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LES PAGURES DU GARD

Les Pagures (nom vulgaire : Bernard V ermite) ont été connus de tous temps. Les plus anciens naturalistes, Aristote et Pline , en ont parlé , mais en accompagnant leurs descriptions de beaucoup d'erreurs ; Aristote les considéra comme des testacés, vu leur singulière habitude de se loger dans des coquilles, et crut, de plus, qu’ils étaient formés originairement de terre et de vase.

D’autres erreurs, bien plus grossières encore, ont été commises par les modernes , au sujet des Pagures. Swarmmerdam, naturaliste hollandais du xvne siècle, prétendit avoir vu les tendons qui leur servaient à s’attacher à leur coquille , et en conclut que cette dernière était une partie intégrante de l’animal.

Antoine d’Ulloa, officier espagnol, qui créa au xvme siècle le premier cabinet d’histoire naturelle que l’Espagne ait eu, écrivit que les morsures des Pagures étaient aussi dangereuses que celles des Scorpions. Enfin quelques auteurs ont avancé qu’ils tuaient les mollusques pour s’emparer de leur coquille.

Toutes ces assertions sont fausses, car on n’a trouvé sur les Pagures aucun organe sécréteur, capable de produire un test semblable à la coquille, et la morsure de leur pince n’est en rien redoutable. De plus, il est matériellement impossible, si l’on y songe un peu , que les Pagures puissent tuer les

(!) Etude publiée dans le Bulletin de la Société d'étude des sciences naturelles de Nimes. — lrc année. — 1873. — Bulletin n° 1.

Mollusques pour s’emparer de leur coquille. En effet, celles qu’ils affectionnent le plus sont de l’espèce des Murex , dont les animaux sont très-robustes et sont munis en outre d’un opercule très- solide que toutes les attaques d’un Pagure ne pourraient endommager.

Les Pagures , comme tout le monde le sait, n’ont de solide dans la carapace que la région stomacale ; le reste est couvert d’un test très-mou et membraneux ; l’abdomen est également très-mou et terminé par des appendices ; ils ont cinq paires de pattes , les deux premières fort grosses , en forme de pinces et souvent inégales ; le plus souvent c’est la gauche qui est la plus forte et c’est aussi de celle-là qu’ils retiennent leurs aliments pendant que l’autre pince les porte à la bouche ; les pattes des seconde et troisième paires sont un peu aplaties et plus longues que les pinces ; enfin celles des quatrième et cinquième paires sont terminées par une espèce d’ongle en crochet conique.

Chacun connaît aussi la manière de vivre des Pagures. Ils se logent , pour garantir leur abdomen , dans des coquilles , surtout dans celles des genres Cèrite , Rocher et quelquefois dans celles des Natices et des Nasses ; ils traînent toujours leur maison après eux , et c’est sans en sortir qu’ils s’emparent de leur proie , qui consiste surtout en petits Mollusques et Zoophytes , et en matières animales. Ils changent .de coquille tous les ans, à l’époque de la mue, au moment où leur abdomen grossit.

Quand ils sont jeunes, et c’est alors les Cêrites qu’ils préfèrent U), leurs pinces sortent à peine de la coquille ; mais plus tard, elles ne peuvent rentrer dans leur maison et pendent au dehors ; malgré cela ils se laissent plutôt rompre les pattes que de quitter leur demeure , et ce n’est , le plus souvent, qu’en cassant leur coquille qu’on parvient à s’en emparer.

(1) On les trouve, en effet, en grande quantité dans le test du Cérithiütïi médi terraneum.

Les Pagures ont un ennemi fort dangereux, un ennemi qui les suit partout et qui menace à tout instant de les enfermer vivants dans leur logement. C’est le Thetya lyneurium , spongiaire des fibrosponges earticées. Ce polypier se développe le plus souvent sur des coquilles et y prend un accroissement extraordinaire , qui va même jusqu’à les englober en entier dans sa masse charnue. Le Pagure menacé est obligé de se frayer un chemin au milieu des progrès toujours croissants du Zoophyte, et c’est ordinairement en spirale que cette voie de sortie est ménagée. Ceci nous a été démontré par une trouvaille assez curieuse que nous avons eu l’occasion de faire sur le littoral du Gard. C’était un test de Nas sa mutabilis , habitée par un Pagure , et dont l’hélice semblait continuée par une sorte de tuyau dans le Thetya, qui se développait en spire, à partir de la bouche de la coquille. Nous expliquons ce fait, en supposant que le crustacé ayant fait sa route dans le Thetya , qui primitivement entourait toute sa demeure, et ce dernier s’étant peu à peu désagrégé, il en était résulté cet étrange prolongement. D’ailleurs, il nous semble que certains auteurs ont commis une légère erreur en prétendant que le Pagure se loge dans les Thetyas.

Comment, en effet, pourrait-il, exempt qu’il est de moyens de perforation , se creuser une demeure dans une masse qui, quoique charnue, est remplie de petites aiguilles calcaires et offre une certaine résistance ? Ces auteurs ont été sans doute trompés par les apparences , car le plus souvent , comme on l’a vu plus haut , le Thetya englobe la totalité de la coquille , de telle sorte qu’il semble être la véritable demeure de notre crustacé ^ mais, si l’on coupe le polypier, on retrouve sûrement dans son intérieur un test de Mollusque qui est bien sa réelle habitation.

Les femelles , d’après les naturalistes qui ont traité des crustacés, font deux à trois pontes par an : alors elles portent leurs œufs attachés aux fausses pattes qui se trouvent sous leur abdomen. Cependant nous avons trouvé dans nos recher-

ches un individu femelle qui semble échapper à cette règle. Les fausses pattes qui supportent les œufs sont des pédicelles qui se divisent en trois ou quatre rameaux garnis de franges spongieuses et qui supportent les œufs. De plus, et ceci paraîtra étrange , ce n’était pas sous l’abdomen, mais bien audessus et sur les deux premières plaques de la base qu’étaient fixés ces pédicelles. Il y en avait trois, tous munis d’un nombre considérable d’œufs colorés en rouge vif.

Les Pagures ne semblent pas avoir une grande utilité. Suivant M. Bory de Saint-Vincent, les habitants des côtes du Calvados les recherchent et les mangent avec plaisir. Suivant Rochefort , il en est de même aux Antilles. Quant à nos pêcheurs méridionaux , ils s’en servent plutôt comme appât de pèche , ce à quoi la mollesse de leur abdomen les rend particulièrement propres ; néanmoins ils ne dédaignent pas d’en mettre quelques-uns dans ce mets si vanté qu’on appelle la « Bouillabaisse ».

Outre le Thetya lyncurium, les Pagures ont encore d’autres ennemis qui les menacent à peu près de la même manière : ce sont les Actinies. Ces zoanthaires se fixent en effet la plupart du temps sur les coquilles et les entourent parfois complètement ; et de là la nécessité pour le Pagure de veiller constamment à ne pas être enfermé vivant.

Mais ce ne sont pas toujours les mêmes coquilles qu’habitent nos crustacés. Chaque année, au temps de la mue, au temps de la ponte et de la naissance des petits , époque où leur abdomen grossit considérablement , ils sont forcés de changer de demeure et d’aller à la recherche d’une coquille plus grande et proportionnée à leurs nouvelles dimensions.

« On les voit alors, dit Bosc (fi, aller vers toutes les coquilles » vides qu’ils aperçoivent , en mesurer la capacité , et , lors- » qu’ils ont trouvé ce qui leur convient, sortir de leur coquille,

» entrer dans la nouvelle avec grande précipitation , et l’es-

(1) Manuel de l'histoire des Crustacés. Tome I, page 316.

» sayer. » Dans cette opération, c’est en traînant leur logement qu’ils avancent, marchant très-lentement et au moyen de leurs pinces , qu’ils enfoncent dans le sable et qui leur fournissent ainsi un point d’appui suffisant pour tirer à la fois et leur corps et la coquille. Mais parfois , et cela fort rarement, le Pagure s’aventure sans cette dernière ; dans ce cas, rien n’est plus curieux que de le voir s’avancer , l’abdomen replié sous le corselet, avec prudence et circonspection, et semblant , par le mouvement continuel de ses antennes tant externes qu’internes, vouloir s’assurer de la sûreté du chemin qu’il va suivre.

Cependant il est à croire que le Pagure n’a pas toujours besoin de changer annuellement de demeure. C’est lorsque celle-ci a été entourée par un Thetya ; car alors le crustacé se frayant, comme nous l’avons dit, journellement, une route à travers la masse charnue du Zoophyte , façonne sa loge dans des dimensions convenables. Ce qui nous paraît résulter de plusieurs observations faites sur des Pagures déjà adultes, vivant dans des Thetyas qui avaient englobé des coquilles à spirale très-petite , comme les Turritelles , les Cérites , et ne pouvant avoir jamais logé que de jeunes individus.

Quelquefois aussi des combats s’engagent entre nos crustacés pour la possession d’une coquille , et lorsque, voulant changer de logement, un Pagure rencontre un de ses congénères dans une maison qui lui convient , prétendant et possesseur ne tardent pas à en venir aux mains, et la lutte se prolongé jusqu’à ce que , suivant l’antique et éternelle loi, la force ait primé le droit et le plus faible cédé sa place au plus fort.

Les Pagures ont reçu vulgairement beaucoup de noms, tous tirés de leurs singulières habitudes ; le plus répandu est celui de Bernard V ermite, parce qu’on les a comparés à un ermite dans sa retraite ; on les a encore appelés Soldats , en voulant leur trouver quelque ressemblance avec un soldat dans sa guérite.

Quant aux pêcheurs de notre littoral, ils se contentent de les nommer Ermites. Ils n’en distinguent que deux espèces : ceux qui vivent dans les coquilles, les Ermites ; ceux qui n’y vivent pas, les Gonfarons. Il est inutile de dire que cette distinction est illusoire , car les Pagures qui sont trouvés sans coquille en ont été violemment arrachés par les mouvements du filet, et cette séparation momentanée est l’effet d’un accident et non d’une habitude.

Les Pagures, d’après la classification donnée par M. H. Milne-Edwards , dans son Histoire naturelle des crustaeés (suites à Buffon, Roret, 1837) sont de l’ordre des Dèeapodes anomoures , famille des Ptèrygures, tribu des Paguriens.

Les espèces que l’on peut rencontrer sur le littoral du Gard sont au nombre de six.

I. Espèces dont les pédoncules oculaires sont plus courts que la portion basilaire des antennes externes.

A. PALPES SPINIFORMES DES ANTENNES EXTERNES DÉPASSANT LES PÉDONCULES OCULAIRES.

1° Pagure de Prideaux. — - Pagurus Prideauxii. [PI. II.)

Milne-Edwards. Histoire naturelle des Crustacés, tome II, page 326.

P. Solitarius. — Roux. Crustacés de la Méditerranée, [pi- 36.)

Id. Risso. Hist. nat. de V Europe mérid., tome Y, page 4.

Pattes antérieures grosses, munies dans toute leur longueur d’une arête latérale assez sensible ; celle de droite beaucoup plus forte que celle de gauche ; pinces fortes, sans ongle distinct , finement granulées ; carpe muni de granulations plus fortes et presque spiriformes, sur les côtés. Bras hérissé de tubercules isolés, inégaux, épineux sur l’arète et au côté supérieur. Tarses des pattes de la deuxième et troisième paires grêles, cannelées latéralement et minces à l’extrémité. Couleur rouge mélangée de bleuâtre. Longueur delà

pince des pattes antérieures aux pinces terminales de l’abdomen : 9 centimètres. Assez commun.

2° Pagure anguleux. — Pagurus angulatus. (Pl. II.)

Milne-Edwards. Histoire naturelle des Crustacés , tome II, page 217. Risso. Crustacés de Nice , pl. 1, f. 8.

Roux. Crustacés de la Méditerranée , pl. 41.

La main présente trois grosses crêtes longitudinales, une médiane et deux marginales , tuberculeuses et séparées par des gouttières profondes et presque lisses. Couleur rouge. Le Pagurus méticulosus de Roux (pl. 42) n’en est qu’une variété. Rare.

B. PALPES SPINIFORMES DES ANTENNES EXTERNES DÉPASSÉS PAR LES PÉDONCULES OCULAIRES.

3° Pagure strié. — Pagurus striatus. (Pl. II.)

Milne-Edwards. Loc. cit., tome II, page 218.

Risso. Loc. cit., page 54. — Roux. Loc. cit., pl. 10.

P. Strigosus. — Bosc. Manuel de Vhist. nat . des crust ., tome I, page 235.

Pattes antérieures très-grosses, celle de gauche beaucoup plus forte que celle de droite ; couvertes , surtout à la face externe , de lignes transversales obliques , courbes , çà et là tuberculeuses, garnies de poils assez drus, hérissées d’épines très-fortes sur le côté supérieur. Pinces courtes, obtuses et terminées par un ongle noirâtre. Des touffes de poils au corselet et aux pattes. Couleur rouge, mêlée de jaune. Longueur ordinaire : de 10 à 12 centimètres. Très- commun.

4° Pagure rusé. — Pagurus gallidus.

Milne-Edwards. Loc. cit., page 220. — Roux. Loc. cit., pl. 15.

Cette espèce ne se distingue de la précédente que par la présence de dents spiniformes à la face supérieure des mains, et par celle de petites rangées d’épines pourvues de touffes de poils aux pattes suivantes. Mêmes dimensions. Moins com-

mun.

.II. Espèces dont les pédoncules oculaires sont plus longs que la portion basilaire des antennes externes.

5° Pagure tacheté. — Pagurus macülatus. (Pl. II.)

Milne-Edwards. Loc. cit ., t. II, p. 231. — Risso. Loc. cit t. VI, p. 39. Roux. Loc. cit., pl. 24, f. 1-4.

Pattes antérieures épaisses , courtes , aplaties à la face externe, finement granulées ; main triangulaire , pattes de la deuxième et troisième paires fort aplaties, tarse lamelleux et falciforme. Appareil ovifère de la femelle recouvert par un grand repli latéro-inférieur de la peau de l’abdomen, pédoncules oculaires très-longs, d’un beau bleu foncé. Couleur générale : rouge vif. Longueur : 6 centimètres. Assez commun.

6° Pagure misanthrope. — Pagurüs misanthropus. (Pl. II.)

Milne-Edwards. Loc. cit., t. II, page 231. — Risso. Loc. cit., t. V, page 41. Roux. Loc. cit., pl. 14. f. 1.

Pattes antérieures médiocres, poilues, couvertes de granulations spiniformes, mais aplaties en dessus ; ongle peu apparent ; pattes de la deuxième et troisième paires aplaties ; pédoncules oculaires très-longs, étroits ; yeux bleus ; pédoncules oculaires d'un rouge vif ; couleur générale : verdâtre, variée de bleu clair et de rouge. Longueur : 3 centimètres. Assez rare.

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