CHAPITRE XIV
Nouvelle guerre d'Ali-pacha contre Souli en 1800. — Héroïsme de Photos , fils de Tsayellas. — Victoire des Souliotes. — Leurs souffrances. — Trêve avec Ali. — Bannissement de Photos. — Son généreux stratagèipe.— Sa captivité.— Nouvelles tentatives contre les villages de Souli. —Trahison de deux chefs.— Défaite des Souliotes. — - Dévouement du moine Samuel. — Capitulation des Souliotes. — Us sont attaqués , et en partie massacrés dans leur retraite.
L'inquiétude du divan était d'autant plus vive , que les victoires de l'armée d'Italie et le traité de Campo- Formio donnèrent à la France les îles de Corfou , de Zante, de Céphalonie, de Cérigo, d'Ithaque, de Paxos, de Leucade , et le territoire de Parga , jusque-là possédé par Venise. La vieille domination de l'aristocratie vénitienne était remplacée dans les mers de la Grèce par une puissance vigoureuse et rajeunie. Le drapeau de la liberté française flottait sur le rempart de Corfou : il semblait que la flamme électrique de la révolution, Tesprit d'aventure et d'audace allait se répandre sur tous les rivages de l'Adriatique, et soulever partout les opprimés et les esclaves. En même temps le génie du jeune conquérant portait à la barbarie turque des coups plus sûrs, et l'attaquait jusque dans l'Egypte. Jamais l'empire du sultan n'avait paru plus menacé.
Cependant, soit influence de leurs prêtres, dominés par les menaces de la Porte et les conseils jaloux de la Russie, soit haine contre les Francs, soit ressouvenir des désastres de la Morée et des vengeances implacables de la Porte, soit tout autre motif encore mal expliqué , les Grecs des îles et du continent ne furent pas excités à l'indépendance par cette grande occasion.
Bonaparte avait envoyé chez les Munotes quelques émissaires choisis parmi ces Grecs dès longtemps émigrés dans Tile de Corse. Il les avait chargés d'une lettre adressée au chef du peuple libre de Mcuna, et dans laquelle il ne manquait pas de prodiguer le nom de Spartiate, dont s'honoraient toujours ces Grecs demi-barbares; mais personne ne remua. En Egypte , le général français enrôla quelques centaines de Grecs ; mais la nation grecque, dans les îles et sur le continent, resta sous le joug, ne fit aucun effort, ou n'en fit que pour ses maîtres. Les petits vaisseaux des Grecs et leur marine déjà pleine d'audace servirent même beaucoup la Turquie, en coupant les communications et les convois de l'armée française en Egypte. Hormis ces expéditions de corsaires, dont profitait la Turquie, rien ne fut essayé par les Grecs.
Les villages de Souli continuaient seuls à donner l'exemple d'une héroïque liberté. Reléguée dans un coin de TÉpire , cette peuplade consumait , à défendre quelques cimes de rochers , des vertus dignes d'aflranchir la Grèce.
S90 ESSAI SDR l'État des grecs
Ce ne fut qu'en 1800 que le paeha de l'Ëpire, s'étant de tous câtés agrandi par le meurtre et le pillage , reviat sur les Souliotes. Il avait ramassé plus de troupes que jamais, c'est-à-dire près de vingt mille hommes. A prix d'or, il avait acheté la défection de Tun des capitaines de Souli, de Georges Botzaris, qui s'était retiré de la montagne avec sa tribu, où Ton comptait près de deux cents hommes de guarre. Un autre héros de Souli, Tsavellas, était mort depuis quelques années.
Mais il laissait un fils, ce même Photos donné par son père en otage au pacha. À l'approche d'Àli, les Souliotes choisirent Photos pour leur général. L'intrépide jeune homme étonna bientôt les Tures par son audace. Dans une première embuscade , à la téta de deux eents hommes, il dé&it un corps de douze ceqts ennemis, coupe la tète à leur chef, et se retire sur ses roeh^rs. bientôt il revientdans la nuit attaquer le camp du pacha ; et, protégé par un violent orage , dont se jouent ses montagnards , et qui frappe les Turcs de terreur, il les chasse et le$ massacre.
Ce nouveau Léonidas, obscurément héroïque dans un coin de l'Ëpire , faisait ces grandes actions au mois de juin 1800, peu dé jours avant cette bataille de Marengo, où tant de sang était versé , sans profit pour la liberté d'aucun peuple.
Àli-pacha, désespérant de forcer les Souliotes par les armes , entreprit de les affamer. Il ferma d'un camp retranché la montagne; et bientôt après, ayant, à force
DBPUtô LA GONQUltK MUSULMANE. 291
de eorvées et de menaces , rassemblé plusieurs milliers de paysans et d'ouvriers, il fit construire aux principales issues douze tours fortifiées^
Emprisonnés sur leurs âpres et stériles montagnes ^ les Souliotes n'eurent bientôt pour se nourrir que les vivres qu'ils arrachaient aux assiégeants. Chaque jour lés plus alertes et les plus hardis Souliotes descendaient de rochers en rochers , pour enlever quelques bestiaux à la pointe du sabre^
Âli cependant leur faisait parvenir des offres de paix. Par ce moyen il tira d'eux vingt-qùatre otages, ensuite ne voulut plus traiter, et les somma de se rendre. Les Souliotes lui écrivirent alors cette lettre : « Ali-paoha, il nous est mort dixHsept hommes en nous défendant contre toi ; si tu fais mourir nos vingt-quatre otages, ce ne seront encore que quarante et un Souliotes qui auront péri pour la patrie : elle vaut davantage , et ne sera point livrée à ce prix. »»
Àli renouvelait chaque jour ses subterfuges « ses mensonges i ses promesses ; et tout était repoussé avec une fermeté digne de Sparte, et quelque chose de cette moqueuse et laconique énergie qu'ont admirée les anciens.
Ali , pour animer le courage des siens , avait promis cinq cents piastres pour chaque tête de Souliote. Les généraux de Souli firent à leur tour l'ofire que voici :
<i Le pacha a donc oublié combien les têtes des Souliotes sont difficiles à conquérir , puisqu'il les met à si bas prix. Pour nous , afin de payer à leur valeur les têtes
292 ESSAI SUR l'état des grecs
des Turcs, nous promettons à chaque Souliote dix cartouches pour une tête. »
Ce siège singulier durait depuis neuf mois , et les Souliotes commençaient à souffrir de la disette. Us essayèrent d'abord de diminuer leur nombre , en faisant sortir une troupe de vieillards et d'enfants qui furent heureusement conduits à Corfou ; ensuite ils se réduisirent aux plus misérables aliments, des herbes sauvages, des écorces qu'ils faisaient bouillir avec un peu de farine.
Pressés enfin par l'extrême détresse, ils résolurent de tenter un dernier effort pour avoir des vivres. Quatre cents hommes et cent soixante et dix femmes formèrent un détachement qui franchit par une nuit sombre les postes musulmans , et parvint, épuisé de fatigue, à Parga, ville grecque, près de la mer, à huit Ueues des montagnes de Souli.
Le peuple de cette ville , qui , dépendant de Corfou , ne craignait plus le pacha, les reçut comme des frères , les nourrit, et les renvoya le cinquième jour, chargés de vivres. Ils passèrent encore cette fois sans combat à travers les détours des rochers, et revirent leurs malheureux compatriotes presque expirant de faim.
Ce secours inespéré ranima les forces et le courage des assiégés. 11 parait d'ailleurs que les chefs souliotes, initiés aux mœurs et aux ruses des Barbares , s'étaient ménagé de secrètes alliances parmi les pachas auxiliaires d'Ali , et jusque dans les agas de son armée. Ali le soupçonna d'abord , et fit tuer quelques-uns de ses oflSciers , pour
DEPUIS LÀ CONQUÊTE MUSULMàNE. 293
les punir de l'heureuse sortie des Souliotes. Ces rigueurs accrurent le mécontentement; et quatre cheCs turcs, le pacha de Berat, le pacha de Delvino, Taga de Paramythia, et Taga de Conispolis, traitèrent secrètement avec les Souliotes. Ils retirent leurs troupes , et commencent la guerre contre Ali.
Mais Ali, par ruse et par corruption , reprit bientôt l'avantage. Les Souliotes , pour sceller leur alliance , avaient envoyé au pacha de Delvino six otages de leurs premières familles , qui furent déposés dans une forteresse.
Ali s'en rendit maître , en fit pendre quatre , et réserva les deux derniers, l'un frère de Photos, et l'autre fils de Dimos , vaillant capitaine souliote. Il espérait s'en servir pour gagner leurs parents ; mais quand la nouvelle en vint à Souli , Photos et Dimos appellent le peuple à l'église; et là, s'adressant à celui de leurs prêtres qui avait le titre de protopapas :
«^Maître, lui dirent-ils, chante l'office des morts, pour eux tous, pour ces six braves. Les deux comme les quatre, nous les comptons pour tués : ni le tyran n'accorde la vie aux Souliotes, ni un Souliote dans les mains du pacha , n'est réputé vivant. »
YdX)^ oAwv Ta fxvvjfjLOVxJvcc twv IÇ itaïïvixccpiâiv fiStç , Ta oûo xaBàiç rà. réaaepx , vfaiJL/iévx tx fierpou/ie , Dure 6 rvpx'jvoç Çwijv r&v ZouAteurâv x«ptÇei^ Cure 2ow>twri75 ÇwvTavdç 'ç rà. x^P'-^ '^^^ Xoy&rai. »
Chants populaires, recueillis par M. Fauriel.
294 SSSAI Sun L'ÉTAT BIS fiRBCS
Tout le peuple entendit avec recueillement le service funèbre; et ensuite ils allèrent combattre.
On Behtlta combien il était difficile de taincre de tels hodiiiies, robustes , infatigables, animés fmr le désespoir et la religion.
Un de ces incidents communs sous la domination tu-multueuse dtl sultan vint leur porter secours. Ali fut Obligé de marbber avec la plus grande partie de ses forces contre le pacha d'Andrinoplé , qui i^'était révolté. Dans rintervalle les Souliotes sortirent de leurs montagnes, ramassèrent des vivres , et se préi>arèrent pour une nouvelle résistance.
Ali reparut bientôt , et essaya de négocier encore. Les Souliotes, depuis qu'ils n'étaient plus pressés par les derniers maux de la guerre , s'étaient divisés. Le pouvoir était disputé entre les Vieillards, chefs de tribu, les capitaines, et un caloyer appelé Samuel , qui se surnommait hii-méme le Jugetnent dernier. Cet homme , sans autre lecture que r Apocalypse, où il trouvait des prédictions contre Ali , enflammait les Souliotes de son ardente foi. Souvent il marchait à leur tête avec le crucifix et le sabre nu. On lui avait confié , sous le titre de polémarque, la garde des vivres ; et il avait fait bâtir, pour cet usage, un fort entre Kiapha et Souli^
Tout à coup le fils de ce Botzaris qui avait , quelques années auparavant , abandonné son pays , se présente aux postes avancés des Souliotes ; il n'avait jamais porté les armes contre sa patrie , et l'on estimait sa valeur. Il vient
oftm à ses concitoyens la paix, sous la condition que la garde d'une tour lui sera confiée, et que Photos s'éloignera de Souli. Selon toute a{)parence , des ennemis , des envieux de Photos secondaient ce message. Les pauvres villages de Souli n'étaient pas moins remplis dé rivalités et d'inttigues qu'une brillante république de l'ancienne Grèce. L'église ^ où l'on délibérait sur les affaires du pays, était agitée comme autrefois la place publique d'Âftènes.
Le plus grand nombre des chefs de famille , séduits par l'espérance de la paix, se résout au bannissement de Photos ; celui-ci parait alors dans l'assemblée i avertit ses compatriotes de leur imprudence , leur dit adieu , rentre dans sa maison , y met le feu , et part en versant des larmes.
Le pacha lui fait ptt)mettre secours et amitié , l'appelle à lanina, et le presse de mettre leur vengeance en commun , en allant comme son envoyé tromper les Souliotes. Photos n'accepte que pour avoir l'occasion de retourner à Souli. Une fois att milieu de ses concitoyens, il les avertit du rôle dont il est chargé , leur prouve la haine implacable d'Ali, et les conjure de prendre les armes : puis, fidèle à sa parole, il revient se mettre au pouvoir du pileha qui ^ bien averti , le fait charger de fers.
La guerre recoinmença plus opiniâtre. Ali reprit le siégé de la montagne avec le secours de ses deux fils MouktaretYéli. Les Souliotes , repoussés sur leurs derniers sommets, conservant quelques vivres , manquaient
296 ESSAI SUR l'État dbs grsgs
d*eau. L'Aspro-Potamo, rAchéron des anciens, roulait ses eaux noirâtres au pied de la montagne ; et Ton dit que, du haut de leur brûlante retraite, les Souliotes exténués de soif y laissaient tomber, avec une longue corde, des éponges qu'ils retiraient imprégnées d'eau.
Malgré ces dures privations , il semble que les Souliotes auraient résisté longtemps , sans la corruption qui n'est guère moins puissante chez les hommes à demi sauvages, que parmi les nations éclairées et polies. Deux capitaines de Souli qui s'étaient battus avec courage, vendirent leur pays pour quelques centaines de piastres. L'un d'eux , pendant la nuit , reçut à Souli même et cacha dans sa maison deux cents Turcs, qui, le lendemain, surprirent les Souliotes par derrière, au moment où l'armée musulmane gravissait la montagne.
Ce récit semble à peine croyable; mais quelles que soient les circonstances , le 25 septembre 1803, les Turcs se rendirent maîtres de Souli. Deux autres villages de la montagne furent pris; et il ne resta plus aux Souliotes que le village de Kiapha , moins élevé que Souli , et le petit fort où s'était cantonné le moine Samuel. Les Turcs , désormais établis sur la montagne , attaquèrent ces deux derniers postes avec l'artillerie et les bombes.
Dans cette extrémité des guerriers souliotes. Photos, toujours retenu dans les cachots de Janina , conçoit un dernier stratagème pour sauver ses concitoyens. Il demande la grâce d'être amené devant Ali , et lui offre d'aller à Kiapha, d'en retirer les guerriers de sa tribu,
et par là de faire tomber la place au pouvoir des Turcs.
On peut s'étonner que le cruel et rusé vizir prêtât Foreille encore au discours du Souliote , et consentit à le laisser sortir de ses mains. Mais Ali gardait en otage la femme et les enfants de Photos; et il semble qu'ayant, par ses armes et ses ruses, tendu un inextricable filet autour des malheureux Souliotes, il risquait volontiers quelque chose pour hâter leur perte, assuré d'ailleurs que' ni Photos ni les siens ne pouvaient lui échapper longtemps.
Le Souliote délivré arrive au camp du fils d'Ali , et en obtient la permission d'entrer dans Kiapha , pour accomplir son message. Là il expose à ses concitoyens son véritable projet; il veut emmener, non pas les guerriers de sa tribu, mais les vieillards, les enfants, les femmes trop jeunes ou trop faibles. Il espère les conduire à Parga ; et il reviendra mourir avec les siens dans ces murs qui ne seront plus habités que par des hommes capables de les défendre.
Applaudi de ses compatriotes , Photos les quitte pour aller tout disposer à Parga; mais dans l'intervalle les Turcs faisaient jouer d'autres intrigues parmi lès Souliotes. Une de leurs tribus , celle de Zervas , exécute réellement ce que Photos avait feint de vouloir ; elle sort de Kiapha, et se sépare de ses concitoyens.
Phoios averti revient à la hâte , trouve ses compatriotes découragés par la défection , et désormais trop faibles de
â98 BSSAI SUA L*ÉTàT DKS ORBGS
nombre pour défendre Kiapha. U Fabandonlie avec eux, et court s'enfermer dans le petit fort bâti par le lûôlSë Samuel, dernier coin de rochers qui fût eûcore aux Souliotes. Là , suspendus pour ainsi dire sur une cime de toutes parts à pic, Photos et les siens se défendirent enoore.
Ali furieux, et accuôant la maladresse de âoil fils, accourt de Janina pour commander Tassaut; Les Souliôtés le préviennent; et s'avançant sur les derniers bords Ae leur rocher , ils accablent les Turcs d'un feu terrible , roulent sur eux des blocs de pierres énormes, et les forcent de reculer, eu laissant la montagne jonchée de morts.
Cette victoire ne put différer la perte des malheureux Souliotes entassés , avec leurs femmes et leurs enfants , dans un aride et étroit asile. L'eau vint à leur manquer; ils supportèrent, dit-on, cette horrible privation pendant sept jours entiers; mais vaincus par les souffrances de leurs femmes et de leurs petits enfants, ils offrent enfin, non de se rendre, mais de quitter leur poste, et de se retirer avec leurs armes.
Yéli, le fils du pacha , impatietit et comme étonné de sa victoire, leur accorde ce qu'ils veulent; et la capitulation fut signée le 12 décembre 1803. Elle assurait aux Souliotes la liberté de se retirer où il leur plairait avec leurs armes et leurs biens , et leur promettait des terres dans r Albanie s'ils voulaient y rester. Le pacha confirmait ce traité par un serment terrible, se soumettant.
DlPUIfi LA COffOC&TE MUSULMANE. C99
s'il y manquait jinifti§, h passer pour nm^lm^n 0pQH($t, à être trahi de lies femmes et éormépar la foudre de Dieu. 3ur la foi de cette convention les Souliotes sortirent d|i fort; et Tarmée turque leur fournit quelques bâtes de «Qpime pour leurs bagagps et leurs blessés.
Le nioine Samuel et quatre Souliotes refusèrent seuls (Je profiter de la paix. Quand les officiels du paçto entrèrent dans le fort, Samuel, ^sis sur uo cai$§on de poudre, y mit le feu, et tout c§ qu} était présent périt m§c lui.
Couverts de lours ^irroeg , men^t au milieu d'eux leyps feipines et leurs ciufiiuts, les Spulioteg ^'étaient lente.ment éloignés de leur patrie, ^n sortant des défilés, ils se divisèrent en deu¥ troupep; Ig plus nombreuse, sous |p conduite de Photos et de lAïïm, prit le ebemin de Pftrga. le restet cédant ^ux conseils de Bot^aris, qui, pftr §Qn courage et 3e§ ancienne^ liaisons avec le paph» , semblait leur assurer un ^ppui, le suivit à Z^longos, montagne escarpée à quelques lieues de Spuli.
Plusieurs autres fan^illes de Souliotes étaient déj^ dîepersées , ou se réunirent en petites troupes dans les montagnes et sur les cdtes de T^pire ; mais Ali, ayant une fois expulsé de son asile I4 vaillante peuplade , n*avait d'autre pensée que d'en externiiner toujs les débris.
Photos réussit cependant à conduire les siens sur le territoire de Parga; et quoique poursuivi dan^ sa recuite , il ne fut point attaqué ; m^is la perfide venge^noe .de§ Turi^ se tourna sur la troupe n^lRH eoml^reui^e de
300 BSSAi SUR l'État des grecs
Souliotes qui s'étaient réfugiés à Zalongos. Botzaris , devenu leur chef, ne voulait plus séparer son sort du leur; et, comme si Tinstinct de la patrie se fût ranimé en lui par les malheurs de ses concitoyens , il voulait mourir pour ceux qu'il avait autrefois trahis. Un autre chef, Coutzonicas , accusé d'avoir servi les intrigues du pacha , refusait également de lui livrer les derniers restes de ses compatriotes , et les animait à se défendre.
A peine cantonnés sur les hauteur de Zalongos , avec beaucoup d'enfants , de femmes , de vieillards , de malades, les Souliotes virent paraître quatre mille Turcs et une nombreuse artillerie. L'attaque commence avec fureur ; les Souliotes n'avaient que peu de munitions , et ils les épuisèrent dans un premier combat. Le lendemain , les Turcs reviennent à la chaire. Alors, sur une cime taillée à pic , au pied de laquelle s'entr'ouvre , entre des pointes de rochers , le gouffre d'un torrent , soixante femmes se sont rassemblées avec leurs petits enfants dans leurs bras ; elles regardent l'affireuse mêlée , et bientôt, saisies de désespoir, chacune d'elles précipite son enfant dans l'abîme ; ensuite, se prenant par la main, et formant un cercle, elles se mettent à danser sur le bord du précipice. On a décrit plus d'une fois cette ronde funéraire, d'où se détachait, à chaque tour, une femme qui s'élançait dans l'abîme , tandis que la chaîne, reprenant, faisait un nouveau tour et se brisait encore, pour laisser tomber une nouvelle victime , jusqu'à la dernière.
Cependant d'autres femmes souliotes combattaient à
côté de leurs pères et de leurs maris. La nuit fit cesser le carnage. Les Souliotes avaient perdu la moitié des leurs , et restaient sans vivres et sans cartouches. Ds entreprirent de s'échapper à travers le camp des Turcs. Divisés en deux troupes , ils s'avancent sans bruit. Les mères , et à défaut des mères , les hommes portaient leurs enfants. Mais ils trouvèrent les Turcs debout et en armes. Dans cette attaque nocturne, quelques Souliotes sont tués , un plus grand nombre faits prisonniers ; d'autres échappent, soit en se dispersant, soit en formant un petit bataillon qui frappe , renverse , et poursuit sa course. On dit qu'à peine cent cinquante de ces Souliotes se dérobèrent aux Turcs, et parvinrent, conduits par Botzaris , sur le territoire sauveur de Parga.
Les Turcs, après cette victoire, vont dans un petit village où ils croient n'avoir qu'à massacrer : c'était à Regniassa , refuge des veuves et des enfants de quelques Souliotes.
Mais lorsque après avoir pris ou tué ce qu'ils rencontrent , ils vinrent à une maison plus fortifiée qu'on appelait la tour de Dimoulas , ils furent assaillis de coups de feu. Une femme , nommée Despote , y était enfermée avec sept de ses filles et de ses brus. Elle avait un caisson de poudre, et, s'armant d'un tison : « Nous ne vivrons pas esclaves des Turcs, dit-elle; mes enfants, suivez-moi ! » Elle met le feu au caisson ; et tout disparait dans la flamme.
Les Souliotes faits prisonniers à Zalongos furent con-
30S PSS^I SÏJR L'BTàT des 6RBCS
duits à JaQÎna ; et le vizir en Qt torturer plmeups sous 908 yem- On raoppta l0 martyre d'une jeune fiUa 0t de i^s deui frère» qui , livrés ftw Mtes féroces , comm^ les premiers chrétien^, moururent en invoquant le nom du Christ.
Il restait encore quelques centaineg de ^ouliotet» , la plupart de la tribu de Zervas, déserteurs de leur putrie, auxquels le pacha dnvait pardonner. Ils étaient établis au villftge de VourgapeUi , k quelques lieues de Zalongoe. Botzaris était venu lej» rejoindre; et ce petit re^te d'une peuplade guerrière excita bientôt la bmnc implacable du pacha. Prévoyant leur §ort, ils quittèrent Vourg^relli , et se retirèrent ^u monastère fortifié de Seltro, nan loin des n^onts d'Âgrapba, si fréquentés par les elepbtes, et des rives de TA^cbéloûs » célèbres dans l'ancienne poésie. Ils y furent aussitôt assiégés par un détaçbemeQt de Tarmée d'Ali. Épuisés de fatigue et de faim, ils .succombèrent, après quelques semaines de résistance.
Beaucoup de femmes et d'enfants, s'étant défendus ^vec une espèce de rage , $e noyèrent dans TAchélous. Unip cinquantaine de guerriers seulement, avec Botzaris à leur tétq, se firent paôsage , et arrivèrent p^r les montagnes jusqu'à Parga. La fureur d'Ali s'arrêta devant cet asile que protégeait le drapeau moscovite, qui vepait de sucpéder à celui de la France.
DEPtns LA conqcIte musulmane. 30S
CflAMTRE XV.
Les Russes s'emparent dé8 fle^ lodiennès , et leur ddnnétlt Une Gonstilutioni*^ NouTelle entreprise des Souliotes téfUgiés à Oorfou. — Mutations fréquentes de la république sept-insulaife soUs le pouvoir des Russes. — Elle est cédée à la France. — Progrès du commerce des Grecs. — Prospérité d'Hydra. — Nouvelle disjiosiliotl d'eSpHt parlai lê& G^ecs.
Leii F'rançaiB, J^endfttil rocctlpation dé Cotfou , avaient fttit tenii* atlx Sotiliotes dé la potldrë et des armes. La setde présence des garniâôtis de la France républicaine datis leê îles adriaiiquës était un encotiragetnent à tous les Grecs opprimés. Aussi la Porte , satis espoir de prendre pour elle-même cette ancienne possession de Veniàe, fit^'élle tous séS efforts pour y appeler atl moins d'autres maîtres que les Français. Dans ce dessein elle fit alliance avec la Russie» La France avait à peine eu le temps de faire briller les idées de liberté , cortège et talisman de ses victoires , lorsque les escadres confédérées de la Russie et de la Porte vinrent bloquer Corfôu , qu'une faible garnison ne put défetidre. Telle fut cependant Theureuse influence de ce passage des drapeaux français dans la Grèce que les deux puissances victorieuses se crurent obligées de reconnaître l'indépendance de Corfoù , Céphalotiie, Zante, Gérigo^ Ithaque, Paxos et Leucadé, sous le nom de république des Sept-UeS. L'amiral russe
304 ESSAI vSUR l'état des grecs
Ouzakoff leur offrit lui-même une constitution qui devait être ratifiée par le sultan. Quelques nobles de Corfou, chargés de la porter à Constantinople , en substituèrent une autre que le divan prit pour bonne, et qui fut exécutée au retour des envoyés.
Malgré le droit d'investiture si singulièrement attribué à la Turquie sur la république des Sept-Iles , Corfou , protégé par la Russie , était un asile pour les ennemis de la Porte, et particulièrement pour les intrépides Souliotes.
Photos et les siens s'y réfugièrent d'abord : Botzaris les y rejoignit avec les restes de sa troupe. De là ils ne tardèrent pas à former de nouvelles entreprises pour rentrer dans leur patrie. Ils se liguèrent avec les agas turcs du canton de Chamouri ; et secondés par le gouvernement russe , qui leur donna des vivres , des munitions et de l'argent, ils descendirent sur la côte d'Albanie, battirent les troupes d'Ali , et reprirent Zalongos, ancien théâtre de leur courage et de leurs souffrances. Après de nouveaux exploits, ils furent cependant forcés de revenir à Parga. Ils entrèrent alors dans un régiment au service de la Russie. La femme de Photos y fut; admise dans le grade de major ; et elle combattit près de son mari , dans la campagne de Naples en 1805.
Cependant l'oppression légale des nobles du pays sembla bientôt au peuple de Corfou plus importune que le joug étranger. Une escadre moscovite reparut devant la république, avec un ministre plénipotentiaire qui ve-
nait surveiller sa liberté. Ce ministre apportait une nouvelle constitution qui faisait un partage plus équitable entre les nobles et le peuple. Elle créait un pouvoir exécutif, un sénat, un corps législatif , un tribunal de censure et des assemblées électorales , belles expressions qui se réduisaient toutes à Tautorité souveraine du commissaire moscovite. II avait pour associé un plénipotentiaire turc , singulier inspecteur de cette comédie repu* blicaine, dont la politique russe avait seule le mot. L'action compliquée de tous les ressorts par lesquels passait la volonté du gouvernement russe , fatigua llmpatience naturelle au pouvoir absolu. Les Grecs de Corfou , malgré la souplesse contractée dans une longue servitude, avaient trop d'esprit pour ne faire absolument aucun usage de la liberté qu'on leur donnait. Quelques voix se firent entendre parmi eux. La petite constitution fut aussitôt supprimée , et remplacée par une autre plus simple , à laquelle le ministre moscovite faisait de fréquentes réparations, d'après les notes de sa cour. Tandis que la Russie s'arrêtait à ce Jeu assez extraordinaire de la part d'une telle puissance , les vaines formes qu'elle avait créées attiraient l'attention des Grecs du continent et des îles ; et le mensonge dont s'amusait le pouvoir absolu servait à la liberté. Ainsi , par une fatalité remarquable, la puissance qui a si sévèrement condamné l'héroïque résistance des Grecs avait semé parmi eux tous les sentiments, et même toutes les idées, toutes les théories qui l'ont fait naître.
806 BSSAI SUR L'if AT DES <}RBGS
Le cabinet de Saint-Pétersbourg songeait à donner aiix Sept^Ues une quatrième constitution. Mais les évétiëments mémorables qui agitaieiit T^ilropë firent {jàsser la république sepi^insulaire de la ftitelle des ftussës sous celle de la France. A la stiitë de la grande guêtre de 1806 ^ le traité de Tilsitt , danê le taste partage qui ftit attribué à Tempire finançais ^ comprit ôétte botiquétë de nos armées dltalie. Là despotique uiiité que le dbéf de Tempire étendait alors partout ne s'accordait pâë atèc les sinliulacrci républicains dotit le plénipotentiaire russe atait amusé leë Grecs de GdÈfoU.
On fie laissa dans les 8épt--De§ qu'tin t»elit sétiat de doute personnes safis aucun potitôir. Dii resté , radministratioti française se motitra douée et ttitélaite. Elle plut à Tesprit grec par ce prosélytisme dés arts ^ et ces institutions scientifiques qu'elle pdHalt au moins atec elle , depuis qu'elle ne propageait plus l'esfilit de liberté*
Le souvenir du sage et habile génénd Donzelot est encore honoré dans ce pays^ passé sous le pouvoir britannique. L'Académie ionienne ^ dont il fui le proteo^ teur, en même temps qu'elle répandait l'instruction , servit à nourrir de génèrent sentiments.
On entreprit d'utiles travaut pour embellir la ville de Corfou. Des routes furent commencées , d'importantes fortifications furent achevées. Les tribunaux, que l'an-^ iâenne autorité de Venise avait lusses dans le plus bon* teux désordre, subirent de s^ges réformes. Qiidques
DEI»ÙIS LA CONCftjiTÏ MUSULMANE. 307
usages barbares disparurent; les meurtres, jadis trèsfréqtientè, rachetés à prit d'argent et quelquefois d'avâhce , sous le gouvernement corroitipù de Venise , ftirent prévenus avec Une fermeté si salutaire*, (jue File de Zaïilë, bù Ton comptait par aii j)lus dé dmix cents homicides , éh Vit à peine cintj à sii pendant deux anilées de domination ftançâise.
Là république ionienne, ou plutôt la province française des Sept-Iles, aurait prospéré sans Tinterruptioii et les pertes qu'éprouva soii commercé par la lofigue hostilîlé de FAngletert'e et de la France. Et nlétiie, dans cette situation inalheUréUse , toujours bloquée et plusieurs folà slsàiégée par les Âuglais, elle fit d'incontestables progrès Utiles à toute la nation gfecque. Uft bataillon de ces héroïques Souliotés, poursuivis aVec tant de fureur par Ali-pacha, servait dans k gàtUison de CorfoU , et y faisait admirer înéme à des soldats français sa discipline et soti courage.
tJne heureuse alliance se formait entre les Français et les Grecs; et cette tommuhication doit êite comptée pBvmi les causes qui élevaient insensiblement l'esprit de la nation grecque , et la préparaient pour de nouvelles destinées.
Les événements de rÉurope , depuis là paix de Tilsitt jusqu'à Tannée 1814, n'avaient sur les autres parties de
' Mémoire communiqué par U. Bessières, commissaire impérial
308 ESSAI SUR l'état des grecs
la Grèce qu'une influence indirecte. Mais cette influence leur fut singulièrement propice. Le commerce anglais expulsé d'une partie du continent, et les vaisseaux, français expulsés de la mer, favorisaient doublement l'activité et les entreprises des armateurs grecs. Us héritèrent de presque tout le commerce du Levant que faisait autrefois Marseille ; et , prenant tour à tour le pavillon russe ou turc, ils vinrent négocierdans touslesportsdel'Europe.
De là , de grandes et rapides fortunes , et avec elles un nouveau besoin d'indépendance. Le rocher d'Hydra se couvrit de maisons régulièrement bâties, dont l'intérieur était orné avec l'élégance de nos arts. En même temps, les marins grecs demeuraient sobres, actifs, industrieux. Leur navigation était rapide et peu coûteuse. Ils étaient les facteurs de toute la Méditerranée ; et ils allaient jusqu'à New-York et Washington.
Les négociants grecs qui présidaient à ces entreprises élevèrent de riches maisons de commerce à Malte et à Londres. Toute cette marine marchande de la Grèce, formée de grandes barques et de petits vaisseaux , semblait peu redoutable. Mais elle était montée par une race d'hommes chaque jour plus confiante et plus intrépide ; et cependant les forces navales des Turcs s'affaiblissaient, parce que les insulaires grecs , qui en formaient la meilleure partie , s'échappaient pour aller servir sur les vaisseaux de leurs compatriotes.
Cet état de choses annonçait une crise inévitable , qui n'aurait pas trompé la prévoyance d'un gouvernement
plus actif et mieux averti que celui de la Porte. On ne peut douter qu'il n'ait eu lui-même à ce sujet quelques inquiétudes ; et Ton doit croire que les Grecs riches et éclairés qui vivaient à Constantinople ne voyaient pas non plus sans alarmes rapproche d'un événement qui pouvait tout perdre ou tout sauver. Quelques-uns de ces Fanariotes craignaient pour leur luxe et pour leurs richesses. Le haut clergé grec éprouvait le même sentiment de défiance sur Tavenir. Il comprenait le danger d'avertir trop tôt les Turcs par des démonstrations imprudentes ou de précipiter le mouvement déjà si rapide de la nation. C'est par là que l'on doit expliquer quelques tentatives du patriarche Grégoire pour restreindre l'enseignement des nouvelles écoles de la Grèce , et modérer le patriotisme dont elles s'animaient à la lecture des grands génies de l'antiquité grecque. Quelques négociants , tout occupés de leurs entreprises lucratives, redoutaient aussi les chances aventureuses d'une insurrection. Enfin,, ceux qui, sous la domination des Turcs, exerçaient quelque part d'autorité sur leurs concitoyens, étaient moins pressés de rompre un joug dont ils ne sentaient pas tout le poids.
Ce sont là les sentiments divers que l'on peut voir exprimés, avec une amertume un peu satirique, dans un poëme composé par un Grec , il y a près de vingt ans * . Cet ouvrage , intitulé d'une manière assez bizarre,
< William Leake's Researches into Greece.
310 ItôAl 60R L'ÈÏAT D8S CRICS
le Rnêêe-^Anglo^Français , met en scène trois voyageurs appartenant aux trois grandes nations de l'Europe , et qui s'entretiennent successireitletlt avec des GtëùA de difiërentes conditiohS.
Le premier qu'ils rencontrent est tiii archevêque c|ui répond avec asseK de sftng-froid à leurs exclamations sur les malheurs et l'abalssetnent de la Grèce. « Deptlis que je porte cette robe hoire, diMl, Je né me suis pas aperçu des maux dont vous parlez. D'ailleurs , si la Grèce souffre sans se plaindre, c'est une mortification méritoire qui rachètera ses péchés. » L'arohevéqtie ajoute en méttle temps que le peuple grec commence à rêver la liberté , et à dire que le Christ la veut $ mais il se retranché dftns une sorte de quiétude ^ satisfait et consolé ^ pourvu que les dîmes soient abondantes.
A cette première peinture que^ d'après le dévouement sublime de tant de prêtres grecs , on doit accuser d'injustice , l'auteur fait succéder une satire plus vive et plus vraie de l'égoîsme et de l'orgueil des Grecs devenus seigneurs en Valachie. «Que VoUles-vous? répond un de ces princes aux trois voyageurs : je tyrannise et je dépouille les Grecs pour plaire au divan et pour garder ma tête. » Puis il rompt brusquement l'entretien » étant pressé , dit-il i de se rendre à son harem , où l'une de ses femmes doit recevoir la visite et les présent» d'un boyard de la province.
Un peu découragés par ces réponses , les trois voyageurs abordent dans la suite un nouveau personnage ,
DBPUY«f Li CONQUIS MUSUI<MANE. Sll
q\i'^ ^on 4ir grave 0^ ^uQ\m\ illi croient plus occupé des intérêts d^ son pays ; q'étiiU u» marchand. II leur ^youe tout païvcmeQt qu'il ua aonge nuHemant à la OF^ice. uLe sujet de mon inquiétude, c'est, ditril, le retard d^ mes vaisseaux et le$ qargaisona que j'attends de Barbarie et de France, Yoilà ce qui m'empôche de dçrmir. Je prête de Targent pour qu'il me rentra à gros intérêts, ou je renfouis quand je ne puis faire mieux. II y a des gens qui jettent le leur sur la nation et sur les écoles pour les réveiller, mais c'est te p^tit nombre , et ils u'ont pas asse?: de fonds pour réussir. »
<( Snfînt i^U3 ne trouvons aucun bomme qui aime son pays! s'écrient les voyageurs. Approcbops, et voyons ce que dira ce persouuage qui fronce le sourcil et agite sa main avec colère, Il est de peux que les Tiircsappe^ lent Co4ffia Paschi.
<( Salut I président; Pourquoi paraissez-vous si trouvé? Qui vous a fait injure?
— Qélas I répond le, prjmat , l§s gens de ma nation mç persécutent. Ils disi^nt que je les ai dépouillés. La vérité , c'est que j'ai été k Naxos pendant trois ans. ^'ai gouverné la province comme il me plaisait. Si j'en ai tiré par force beaucoup d^argent, jo le rendais aux Turcs en contributions. ^ maintenant, parmi les Grecs, les uns veulent me brûler, et les autres me pendre ; mais je l§ur ferai ponuaHre qui je suis ; et petits et grande s^ §Qwmettront à njQi, C'est peur cela que je cour§ vers le§ Turcs, ?»
31Î ESSAI SOR L'ÂTÂT DBS GRECS
Les voyageurs s'éloignent alors, blessés d'un tel égoisme. Ils rencontrent sur leur passage une femme d'une taille majestueuse, mais couverte de vêtements en lambeaux, faible, baignée de larmes, et les mains chargées de fers; interrogée par eux sur son malheur, elle leur répond qu'elle est la Grèce elle-même. Elle accueille avec un sourire d'indignation la stérile pitié des voyageurs , et leur empressement à blâmer Tindifférence du peuple grec. « Les blessures que me font mes enfants, dit-elle, sont cruelles, mais involontaires; elles viennent de l'excès de leurs maux. Mais comment oublierai-je, étrangers, que c'est vous qui, sans nécessité , avez causé mes plus grands malheurs ? La Russie a déclaré trois guerres , et de toutes parts appelé mes enfants. En écrit elle promettait de les délivrer; elle en a fait périr beaucoup dans sa cause , et a laissé les autres plus malheureux qu'ils n'étaient auparavant. La France vint aussi proclamer ma liberté , et approcha de mes frontières ; mais la Russie et l'Angleterre accoururent pour l'en arracher, l'une parce qu'elle est payée , l'autre par la vaine gloire de sauver les Turcs et de m'immoler.
« N'êles-vous pas les hommes qui avez reçu de si sages leçons par la voix des grands génies , mes premiers enfants ? Sans eux vous seriez encore aujourd'hui les esclaves de l'ignorance; et maintenant si vous me délivrez d'une tyrannie sacrilège , vous entendrez une voix nouvelle sortir de mon sein ; vous verrez briller une nou-
velle lumière dans cette patrie des arts, que vous méconnaissez , parce qu'elle est défigurée par l'esclavage. »
Cette satire, fort piquante dans Foriginal, est sans doute l'ouvrage de quelque jeune lettré qui voyait avec impatience la lenteur et la circonspection des classes les plus élevées parmi les Grecs. Au fond, sous des formes diverses, le mouvement des esprits vers la liberté était général dans toute la Grèce. On en retrouve la trace dans les récits des voyageurs les plus modernes. Si quelques primats grecs , par habitude ou par timidité , se montraient, devant les étrangers, favorables au pouvoir des Turcs, leurs fils^ éclataient en menaces contre ce joug détesté. L'idée la plus commune parmi les Grecs était que les peuples de l'Europe s'occupaient de les affranchir. Tout voyageur anglais leur semblait un envoyé qui venait observer le pays dans cette intention.
Parmi les hommes qui visitèrent la Grèce à cette époque, il faut compter un illustre Français, qui, dans une course rapide, jetant le coup d'œil du génie sur cette poétique et malheureuse contrée, peignit, avec rinunortel éclat de ses couleurs, le contraste de ce beau ciel, de ces grands souvenirs, et de cette dure oppression. Tandis que des voyageurs anglais venaient détacher pierre à pierre les ruines du Parthénon, et pillaient, pour ainsi dire, le tombeau de la Grèce, l'éloquent auteur de Y Itinéraire semblait la ressusciter pour nous par
> A elattical and topographical tour through Greeee, by Dodwell.
314 KaSAI sut VifflT DE3 GBBOa
sa vive imagination et ses regrets sublimes. Sans la éé^ soli^tion de eette terre à demi dépeuplée, au BÛlieu de oes décombres modernes que Tindolente tyrannie des Turcs laissait partout s'amonoeler sur l^s débris anti* ques , il apercevait le principe destructeur qui dévorait l^ur funeste empire^ Tout k ses yeux était mort dans la Grèce, excepté la religion qui devait la ranimer et Taffranchir; et, quand il invoquait la foi des martyrs dims la patrie des héros, \^§ vœux échappés de son âme généreuse devenaient la prophétie 4e la politique et de la mison.
n est à remai*quer, cepmdant, que plusieurs des causes qui préparaient l-affrimchissement de la Grèce étaient encore obscures qu mal connues. JiCs dephtes, qui devaient être les premiers libérateurs de leur patrie, n'étaient désignés par tous les voyageurs que comme dp malheureux brigands.
A.li-pacha parut même les avoir exterminés, en mân^e temps qu'il détruisait presque partout la milice grecque des armatoles. Le fils de ce vizir, le féroce Yéli , nommé pacha de la Morée, appesantit plus que jamais reselavage des habitants. Les actes de rapine, d§ concussion, de violence, se multiplièrent jusqu'à la chulp de ce tymn ; et l'on vit, ce qui avait eu rarement lieu depuis la eouquête, quelques villages grecs adopter Tislamismo, pour sç dérober ^ l'e^ccès des maux qui les accablaient.
DEFOIS tk CONQUÊTE MUSULMANE. 315