CHAPITRE XIII
Nouvelle guerre des Souliotes contre Ali. — Défaite du pacha. — Interralle de paix. — École florissante de Janina. — Influence de la révolution française sur la Grèce. — Idées nouvelles. — Entreprise et mort de Rhigas. — Précautions du gouvernement turc. — Circulaire du patriarche de Jérusalem imprimée à Constantinople.
La Grèce continuait à suivre un progr^ d'amélioration, en même temps qu'elle était le théâtre de quelques événements plus importants que ne semblait le permettre sa servitude. À cette époque , des hommes commencent à paraître au milieu de la nation ; des efforts plus régidiers sont tentés ; une lutte héroïque immortalise les Souliotes, et annonce déjà ce que £ait aujourd'hui la Grèce.
Vaincu par eux en 1790, Ali était demeuré deux années sans leur Mre la guerre ; feignant même d'être occupé à combattre d'autres ennemis, il leur demanda des secours , et promit à leurs guerriers le double de la solde des Albanais, parce qu'ils étaient, dit-il, deux fois plus braves.
Les Souliotes ne lui envoyèrent que soixante et dix hommes commandés par Lampros Tsavellas, l'un de leurs plus vaillants chefs; et ils lui écrivirent : « Ce renfort te suffira pour être partout vainqueur. >»
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Ali avec ses troupes et ses alliés s'avance sur Argyrocastron, ville d'Épire, qu'il voulait soumettre. Mais tout à coup il faitlbalte; et les compagnons de Tsavellas , ayant posé leurs armes, sont saisis et garrottés. Le pacha les envoie prisonniers dans Janina , garde auprès de lui leur chef, et, rebroussant sa marche , veut surprendre Souli ; m£Ûs il est prévenu par un des soixante et dix Souliotes. Échappé aux mains des Albanais , cet homme traverse à la nage la rivière de Thyamis , sous le feu des balles, et court avertir ses frères.
Le pacha arrive quelques heures après , et trouve les défilés partout défendus. Alors il menace Tsavellas des plus affreux supplices , s'il ne trouve moyen de lui livrer son pays. Le Soutiote répond qu'il ne peut rien , étant prisonnier. Qu'on lui permette , dit-il, de faire venir de la montagne son fils; il le donnera pour otage, et il ira voir ce qu'il peut faire pour le pacha.
L'échange est accepté. Tsavellas écrit qu'on lui envoie son fils Phothos , jeune homme âgé de dix-huit ans ; il le reçoit, l'embrasse, et part : mais bientôt il écrit au pacha, campé au pied de la montagne de Souli :
tt Ali-pacha , je me réjouis d'avoir trompé un fourbe. C'est pour défendre ma patrie contre un brigand que je suis venu ici. Mon fils mourra; mais j'espère le venger avant de mourir aussi. Quelques Turcs comme toi diront que je suis un mauvais père de donner mon fils pour ma délivrance ; mais je dis que si tu avais pris notre' moûta*-
gne, tu aurais tué mon fils, toute ma famille, tous mes compatriotes , sans que j'eusse pu venger leur mort.
u Si, au contraire , nous sommes vainqueurs, j*aurai d*autres enfants; car ma femme est jeune.
«< Quant à mon fils , tout jeune qu'il est , il aura de la joie de mourir pour son pays; autrement, il ne mériterait pas de vivre ; il ne serait pas mon fils. Il soujBrira la mort avec courage; sinon, il ne serait pas un véritable enfant de la Grèce, notre patrie. Avance donc, traître ; je brûle de me venger.
N Moi, ton ennemi juré,
« TSAVELLAS. N
Malgré sa fureur, en recevant cette lettre outrageuse, Ali ne fit point périr le jeune Phptos ; il le réserva par rinquiétude que lui donnait le courage des Souliotes. £n butte d'ailleurs lui-même aux soupçons de la Porte , occupé d'éluder par des ruses barbares un firman du Grand Seigneur, il différa quelque temps toutes ses vengeances. Bientôt cependant Ali rassemble des soldats albanais et turcs pour marcher vers Souli. Il s'empare aisément des villages de la plaine ; mais les défilés et les âpres sommets de la montagne étaient défendus par treize cents hommes, que commandaient Tsavellas et Botzaris. De plus, les femmes de Souli, robustes et maniant les annes, étaient guerrières comme leurs maris.
Le vizir, ayant animé ses soldats par des promesses d'argent et des menaces, les fait avancer dans le défilé
le 20 juillet 1792 : ils parviennent sans obstacle jusqu'au village de Kiapha, où s'étaient repliés les premiers rangs des Souliotes. Le combat y commence avec une rage nouvelle^, sous un soleil brûlant.
Les Souliotes, après avoir tué beaucoup d'ennemis, cédant au nombre , se retirent de Kiapha et montent vers Souli. Des rochers et des bois les protègent. Les Turcs enhardis gravissent à leur suite , passent une tour qui n'est point défendue , et s'approchent de Souli. Mais là, du milieu des bois et des rochers, les Souliotes font un feu terrible. Les femmes de Souli accourent avec fureur. MoschoS l'épouse de Tsavellas, s'élance à leur tête, le fusil d'une main , le sabre de l'autre , et le tablier plein de cartouches.
Botzaris, Tsavellas, Zervas animent leurs guerriers; et, quand il est temps, leur crient de laisser le fusil et de tomber 9vec le sabre sur les Turcs en désordre; ceux-ci reculent ou sont renversés. Véli , le fils du pacha , est entraîné dans la déroute. Les femmes les poursuivent et les précipitent.
Emportée dans sa poursuite jusqu'au village de Kiapha, l'héroïne Moscho reconnaît, parmi dix jeunes Souliotes étendus morts, son neveu Kitsos : elle se jette sur lui, lui donne un baiser sur les lèvres , et prononce, en lui enveloppant la tôte, cette plainte poétique, comme une sorte d'adieu funèbre : « Cher neveu, je suis venue
' Chants populaires de la Grèce, recueillis par H. Fauriel.
trop tard pour te sauver la vie; mais je puis du moins venger ta mort en tuant tes meurtriers. >»
Cependant les Turcs et les Albanais ont fui jusque dans la plaine , laissant leurs armes et leur bagage. Le pacha , qui n'a vu le combat que de loin , épouvanté du désastre , crève deux chevaux pour arriver à Janina. Il s'enferme dans son palais , et défend , sous peine de mort , que personne de la ville ne mette la tête à la fenêtre, de peur qu'on ne voie revenir ses soldats vaincus.
Les Souliotes vainqueurs rendent grâce à Dieu. Ces hommes simples avaient l'amour de la gloire. Ils célèbrent dans leurs chants le fameux Souli , Souli renommé dans le monde, disent-ils. Les clephtes, les pâtres de l'Épire répètent ces paroles et chantent dans des hymnes * sauvages le sabre de Tsavellas , ce sabre ensanglanté du sang turc , qui fait porter des habits de deuil à toute l'Albanie, qui fait pleurer les mères sur leurs enfants, les femmes sur leurs maris,
Ali défait et humilié envoie un évêque grec aux Souliotes pour négocier la paix; il convient de leur céder une portion de territoire dans la plaine , de leur payer cent mille piastres pour la rançon des prisonniers turcs , et de leur rendre le jeune Photos et les autres Souliotes qu'il peut avoir en sa puissance. Non-seulement Ali exécuta ce traité ; mais pendant sept ans , il n'essaya point de s'en venger, et laissa reposer la belliqueuse peuplade.
^ Chants populaires, recueillis par M. Fauriel.
282 Bssii SUR l'état des grkcs
II y avait même un commerce pacifique entre les Sou* liotes et les habitants de Janina. Le libre montagnard venait, dès le point du jour, au marché de la ville. Déjeunes enfents de Souli étaient reçus dans une école que le tyran avait permis d'établir, et où l'on étudiait avec ardeur la langue et l'histoire de l'ancienne Grèce.
Un Grec du pays , Zoï Caplani , ayant amassé beaucoup de richesses dans le négoce, avait généreusement doté cette école , à laquelle il légua , dans la suite , la plus grande partie de son héritage. On y lisait Homère et Plutarque. Le fils môme de Tsavellas, le jeune Photos , reçut cette leçon; et il mêlait au rude patriotisme, à la valeur sauvage de ses compatriotes, une générosité d'homme civilisé , et l'enthousiasme des plus beaux souvenirs de la Grèce antique.
À cette époque , et dans les années qui suivirent , quelques étincelles d'un feu nouveau étaient jetées parmi les Grecs du continent et des îles. L'embrasement de la révolution française pénétrait partout ; et de loin , sans bien comprendre cette grande tragédie, beaucoup de Grecs, voyant que tout remuait autour d'eux , attendaient un changement pour eux-mêmes. L'envahissement de Tlta* lie, la soudaine extinction de Venise leur était une espérance.
En même temps « la ruine ou l'intcHrruption d'une partie de l'ancien commerce favorisa l'industrie des Grecs. Le Péloponèse mieux cultivé se couvrit de moissons. Les famines réelles ou factices dont la France avait été af -
fligée pendant ses troubles appelèrent dans nos ports les blés de la Grèce et de rÀrchipel, et firent affluer Tor dans les mains des négociants et des armateurs grecs. Des idées nouvelles de liberté se répandirent avec Tinstruction, qui devint moins rare, et que la jeunesse grecque saisissait avidement.
Hais cet esprit, pour ainsi dire étranger, ces théories républicaines exportées de la France, ne pouvaient opérer le prodige qui n'était réservé qu'à l'enthousiasme reli^ gieux et à l'indépendance native du pâtre ou du matelot. Il est curieux cependant d'observer, dans quelques livres publiés à cette époque par des Grecs lettrés et paisibles, l'esprit d'affiranchissement et de réforme qui commence à s'y faire sentir. Un traité de géographie, composé par deux prêtres de Milié sur le mont Pélion , et destiné à l'instruction de la jeunesse, renferme des plaintes fort libres sur le despotisme du divan et des pachas. Après avoir exposé l'état malheureux de la Grèce, le désordre des routes infestées de brigands, les rapines des pachas, la fuite volontaire des négociants les plus riches , les ava^ nies que le dernier des Turcs peut faire impunément à tout chrétien, ils ajoutent d'une manière assez naïve ^ : «< Si le sultan communiquait avec ses sujets, il pourrait oonndtre le préjudice qu'il se fait à lui-même, et établir quelque réforme. Mais pour lui, sa capitale est tout le monde; et son palais est tout l'empire. »
1 Leake's Researches into Greece.
284 ESSAI SUR l'État des grecs
Sans doute le divan ne lisait guère les réflexions de ces pauvres Grecs. Mais d'autres écrits, d'une forme et d'un esprit plus populaires, étaient destinés à exciter le courage de la nation asservie. Tels étaient surtout les hymnes guerriers de l'infortuné Rhigas. Cet homme est le plus vivant téiiioignage de l'enthousiasme qui commençait à naître dans la partie la plus éclairée de la nation grecque, et qui devait s'allier à la sauvage liberté des montagnards. Il était né en 1755 , à Yelestina en Thessalie, avait étudié les lettres anciennes, et s'était occupé de commerce, seule voie de fortune et d'indépendance pour un Grec. U fut aussi professeur dans l'école de Bucharest ; et ce fut dans cette ville , qu'au milieu de quelques négociants grecs, il forma le projet de délivrer son pays. La passion des lettres antiques l'animait bien plus que le zèle religieux. U n'en réussit pas moins à faire entrer dans ses vues un grand nombre de ses concitoyens, et plusieurs évéques.
Assuré de quelques négociants riches , et de ces Grecs européens qui vivaient loin de leur patrie , il voulut se donner le secours des che£s de bande qui combattaient sur le sol depuis tant d'années. Il parcourut leurs postes et leurs montagnes, et se fit entendre de la plupart d'entre eux. C'est pour eux, on le voit, que sont faits ces beaux chants de guerre : « Jusques à quand , à braves ! vivrons-nous dans les défilés , dans les bois , sur les mon* tagnes, seuls comme des lions, et habiterons-nous dans les cavernes? »
Rhigas, pour mûrir et préparer son entreprise , vint s'établir à Vienne en Autriche , où il publia divers ouvrages qui lui paraissaient propres à exciter le zèle de ses compatriotes. On assure qu'il avait formé un vaste complot, où même des Turcs avaient pris part. Le feu de la révolution française vint encore l'animer d'une nouvelle espérance. Il imita dans un hymne grec à ses concitoyens la terrible chanson des armées françaises , et s'efforça de répandre dans la Grèce un recueil imprimé de ses chants. Une carte très^étendue de la Grèce , qu'il fit graver en Autriche, devait sans doute servir au projet qui occupait toutes ses pensées.
Mais l'ardeur même de Rhigas trompa ses efforts. Sa présence inquiétait un gouvernement absolu. En mai 1798, il fut arrêté avec d'autres Grecs associés à son entreprise, conduit sur le territoire des Turcs, et lâchement remis dans leurs mains à Belgrade. Ainsi périt cet homme courageux, sans avoir entrevu le commencement de la délivrance qu'il espérait pour son pays. Ce qui montre qu'un tel mouvement d'esprit n'était pas seulement la chimère de quelques enthousiastes et de quelques lettrés , c'est qu'il inquiéta l'ignorante apathie du divan, qui s'avisa de le combattre par des moyens semblables. Rien de plus singulier sans doute que de voir le gouvernement turc mettant lui-même en usage l'imprimerie pour se défendre. Ce phénomène arriva cependant. Le sultan Sélim ayant fait établir une presse à Constantinople, le patriarche Anthime, titulaire du
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siège de Jérusalem, fit imprimer, sous la sanction de la Porte, un livre qui s'adressait aux chrétiens du rite grec , et avait pour objet de les maintenir tout à la fois dans leur culte et dans leur servitude. Ce singulier ouvrage est écrit avec une sorte de candeur, dans le but manifeste de réconcilier les Grecs avec l'usurpation et le despotisme de leurs maîtres. Il a pour titre : Instruc* tian paternelle^.
Le bon patriarche , après avoir rappelé les anciennes hérésies qui ont affligé TÏIglise , raisonne ainsi : « Le démon a suscité pour la perte des saints une nouvelle hérésie; j'entends l'hérésie latine, d'où sont sortis, comme autant de rameaux, les luthériens, les calvinistes, les évangélistes , et d'autres sectes sans nombre. Aussi , convient-il que nous, chrétiens de prédilection , nous admirions la souveraine bonté de Dieu pour nous. Voyez quelles choses merveilleuses a préparées le Seigneur, infini dans sa miséricorde comme dans sa sagesse , afin de conserver sans tache notre foi sainte et orthodoxe. Il a suscité la puissante domination des Ottomans, à la place de l'empire romain, pour nous protéger contre l'hérésie , pour tenir en bride les nations de l'Occident, et défendre son Église d'Orient. »
Ensuite le patriarche repousse , comme une invention de l'ange apostat , ce nouveau système de liberté que l'on vante, dit-il; il le croit imaginé par la jalousie du
< leikkê'tReseareheiinto Gf$eee.
démon , en haine des prospérités de TÉglise orientale; et , pour prouver les dangers de cette liberté nouvelle , il cite les malheurs récents et les ravages de lltalie. Enfin , il se résume en quelques vers, pour mieux graver dans ks esprits le précepte de soumission. Le sang du patriarche Grégoire et de tant d'autres martyrs a bien expié ces leçons d'esclavage , que la crainte avait arrachées de la bouche d'un faible vieillard.
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