‹ Études d'histoire naturelleChapitre 1 sur 119 · PRÉFACE · texte numérisé non relu

PRÉFACE

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Les bourgeons étaient superbes ; mais l’arbre a été brisé dans sa fleur.

Shakespeare.

Quand l’âge emporte une homme d’étude, après de longues années de travail et une carrière scientifique parcourue , que les plus jeunes, recherchant ce qu’il a fait pour la science, dressent le bilan de ses acquisitions, rien de plus naturel. Mais quand un jeune homme est enlevé à la fleur de F âge, à son entrée dans la science , que ceux qui ont les cheveux blanchis en soient réduits à énumérer les espérances que faisaient concevoir ses premiers travaux, c’est là ce qui semble contre nature ; c’est ce qui ne peut se faire que le cœur plein de douleur, les yeux pleins de larmes.

Des pensées qui naissent dans une intelligence droite et sincère , la plus vive est toujours celle qui s’échappe la première. Ce cri de l’instinct, qui révèle le naturel , se trouve au début des travaux de Clément : « La première question que » l'on doit se faire et que l’on se fait généralement, en face » d’un être organisé, est celle-ci: Comment cette créature, » cet animal a-t-il été formé ? Car l’esprit de l’homme est tel

» que, voyant l’effet, il cherche la cause » ( Œufs et Nids ,

p. 1). Et cela , il le prononçait dans la première Conférence qu’il faisait, le 11 octobre 1871, à la Société d?étude des sciences naturelles , dont il était un des plus anciens et plus distingués collaborateurs.

Ces paroles et les circonstances dans lesquelles il les prononçait nous révèlent et le caractère de son esprit et ses tendances.

Il voulait remonter aux causes ; il voulait répandre autour de lui ce qu’il avait acquis. Chercheur et propagateur; c’est ce qu’était Clément. C’est ce que nous retrouverons dans sa vie scientifique , hélas! trop courte, dans les travaux déjà nombreux qu’il nous a laissés. Ce qui dominait dans sa manière de concevoir l’œuvre scientifique , estait , après la recherche , un désir , un besoin constant de diffusion et de contrôle , qui lui faisait communiquer immédiatement ce qu’il avait lu, ce qu’il avait vu, ce qu’il croyait avoir découvert. Il aimait avec passion l’histoire naturelle, mais non en collecteur stérile, qui entasse échantillons sur échantillons , ni en admirateur ébahi devant la variété des formes ou l’inconnu des lois. Tout fait était pour lui la conséquence d’un fait antérieur qui était à chercher ; puis la cause trouvée , entrevue ou soupçonnée , il fallait que ce qu’il avait acquis fût exposé par lui à ses amis, à ses amis toujours attentifs et charmés par la netteté de l’exposition et non moins par la sincérité et l’honnêteté des doutes qui leur étaient soumis. Il fallait qu’il y eût commnnion d’idées entre lui et ceux qui savaient aimer la science avec lui.

Qu’on veuille bien le remarquer, c’est là le caractère de l’esprit moderne , qui , en communiquant à l’instant ce qu’il découvre, assure par là l’examen, le contrôle et provoque toutes les découvertes, petites ou grandes, qui sont la conséquence d’une première découverte. C’est cet esprit que nous allons retrouver dans tous ses travaux.

Si Clément s’occupe d’abord Des Œufs et des Nids , c’est pour arriver à « examiner comment se forme l’œuf dans le » corps de l’oiseau femelle, et comment ensuite, de l’œuf, peut » naître une créature organisée » (p. 5).

Des Oiseaux, il passe aux Poissons et aux Crustacés, décrit la Dorée et cherche l’origine des noms divers qu’elle a reçus ; nous donne une liste monographique des Pagures du Gard ; non simplement une liste de nomenclature et de synonymie, mais avec elle des observations pleines de finesse où sont relevées plusieurs erreurs commises par les premiers descripteurs,

un peu trop amis du merveilleux. Cette liste était dressée en 1873; en 1874, Clément la complète par la description d’un pagure qu’il croit inédit, Pagurus curvimanus , et d’une variété qu’il croit nouvelle et rapporte au Pagurus sculptimanus Lucas. — Mais , ce qui lui fait le plus honneur en montrant qu’il aimait la vérité avant tout, c’est que, deux ans après, à la suite de recherches bibliographiques , il reconnaît que l’espèce a été déjà publiée et que la variété ne se rapporte point à l’espèce indiquée, et aussitôt, avec une grande sincérité, « il s’em- » presse de rectifier ses erreurs » (p. 141) , se traitant ainsi plus sévèrement qu’il ne le méritait, car, à la suite de ses descriptions, il avait « fait ses réserves et s’était déclaré prêt » à abolir son innovation dès qu’il aurait des renseignements » certains ».

Ce n’est pas la seule occasion que l’étude des Crustacés lui fournit de se montrer trop modeste. Dans une visite faite aux collections de la Faculté des sciences de Montpellier, il entretenait l’auteur de ces lignes de la différence de volume et de force qui se montre entre les deux pattes antérieures et les autres pattes des Décapodes, ajoutant que Darwin semblait attribuer cette différence à une sélection qui se serait opérée en faveur de ces organes utiles au mâle pour retenir la femelle pendant la fécondation. Il lui fut objecté que, même en admettant cette hypothèse comme explicative de cette différence (ce qu’on avait quelque peine à croire), elle n’expliquerait pas du tout la différence de volume et de forme que ces deux pattes présentent entre elles ; l’une, la plus grosse, armée de dents ou aspérités mousses, aplaties et molaires , l’autre les ayant coniques , aiguës et presque incisives , et qu’il semblait préférable de rapporter ces différences de force et de forme à des différences de fonctions. Ce n’était qu’une simple conversation, dont Clément pouvait sans scrupule faire son profit ; mais , quand avec lui l’idée indiquée se développa et se transforma en explication théorique , complète — Considérations sur les pattes antérieures ou pinces des Crustacés décapodes (p. 188) — il

s’empressa d’en rapporter tout l’honneur à son interlocuteur, ce qui était vraiment, par extrême modestie, sortir presque de la vérité.

Mais il revient toujours aux Oiseaux; c’était là le grand attrait, et, on le comprendra, si on a vu cette collection si belle, si savamment faite par les soins de son excellent père ; il revient aux Oiseaux qu’il suit dans leurs amours — Les amours des Oiseaux (p. 26) — dans le rôle qu’ils remplissent par rapport à la Dispersion des espèces végétales (p. 118) et jusque dans les collections et les classifications qu’en ont faites les naturalistes. Dans ce travail — Essai sur Vhistoire de la classification ornithologique (p. 122) — Clément montre une justesse d’esprit, une modération de critique et une appréciation des caractères essentiels aux classifications , qu’il n’est permis d’exiger que des naturalistes longtemps exercés.

Cette dernière étude le conduit à donner , dans une Conférence, une monographie des Platypodes du Gard (p. 166) ; et, dans ce travail, il se montre tout entier. Après y avoir débuté par des considérations anatomiques et rigoureusement scientifiques, il indique, au sujet du Rollier , les erreurs où peut conduire une méprise de classification; puis son style passe par degrés de la forme purement descriptive et scientifique à la forme littéraire, et cela avec une légèreté et une gaîté exquises dans ce qu’il dit de la Huppe , des Guêpiers et du Martinpêcheur alcyon. Rien n’est charmant comme sa narration de la métamorphose d’Alcyone et de Ceyx en oiseaux et les réflexions peu révérencieuses qu’il se permet sur la moralité des puissances mythologiques.

Les mêmes qualités d’humour et de gaîté se rencontrent dans sa Conférence du 26 mars 1876 , Sur les Oiseaux et les Insectes (p. 245). On comprend, en lisant ces pages, combien grand devait être l’attrait de ses Conférences, où sa pensée était vivante, animée du geste, du ton, de l’œil et du sourire.

Le Catalogue des Mollusques marins du Gard, , avec sa Clé analytique et son Glossaire , est un travail considérable,

sérieux, non de début, et qui sera toujours consulté avec fruit par les malacologistes. Une note Sur les migrations des Mollusques, la liste, malheureusement inachevée , des Mollusques terrestres du même département , y forment un complément naturel, et le morceau consacré à exposer La lutte pour V existence chez les Mollusques (p. 230), remarquable par ses vues philosophiques , nous fait voir avec quell e attention et quel profit Clément avait étudié le grand naturaliste anglais.

Le mémoire sur Les Fumades prouve combien il aimait à étudier tous les points de vue d’une question, et, à lui seul, ce mémoire excellent nous révélerait le genre de son esprit. Il n’eût pas été un naturaliste borné et confiné dans un seul ordre de questions , mais tout devait se tenir dans ses recherches comme tout se tient dans la réalité naturelle.

Enfin ses travaux de prédilection le ramènent encore aux Oiseaux ; et , s’il en étudie les plumes , ce n’est point pour se perdre en vaines admirations sur l’éclat et la variété de leurs couleurs , c’est pour nous en dire la structure microscopique. Allons au fond et toujours plus avant, était sa loi et comme sa devise.

Dans le dernier de ses travaux, il voulait donner à ceux qui aimaient le travail comme lui des conseils qui devaient en rendre l’abord facile. La dissection n'est en soi ni aisée ni attrayante , et là, plus qu’ailleurs, les conseils pratiques sont nécessaires. Il les donnait, parce qu’il savait ce que valait la recherche, ce que valait la méthode dans les recherches: esprit excellent, appréciant, poursuivant et communiquant aux autres l’art de découvrir, presque toujours plus précieux que la plupart des choses que l’on découvre. Et ces conseils, il les donnait, comme il les appliquait avec simplicité ; — avec ordre, car tout était bien ordonné, bien agencé dans ses travaux; — avec grâce et clarté , car tout ce qu’il faisait était clair , frais et gracieux comme les beautés de la nature qu’il savait si bien voir et sentir ; — avec finesse, car la délicatesse et la finesse étaient les qualités les plus éminentes de son caractère et de son esprit :

fin était son jugement, fines étaient ses expressions, fines et délicates ses manières.

Sans doute , plusieurs des travaux qui forment ce volume si triste sont moins des acquisitions définitives que des espérances.

Mais quelles espérances ! !

Par ces travaux , par la méthode qui y présidait , « il avait v déjà marqué sa place comme un naturaliste d’avenir », disait de lui une voix autorisée en lui adressant le suprême adieu. Que ceux de ses jeunes amis qui l’ont pleuré et le pleurent encore , que ceux pour qui « il fut un modèle par ses bons » exemples» ( Soubeyran ), ne l’oublient jamais! Qu’ils travaillent comme lui à acquérir le savoir et surtout à le répandre autour d’eux , sans se laisser décourager par les difficultés du labeur, ni par les rudes obstacles qu’accumuleront autour d’eux les ennemis de la science indépendante et de sa diffusion.

Vivunt odia improba, vivunt !

A ces haines implacables, éternelles, qu’ils opposent l’amour constant de la vérité , sa libre* recherche , sa libre exposition. C’est la meilleure et la plus noble manière d’honorer la mémoire de notre regretté Camille Clément.

J. DUVAL-JOUYE,

Inspecteur honoraire d' Académie , Correspondant de l’Institut.

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