CHAPITRE XL
Victoire navale des Russes à Tchesmé. — Siège de Lcmnos. — Hivernement de la flotte russe dans Ule de Paros. — Pillages et cruautés des Albanais dans la Morée. —Dispersion des habitants. — Colonie d'Hydra. *~ Massacre des Albanais par les Turcs. -<- Situation déplorable de la Morée.
Orloff sauva les Grecs qui étaient près de lui , Benacki , Papapoulo , les évéques de Coron , de Calamata , de Modon ; et, se pressant d'embarquer ce qui restait de Russes, il mit à la voile du port de Navarin , pour aller rejoindre Elphinston. Ainsi rassemblées, toutes les forces des Russes vinrent chercher la flotte musulmane dans l'étroit canal qui sépare Scio de la côte d'Asie. La flotte turque était nombreuse , et avait parmi ses capitaines un grand homme de guerre , le fameux Hassan.
Les escadres russes étaient mal équipées , troublées par la division des chefs jaloux de Tamiral anglais , et chargées d'une foule confuse d'Esclavons, de Monténégrins, de Grecs. Mais l'art européen devait l'emporter sur l'ignorance des Ottomans. Après un premier combat, les vaisseaux turcs, qui s'obstinaient à ne pas quitter la côte d'Asie , s'étant retirés dans le petit golfe de Tchesmé , la flotte russe , qui les avait suivis , lança contre eux, à la faveur de la nuit, des brûlots montés
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par des insulaires de rArchipel , que dirigeaient quelques officiers anglais. Ce fut dans la main des Grecs le début de cet art terrible qui devait un jour les affranchir et les venger.
Un premier brûlot périt; le second touche un vaisseau turc et Tembrase ; la flamme en Jaillit sur ceux qui Tentourent , et, se communiquant d'abord aux trois navires qui occupaient l'entrée du golfe, elle ferme le passage par une chaîne de feux. Ainsi resserrée , amoncelée dans un étroit espace derrière ce vaste foyer d'incendie, au milieu des batteries chargées que la flamme allume , des mâts brûlants qui tombent, des amas de poudre qui éclatent , toute la flotte turque est dévorée.
Les timides habitants de l'île de Scio , à la lueur de cette fournaise ardente, qui couvrait le golfe deTchesmé, contemplaient de leurs rivages la destruction de leurs oppresseurs. Le territoire de Smyrne, sur la côte d'Asie, trembla de cette explosion épouvantable, dont le bruit fut entendu jusque dans Athènes.
Surpris et presque épouvantés de la grandeur de leur victoire , les Russes hésitèrent sur l'usage qu'ils en devaient faire. Elphinston voulait se hâter, et jurait de brûler Constantinople. Mais Orloff, blessé de l'orgueil de cet étranger, arrêta son ardeur, et resta quelques jours à recueillir les débris de la flotte musulmane , dispersés sur la mer et sur les rivages d'Asie. Beaucoup de Turcs s'étaient sauvés dans des chaloupes , et avaient gagné la côte. Dans leur première fureur, réunis aux
milices indisciplinées de Smyrne , ils massacrèrent une foule de Grecs.
Cette malheureuse ville nagea dans le sang. Quelquesuns des Grecs qui Thabitaient se jetèrent dans des barques , et vinrent demander secours au général russe , resté sur le théâtre de sa victoire, près de la baie de Tchesmé. Mais les consuls européens , effrayés peut-être également des Russes et des Turcs, envoyèrent une députation à Orloff , pour le supplier de ne pas exposer par son attaque les chrétiens et les Européens de Smyrne à la fureur des Barbares. Et en même temps , tous les étrangers s'employèrent à des travaux pour la défense des Turcs et de la ville.
Orlofif, dont la flotte mal équipée avait besoin de victoires rapides, craignit de tenter un long siège, et ne voulut pas même faire d'entreprise sur Tîle de Scio , où la population grecque était sans armes, et contenue par une nombreuse garnison. Alors seulement il laissa partir en avant Taudacieux Elphinston, qui, sous prétexte de prévenir une nouvelle escadre que l'on disait envoyée de Constantinople, passa les Dardanelles, et vint jusque sous les batteries des Turcs étaler la faiblesse de leur empire.
Cependant ces bravades se réduisirent au siège de Lemnos; Orlofl* vint y commander. Pendant cette longue et aventureuse expédition de la flotte russe , les armes de Catherine avaient triomphé sur le continent ; ses troupes victorieuses ébranlaient l'empire turc , et en détachaient des provinces. L'Angleterre , conmiençant à craindre que
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la Turquie ne fût trop abattue, rappela ses officiers et ses matelots, qui faisaient la force de Tescadre de Spiritoff. Les Russes, laissés à eux-mêmes, et n'ayant plus pour auxiliaires que des hommes moins habiles qu'eux , furent battus dans une descente nocturne que firent les Turcs, et abandonnèrent le siège de Lenmos dans le plus grand effroi. Orloff prit alors le parti de retourner en Italie sur une frégate , laissant à l'amiral russe le soin d'y ramener la flotte.
C'était une grande douleur pour les Grecs restés fidèles à la fortune des Russes, et qui n'avaient plus d'autre asile que leur flotte. Ce jeune armateur de l'île de Mycone , qui , recruté par hasard dans le port de Taganrock, avait conquis Misitra, supplia l'amiral russe de ne pas abandonner les mers de l'Archipel.
Les Russes vinrent hiverner à Paros, et s'emparèrent des îles voisines , sans que la marine turque , presque entièrement détruite , essayât de les combattre. Ils fortifièrent le beau port de Naussa , par des batteries placées sur la partie gauche de ce port et sur un écueil qui lui fait face. Us construisirent des magasins, des forges, une église. L'amiral Spiritoff se fit bâtir une maison au milieu des casernes de ses soldats; ce fut comme une colonie du Nord transplantée dans les mers du Levant. Un grand nombre de Grecs vint y chercher un asile, et grossir la petite armée moscovite.
Mais , après l'hivernage , les Russes , qui semblaient vouloir changer leur expédition aventureuse en un éta-*
blissement durable, ne purent longtemps résister aux chaleurs du climat. Une épidémie se répandit parmi eux; et Spiritoff fut obligé de ramener enfin les débris de saflotte.
Un capitaine au service de la Russie rapporta de cette expédition un prétendu tombeau d'Homère, trouvé^ dans nie de Nios ou de Scyros , et qui , après avoir servi de texte aux dissertations des savants d'Allemagne, figure dans les jardins d'été d'un palais de Pétersbourg. Au reste, on accusa les Russes d'avoir brisé plus de marbres précieux qu'ils n'en conservèrent; mais c'était là sans doute le moindre fléau de cette désastreuse campagne. Il faut un grand zèle d'antiquaire pour gémir sur ce malheur, au milieu des calamités effroyables qui accablèrent la population grecque.
Le séjour prolongé des Russes dans les Cyclades n'avait été qu'une faible protection pour les Grecs. La domination turque s'était en tout lieu raffermie par des massacres ; et cette fatale entreprise fit encore perdre à quelques peuplades grecques l'espèce d'indépendance qu'elles avaient conservée. Les Spaccbiotes de Candie furent atta* qués dans leurs retraites par le pacha de l'île , qui vint les assaillir avec tous ses Turcs, en avant desquels il faisait marcher les Grecs de la plaine , pour épuiser le feu des montagnards. Les Spaccbiotes , après avoir vu brûler leurs villages et tomber leur plus brave jeunesse , furent obligés de se soumettre. Jusque-là on n'avait
* Voyage de la Troade, t. II.
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exigé d'eux d'autre tribut que d'apporter de la glace pour l'usage des Turcs. Ils ne recevaient dans leurs montagnes ni agas ni cadis; ils envoyaient quelques présents à la sultane Validé , dont ils formaient l'apanage*; du reste, ils étaient libres, se gouvernant par leurs antiques usages , et protégés par leurs montagnes et par leur pauvreté. Mais cette fois l'asile fut forcé ; et les Spacchiotes se virent imposer le karatch, auquel ils avaient échappé jusqu'alors.
Tous les cantons qui avaient accueilli les Russes furent impitoyablement saccagés; tous les Grecs pris les armes à la main furent mis à mort, et un grand nombre de familles réduites en esclavage. On raconte cependant que le pacha turc eut souvenir de l'humanité qu'avaient montrée les moines du couvent de Mega-Spileon , et qu'il leur envoya, pour les protéger, un sangiac et des firmans. Ces bons religieux usèrent de leurs sauf-conduits pour pénétrer dans le camp des Turcs, qui regorgeait de captifs enchaînés; ils en rachetèrent un grand nombre. Ds demandèrent grâce pour les chrétiens de cette vallée de Calavryta, dans laquelle ils avaient empêché le massacre des Turcs; et, quoique rançonnés souvent euxmêmes, ils sauvèrent beaucoup de malheureux.
Mais bientôt les généraux turcs ne furent plus les maîties de contenir la fureur et la cupidité de ces bandes albanaises qu'ils avaient appelées dans la Morée. Après
» Olivier.
avoir ravagé le pays comme rebelle, les Albanais refusèrent d*en sortir, sous prétexte qu'ils n'étaient pas payés de leur solde. Une armée que les Turcs envoyèrent contre eux fut battue sous les murs de Napoli; et ils continuèrent de piller les Grecs, et quelquefois les musulmans.
En proie à ces désordres, la Morée demeura sans culture; les oliviers, principale richesse du pays, furent presque partout arrachés. En quelques années, la population chrétienne, que Ton portait à plus de deux cent tnille âmes, se trouva réduite au cinquième. Le reste périt, ou se retira dans les montagnes de la Romélie, ou s'embarqua pour les îles et pour le royaume de Naples. Les Hydriotes, adroits navigateurs, qui, depuis quelques années \ commençaient à suppléer par le commerce à l'aridité du rocher qu'ils occupent, sauvèrent un grand nombre de Grecs , soit en les conduisant sur les côtes voisines , soit en les recevant dans leur île , dont la prospérité s'accrut rapidement.
Ces nouveaux colons, qui avaient langui sur le sol fertile de la Morée, transplantés au milieu des bruyères et des sables d'Hydra , firent d'étonnants efforts. Mêlés aux insulaires , dont l'origine est albanaise , ils formèrent une population nouvelle, la plus industrieuse peut-être de tous les chrétiens de la Grèce, et la plus remplie de patriotisme et de courage.
• Chandler's Travels in Greece, — Mémoire sur Vëtat de la civilisation de la Grèce, par Goray.
ESSAI SUR l'État dis grbcs
Tandis qu'à côté de la péninsule , si cruellement ruinée par les Barbares, il se préparait de nouveaux vengeurs de la nation grecque, les Russes paraissaient ajourner leurs projets contre Tempire ottoman. Pressée de donner tous ses soins au partage de la Pologne, Catherine avait accueilli la médiation de rAutriche, constante alliée de la Porte. Satisfoite d'avoir conquis la Crimée, elle s'inquiétait assez peu d'abandonner la possession lointaine et douteuse de quelques îles dans les mers de la Grèce. Toutefois , dans le traité de Kainargi , souscrit le 21 juillet 1774, quatre ans après la désastreuse invasion du Péloponèse , les négociateurs de Catherine , en restituant à la Turquie toutes les lies de l'Archipel, occupées pendant la guerre , eurent soin de stipuler en faveur des habitants une amnistie , le libre exercice de leur religion , le droit de construire et de réparer les églises, enfin l'exemption de toute taxe pour l'époque où ils avaient été sous la domination russe , et pendant deux ans , depuis leur rentrée sous le pouvoir des Turcs.
Ces conditions étaient dictées par une sorte de pudeur, et par l'espérance de conserver un droit sur ceux mêmes qu'on abandonnait. Mais de pareilles clauses étaient dérisoires, tandis que la Morée palpitait sous ses oppresseurs; et les Turcs se hâtèrent partout de les violer avec une joie féroce et méprisante. Les îles remises en leur pouvoir subirent tous les maux d'une nouvelle conquête.
L'entière extermination des habitants de la Morée aurait été le couronnement du traité de Kainargi , si la Porte
n'avait pas enfin été avertie par un intérêt matériel. Plusieurs membres du divan et le sultan lui-même inclinaient à laisser détruire toute la race grecque par les Albanais. Mais Hassan, devenu capitan- pacha, et Tun des plus grands généraux de Tempire ottoman , objecta que Ton perdrait ainsi le karatch, ou tribut par tête que payaient les Grecs. Ce motif prévalut; et Hassan lui-même fut chargé d'aller enfin mettre Tordre dans la Morée, et de conserver ce qui restait de la nation grecque , en lui fai* sant supporter la totalité du karatch , jadis réglé par Soliman sur une population dix fois plus nombreuse.
Cette pacification fut sanglante et terrible. Débarqué dans Tannée 1779, Hassan appela de toutes parts les clephtes des montagnes , dont le nombre s'était aug-^ mente par la fuite et le désespoir des habitants de la plaine ; il encouragea les Grecs à s'armer. Ayant marché sur le principal corps des Albanais campé près de Tripolitza, il les battit, et fit élever en pyramide aux portes de la ville les têtes des vaincus.
Acharné à poursuivre le reste de ces bandes , il acheva de les exterminer sur les frontières de la Morée , dans le lit d'un torrent desséché qu'on appelle encore aujourd'hui le défilé du massacre.
Ainsi la péninsule se trouva délivrée de ce fléau , mais sans pouvoir reprendre la vie , puisqu'elle restait sous le joug des Turcs. Les clephtes retournèrent dans leurs montagnes, à l'exception du plus fameux de leurs chefs , Colocotroni , que le pacha fit périr, comme trop brave
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pour un sujet de la Porte. Le peu de laboureurs grecs qui survivaient au milieu de leurs champs ravagés , de leurs plants d'oliviers et de mûriers coupés à la racine, sans troupeaux , sans commerce , restèrent chargés d'une taxe accablante ; ils payaient pour tous les morts.
Ces couvents si nombreux dans la Grèce furent alors secourables. Ils donnèrent des bras pour cultiver la terre. Les moines de SaintrLuc en Béotie, de la Vierge sur le mont Chehnos, de Saint-Laurent dans l'île de Salamine, accoururent à l'aide des pauvres laboureurs. Ils bénirent de nouveau les sillons. Us animèrent au travail par leurs exhortations et leur exemple. Mais une peste, s'élevant du milieu de ce pays où tant de sang coulait depuis dix années, vint combler tous les maux des habitants.
Cette épouvantable suite de désastres accumulés sur la Morée semblait reculer de plusieurs siècles l'affranchissement des Grecs, ou même le rendre à jamais impossible. La barbarie musulmane avait repris pied sur des cadavres ; et sa domination s'était retrempée dans le sang. La Porte, avertie d'ailleurs par un premier exemple, veillait à ce que les Grecs fussent trop abattus pour se relever jamais ou s'unir à des libérateurs. On avait vu la puissance et le zèle des évéquesdans l'insurrection de la Morée. Dans tout l'empire, les évéques furent dépouillés de leurs biens, qui passèrent aux mosquées et aux imarets; et l'esprit originaire de la conquête parut ainsi renouvelé.
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