PRÉFACE
Je ne sais s'il sera agréable pour tout le monde, mais je pense qu'il sera utile pour quelques-uns de se reporter avec moi à trente-six années en arrière de la date où j'écris.
Connaissant mieux cette époque, le lecteur français ne risquera pas, du moins, de la recommencer inconsciemment.
La France de 1852 a vu, dans le cours d'une seule et même année, le césarisme revêtir deux formes successives : d'abord, dictature plébiscitaire ; bientôt après, empire héréditaire.
Cette période de développement financier, en même temps que d'abdication politique, est, à la fois, presque contemporaine et, pour ainsi dire, inédite.
On continue à la maudire, ou on songe à l'imiter ; mais, des deux côtés, sans s'en faire une juste idée, par cette raison qu'il en a été dit trop de bien pendant la puissance, et trop de mal après la chute.
Il PRÉFACE.
Qu'a-t-on vu en 4852? — Tous les sentiments éteintSy comme disait déjà Benjamin Constant en Tan VllI ; un besoin général de repos allant jusqu'au sacrifice spontané des libertés les plus nécessaires; une opinion plus complaisante encore que comprimée; une presse n'ayant l'autorisation de discuter que quand « elle entendait la politique du gouvernement comme il fallait pour la bien critiquer * » ; la tribune supprimée ; les Chambres délibérant dans une sorte de sous-sol où la voix se perdait; la candidature officielle fonctionnant en véritable institution d'État.
Dans le pays, il n'y avait plus qu'un seul homme élevant la voix, avec le préfet pour seul interprète. A l'intérieur, un pouvoir personnel sans contrôle sérieux et sans responsabilité effective; à l'extérieur, la nation cessant d'être maîtresse de ses destinées.
Oui ! voilà ce que tout le monde était réduit à voir; mais ce que peu de gens osaient s'avouer à euxmêmes, et ce que personne ne pouvait dire publiquement.
C'est surtout en m'efforçant de faire revivre les hommes du temps que, — pour entretenir l'attention d'un lecteur réfractaire aux études arides, — j'ai cherché à faire connaître les institutions de l'époque.
Au théâtre, il faut avoir vu se développer la pièce avant de pouvoir juger les acteurs ; dans la vie
1. Déclaration de M. Billault, ministre de Tintérieur, à M. Louis- Veuillot.
PRÉFACE. m
politique, au contraire, ce sont les acteurs qui font la pièce. Avant d'assister au drame, il faut donc savoir quelles idées ils apportent, quels sentiments les animent, quels principes ils veulent faire triompher.
Orateurs du gouvernement ou de l'opposition de droite, — la seule qui subsistât, — tous ceux qui^ ■— par un acte ou un discours quelconque, — ont participé à la vie parlementaire de cette année 1852, où le parlementarsime a achevé de succomber, sont représentés ici : portrait en pied, buste ou médaillon, suivant l'importance du personnage.
Sans doute, il est délicat de dire — rien que la vérité, mais, en même temps, tout ce qu'on croit la vérité — sur des hommes dont quelques-uns survivent, et qui, surtout, ont des héritiers directs de leur nom. J'ai dû, cependant, noter au passage les farouches démocrates de 4848 devenus préfets de l'empire, et les ultra-parlementaires de Louis-Philippe transformés en conseillers d'État de Louis- Napoléon.
Sans haine comme sans indulgence, j'ai tâché de voir juste, de dire vrai, et, tout en signalant les défaillances, de ne pas trop accuser les traits, déjà assez noirs, de certains tableaux.
De même, pour les institutions, je me suis tenu à égale distance des apothéoses et des injustices contemporaines. Une organisation gouvernementale, qui a pu être supportée pendant dix-huit ans par ce pays, devait être, dans une certaine mesure, appro-