‹ Études d'histoire naturelleChapitre 2 sur 119 · BIOGRAPHIE · texte numérisé non relu

BIOGRAPHIE

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Messieurs ,

C’est parmi nous un pieux usage de consacrer tous les ans une heure de notre réunion la plus solennelle à rappeler par quelques mots la vie de ceux de nos membres que , dans ce court espace de temps , la mort nous a ravis.

Pour si jeunes que nous soyons, cette tâche ne nous a été qu’une fois épargnée : vous jugerez si elle est tout particulièrement pénible à remplir aujourd’hui , quand vous songerez que j’ai à vous entretenir de Camille Clément, qui fut pendant cinq ans le guide et l'orgueil de notre « Société », le plus charmant compagnon et l’ami le plus dévoué de nous tous

Il était né à Nancy, le 23 septembre 1856. En 1863 , il vint habiter notre ville et enira à l’institution Lafont, où il se prépàra par de sérieuses études primaires à l'enseignement des lycées. En 1868, il commença à suivre les cours de la classe de quatrième; malgré son jeune âge, il se fit rapidement distinguer par ses maîtres, et, dès son entrée au lycée de Nimes, il acquit la réputation d’un élève intelligent et très-laborieux. A la distribution des prix de 1870 , il fut nommé huit fois , et l’année suivante, en seconde, il remportait le premier prix d’excellence, un prix de version grecque , un prix de mathématiques , un prix de mémoire , un prix d’histoire naturelle et quatre accessits.

G’est pendant cette triste année 1870-71 que notre ami commença ces études d’histoire naturelle qu’il devait poursuivre avec un si grand succès.

A la vue du découragement de la France, au lendemain de ses désastres et à une époque où une revanche semblait si peu prochaine, il conçut

(1) Notice biographique lue à la séance anniversaire de la Soçiété d'étude des sciences naturelles de Nimes, le 5 novembre 1877,

cette grande idée du relèvement moral de sa patrie par la science, et de cette noble pensée sortit cette résolution ferme , de travailler sans cesse dans une voie tracée d'avance et d’acquérir, par la science, de la gloire pour la patrie. Son père, qui le comprit, sut l'encourager et le guider, et cette satisfaction intime lui fut réservée de voir son fils répondre par une conduite exemplaire aux sacrifices qu’il s’imposait pour lui.

Les premiers travaux de Camille Clément embrassèrent les mollusques, les crustacés et les zoophytes de notre département qu'il eut l’occasion d’étudier au Grau-du-Roi, où il passait ses vacances. Déjà il avait acquis des connaissances .générales et s’était pénétré de la méthode française par la lecture de Lamarck ; des monographies et des catalogues particuliers le guidèrent dans ses recherches sur nos côtes. Capable de déterminer sans trop de peine un mollusque ou un crustacé, il s’occupa de collectionner et de classer avec soin, sous la direction de son père, les échantillons qu’il recueillait. Ces collections , les études qu’elles nécessitaient, et la rédaction de notes nombreuses, occupèrent les vacances de 1871 que notre ami passa, comme les précédentes, sur les plages du golfe de Lyon. Au mois d’octobre, il commença sa classe de rhétorique, que huit nominations, dont une au concours académique, devaient brillamment terminer.

Vers cette époque, il apprit que quelques jeunes gens studieux s’étaient réunis et avaient fondé à Nimes , sous le nom de Société d'étude des sciences naturelles , une association modeste. Il désira se joindre à ces jeunes gens qui le reçurent parmi eux , à l’unanimité des voix, le 12 juillet 1872. A peine admis, ses habitudes de travail et ses qualités brillantes aussi bien que son caractère ferme , franc et' enjoué , le firent remarquer et apprécier par ses nouveaux collègues dont plusieurs ne devaient pas tarder à devenir ses amis.

Bientôt il fut parmi les membres un des plus assidus et des plus dévoués ; il sut se préoccuper à propos de donner à la Société qui grandissait une extension en rapport avec ses besoins nouveaux , et , le 1 3 novembre 1872, il proposa à ses collègues de fonder un journal scientifique , destiné à répandre les travaux des membres et à entretenir des relations avec les Sociétés étrangères et les correspondants : innovation hardie (car la Société comptait alors 30 membres à peine), mais dont la complète réussite confirma la nécessité.

Le 1er avril 1873, parut le numéro 1 de ce journal, autographié, tiré à peu d’exemplaires , et contenant entr’ autres travaux , la première partie

d’une note de Camille Clément sur les « Pagures du Gard ». Cette étude, la première que notre ami ait publiée, et qu’on connaît peu, parce que le Bulletin qui la contient est devenu introuvable , est néanmoins trèsintéressante à cause de son importance locale et de la façon élégante dont le sujet est traité ; on y relève des remarques personnelles de l'auteur , des « observations » déjà ; par exemple , cette femelle qu'il a capturée et chez laquelle « les fausses pattes qui supportent les œufs sont remplacées par trois pédicelles divisés en trois ou quatre rameaux garnis de franges spongieuses et placés au-dessus de l’abdomen sur les deux premières plaques de la base. . . » (1).

Camille Clément, outre ses travaux scientifiques, s'occupait, à la Société de la correspondance et de la gérance du Bulletin; mais ni l’une ni l’autre de ces occupations ne l’empêchait d’être , au Lycée , le premier élève de sa classe. Cette année-là il acheva sa philosophie, eut le premier prix de dissertation latine , le premier prix de dissertation française , le prix de mathématiques , le prix de sciences physiques, le prix d’histoire, un accessit d'excellence et un accessit de version latine. Le Lycée de Nimes l'envoya au concours académique ; il eut le premier prix de dissertation française. L'Académie de Montpellier l’envoya au concours général ; il eut l’honneur de remporter la huitième nomination. Dans le même temps (28 juillet 1873) il se présenta au baccalauréat ès-lettres et fut reçut avec la mention : bien.

C’est à partir du jour où il fut reçut bachelier ès-lettres que commence réellement ce qu'on nous permettra d’appeler la carrière scientifique de Camille Clément. Forcé de choisir parmi les nombreuses positions que ses brillantes études lui ouvraient nécessairement, il se décida pour le professorat des sciences naturelles, et prit pour arriver à son but la voie la plus laborieuse, mais la plus sûre. Dès le mois d’octobre 1873 , il se mit à préparer chez lui, seul et sans guide, l’examen du baccalauréat èssciences. Il faut croire qu’il retira de ses études philosophiques un fruit singulier ou qu’il avait l'esprit naturellement méthodique, car peu d'élèves travaillèrent avec autant d’intelligence. Puisqu’il s'agit ici de faire connaître l’homme et qu’il y aurait lieu de suivre son exemple> il importe d’insister sur sa manière de procéder à la recherche du vrai. Il commença par lire rapidement , pour avoir des idées nette^ sur l’ensemble des

(1) Les Pagures du Gard, C. Clément, Bulletin de la Société d'étude des sciences

naturelles de Nimes , 1873, n9 1, page 6.

sciences naturelles , les grands traités , tels que Lamarck ou Lacépède. Puis il reprit ces lectures avec plus de soin, en y ajoutant celle des ouvrages spéciaux ; en même temps, il résumait par écrit tout ce qu’il lisait et groupait ces notes en chapitres, de façon à composer un « Cours d’histoire naturelle » très-remarquable , qu’il complétait peu à peu. Il contrôlait par la pratique ses travaux de cabinet en faisant des excursions , des dissections , des classements de collections ; il s’habituait à parler en public en donnant à la « Société » de nombreuses conférences ; enfin , il remontait à la source des méthodes et des systèmes en étudiant avec soin la philosophie des sciences naturelles dans les diverses écoles. Camille Clément , avec son esprit vif et hardi , que la nature et l’éducation avaient dégagé de tout -préjugé, fut rapidement passionné par la séduisante doctrine de l’évolution. Il lut Lamarck , Hœckel et Darwin, commenta leurs contradicteurs, devint bientôt un ardent adepte du transformisme et exposa toujours ses opinions avec un courage et une bonne foi qui lui font le plus grand honneur.

C'est ainsi qu’il nous disait, le 16 janvier 1874, dans une conférence sur la « Chaleur animale » : « Les expériences de Hunter, de Haller, de Berger, prouvent que, peu de temps après sa naissance , l’enfant est un animal à sang froid. Je vois dans ce fait une nouvelle confirmation de la théorie de l'évolution et l'application de la cinquième loi d’hérédité d'Hœckel , qui veut qu’un individu reproduise dans son développement les principales phases du développement de son espèce. »

Ces études philosophiques eurent encore pour résultat de lui apprendre à pénétrer au fond des questions et à les discuter avec méthode. Je n’en veux pour preuve que son étude sur la « Classification ornithologique », qu’il nous lut à la séance du 3 juillet 1874, et qui fut publiée au mois de novembre, dans la Feuille des jeunes naturalistes. Clément, qui avait grandi dans les remarquables collections ornithologiques de son père, avait pu de bonne heure observer, sur des sujets parfaitement empaillés, les imperfections des classifications artificielles ; il comprit qu’on devait se rapprocher d’une classification naturelle, fondée sur les caractères anatomiques fournis par le sternum et ses annexes , et aussi , mais secondairement, par les autres parties de l’organisme. Ces idées, qu’il ne fit qu’ébaucher dans sa conférence, il devait les poursuivre, et dans la suite il disséqua un grand nombre d’oiseaux dont il conserva les sternums ; les notes qu'il rédigea à ce sujet forment l’un des chapitres les plus intéressants d’un grand ouvrage d'ornithologie dont il a laissé le plan en carton, et sur lequel nous reviendrons.

Indépendamment des deux conférences que nous venons de citer et d’un grand nombre d’autres notes qu’il nous communiqua dans différentes séances, il commença dans notre Bulletin ( que, sur sa proposition, nous faisions non plus autographier mais imprimer depuis le 1er janvier 1874 ) la publication du « Catalogue des Mollusques marins du Gard », son œuvre la plus considérable.

Pendant trois ans , notre ami employa à ce consciencieux travail le meilleur temps de ses congés. De bonne heure il s’embarquait sur un canot à voiles qu’il conduisait lui-même, au grand effroi de sa famille ,

et il parcourait nos côtes en traînant une drague après lui. Son catalogue n’est point l’énumération sèche et aride des différentes espèces de notre littoral ; on y trouve d’intéressants détails sur les mœurs des mollusques et des discussions, étonnantes chez un si jeune homme, sur la valeur des dénominations. «Nous avons à avertir nos lecteurs — dit-il dans sa préface — que nous avons assez souvent considéré comme de simples variétés des espèces déjà établies, mais sur des caractères que nous avons cru trop peu constants ou trop peu distinctifs, et qui, en conséquence, ne nous ont pas paru réunir toutes les conditions de validité désirables » .

Il ne manque pas, en outre, d’ajouter à la diagnose de chaque espèce les détails qu’il sait peu connus ; telles sont ses remarques sur la Respiration des Littorines et ses observations à propos du genre « Tapes » , résumé d’un travail considérable.

Dès lors, familiarisé avec les sciences naturelles et la méthode, notre ami se présenta , le 18 juillet 1874 , devant la Faculté des Sciences de Montpellier , pour passer l’examen du baccalauréat. La Faculté des sciences, comme l’année précédente la Faculté des lettres , lui conféra son grade avec la mention : Bieîi.

Ainsi, il avait brillamment franchi la première étape de la route qui devait le conduire au professorat. Ce ne fut pas sans un rude labeur et sans que sa santé en souffrît.

Il fut atteint d’une légère bronchite , et comme il avait la gorge délicate, il dut aller aux eaux minérales des Fumades suivre un traitement réparateur ; mais il n’y perdit pas son temps , et là comme au Grau-du- Roi , profita de son séjour pour étudier le pays au point de vue scientifique. Il prit de nombreuses notes qu’il rédigea dans deux mémoires successivement adressés par lui à la « Société » et qui contiennent ■ l’un, le résumé des différentes notices historiques ou médicales publiées sur les Fumades ; l’autre, ses propres observations sur les terrains , la

flore et la faune de ce pays et une théorie générale des eaux minérales appliquée à celles de notre département.

A son retour à Nimes , Camille Clément commença à préparer l’examen de la licence ès-sciences naturelles comme il avait préparé celui du baccalauréat. Il se munit d’abord des bienveillants conseils de MM. Planchon, de Rouville et Sabatier, professeurs à la Faculté des sciences de Montpellier. Ces messieurs , augurant de ses succès futurs par ses succès passés, l’encouragèrent vivement dans la voie qu’il se proposait de suivre. Il se mit au travail avec ardeur et commença un stage chez un pharmacien de notre ville, car il avait l’intention de mener de front, une fois licencié, les études de médecine et de pharmacie ; et ce n’était certes pas une entreprise au-dessus de ses forces. — Pendant cette année scolaire, la dernière que Clément passa au milieu de nous , il appartint davantage, si l’on peut dire, à la « Société » ; il ne se passa presque pas de séance qu’il ne nous lut une conférence ou une note ; il fut le promoteur d’un grand nombre d’excursions qu’il animait de ses chansons joyeuses et que sa parfaite connaissance de l’histoire naturelle du département rendait particulièrement intéressantes. Nul d’entre nous n’a oublié ces journées charmantes, et si nos courses ont si souvent chômé au printemps, c’est qu’il nous paraissait trop triste de partir sans notre plus gai compagnon. . .

Parmi les nombreux travaux que nous présenta Clément, je citerai ses conférences sur les Migrations des mollusques, sur la Variabilité et la Sélection naturelle, sur les Platypodes du Gard, sur Y Influence du lait sur la ponte des œufs, sur Le Genre Pelta? ion, sur la Coloration des œufs, la Parthenogenese et enfin deux articles sur la Découverte d'une nouvelle espèce et d'une nouvelle variété de pagure : le Pagurus curvimanus et le Pagurus sculptimanus var. complanatus. Clément , nous l’avons dit, n’aimait point les déterminations faites à la légère ; aussi, dans la crainte de se tromper, consulta-t-il minutieusement tous les livres sur les pagures qu’il avait à sa disposition, mais il n’y trouva pas la description des deux sujets qu’il avait capturés. Il les fit parvenir à M. A. Milne Edwards. Ce savant ayant déclaré ne pas les connaître , Clément les dénomma tout en se réservant d’abolir son innovation , fondée d’ailleurs sur des documents sérieux, s’il apprenait plus tard que ces pagures avaient été décrits déjà. C’est ce qu’il fit en effet au mois de novembre 1876, quand il sut de M. le professeur Marion que le Pagurus Curvimanus était décrit dans la faune du royaume de Naples de Costa,

sous le nom de Pagurus variant et la variété complanatus sous le nom de P. Lucasi, dans l'ouvrage de Heller.

A cette époque notre Société allait grandissant, et les jeunes membres affluaient. Clément, préoccupé de la difficulté pour eux de faire une utile conférence, imagina de créer à la « Société » un rapporteur bibliographique, chargé de lire à chaque séance le résumé des principaux articles parus dans les journaux scientifiques de la semaine. Pour nous montrer plus exactement comment il comprenait cette fonction nouvelle , il s'en chargea pendant les premiers mois, et nous nous souvenons encore de l’intérêt qui s’attacha à ces premiers comptes-rendus, si clairs et si intéressants par les critiques et les détails qu’il y ajoutait ; nous n’avons pas oublié, entr’ autres, cette analyse de l'ouvrage de M. de Quatrefages sur Darwin et ses précurseurs français , à la suite de laquelle il nous rappela en quelques mots l’histoire de la doctrine darwinienne , et l’avenir qui lui était réservé . . .

Cette innovation fut des plus heureuses, car elle eut le multiple avantage d’être profitable a la fois au rapporteur lui-même et à ses auditeurs, de signaler aux sections les sujets dignes d'une étude spéciale qu’elles eussent pu laisser échapper, et plus généralement d’intéresser au mouvement scientifique par la lecture régulière des journaux.

Au mois de juillet 1875, Clément nous envoya, des Fumades où il était retourné, un troisième mémoire dans lequel il complétait les renseignements sur l’histoire naturelle de la commune d’ Allègre, qu’il nous avait transmis l’année auparavant. Le 5 novembre, il nous lut une conférence sur « La lutte pour l'existence chez les mollusques », qui fut insérée peu de temps après dans la Feuille des Jeunes Naturalistes. Il y exposait, avec une largeur de vue et une netteté d’expression et de plan peu communes, les mœurs de ces animaux qui avaient fait l’objet de ses premières études et qu’il connaissait bien. Il concluait à la généralité de cette lutte pour l’existence, étudiée par Héraclite et Lucrèce, formulée en 1798 par Malthus, développée à notre époque par Darwin et Wallace, et à laquelle l’homme lui-même ne peut échapper.

Les cours des Facultés de Montpellier allaient s’ouvrir ; Clément devait nécessairement les suivre pour pouvoir terminer ses études, et le 15 novembre il nous quitta non sans regrets. Alors commença pour lui une vie de labeurs opiniâtres. Il se levait de bonne heure, lisait et disséquait jusqu’au déjeuner ; après midi, il suivait les cours d’histoire naturelle de la Faculté des sciences et de la Faculté de médecine, et passait la soirée.

qu'il prolongeait fort tard, à rédiger ses notes. Ce qui ressort dans ses habitudes de travail, c’est l’esprit d’ordre et de méthode. Le premier jour de chaque mois, il traçait un programme où se trouvait indiqué par avance, heure par heure, le travail quotidien, ce qui lui permettait d’accomplir une tâche assez lourde, car il s’astreignit toujours à ne pas dévier de ce programme.

Tous les samedis soir , régulièrement , il se dirigeait vers Nimes , où il passait le dimanche pour voir sa famille et ses amis ; et quelque plaisir qui l’attirât à Montpellier, jamais il ne manqua à ce devoir pieux d’affection filiale. D’autre part, ses travaux le rapprochaient trop de la « Société » pour qu’il nous oubliât, et il nous envoyait ou nous apportait fréquemment des notes sur la physiologie, qui l’intéressait alors plus particulièrement ; telles sont : La Respiration des Chêloniens, la Défécation, les Liquides de V économie animale, les Oiseaux et les Insectes , la Digestion chez les Insectes. Il faut mentionner aussi un article inséré dans notre Bulletin sur le Barbeau méridional, qu’il avait rencontré dans divers ruisseaux du département, et que Grespon ne signalait pas comme faisant partie de notre faune méridionale.

Au bout d’une année de ce travail assidu, il affronta , sur les conseils de ses professeurs et de ses amis , l’épreuve difficile de la licence èssciences naturelles. Malgré ses modestes appréhensions, il fit une excellente composition écrite, et, après un examen oral brillant, fut reçu, comme au baccalauréat ès-lettres et au baccalauréat ès-sciences, avec la mention: Bien. (12 juillet 1876 ).

Nous éprouvâmes une bien grande joie à la nouvelle de ce succès ; désormais, en effet, la carrière s’ouvrait brillante pour notre ami : licencié à moins de vingt ans, avec son esprit actif et curieux , son

goût du travail, il aurait bientôt trouvé une thèse pour le doctorat

ès-sciences et, dès lors, le professorat, but de tant d’efforts, lui était ouvert. Il s’en préoccupa tout aussitôt et commença une étude microscopique des plumes dont il espérait pouvoir faire une thèse : il avait déjà trouvé des résultats nouveaux et intéressants quand il eut communication du livre de M. V. Fatio sur le même sujet ; plusieurs de ce

qu’il appelait en riant ses découvertes s’y trouvaient consignées déjà ;

son travail perdait son caractère d’originalité ; il se décida à chercher ailleurs. Néanmoins, comme il avait fait quelques observations curieuses, il les rédigea et les communiqua à la Société zoologique de France dont il faisait partie depuis peu de temps. La Société zoologique de

France prouva le cas qu’elle faisait de l'article de Camille Clément en l’insérant en entier dans son premier bulletin de l’année 1877. Nous priâmes alors notre ami de résumer ce travail pour le Bulletin de notre Société, en lui donnant une apparence moins scientifique ; il accéda volontiers à notre demande et écrivit pour nos lecteurs un article tout différent du précédent, qu’il devait lire à la séance anniversaire , le 17 novembre 1876. Mais ce jour-là nous eûmes cette bonne fortune que plusieurs de nos membres honoraires et correspondants voulurent bien faire entendre ici leur voix ; Camille Clément, avec sa modestie accoutumée, s’effaça devant eux, et a la Couleur des plumes » parut dans le Bulletin de mars 1877, le même, hélas ! qui annonçait à nos collègues qu’une mort prématurée venait de nous enlever notre ami. . .

Au mois de janvier 1877, il envoya à la Société des sciences naturelles de Saône-et-Loire , dont il faisait partie depuis sa fondation , une étude sur « la Morphogénie oologique », de laquelle M. le docteur de Montessus, président de cette Société, fait le plus grand éloge dans une lettre qu’il nous adressait dernièrement. Vers la même époque, il écrivit pour la Feuille des jeunes naturalistes un article sur « La dissection », destiné à encourager parmi les jeunes gens l’étude de l’anatomie des invertébrés et’ à leur en faciliter les moyens, en leur indiquant la marche à suivre dans les opérations élémentaires.

Depuis le 20 novembre, Camille Clément était retourné à Montpellier, où il avait commencé à étudier concurremment la médecine et la pharmacie; mais, malgré ces préoccupations absorbantes, auxquelles se joignaient encore des travaux sur « Les Oiseaux fossiles », destinés à servir de documents à cette thèse pour le doctorat ès-sciences à laquelle il pensait toujours, il n’oubliait pas la « Société » et continuait à nous envoyer de loin en loin des notes que nous lisions en séance ; c’étaient, par exemple, Hybridation, la Géologie de Nimes, la Lamie Long-Nez et tant d’autres.

Au mois d’octobre , lui qui avait fondé notre Bulletin , qui en avait demandé l’impression, vint encore nous proposer une innovation; il voulait rendre notre journal mensuel. Il nous montra tous les avantages de cette publication plus fréquente, et malgré les immenses sacrifices qu’elle devait nécessiter, nous écoutâmes une fois de plus les conseils de notre vieil ami, et une fois de plus nous n’ eûmes qu’à nous en féliciter.

D’ailleurs, il continuait à venir à Nimes tous les samedis et ne manquait pas de rendre le dimanche une visite au local de notre Société.

Qu’Il me soit permis de placer ici quelques souvenirs personnels. A cette époque, je commençais mes études de médecine et, à Montpellier, je ne quittais guère mon ami qui, avec sa bonté ordinaire, me guidait de son expérience et de ses conseils et aplanissait devant moi les difficultés premières de la vie d’étudiant. Le samedi soir, nous partions ensemble pour Nimes et le lundi matin nous retournions tous deux à Montpellier. Le 4 mars, un examen qui était proche, m’empêcha de l'accompagner, il parti seul et ne revint pas le surlendemain ; jusqu’au vendredi ni ses camarades ni moi n’eûmes de ses nouvelles ; enfin , il nous écrivit luimême , nous annonçant qu’il était retenu au lit par une angine couenneuse. Le dimanche 11 mars j'arrivai à Nimes et ma première visite fut pour mon ami. J’avais une bonne nouvelle à lui apprendre : le Ministre de l’Instruction Publique venait de lui accorder , par décision spéciale , l’examen de médecine de première année; M. .le Ministre l’autorisait également à prendre des inscriptions rétroactives qui lui permettaient de passer, la première année, ses deux premiers examens de médecine et de pharmacie.

J’appris que sa maladie était grave , qu’il avait été au plus mal la veille, mais qu’au demeurant son état semblait s’améliorer. Je le trouvai triste , affaibli et souffrant de corps , mais encore alerte et vigoureux d’esprit ; il causa avec un autre de ses amis et moi pendant près d’un quart d’heure , s'intéressant aux événements de la semaine de notre vie d’étudiant et nous le quittâmes presque rassurés.

Ce jour -là était pour notre ville un jour de grande fête; de tous les environs des étrangers arrivaient pour y assister; une foule compacte encombrait nos boulevards et chacun était joyeux le matin du plaisir attendu, content le soir de la journée passée. Notre ami voulut voir ces réjouissances et on l’approcha de la fenêtre dans une chaise longue; il prit plaisir à voir défiler le cortège et à y distinguer tel ou tel de ses amis ; puis il se recoucha.

Sur le soir, un mieux sensible se fit sentir et vers les neuf heures il s'assoupit doucement; mais à onze heures, il s’éveilla dans une agitation étrange , et après quelques instants d’une pénible agonie, il s’éteignit

dans les bras de son père et de sa mère les seuls de ses amis qui

ne l’avaient pas quitté.

Cette horrible nouvelle vint nous surprendre au lendemain de ce beau jour de fête et nous atterra. Nous courûmes dans cette maison désormais désolée et ne pûmes que joindre nos. larmes bien sincères à celles de ses malheureux parents ... Le mardi matin nous accompagnâmes

notre ami à sa dernière demeure ; les internes des hôpitaux de Nimes, un grand nombre d’étudiants de Montpellier venus exprès , tous ses collègues de la Société, la foule de ceux qui l'aimaient et l’admiraient, enfin MM. les professeurs Soubeiran et Collot , délégués par l’Ecole de pharmacie, composaient le cortège. M. Soubeiran, au nom des Facultés de Montpellier, et M. Féminier, au nom de notre Société, prononcèrent sur cette tombe quelques paroles d’adieu ; ils rappelèrent les nobles qualités de notre ami, son ardeur au travail, son esprit d’ordre et de méthode et aussi sa fermeté à résister aux sollicitations de ses camarades pour l’entraîner au plaisir quand il n’avait pas accompli la tâche que d'avance il s’était assignée. La cérémonie accomplie, il ne resta plus de notre ami que son souvenir dans nos cœurs.

Si notre douleur fut vive les premiers jours qui suivirent cette mort terrible , nos regrets allèrent s’augmentant par la suite , quand nous vîmes quel vide immense elle faisait dans nos rangs. Clément n'était pas seulement le plus instruit de tous les jeunes membres de cette Société, il était encore notre modèle par les nobles qualités de son cœur. Vous tous qui l’avez connu savez que c’était une nature délicate, un cœur aimant, une âme droite ! Il avait pris la vie , comme on dit , par le bon côté ; il était philosophe et chantait volontiers : il aima Béranger presqu’ autant qu’il admira Lamarck, et lorsque nous avions ici quelque sujet de découragement, il mettait notre tristesse en chanson. Tous les ans, à l’occasion du banquet qui réunissait les membres de cette Société, pour la célébration de l’anniversaire, il nous disait quelques couplets sur les petites misères de l’année écoulée.

Au mois de novembre 1876, au lieu d’une chanson il en fit deux. L’une par habitude et l’autre pour nous avertir qu’il ne chanterait plus :

« Mes bons amis, l'âge est venu,

Déjà ma voix n’est plus si claire ,

Eh ! voyez, je suis trop chenu Pour pouvoir encore vous plaire.

Je suis trop sérieux pour vous égayer.

C’est la chanson dernière La dernière du chansonnier ! »

Nous en rîmes sur le moment et depuis cette époque nous n'avons pu la relire sans émotion, car ce fut bien la dernière, la dernière du chansonnier ....

Telle fut, Messieurs, cette vie si courte et si noblement remplie

En outre des études déjà citées, Clément laisse en carton des travaux

que la mort seule a empêché de paraître et qui sont considérables

Il avait été frappé de l’absence des grands traités d'ornithologie et il avait résolu de combler cette regrettable lacune ; depuis plusieurs années il s’était mis à l’œuvre et déjà il avait amassé une grande quantité de matériaux, épars dans les ouvrages spéciaux et les revues, auxquels il avait joint beaucoup d’observations originales. Le plan de ce travail, qui nous est connu, est savamment tracé ; les documents sont choisis avec un soin scrupuleux : cette œuvre eût suffi à illustrer son nom !

Il nous laisse encore un « Cours de zoologie », résumé de ses lectures et des leçons de M. le professeur A. Sabatier, qui forme la matière de quatre forts volumes grand in-8°, véritable monument destiné à remplacer les traités spéciaux qui manquent, et qui exigea de lui de nombreuses recherches ; enfin les manuscrits d’une partie de ce « Prodrome du Gard » dont la publication devait, dans sa pensée, assurer l’avenir scientifique de notre Société.

Pour arriver à posséder ces connaissances multiples, Clément avait voulu tout voir par lui-même. Aussi, avait-il réuni d’importantes collections, qui comprennent plus de 3,000 échantillons de roches, de minerais, de madrépores, de mollusques, de crustacés, d’insectes, de reptiles, de poissons, d’oiseaux et de plantes, et parmi lesquelles se trouve cette remarquable collection de Mollusques du Gard, pièce à l’appui du catalogue qui contribua si puissamment à nous faire obtenir la médaille d’or à l’Exposition de Montpellier. Ces collections, qu’il nous destinait, sont nôtres aujourd’hui, car son père a pieusement exécuté toutes ses volontés ; nous avons déposé dans une salle spéciale ces échantillons classés de ses propres mains et nous les montrons aux étrangers comme un vivant souvenir de notre ami !

Quant à ses travaux épars ou inédits, nous les réunirons, nous les publierons sous les auspices de la « Société », et il n’est pas un d’entre nous qui ne voudra les posséder en entier !

En vous racontant la vie de Camille Clément, Messieurs, je vous ai fait en quelque sorte l’histoire de notre Société ; c’est que cette existence fut intimément liée à la nôtre et que, quand il nous quitta nous perdîmes en lui un guide, un soutien, un ami. Mais si cette perte est irréparable, que du moins cette vie consacrée toute entière à l’étude nous soit profitable !

Que le souvenir de Camille Clément soit toujours dans nos cœurs et qu'il nous guide.

Marchons , mes amis , dans cette voie d’union et de travail qu'il nous avait tracée. C’est au nom de votre amitié que je vous le demande et pour sa mémoire chérie que je l’espère !

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