CHAPITRE XV
Année 1814. — Influence des grands événements de l'Europe sur la Grèce. — Les Sept-Iles cédées aux Anglais. — Vente de Taqja. — Êlairie. — Dispositions à un prochain soulèvement. — Révolte d'Ali-pacha. — Commencement de la guerre.
L'année 1814 et la grande révolution de l'Europe trouvèrent les Grecs dans un état de force croissante et d'oppression insupportable. Ils virent dans ce changement un espoir nouveau. L'étendard de la sainte alliance leur parut le signe précurseur de leur affranchissement. Les récits que l'on faisait alors de la puissance moscovite, et de la magnanimité d'Alexandre, circulaient dans toutes les provinces comme autant de présages heureux, qui répondaient aux anciennes espérances entretenues par les prêtres. On célébra des messes , en l'honneur du triomphe de la religion grecque. Les paysans de la Morce savaient qu'un Grec des îles, leur compatriote, était le confident du grand empereur de Russie, rempart de la foi grecque. Ce fut alors que, sous une haute influence, se forma dans toutes les provinces de l'empire turc cette association grecque désignée par le nom (VÉiairie ', qui comptait dans ses rangs des princes du Fanar, de riches négociants, des lettrés, des archevêques, et quelques diplomates étrangers. Le but de cette institution
1 Waddingtons visït to Grce.ce
secrète était surtout d'accroître et de répandre l'instruction parmi les Grecs. Le zèle de la religion s'animait en même temps que celui des lettres; et les livres saints étaient le code d'un patriotisme que l'on prêchait impunément sous les yeux des Turcs.
La prospérité maritime des Grecs, principe de leur vie nouvelle , ne se soutenait pas avec moins de persistance, depuis que la paix avait rendu à toutes les nations la liberté des mers. Les voies prises par le commerce ne s'abandonnent pas aisément; la navigation économique des Grecs , le bon marché de leurs transports leur assuraient l'avantage sur d'autres peuples, qui s'en sont bien vengés depuis. Quelques circonstances favorisèrent encore leurs entreprises. La disette qui affligea la France en 1818 fut pour les Grecs insulaires une source de richesses. Les vaisseaux de Spezzia, d'Ipsara, de Mycone apportèrent à Marseille les blés de la Morée, qui furen* vendus à haut prix.
Hydra surtout, Hydra, la forteresse navale de la Grèce, prenait chaque jour un nouvel accroissement. Cette ville de granit et de marbre, bâtie sur un aride rocher, où la terre même des jardins est apportée du continent, cette population de trente mille habitants dans un lieu qui pouvait à peine nourrir quelques misérables pêcheurs, ce port incessamment rempli de vaisseaux qui partent ou qui arrivent, tout dans Hydra formait un spectacle plein de grandeur et d'espérance. Les hardis marins qui s'élançaient de cet asile et des écueils voisins ne cachaient plus leur mépris pour Tignorance brutale des Turcs; ils semblaient les défier par la vitesse de leurs voiles et la
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dextérité de leurs manœuvres. Sur mer, ils disaient : Nous sommes libres ! Et dans tous les lieux de la Grèce où touchaient leurs légers navires, ils semaient par leur présence les mêmes sentiments, la même haine du joug, et l'émulation de leur vie fière et libre.
Ainsi se préparait l'affranchissement, ou du moins la lutte immortelle de la Grèce. À côté de ces forces actives et menaçantes, les instigateurs secrets de YEtairie employaient, pour gagner des partisans, ou pour écarter des obstacles, l'adresse et l'insinuation naturelles à l'esprit grec. On obtenait à prix d'argent de nouvelles concessions du divan. Les barats, on exemptions, par lesquelles un raïa se rachète du karatch, et se place sous la protection d'une ambassade étrangère, étaient vendus facilement par la Porte. On dit qu'elle paraissait même disposée à permettre aux Grecs en masse de quitter l'habillement qui leur était imposé, depuis la victoire de Mahomet II. Mais ces condescendances nouvelles ne compensaient pas tant d'années d'oppression. Elles étaient précaires, incertaines et mêlées sans cesse à des retours odieux de violence et de cruauté. Dans cette anarchie du despotisme turc, lorsque le gouvernement semblait vouloir s'adoucir, la nation conquérante n'en restait pas moins oppressive et tyrannique. Les insolences des janissaires, les avanies des pachas et des chefs subalternes n'étaient pas moins fréquentes : seulement, elles s'exerçaient suides hommes qui devenaient chaque jour moins faits pour les souffrir.
Les exemples de ce genre se retrouvent dans les récits les plus authentiques des dernières années. Un négociant
grec revenait-il d'un long voyage? il était rançonné par un aga turc. On le forçait de se rembarquer, au milieu de la tempête. 11 échappait, la rage dans le cœur, pour être, quelques années après, un des plus hardis capitaines qui brûlent les vaisseaux turcs '.
Cependant les Sept-lles, passées depuis 1814 sous la domination anglaise, offraient au milieu des mers de la Grèce un exemple de civilisation, qui n'était pas sans influence sur les peuplades voisines. Corfou demeurait, pour beaucoup de Grecs de la Morée, un asile et un rendez-vous, dans lequel ils pouvaient se concerter sans péril; les habitants de cette île et des îles voisines, malgré la dure autorité du gouverneur, continuaient, à la faveur de la protection britannique, de riches entreprises de commerce et d'industrie; ils gardaient ce patriotisme grec qui survit, au milieu des morcellements de l'esclavage, et même de ces dissensions, de ces guerres civiles, auxquelles le peuple grec se laisse si facilement emporter.
Les insulaires de Corfou n'étaient pas hardis et entreprenants comme les Hydriotes; mais ils ne portaient du moins qu'un joug européen; et leur soumission n'était pas un abrutissement. Quatre villes du continent grec, Prévésa, Vonizza, Parga et Butrinto, étaient depuis longtemps une dépendance des Sept-lles, et auraient dû échapper ainsi au pouvoir des Turcs. Parga surtout prospérait par son commerce et l'active industrie de ses habitants; plus d'une fois elle avait donné retraite aux
1 Essai sur les Fanariofes, par Zallony.
braves montagnards de Sonli. Elle était une des forteresses sur lesquelles pouvaient s'appuyer un jour les chrétiens de l'Lpire et de la Morée1.
C'est ici que l'on doit rappeler un des actes les plus déplorables de la politique moderne, espèce d'avant-scène qui semblait présager l'odieux abandon de la Grèce. Ali-pacha, qui, depuis tant d'années, suivait obstinément le projet d'anéantir tous ceux qui lui avaient résisté, vit avec douleur Parga protégée par le pavillon britannique; il n'essaya pas de contester la justice de cette réunion ; il aima mieux marchander une proie que de réclamer de liante lutte une possession fort incertaine. L'arrangement fut conclu : le ministère anglais vendit Parga, ses murs, ses églises, ses maisons, pour cinq cent mille livres sterling. L'inventaire de la malheureuse ville fut dressé; l'habileté des commissaires anglais consistait surtout cà évaluer bien haut le prix de tout ce qu'on cédait, depuis la demeure du pauvre jusqu'au ciboire des saints autels. Tout fut compté, tout fut payé, excepté les personnes des malheureux habitants, auxquels on avait réservé le droit de se retirer nus et dépouillés, et de chercher un asile à Corfou, dans la conquête du peuple qui venait de vendre ainsi leur patrie.
Telle était l'horreur qu'inspirait le joug de la Porte et du pacha, que les Parganiotes, ne sachant où fuir, acceptèrent une semblable retraite. Mais, tandis que les Anglais, fidèles à leur marché, abattaient sur les tours
1 Voyez l'intéressant ouvrage de M. Pouqueville sur la régénération des Grecs.
de Parga le pavillon britannique, pour faire place au croissant, les malheureux fugitifs, voulant au moins dérober les ossements de leurs pères à la présence sacrilège des Turcs, ouvrirent les tombeaux, réunirent ces tristes dépouilles, les brûlèrent sur la place publique, et emportèrent avec eux ces cendres sacrées comme le plus précieux reste de leur patrie1. Je ne sais quelle grandeur antique semblait se réveiller dans chaque tribu grecque, toutes les fois qu'elle était frappée de quelque nouveau malheur.
Réfugiés dans Corfou, parmi les Anglais qui réduisirent, avec une avidité de marchands, l'espèce d'indemnité promise à la peuplade expropriée, les enfants de Parga trouvèrent au moins dans les Grecs de l'île une pitié secourable ; un ministre de l'empereur de Russie 2 vint les visiter dans le campement qu'ils occupaient; l'indignation fut unanime dans l'Europe. Les autres tribus grecques rougirent d'être encore soumises aux Turcs, en voyant l'exil volontaire des habitants de Parga.
Ainsi chaque nouveau coup d'oppression, qu'il vînt de l'Europe ou de l'Asie, semblait rapprocher les malheureux débris de la nation grecque, ranimer son courage, et préparer sa renaissance.
Quelques années après la vente de Parga , ce fut de Corfou que partirent les derniers conseils adressés à
1 Parga and the Ton'ian islands, by lieutenant Col C. P. de Bosset.
- M. Capo d'Istria.
tous les partisans de VÉtairie, espèce de document officiel qui circula dans toute la Grèce ', et qui dirigeait les esprits vers rétablissement d'un État libre et fédératif.
Mais c'était surtout par l'influence de l'éducation, par le progrès des lumières, que les moteurs invisibles de VEtairie voulaient amener cette révolution: et cependant il y avait, dans la simplicité à demi sauvage de quelques cantons de la Grèce chrétienne , dans la vie rude des klephtes, un germe de liberté plus puissant que tous les secours de la civilisation étrangère ; et la souffrance du peuple ne lui permettait guère d'attendre qu'il fut éclairé, pour commencer à s'affranchir. De là ces forces si diverses qui concoururent au soulèvement de la Grèce; de là cette prodigieuse inégalité de civilisation, qui rend si difficile l'œuvre de sa renaissance; mais de là cette puissance irrésistible et intérieure, qui déterminait dans la Grèce un événement où les Grecs étaient poussés tout à la fois par la civilisation et par la barbarie, par l'enthousiasme religieux et par les idées modernes, par les richesses et par la pauvreté; un événement que voulaient le pcàtre, le matelot, le marchand, le prêtre, le pontife, et même le prince du Fanar, exposé dans son palais à la bastonnade et au cordon.
A Constantiuople même, sous les yeux du divan, et parmi les derniers des Grecs, on voyait se produire chaque jour une hardiesse nouvelle. Les anciens vaincus, les raïas, si longtemps insultés, devenaient insolents à leur tour. Les étrangers remarquaient souvent avec
* Waddingtons visit to Greece
surprise clans les rues de Byzance de petites querelles populaires, où des Turcs étaient impunément battus par des Grecs. Les papas animaient sourdement cette disposition patriotique, en y mêlant l'idée de la protection moscovite.
Leurs églises ne renfermaient plus seulement des représentations de saints , mais d'autres tableaux plus expressifs qu'ils faisaient voir avec mystère. En 1819, dans une église grecque, librement fréquentée, à deux cents pas de la grande mosquée, les prêtres grecs montraient à tout chrétien, même catholique , un vaste tableau habituellement caché par une toile, et qui représentait la victoire de Constantin sur Magnence. Les soldats du victorieux Constantin y portaient l'étendard de Russie, et ceux de Magnence avaient le drapeau rouge , le drapeau musulman; et, pour plus d'exactitude, ils étaient coiffés de turbans.
Le divan finit par apercevoir quelques-unes des causes qui hâtaient le mouvement de la Grèce; mais il ne pouvait les atteindre toutes. Il ferma quelques écoles chrétiennes; il chassa de Smyrne un homme éloquent, qui excitait au plus haut degré, dans le cœur de la jeunesse, la religion du Christ et de la patrie. Mais ce n'était pas de Smyrne, ville de plaisir et d'opulence, asiatique par les mœurs, et marchande à la façon de l'Europe, que devait partir le premier cri de liberté; et ce n'était pas dans un seul lieu qu'on pouvait étouffer la voix renaissante de la Grèce.
La traînée de feu était partout, dans la Morée, dans
l'Épire, parmi \^ Grecs d* Moldavie et de Valachie,
dans les îles, depuis la riche et voluptueuse Scio jusqu'aux rochers de Spezzia et d'Hydra, où brillait à tous les yeux l'exemple du succès et de l'audace.
Que l'on ne cherche donc pas un rapport, une alliance entre les révolutions passagères de Naples et du Piémont, et la profonde, la persévérante révolution de la Grèce. La date peut tromper quelques esprits; mais les causes sont aussi différentes que la durée. Le mouvement de la Grèce, si juste, si nécessaire, toujours prêt, et suspendu comme par hasard, fut enfin déterminé, comme toutes les choses inévitables, par le premier incident qui s'offrit; et cet incident venait des Turcs et de la Russie. La révolte d'Ali-pacha dans l'Épire, la présence d'Ipsilanti dans la Moldavie dirent enfin aux Grecs : 11 est temps de commencer.
Le désordre était redoublé dans l'anarchique domination de la Porte. Ali, le meurtrier, le spoliateur des tribus chrétiennes de la Thessalie et de l'Épire, Ali, qui depuis tant d'années avait mis à mort les plus braves des klephtes et des armatoles, mais qui avait augmenté, par la foule des malheureux qu'il avait faits, le nombre des hommes errants et désespérés, Ali, voulant dans sa vieillesse secouer le joug de la Porte, et ne plus opprimer que pour son compte, est attaqué par les Turcs, cliassé de ses provinces, et bloqué dans sa dernière forteresse, avec ses femmes et ses trésors, son cortège d'empoisonneurs et d'assassins. Alors, il imagine d'appeler à lui cette race grecque qu'il a décimée, ces restes des armatoles qu'il a détruits, ces klephtes qu'il a chassés même de leurs montagnes; il parle d'aifranchir h religion
grecque; il répand l'or parmi les chrétiens; ïf leur fait donner des armes; il soulève ses victimes contre l'empire turc, content de laisser au moins une révolte après lui.
D'une autre part, tandis que le pacha de la Morée, poursuivant Ali, au nom de la Porte, est retenu au pied d'une forteresse de l'Épire, le lieutenant qui commande à sa place permet aux chrétiens de l'Arcadie de prendre les armes, pour se défendre contre les incursions d'unç tribu musulmane qui habitait près d'eux. Ainsi ces armes, si longtemps attendues par les Grecs, leur sont jetées par leurs tyrans.
En Moldavie, l'entreprise tentée par Tpsilanti, fils d'un ancien hospodar et général russe, languit d'abord et fut bientôt désastreuse. De jeunes étudiants grecs, venus d'Allemagne et d'Italie, avec des vêtements de deuil, une croix sur la poitrine, et l'enthousiasme des lettres et de la patrie, tombèrent comme des victimes sous le sabre des janissaires, touchantes et glorieuses prémices du sang qui devait couler dans cette guerre sacrée.
Le mouvement des deux provinces fut apaisé par ces massacres; mais ailleurs tout ce qui était chrétien et grec se soulevait avec furie; l'archevêque Germanos excite et réunit les habitants de la Morée; le bey des Maniotes, Mauro-Mikali, descend dans la plaine avec sa tribu ardente au pillage; le vieux Colocotroni, ancien chef de klephtes, depuis longtemps réfugié dans l'île de Zante, reparaît avec des bandes de montagnards; les pâtres d'Arcadie accourent; la guerre commence par instinct, par religion, par nécessité, sans règle ni prévoyance;
c'est l'antipathie des races, c'est la vieille haine du vaincu contre le vainqueur, du chrétien contre le Turc, qui reparaît dans toute sa force primitive; la séparation est faite, le joug brisé; tout ce qui est né musulman se réunit et s'enferme dans quelques villes mal fortifiées; tout ce qui est chrétien s'enhardit, s'amasse et vient confusément assiéger ces villes. De grossiers instruments de labour, quelques vieilles armes européennes, laissées autrefois par les Russes, quelques sabres turcs, ies fusils et les poignards des klephtes sont aux mains de cette multitude sans discipline et sans artillerie; c'est la voix d'un prêtre qui les harangue, les anime, et leur permet de rompre l'abstinence du saint temps de carême, à cause de la guerre sacrée.
En même temps Hydra, Spezzia, ïpsara, mettent en mer leurs hardis vaisseaux. La domination des Turcs sur les Grecs semble tomber et s'écrouler de toutes parts-, de hideuses cruautés ne la raffermissent pas. Les nobles du Fanar et plusieurs prêtres du synode égorgés, des massacres tumultueux à Constantinople et à Smyrne, le meurtre du patriarche Grégoire, l'extermination du peuple de Scio, toutes ces barbaries enfoncent plus avant au cœur des Grecs qui survivent la haine de l'esclavage et de l'Alcoran. Ils sont voués désormais à la destruction ou à la victoire; et parmi les vicissitudes qui se mêlent à cette entreprise, parmi les fautes, les intrigues, les défaites, les traits d'héroïsme, on voit que la guerre ne peut se terminer que par la délivrance, et qu'une nation nouvelle est entrée dans le monde. Elle a marqué pour jamais son existence , quelque borné qu'en
puisse être le cours. On peut massacrer tous les Grecs; on ne peut plus les rendre aux Turcs.
Ici doit s'arrêter cette faible esquisse; les actions contemporaines veulent être racontées par des témoins. Les événements nouveaux de la Grèce sont partout; les noms de ces nouveaux héros sont dans toutes les bouches; cette guerre est l'entretien de l'Europe; fasse le ciel qu'elle n'en soit pas la honte et que, par cette fatalité qui fait souvent sortir de l'injustice les fautes et les malheurs, on ne soit pas un jour plus divisé par la mine de la Grèce, qu'on ne l'eût été pour sa délivrance! Si on regarde en effet la religion et la morale comme la vie des empires , si le christianisme et l'humanité ne sont pas de vains mots, si la pitié est la vertu de l'homme, et l'Évangile sa vérité, comment croire qu'un profond oubli de ces lois divines soit sans crime et sans péril ? Comment croire qu'en politique une grande contradiction soit une chose indifférente, et qui ne laisse point de traces? On fait en Europe, dans l'intérêt des trônes et de la paix, de grands efforts pour affermir les croyances religieuses, pour inspirer le respect des autels; on inscrit en tête d'un traité fondamental la sainte et indivisible trintté; et on laisserait périr, à cause de sa religion même, le peuple chez lequel ces saintes croyances conservent le plus de force, et font encore des martyrs? (Ai tel contraste n'encourage-t-il pas le scepticisme et l'indifférence? et des autels rétablis parlent-ils plus haut que ne le ferait un peuple chrétien sauvé de la mort ou de l'apostasie?
Il y a douze ans, quand l'Europe se poussa tout en-
tière contre le dominateur de ses trônes et de sa liberté, on vit la Prusse luthérienne, l'Angleterre dissidente, la Russie schismalique s'unir pour honorer le vénérable pontife de Rome et relever son pouvoir; et Rome, avertie par cet exemple que l'animosité des sectes religieuses a disparu devant la charité chrétienne, ne couvrirait-elb pas de son intercession les églises affligées d'Orient? ïN'autoriserait-elle pas en leur faveur la sollicitude et les prières de tout le sacerdoce chrétien?
Pontifes du Très-Haut, successeurs des Bossuet et des Fénelon, comment n'a-t-on pas entendu votre voix dans cette cause sacrée? Oh! combien elle serait précieuse pour les guerriers de la croix, l'aumône recueillie dans les temples du Seigneur ! L'Église de France n'a-t-elle pas, hélas! à l'époque la plus affreuse de nos troubles civils, connu toutes les tortures de la persécution, et ne trouve-t-elle pas de la pitié dans ses souvenirs? Vers la fin du moyen âge, dans la chaleur des dissensions réveillées par le concile de Florence , le pape Calixte fit publier des indulgences, et ordonna des prières dans tous les temples de l'Europe, pour les chrétiens de la Grèce qui combattaient les infidèles; il oubliait leur schisme, et ne voyait que leur malheur. Paul II, au nom du ciel, demanda des secours pour les familles grecques chassées de leur pays et réfugiées sur nos rivages; la fausse piété de nos jours serait-elle plus intolérante que la foi du xve siècle?
Ne craint-on pas , si la Grèce achève de périr, si plusieurs millions d'hommes sont massacrés par le musulman (car telle est la condition de sa victoire), ne craint-
on pas de préparer à l'avenir un terrible sujet de blâme et d'étonnement? Ne craint-on pas de fournir à l'esprit novateur un argument contre les plus justes pouvoirs? Comment l'avenir, qui nous touche et qui nous presse , expliquera-t-il cette épouvantable calamité'/ Les peuples chrétiens de l'Europe, dira-t-on, étaient-ils dénués de force et d'expérience pour lutter contre les Barbares ? Non. Jamais tous les arts de la guerre n'avaient été portés si loin. Quelques officiers chrétiens auraient suffi pour donner la victoire à la croix : ils allèrent discipliner les hordes féroces des pachas musulmans. Cette catastrophe fut-elle trop rapide et trop soudaine, pour que la politique ait eu le temps de calculer et de prévenir? Non. Le sacrifice dura cinq ans; plus de cinq ans s'écoulèrent, avant que tous les prêtres fussent égorgés, tous les temples brûlés , toutes les croix abattues dans la Grèce. L'Europe en eut le spectacle.
Espérons que ce crime ne se consommera pas tout entier. Le pacha d'Egypte, malgré les pavillons chrétiens qui ont remorqué sa flotte et transporté ses trésors, n'a pas conquis la Morée. Il possède une partie du sol; il n'aura pas les habitants. Réfugiés dans les montagnes, ou cantonnés dans quelques villes, ils combattent encore. Beaucoup d'hommes périssent ; mais la nation s'opiniàtre à vivre par l'excès de son héroïsme et de son malheur. La guerre d'extermination , la destruction entière et absolue dont la Porte a besoin , ne peut avoir le temps de s'achever, avant que quelque grande puissance de l'Europe ne perde patience, ne soit touchée de honte, qu tentée par l'occasion d'un bon calcul. On a vu l'Ame-
rique méridionale, quelque temps reniée par tous les États de l'Europe, y trouver tout à coup une grande alliance. La pauvre, la valeureuse Grèce n'offre pas sans doute des chances de commerce aussi favorables que les provinces du Mexique affranchi ; on peut même redouter son génie maritime, son activité, qui renaîtrait si vite. On lui fera des conditions asservissantes et dures. Mais il faudra bien enfin sortir de cette neutralité meurtrière; on trouvera moyen de secourir la Grèce, en refusant à son égard un protectorat qu'on ne pourrait garder; quelques îles de son domaine peuvent se détacher encore, et augmenter cette échelle de garnisons maritimes que l'Angleterre étend partout depuis Malte jusqu'à Ceylan.
Quoi qu'il en soit, les amis de la religion et de l'humanité salueront avec joie tout événement politique qui arrêtera celte horrible effusion du sang humain, qui sauvera la vie d'une race chrétienne, qui rendra une nation au monde civilisé. Ainsi, et c'est là sans doute le triomphe de l'habileté, une puissance de l'Europe seia quelque jour remerciée de l'adroite spéculation qu'elle aura faite. Elle aura du gain et de la gloire, et fera, pour son propre avantage, une chose populaire dans toute l'Europe.
11 y a dans le monde des mutations inévitables, dont profite celui qui sait les pressentir, et que la sage politique doit reconnaitie à temps, pour les diriger. L'invasion qui avait abattu devant les Turcs, il y a près de trois siècles, une race chrétienne, née sous le ciel le plus heureux pour le génie, cette invasion toute mili-
taire et toute asiatique, qui n'avait pu triompher de l'antipathie des races et de celle des religions , qui n'avait pu arracher à la nation grecque ni ses mœurs, ni son idiome, ni son culte, cette invasion maudite par l'ancien droit public de l'Europe, et toujours illégitime, devait cesser tôt ou tard.
L'époque de l'événement était incertaine, mais l'événement infaillible. Bacon, Leibnitz, Montesquieu, et d'autres publicistes, l'avaient annoncé. La politique d'une grande puissance l'avait longtemps préparé; lorsqu'il éclate enfin, quelles que soient les répugnances nées de combinaisons nouvelles, on ne peut empêcher qu'il ne soit juste, nécessaire, approuvé par les lois de Dieu et la conscience du genre humain ; on ne peut empêcher que la civilisation croissante de l'Europe, la douceur de ses mœurs, la perfection de ses arts n'aient fait de la présence des Turcs, au milieu de la Grèce, une espèce d'anomalie barbare qui doit disparaître. Et lorsqu'ils ont une fois reculé , lorsqu'il s'agit non pas de maintenir, mais de recommencer l'ancienne invasion, les anciens massacres ; lorsque les Turcs ne sont plus ce qu'ils étaient jadis, puissants, victorieux, redoutables à l'Europe encore ignorante et grossière; lorsqu'au contraire ils auraient besoin maintenant d'une garde européenne, pour se rétablir dans la possession de la plus belle partie de l'Europe, ne faut-il pas avouer l'invincible décret de la Providence qui affranchit la Grèce?
Ces raisons morales entrent aussi dans la politique '.
1 Enfin le cri de la conscience publique, l'indignation de tous les hommes qui ne sont ni valets ni ministres, est montée jus-
314 essai sur l'état des grecs
Les pensées généreuses ne sont pas toujours écartées du cabinet des rois. On s'en défie d'abord, comme si elles devaient être moins utiles , parce qu'elles s'adressent surtout à la conscience et à l'honneur ; mais l'honneur des nations est une partie de leur force. Voyez le règne de Louis XIV : l'expédition de Candie,, la délivrance des esclaves chrétiens par le bombardement d'Alger, la guerre soutenue pour la succession d'Espagne étaient des entreprises généreuses , elles n'en furent pas moins des entreprises hautement politiques, favorables au commerce, à la marine, à l'ascendant de la France, Et, dans une guerre toute récente, la magnanimité personnelle du Prince qui commandait l'armée française n'était-
qu'aux trônes. Le traité signé à Londres le 6 juillet 1827 promet aux Grecs une médiation protectrice. On fait, après six ans, pour les débris dispersés de ce malheureux peuple, ce qu'il était juste, ce qu'il était aisé de faire pour le peuple même, dans les premiers jours de sa glorieuse renaissance; on condamne par cet acle de tardive pitié six ans d'une barbare apathie. Quoi qu'il en soit, que la politique soit au moins sincère dans son retour aux sentiments humains, qu'elle se rapproche des Grecs, suivant l'expression du traité; qu'elle n'affecte pas dans son intervention même une espèce de neutralité absurde entre le gouvernement atroce et fanatique de la Porte, et les victimes échappées à sa tyrannie, ou survivant à ses massacres ; qu'elle ne ménage pas les oppresseurs si entêtés dans leurs prétentions sanguinaires; qu'elle ne s'irrite pas contre les opprimés qui ont doublement le droit d'être déliants; surtout qu'elle se hâte, qu'elle ne vienne pas seulement pour enterrer les morts. Alors l'estime publique saluera les réparateurs de cette longue inhumanité, ceux qui auront sérieusement sauvé les faibles restes d'un peuple chrétien, que l'on bissé tuer si longtemps, sans Douvoir le détruire!
elle pas un instrument de victoire Y Ne prenons pas une chose glorieuse pour une imprudence. Toute intervention de la France en faveur de la Grèce serait un calcul de sagesse, autant qu'un acte d'humanité. Ce n'est pas en vain que Charles X a du sang de saint Louis dans le cœur. Cette inspiration de religion et de loyauté, ce point d'honneur de Français et de roi qui anime ses paroles, et qui est comme le mouvement naturel de son âme, semble nous promettre que son règne ' ne verra pas sacrifier une nation malheureuse, dont l'anéantissement ne peut s'accomplir, si la volonté d'une seule puissance persiste à la sauver.
1 J'avais écrit ces paroles, il y a trente ans; il ne m'appartient pas de les effacer, ou de les affaiblir aujourd'hui. La faute que le même Prince commit contre les libertés nationales, la faute punie cette fois aussitôt que tentée, ne détruit pas ce qu'il avait fait ou permis de généreux pour le salut de la Grèce. Son nom, sa race exilée gardent cet honneur en commun avec la France. Malgré de récents et déplorables sophismes, la journée de Navarin , la campagne de Morée , demeurent de nobles souvenirs pour notre patrie. Et, comme si cette politique de désintéressement et d'humanité avait dû, outre la force, apporter matériellement un avantage immédiat à la France, la formation du royaume de Grèce fut bientôt suivie pour la France constitutionnelle de la précieuse conquête de l'Algérie, ce seul accroissement qui nous reste de soixante ans de révolutions et de guerres incomparables.