaladés par ses soldats, trois ans après sa désertion si fatale à la France, le petit nombre de Français qui avaient suivi sa fortune, se trouvant privé d'un tel appui, ne fit plus que languir sous la protection dédaigneuse de Charles -Quint. Le père de L'Hôpital attira cependant par son mérite l'attention de ce prince; et il paraît qu'il entra dans quelques négociations pour mé nager la paix, servir les intérêts de la France, et se préparer à lui-même un retour dans sa patrie.
L'Hôpital a mis dans la suite un soin religieux à défendre la conduite de son père; il le montre entraîné dans la chute d'une grande maison, victime volontaire de son attachement pour un prince malheureux; et il ce-
lèbre son mépris des richesses, son ardent amour pour la justice, et sa fermeté d'âme.
Ces éloges et la persévérance même de François Ier à refuser la grâce de Jean de L'Hôpital font croire qu'il n'était pas un homme ordinaire, et qu'il avait quelquesunes des qualités fortes admirées dans son fils.
Michel de L'Hôpital avait passé six ans à Padoue et approfondi la science de droit. Son père l'appela près de lui, pour le conduire à Rome, où Charles-Quint allait être couronné roi des Romains. Le jeune L'Hôpital, déjà célèbre par son érudition , obtint une charge (V auditeur de rote. Mais une protection puissante le rappelait dans sa patrie. Le cardinal de Grammont, négociateur de François 1er, pendant la captivité de ce prince, était alors ambassadeur de France à Rome. 11 avait ce goût vif pour les affaires et pour les lettres particulier, dans ce siècle , à plusieurs évêques de France. Il fut frappé du rare mérite de L'Hôpital; et, ne voulant pas le laisser languir à Rome, il lui promit, s'il revenait en France, de l'avancer à de plus grands emplois. La première ambition du jeune homme était d'obtenir le rappel de son père et d'effacer une condamnation injurieuse pour sa famille. Il partit dans cette espérance; mais la mort du cardinal de Grammont le laissa presque aussitôt sans protecteur, et sous la disgrâce d'un nom suspect à la cour. Réduit à lui-même et retrouvant la jeune famille de son père, sur laquelle des amis fidèles avaient veillé pendant son absence, il se mit avec une grande ardeur à suivre le barreau du parlement de Paris.
Le barreau de ce temps, malgré son élocution rude et
pédantesque, comptait des hommes d'un grand savoir et d'une vertu rare. Leur profession était fort honorée; et souvent c'était parmi les avocats, blanchis dans le travail et dans la bonne renommée , qu'on avait choisi les juges qui siégeaient au parlement de Paris. Mais la vénalité des charges, introduite depuis quelques années, avait rendu moins fréquente cette élévation du mérite laborieux et pauvre. On se plaignait de ce que des jeunes gens riches et sans étude achetaient à prix d'argent le droit de juger ; et l'on regardait cette innovation du chancelier Duprat comme une funeste décadence. Toutefois le jeune L'Hôpital se fit tellement admirer par son érudition et son intégrité, qu'une alliance honorable lui ouvrit bientôt cette carrière de la magistrature qui semblait envahie par la richesse. Le lieutenant criminel Morin lui offrit en mariage sa fille, à laquelle, dit L'Hôpital , on donna pour douaire une charge de conseiller. Le lieutenant criminel Morin , homme d'ailleurs estimé pour son savoir et sa probité sévère, passait pour un des plus inflexibles exécuteurs de la législation barbare établie contre les protestants. Il était du nombre de ces esprits opiniâtres et durs qui, pleins de ce qu'ils appelaient dès lors les bonnes et vieilles coutumes du royaume, se croyaient tenus de faire subir aux nouveaux réformateurs les supplices cruels ordonnés autrefois contre les manichéens , et auraient craint de dégénérer de l'ancienne discipline, en ne brûlant pas les hérétiques.
On ne peut douter que L'Hôpital n'ait dans la suite modéré le zèle persécuteur de son beau-père ; mais ce qui n'est pas indigne de remarque , c'est que la femme,
qu'il avait prise dans une maison si ennemie du protestantisme, avait embrassé et professa toute sa vie la nouvelle réforme , soit qu'un motif inconnu ait déterminé sa croyance , soit plutôt que cette âme douce et généreuse ait été repoussée du catholicisme par le spectacle même des rigueurs , dont elle avait été entretenue dès l'enfance.
Ce mariage fut heureux par l'accord et l'égalité des vertus; il en naquit une fille qui suivit la religion de sa mère. Admis dans le parlement de Paris, L'Hôpital y fut admiré pour la science, l'intégrité de ses avis, et sa religieuse exactitude. Il a pris plaisir à conter, dans une épitre latine, qu'il arrivait, avant le point du jour, au palais, avec un serviteur qui portait un flambeau devant lui. Il se retirait le dernier, quand l'huissier annonçait la dixième heure ; il ne s'irritait pas contre les plaideurs ; il ne regardait pas avec impatience le sable trop lent à s'écouler. Ailleurs , il retrace comment , par son zèle à protéger l'innocence, par le respect des lois, par le mépris de la faveur, il travaillait à rétablir l'ancienne splendeur de la magistrature. 11 en avait sous les yeux un illustre exemple; c'était le président Olivier, un de ces caractères formés, dans nos parlements du xvie siècle, par la tradition naïve des vieilles mœurs bourgeoises, et l'étude profonde de l'antiquité grecque et romaine , unissant à la loyauté des sujets les plus fidèles une sorte de fierté rigide, qui semblait échappée des républiques anciennes , et consacrant toutes leurs vertus par une piété simple, qui leur prescrivait la plus impartiale justice, comme un devoir de religion.
Lorsque François 1er, las de ses guerres ruineuses, voulut rétablir, par le bon ordre et la justice, son royaume affaibli , il choisit Olivier pour chancelier de France. C'était un ami puissant que la fortune donnait à L'Hôpital; mais celui-ci, renfermé dans les modestes fonctions de sa charge, vivait obscur et loin de la cour. Ami du cardinal de Tournon, il le voyait peu; et il passait les heures que lui laissaient les fonctions judiciaires, à méditer un ouvrage sur les lois romaines. Cette vie sévère et occupée n'était interrompue que par les vacances du palais. Retiré à la campagne de son beau-père , il reprenait alors ses études chéries, les lettres et la poésie. Il a décrit l'emploi de ses loisirs dans des vers latins, selon l'usage de son temps.
« Là, mes amusements, dit-il avec grâce, ont quelque chose de sérieux, soit que je tienne à la main les ouvrages de Xénophon, soit que le divin Platon remplisse mon oreille des paroles de Socrate. Souvent je me plais à relire les grands poètes, Virgile, Homère. J'aime à ffure succéder la lecture d'une comédie à celle d'un poème tragique, mêlant la tristesse et la gaieté, l'enjouement et la douleur. Je me plais surtout à quelque harangue d'un citoyen vertueux aimant la liberté de sa patrie , et dont la voix excita jadis les applaudissements du sénat. Quelquefois aussi, lisant les grandes actions des rois français, retracées sans artifice et sans fard, je n'y trouve pas moins de charme qu'à ces magnifiques récits des Grecs, où l'histoire conserve à peine l'apparence de la vérité. Mais il n'est pas pour moi d'ouvrage comparable aux livres saints. Il n'en est pas où l'âme se repose avec plus
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de douceur et trouve un refuge plus assuré contre tous les maux. Voilà dans quelles études je voudrais passer tous les moments de ma vie, aux champs ou dans les villes, afin que l'amour du gain, la passion des richesses ne tourmente pas mon cœur, et que je tienne toujours éloignée de moi celte ambition qui s'empare des malheureux humains et dépouille leur âme de sa liberté, pour les enlacer dans mille pièges funestes, et les livrer enfin à la mort. »
Malgré ces douces études , et cet éloignement sincère de toute ambition, L'Hôpital n'était pas indifférent à la disgrâce du roi; il s'en affligeait surtout, à cause de l'exil prolongé de son père , qui s'était retiré en Lorraine, où il mourut quelques années après. Dans une de ses épîtres latines, libre peinture de son âme, ii exprimait ingénument ses regrets au célèbre Duchâtel, évêque de Tulle, et bibliothécaire de François Ier, ce qui était une grande charge, à la cour d'un tel roi. « Je me livre tout entier, dit-il, aux intérêts publics. Depuis près de neuf ans, je remplis assidûment les devoirs de juge. Pourquoi donc ne suis-je pas plus heureux? Pourquoi ma barque s'est-elle arrêtée sans naufrage sur l'écueil où s'est brisée celle de mon père? Pourquoi suis-je puni de sa faute? Je le serais avec joie, si par là je devais alléger sa" peine, et si nous n'étions pas tous deux victimes à la fois. »
Une noble communauté de sentiments rapprochait L'Hôpital et Duchâtel; tous deux étaient également religieux et tolérants, également zélés pour les droits du prince et pour les franchises du peuple ; tous deux pui-
saient dans l'amour des lettres cette douceur de mœurs et cette humanité si rare de leur temps. Lorsque la réforme s'était répandue dans le royaume, Duchâtel, malgré son zèle pour la foi catholique , s'était élevé avec beaucoup de force contre les supplices barbares infligés aux premiers sectaires ; il avait réclamé pour eux la douceur des lois évangéliques, et n'avait usé de sa faveur auprès du roi que pour diminuer le nombre des victimes. Duchâtel, si cher ta François Vr, parvint, sous le règne suivant, à la dignité de grand aumônier; et vers la même époque, une nouvelle carrière s'ouvrit pour L'Hôpital , si longtemps retenu dans des fonctions inférieures à son génie.
Le chancelier Olivier le fit nommer ambassadeur du roi au concile de Trente, ou plutôt de Bologne : car le pape venait de transférer dans cette ville une assemblée qu'il voulait soustraire à l'influence de Charles-Quint. Ce concile avait à juger la plus grande question qui se fût élevée dans l'Europe, depuis la chute de l'empire romain : il allait décider si l'imité chrétienne, attaquée par Luther avec tant d'audace, était rompue sans retour, et si les dissidents demeureraient entre la persécution et la guerre civile.
La mission de L'Hôpital fut inutile : beaucoup d'évêques persistaient à maintenir le concile dans la ville de Trente; et l'Europe chrétienne se trouva menacée d'avoir en même temps deux conciles, comme elle avait eu plusieurs fois deux papes. L'Hôpital demeura quelque temps à Bologne, malade et découragé , s' affligeant de ne pas voir commencer l'ouvrage de la paix religieuse. Dans une
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épîtrc latine qu'il adressait à Olivier, après quatre mois d'attente, il paraît désirer revenir en France, mais en craignant de reprendre les devoirs pénibles et minutieux de la magistrature. 11 voudrait, dit-il, suivie toute autre carrière, plutôt que de se débattre encore contre les procès, en roulant , depuis le lever du jour jusqu'au coucber du soleil, cette pierre qui retombe sans cesse. 11 souhaiterait, non pas l'oisiveté, mais une fonction publique qui pût s'accorder avec le goût et la culture des lettres.
L'assemblée de Bologne demeurant infructueuse par la scission opiniâtre des pères du concile de Trente, Henri II rappela son ambassadeur; et L'Hôpital revint en France, pour y voir bientôt après le vertueux Olivier tomber de sa haute faveur dans la disgrâce et l'exil. L'intègre chancelier fut renvoyé par la maîtresse de Henri II. L'éloignement de ce ministre semblait un fâcheux augure pour la fortune de L'Hôpital; il avait besoin d'un tel médiateur entre la cour et lui; il nous apprend luimême qu'une sorte de pudeur insurmontable ne lui permettait ni de se produire auprès des grands, ni de vanter ses services, ni de montrer le but de son ambition. L'Hôpital avait quarante-deux ans, et n'était toujours que conseiller au parlement de Paris, lorsque enfin il fut appelé à la cour par l'estime d'une jeune princesse qu'avaient charmée ce mérite si grave et cette renommée si pure*
La duchesse de Berry, fille de François Ier, nièce de la célèbre reine de Navarre, élevée comme elle dans l'amour des lettres, choisit L'Hôpital pour son chancelier. Admis au premier rang, dans la cour de cette princesse,
L'Hôpital y trouvait réunis, par la même protection, les écrivains les plus doctes de France. Des savants, qui ne sont plus à nos yeux que des commentateurs, étaient alors les hommes les plus éclairés et les plus utiles aux progrès naissants de la raison : car, il ne faut pas s'y tromper, l'érudition était la philosophie du temps. C'était un idiome commun à quelques esprits, et qui semblait les soustraire aux préjugés et aux passions, dont la foule était enivrée. Des femmes d'une illustre naissance, et parées de toutes les grâces de la jeunesse et de la beauté, parlaient cette espèce de langue sacrée avec de graves magistrats, des maîtres célèbres et quelques évoques tolérants, que l'on soupçonnait d'hérésie. Ainsi, dans un intervalle de trente années , on vit la reine de Navarre, sœur de François Ier, la duchesse de Berry , la princesse de Ferrare, toutes deux filles de ce roi, Anne, duchesse de Guise , Marguerite de Valois , première femme de Henri IV, servir de leur crédit , animer de leurs conseils et de leur amitié Érasme , Budée, Marot persécuté comme un savant, Paul de Foix, homme de lettres et habile homme d'État , Amyot, le généreux de Thou, père de l'historien , le docte et infortuné Ramus, une des victimes de la Saint-Barthélémy, et beaucoup d'autres hommes célèbres alors, oubliés aujourd'hui.
La cour de la duchesse de Berry, qui protégeait L'Hôpital, était plus sévère que ne l'avait été celle de la reine de Navarre; on y faisait moins de contes badins et de récits amoureux, mais beaucoup de lectures et de doctes L entretiens.
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petite cour dans une épître à la princesse. « Une liberté décente , lui dit-il , vous plaît mieux que toutes les flatteries ; vous êtes toujours affable pour ceux que vous admettez près de vous, gracieuse sans tromperie, noble sans hauteur. Secourable aux malheureux, votre maison est le refuge des hommes de bien ; elle est sainte et respectée. A votre table vient s'asseoir une réunion vantée d'hommes savants , qui charment la longueur du repas par la variété de leurs discours; vous paraissez au milieu d'eux comme une reine, arbitre éclairé des paroles et juge du théâtre. Vous écoutez leurs entretiens ; vous écoutez les bons et quelquefois les mauvais vers , que viennent lire les poètes ; vous accordez à tous de justes récompenses; ou, tandis que votre frère poursuit des guerres glorieuses , vous appelez sa faveur sur les muses adonnées aux loisirs plus heureux de la paix. »
L'Hôpital conduisait quelquefois chez la duchesse de Berry sa femme et sa fille ; et la princesse les embrassait, en se plaignant que son chancelier fuyait trop le monde et les honneurs, et ne recherchait pas les grands emplois que méritaient son rare savoir et son intégrité. La duchesse de Berry, non contente d'avoir attiré près d'elle Michel de L'Hôpital , le recommanda vivement à son frère Henri II, qui lui donna d'abord un office de maître des requêtes, et l'admit à sa cour. Ensuite, il fut nommé surintendant des finances en la chambre des comptes, charge importante et nouvelle, dont les fonctions étaient réunies auparavant à celle du garde des sceaux.
Le cardinal de Lorraine dominait dès lors les conseils de Henri II, et s'appuyait à la fois sur la gloire de son
frère, le duc de Cuise, et sur la faveur de Diane de Poi- Politique peu scrupuleux , il estimait pointant L'Hôpital ; et il sentait en lui cette puissance de l'homme de bien, qu'on ne peut intimider ni corrompre. Il aida son élévation, et parut presque son protecteur, L'Hôpital avait besoin de cet appui, pour résister à toutes les haines, que suscita dès l'abord son inflexible exactitude. Depuis longtemps, les finances du royaume étaient une proie disputée à l'envi par les traitants et par la cour. Les revenus publics se montaient à trente-huit millions; mais à peine une moitié de cette somme entrait dans les caisses de l'État ; et mille prodigalités l'en faisaient sortir. L'Hôpital veilla sévèrement à la perception et à l'emploi des deniers; souvent il ajourna, il refusa le [lavement des ordonnances de faveur.
Cette conduite, qui n'était avantageuse qu'à l'État, souleva contre L'Hôpital beaucoup d'ennemis personnels ; et odieux à la Cour, il s'attirait en même temps la haine du parlement par une démarche peut-être imprudente, où l'engagea son ardeur pour réformer les abus de la justice. Il s'agissait de supprimer le droit d'épiées, impôt établi sur les procès, au profit des juges, sorte de salaire que les magistrats se disputaient souvent avec une honteuse avidité.
L'Hôpital, pendant qu'il siégeait au parlement, avait gémi sur ce scandale. Il saisit avec empressement l'occasion de le faire disparaître; mais les conseillers de Henri II mêlèrent à cette utile réforme un calcul pour asservir la magistrature. Us divisèrent le parlement de Paris en deux sections, qui devaient se succéder l'une à
l'àiltrê, pendant six mois chacune. Ils se flattaient de trouver toujours dans Tune de ces assemblées la docilité qui manquerait à l'autre, et d'anéantir ainsi le droit de remontrances, faible débris, ou plutôt imparfait supplément des antiques libertés du royaume. L'Hôpital put juger dès lors combien il est difficile d'obtenir que le bien soit fait, sans un mélange de mal. Celte réforme, qu'il avait tant désirée , cette abolition d'une taxe honteuse pour la justice, fut enveloppée dans un édit qui mutilait la puissance même du parlement. En même temps, sous prétexte de celte division qui diminuait le nombre des juges, durant chaque semestre, on créa, on vendit des charges nouvelles ; et la corruption ne fit que s'accroître. L'âme vertueuse de L'Hôpital souffrit de voir ainsi le bien perverti, et ses intentions calomniées par l'abus qu'on en avait fait. 11 confia celte douleur à son ancien ami le chancelier Olivier, qui vivait dans la retraite, conservant les honneurs d'un vain titre, mais oublié par la cour.
Ce vertueux magistrat s'occupait, tranquille dans sa terre, du ménage des champs, comme on disait alors, et lisait, à ses heures de loisir, Tacite et Philon le Juif. Sa réponse à L'Hôpital respire tout le calme de cette vie studieuse et solitaire. 11 encourage son ami à se montrer inflexible dans le bien, à défendre toujours les trésors de l'État contre l'intrigue et la cupidité, et à mépriser la calomnie. « En lisant votre lettre, dit-il, je ne puis dire quelle joie douce j'ai ressentie; vous me mettiez sous les yeux mon bonheur d'avoir échappé à cette mer orageuse de la cour, et d'être abordé dans ce port, dans ce Iran-
quille séjour. Ce petit champ , je ne le changerais pas pour tous les trônes d'Orient. Ici, j'apprends à négliger tous les engagements de la terre pour le service du ciel. Ici, je vis tout entier pour le Christ et pour moi. Ici, je méprise de haut le poison de la calomnie et de l'envie. Je ne m'étonne pas que vous-même en soyez menacé. Ce monstre s'attaque surtout aux hommes éminents, et il entretient une guerre perpétuelle avec ceux qui servent fidèlement l'intérêt public. Vous vaincrez toutefois, et sans trop de peine, grâce à votre invariable constance et à votre amour de la justice : c'est l'antidote tout-puissant qui vous préserve; car il n'y a pas de meilleure sauvegarde que l'innocence et la vertu. »
Ces paroles sont belles dans la bouche d'un homme que sa vertu même n'avait pu défendre : et il n'est pas sans intérêt de voir L'Hôpital cherchant à se rassurer contre de puissants ennemis, par le suffrage d'un homme de bien dans l'exil. Austère, économe, gardien minutieux de la règle, il usa plus d'une fois du contrôle qu'exerçait la chambre des comptes , pour diminuer ou refuser les gages modiques des conseillers au parlement qui manquaient d'assiduité ; et il porta dès lors dans le gouvernement ce soin et quelquefois cette tyrannie des détails, que l'on retrouve plus tard dans les ordonnances et les édits dont il était l'auteur.
L'Hôpital était désintéressé pour lui-même, comme il était sévère pour les autres. Voulant marier sa fille, il n'eut d'autre dot à lui donner que sa charge de conseiller au parlement, qui valait huit mille francs, et qu'il fit passer à son gendre.
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Les registres du parlement conservent les plaintes qui furent faites à ce sujet par les ennemis de L'Hôpital. On contesta cette transmission déguisée sous la forme d'une vente, suivant l'usage; et L'Hôpital fut accusé d'une prétendue fraude, qui n'attestait que son désintéressement et sa noble pauvreté. Le roi Henri II méprisa de telles calomnies; et ses bienfaits donnèrent enfin ta L'Hôpital ce qu'il avait longtemps souhaité, une maison des champs, petite comme celle d'Horace, mais dans un pays moins riant que Tibur :
« Hoc erat in votis, modus agri non ita magnus. »
C'était dans les plaines fertiles et monotones delà Beauce. Le lieu s'appelait Vignay, près d'Étampes. Il n'y avait ni ruisseau, ni fontaine. Mais dans cette retraite, L'Hôpital allait chercher le repos , les doux loisirs de l'étude , et se plaisait à rassembler quelques-uns de ses illustres ou savants amis. Il a fait lui-môme une description de ce séjour, dans une épître qu'il adressait à ses hôtes : « Chers amis1, leur dit-il dans l'idiome , et quelquefois avec le
1 « Sed vos, ô dulces socii, quo munere donem? Kam neque delicias, neque luxum quœritis urbis, Expleti et saturi his mento tenus ; et niea non sunt Tarn bona praediola, ut bene lautos pascere possint. Angusti et tenues, domini non divitis agri Sufficere hospitibus poterunt vulgaria parcis, Lactentes vitulos, agnum porcumve bimestrem, Poma, nuces, manibusque uxoris consita nostra? Vina, fabas, et pisa, napos ; at caetera nobis Suppeditat nitidus \icinae vallis arator.
tour gracieux d'Horace : quels présents puis-je vous offrir? vous ne cherchez ni les délices, ni la pompe de la ville; vous en êtes las et rassasiés; et mon humble domaine n'est pas assez fertile pour nourrir des hôtes délicats. Mais ce petit champ d'un maître qui n'est pas riche peut offrir des choses simples à des convives sobres, un agneau, un porc de deux mois, des fruits, des noix , du vin d'un coteau que ma femme a planté , etc. Le riche fermier de la vallée voisine, et le marché célèbre de la montueuse ville de Meysse nous fournira le reste. La maison est assez grande, pour contenir le maître et trois amis, ou même quatre à la fois. Les bâtiments conviennent à la terre, et la terre aux bâtiments. Le service de la table ne sera pas trop rustique. Ma femme, en venant, a apporté de la ville une salière d'argent, qu'elle n'ou-
Saxosœque forum mercatu nobile Messa&.
Est domus ampla satis dominum quse possit, et illi Très capere adjunctos comités, vel quatuor unâ. Nec fundus villain, nec fundum villa requirit. Cultus erit mensce non rusticus; urbe salinum Argento factum veniens hue extulit uxor, Et secum referet; sunt et mantilia filo Pertenui, mundis sunt lintea stragula lectis. Proxima, quae mox ordinibus distincta videtis Nuncloca, directisque et solem arcentibus ulmis, Sub domino vetere , et segetes et culta fuêre. Mutavit veniens ea conjux et uemus auxit Conjunctum, multam domino quod porrigit umbram. Hue prima fero luce pedes; hic carmina condo, Aut aliquid Flacci relego , doctive Maronis , Nugarumve aliquid commentor, et ambulo solus, Instructis epulis, cœnatum dum vocet uxor. »
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bliera pas au retour. 11 y a des serviettes d'une toile fine; et les lits sont couverts de tissus de lin. Le lieu prochain, où s'élèvent de longues allées d'ormes qui défendent du soleil, était, sous l'ancien maître, un champ de blé. Ma femme changea tout, en arrivant; et elle augmenta le bois voisin qui me donne une ombre épaisse. C'est là que je porte mes pas, au point du jour. J'y fais des vers, ou je relis quelque chose d'Horace ou de Virgile, ou je médite quelque bagatelle, et me promène seul jusqu'à l'heure que ma femme m'appelle pour le souper. »
Les amis de L'Hôpital sont faciles à nommer, faciles à reconnaître. C'étaient les hommes les plus savants et surtout les plus vertueux d'un siècle où la licence et la férocité commune des mœurs faisaient briller d'un plus vif éclat quelques âmes choisies ; c'étaient quelques magistrats du parlement, fidèles soutiens des libertés du royaume; quelques hommes d'État qui n'avaient pas la corruption de la cour, et la servaient sans l'aimer; quelques savants d'un esprit libre et généreux.
Dans ce nombre, il faut placer au premier rang Paul de Foix, sorti de l'illustre maison des comtes de Foix, mais n'aspirant qu'à la gloire des lettres et de la vertu, possédant au même degré l'art des négociations , la science des lois et la philosophie d'Àristote , membre ecclésiastique du parlement , et protecteur des accusés pour cause d'hérésie. Paul de Foix, dans la suite, devint archevêque de Toulouse et ambassadeur de France à la cour de Rome. Ami du jeune de Thou, comme il l'avait été de L'Hôpital, il garda toujours les principes de tolé-
rancc religieuse dont ces deux grands hommes furent les soutiens et les modèles.
Près de L'Hôpital se réunissaient encore Arnaud du Ferrier, défenseur constant des libres coutumes de l'É* glise gallicane, contre les prétentions de la Cour romaine, homme d'un savoir presque universel et d'une sagacité qui s'appliquait aux affaires, comme à l'érudition; Dumcsnil, sorti du barreau pour entrer dans la charge encore nouvelle d'avocat du roi , mais y portant la liberté de ses maximes et de son langage ; Jacques du Faur, ami de L'Hôpital dès l'enfance, esprit ferme et doux, qui dans le parlement défendit toujours les droits de la justice et de la liberté religieuse; Christophe de Thou, père de l'historien, homme intègre, qui fut cependant coupable d'une grande faiblesse, et dont la faute ne fait qu'attester l'horreur des temps, où même de semblables caractères ne pouvaient rester purs; du Fai, Scévole, qui joignaient à la science du droit tous les trésors de l'érudition et l'élégance du goût, si rare de leur temps; Claude d'Espence, théologien célèbre, qui, dans sa jeunesse, avait été précepteur de Charles de Lorraine, et qui , plus tard , refusa d'être cardinal , ne voulant partager ni les passions ni la haute fortune de son ancien disciple ; Joachim du Bellay, homme savant et poète ingénieux, qu'on peut lire encore; enfin, Adrien Turnèbe, qui montra du génie dans l'érudition , et fut vanté par Montaigne comme l'homme de son temps qui savait le plus et qui savait le mieux.
Le sage qui n'enviait pas d'autre bonheur que la société de quelques amis semblables et le loisir des champs
et de l'étude, n'était pas fait pour vivre, au milieu des intrigues et des passions de la cour, dans le temps où elles furent le plus insidieuses et le plus violentes; mais L'Hôpital, par sa grande réputation de vertu et par la prudence de ses avis, présentait un secours que les ambitieux mêmes désiraient se ménager.
Henri II avait également partagé sa faveur entre la maison de Montmorency et la maison de Lorraine; et dès lors il les avait maintenues toutes deux dans une égale dépendance; et, sans être un grand ni sage prince, il avait du moins régné par lui-même. Sa mort fit monter sur le trône un jeune prince de seize ans, soumis tout entier à la domination du cardinal de Lorraine et du duc de Guise, dont il avait épousé la nièce, l'infortunée Marie Stuart. L'Hôpital avait célébré les noces de François Iï dans des vers latins, fort goûtés de Marie Stuart , aussi savante que belle. L'avènement de François II au trône, la solennité de son sacre inspirèrent de nouveau la muse du grave magistrat. Il retraça les devoirs du trône dans un poëme que l'on fit apprendre par cœur au jeune roi. Cet ouvrage n'est pas remarquable par le talent ; la diction en est souvent diffuse et négligée; mais on y sent cette chaleur d'un cœur honnête qui s'anime par la pensée du devoir et du bien public. « Pourquoi , dit le poète, nous appelons-nous disciples du Christ, si rien dans nos mœurs ne retrace son image? Que le roi soit pieux envers la patrie , qu'il veille au salut des citoyens, et leur porte un amour de père! qu'il soit lent à punir, et cependant ferme vengeur dos crimes mani-
festes ; qu'il n'abolisse pas les sentences des tribunaux ; qu'il ne brise pas les liens sacrés de la loi! Soit qu'il ait à choisir un magistrat ou un pontife, qu'il cherche longtemps en lui-même quel citoyen est digne d'un tel honneur; qu'il ne cède pas à la prière, à la séduction , aux courses empressées, mais que, suivant l'usage antique, il affiche publiquement le nom du pontife et du juge, et qu'il écoute l'opinion et les discours de tout le monde! » Le sévère moraliste signalait ensuite les divers écueils de la cour, le luxe, les vaines prodigalités, les hypocrites, les délateurs.
A la vérité, ce poëme renferme plusieurs vers en l'honneur des Guise; Catherine de Médicis y reçoit cet éloge singulier d'être la plus douce des femmes; mais son âme n'avait pas encore été dévoilée par l'exercice du pouvoir. Les guerres étrangères étaient terminées. La duchesse de Berry était donnée en mariage au prince Emmanuel, duc de Savoie, et l'un des plus grands généraux de Charles- Quint. Elisabeth, fille de Médicis, épousait Philippe II; et ce double mariage semblait promettre à la France une longue paix. L'âme d'un citoyen vertueux pouvait se livrer à l'espérance du bonheur public; et le duc de Guise paraissait assez grand par sa gloire pour ne pas être tenté d'une ambition coupable.
Le cardinal de Lorraine a été l'objet d'invectives si violentes et de louanges si outrées , que l'on a quelque peine à découvrir la vérité sur son compte. Les protestants en ont fait un monstre; les catholiques zélés lui ont attribué toutes les vertus d'un défenseur de la foi; mais, comme l'a dit un vieux auteur, il y avait déjà long-
temps qu'on ne voyait plus de saints de si bonne maison. Les deux oncles du roi, comme ils s'appelèrent alors, voulant s'étaver du secours de quelques gens de bien , rappelèrent Olivier de l'exil, lui rendirent les sceaux, et firent entrer L'Hôpital au Conseil privé. L'Hôpital estimait le savoir et l'éloquence du cardinal de Lorraine ; et il avait vu dans le duc de Guise un des plus illustres défenseurs de l'État durant les guerres de Henri II contre Charles-Quint. Sa vertu ne se défiait pas de leur ambition, Une circonstance particulière l'éloigna d'ailleurs, dès le commencement du nouveau règne. Chancelier de Marguerite de Valois, il fut obligé de conduire cette princesse en Savoie, dont elle devenait souveraine. Il partit avec elle pour Nice, laissant derrière lui des orages qu'il prévoyait.
C'était la suite inévitable de ce grand procès de la réforme , soulevé dans le royaume, depuis plus de trente ans, et qui menaçait d'aboutir bientôt à une guerre civile. L'Hôpital avait vu le progrès de la secte nouvelle et l'impuissance des supplices contre la conviction. Les commencements de la réforme en France avaient été faibles et violemment réprimés. Un cardeur de laine et un ouvrier en drap , qui les premiers avaient répété quelques paroles de Luther, étaient morts par le supplice du feu. La même barbarie s'était souvent renouvelée; et François Ier, auxiliaire constant des princes luthériens d'Allemagne, avait impitoyablement poursuivi dans un grand nombre de ses sujets cette même réforme qu'il ménageait au dehors, et qu'il honorait de sa faveur dans quelques savants de sa cour. Voulant se concilier l'appui
de Rome contre Charles-Quint, il avait donné le sang de ses sujets dissidents, pour expiation de ses alliances hérétiques.
Cependant, comme il arrive toujours, la secte nouvelle fut propagée par les supplices. Un homme fait pour affermir et pour régler les innovations de Luther, parce qu'avec un génie moins impétueux il avait autant de fermeté, plus d'art et de méthode, Calvin s'éleva dans une ville de France ; forcé de s'expatrier, il n'en fut pas moins puissant sur son pays. Invisihle apôtre de la réforme dans la France, ses écrits nombreux s'y répandaient chaque jour; et son audace était accrue par l'éloignement. Devenu le dictateur religieux et politique d'une ville libre, mais française par la langue et les mœurs, il dogmatisa du milieu de Genève pour tous ses partisans disséminés dans le royaume. Il eut, comme le pontife même de Rome, son territoire neutre et son asile inviolable; car la France avait intérêt à ne pas laisser envahir Genève par la Savoie; et François Ier protégea de ses armes le foyer de la réforme , qu'il croyait éteindre sous l'effusion du sang dans ses propres États.
Le règne de Henri II ne changea rien à cette politique contradictoire et barbare. Ce prince rendit de nouveaux édits de mort contre les hérétiques; et les exécutions par la potence et par le feu se multiplièrent sur tous les points du royaume.
Aussi la réforme, attisée par le fer des bourreaux, gagna-t-elle chaque jour davantage dans le peuple, la noblesse, et jusque dans la magistrature chargée d'appliquer les cruels édits. Parmi les hommes les plus atta-
chés à la foi catholique, on sentit enfin le scrupule de tant de sang inutilement versé. A une de ces séances dites de Mercuriales, où les magistrats exerçaient une sorte de contrôle sur eux-mêmes, un ami de L'Hôpital, Arnaud du Ferrier, président des enquêtes, avait demandé s'il ne faudrait pas supplier le roi de suspendre l'exécution des édits jusqu'à la décision du prochain Concile et arrêter, en attendant, l'effusion du sang. Paul de Foix, et quelques autres conseillers, avaient soutenu la même opinion; mais le premier président, homme servile et violent, élevé par la protection de la duchesse de Valentinois, dénonça promptement à Henri II ce qu'il appelait l'hérésie du parlement. Malgré les généreuses remontrances du président Christophe de Thon, qui, mandé dans le cabinet du roi, avait justifié la liberté de ses collègues, Henri II était venu en grande pompe assister à une nouvelle séance de mercuriales, afin de surprendre ou d'intimider les opinions.
Plusieurs membres du parlement, soutenus par cette austérité de principes, et cette ferme conscience qui faisait la gloire de leur ordre , prirent la parole pour défendre les avis exprimés dans la dernière assemblée. Quelques-uns laissèrent trop paraître cette âpreté de zèle qu'inspire l'esprit de secte. Louis du Faur, par une de ces allusions bibliques communes aux prédicateurs de la réforme, ne craignit pas de rappeler les mots du prophète Élie au roi Achab : « Qui ètes-vous, vous qui troublez Israël? »
Anne du Bourg, homme estimé pour sa grande intégrité, ne parla pas avec moins de force, disant que les
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adultères, les parjures, les passions criminelles étaient impunis, tandis qu'on épuisait la cruauté des supplices contre des hommes qui ne s'étaient rendus coupables d'aucun crime, n'étaient entrés dans aucune sédition , et n'avaient nommé le prince que dans leurs prières. Le président de Harlay et le président Séguier se bornèrent à justifier le parlement, et à déclarer qu'il continuerait de remplir ses devoirs.
Christophe de Thou se plaignit qu'on eût violé le secret des délibérations précédentes, et mis en cause les avis du parlement. Mais le premier président s'éleva violemment contre les sectaires, et cita, comme des exemples à suivre, la punition des Albigeois par Philippe Auguste, et le massacre des Vaudois.
Alors le roi s'étant fait remettre le registre où l'on inscrivait les avis de la cour, dit que maintenant il savait par lui-même qu'il y avait dans le parlement des hommes rebelles à l'autorité du pape et à la sienne ; que cette faute était celle du petit nombre, mais que déshonorante pour l'ordre entier, elle serait punie dans ses auteurs. En même temps il fit saisir par Mongommery, capitaine des gardes, Louis du Faur et Anne du Bourg. Paul de Foix et deux autres membres du parlement furent arrêtés dans leur maison ; Arnaud du Ferrier fut caché par ses amis.
Cette odieuse violation des privilèges du parlement consterna les plus sages esprits, et fit craindre à tous les partisans de la réforme un surcroît de violence et de rigueur. Peu de jours après, lorsque le roi, courant une lance dans un tournois, fut par hasard mortellement
blessé de la main de Mongommei y, beaucoup de sectaires ardents virent dans cette rencontre un coup du ciel. Le supplice de l'infortuné du Bourg, qui jugé par une commission, périt par la corde et le l'eu, acheva d'irriter les âmes; et bientôt les ambitions des grands de la cour vinrent se mêler à ces ferments de discorde et de haine, que nourissait la faiblesse d'un nouveau règne et d'une minorité.
Deux princes de la branche des Bourbons, toujours suspecte à la cour depuis la rébellion du fameux connétable, le roi de Navarre et le prince de Condé, se montrèrent ouvertement favorables aux réformés. Jaloux de la puissance des Guises, qui leur enlevaient le gouvernement de l'État, ils cherchèrent des appuis parmi les mécontents et les persécutés. Ainsi les fêtes de la cour pour le mariage d'Elisabeth, les funérailles de Henri II, et le sacre de son jeune successeur étaient à peine achevés, qu'une conspiration vint" éclater aux portes du palais, et remplir la France de troubles et de supplices.
On sait quelle fut la conspiration d'Amboise. Le motif était surtout la haine du prince de Condé contre les Guises; le prétexte, l'intérêt public; le moyen, les misères et l'oppression d'une foule de protestants. Un gentilhomme aventurier, La Renaudie, s'offrit pour chef visible du complot, qui fut préparé presque ouvertement. Quelques docteuis de la réforme donnèrent par écrit leur consultation, sur la légitimité d'une entreprise qui se bornerait à l'enlèvement des princes lorrains. Beaucoup de protestants, exposés chaque jour à des insultes publiques, poursuivis, menacés, s'engagèrent dans la
conspiration par vengeance et par désespoir ; beaucoup de calholiques s'y jetèrent par ambition, par amour de la nouveauté, et par la turbulence naturelle aux mœurs du temps.
Cependant le cardinal de Lorraine, après avoir sacré dans la cathédrale de Pieims le nouveau roi, s'était occupé de le rendre inaccessible à ses sujets. Dans la première joie d'un nouveau règne, au moment où un grand nombre de braves gentilshommes accouraient à Fontainebleau, pour se faire connaître du jeune roi, ou pour solliciter quelques faveurs, ce ministre avait fait dresser une potence aux portes du château, et l'on avait, par son ordre, publié dans la ville un édit qui enjoignait à tous les solliciteurs de se retirer dans la journée, sous peine d'être pendus.
A ces actes injurieux pour toute la France se mêlaient des rigueurs plus cruelles contre les réformés. On établit dans chaque parlement une chambre chargée particulièrement de les punir, et qui prit le nom de chambre ardente. Personne dans le conseil du roi n'arrêtait ces cruautés, atroces et inutiles en tout temps, mais que le * grand nombre des protestants rendait alors insensées. Le chancelier Olivier, affaibli par l'âge, désaccoutumé des affaires et de la cour, ne voyant près de lui personne pour le soutenir et pour l'entendre, ne pouvait résister à la hauteur du duc de Guise, et à la vivacité plus impétueuse du cardinal de Lorraine. Ce fut alors qu'on apprit les desseins et la marche des conjurés. Le duc de Guise, une fois attaqué, grandit encore à tous les yeux par sa fermeté, par son audace, par ses artifices pour enve-
lopper le roi dans tous les périls de la maison de Lorraine. Le jeune roi disait auparavant quelquefois aux Guises : « Qu'ai-je donc fait a mon peuple ? Je veux entendre ses doléances et y faire droit. J'entends dire que c'est à vous qu'ils en veulent. » Mais, lorsque réfugie dans le château d'Amboise, où l'avait conduit le duc de Guise, il eut appris la tentative des rebelles, alors il se livra sans réserve à son ambitieux défenseur, et crut se sauver en lui donnant le titre de lieutenant général du royaume.
Armé d'un si grand pouvoir, le duc de Guise multiplia les supplices avec une impitoyable rigueur. Le chancelier Olivier souscrivit en gémissant, et bientôt ses remords punirent sa faiblesse. La honte d'avoir cédé, la douleur de ne pouvoir résister le conduisirent promptement au tombeau. On raconte que, dans ses derniers jours, visité sur son lit de mort par le cardinal de Lorraine, il détourna la tête, en se plaignant de voir l'homme qui le damnait peut-être. Cette mort privait la France d'un magistrat longtemps vertueux, et dont la gloire serait irréprochable, s'il n'eût pas repris le pouvoir. La reine Médicis, qui commençait à s'effrayer de la puissance des Guises, voulut donner pour successeur à Olivier quelque homme d'une grande intégrité, qui fût fidèle, avant tout, au roi, et qui ne servît pas l'ambition des grands. La duchesse de Montpensier lui conseilla de choisir L'Hôpital. Le cardinal de Lorraine avait d'abord destiné cette place à Morvilliers, évêque d'Orléans, homme de bien, mais faible et docile à la puissance des Guises. Morvilliers s'effraya de la difficulté des temps, et refusa. Le cardinal de Lor~
raine vit sans inquiétude le choix de L'Hôpital. Il le connaissait depuis longtemps, et croyait pouvoir compter sur sa déférence. Les deux princes consentirent à son élévation, et parurent même l'avoir désirée. Mais la reine eut soin de faire connaître au nouveau chancelier qu'elle seule l'avait choisi. L'Hôpital, en revenant de la cour de Savoie, fut donc revêtu de la dignité de chancelier, d'autant plus imposante alors qu'elle était inamovible, et que le titre de cette charge ne se perdait pas, même par la disgrâce et par l'exil. Pendant la retraite d'Olivier, un protégé des Guises, le cardinal Bertrandi, l'avait exercée sous le titre de vice- chancelier, qu'il conservait encore. L'Hôpital exigea la suppression de cette seconde dignité.
Ainsi, vers le commencement de l'année 1560, L'Hôpital prit enfin une part décisive dans le gouvernement du royaume ; et on vit ce que pouvait tenter un grand homme de bien contre la fatalité des temps et les passions aveugles des partis. L'Hôpital avait, sur la liberté de conscience, les opinions que ses amis Paul de Foix et Arnaud du Feirier avaient fait entendre au parlement. Comme eux, il s'indignait d'une persécution réprouvée par l'Évangile, et tout cà la fois odieuse et impuissante.
Mais un autre sentiment n'était pas moins fortement gravé dans son âme; c'était l'amour des antiques institutions du royaume, et l'horreur des troubles civils. Ainsi partagé entre le désir d'assurer la vie et la liberté des protestants, et la volonté de maintenir le trône et les lois, il arrivait à la puissance au milieu de tous les périls, augmentés par les scrupules mêmes de sa vertu. Ceux
qu'il avait vus avec douleur si longtemps opprimés par les lois barbares, il les trouvait sortant d'une sédition, prêts à reprendre les armes, et plus ulcérés qu'abattus par de récents supplices. Cette cour, à laquelle il aurait voulu inspirer des maximes de douceur et de paix, il la trouvait irritée parla terreur du péril qu'elle avait couru, et croyant avoir besoin désormais de supplices pour sa sûreté plus encore que pour sa vengeance. Homme de loi, jeté sans appui parmi des guerriers violents, des prêtres ambitieux, des courtisans avides, des femmes mobiles et passionnées, il ne pouvait avoir ni protection ni parti; et cependant, telle était la fermeté de son âme que, dès le premier jour de son élévation, il médita, il prépara l'établissement de la liberté religieuse, sans qu'aucun mécompte, aucun péril lui fit jamais abandonner cette entreprise.
A son entrée dans le ministère, les dernières poursuites contre les complices de la conspiration d'Amboise duraient encore; et le prince de Coudé lui-même, retenu à la cour, tandis que les hommes engagés sur sa foi périssaient dans les tourments, était dénoncé chaque jour parleurs révélations et leurs plaintes. Le chancelier persuada à Médicis, que son intérêt ne lui permettait pas d'abandonner à la vengeance des Guises une si grande victime.
Le cardinal de Lorraine n'osa pas, ou peut-être ne voulut pas insister sur le procès du prince. D'autres soins l'occupaient; il méditait depuis longtemps d'introduire Y Inquisition en France, pour soumettre la réforme. Il proposa dans le conseil l'établissement de ce tribunal,
comme le seul moyen d'abattre une secte qui, depuis trente années, n'avait fait que s'accroître, à travers les alternatives de rigueur et d'indulgence. L'Hôpital sentit combien cette juridiction sanginaire serait funeste à I& France; et il combattit le projet du cardinal de Lorraine, en proposant d'attribuer aux évêques eux-mêmes la connaissance des accusations d'hérésie. Il comprit, et l'événement justifia sa prévoyance, que nul évêque ne pourrait ensanglanter son diocèse par les supplices de ceux qu'il prétendait convertir ; et qu'ainsi la religion catholique serait moins accusée, et la persécution moins rigoureuse.
Tel fut l'objet de l'édit de Romorantin. Toutefois, la sagesse de L'Hôpital n'excita d'abord que les murmures du pailement. Le chancelier, en présentant l'édit pour être enregistré, peignit avec force les maux de la France; et ses paroles annonçaient assez la sage tolérance où il voulait amener les esprits : « Tous les ordres sont corrompus, dit-il dans un fragment de ce discours; le peuple est mal instruit ; on ne lui parle que de dîmes et d'offrandes, rien des bonnes mœurs ; chacun veut voir sa religion approuvée, celle des autres persécutée : voilà la piété. » Ailleurs il rappelait que « les opinions se muent non par violences , mais par prières et par raison. » Dans cet édit, qui donnait aux évêques un si grand pouvoir, L'Hôpital avait inséré une disposition qui leur enjoignait de résider dans leur diocèse, sous peine de saisie de leurs biens temporels. Sachant bien que la licence et les désordres du clergé avaient préparé les premiers troubles, il voulait combattre le schisme par la réforme des mœurs.
Le parlement , zélé pour ses privilèges, ne reçut l'édit de Romorantin qu'après des lettres de jussion; mais le chancelier avait formé le projet de substituer au contrôle impuissant et souvent partial, que réclamait le parlement, une convocation des États généraux. Le cardinal de Lorraine et son frère frémirent à cette idée , qui menaçait leur pouvoir. L'Hôpital se réduisit à demander une réunion des grands du royaume; elle fut convoquée à Fontainebleau.
Cette assemblée mettait pour la première fois aux prises, dans une discussion solennelle, des hommes qui devaient bientôt se rencontrer dans la guerre civile. A côté des princes lorrains et du connétable de Montmorency paraissait l'amiral de Coligny , longtemps ami du duc de Guise, et compagnon de ses exploits, mais devenu l'appui des protestants persécutés. Là se trouvaient Montluc, évêque de Valence, si favorable aux réformés, dont son frère fut le plus cruel ennemi ; et l'archevêque de Vienne, que sa religieuse tolérance fit accuser d'apostasie.
Le jeune roi, près duquel la belle Marie Stuarl était assise, prit la parole pour indiquer le motif de cette réunion, et pour demander des avis libres et sincères; puis il annonça que son chancelier et ses oncles, le cardinal de Lorraine et le duc de Guise, allaient rendre compte de l'état du royaume. L'Hôpital ne dissimula point la grandeur du mal, L'inquiétude et le mécontentement des esprits. Le duc de Guise parla sur l'armée, le cardinal de Lorraine sur les finances.
Alors Coligny , s'avançant vers le roi , met un genou
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on terre, et présente deux requêtes au nom des protestants de Normandie. L'évêque de Valence et l'archevêque de Vienne parlèrent ensuite avec beaucoup de force contre la persécution; ils rappelèrent l'indulgence de la primitive Église pour les chrétiens qui s'égaraient. Ils se plaignirent des lenteurs de la cour de Rome à convoquer un concile général, qui pût donner la paix à la chrétienté; et, après avoir déploré les malheurs du schisme et les scandales trop fréquents de l'ordre ecclésiastique, ils s'accordèrent à demander, comme unique remède, la réunion des états généraux et celle d'un Synode national. Coligny, prenant de nouveau la parole, plaida la cause.de ses frères d'un ton véhément et persuasif; il blâma les précautions que l'on prenait, pour entourer le roi d'une garde étrangère et nombreuse; il pressa le jeune monarque de se confier à l'amour de ses peuples, et de réunir les états généraux. Cette demande semblait attaquer le pouvoir même des Guises. Ils se hâtèrent de lier leur défense aux intérêts de la religion. Le duc de Guise repoussa le projet de réunir un Synode religieux, en déclarant que nul pouvoir au monde ne changerait sa foi. Le cardinal accusa les huguenots de méditer la révolte, sous le nom de liberté de conscience; et il pro« testa contre toute réunion d'un Synode national, qui ne lui paraissait, dans la situation de l'Église et de l'État, qu'une menace pour la cour de Rome et un danger pour la foi. Du reste , les deux princes parurent également consentir à la convocation des États, si le roi la jugeait utile.
Telle fut l'assemblée de Fontainebleau, premier essai
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de ces réunions si fréquentes , où le chancelier cherchait un appui contre la tyrannie des partis et la capricieuse instabilité de la reine. L'Hôpital se hâta de publier un édit qui fixait au 10 décembre l'assemblée des États généraux ; et il fit en même temps ordonner la suspension de toute poursuite pour crime d'hérésie. C'était le but auquel il voulait arriver par ses projets de Synode et de Concile national. 11 le fit connaître au parlement de Paris; et il vint lui-même prescrire à ce corps de recevoir un magistrat , qui en avait été exclu pour cause d'hérésie. Ainsi , les rigoureux édits et les persécutions qui avaient pesé sur la réforme, depuis tant d'années, cessèrent tout à coup ; et le chancelier entrevit un moment cette paix religieuse, qu'il voulait affermir par des lois durables.
Mais les passions des partis détruisirent bientôt ce noble ouvrage. Tandis que le parlement de Paris protestait avec amertume contre une tolérance inusitée, les réformés se souleVèrent dans quelques provinces de France, et se saisirent de plusieurs villes du Midi. Ainsi, cette assemblée des États, où le chancelier avait placé son espérance, fut réunie sous les auspices de guerre et de vengeance qui faisaient dominer les Guises. Le roi de Navarre et le prince de Condé sont soupçonnés d'avoir excité cette nouvelle conspiration; et le roi leur ordonne de se rendre près de lui dans Orléans, où s'assemblaient les États généraux. Innocents ou téméraires, les deux princes arrivent dans cette cour, qui n'était pas encore souillée de perfidies sanglantes. Dès l'abord, le prince de Condé est arrêté; et le président Christophe de Thou est appelé, avec quelques autres commissaires, pour
instruire son procès. Vainement le prince réclama le privilège de sa naissance et le droit de n'être jugé que par les pairs assemblés en parlement. La crainte avait de nouveau rendu les Guises maîtres de la faible volonté de François II ; et leurs mains dirigeaient cette inique procédure.
Toutefois, pour frapper plus sûrement un prince du sang royal , ils voulurent rendre la cour entière complice, en lui faisant signer la sentence. L'Hôpital refusa de souscrire, et son exemple, imité par deux hommes de bien , troubla les Guises , et les fit un moment hésiter. Tout semblait prêt pour une crise fatale. La ville d'Orléans était pleine de gens de guerre, qu'avait assemblés le duc de Guise, et qui juraient sur son nom d'exterminer les hérétiques. Les députés des États arrivaient de toutes parts, animés d'un zèle ardent pour la foi catholique, et s'indignant de l'audace de ces prétendus réformateurs si longtemps opprimés. Le palais n'était pas moins agité. Le jeune roi , dévoré de langueur, ne retrouvait de force que pour s'irrifer, à la voix des Guises, contre le prince de Condé, et le roi de Navarre accusé de vouloir lui ravir un sceptre qui tombait de sa main mourante. On dit que cette faible main fut presque dirigée par le cardinal de Lorraine sur la poitrine du roi de Navarre, appelé dans le cabinet de François II , sans autres témoins que les meurtriers, qui devaient aider les coups mal affermis du jeune roi. On dit que le jeune prince recula devant cette affreuse leçon, et que le roi de Navarre fut sauvé par ce remords.
Cependant, le jeune monarque, instrument infortuné
de l'ambition des Guises, s'affaiblissait, au milieu de ces crises trop fortes pour sa frêle existence. Il va mourir; et le duc de Guise ose encore proposer à Médicis d'achever son ouvrage, et de frapper les deux princes qu'il avait inutilement livrés à la sentence des juges et au poignard du roi. La reine hésitait devant les craintes diverses qui troublaient son âme, redoutant les princes qu'elle a persécutés, les Guises dont elle a connu déjà l'impérieux appui, les catholiques qui la soupçonnent, les protestants qui la méprisent.
Dans le tourment de cette incertitude, où le remords n'entrait pas, elle fondait en larmes, au milieu de ses tilles d'honneur. Enfin, elle se résolut à faire appeler le chancelier de L'Hôpital, et lui montra toutes ses pensées. L'Hôpital, effrayé des doutes de la reine, s'efforce de relever au moins par l'ambition cette âme faible et cruelle ; il fait briller à ses yeux la régence qui lui est réservée; il intéresse son orgueil, sa sûreté, son pouvoir à ne point sacrifier des princes qui la protégeront ellemême contre les Guises; il lui montre comment elle doit régner pour son second fils encore enfant, sans faire dépendre sa couronne de l'ambition des grands; en même temps il l'engage à se rapprocher du roi de Navarre, moins zélé pour les protestants que le prince de Coudé, plus faible, plus facile, et qui n'envahira pas, comme les Guises, le pouvoir du roi qu'elle doit conserver inviolable à l'abri des factions et des ambitieux.
Médicis, dans son effroi, se livra tout entière à de si sages conseils; et cette même nuit, tandis que François II expirait, elle reçut en secret, dans son appaitement, le
roi de Navarre, qui venait lui promettre de seconder ses desseins et de servir fidèlement le nouveau règne.
A ce prix le salut du prince de Condé fut assuré, et le crédit de la maison de Lorraine sembla frappé du même coup qui enlevait François II. Mais la reine, satisfaite de s'être ménagé dans le roi de Navarre un allié docile, n'osa pas repousser tout à fait le dangereux appui des Guises. L'Hôpital voulait la faire régner pour elle-même et pour la France, avec le secours des États généraux. Son impartialité était celle de la justice, qui ne veut dépendre d'aucun parti, d'aucune ambition; l'impartialité de Médicis était celle de la ruse, qui veut à la fois caresser et tromper tout le monde. Elle ne pouvait comprendre, et surtout elle ne pouvait suivre longtemps la politique généreuse du chancelier ; et à peine avait-elle reçu les serments du roi de Navarre, qu'elle concertait de nouveaux plans avec le cardinal de Lorraine.
Déjà même, par ses avis, elle projetait d'éloigner la réunion des États. On avait répandu parmi les députés eux-mêmes l'opinion que la mort du roi annulait leur élection. L'Hôpital, rappelant le principe que le roi ne meurt pas , que son autorité ne change ni ne s'arrête fit décider que les États une fois nommés appartenaient à la France; et il se hâta d'ouvrir cette assemblée par un discours plein de force et de simplicité, où se montraient toutes les espérances qu'il avait conçues par la réunion du roi de Navarre aux intérêts de la couronne; en même temps il y déclarait l'assemblée des États une institution essentielle à la monarchie.
Après avoir rappelé l'antiquité de cet usage, inter-
rompu depuis quatre-vingts ans, il combat en peu de mots l'opinion de ceux qui ne croyaient pas utile et profitable aux rois de consulter ainsi leurs sujets : « 11 n'est, dit-il, acte tant digne d'un roi, et tant propre à lui, que de tenir les États , que de donner audience générale à ses sujets et faire justice à chacun. » Ensuite le chancelier exposa les maux du royaume, les dangers de l'esprit de secte, la nécessité de le combattre par la sagesse et la reforme des mœurs plutôt que par les supplices : « Nous avons fait, dit-il, comme les mauvais capitaines qui vont assaillir le fort de leurs ennemis avec toutes leurs forces, laissant dépourvus et dénués leurs logis; il nous faut maintenant, garnis de vertus et de bonnes mœurs, les assaillir avec les armes de charité, avec prières, persuasions, paroles de Dieu, qui sont propres à tels combats. » Puis il ajoutait: « Otons ces mots diaboliques, noms de partis et de séditions, luthériens, huguenots, papistes; ne changeons le nom de chrétiens. »
Mais, en même temps qu'il recommandait cette indulgence pour les erreurs, il annonçait l'intention de réprimer par les lois et la force tout désordre, toute sédition, toute violence; il terminait en exposant la pénurie des finances du roi : « Jamais père, de quelque état ou condition qu'il fût, disait-il, ne laissa orphelins plus engagés, plus endettés, plus empêchés que notre jeune prince est demeuré, par la mort des rois ses père et frère. »
L'Hôpital, dans son discours, n'avait pas nommé les princes de la maison de Lorraine : le cardinal prétendit avoir le droit de répondre seul au nom des États ; mais chacun des trois ordres voulut avoir son orateur; et on
vit bientôt dans leurs discours la diversité de leurs intérêts. L'orateur du Tiers état, sans être favorable au protestantisme, censura vivement les scandales et la négligence du clergé catholique. L'orateur de la Noblesse, en blâmant les richesses et le luxe de l'Église, demanda pour les protestants la liberté d'avoir des temples. L'orateur du Clergé soutint que l'hérétique était digne de la peine capitale et sujet au glaive du magistrat. En même temps, il plaida le principe de l'exemption de toute charge publique sur les biens temporels de l'Église.
Sans doute, L'Hôpital comprit dès lors qu'il ne pouvait faire sortir de cette assemblée une loi de paix et de tolérance; mais il fit reconnaître par elle le pouvoir de la reine, malgré quelques efforts du roi de Navarre pour obtenir lui-même le titre de régent. Enfin, il s'occupa d'améliorer au moins l'administration du royaume, s'il ne pouvait apaiser les haines des partis ; et il fit de bonnes lois, au milieu même des approches de la guerre civile. Le plus célèbre de ses travaux fut l'ordonnance d'Orléans, qui réglait la puissance des nobles, abolissait les taxes arbitraires, établissait de nouveaux officiers pour veiller à l'observation des lois, et faisait disparaître les nombreux abus de l'ordre judiciaire. Tel fut le résultat de cette assemblée des États, stérile sans doute, si on compare ses actes aux dangers qui menaçaient la France.
Le plus grand de tous était dans l'existence de deux partis nombreux, animés, ayant à leur tête des chefs illustres, et sur leurs étendards ces mots de religion, de liberté, si puissants pour agiter les âmes. Le prince de Condé avait dévoré l'affront d'une rigoureuse captivité,
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d'une procédure inique dans ses formes et d'une menace de mort prolongée, pendant plusieurs mois. Il était sorti de cette épreuve, plus fier et plus irrité; et toute sa vengeance était de s'enfoncer davantage dans le parti des protestants. L'Hôpital , attentif aux mouvements de ce prince, voulut le satisfaire et l'apaiser par une réparation éclatante. Elle fut ainsi réglée : admis au conseil, le prince, après avoir nié la rébellion qu'on lui avait imputée, demanda au chancelier s'il avait quelques preuves à produire ; le chancelier répondit qu'il n'en avait aucune. Le fier duc de Guise plia lui-même jusqu'au point de dire : « Qu'il ne connaissait rien contre l'honneur du prince; qu'il n'avait été l'auteur, ni l'instigateur de sa prison, et ne s'estimerait homme de bien, s'il en avait été cause ; » et le prince de Condé s'assit au conseil, en face de ses ennemis humiliés.
En réunissant ainsi la famille royale, le chancelier semblait avoir assuré le succès de ses vues de tolérance mais le duc de Guise se vengea bientôt, en oubliant sa vieille inimitié contre le connétable de Montmorency, qu'il avait autrefois dépouillé de sa charge et de ses honneurs. Attaché à la foi catholique, le connétable haïssait les nouveaux sectaires ; et son humeur rude ne s'accommodait pas des ménagements d'une sage tolérance. Le duc de Guise échauffa son zèle pour les intérêts de la religion; un ancien favori de Henri II, le maréchal de Saint-André, seigneur considérable par ses richesses et son courage, entra dans ce parti. Les parlements, défenseurs des vieilles lois du royaume, et qui tant de fois avaient décerné des supplices contre les hérétiques, s'ef-
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frayèrent de rétablissement d'une tolérance qui leur semblait séditieuse. Le chancelier fit publier, au nom du roi, un édit, qui ordonnait de mettre en liberté tous les hommes détenus pour soupçon d'hérésie. Le parlement n'en souffrit l'enregistrement qu'après de longs refus; et la loi, décréditée d'avance, fut mal obéie. Partout le royaume était agité de troubles et de violences; souvent des catholiques poursuivaient les protestants jusque dans leurs demeures, sous prétexte de dissiper des assemblées illicites. L'Hôpital fit approuver par la reine un nouvel édit, qui défendait ces violences sous peine de mort , et permettait aux exilés pour cause de religion de rentrer dans le royaume, sous la condition d'y vivre en catholiques. L'agitation était si grande et le mal si pressant , que le chancelier, sans s'arrêter à l'antique forme de l'enregistrement, adressa sur-le-champ cette déclaration royale aux gouverneurs et aux tribunaux des provinces. Ainsi, défenseur des libertés publiques, gardien fidèle des lois, il se trouvait, par le malheur des temps, conduit à les enfreindre. A la vérité , le chancelier de L'Hôpital , d'après les maximes qu'il a souvent professées avec plusieurs grands magistrats, ne croyait pas que le pouvoir de s'opposer aux ordonnances du prince résidât dans le parlement ; mais enfin il avait reconnu souvent à ce corps un droit de remontrance , tradition antique de la monarchie , qu'il semblait en ce moment éluder ou détruire.
Le parlement , blessé de cette infraction à ses privilèges, défendit par un arrêt de publier la déclaration royale ; et il présenta de vives remontrances, où il cen-
surait amèrement les dispositions de cet acte. On peut juger, par un seul mot, quel esprit de violence et d'anarchie dominait alors les corps les plus respectables : le parlement s'indignait qu'on eût défendu à tout catholique de pénétrer dans les maisons particulières, sous prétexte de constater s'il ne s'y tenait pas des assemblées illicites; et il trouvait dans cette défense de droit naturel et de droit civil une protection pour l'hérésie.
Le chancelier brava d'abord ces plaintes, et poursuivit paisiblement l'exécution de la nouvelle ordonnance ; mais la reine, inquiète des murmures du parlement de Paris, voulut tenir une assemblée de cette compagnie, où i^e trouveraient le roi, les grands de l'État et les conseillers de la couronne. L'Hôpital, à qui sa charge donnait le droit d'ouvrir cette assemblée, y soutint avec force que les anciens édits contre les protestants devaient être suspendus jusqu'à la prochaine décision du Concile. Plusieurs membres du parlement , plusieurs courtisans attachés à la fortune des Guises prétendirent au contraire qu'il fallait punir les hérétiques de mort. Enfin, un dernier avis renvoyait la connaissance du crime d'hérésie aux tribunaux ecclésiastiques. Ces opinions diverses furent débattues , pendant plusieurs jours , en présence du roi de Navarre, des cardinaux de Lorraine, de Châtillon, de Guise, de Bourbon, du connétable de Montmorency, de son fils le maréchal.
Le jeune roi et sa mère n'étaient pas présents ; et le chancelier annonça qu'ils ne sortaient pas de peur de la peste; car, dans ce temps de désordre, le fléau des maladies contagieuses se joignait à tous les autres maux.
Ces conférences se-terminèrent enfin par l'ordre d'entériner la dernière ordonnance du roi; et le chancelier demeura le maître, malgré l'incertitude de la reine, la volonté des Guises, et les opiniâtres préjugés du parlement.
Au mois de juillet 1561, parut un édit nouveau qui donnait aux protestants toutes les sûretés , hormis le droit de tenir des assemblées publiques. Le chancelier conservait encore l'espérance de rapprocher les deux cultes. Le cardinal de Lorraine croyait pouvoir terrasser les .plus célèbres docteurs du calvinisme par son érudition et son éloquence; ainsi l'un et l'autre se réunirent pour conseiller à la reine une nouvelle assemblée, où les docteurs des deux communions discuteraient librement.
Dans l'attente de ce débat solennel , la convocation même des États généraux réunis à Saint-Germain parut d'une médiocre importance. L'Hôpital, parlant à cette assemblée, ne dissimula pas que la nouvelle religion se fortifiait chaque jour; mais, fidèle à son principe de justice impartiale, il blâma ceux qui conseilleraient au roi de se mettre tout d'un côté, expression qui doit être entendue dans le sens de l'ordre civil, et de la justice envers tous; car, du reste, L'Hôpital se montrait sincèrement attaché à l'ancienne religion de l'État; mais ce grand homme prévoyait que , si une lois le glaive était tiré, f autorité royale protégée par les uns, et armée contre les autres, périrait dans cette lutte, pour faire place à l'élévation du chef de parti le plus habile ou le plus heureux. Cette assemblée des Étals retentit d'ailleurs des mêmes plaintes, qu'on avait entendues à Orléans sur les scandales du clergé et la nécessité d'une réforme
dans les mœurs. L'ordre ecclésiastique consentit à supporter une partie des charges de l'État; et les évoques se retirèrent, pour se rendre à la conférence religieuse, dont nous avons parlé, et qui prit le nom de colloque de Poissy.
Le roi , alors âgé de douze ans, présida cette assemblée. L'Hôpital y développa d'abord , avec plus de hardiesse, les principes de liberté religieuse et de tolérance, qu'il annonçait depuis tant d'années. Il exhorta les membres des deux Églises à se rappeler ce titre de chrétiens, qui leur était commun; il rappela l'exemple de cet homme simple, qui, sans autre science que Dieu et Jésus-Christ , confondit l'erreur de plusieurs philosophes et dialecticiens du concile de Nicée , leur montrant que Jésus-Christ et ses apôtres n'avaient usé de tels moyens pour réduire le monde. Quand L'Hôpital eut fini de parler, le cardinal de Tournon, s'étantlevé, lui donna de grands éloges , et demanda que le discours , qu'il avait prononcé, fût remis à tous les membres de l'assemblée. L'Hôpital, devinant que cette curiosité avait pour objet de trouver dans ses paroles quelque prétexte au soupçon d'hérésie , refusa cette demande, deux fois renouvelée.
Alors un des ministres protestants, Théodore de Bèze, homme éloquent et passionné, tombe à genoux, et commence une prière à Dieu, qu'il prend à témoin' de la pureté de sa foi et de l'innocence de ses frères persécutés. Ce spectacle émeut l'assemblée ; bientôt les expressions du docteur calviniste offensent les dogmes de la Religion catholique, dans son plus auguste mystère. Le cardinal
de Totirnon, la voix tremblante de colère, interpelle le roi, et déclare : « que les évêques se sont fait violence à eux-mêmes, en consentant à descendre dans cette arène, et à écouter les nouveaux évangélistes : les. ordres du roi l'ont voulu ; il supplie du moins Sa Majesté de ne pas ajouter foi aux paroles qui viennent d'être prononcées, et d'attendre qu'elles soient réfutéfes par les évêques; alors le roi et toute l'assemblée comprendront quelle différence sépare le mensonge et la vérité. Il demande un jour pour répondre; cependant il supplie le roi de suivre dans la religion la trace de ses aïeux. Il termine en disant que, sans le respect pour le monarque, les évêques se seraient levés, au bruit des paroles abominables et sacrilèges qu'ils viennent d'entendre, et n'auraient pas souffert un plus long discours. »
Frappée de cette protestation énergique , la reine elle-même prit la parole, pour déclarer que la réunion présente avait été demandée par les princes et le parlement de Paris ; qu'il ne s'agissait pas de rien changer à la religion, mais d'apaiser les troubles et de rappeler doucement dans la bonne voie ceux qui s'étaient écartés de l'antique piété. Bèze reprit ensuite la parole sur le mystère de l'eucharistie; et tout en confessant que les fidèles participaient dans la communion au corps et au sang de Jésus-Christ, il déclara que le corps même de Jésus-Christ était aussi éloigné du pain et du vin que les plus hauts cieux le sont de la terre. Toute l'assemblée frémit à ces paroles; et on se sépara.
Le ministre protestant écrivit à la reine pour se plaindre de n'avoir pas été compris. On reprit les conférences,
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contre l'avis des plus sages prélats. Le cardinal de Lorraine avait préparé un discours qu'il était jaloux do prononcer, et qui roulait particulièrement sur l'autorité de l'Église. Lainez, général de l'ordre des jésuites, parla violemment contre les docteurs calvinistes, qu'il nomma des singes, des renards et des monstres. Ainsi , les esprits s'enflammaient flans ce débat, où la foi était méconnue , comme la charité.
L'Hôpital pressa la reine de rompre cette assemblée trop nombreuse et trop animée; et on y substitua de chaque côté cinq députés, dont les discussions plus paisibles furent également infructueuses. Cependant le colloque de Poissy était la première assemblée, où les protestants avaient eu le droit de paraître et de s'expliquer impunément. Le chancelier de L'Hôpital, à défaut d'un retour à l'unité religieuse, voulut du moins tirer de ce fait reconnu par tout le monde un principe de tolérance civile et politique ; il espéra que, s'il parvenait enfin à communiquer cet esprit aux parlements du royaume, la liberté de conscience pourrait se concilier avec la paix publique et l'autorité du souverain. Dans cette intention, il obtint de la reine qu'elle réunirait, dans une assemblée solennelle, des membres choisis de tous les parlements du royaume : c'était le triomphe de sa longue persévérance. Les Guises semblaient avoir cédé; ils ne parurent pas à cette réunion. Le connétable de Montmorency, le cardinal de Tournon, et les plus grands seigneurs du royaume s'y trouvaient.
Le chancelier, plein de cette joie d'une âme vertueuse qui touche au moment d'accomplir le bien qu'elle a
souhaité toujours, exposa dans un langage éloquent et familier son projet de tolérance : il tendait à punir les actes matériels, les désordres, les violences, jamais la conviction religieuse. Le chancelier appuya ces principes nouveaux sur les vœux qu'avaient exprimés déjà les États généraux d'Orléans et de Saint-Germain. Après avoir combattu les préjugés, les alarmes, les calomnies qu'on pouvait lui opposer : « Je sais bien , dit-il en finissant, que j'aurai beau dire, je ne désarmerai pas la haine de ceux que ma vieillesse ennuie. Je leur pardonnerais d'être si impatients, s'ils devaient gagner au change; mais quand je regarde tout autour de moi, je serais bien tenté de leur répondre , comme un bon vieil homme d'évêque , qui portait comme moi une longue barbe blanche, et qui, la montrant, disait: Quand cette neige sera fondue, il n'y aura plus que de la boue. »
L'Hôpital fit adopter sans peine dans cette assemblée un nouvel édit, dont l'exécution fidèle aurait prévenu la guerre civile , mais dont les dispositions mêmes montraient toute la grandeur du mal, et toute la difficulté de le guérir. Par cet acte, la liberté de conscience était enfin établie. « Les protestants étaient autorisés à tenir leurs assemblées partout, excepté dans les villçs ; il leur était enjoint de rendre au clergé catholique les églises, les maisons , les biens, dont ils s'étaient emparés par violence; il leur était défendu de se créer des magistrats, de lever des troupes, d'établir des contributions, de faire des traités et des alliances; enfin, les ministres du culte nouveau devaient s'engager à ne rien enseigner de
contraire au concile de Nicée, au symbole et aux livres de l'Ancien et du Nouveau Testament. » L'Hôpital, en préparant cet acte solennel avec les députés des divers parlements du royaume, avait sans doute cru s'assurer de la part de ces corps une acceptation plus facile . son espérance fut trompée.
Quoique les intérêts de la religion catholique fussent soigneusement ménagés dans cet édit, quoiqu'il eût.été souscrit par les princes, et même par de zélés défenseurs de la cour de Rome, par le cardinal de Bourbon et par le connétable de Montmorency, le génie seul des Guises balança l'autorité royale, et souleva le zèle du parlement de Paris. Le refus d'enregistrement fut suivi d'une remontrance présentée par le président de Thou, le père de l'illustre historien. Le chancelier répondit, au nom du roi, que « dans la situation de la France, il fallait massacrer les protestants, ou les bannira perpétuité du royaume, ou leur accorder la liberté de leur culte, seul parti conforme à la religion et à l'humanité. » Toutefois, l'ordre d'enregistrer ne fut renouvelé qu'avec une clause qui rendait l'édit provisoire, jusqu'à décision du concile général. Le parlement refusa de publier l'édit, même sous cette forme ; et il fallut un troisième ordre du roi et l'influence du cardinal de Bourbon, qui vint lui-même au parlement.
Des lois promulguées avec tant d'efforts devaient rencontrer encore bien des obstacles dans le zèle indocile, ou dans l'opiniâtre négligence des magistrats. Les soupçons, les murmures se répandaient parmi les catholiques; la cour de Home éclatait en plaintes et en
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menaces. Toutefois la sagesse et la vigueur de L'Hôpital tenaient encore les passions en suspens, lorsqu'un incident fatal vint donner à tous le dernier prétexte de la guerre civile.
Le duc de Guise et le cardinal de Lorraine s'étaient éloignés de la cour, pendant que le chancelier préparait l'édit de tolérance. Leur retour fut marqué par une sanglante catastrophe. Le duc passait, avoc une escorte nombreuse, près du bourg de Vassy, presque entièrement peuplé de protestants et voisin des domaines de sa mère, la duchesse de Guise. Cette dame s'était plainte à son fils de l'audace des hérétiques qui tenaient librement leurs assemblées, depuis la publication du nouvel • édit. Le duc, en approchant de Vassy, entend le son d'une cloche; il demande quel est ce bruit. On lui répond : a C'est la cloche qui sonne le prêche des hérétiques. » Ce nom excite les clameurs des gens d'armes et des valets qui formaient le cortège. Le duc traverse le bourg de Vassy, et marche vers le lieu où se tenait l'assemblée. C'était une vaste grange, dans un hameau prochain. Une partie de l'escorte du duc l'a devancé, trouble la cérémonie par des menaces et des outrages, frappe et disperse cette troupe sans défense, mêlée de femmes, de vieillards et d'enfants.
La jeune duchesse de Guise, qui suivait en litière à quelque distance, est avertie de ce désordre, et, par un sentiment naturel de pitié, elle envoie message sur message à son mari, pour le supplier de sauver ces malheureux habitants. Le duc accourut de toute la vitesse de son cheval; mais, dans la foule, il est blessé lui-même d'un coup léger
au visage; et son sang redouble la fureur des meurtriers. De Thou, qui cherche la vérité dans l'histoire avec la conscience d'un juge, a déclaré que le duc de Guise mêla les menaces et la prière pour arrêter l'acharnement des siens; et on a peine à croire, en effet, qu'un grand capitaine, qui montra plus d'une fois une âme généreuse, ait pu méditer de sang-froid une si lâche barbarie; mais telle était la violence des partis qu'il en fut loué, qu'il en fut accusé. Quoi qu'il en soit, « ce fut là, suivant la forte expression du président de Thou, le premier son de la trompette guerrière qui, dans toute la France, appelait les séditieux à prendre les armes. »
Vainement L'Hôpital veut encore croire à la justice, invoquer les lois et poursuivre le massacre de Vassy devant les parlements du royaume. Le duc de Guise a continué sa route jusqu'à Reims , où il reçoit une foule d'amis qui viennent lui offrir leurs épées, et se réunissent à son cortège. Entouré de ces gentilshommes, il marche vers Paris. Malgré les défenses de la reine, il y fait son entrée, avec la même pompe que les rois, au milieu des acclamations d'une foule enivrée.
La reine s'était retirée à Fontainebleau, avec le jeune roi et le chancelier de L'Hôpital. Elle douta quelques moments, si elle n'appellerait pas à son secours le prince de Condé, qui , depuis la violation impunie des édits, armait de toutes parts les protestants. Mais le duc de Guise se hâte, pendant qu'elle hésite, arrive à Fontainebleau, et, de gré, de force, par persuasion, par menace , ramène la cour à Yincennes , et met ainsi
du côté de ses armes l'autorité du trône et des lois.
Dès lors le dernier édit est foulé aux pieds. Le connétable de Montmorency va lui-même , aux portes de Paris, disperser les prêches des protestants; on met le feu à la chaire et aux bancs qui servaient à leurs assemblées. Toutefois, le sang ne coula point dans ces premiers désordres; mais la guerre civile est mise en délibération. « On ne parle plus que de guerre, écrivait un témoin de ces événements; chacun fourbit son harnois; M. le chancelier s'en contriste; tous les autres y prennent plaisir. » L'Hôpital, en effet, résistait seul avec une inflexible fermeté. Le vieux connétable de Montmorency lui dit alors qu'un homme de robe ne devrait pas entrer dans un conseil, où on discute sur la guerre. « Sans doute, v» ne sais pas la faire, dit L'Hôpital ; mais je sais très-bien s'il est utile de la faire.» Cependant il fut forcé de se retirer du .conseil pendant le reste de la délibération ; et on résolut de marcher contre le prince de Condé, qui, à la tête de quelques troupes, publiait des manifestes où il reprochait aux Guises le massacre de Vassy, la captivité du roi, la violation des édits de tolérance, offrant de déposer les armes, si le roi était rendu à la liberté. En même temps, ce prince écrivait aux princes protestants d'Allemagne, pour leur demander des secours.
L'Hôpital, vaincu dans ses nobles efforts pour prévenir la guerre, n'avait pas quitté cependant les sceaux de l'État; un nouvel édit parut encore qui confirmait aux protestants la liberté de leur culte et le droit de s'assembler, excepté dans Paris et ses faubourgs; mais la guerre civile gagnait plus vite que ne l'avait prévu Tarn-
bition des chefs. Sur plusieurs points du royaume, les protestants avaient commis des meurtres, des profanations, des pillages; et il s'établissait une horrible compensation de crimes et de haines entre les deux partis. La guerre, qui devait venger ces cruautés, en multiplia les horreurs. Montluc et des Adrets se souillèrent de barbaries également atroces ; et la France, ensanglantée par les champs de bataille et les échaufauds, demeura sans lois, sans gouvernement, sans pitié.
Dans ce chaos, la valeur et la fortune de Guise éclataient seules; il avait pris les villes des rebelles; il avait gagné la bataille de Dreux. Dans son propre parti, il avait vu tomber à ses côtés son timide allié, le roi de Navarre : et il avait fait prisonnier le vaillant chef de ses ennemis, le prince de Condé. Enfin il assiégeait Coligny, vaincu et réfugié dans Orléans avec les débris de son armée. Dans ce haut point de sa grandeur, le duc de Guise, au milieu de son camp, est assassiné par Poltrot. Sa mort a tout changé : les deux partis, également fatigués par la guerre, semblent s'arrêter de concert; et Médicis se trouve, en un moment, délivrée des protecteurs et des ennemis qu'elle avait craints.
L'Hôpital n'eut point de peine alors à lui persuader la paix ; la mort de Guise, l'absence du cardinal de Lorraine, la captivité du prince de Condé, rendaient ce traité facile à conclure ; L'Hôpital voulait qu'il fût durable. Sans examiner à qui restait l'honneur de la victoire dans une guerre funeste, il s'efforça de régler la liberté promise aux protestants. L'édit de pacification, dont il fut l'auteur, accordait aux seigneurs, hauts
justiciers, l'exercice du culte réformé dans les terres de leurs domaines; il le permettait aux autres nobles, dans l'intérieur de leurs maisons; enfin, il assurait aux protestants le droit de tenir des assemblées, dans les villes dont ils étaient les maîtres, avant le 7 mars 1563.
Cet édit n'assurait donc aux protestants que les avantages qui leur avaient été promis avant la guerre : mais cela même blessait vivement beaucoup de catholiques. Dans la chaleur des querelles religieuses, les esprits ne pouvaient se faire h l'idée d'une tolérance civile également partagée; les cruautés récentes de la guerre avaient encore envenimé cette haine mutuelle. Les parlements, qui venaient de rendre de nombreux arrêts de mort contre les hérétiques tombés dans leurs mains, pendant les hostilités, avaient peine à leur reconnaître le droit d'être protégés, s'ils devenaient paisibles. Toutefois la fermeté de L'Hôpital vainquit ces préjugés opiniâtres; l'édit fut enregistré dans toutes les cours, et commença d'être exécuté. Les hommes qui s'étaient combattus avec tant de fureur se rapprochèrent. Le zèle farouche de quelques ministres protestants parut s'adoucir; les prêches ne furent plus dispersés par des soldats; les églises catholiques ne furent plus profanées par des sectaires furieux.
On vit même bientôt les chefs et les soldats des deux partis, réunis sous un même étendard, expier la guerre civile, en marchant contre les ennemis de la France. La reine Elisabeth avait profité de nos troubles pour se faire livrer le Havre de Grâce par les protestants, qu'elle avait assurés de ses secours. Cette ville aux mains des Anglais
était un monument honteux des discordes de la France. L'Hôpital, dont la voix avait repris toute autorité dans le conseil, pressa la reine de réunir les protestants à ses troupes et d'assiéger cette ville. L'argent manquait pour cette entreprise; il ne craignit pas de recourir à une aliénation des biens du clergé, que la cour de Rome avait autorisée dans l'origine, pour faire la guerre aux hérétiques. De nouveaux murmures s'élevèrent ; mais le clergé de France, dont la richesse était très-grande, au milieu de la pauvreté publique, racheta les biens aliénés; et le Havre fut reconquis en quelques jours par les efforts unanimes du connétable de Montmorency et du prince de Condé, des catholiques et des huguenots oubliant leurs animosités dans la joie d'une commune victoire.
Quelle que fût l'importance d'un tel succès, on a reproché souvent au chancelier de L'Hôpital le moyen dont il se servit. On a regardé l'usage qu'il fit alors des biens ecclésiastiques comme une dangereuse épreuve, dans un temps où partout ies nouvelles sectes avaient présenté aux princes et aux peuples l'appât de ces confiscations ; mais L'Hôpital fit adopter cette mesure, à la fin de la guerre, au moment de la victoire des catholiques. Toutefois le pape parut vivement blessé, et se plaignit avec amertume du chancelier de France. L'Hôpital écrivit au souverain pontife une lettre pleine de candeur et de fermeté, où, répondant au reproche de ses ennemis, ii déclarait que, fidèle à l'Église, à la foi catholique, il aurait voulu seulement réformer les scandales et le luxe qui nuisaient à la religion. « Sans doute, disait-il en finis-
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sant, j'ai eu tort de lutter contre ce torrent, j'eusse peut-être mieux fait de m'accommoder aux temps présents; mais, très-saint-père, telle est ma façon d'être, que Tàge m'a rendu encore plus difficile et plus fâcheux. »
Le jeune roi, qui avait assisté à la prise du Havre, venait d'entrer dans sa quatorzième année : les catholiques n'avaient plus de chef depuis la mort du duc de Guise; c'était le moment d'élever la puissance royale et de la faire reconnaître dans la personne d'un jeune prince, dont les premières inclinations paraissaient alors vives et généreuses. L'Hôpital pressa la reine de déclarer la majorité du roi, ainsi que l'autorisait une ancienne ordonnance de Charles V. Le chancelier pensait que pour contenir des partis , naguère si acharnés l'un contre l'autre, la présence et l'action d'un souverain seraient plus efficaces que la politique mobile et les ruses de Médicis. Sans doute aussi, dans un temps où le vieux respect de la royauté s'était affaibli par la guerre civile, il croyait utile de frapper les esprits par la pompe de cette cérémonie. Elle se fit au parlement de Rouen, et fut consacrée par un édit, où respirait toute la politique généreuse de L'Hôpital et son esprit de tolérance.
On ne peut douter qu'en choisissant ce lieu pour une telle solennité, L'Hôpital n'eût voulu censurer la rigueur excessive du parlement de Paris. Toutefois, il n'épargna par les reproches au parlement de Rouen : l'âpretc du zèle de parti était alors si générale et si vive, que la justice ne s'en préservait pas. C'est à ce sujet qu'en présence du jeune roi et de toute la cour, le vieux chan-
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celier, avec sa figure austère, disait aux magistrats : « Vous êtes juges du pré ou du champ, non de la vie, non des mœurs, non de la religion. Vous pensez bien faire d'adjuger la cause à celui que vous estimez plus homme de bien, ou meilleur chrétien, comme s'il était question entre les parties lequel est le meilleur poète, orateur, peintre, artisan, et non de la chose qui est amenée en jugement. Si vous ne vous sentez pas assez forts et justes pour commander vos passions et aimer vos ennemis, selon que Dieu commande, abstenez-vous de l'office de juges. » Ce ne fut là qu'une partie des sévères conseils que donna le chancelier. Avec ce mélange d'érudition et de familiarité un peu bourgeoise qui le caractérisait, il parla longtemps de l'état du royaume, de la prise glorieuse du Havre, de cette loi fondamentale qui ne laissait aucun intervalle entre deux règnes, de la majorité précoce établie pour les rois, de l'édit de pacification, enfin, de cette paix que Charles venait de donner et qu'il voulait faire observer. Après ce discours, la reine, se levant, s'inclina devant son fils, qui l'embrassa et lui dit : « Je veux que vous gouverniez et commandiez autant et plus que jamais. » Les princes et les grands de l'État baisèrent la main du roi : puis on entendit plaider un procès particulier qui pendait devant la cour. Les juges opinèrent , et le chancelier prononça l'arrêt ; car tel était alors le respect pour les formes de la justice, que le débat et le jugement d'une cause semblaient le spectacle le plus digne d'une telle solennité.
La cour revint ensuite à Paris ; la reine tâcha de faire oublier dans les fêtes les maux de la guerre civile, et
s'occupa d'enchaîner par les intrigues et les plaisirs le courage et l'humeur altière des chefs de parti qu'elle redoutait. On sait que cette cour fut un théâtre de corruption et de vices empruntés à l'Italie du xve siècle. La guerre civile avait relâché tous les liens du devoir; et la paix qui suivit invitait à la mollesse et à la licence. Entourée de filles d'honneur choisies pour leur noblesse ou pour leur beauté, la reine encourageait une séduction favorable à sa politique ; elle se servait du vice pour préparer le crime. On a peine à concevoir, au milieu de ce palais corrompu, dans ces cabinets de la reine où se nouaient d'impures intrigues, le chancelier de L'Hôpital, paraissant par intervalle pour parler à Médicis et au jeune roi le langage de la vertu, de la justice, de la clémence. Le plus grave historien de l'antiquité a d'avance indiqué ce tableau, en montrant Burrhus à la cour de Néron; et les épitres de L'Hôpital , libres confidences de tous les mouvements de son âme, sont le témoignage de l'indignation qu'il éprouvait. C'est là qu'il se plaint de l'athéisme si commun dans son siècle, au milieu des guerres dont la religion était le prétexte. C'est là qu'il dénonce souvent le luxe comme une cause d'avilissement et d'esr clavage.
L'édit de pacification obtenu par JyHôpital était en butte aux attaques de tous les partis, dont il comprimait la fureur; et malheureusement l'état de l'Europe, et cet enchaînement de circonstances qui devient la fatalité de l'histoire , ne permettaient pas qu'il fut durable. L'Hôpital avait longtemps espéré que les tardives délibérations du concile de Trente amèneraient un résultat favorable
à la paix de la chrétienté; dans cette pensée, il avait fait nommer ambassadeur de la France , auprès de cette assemblée , Arnaud du Ferrier, son ami , ferme et savant apôtre de la tolérance, qu'il avait soutenue dans le parlement de Paris.
Cet habile négociateur s'était cru quelque temps secondé par le cardinal de Lorraine lui-même. Prince de l'Église, mais ministre de France, le cardinal répugnait d'abord aux prétentions ultramontaines qui contrarient l'indépendance de la couronne; et dans son aversion pour les sectes nouvelles, il voulait cependant maintenir les anciennes maximes de l'Église gallicane. Mais après le meurtre du duc de Guise , son indignation l'emporta plus loin : il ne crut pas pouvoir trop accorder ; tout ménagement lui parut une faiblesse ; il abandonna les doctrines qu'il devait défendre, et ne se souvint plus de ces libertés gallicanes fondées par saint Louis.
D'ailleurs, il était impossible qu'un Concile formé en présence de la réforme, qui sapait tout principe d'autorité religieuse , ne poussât pas au plus haut degré les doctrines de la suprématie romaine. Plusieurs dispositions du Concile étaient tellement marquées de ce caractère, qu'elles n'ont jamais été reconnues en France, et que ce refus, perpétué pendant plus de deux siècles, est un principe de notre ancien droit public.
Cependant les États catholiques d'Europe s'empressaient d'accueillir les décisions de cette assemblée. Le cardinal de Lorraine revenait en France, pour en presser l'acceptation; et le roi d'Espagne et le duc de Savoie engageaient, par leurs ambassadeurs, le jeune roi de France
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à se rendre dans la ville de Nancy, pour y jurer les déciets du Concile. Ces ambassades avaient aussi pour objet de demander au roi l'abolition du dernier édit de tolérance, et la poursuite de l'assassinat du duc de Guise. Charles IX , par les avis du chancelier, refusa de se rendre à Nancy, et répondit seulement « qu'il voulait vivre et faire vivre ses peuples selon la bonne et ancienne religion de l'Église romaine. » Ces paroles étaient sincères ; le chancelier réprouvait la violence des novateurs, et voulait le maintien du culte antique et des franchises nationales. Mais, en même temps qu'il repoussait les dispositions du concile de Trente, qui élevait les papes au-dessus des rois, il craignait que l'excommunication absolue , portée contre les hérétiques dans les décrets de ce Concile, ne ranimât plus vivement les passions de la guerre civile à peine calmées. Dans cette pensée, il fit écrire par le célèbre jurisconsulte Dumoulin un mémoire contre l'admission des décrets du Concile. Dumoulin, comme beaucoup d'hommes savants de cette époque, avait été séduit par l'attrait d'une réforme religieuse. Son esprit, à la fois ardent et méthodique, s'était élevé contre les usurpations de la chancellerie romaine, la sacrilège vénalité des indulgences, et beaucoup d'autres abus nés dans des temps barbares, et qu'avait ignorés l'Église primitive. En les combattant d'abord en jurisconsulte, il finit par se passionner en théologien, et il adopta, sur la prédestination et sur la grâce, les dures opinions de Calvin. Puis il réprouva quelques préjugés de l'Église de Genève, et chercha plus de modération et d'indépendance dans le luthéranisme. Enfin, trouvant
partout violence et guerre civile , il se refroidit pour les dogmes de Luther, et parut s'arrêter aux maximes de l'Église gallicane, dont il se montra le défenseur le plus savant et le plus hardi.
Cette mobilité d'opinions n'était pas alors fort rare, les limites des diverses communions chrétiennes étant plus indécises, et toutes les sectes se touchant et se repoussant à la fois. Dumoulin n'en eut pas moins de crédit et de renommée ; mais il souleva contre lui de violents adversaires, parmi les calvinistes et les catholiques. Son mémoire sur le Concile de Trente , écrit avec beaucoup de logique et de véhémence , irrita les deux partis. Le parlement de Paris , qui respectait le profond savoir de Dumoulin, se crut cependant obligé de le poursuivre ; et là commencèrent les longues persécutions de cet homme célèbre. L'Hôpital le protégea , et parvint à le soustraire aux premières vengeances de ses ennemis.
Pendant ces discussions, le cardinal de Lorraine pressait la reine d'accepter sans réserve le Concile et d'en promulguer les décrets dans le royaume. L'Hôpital repoussa cette demande, comme une annonce de guerre civile. Les esprits s'échauffèrent par de mutuels reproches; le cardinal de Lorraine accusait l'édit de tolérance ; le chancelier imputait tous les maux de l'État à la violation de cet édit ; et la reine mit fin à ce débat trop animé , où , suivant un contemporain , le cardinal et le chancelier s'étaient dit de grosses paroles.
Cependant la paix publique fut encore maintenue, quelques violences furent réprimées, et l'édit de tolérance ne souffrit que des restrictions légères.
Mais L'Hôpital , prévoyant avec douleur que son ouvrage serait détruit, et que son zèle ne pourrait prévaloir sur les passions des chefs, les emportements et les fautes des partis, s'occupait de jeter au moins dans l'État le germe de quelques bonnes lois. C'est une chose remarquable et qui surprend d'abord, que plusieurs des sages ordonnances de l'ancienne monarchie se trouvent datées d'un règne funeste dans notre histoire; L'Hôpital en fut l'auteur. Il s'occupa presque en même temps de la réforme de la justice, de la sûreté du commerce, du luxe et des lois somptuaires.
C'est là qu'on reconnaît le génie particulier de ce grand magistrat, plus fait peut-être pour la sévérité d'une république ancienne que pour la corruption de nos grands États. Dans ces règlements promulgués par Charles IX, la dépense de la table ou de la parure , le nombre des convives, le choix des étoffes sont fixés avec une minutieuse rigueur. Les philosophes qui ont tant loué L'Hôpital, dans le siècle dernier, ont eu bien de la peine à lui pardonner ces vieux préjugés grecs ou romains qui choquaient toutes leurs idées sur l'importance du commerce et les bienfaits du luxe. Il faut avouer que ces lois somptuaires étaient au moins inutiles, comme de telles lois le sont toujours. Mais le chancelier, tout rempli des grandes vertus de l'antiquité, voyait que de son temps l'ardeur des richesses, la soif des confiscations, les folles dépenses se joignaient à toutes les fureurs de l'esprit de faction ; et parmi des hommes encore rudes et farouches, les premières convoitises d'un luxe grossier lui semblaient un aiguillon de plus pour la guerre
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civile. Cette simplicité à laquelle il eût voulu ramener les autres, il la portait en lui. Un des courtisans corrompus de cette époque, un panégyriste zélé de Médicis, Brantôme, raconte quelque part le dîner qu'il fit chez le chancelier, « dans sa chambre, avec du bouilli seulement, mais où il entendit force beaux discours et belles sentences qui sortaient de la bouche d'un si grand personnage, et quelquefois aussi de gentils mots pour rire. »
Pour mieux assurer L'exécution des édits, L'Hôpital engagea Charles IX à faire un voyage dans les diverses provinces de la France que la guerre avait ravagées. Il parcourut ainsi la Champagne, la Bourgogne, le Dauphiné, la Provence et la Guienne. Il montrait au jeune roi les traces récentes de la guerre civile , les villages à demi-brùlés, les pauvres habitants errants et dépouillés. Il excitait la pitié dans son âme , et en même temps il s'appliquait à régler tous les tribunaux de justice.
Le parlement de Bordeaux attira surtout son attention par l'importance qu'il avait dans une moitié du Midi. Cette ville avait pris beaucoup de part à la guerre civile; plusieurs magistrats de son parlement avaient servi dans les armées, avaient été commissaires des vivres ou chefs de bandes. Les passions et la licence de la guerre civile les animaient encore : le chancelier, qui voulait porter partout la modération et la justice par la présence du souverain , le pressa de tenir à Bordeaux un lit de justice.
Longtemps annoncée et précédée de grands préparatifs, cette visite de Charles IX à Bordeaux eut lieu le 9 avril 1564, sept mois après une lettre où le premier
président avait loyalement fait connaître au chancelier les prévarications et les dénis de justice, dont il gémissait. L'entrée du roi et de sa cour, la marche du cortège, la belle ordonnance de la magistrature et des corps de la ville, la réception dans l'église Saint-André par l'archevêque, le Te Deum solennellement chanté, tout cela se devine aisément. Vinrent ensuite les affaires sérieuses , une tenue de séance royale, le discours du jeune roi , et la mercuriale du chancelier , qui réprimandait les magistrats sur la non-promulgation des édits de tolérance, les torts particuliers de la cour, les abus d'impunité, les corruptions , les complaisances coupables. Ce discours est un mémorable document historique. Dans le rude et familier langage de L'Hôpital, on sent une force d'indignation et de vertu dont il est regrettable que Montaigne, qui écoutait sa voix dans cette séance, n'ait parlé nulle part dans les Essais. Ce n'était pas assez s'acquitter que d'avoir nommé L'Hôpital parmi les poètes latins, en écrivant cette phrase énumérative : • Aurat , Beze , Buchanan, L'Hospital, Mont-Doré, Turnébus. »
Serait-ce que la parole du chancelier aurait paru trop âpre ou trop sévère même à la raison de Montaigne, accoutumé à prendre plus patiemment les défauts des hommes? Nous sommes convaincu que dans le parlement de Bordeaux, il était de cette minorité dont le chancelier disait, au début de sa mercuriale : « Il y a ici beaucoup de gens de bien, desquels les opinions ne sont suivies; elles ne se pèsent pas, mais se comptent.» Cette exception faite, le chancelier avait frappé fort et à peu près sur tout le monde. « J'ai ouï parler, avait-il dit,
de beaucoup de meurtres, de pillages et fautes publiques commises eu ce ressort. J'ai reçu beaucoup de plaintes de vos discussions qui sont entre vous. » Et, pour plus de détails, il ajoutait: « J'ai vu vos registres, et trouvé que quelquefois vous venez aux injures et presque à vous battre. — Un autre passage de ce discours signalait de grands désordres, non plus politiques, mais moraux: « Il y a des gouverneurs, disait le chancelier, qui se font craindre avec des archers, d'autres qui menacent de tuer les juges. Il y en a de la cour, lesquels, quand ils ont des procez , usent de grandes forces; il y en a aussi qui sont grandement scandalisez de faire des mariages par force; et quand on sait quelque héritière, quant et quant, c'est pour M. le conseiller : on passe outre nonobstant les inhibitions. Je ne nommeray pas ceux qui en sont chargez à présent, mais si vous voulez communiquer avec moy, je vous les nommeray. Il y en a aussi d'entre vous, lesquels, pendant les troubles, se sont faits capitaines, les autres commissaires des vivres; ce sont gens qui ne sçavent faire leurs estats, et se mettent à faire ceux des autres. Je vois aussi que de plusieurs forces et meurtres qui se commettent en ce ressort, il y en a quant et quant qui les veulent excuser, disant c'estoit un méchant homme; or, il n'appartient à aucun de tuer, encore qu'il tue un méchant; mais il en faut laisser faire à la justice. »
Enfin la probité même de la cour était mise en suspicion : et le sévère chancelier réveillait la plainte qu'avait faite le premier Président sur les relations trop familières de quelques magistrats de la cour avec des sei-
gneurs du ressort, dont ils se faisaient trop dépendants pour en rester les juges. C'était rappeler une récusation inutilement élevée par le premier Président, et où Montaigne lui-même avait été compris. Que pensa-t-il de cette harangue inspirée par l'esprit de tolérance et de justice, dont il était certainement animé, mais que son tempérament et sa philosophie n'appliquent pas avec tant d'inflexible rigueur?
Un passage de la harangue du Chancelier est vraiment pathétique par le contraste des souvenirs. C'est l'endroit où, parlant des commencements de ligue qui se faisaient à Bordeaux, et des meurtres impunis que ces bandes commettaient, il ajoute : « Prenez exemple à vostre roy: lui a-t-on ouy dire jamais, je ferai mourir cettui-cy; je ferai pendre cettui-là, sans qu'il l'ait mérité? Dieu lui fasse grâce que lui qui est jeune , puisse subvenir à toutes ces fautes ! » Ce roi était Charles IX.
Quinze jours après , le roi , le chancelier et toute sa suite avaient quitté Bordeaux , laissant les choses à peu près comme elles étaient , le premier Président honnête et ferme, en lutte avec sa cour, les seigneurs qui faisaient des incursions pour leur compte réprimandés, mais impunis, et les plus violents parmi les catholiques assurés d'être affranchis bientôt par la reprise de la guerre civile.
Les dures réprimandes d'un homme irréprochable étaient une faible digue, au milieu du débordement de tous les vices. Un homme peu fait pour éprouver le respect qu'inspire la vertu, Brantôme, appelle L'Hôpital un rude magistrat, et un Caton le censeur.. S'il faut l'en
croire, dans ce même voyage, où le chancelier fit une mercuriale si sévère au parlement de la Guienne, il ne ménagea pas non plus un gentilhomme de cette province, le marquis de Trans, fort protégé à la cour, et fort redouté dans le pays pour sa hauteur et ses violences. Mandé au conseil privé, le jeune seigneur avait cru pouvoir plaisanter lui-même sur les méfaits qui lui étaient reprochés. « Comment, vous riez? lui dit le chancelier, au lieu de vous attrister et de montrer un visage repentant de vos folies! Vous pourriez bien vous donner de garde qu'avec vos risées et vos bouffonneries, je vous ferais trancher la tête aussitôt que j'en aurais donné ordre.»
Cependant la reine se proposait un but secret dans ce voyage : c'était de se rapprocher de la cour d'Espagne et de conférer avec le duc d'Àlbe sur la conduite, que les deux monarchies devaient adopter à l'égard des protestants. Charles IX et sa mère s'avançaient à ce funeste rendez-vous, en prodiguant sur la route les promesses de paix et de clémence; et le temps qu'ils passèrent dans Rayonne, avec la reine d'Espagne, fut en apparence tout occupé par les fêtes, les carrousels et tous les jeux d'une cour galante. Jamais la noblesse française n'avait montré plus de luxe et d'éclat; les festins, les spectacles, les fêtes nocturnes se' succédaient sans On; et on avait apceié de Paris le poëte Ronsard, pour animer par ses vers îoute cette magnificence.
Catherine de Médicis était logée dans le palais épiscopal, à côté duquel on avait élevé, pour la reine d'Espagne, une espèce de tente élégamment ornée, qui communiquait avec les appartements de la reine, et per-
mettait aux deux princesses de se voir à toute heure et sans témoins. Le duc d'Albe était l'àme de ces entretiens ; il y représentait Philippe II. 11 devait bientôt passer dans les Pays-Bas, pour y dompter le protestantisme; et la férocité qu'il porta dans cette expédition, les échafauds innombrables dont il ensanglanta la Hollande , cette fureur de tuer par la main du bourreau plus d'hommes que sur le champ de bataille, attestent assez les conseils qu'il pouvait donner à Médicis. Aussi les écrivains du temps, qui ont cru pénétrer le secret de ces conférences de Bayonne , rapportent que le duc d'Albe y déclara qu'il fallait prendre pour modèle les vêpres siciliennes, et massacrer tous les protestants à la fois. Un autre mot qu'on lui impute annonçait de sa part une politique différente, quoique toujours atroce : « 11 fallait, disait-il, ne pas s'amuser inutilement à prendre les grenouilles, et pêcher les gros poissons. »
Quoi qu'il en soit du détail de ces entretiens, on ne peut douter que, dès lors, l'esprit de Médicis n'ait été précipité vers tous les projets de violence et de sang. Ce fut aussi de ce moment que l'autorité du chancelier de L'Hôpital commença de faiblir. Il n'était pas resté parmi les fêtes de Bayonne ; il avait devancé le retour du roi.
Pendant l'absence du chancelier, le parlement de Paris avait jugé le célèbre procès des jésuites contre l'Université, qui refusait de les admettre dans son sein, et leur contestait le privilège de l'enseignement public '. Quel-
1 Mélanges tirés d'une grande bibliothèque. {Essai sur la vie de L'Hôpital, par Bernardi.ï
ques écrivains ont affirmé que ces religieux gagnèrent . alors leur cause par la protection de L'Hôpital. C'est mal connaître le caractère du chancelier, sa politique et les particularités de ce débat mémorable. Les jésuites étaient les adversaires les plus incommodes et les plus violents des édits de pacification, des trêves de tout genre que L'Hôpital travaillait à maintenir. Ils étaient les protégés des Guises et les auxiliaires de la politique espagnole , qui triomphait aux conférences de Bayonne. L'avocat qui plaida pour eux contre Etienne Pasquier était attaché, comme jurisconsulte, à la maison de Lorraine, dont il présidait le conseil particulier. On ne peut révoquer en doute l'influence qui lés protégea dans cette occasion : ce n'était pas celle du chancelier. Il est à remarquer même que l'avocat du roi Dumesnil, admirateur et partisan de L'Hôpital \ leur fut ouvertement contraire, et qu'après avoir attaqué l'introduction de ces ordres nouveaux, comme dangereuse à la religion et au gouvernement civil, il termina par un avis favorable sur tous les points à l'Université. La cause fut vivement débattue. Les plus intègres défenseurs des principes du parlement, les amis du chancelier étaient pour l'Université. Ils rappelaient que, dix ans auparavant, la Sorbonne avait ellemême réprouvé les jésuites par une déclaration solennelle; que l'évêque de Paris, du Bellay, avait déclaré cette société dangereuse, et née pour la ruine, plutôt que pour l'édification.
Cependant l'opinion du plus grand nombre fut pour
1 Thuani Historiarum lib. XL. Opuscules de Loisel.
un ajournement qui, sans décider la question, accordait à la société la liberté provisoire d* ouvrir une école et d'instruire la jeunesse. Ainsi, les jésuites gagnèrent leur premier procès en France, sous une de ces formes obliques et détournées qui sont à leur usage. Mais, loin qu'un tel succès fût l'ouvrage du chancelier, on peut y voir un des premiers signes de l'affaiblissement de sa puissance.
Médicis et sa cour était revenue de Bayonne, avec des dispositions nouvelles et des leçons de politique espagnole, qui n'échappaient point aux yeux du chancelier et à la sagacité de ses ennemis. Il semblait temps de secouer le joug de cet homme de bien qui pesait, depuis tant d'années, sur les conseils de la reine. Le bruit de sa disgrâce se répandit partout. On désigna son successeur. Mais, dans la situation du royaume, cette disgrâce eût paru l'annonce de persécutions nouvelles contre les protestants; et elle fut différée.
Pendant ce répit que l'intrigue et le fanatisme laissaient à la vertu, le chancelier s'occupait à préparer quelques-uns de plus sages édits qu'ait eus la France, avant les belles ordonnances de Louis XIV; et, voulant donner à ces lois plus de force et de solennité, il saisit l'occasion d'une assemblée des grands du royaume. Là furent appelés le premier président du parlement de Paris, Christophe de Thon, le président Séguier, et les autres chefs des compagnies souveraines de Toulouse, de Bordeaux, de la province du Languedoc et de Dijon ; ils se réunirent dans la chambre même du roi, où se trouvaient la famille royale, les premiers seigneurs de l'État,
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les Guises, les Montmorency et les Coligny. Le jeune roi leur dit, qu'il avait parcouru pendant deux ans tout son royaume pour entendre les plaintes, et aviser aux remèdes ; que maintenant il les priait, et au besoin leur ordonnait de le seconder dans ses efforts.
C'était, sous une forme nouvelle, la résolution tant de fois annoncée, la réforme projetée tant de fois depuis la mort de Henri II; c'était la vaine tentative toujours recommencée pour éteindre la guerre civile, sans établir la tolérance religieuse. Mais, dans cette réunion de cour qui ne semblait qu'un pompeux cérémonial, et qui surtout ne pouvait conduire vers un but que personne n'y cherchait de bonne foi, L'Hôpital sut faire un bien durable; car il ne désespérait pas de la justice, môme aux approches de la guerre civile.
Après avoir exposé les désordres du royaume, la corruption des tribunaux, les maux de la licence et de l'impunité, il écarta le prétexte d'inaction que l'on tire souvent des malheurs publics par cette belle maxime : qu'il n'existe, dans aucun temps, de motifs qui empêchent le juge d'appliquer la justice, le prêtre d'interpréter de bonne foi la parole de Dieu, et le général de faire loyalement la guerre, et de défendre son roi et sa patrie. Alors il proposa ses vues, pour diminuer le nombre des tribunaux inférieurs, bannir les concussions de la justice, limiter la juridiction arbitraire des parlements , et les réduire à n'être que les organes d'une loi positive. Enfin, il proposa plusieurs dispositions d'ordre civil sur les droits des créanciers, les mineurs, les substitutions, qu'il ne permit pas d'étendre au delà du quatrième degré, les
donations, qu'il soumettait à l'enregistrement et à la publicité.
Ce grand magistrat semblait, au milieu des révolutions du royaume, uniquement occupé de la perfection du droit civil. Ce n'était pas illusion, ou méprise de sa part ; de bonnes lois, en améliorant l'état de la société, étaient encore le plus salutaire contre-poids que Ton pût opposer, dans l'avenir, aux malheurs de la patrie ; et le siècle de Louis XIV, héritant avec respect des travaux de législation achevés par L'Hôpital, honore assez la prévoyance et le génie de ce grand homme.
Le chancelier fit aisément admettre par les seigneurs et les chefs de parti les sages réformes qu'il proposait. On discuta pendant plusieurs séances; mais, comme il ne s'agissait que d'un bien éloigné, général , où les passions du fanatisme et de la guerre civile n'étaient pas engagées, le principe en fut admis presque sans obstacle ; et de là sortit cette ordonnance de Moulins si justement célèbre.
Une seule disposition de ce grand travail touchait aux intérêts présents : elle avait pour objet d'interdire dans le peuple ces confréries de dévotion , qui déjà servaient à nourrir la guerre civile, et qui furent, quelques années plus tard, les plus puissants instruments de la ligue. Après ce beau succès qu'obtinrent la droiture et la raison supérieure du chancelier, l'assemblée de Moulins ne fut plus occupée que par le spectacle plus fastueux que sincère d'une réconciliation entre l'amiral Coligny et les princes de la maison de Guise. L'amiral jura solennellement qu'il n'avait ni conseillé ni consenti la mort du duc de Guise. Anne, duchesse de Guise, et le cardinal
de Lorraine , l'embrassèrent devant le roi , qui leur ordonna d'être amis ; et ils se promirent avec une foi mutuelle de ne garder l'un contre l'autre aucun ressentiment du passé. Le jeune Henri de Guise, depuis peu revenu de Hongrie, était présent à cette réconciliation, et ne s'y mêlait pas, immobile, sans approbation, sans colère apparente, et d'autant plus redoutable dans sa haine, que, si jeune, il savait déjà la maîtriser.
Ainsi la cour quitta Moulins, sans avoir rien fait de décisif et de sincère pour la paix du royaume ; et les chefs de parti, qui s'étaient réunis un moment, retournèrent bientôt dans leurs camps opposés. Le cardinal de Lorraine avait repris tout son ascendant sur Médicis; il lui montrait les protestants toujours unis pour se défendre, paisibles, il est vrai, quand on ne les persécutait pas, mais prêts de s'armer à la moindre violence, chancelier de L'Hôpital recommandait, par ses lettres, à tous les gouverneurs des provinces l'observation des derniers édits de tolérance; mais, chaque jour, ils étaient violés. Les cruautés, les passions de la guerre civile ne pouvaient s'oublier si vite qu'on laissât vivre en paix dans leur culte nouveau ceux qu'on avait combattus comme hérétiques. Les parlements, défenseurs de l'ancienne foi du royaume, ne se pliaient qu'avec peine à la tolérance consacrée par les nouveaux édits; ils prononçaient encore de rigoureuses sentences contre les protestants; ils condamnaient aux galères les religieux qui, sous prétexte d'adopter la réforme, s'étaient mariés publiquement; ils interdisaient les Synodes.
L'aspect de la cour, d'ailleurs , était changé : après
avoir longtemps favorisé les nouvelles opinions par un esprit d'intrigue et de légèreté, elle semblait les menacer par une dévotion affectée, qui se bornait aux pratiques extérieures, et ne retranchait rien sur les passions et les vices.
D'autres considérations excitaient encore l'inquiétude les chefs protestants ; ils voyaient les Pays-Bas envahis par le duc d'Albe; et son armée, si près de la France, leur paraissait menaçante pour eux-mêmes. Enfin, l'intérêt de secte, l'ambition, le goût de la vie aventureuse, disposaient le prince de Condé à reprendre les armes. Le jeune duc de Guise manquait encore d'autorité; et le héros du parti catholique, le vieux connétable de Montmorency, appesanti par l'âge, perdait chaque jour quelque chose de sa vigueur et de sa haine.
Cependant tout demeurait encore paisible : un écrit publié dans Orléans , au nom du prince de Condé , annonçait seulement avec force les griefs et les plaintes du parti protestant. La cour n'en fut ni inquiète, ni touchée.
Un corps de six mille Suisses , récemment appelé , semblait la mettre à l'abri de toute entreprise; et la reine se confiait au voisinage et aux promesses du duc d'Albe. Cependant , les gentilshommes huguenots venaient de toutes parts conférer avec l'amiral de Coligny, retiré dans sa terre de Châtillon. Le prince de Condé recevait luimême les avis de ce chef expérimenté ; on agitait, dans ces conseils , le projet d'enlever le cardinal de Lorraine, ou même de surprendre le roi et toute la cour, comme le duc de Guise avait fait à Vincennes, au commencement de la première guerre civile.
Ces projets, que la vie turbulente de ce temps rendait moins coupables et plus faciles aux yeux des complices, demeuraient inconnus ou méprisés de la cour. Le plus habile négociateur employé par Médicis, Castelnau, fut le premier qui, revenant d'une courte ambassade auprès du duc d'Albe, recueillit sur son passage et vint apporter à la cour quelques notions précises de ce complot. Ces avis furent d'abord repoussés : le vieux Montmorency, ne pouvant croire sa prévoyance en défaut, lui dit qu'une armée de huguenots n'était pas chose qui se, portât dans Ict manche, et que cent hommes d'armes ne pourraient remuer sans que lui connétable en fût averti.
Le chancelier de L'Hôpital qui, dans cette première annonce, voyait le renouvellement de la guerre civile, fut plus sévère encore, disant que c'était un crime capital de donner un faux avertissement au roi, surtout pour le mettre en défiance de ses sujets. L'Hôpital se trompait cependant sur la vérité du fait. On apprit bientôt que les routes étaient couvertes d'hommes armés qui se rendaient à Châtillon ; que des postes étaient pris, des vivres préparés, et que tous les gentilshommes huguenots de Picardie et de Champagne étaient montés à cheval. La cour, alors à Meaux, pouvait être enlevée; les seigneurs étaient sans armes; et ils n'avaient pour coursiers de guerre que les haquenées des dames de la reine.
Toutefois, on eut le temps de mander les six mille Suisses, dont la présence écartait tout péril. Dans cette pensée, le chancelier de L'Hôpital insistait pour retenir le roi dans Meaux, et pour éviter toute rencontre avec
les rebelles. L'avis contraire prévalut; et le roi, entouré de sa garde, prit la route de Paris, avec les seigneurs et les femmes de la cour. Quelques partisans huguenots se montrèrent sur son passage; et l'on vit même le prince de Condé et l'amiral de Coligny approcher à la portée du pistoli t, mais sans provocation ni menace. Suivant ainsi les traces de l'armée royale, les protestants, encore peu nombreux, se logent à Saint-Denis, courent la plaine , et commencent la guerre , en saisissant les voitures de vivres, et le pain de Gonesse que l'on apportait à Paris.
Cependant la reine, inquiète du parti, où elle se précipitait, consentit à négocier avec les rebelles, ou du moins à connaître leurs plaintes. Le chancelier sortit de Paris pour remplir cette mission, avec Morvilliers , évêque d'Orléans. Inflexible dans sa loyauté, il reprocha vivement au prince de Condé et à Coligny la violation de leurs serments, et le crime de lèse-majesté qu'ils commettaient, en prenant les armes contre leur roi. Les chefs protestants répondirent par leurs griefs contre la maison de Lorraine, alléguant l'oppression qui pesait sur eux, les desseins formés pour détruire leur religiori, les conférences de Bayonne, l'alliance et les funestes conseils du duc d'Albe. En même temps, Condé remit un mémoire, où tous les griefs des siens étaient exposés. Le chancelier, de retour à Paris, détermina la reine à faire un dernier ellort pour assurer la paix; et il revint le jour suivant au camp du prince de Condé, apportant un projet de pacification et d'amnistie.
Mais quelles que fussent la veilu du chancelier et l'an-
torité île ses paroles, tant de promesses oubliées, tant de solennels édits foulés aux pieds excitaient la défiance des chefs protestants : la modération loyale du chancelier fut loin de les satisfaire. 11 revint de cette conférence désespérant de la paix, mais la voulant toujours. Il quittait le camp du prince de Condé, où l'ancienne indépendance féodale s'appuyait sur le zèle de l'esprit de secte, et il rentrait dans cette cour cruelle et corrompue qui attendait impatiemment la guerre civile. L'opiniâtreté des protestants donnait des armes contre lui; on l'accusait d'avoir souhaité, d'avoir promis la paix. Une âme moins sûre d'elle-même eût cédé : sa conscience fut inflexible; il ne craignit pas de publier l'opinion qu'il n'avait pu faire prévaloir.
Jamais l'impartialité, la raison, la justice, ne se montrèrent plus hautement que dans ces pages écrites dans le palais de Charles IX, au bruit des deux camps français qui allaient s'attaquer avec fureur. L'Hôpital n'y ménage rien. Passionné par l'amour du pays, il montre avec une inexorable franchise les injustices des deux partis, et les dangers du combat pour tous deux. Victoire ou défaite, tout lui paraît également affreux; il craint la première goutte de sang, comme une tache contagieuse qui souillera tout le royaume. En terminant ces vives protestations contre la guerre imminente, L'Hôpital disait ; « Je sais que ceci sera trouvé âpre, et que je pourrais parler plus doucement; mais la nécessité arrache malgré moi ces paroles de mon cœur, et me fait préférer la rude vérité à la douce flatterie. »
On respecta la franchise de L'Hôpital, sans suivre ses
conseils. Il eût fallu, pour en profiter, des vertus plus difficiles que le courage de livrer une bataille.
Le vieux connétable de Montmorency, et les autres chefs catholiques frémissaient de colère et de honte, en voyant les rebelles en armes aux portes de Paris. Ils pressaient la reine de ne pas écouter les conseils de cette grande barbe du palais, qui ne savait rien des choses de guerre, et voulait toujours faire des traités avec 1ô^> hérétiques. On disait hautement que lui-même n'était pas tant irréprochable , sur le fait d'hérésie ; et on répétait, comme un proverbe, qu'il fallait se garde?- de la messe du Chancelier.
Tout semblait justifier d'ailleurs des résolutions violentes. Les troupes du roi étaient plus nombreuses que celles du prince de Gondé. Les habitants de Paris étaient fort animés : et le pouvoir et la justice semblaient du côté de la cour, si elle repoussait par la force les gentilshommes huguenots qui venaient assiéger le roi dans sa capitale. La bataille fut donnée dans la plaine Saint- Denis.
Malgré la valeur opiniâtre et disciplinée des troupes protestantes, l'armée royale, forte de douze mille hommes, emporta le champ de bataille, et força le prince de Condé de se replier, avec l'élite de sa cavalerie, pour aller attendre en Lorraine le secours des protestants d'Allemagne. Le connétable de Montmorency, atteint d'un coup mortel à la fin du combat, laissa son parti vainqueur, mais sans chef. Comme l'avait prévu L'Hôpital, rien ne fut décidé par l'effusion du sang; et il fyllut revenir aux tentatives de paix que l'on avait faites
398 VIE DU CHANCELIER DE L'iIOPITAL.
auparavant. La paix fut conclue de nouveau, paix infidèle comme les précédentes : les partis étaient toujours armés, la question toujours indécise; le cardinal de Lorraine n'avait rien perdu de son crédit. Il était secondé par le duc d'Anjou, prince faible et cruel, et l'Italien Birague, protégé de Médicis, homme important alors, parce que déjà on voyait en lui l'instrument utile de toutes les mauvaises actions qu'on voudrait faire.
Cependant il restait encore dans le conseil du roi trois hommes de bien, Morvilliers , évêque d'Orléans, d'un esprit juste et modéré, joignant à la douceur de ses mœurs l'érudition et l'habileté que l'on puisait alors dans l'Église; Henri de Mesme, magistrat vertueux, nourri dans cette profonde connaissance des lettres grecques et romaines qui donnait à quelques hommes du xvie siècle une gravité et une liberté antique ; enfin L'Hôpital, incorruptible soutien de la justice, au milieu des factions et de la cour. Ces trois hommes étaient unis dans la pensée d'observer la paix, de garder fidèlement les édits, et de résister au protestantisme par la pureté de mœurs, le savoir et la doctrine du clergé catholique.
Le cardinal de Lorraine, au contraire, altier, violent, préoccupé de mille projets pour la grandeur de sa maison, ne concevait de gloire et de sûreté que dans la ruine entière du parti protestant.
Rome et l'Espagne étaient sa règle et son modèle. Ce n'est pas que, dans l'origine, il eût montré cette même ardeur de zèle. Aux premières sessions du concile de Trente, on l'avait vu défendre quelques maximes de l'É-
glise gallicane, et redouter la domination exclusive de la cour de Rome; mais la mort de son frère, les engagements qu'il prit pour le venger, les sanglantes représailles, les violences qui suivirent, le précipitèrent chaque jour plus avant dans cette politique haineuse et féroce, qui devait aboutir à la Saint-Barthélémy. Il souffrait impatiemment les entraves d'une paix qui laissait subsister l'hérésie, et dont L'Hôpital profitait pour adoucir les esprits effarouchés, et ramener quelque ordre et quelque justice dans le royaume.
Le cardinal de Lorraine était un seigneur puissant; il était renommé pour son éloquence, il avait des richesses, des alliances avec les plus hautes familles, une foule de gentilshommes attachés à sa suite, et tout le clergé de France pour clients. Sans paraître au conseil, il dominait Médicis, autant qu'il était possible de fixer l'esprit mobile et corrompu d'une femme trop perfide pour ne pas trahir le parti même qu'elle préférait.
Ainsi, maître de la régente et de la cour, il tenait encore à ses ordres les passions de la multitude, qui vénérait en lui le défenseur de la foi catholique et le frère du duc de Guise.
Pour résister à tant de pouvoir, le chancelier n'avait que sa vertu, sa persévérance et les vœux timides de quelques hommes de bien. Il réussit encore quelque temps à maintenir la barrière, que tant de passions furieuses avaient hâte de briser. Le coup décisif pour le perdre vint de Rome. Au mois d'août 1568, on lut au conseil du roi une bulle envoyée par le souverain pontife, et qui permettait au roi de distraire cent mille écus par an des biens du
clergé, sous condition expresse de faire la guerre aux hérétiques, el de les détruire entièrement, ou de les ramener à l'obéissance de l'Église romaine. C'était abolir les traités de tolérance, et donner à tous les sectaires l'avis de prendre les armes. Le chancelier combattit avec force cette bulle funeste, injurieuse aux droits de la couronne, et meurtrière pour une partie de la nation; et, s'adressant à la reine, il la supplia de ne point ensanglanter de nouveau le royaume. Son autorité prévalut. On convint de ne pas recevoir la bulle, d'en demander une autre à Rome, et cependant d'user de la permission qu'elle donnait, mais pour les besoins du royaume, et non pour la guerre civile.
Ce dénoûment imprévu redoubla l'animosité des ennemis de L'Hôpital, et les avertit de faire un nouvel effort contre lui. La reine elle-même craignait qu'il ne prît trop de pouvoir sur Charles IX. Le jeune roi respectait la vertu du chancelier, écoutait ses paroles; et cette âme, qui devait être souillée par un si grand crime, parut un moment se remettre tout entière aux mains du plus vertueux des hommes.
Cependant la cour entretenait toujours une armée nombreuse ; les cheis protestants s'étaient dispersés dans leurs provinces. On crut pouvoir les empêcher de se réunir, en coupant les ponts et les passages ; et on résolut de saisir d'abord le prince de Condé et l'amiral de Coligny, retirés alors à la terre de Noyers. L'ordre fut donné dans le conseil du roi. Mais le prince et l'amiral échappèrent; ce qui ne peut étonner, si l'on songe combien, dans ces temps de trahison et de surprise, des
nommes de guerre et de parti toujours menacés devaient être alertes et soupçonneux.
Quoi qu'il en soit, cette occasion manquée acheva la disgrâce du chancelier ; on l'accusa d'avoir fait avertir le prince et l'amiral, et de n'être dans le conseil du roi que le fauteur des rebelles et des hérétiques. Charles IX, prévenu de ces défiances , que lui inspiraient sa mère et le cardinal de Lorraine, ne reçut plus le chancelier qu'avec un visage froid et sévère. Celui-ci, qui sans doute désespérait de pouvoir être désormais utile à la paix, ne daigna pas même se justifier contre des calomnies de courtisans; et, quittant le palais, il se retira dans sa campagne de Vignay.
La reine, quelques jours après, lui fit redemander les^ sceaux du royaume, qui furent donnés à Morvilliers son ami, et trop homme de bien pour avoir souhaité d'être son successeur.
Ainsi, après avoir été retenu pendant huit ans, dans la première dignité du royaume, au milieu de ces temps de corruption et d'injustice, le chancelier retrouvait cette vie paisible et ces champs qu'il aimait. Il avait près de lui sa fille entourée de jeunes enfants; il conservait quelques vertueux amis que lui avait donnés le goût des lettres et non le pouvoir et qui, comme lui, nourrissaient leurs âmes des grands sentiments de l'antiquité.
Dans cet exil. L'Hôpital se livrait, avec plus d'ardeur, à l'amour des lettres. Aux yeux de notre siècle, il y a quelque chose d'étrange, pour un ancien ministre, dans ce loisir occupé à composer des vers latins: c'est un passe-temps du xmc siècle, que notre raison dédaigneuse ou frivole
estimera bien peu. Cependant ces vers expriment des pensées si nobles qu'on ne peut les lire sans attendrissement; c'est un caractère, c'est une âme antique qui s'exprime dans l'ancienne langue des Romains.
Après avoir rappelé ses combats, sa disgrâce, le bonheur de sa vertueuse solitude, L'Hôpital, comme s'il eût craint que son exemple ne décourageât du service public, s'écrie ' éloquemment : « Avez- vous un génie vaste et propre aux grandes choses? la vie privée ne suffit-elle pas à votre âme? jeune ou dans l'âge viril, prenez part aux affaires publiques; c'est la vocation de la nature. Après Dieu, c'est à la patrie que nous devons le premier hommage de notre pieux dévouement. Quand vous vous serez offert à elle, persévérez, souffrez à son service jusqu'au dernier terme de la vie, jusqu'aux portes du tombeau, tant qu'elle le voudra. Si, ennuyée de vous, elle appelle d'autres favoris, allez en paix; retournez à vos enfants et à votre femme, avec une réputation inviolable, un nom sans tache, comblé d'honneurs, et, ce qui vaut mieux, soutenu par la conscience d'une honorable vie. Il est beau de vivre en repos dans sa maison, après avoir bien servi les intérêts publics; il est beau de voir un vieillard, autrefois chargé de grands emplois, conduisant désormais des travaux champêtres, tantôt disposant avec art les arbres de son verger, tantôt lisant, ou écrivant des choses que lira la postérité. Mais le bien le plus désirable, à nos derniers moments, c'est, après avoir parcouru la carrière de la vie, de quitter son corps, d'exhaler son âme, au milieu des embrassements de son
1 Alich. Hospitaliï, Epist., lib. VII
épouse et de ses enfants, et d'être enseveli dans la tombe de ses pères. »
Mais L'Hôpital pouvait-il être heureux, tandis que la pensée du danger public obsédait sa retraite? La perle du pouvoir laisse quelquefois autant de regrets à l'homme de bien qu'à l'ambitieux; et peut-être même la douleur de se sentir inutile, dans un grand danger de la patrie, est-elle plus poignante que l'humiliation de se sentir déchu.
On parla plusieurs fois à la cour et dans le public de rappeler le chancelier; mais, dans un siècle corrompu, rien n'est irrévocable comme la disgrâce d'un homme de bien. Toutes les mauvaises passions, toutes les bassesses jettent un cri d'alarme contre son retour : elles sont à l'aise par sa chute.
L'Hôpital avait compris, dès le premier jour, qu'il ne sortirait plus de sa retraite. La prière, l'étude, l'éducation de ses petits-enfants devenaient le seul soin de sa vie : un juste et noble orgueil le soutenait, sans le consoler. D'autres témoignages lui venaient du dehors. Un des plus précieux sans doute fut la dédicace qu'à la date du 15 avril 1570, l'ancien conseiller au parlement de Bordeaux, Montaigne, lui adressait, en tête d'un recueil de poésies latines et françaises de son ami défunt, La Boétie. Le caractère généreux de ces poésies, la main qui les avait écrites, la main qui les offrait, le moment choisi pour cet hommage, tout était digne de L'Hôpital. Sa ruine politique, en effet, semblait dès lors irrémédiable. Les honneurs et le crédit l'avaient quitté sans retour : c'est même ce changement de fortune que Montaigne
semble désigner dans la dernière phrase de son épître, en marquant du même coup le peu de prix qu'il faut attacher à de tels biens. « Ce léger présent servira aussy, dit-il, à vous tesmoigner l'honneur et révérence que je porte à voslre suffisance et qualités singulières qui sont en vous; car, quant aux estrangères et fortuites, ce n'est pas de mon goust de les mettre en ligne de compte. » En dehors de cet hommage, Montaigne, plus réservé que son ami La Boétie, n'a guère nommé L'Hôpital dans ses Essais qu'à titre de poëte latin ; mais au moins, nous le voyons, il sentait l'intégrité courageuse du chancelier, il honorait sa disgrâce, il le louait de ses grandes qualités, à l'époque même où L'Hôpital n'avait plus d'autre soutien que son devoir rempli, sa pure et modeste retraite, ses études chéries et le commerce de quelques amis doctes et vertueux comme lui.
De ce nombre était le président de Thou, qu'il saluait, à son tour, dans une épitre en vers latins : c'est toujours la langue et la vertu d'un ancien Romain, avec ce caractère de fidélité pour le prince et de zèle pour la liberté civile particulier à quelques grands hommes de nos temps modernes.
« Non, je ne demeure pas vaincu, quoique la violence des hommes pervers ait arraché l'État de mes mains. Je n'ai pas reculé comme les lâches avant le premier péril, ni pris la fuite quand le combat était douteux encore. J'ai souffert tous les travaux, que j'avais la force de porter. Je n'ai épargné ni mon zèle, ni ma vie, tant qu'il me restait l'espérance de servir la patrie, de servir le roi. Enfin, abandonné de tous mes appuis, le roi et la reine
VIE DO CHANCELIER DE i/ HOPITAL. 405
n'osant plus me défendre, je me suis éloigné, en plaignant le sort cruel de mon pays. Maintenant j'ai d'autres soins, mes études, longtemps interrompues et soutien de ma vieillesse, mes petits-enfants, gage précieux pour moi. Je soigne aussi les richesses de mon champ, que la distraction laborieuse delà cour me faisait jadis négliger, et qui me semble maintenant un royaume, si toutefois il y a désormais pour les citoyens quelque possession durable et sûre. J'espère aussi, puisque la sagesse ne peut plus rien, qu'il descendra quelqu'un du ciel pour comprimer tant de maux d'une main forte, pour sauver nos débris par les armes, et rétablir le roi sur son trône. Oh! combien la mort serait adoucie pour moi dans ma vieillesse, si je voyais mes anciens rois rétablis dans leur pouvoir, et mes concitoyens affermis dans la liberté ' ! »
Après avoir énergiquement désigné l'homme qui seul, dit-il, opprime de son pouvoir le royaume, les lois et les droits de chacun, et seul s'est assujetti le roi, il revient à dos pensées plus calmes animées d'une résignation religieuse.
« Cependant, je me console par la douceur de ma vie présente. Tel que le voyageur qui, venant de franchirune vaste mer, approche des bords de sa patrie, et tourne la proue vers le rivage; ainsi, moi, qui ai passé mon douzième lustre, je songe maintenant à d'autres demeures, à une autre vie : j'aspire au séjour du ciel, en quittant la terre. »
1 « 0 rnihi tune veniat non injucunda seni mors, Regibus antiquis sua reddita régna tuenti , Atque meos cives in libertate manentes! »
Ce repos de l'âme, mérité par tant de vertus, devait être cruellement troublé par les maux de la France. Les années qui suivirent la retraite du chancelier avaient vu se renouveler toutes les horreurs de la guerre civile. Le mémorable édit de tolérance, monument du génie de L'Hôpital, fut abrogé, les temples de la réforme fermés de nouveau, les ministres condamnés à mort; et toute cette foule de religionnaires, qu'animaient quelques chefs ambitieux, se trouva de nouveau précipitée dans la guerre civile par une intolérable oppression.
Après deux ans de massacres, de pillages, après que les persécuteurs et les opprimés se furent presque également rendus coupables de mille barbaries, le prince de Condé étant mort à la bataille de Jarnac, on en revint à la paix. On avait épuisé cette fureur de guerre civile; on était rassasié de sang. La paix était proclamée, les serments renouvelés, les chefs du protestantisme accueillis dans le palais de Charles IX. Un air de fête et de gaieté succédait aux fureurs acharnées de la guerre civile; et la cour, remplie de jeunes femmes et de guerriers des deux partis, couvrait de toutes les frivolités l'horreur des plus noirs complots, et rassurait du moins par ses folies et ses vices.
Tandis que la cour dissipait ainsi, dans les fêtes perfides de la paix , quelques subsides péniblement arrachés aux provinces appauvries par deux années de guerre civile, les dépenses les plus justes étaient mises en oubli, les meilleurs services laissés sans récompense. C'est par là qu'on peut expliquer seulement quelques lettres, où l'homme qui avait, pendant vingt ans, occupé de si grands
vie dl: chancelier de l'hôpital. 407
emplois, expose naïvement sa pauvreté. « J'ai, écrivaitil à Médicis, soixante-cinq ans passés, une femme, une fille, un gendre, et déjà neuf petits-enfants; j'ai un train de vieux serviteurs, que je ne puis sans déloyauté laisser mourir de faim. Une tour de mon bâtiment tombe en ruine; avec cela, si Votre Majesté, empêchée par le besoin de l'État, ne croit pouvoir m'aider, j'endurerai avec patience : cela n'est ni long, ni difficile à mon âge. »
Celte lettre, si simple et si noble, respire un sentiment de douleur qui tenait à d'autres motifs que ceux qu'elle exprime : c'est l'incurable tristesse de l'homme vertueux qui voit le mécompte de ses vœux les plus purs, qui souffre du présent et qui n'attend rien de l'avenir. La vieillesse est alors sans consolation; et la vie ne se marque plus que par les pertes et les malheurs , dont elle vous rend témoin. On sent cette impression dans quelques vers latins, où L'Hôpital célèbre la mémoire de son plus fidèle ami , le président Dufaur, qui mourut vers ce temps, et qui avait été, comme L'Hôpital, l'apôtre zélé de la tolérance et de la liberté religieuse.
« La paix, dit-il, est enfin rendue à la terre par la faveur des cieux; mais les hommes n'ont pas dépouillé leurs haines féroces. Ils s'occupent à ranimer par des crimes nouveaux les guerres éteintes. » Puis, s'adressant à l'ombre de son ami : « C'est maintenant, dit-il, que tu me parais heureux d'avoir touché le port , avant que tes yeux ne voient les grands maux qui nous attendent, et qui, je le crains, seront plus cruels que ceux que nous avons déjà soufferts. Âme sainte devance-moi ; je te sui-
408 VIE DU CHANCELIER DE l/ HOPITAL.
vrai bientôt. Puisse un môme lieu nous réunir ! et que la même tendresse qui nous avait liés pendant la vie nous reste dans la mort, si les affections de la terre se conservent parmi les ombres ! »
On retrouve dans ces vers les sentiments religieux qui avaient animé toute la vie de L'Hôpital, et qui s'étaient fortifiés encore par l'âge et la retraite. De son temps, ce grand homme fut accusé, tantôt d'être un hérétique caché, tantôt même d'être un athée. Le xvme siècle lui a donné le nom de philosophe, dans un sens qu'il n'aurait pas compris, ou dont il n'aurait pas voulu. L'Hôpital était chrétien ; et sa religion défia même la surveillance et les soupçons de la cour de Rome irritée contre lui. « Il n'y a pas moyen d'accuser le chancelier d'hérésie ', écrivait le cardinal d'Esté, légat du souverain pontife, puisqu'on le voit aller à la messe, se confesser et communier. » D'une autre part, on ne peut supposer dans un tel homme des apparences de piété, prises seulement pour tromper les espions du pape : et c'est de lui certainement qu'il faut dire que sa pratique attestait sa croyance.
Théodore de Bèze a cru cependant le louer, en lui supposant une préférence secrète pour la réforme. Dans ce siècle de violence et de fanatisme, une tolérance désintéressée semblait impossible. Ceux qui en profitaient ne la croyaient pas sincère; car les partis, dans leur Apre jalousie d'envahissement, ne peuvent concevoir l'amour de la vérité pour elle-même, et prennent sou-
1 Négociations du cardinal d'Esté.
vent la justice qu'on leur rend pour une apostasie faite en leur faveur. Ainsi que plusieurs hommes supérieurs de cette époque, L'Hôpital se séparait des abus de la cour de Rome, sans adopter le protestantisme. Il était, par conscience et par supériorité, ce qu'Érasme avait été par circonspection et par finesse d'esprit. Il puisait dans sa religion même cette tolérance, qu'Érasme avait trouvée dans sa moqueuse indifférence pour toutes les sectes.
La triste prévoyance de L'Hôpital sur les nouveaux malheurs de son pays ne fut que trop justifiée. On avait vu jusque-là dans le royaume de cruels supplices, des persécutions odieuses , des révoltes opiniâtres , des guerres châles acharnées, mais rien qui pût de loin égaler l'épouvantable trahison de la Saint-Barthélémy. On peut lire partout les crimes de cette journée. A peine ajouterons-nous à l'horreur qu'elle inspire, en disant que la vie de L'Hôpital y fut menacée, et ne fut sauvée que par le remords bizarre de ceux mêmes qui avaient préparé le meurtre de tant de victimes innocentes. L'Hôpital était depuis trois ans dans sa retraite de Vignay , le 25 août 1572, lorsque mille bruits sinistres et le passage des gens armés qui couraient les campagnes lui annoncent le massacre des protestants à Paris et partout ' . Bientôt une populace enivrée de fureur entoure sa maison. Ses fermiers sont pris et garrottés. Il croit sa dernière heure venue, et s'y résigne sans effort. Ses domestiques veulent s'arme, et repousser les meurtriers. « Non, dit-il, si la petite
1 Michaelis Hospitolii, Epist.. lib. VII.
porte n'est bastante ' pour les faire entrer, qu'on leur ouvre la grande. »
Cependant, on apercevait du château de Vignay une petite troupe de cavaliers accourant, bride abattue, à travers la plaine. Ltaient-ce des défenseurs, ou des assassins envoyés exprès? On pouvait en douter. La troupe arrive, fait retirer les premiers agresseurs, et s'établit dans le château, comme une sauvegarde déléguée par la reine. Ces hommes disent au Chancelier, que sa famille n'a rien à 'craindre, et qu'on lui pardonne à lui-même son ancien zèle pour les hérétiques.
a J'ignorais, répondit L'Hôpital , que j'eusse jamais mérité ni la mort , ni le pardon. » Son cœur était alors déchiré par une bien autre inquiétude. Sa fille était à Paris depuis quelques jours; et son sexe n'aurait pu la sauver, si la veuve du duc de Guise ne lui eût offert un asile dans son hôtel respecté des assassins. Cette dame, alors malade, voulut veiller elle-même sur la lille d'un homme vertueux qu'elle estimait. Elle la cacha plusieurs jours, et la fit ensuite sortir de Paris dans une voiture couverte, et comme une femme de son service. Telles étaient dans ces jours affreux les précautions dont la veuve du duc de Guise avait besoin pour sauver la fille de L'Hôpital.
Rendue à sa famille éplorée, cette jeune femme retrouva son père presque prisonnier dans son château. Malgré sa religion, elle fut, ainsi que sa mère, forcée d'assister à la messe, sans autre conversion que la terreur
1 Suffisante.
inspirée par cette espèce de garnison envoyée contre les assassins, et qui leur ressemblait presque. Une dame protestante, qui s'était enfuie du massacre de Paris, la veuve du marquis de Feuquières, fit demander, en ce moment, asile au chancelier; mais ello craignit d'en profiter, en apprenant l'oppression militaire qui pesait sur la famille du premier magistrat du royaume. Enfin, après plusieurs jours, cette garde fut levée; et L'Hôpital se trouve, seul avec sa famille, en proie à toutes les pensées déchirantes, que lui inspire le crime public, auquel il survivait.
Chaque jour lui annonçait de nouveaux malheurs et de nouvelles hontes pour le royaume. Quelques-uns de ses amis étaient morts, d'autres avilis. Combien, lorsqu'il apprit dans sa retraite que le premier président de Thou lui-même, le père de l'historien, avait fait l'apologie des meurtriers, et commencé des procédures contre les victimes , ne dut-il pas regretter, au milieu de tant de maux, cette dégradation des plus nobles caractères, et ce dernier triomphe du crime qui consiste à souiller jusqu'à la vertu?
Cet homme, qui n'avait jamais éprouvé d'inquiétude sur ses propres périls, cette âme si ferme et si résignée pour elle-même ne put soulever le poids de l'opprobre et du malheur publics. Il ne fit plus que languir, pendant quelques mois. S'il reprenait un moment ses études chéries, s'il parlait encore cette langue poétique, dont il avait amusé ses loisirs, elle n'était que l'interprète de ses tristes pensées. Tout l'y reportait sans cesse. Il apprit que la conservation de sa propre vie avait été négociée par les prières de la duchesse de Savoie, son ancienne et
noble bienfaitrice. Il fit un effort pour l'en remercier, et pour se montrer à elle moins malheureux qu'il n'était. « Quels rois, lui dit-il, et quels confidents des rois n'avezvous pas suppliés en ma faveur? Malgré la distance des lieux, votre bienveillance *ie m'a pas manqué. Sans vous je languirais dans l'oppression, ou je serais enseveli dans la tombe. Maintenant, ajout e-t-il, les laboureurs et les habitants des villes ont retrouvé le repos. Nous sommes tranquilles sur la vie de nos femmes et de nos enfants. Nous jouissons de nos biens, comme dans la paix, s'il y a quelque chose d'assuré sur la terre, et si on peut se fier aux hommes. »
Il adresse des remercîments plus affectueux encore à cette duchesse de Guise qui avait sauvé sa fille. «Cette unique enfant, lui dit-il, qui me restait de trois enfants que j'ai eus, vit encore; elle vit, sauvée par votre bienfait, tandis que le meurtre désolait Paris, et qu'il ne s'ouvrait aucune porte de salut pour elle. Cette fille attachée sans cesse près de moi, et qui veille, avec sa mère, sur mon infirme vieillesse, je ne la regarde jamais, sans un mouvement de reconnaissance pour vous et pour les vôtres. Vous avez sauvé plusieurs vies, en une seule. Elle m'a raconté le soin que vous avez pris, malade et languissante, pour que nul meurtrier ne pénétrât dans votre maison, et ne l'enlevât de cet asile; car, dans ce jour, la rage du sang n'a pas même épargné les mères, i l des enfants à la mamelle ont été jetés dans la Seine '. »
« Illa milii euram studiumque jacentis et aegrae Narravit; ne quis percussor forte subiret Interiora domùs, ne quis se forte lalentem
Ailleurs, en s'adressant à des amis, toujours dans cette langue poétique, dont il avait l'habitude, et qui se prêtait à tous les mouvements de son âme, L'Hôpital s'écriait : « J'ai vécu1, et je regrette une vie si longue, puisque j'ai vu un généreux caractère tout à coup dénaturé, un roi devenu tyran. Personne ne me l'aurait fait croire, à moi témoin de ses premières années. Telles n'étaient pas les habitudes de nos anciens rois de France. Leurs âmes n'étaient pas faites à la trahison et ta la ruse. ïls ne dérobaient pas d'odieuses victoires, dans l'ombre de la nuit. Dans mon enfance, personne n'aurait percé le cœur de son ennemi, avant de lui avoir annoncé à haute voix l'approche du péril. On combattait à armes égales, en champ clos, sous les murs de la ville, devant le peuple tout entier. » Telle était donc l'horreur de ce temps, que L'Hôpital regrettait la guerre civile.
On s'étonnera peut-être de trouver parmi les derniers vœux, les derniers écrits du chancelier de L'Hôpital, une lettre qu'il adressait à Charles IX 2. Quel commerce de langage et d'idées pouvait-il exister entre le vertueux Chancelier et le prince couvert du sang de ses sujets? que pouvait demander L'Hôpital près de mourir à cette cour , dont il avait depuis si longtemps abandonné les dangereux honneurs? 11 faut se souvenir des remords qu'éprouva, dit-on, le jeune roi, et qui hâtèrent sa fin
Extraheret (nec enim rabies tum saeva pepercit Matribus : infantes etiam dicuntur in ara ne m Précipites mersi). »
1 Michaelis Hospitalii Carmina miscellanea.
2 Œuvres complètes de L'Hôpital, t. II.
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cruelle. 11 semble que cette âme troublée ne dut pas recevoir, sans une agitation salutaire, la lettre du vertueux vieillard, dont elle avait autrefois entendu les conseils. Désormais de semblables avis n'étaient plus de saison. Le crime était trop grand pour être blâmé. L'Hôpital se bornait à dire, en finissant sa lettre : « Sire, je supplie Dieu de vous donner sa grâce, et vous conduire de sa main au gouvernement de ce beau et grand royaume, avec toute douceur et clémence envers vos sujets, à l'imitation de lui, qui est bon et patient à porter nos offenses, et prompt à nous remettre et pardonner nos fautes. »
L'Hôpital survécut six mois à la Saint-Barthélémy, obsédé par le fantôme de cette horrible journée. Quand il sentit ses forces défaillir, il écrivit en latin son testament, où il rendait un compte sommaire de sa vie, disposait de ses biens et faisait ses dernières recommandations à sa femme, à sa fille et à ses petits-enfants. Il expira, le cœur plein de la douleur de sa famille, et des maux de son pays, à l'âge de soixante-huit ans, le 15 mars 1573. 11 fut enterré de nuit, sans aucune pompe funéraire.
Sa mémoire fut honorée, même dans un temps de fureur et de faction. Les esprits les plus graves et les plus frivoles lui rendirent également hommage. Nous avons vu l'éloge qu'en faisait Brantôme ; et l'historien de Thou le compare aux plus grands législateurs et aux plus sublimes philosophes de l'antiquité.
Les siècles suivants ajoutèrent à la gloire de cet illustre magistrat; et sa renommée, comme il arrive à ceux qui furent supérieurs aux passions de leur temps, a grandi chaque jour avec la raison publique. Quoiqu'il n'ait point
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réussi à faire le bien qu'il voulait, et quoiqu'il ait fait sentir au monde sa vertu plutôt que son pouvoir, telle est la justice des peuples, que son nom est vénéré comme celui des plus grands hommes qui, secondés par la fortune, ont sauvé leur patrie.