T LE MOUVEMENT UNITAIRE AUX ÉTATS-UNIS
n est dans la destinée du protestantisme de partager la loi commune des choses humaines^ je Teux dire de ^vivre et de se déyelopper sans atteindre jamais un point fixe et un état permanent. C'est là son privilège^ ou si l'on veut son anathème. Si Ton croit qu'il y a ici-bas un système complet et donné une fois pour toutes de vérités révélées^ il est dair que Bossuet a raison^ dans son orgueilleuse Histoire des Variations, quand il présente cette perpétuelle mobilité comme le signe assuré de l'erreur. Que si Ton pense au contraire qu'aucun système religieux ou philosophique ne peut prétendre à une valeur exclusive et absolue, il faut louer évidemment
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celui qui possède en lui-même des ressources de flexibilité pour s'accommoder au mouyement de l'humanité y se modifier ayec elle et poursuivre avec elle des consé({uences toiyours nouvelles et un but inconnu«
Cette tendance du protestantisme vers un idéal religieux de plus en pips éiçxaè s'e^t montrée jusqu'ici sous deux aspects assez distincts^ selon le génie divers des deux grandes fractions de la réforme. L'Allemagne d'une part^ appliquant à la théologie sa profondeur d'esprit^ sa haute imagination^ sa merveilleuse aptitude aux recherches de la critique^ est arrivée à la fin du dernier siècle et au commencement de celui-ci à Tune des formes religieuses les plus grandes et les plus poétiques qu'il soit donné de concevoir. €e ne fut qu'un moment; mais quel momrat dans l'histoire de Tesprit humain que celui où Kant^ Fidite^ Herder étaient chrétiens^ où Klopstock traçait l'idéal du Christ moderne^ où s'élevait ce merveifleux édifice de l'exégèse foibUque^ cbefd*œuvre de critique pénétrante et de rAîonalisme élevé! Jamais sous le nom de cbristianfsme ne tinrent tant et de si grandes dioses; mais le vague et l'indétermination^ condition essentieHe de la poésie en religion^ condamnaient cette belle apparition à ne durer qu'un Jour et à ne rien asseoir pour favenir. Le sdiisme des élémoits divers qui s'étaient un moment conciliés dans son sein
ne tarda p9» ise mmMeàer. Le seBiimmt cdigie» par 9l)oi;^t à un piéijsme étroit, le rationa]isiiie et la critiquiB à 4es f (»inqdie$ uégatiy/es et traadkaates assez aoa^ logues à eeUes de ooltre xyiii* siècle j le catbolicisine, qui yeille sans eesse pour profiter de toutea les dMaiUances^ eavabit le terrain de toutes parts.
La race anglaise de son côté, en £uf<^ et m Amé* rique, s'attachait à la solution àxi grand prcddème pos^ par la réforme et poursuivait à sa manière la formule d'un cbristianisane <^i p^t être accepté par l'esprit moderne. Elle ne porta dans c^te oeuvre ni la.puissance de facultés inlbeUectû^les , ni la haute poésie , ni la li^rté de critique, ni la scieioce vaste et pénétrante cpç TAU^liagne seule, de notre im^, a su apfdiquer ai^ choses religieuses. Une grande 4n>itur^ d'esf^'it, u^ adn)irakle siinplidté de eoeur, un sentiment exquis de moralité, telles furent les données ayec lesquelles cette sérieuse et forte race cherïcba fe Christ, ^'imita^ risme, sorte de com|)rosais assez analogue à celui que tei^ au iv« siècle le diacre Arius, fut le plus haut résultat de sa théologie; d'exceUentes applications pratiques, un ^^rit vraiment ivangéliqiâfô, Am» fe sens le plus élevé qu'on s'est hahitué k donner à /Ce mat, «compensent ^ qui manque i son mmm en poésie i^ en prdoa* deur. Ou peui diçe sans hésiter tque 4e o^te direction sont u^im l^ pM >e;s^Uentes lesos^.d« mw&l^ et de
philosophie sociale qu'ait jusqu^ici entendues le monde. Servie par de bonnes et solides natures, étrangères d'une part aux raffinements et aux caprices de Tartiste, de l'autre aux exigences et aux scrupules du savant^ Thon^ nête et sage école dont nous parlons a prouvé une fois de plus combien les dons de Tesprit sont divers, et quel abîme sépare les vues du génie de la sagesse pratique qui organise d'une manière efficace l'amélioration du genre humain.
Channihg, dont le nom, bien nouveau parmi nous^ groupe déjà tant de sympathies et de précoces admirations, a été sans contredit le représentant le plus complet de cette tentative tout américaine de religion sans mystères, de rationalisme sans critique, de culture intellectuelle sans haute poésie, qui semble l'idéal auquel aspire la religion des États-Unis. S'il n'est pas le fondateur, Channing est vraiment le saint des unitaires. Les bruits qui nous arrivent d'Amérique nous montrent l'opinion de sa sainteté grandissant de jour en jour et confinant presque à la légende. Un charme subit a attiré vers ses écrits un certain nombre d'âmes d'élite en France et en Angleterre. On ne peut donc qu'ap* plaudir à la pensée qui a porté un publiciste et im savant des plus distingués, M. Laboulaye, à attacher son nom à l'introduction parmi nous de ces excellents écrits. Les remarquables études de M. Laboulaye^
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publiées dans le Journal des Débats^ ayaient déjà appelé en France l'attention sur le nom de Channing et inspiré aux esprits éclairés le désir de connaître de plus près le maître dont la renommée remplit toute FÂmérique. Le Yolmne de traduction que nous annonçons ^ répond à ce désir : il renferme la partie la plus excellente des œuvres de Channing^ ses œuvres sociales. Au début d'une apparition religieuse vraiment propre à notre temps et qui semble assurée d'un grand avenir^ il est bon d'étudier avec la sympathie que méritent les bonnes et belles choses^ mais sans prédilection décidée^ la physionomie de cet illustre réformateur^ et de rechercher le rôle que ses idées peuvent être appelées à jouer parmi nous.
William EUery Channing « naquit à Newport, dans l'état de Rhode-Island, le 7 avril 1780, d'une famille honnête et aisée. On ne peut dire que son éducation ait
* Œuvres sociales de W.-E» Channing, iraduîles de l'anglais, précédées d'un essai sur la vie et les doctrines de Channing, et d'une introduclion, par M. E. Laboulaye, membre de Tlnstituc.
s Les détails biographiques qui suivent sont tirés des Memoirs ûf Channing (New-York), recueil plein d'intérêt et qui fait pénô« irer au fond de l'âme même de Channing.
m GflANNINO.
été tort distingiiée, ai le milLexi dans tequel fl«e fcKrma très-propre à déyelopper un esprit d^uoe grande portée spéc^ative. Newp(»i était une Tille de connnerGe et de plaisir, et les détails mêmes dans lesquels entre naïveméat §im biographe pour releyer la société qu^on y trou¥^ nous 0a douoeat une assez pauvre idée. « De ricbes mar/chaods, dit-il^ des capitaines de marine retiré$ ^ service et d'autres persoiMies attirées par des mojtifs 4e santé y formaient une société raffinée et même disapée. La présdice des (aciers anglais et français durant la guerre de Tindépendance acheva de polir les manières; il faut même ajouter que^ par l'effet du libéralisme français ^t de la licence de discours si commune parmi les gens de mer, l'impiété
était assez répandue dans la plupart des classes d
Nous comprenons difficilement comment au milieu de marchands et d^officiers retraités, loin des grands centres d'instruction, eût pu se former une de ces puissantes et hautes individualités auxquelles nous donnons le noi]^ de génies. Dès lors, en effet, on sent ce qui manquera un jour à Channîng, je veux dire ce raffinement d'esprit qui résulte du contact d'une arjstQCi*atie intdjectii^elle, i^ «que peut-^re le milieu populaire, mieux que la société bourgeoise, saurait développer.
Chez un homme voué spécialemefij aw travau?: <te l'esprit, ce serait là certes une irréparaUe lacune; mais
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diecua homme xkstiiié^ eomme Chamifaig^ à un apostolat tout pratique^ ce fut peutnètre un bonheur. Il faut reGoandtre qos les ifualités de finesse et de flexibilité qai s^aeqiâ^rœt par une culture variée des facultés înieBe^uelles iie ferairat que nure à Tenkalnement de Tapôtre. A force de voir les différents côtés des choses^ on denent indécis. Le bien ne passionne jAus^ car oa le Toit compensé par une dose presque équivalente de mal. Le mal dégoûte toujours^ mais nirrite plus autant qu'il ie devrait; car on s'accoutume à Tenvisager comme nécessaire^ et parfois même oxnme la condition du bien. L'apôtre ne doit pas connaître toutes ces nuances. L'honnête Channjng dut peut-être à s(m éducation S(d)re et peu dissolvante l'avantage de ccmserver toute sa vie l'énergie de ses tendances morales et le tour absolu de ses omvictions. H eut cet heureux privilège des bons esi^rits de côtoyer l'abîme sans être pris de vertige^ et de voir le monde sous un angle assez réduit pour n'avdr jamais été effrayé de son immensité. En spéculation^ il ne dépassa point l'école écossaise^ dont il porta la sage modération dans sa théologie. Il ne connut pas bien l'AHemagne et ne la comprit qu^à demi. Ses idées littéraires et s^ connaissances scientifiques étaient cdles d'un homme instruit et cultivé^ mais sans doi spédal de pénélraticm et d'originalité.
au contraire, sur toutes les questions de l'ordre so-
cial, morale politique, il pensa de très-bonne heure et avec beaucoup de force. L'idée du communisme, la première et par conséquent la plus fausse qui se présente à Tesprit quand on commence à réfléchir sur la réforme de la société humaine, traversa im moment son esprit; il eut même la tentation de se joindre conmie ministre à une société d'émigrants dont le principe était la communauté des biens. Son enfance et sa jeunesse furent travaillées par de grandes inquiétudes qui contrastent étrangement avec le calme profond du reste de sa vie. Quarante ans après cette période d'épreuve, il y reportait avec douceur sa pensée et en parlait en ces termes : « Je vivais seul, consacrant mes nuits à construire des plans et des projets, et n'ayant personne sous mon toit , excepté aux heures des leçons que je donnais; là je travaillai comme je ne Tai jamais fait depuis. N'ayant pas un être humain à qui je pusse communiquer mes pensées et fuyant les sociétés ordinaires, je passai par des combats intellectuels et moraux, par des troubles de cœur et d'esprit assez vifs et assez absorbants pour m'enlever le sommeil et pour altérer sensiblement ma constitution. J'étais réduit presque à l'état de squelette; cependant c'est avec bonheur que je me rappelle ces jours d'isolement et de tristesse. Si jamais j'ai aspiré de toute mon âme vers la pureté et la vérité, c'est bien alors. Au milieu de rudes
combats^ se posa au dedans de moi cette grande que^ lion : Obéiraî-je aux principes les plus élevés ou les plus humbles de ma nature? seraî-je la victime des passions du monde, ou l'enfant et le serviteur de Dieu? Je me souviens que ce grand conflit se passait en moi sans qu'aucune des personnes qui m'entouraient pût même soupçonner ce que j'éprouvais. »
Ses réflexions sur la religion l'amenèrent de trèsbonne heure à un profond mécontentement de l'église établie et à une forte antipathie contre les dogmes absolus et terribles du calvinisme. Sa mauvaise humeur contre cette vulgaire et effroyable théologie, ainsi qu'il l'appelle, éclate à chaque page de ses écrits. Toute sa théologie se résuma dès lors en uh mot : a Dieu est bon. » La manière sévère d'envisager la reUgion, qu'on regarde comme favorable à la piété, lui semblait un rigorisme cruel qui étend une morne obscurité sur Dieu, sur la vie présente, sur la vie future, et conduit fatalement par la tristesse aux superstitions du paganisme, a La théologie anglaise, écrivait-il vers 1801, me semble, en somme, de bien peu de valeur. Une église étabUe me paraît le tombeau de rintelligence. Imposer une croyance fixe, invariable, c'est élever les murs d'une prison autour de l'âme... La timidité, la froideur et la pesanteur qui distinguent généralement tous les livres de théologie doivent être attribuées principalement à la cause dont nous parlons. » Et
^^q»ekfiie» années aprè» : k Je sais que le catvinisme est embrassé par beaucoup d'hommes excdlento} mais je sais aussi que sur quelques cœurs il a les plus tristes effets^ qu'S ét^od sur eux d'impénétrables ténèltoes^ qu'il àoime uaissanee à im esprit de servitude et de cndute^ qu'il ref rddit les meilleures aff6cti<»iSy qu'il arrête tes plus yertueux efforts^ qu'il ébranle quel€[uefois le siège de la raison* Sur les esprits impres^nables, l'influence de ce système est.toiôottrs à redouter «^ Si l'on y eroy»ty on y trouverait les motifs d'un découragement qui irait jusqu'à la démence^ Si n^oi et tous mes amis bien-aimés et toute ma racef nous sommes sortis des mains du Créateur total^nent dépravés^ irrésistlblemententraÎBés. vers le mal et détestant le bien ; si une partie seulement du genre humain peut se sauver de ce misérable état, et f»e le reste soit condamné par l'Être qui noiss d^u» ime nature perverse et dépravée à des tourments sans fin ot à des flammes étemelles, ^ors je pense qu'il ne reste qu'à se konenter dans l'angoisse du co^ir; l'existenee est une maMdietion/et je n'ose dire ce qu'est leO^^ear^ Père miséricordieux, je ne puis en parfaifit de toi smi servir des termes que ce système suggère. N(«^t(i m'as donné trop de preuves de ta bonté pour qu'un td repr0* che se trouve sur mes lèvres. Tu m'as créé pour être heureux } tu m'as appelé à la vertu cft à la piétéy parce que daas la piété et dans la vertu ccoisiste te iMmbeur^
CHJINNIIfG. W
et ta ifstléfi^ft de ÎKMi <pel ee qu» to m'ÉB 1^
L'état réHgleiix auquel Cfamidiig se farôtiYà ainsi âiiieâé était une doctrine assez analogiie à cette des kiîem êi des pélègîens. Il ne regiardaît pas Fhorotme toatm entièrement corrompn par le pécbé^ et ne Toyait pas àmê le Christ le Bien ineamé^ d^cendâ sur la terre ffour porter le fardeau de nos fautes et pouf obtenir par ses propres souffrances notre justifi€ati<»3; mais il ne regardait pas non plus l'homme comme étant ^neim état normal et s'ayançant natiffettemeàt vers le bien, n ne Toyait pas seulement dans iésus-Chrii^ une {)ersonne d'un géide religieux supérieur qui^ par l'effet d'un tenir pérament délicat et sous le stimulant de Fenthousiasme âe Sâi ûation^ avait atteint l'union la plus parfaite atee Dieu. Il se joignait plutôt à ceux qui conddèrent le genre humain comme actuellement dégénéré par un abus de là libre TOlonté. En Jésos^Christ^ il reconnaissait xm être sùbfime^ qtd araît opéré une crise dans la condition de fhtrniaûité^ renouyelé le sens moral et touc3ié arec une Mtrtaire efficacité les sources du bieù càdbiées au fond du Éofeur de l'homme.
CleS doctrines ôYaient beâùcotip d'analogie avec celles tfeFttâiffilrlsine^ qui comptait déjà en Amérique quelques êgVÉeé. ChâMiiig se raHia aux tâûtéâresy et/dès l'ftge de thïgi-tréis ans^ il âecêjpitéfc ime foncttofi à$f pasteur^ qu'il
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exerça le reste de sa vie dans Téglise de Federàl^Slreet, à Boston; mais jamais il n'y porta un esprit de secte ou de parti. Son aversion pour tout établissement officiel en religion lui fit craindre que même la plus large des sectes ne fût encore trop étroite. A peine est-il un de ses sermonsoù il ne revienne sur cette pensée fondamentale : a Je vous prie de vous souvenir^ dilril^ que dans ce dis* cours je parle en mon propre nom. Je ne vous donne les opinions d^aucune secte; je vous domie les miennes. Moi seul je suis responsable de ce que je dis; que personne ne m'écoute pour savoir ce que d'autres pensent. J'appartiens, il est vrai, à cette société de chrétiens qui croient qu'il n'y a qu'un seul Dieu, le Père, et que Jésus- Christ n'est pas ce Dieu unique; mais mon adhésion à cette secte est bien loin d'être entière, et je ne cherche pas à y attirer de nouveaux prosélytes. Ce que croient d'autres hommes est pour moi de peu d'importance. Leurs arguments, je lesécoute a ' reconnaissance; leurs conclusions, je suis libre de les accepter ou de les rejeter. Je prends, il est ^rai, avec joie le nom d'unitaire, parce qu'on essaye de le décrier, et que je n'ai pdnt appris la religion du Christ pour reculer devant les reproches des hommes. Si ce nom était plus honoré qu'il ne l'est, je serais hem-eux peut-être de le rejeter; car je crains les chaînes qu'impose un parti. Je veux appartenir non point a une secte, mais à la conununauté des esprits libres
qui aiment la vérité et qui suivent le Christ sur cette terre et dans le ciel. Je désire m^échapper de Tétroîte enceinte d'une église particulière, pour vivre sous le ciel ouvert, en pleine lumière, regardant au loin et tout autour de moi, voyant avec mes propres yeux, écoutant avec mes propres oreilles, et suivant la vérité humblement, mais résolument, quelque ardue ou solitaire que soit la voie où elle conduit. Je ne suis donc point Torgane d'une secte; je parle pour moi seul, et je remercie Dieu de vivre dans un temps et dans des circonstances qui me font un devoir d'ouvrir mon âme tout entière avec franchise et simplicité, d
La véritable originalité de Channing est dans cette idéc^ d'un christianisme pur, dégagé de tout lien de secte, dans son aversion contre tout despotisme spirituel, même librement accepté, dans sa haine contre ce qu'il appelle une dégradante uniformité d'opinions. Personne n'a trouvé de plus fortes paroles pour condamner la foi officielle et de commande; personne n'a mieux compris qu'une vérité que l'homme n'a pas tirée de son propre cœur, et qu'il s'appUque comme une sorte de topique extérieur, est inefficace et sans valeur morale. Le mot croire est antipathique à Channing. Il voit dans l'obéissance requise pour la foi un reste du vieux système qui reposait sur la crainte et sur l'oppression des consciences individuelles par l'autorité constituée. Il croit qu'il vaut
fn^ OHA|}KIN0.
mieux mû&yer quelques mauvaises pasfiiom q&» de perpétuer Fesdavage et laléth^rgie. l/osMé ielle que l'Église Ta entendue depuis son origine lui parait déscHina» impossible à poursuivre. L'unité dans la^ variété^ telte est pour lui la loi de TÉglise fyture^ et il se berça de ce beau rêve, qiie la cattio}ici(é^ knposée par un clergé dis* tinct des fidèles et gardant pour lui le monopole des choses religieuses^ serait remplacée dans Tavenir par la communion universelle des chrétiens antmés Ai pur amour.
Cette tdérance libérale et élevée est le cèté gui plait le plus en Channing^ et qui lui fait trouver les ifius nobles accents; ne nous lassons pas de le citer : a Vch tre principal devoir à Tendroit de la croyance, dit-il^ peut se résumer en deux préceptes : Re^eet à ceuof qui afférent de vqu$; respect à 9ous-fnême$, Honorez tes tommes des différentes sectes. Ne vous figurez poiirt que vous ayez le privilège exclusif de la vérité et de la bmité. fife considérez jamais TÉglise du Christ comme renfermée dans les limites d'une invention humaine, mais conmie comprenant toutgsles seç^s. Honneur à tous les hommesl E» même temps, respect à vous-mêmes. Ne souffrez janiais que vos opinions soient traitées avec mépris; mais puisque vous ne les imposez à personne, laissez voir que TOUS ^s révérez comme la vérité, et que vous attendez 1§ r^p^çt et la courtoisie de ceux qui conversent avec
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VQBs sur ce point. Placez vous loiqonrB ^m m pied d'égalité vis-à-yis de chaque secte, et n'e]disaYlis6ei( per^ sonne^ par votre timidité, à prendra envers vous m toa de dictature, de supériorité ou de mépris. »
Une conséquence singulière de cette largeur indéfinie^ de cette exclusion de toute exclusion, fut de le rendre particBlière9)ent tolérant pou: la plus intolérante de toutes les sociétés r^ligieus^. Il vit autour de lui le catholicisme ciftlomnié, à demi persécuté, il l'aima. La vive sympathie qu'il conçut pour les écrits de Fénelon, rinfluence des beaux souvenirs que Cheverus avaitlaissés aux États-Unis, et surtout l'avantage qu'avait à.ses yeux le catholicisme de n'être pas ofûçiel dans le pays qu'il habitait, déterminèrent ses pensées en ce sens. U crut à l'avenir de la propagande catholique en Angleterre et, en partic^er, du mouvement d'Oxford, psyrce qu'il y vit use réaction de la conscience individuelle eontre l'Ëglise établie. H s'indigne contre les théologien qu'aisément les progrès du catholicisme et qui se croient eux-mêmes aussi infaillibles que le pape, a Ne sententrils pas, dit-il, que si les hommes doivent choisir entre deux infaillibilité^ ils cbc»aront le pape comme la plus ancienne et celle qui est soutenue par le plus grand nmibre de voix ? Ce système n'a pu durer ù longtemps ni s'étendre si loin sans avoir quelque fondement profonddans notre nature. Les idées et Içs moi» i'églm et d'mUquité ont un
^ charme puissant. Les hommes, dans leur faiblesse, leur ignorance et leur paresse, aiment Tabri où ils trouvent une vaste organisation que le temps a consacrée. Que nous devenons forts et fiers quand nous sommes soutenus par la foule, par un grand nom et par Tautorîté des âges ! il n'est pas étonnant que FÉglise romaine revive en ce moment, quand une crainte maladive des innovations réagit contre Tesprit de réforme et entraîne les hommes vers le passé. Ce mouvement d'Oxford a beaucoup de chances de s'étendre, parce qu'il semble être moins l'œuvre de la police ou de l'ambition du clergé que d'un fanastisme réel. »
Tel fut Channing durant quarante ans dans sa chaire de FederaUStreet Possédé par l'idée exclusive du bien, il vit peu de chose en dehors de ce but suprême. Il visita l'Europe, ne la comprit pas et ne chercha pas à la comprendre. Sa vie extérieure fut simple et douce. En France, où toute vocation exceptionnelle consacrée aux choses divines est mise hors du droit commun etimplique le célibat, ce serait un spectacle étrange que celui d'un apôtre, d'un saint, vivant de la vie de tout le monde : l'empire de la vulgarité est si fort parmi nous qu'aucune jeune fille n'eût consenti à épouser Channing. — Nul incident ne traversa cette calme et sereine existence. . L'optimisme infatigable qui fut toute sa religion ne l'abandonna pas un moment. « La terre, disait-il, devient
plus jeune avec les années^ l'homme meilleur en vieillissant. » Dans le dernier été qu'il passa ici-bas^ on se demandait en sa présence à quel âge il fallait placer la période la plus heureuse de la vie; il sourit et répondr que c'était à environ soixante ans! Il avait cet âge alorf 11 mourut peu après, en octobre 1842^ sans douleur ni tristesse, au coucher du soleil, heure qu'il avait toujours aimée et qu'il fêtait comme sacrée. Il avouait lui-même qu'en avançant dans la vie IL avait été de plus en plus heureux, a La vie, écrivait-il, çae paraît un don qui acquiert chaque jour une plus grande valeur. Je n'ai pas trouvé que ce fût une coupe écumeuse et pétillante à la surface, mais devenant insipide à mesure qu'on l'épuisé. En vérité, je déteste cette comparaison surannée... La vie est une bénédiction pour nous. Si je pouvais voir les auh*es aussi heureux que j» le suis moi-même, quel monde serait le nôtre ! Mais ce monde est bon, malgré Tobscurité qui l'entoure. Plus je vis, plus je vois la lumière percer à travers les nuages. Je suis sûr que le * soleil est au-dessus, o
Ce fut sans préméditation que Channing devint écrivain. Ses ouvrages ne témoignent aucune ambition
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littéraire; 11 n'm ùA pag un seul où se fëiiifitqïie là mdndre prétention d'art et de style. Channing est tin ministre évangélique et un prédicateur t ses oeuvres ne sont que des sermons^ des lettres spirHuelIes^ ou défi articles insérés dans un journal religieux, !e €hri$^ tiûn Examiner. L'idée d'écrire uii livre He ItA Tint ({u'assez tard> et heureusement il ne là !rëalisa pas. Le plan de ce livre n'était ni œuf ni (M*iginal. C'eût été un e^ay comme tant d'autres, miv l'homme et b nature humaine, lé thèltie perpétuel de la philosophie ànglo^ écossaise. Je suis bien porté à croire que l'essai de Channing n'eût pas fait exception à l'ennui de ces sortes de livres, excdlents sans doute pour certains degrés de culture intellectuelle, mais qui n'apprennent rien, et ont bien peu de valeur depuis que l'histoire et les ccmsidérations générales sur le développement de l'espèce humaine ont presque fait oublier cette mesquine philosophie.
Si Chsoming n'est pas un écrivain, ce n'est pas davantage un savant ou un philosophe. Il manque d'instruction; ses connaissances historiques sont toutes de seconde ou de troisième main. Il n'a pas ce sentiment délicat des nuances qui s'appelle la critique, sans lequel il n'y a pas d'entente du passé, ni par conséquent d'intelligence étendue deé choses humaines. Il est surprenant de voU* à quel point les Anglais sont en gé-
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lierai dépotîrrus de te don dlïiltdtlofl hîstoHque si richement départi à TAllemagne^ si largement pof^ sédé en France par quelques esprits, pourvu qu'il lie s'agisse pas d'une antiquité trop reculée, ni d'un état i^Uectuel trop différent du nôtre. A l'heure qu'il ést^ l'antiquité s'enseigne encore à Oxford conune elle s'enseignait chez nous du temps de RoUin, moins bien peut-^tre. Pour certaines parties de Thistoire politîque> €fette médiocre pénétration peut produire des ouvrages estimables et suffisamment vrais; mais pour l'histoire littéraire, religieuse, philosophique, qui est destinée à devenir de plus en plus la grande histoire, et à rejeter dfiois l'ombre ce qu'on appelait autrefois de ce nom, il faut une tout autre puissance de divination, et telle est l'importance qu'(mt prise de nos jourà les recherches de cet ordre, qu'on ne peut plus être penseur m philosophé sans avoir cette qualité-là. Heureusement on peut fort bien sand cela être un honnête homme. Voilà ce que Channiilig est par excellence; il Fèst à ce degré qui devient presque du génie, et vaut au moins mille fois mieux que le talent. Comme tous les hommes nés pour la pratique de la vertu plutôt que pour la spéculation, il a peu d'idées, et des idées fort simples, tl croit à la révélation, au surnaturel, aux miracles, aux lirophètes, à la Bible. Il cherche à prouver la divinité du christianisme par des arguments qui nfe difllèrent en
rien de ceux de rancienne école. Ce puritain^ qui marchande si chèrement sa f oi^ est au fond très-crédule en tout ce qui est de Thistoûre^ faute d^être rompu à la gymnastique intellectuelle qui résulte d'une longue habitude des problèmes de Tesprit humain. -:
En même temps qu'il manque de critique^ Channing manque aussi du sentiment de la haute originalité. Quand on compare cette âme excellente^ ce saint de TAmérique contemporaine^ à ceux qui conune lui^ dans le passée ont été possédés du zèle de la gloire de Dieu ou du bien de leurs frères^ un sentiment de tristesse et de froid saisit d'abord. Au lieu de la splendide théologie des âges antiques^ au lieu de ce grand enivrement d'un François d'Assise^ qui parle si puissamment à l'imagination^ on se trouve ici en face d'un honnête gentleman^ bien posé, bien vêtu ; enthousiaste et inspiré à sa manière, mais sans l'auréole du merveilleux; dévoué, mais sans grandeur; noble et pur, mais sans poésie, si ce n'est d'une poésie toute domestique et privée. Loin de nous ces paradoxes d'esprits incomplets qui, parce qu'ils ont compris la beauté du passé, voudraient reconstruire un monde évanoui avec des regrets d'archéologues, comme si la première condition de l'admiration sérieuse n'était pas d'envisager chaque chose dans son miUeu naturel, c'est-à-dire dans son époque. Les éblouissantes fdntaisies des religions anciennes ne seraient de nos jours
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que chimériques. On ne refait pas un rêve pai' un acte delà volonté, et on ne peut sans injustice reprocher aux hommes modernes de n'avoir pas les qualités dont rhonmie des époques naïves était redevable à son ignorance et à sa simpUcité. Il ne serait pas moins injuste de reprocher à Channing Thumilité de sa théologie, puisque rhumililé même est, en fait de spéculations abstraites, une condition pour être raisonnable. Sa théologie est au fond tout ce que peut être la théologie au xix* siècle et en Amérique, — plate, simple, honnête, pratique; une théologie à la FrankUn, sans grande portée métaphysique ni visées transcendantales. Ceux qui apprécient une religion par sa simplicité et son degré de transparence doivent être enchantés de celle-ci. 11 est certain que si Tesprit moderne a raison de vouloir une religion qui, sans exclure le surnaturel, en diminue la dose autant que possible, la reUgion de Channing est la plus parfaite et la plus épurée qui ait paru jusqu'ici.
Hais est-ce là tout, en vérité, et quand le symbole sera réduit à croire à Dieu et au Christ, qu'y aura-t-on gagné ? Le scepticisme se tiendra-t-îl poiu- satisfait ? La formule de l'univers en sera-t-elle plus complète et plus claire ? la destinée de l'homme et de l'humanité moins impénétrable ? Avec son symbole épuré , Channing évîte-t-il mieux que les théologiens catholiques les objections de l'incrédulité ? Hélas ! non. Il admet la résurrection de
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Jésus-Christ et n'admet pas sa divinité; il admet k Bible et n'admet pas Fenfer. li déploie toutes les susceptibilités d'un scolâstique pour établir contre les trini^ taires en quel sens le Christ est fils de Dieu et eu quel sens il ne Test pas« Or^ si Ton accorde qu'il y a eu une existei^ce réelle et miraculeuse d'un bout à I^aub'e^ pourquoi ne pas franchement l'appeler diyine ? L'un ne demande pas un plus grand effort de croyance que l'autre. Bi vérité, dans cette voie il n'y a que le premier pas qui coûte; il né faut pas marchander avec le surnaturel; la foi va d'une seule pièce, et, le sacrifice accompli, il ne sied pas de réclamer en détail les droits dont on a fait une fois pour toutes l'entière cession.
Là serait, à mon sens, le côté étroit et contradictoire de Channing. Qu'est-ce qu'un rationaliste qui admet des miracles, des prophéties, une révélation? A quoi sert-il de me dire que cette révélation doit être jugée par la raison, et qu'en cas de conflit la raison doit être préférée ? Tout point d'arrêt dans le rationaUsme est arbitraire. Le fait de cette révélation , que l'on suppose tout d'abord comme démontré j est d'ailleurs le point essentiel qu'il faudrait établir; et, avec les exigences de la critique moderne, on ne peut pas dire que ce soit là chose facile. On se trouve donc ramené à la diversité des opinions, à laquelle on voulait remédier par l'hypothèse d'une révélation. Or, si l'on suppose qu'il y a une for-
mùIè absolue dé la vérité, comment espérer qu'on puisse y arriver par des efforts individuels ? Comment poussei* la confiance dans son propre jugement au point de s'attribuer rinfaillibilité et de croire qu'on trouvera le point fixe que personne n'a encore rencontré jusqu'ici î
Je n'ignore pas que j'adresse ici à Channing l'objection que les théologiens catholiques adressent au protestantisme en général. C'est qu'en effet l'argumentation des eontroversistes catholiques, argumentation très-faible, ou plutôt nulle, quand elle s'adresse à ce large protestantisme qui n'est autre chose que le spiritualisme se rattachant à la grande tradition du Christ, m'a toujours paru sans réplique contre celte fraction de l'église réformée qui aspire à posséder la rigueur apparente du catholicisme sansenavobles chaînes. Quand le protestantisme n'aboutit pas à une religion purement rationnelle, il me semble inconséquent. Que cette mconséquence soit excusable et Souvent honorable, je suis le premier à le reconnaître; mais il faut avouer que si le protestantisme n'aspire qu'a remplacer un ensemble de croyances dogmatiques par un autre, il n'a plus de raison d'être : le catholicisme alors vaut bien mieux que lui. Channing n'arriva jamais, sur ce point, à une formule parfaitement claire de sa propre pensée. Si d'une part il prêche la plus entière liberté de symbole, de l'autre il s'arrête bien en deçà de la critique pure. S'il s'élève avec énergie contre l'église établie.
il ne renonce nullement à l'espoir de trouver la forme véritable de la doctrine évangélique. S'il ordonne de chercher par soi-même, il n'imagine pas qu'on puisse être porté parla recherche indépendante hors du christianisme. Et pourtant, si l'on admet la réalité d'une révélation faite à un certain moment de l'histoire, si Ton admet des vérités divinement manifestées, et s'imposant par conséquent à la conscience de celui qui les croit révélées, quelle difficulté y a-t-il à reconnaître un établissement extérieur, une Eglise enseignant avec des lumières surnaturelles? Un miracle arrivé il y a dix-huit cents ans n'est ni plus facile ni plus difficile à admettre qu'un miracle qui se continuerait de nos jours: Le catholique a quelque droit de dire à Channing : « Vous n'êtes pas plus libre que moi, et yous obéissez à une autorité bien moins claire : vous obéissez à la Bible; moi, j'obéis à l'Eglise. » J'avoue que, pour ma part, j'accepterais plus volontiers l'autorité de l'Eglise que celle de la Bible. L'Eglise est plus humaine, plus vivante; quelque immuable qu'on la suppose, elle se plie mieux aux besoins de chaque époque. 11 est, si j'ose le dire, plus facile de lui faire entendre raison qu'à un livre clos depuis dixhuit siècles.
Channing ne vit jamais bien clairement que la conséquence, éloignée si l'on veut, mais inévitable, de l'admission d'une révélation est l'admission d'une auto-
rite qui rînterprète, en d'autres termes le catholicisme. L'institution politique de la religion, comme l'entendent les nations issues de Rome, lui répugne à bon droit. Mais de ce qu'un tel système aboutit fatalement à la paresse et à l'indifférence, est-on en droit d'en conclure que la religion moins inquiète des peuples du midi (et la France devient de plus en plus un pays du midi) n'ait pas aussi sa poésie? Parce que ces peuples, au lieu de comprendre la religion comme une poursuite sans fin, n^y cherchent qu'un repos; parce que, fuyant la peine, ils savourent à loisir une religion qu'on leur donne toute préparée, est-ce une raison pour les exclure du royaume de Dieu? Qui sait si au fond ils ne sont pas plus sages que ceux qui cherchent la vérité théologique? S'ils n'agitent pas le problème, n'est-ce pas parce qu'ils sentent vaguement et par instinct qu'il est insoluble? Le catholique, prenant le dogme tel que le temps l'a fait et sans l'approfondir, est, en un sens, plus près de la grande philosophie que le protestant, qui cherche à revenir sans cesse à une prétendue formule primitive du christianisme. Si l'on pouvait convenablement diriger la source même de l'opinion dans l'Église, il y aurait dans la manière catholique de laisser faire le dogme par le courant des idées dominantes et par une sorte d'entente tacite des fidèles, quelque chose de plus profond que dans l'appel à une révélation
immuable y ou Ton s'oblige à trouver une foi pour tous les temps*
Il est tout ^mple que l'âme hautement pénétrée de la (sainteté des choses religieuses se récrie contre cette religkm extérieure j reste du paganisme romain^ qui ne commandait pas la foi, mais le respect. Je me souviendrai toi^ours avec attendrissement de la profonde hor* reur que me témoigna un missionnaire américain qui venaitd'assôster à une cérémonie (tfficieUe à la Madeleine; Cet appareil profane, ces uniformes dans 1q lieu saint, ces places marquées comme dans un théâtre, toute cette préoccupation qui assurément n'était pas de Dieu, cette foule où personne ne songeait à prier, tout cela lui Qtllmpression d'un affreux paganisme. Voilà certes un louable sentiment, et j'ai hâte de dire que c'est à la gravité et à la délicatesse de conscience qu'appartiennent mes sympathies. Hais on ne peut nier, d'un autre ç&téy que le paganisme n'ait de très-profondes racines^ çhe? certaines races, et n'exige, dans une certaine mesure, qu'on lui fasse sa part. Si une religion abstraite, purement monothéiste, était la meilleure pour tous les hommes, aucune religion ne pourrait être comparée à l'islamisme. Par ses mystères variés, et surtout par le eulte des saints et de la Vierge, le catholicisme réponde C€i be^oîn de démonstrations extérieures et d'arts plastiques qui est si fort dans 1q midi de l'Europe. D'ailleurs,
CHAKNiNO. aae
il est de la natare d^tine religion offtcidle de commander moins impérieusement la croyance^ précisément parce qu'elle ne se pose que cwime une institution à laquelle m peut se conformer sans y accorder une foi absolue^ de mèflfie que pour obéir aux lois de TÉtat il n'est pas nécessaire de croire qu'elles sont les meilleures du monde. De ^ vient qu'au fond les pays rigoureusement protestants^ oii la religion est prise tout à fait au sérieuxi mA presque aussi intolérants, au moins pour le libre penseur, que les pays catholiques; de là vient enfin ce singulier phénomène que ce sont surtout les pays catho* liques qui ont connu l'incrédulité. Y a-t-il un pays qui ait été moins gêné par sa religion que l'Italie du moyen âge et de la renaissance avant la Réforme ? La philoso* phie du xvui« siècle ne pouvait naître que dans un pays eatboliqifê ^; ces deux choses sont de même ordre et se tiennent par une foule d'analogies secrètes quil serait trop long d'énumérer ici. La critique impartiale, en comprenant et approuvant
^ L*ppiniQn qui fait venir la plûlosophie dii xvm« siècle, de I9 Réforme est erronée. Si cette philosophie a des antécédents, c'es| dans ritalie païenne de 4 500 qu'il faut les chercher. Or, la Réforme est précisément une réaction contre Tincrédulité italienne de ce temps-là. Ai-je besoin d'ajouter toutefois que, dans un sens plu;s général, la Réforme revendique une part éclatante dans Tœuvre de Taffranchissement de Tesprit humain,- et que tout vrai libéral y MfOttve^ boa droil une branche de ses anc^s ?
384 CHANNIWa.
les scrapules de Fécole américaine, n*est donc pas obligée de les partager d'une manière absolue. Elle sait que tout ici-bas confine au bien et au mal; elle voit d'un côté Firdififérence religieuse comme conséquence du système officiel, de Tautre les aberrations individuelles comme suî-( tes de la manie tbéologique. Sans doute, sll 7 avait une vérité absolue qui fût la récompense des efforts faits pour Tatteindre, il faudrait prêcher à tous la recherche et Texamen; mais de bonne foi peut-on espérer qu'on sera plus heureux que tant d'autres et que seul on jouit d'un privilège pour retrouver le véritable symbole de la religion du Christ? Jusqu'à quel point même est-il avantageux qu'un pays se passionne ainsi pour la recherche tbéologique? L'Allemagne du nord, je le sais, grâce à son entière liberté religieuse et à sa merveilleuse aptitude pour tout ce qui est du domaine de la pensée, a réalisé peut-être la plus belle page de l'histoire de l'âme humaine. Mais voyons-nous que l'Angleterre et les États- Unis, où chacun se fait de la théologie une affaire personnelle, possèdent une culture intellectuelle supérieure à celle de la France, où personne ne fait de théologie ? La lecture habituelle de la Bible , conséquence nécessaire du système protestant, est-elle donc en soi un si grand bien, et l'Église catholique est-elle si coupable d'avoir mis un sceau à ce livre et de ravoir dissimulé? Non certes, et je suis tenté de dire que
le plus magnifique coup d*état de cette grande institution est de s^être substituée, elle vivante, agissante, à une autorité muette. C'est une admirable littérature sang doute que la littérature hébraïque, mais seulement pour le savant et le critique, qui peuvent Tétudier dans Foriginal et restituer leur vrai sens à chacun des curieux morceaux qui la composent. Quant à ceux qui Tadmirent de confiance, le plus souvent ils y admirent ce qui n'y est pas; le caractère vraiment original dies livres de TÂncien et du Nouveau Testament leur échappe. Que dire des personnes peu lettrées qui s'enfoncent sans y être préparées dans une aussi obscure antiquité? Qu'on s'imagine le renversement d'esprit que doit causer à des gens simples et sans instruction la lecture habituelle d'un livre comme l'Apocalypse ou même comme le livre des Rois? On sait les étranges aberrations qui, à l'époque de la révolution d'Angleterre, sortirent de cette méditation malsaine. En Amérique, la source des mêmes extravagances n'est pas encore tarie. Sans doute il vaut beaucoup mieux voir le peuple lire la Bible que ne rien lire, comme cela a lieu dans les pays catholiques; mais on avouera aussi que le livre pourrait être mieux choisi. C'est un triste spectacle que celui d'une nation intelligente usant ses heures de loisir sur un monument d'un autre âge, et cherchant tout le jour des symboles dans
un livre où il n'y en a pas.
886 CHÀNNIKG.
Les efforts de Channing pour échapper à cette pression de la Bible ramènent parfois à de singulières luttes contre les textes reçus. L'enfer, tel que Ta entendu Torthodoxie, répugne à sa mansuétude. Pour lui, l'enfer n'est que dans la conscience, de même que le ciel n'a rien de local et n'est autre chose que l'union arec Dieu et arec tous les êtres bons et grands. Je le yeux bien; Énais quelle naïVeté de se mettre à compter combien de fois l'enfer est nommé dans la Bible, de remarquer arec satisfaction qu'il ne l'est que cinq ou six fois, et que même une bonne traduction trouverait moyen de se débarrasser de ce motdésagréable 1 Ce qui est révélé l'est tout à fait ou ne l'est pas, et s'il y a une parole venue de Dieu, ce n'est pas à l'homme qu'il appartient de la itiitiger selon les progrès de sa raison. —En histoire, ce sont les mêmes embarras. Channing est amené à se faire uh christianisme primitif tout idéal auquel il ne s'agirait que de revenir. « La religion, dit-il, qui fut donnée pour élever l'homme, on s'en est servi pour le rendre abject. La religion qui fut donnée pour créer en ncius une généreuse espérance, on en a fait un instrument d'intimidation servlle et de tortures. La religion révélée dfe Dieu pour enrichir l'âitie humaine a été employée à la renfermer dans l'étroite enceinte d'une secte, à fonde** l'inquisition, à allnmer les bûchers des martyrs. La religion donnée pour rendre libres là pensée et lé cdnsciehcé
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a servi, par une criminelle perversion, à les briser l'une et Fautre pour les scun;eltre aux prêtres, aux symboles purement humains. » Cette théorie protestante d'un âge d'or du christianisme, suivi d'un âge de fer où la pensée primitive se serait obscurcie, est peu acceptable. Le christianisme n'a jamais été ni si parfait que les protestants le supposent à Forigine, ni si dégradé qu'ils le font à son déclin. Il n'y a aucun siècle de sa longue carrière qui puisse être pris comme l'idéal, comme il n'en est aucun où il ait précisément failli à sa mission. Une histoire critique des origines du christianisme montrerait les singuUères illusions que l'on se fait sur cet âge primitif; encore si peu connu, parce qu'on ne l'a guère étudié qu'avec un parti pris et avec l'intention d'y chercher des arguments pour ou contre des dogmes dont le germe était dès lors à peine existant.
En général, il a mancpié à Channing ce qui manque jusqu'ici à l'Amérique, la haute culture intellectuelle, la science critique. 11 n'est pas parfaitement au courant des choses de Fesprit humain; il ne sait pas, quant au résultat général, tout ce qu'on sait de son temps. Gomme religion de Fesprit, sa religion ne vaut pas celle de l'Allemagne du nord; comme grande institution, elle ne vaut pas le cathoUcisme: elle demande trop de sacrifices au critique, et elle n'en demande pas assez à ceux qui éprouvent le besoin de croire. Que la tendance des temps modernes semble appeler une religion de cette
sorte, formée du résidu commua de tous les cultes après rélimination des particularités dogmatiques propres à chacun d'eux, des faits nombreux ont pu porter à le croire. L'Asie entière, depuis deux ou trois Siècles, semble arriver par la simplification de ses \ieux symboles au déisme. L'Inde, fatiguée d'errer dans le dédale de sectes infinies, y aboutit à sa manière : Rammohun-Roy, le plus illustre représentant de la race brahmanique dans notre siècle, est mort imitaîre à la manière de Channing. Voltaire, traduit en guzarati, sert de nos jours à la controverse des derniers disciples de Zoroastre, devenus déistes purs, contre les missionnaires protestants. Sous les mouvements révolutionnaires de la Chine se cache évidemment un appel au monothéisme contre la dégradation dont les vieux cultes du Céleste empire semblent frappés. Est-ce là un signe qui doit nous montrer dans le déisme le terme final des évolutions de l'humanité î Cela pourrait être, si l'esprit humain à côté de la raison. ne renfermait des instincts beaucoup plus capricieux. La religion n'est pas seulement philosophie, 6lle est art; il ne faut donc pas lui demander d'être trop raisonnable. Ce grain de fantaisie, qu'on ne saurait détruire, dérangera les combinaisons en apparence les plus sensées. Le besoin de croire à quelque chose d'extraordinaire est inné dans l'homme; une religion trop simple ne le contentera js^nais. Au lendemain
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des plus sévères exclusions, les bizarreries, les croyances particulières, les pratiques mesquines reprendront leurs droits. La foi veut Timpossible ; elle n'est satisfaite qu'à ce prix. Aujourd'hui encore, tous les ans, les Hindous marchent sur des charbons ardents pour attester la virginité de Draupadi, l'épouse commune des cinq ûls de Kourou.
La véritable mission de Channing était évidemment toute morale. Sa théologie, comme toute tentative qui aspire à résoudre un problème insoluble, est très-facilement attaquable ; quant à sa morale, on peut la louer sans réserve : c'est par là qu'il est pour nous original et neuf. Rien, en effet, dans notre organisation européenne, ne peut nous donner une idée d'un tel apostolat. A nos yeux, l'ardeur du prosélytisme qui fait l'apôtre ou le missionnaire ne va pas sans une religion positive et compliquée, chargée de dogmes et de pratiques. Ici nous avons un Vincent de Paule moins la dévotion, un Cheverus moins le sacerdoce. Il faut Ure la biographie que Channing lui-même nous a donnée du révérend Tuckermann, son maître et son guide dans cette voie de charité, pour se représenter la forme nouvelle de la sainteté laïque, telle
que les États-Unis paraissent destinés à la révéler au monde. La nature éminemment anglaise de Channin^^ $es délicatesses de gentleman^ son optimisme aussi^ qui faisait de la vue du mal un véritable supplice pour lui^ rendaient d'autant plus méritoire son ministère de charité. « Mon esprit cherche le bon, le parfait et le beau, écrivait-il. Je rie puis sans une sorte de torture présenter vivement à mon imagination ce que Thomme souffre de ses propres crimes et des cruautés de ses frères. Toute la perfection de Tart répandue sur des sujets horribles ou purement tragiques ne peut me réconcilier avec ces sujets. C'est seulement par un sentiment de devoir que je lis dans les journaux le récit des crimes et des malheurs... Vous voyez qu'il y a en moi peu d'étoffe pour un réformateur. »
Je ne connais vraiment de nos jours rien qui rappelle ces belles et grandes prédications morales et cette manière élevée de prendre les questions sociales. Les problèmes qui chez nous ont troublé l'esprit humain, et dont la solution n'est pas encore entrevue, sont tous résolus chez Channing par la charité, par l'estime de l'homme, par la croyance que la nature humaine est bonne et qu'en se développant elle va au bien. Jamais on n'a cru plus fermement au progrès, aux influences bienfaisantes des lumières et de la civilisation sur toutes les classes. Channing est un démocrate, en ce sens qu'il n'admet d'autre
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noblesse que celle de la vertu et du trarail^ qu'il ne voi de salut pour rimmanité que dans la culture intellectuelle des masses populaires et dans leur introduction au sein de la grande famille civilisée. « Je suis un niveleur, écrivait-il en 1831, mais je voudrais accomplir ma mission en élevant ceux qui sont au dernier rang, en % tirant les travailleurs de Findigence qui les dégrade et de rignorance qui les abrutit. Si je comprends ce que signifient christianisme et philanthropie, il n'y a pas de » précepte plus clair que celui-là. »
En politique, Channing est peu raffiné. Il est libéral, et, chose assez rare, libéral par motif religieux. La révolution de 1830 lui causa une vive joie. 11 en apprit la nouvelle à Newport, et repartit immédiatement pour Boston, afin d'échanger ses félicitations avec des amis de la liberté constitutionnelle et de communiquer du haut de la chaire les espérances dont son cœur était rempli. Il fut fort étonné de ne trouver que peu d'écho à son enthousiasme, et il maudit plus énergiquement que jamais l'engourdissement de l'opinion causé par les intérêts. La froideur de la jeunesse surtout le surprit et l'affligea. Se reportant aux processions et aux feux de joie de son jeune âge, il ne comprenait pas que les hommes libres de l'Amérique vissent avec indifférence la réapparition de, Lafayette, la fermeté calme du peuple et ravenir de liberté qui semblait s'ouvrir pour l'Europe.
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Un soir, vers cette époque^ il rencontra une personne de sa connaissance : a Eh bien ! Monsieur^ dit-il avec un ton de sarcasme qui ne lui était pas habituel^ êtes- Vous aussi trop vieux, trop sage, comme les jeunes gens du collège^ pour avoir quelque enthousiasme à témoigner en faveur des héros de TÉcole polytechnique? — Monsieur, répondit son interlocuteur, vous me semblez être le seul jeune homme que je connaisse. — Toujours jeune pour la Uberté!» repartit Channing d'une voix vibrante et en serrant chaleureusement la main de son ami.
Voilà de nobles sentiments dont il est bien de ne jamais rougir. Et pourtant les idées politiques et sociales de Channing, si simples, si excellentes, si pures, sontelles plus que ses idées religieuses à Tabri de la critique? Un peuple qui réaliserait Fidéal de Channing serait-il vraiment un peuple complet selon le modèle que nous concevons d'une haute civilisation? On en peut douter. Ce serait un peuple honnête, rangé, composé d'individus bons et heureux; ce ne.serait pas un peuple grand. La société humaine est plus complexe que Channing ne le suppose. En présence de calamités comme celles du moyen âge, on se laisse aller à croire que l'essentiel serait de rendre la vie le moins malheureuse possible; en présence d'un relâchement moral comme celui dont nous sommes les témoins, ou se figure volon^
tiers que l'œuvre de la réforme sociale consisterait à donner au monde un peu d'honnêteté; mais ce sont là des vues exclusives, conçues sous Fempire de nécessités momentanées. L'homme n'est pas ici-bas seulement pour être lieureux; il n'y est même pas pour être simplement honnête : il y est pour réaliser de grandes choses par la société, pour arriver à la noblesse (à la sainteté, comme disait le christianisme) et dépasser la vulgarité où se traîne Texistence de presque tous les individus. Le moindre inconvénient du monde de Channing serait qu'on y mourrait d'ennui; le génie y serait inutile, le grand art impossible. L'Ecosse puritaine, au xvii® siècle, nous représente à peu près le rêve des unitaires, un espèce d'idéal à la manière d'Israël, où tout le monde connaissait la Bible, raisonnait sa foi, discutait les affaires publiques, où rivresse était inconnue, où l'on n'entendait pas un seul jurement. Mais de quel don si précieux l'Ecosse du xviie siècle a-t-elle enrichi le monde? Dieu n'eùt-il pas été mieux adoré si, au risque de quelques paroles dissonantes plus de grandes et belles choses s'y fussent produites? L'Italie, au contraire, est certainement le pays où l'idéal de Channing a été le moins réalisé : au xv* et au XYi» siècle, païenne, sans morale, livrée à tous les emportements de la passion et du génie; puis abattue, superstitieuse, sans ressort; dans le présent, sombre, irritée, privée de sagesse. Et pourtant, s'il fallait voir
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s'abtmer Tltalie avec son passé ou rAmérique avec son avenir j laquelle laisserait le plus grand yide au cœur de rhumanité î Qtf est-ce que TAmérique tout entière auprès d'un rayon de cette gloire infinie dont brille en Italie une yille de second ou de troisième ordre^ Florence^ Pise^ Sienne^ Perugia? Avant de tenir dans Téchelle de la grandeur humaine un rang comparable à ces villes-là, New-York et Boston ont bien à faire, et je doute que ce soit parles sociétés légumistes et la propagation de la pure doctrine unitaire qu'elles arrivent à s'en approcher.
Convaincu à bon droit que le perfectionnement de la société humaine consiste uniquement dans l'amélioration de l'individu, Channing s'attache avec passion à des détails qui font honneur à la délicatesse de sa conscience, mais qui par leur minutie nous font presque sourire. Il a vu avec raison que l'intempérance est la principale cause de la misère et de la grossièreté des classes inférieures, d'où il conclut que guérir l'intempérance serait attaquer à sa racine le mal social : une grande partie de sa vie et de son activité fut en effet consacrée à cette œuvre très-louable assurément. Mais en vérité un peuple qui ne boira que de l'eau en sera-t-il plus grand? réalisera-t-il une plus belle page de l'histoire humaine? trouvera-t-il un plus haut idéal de l'art, de la pensée? Celte manière d'attacher une importance sociale à uiie
chose que nous ne pouvons envisager que corame relevant de la morale individuelle montre bien l'abîme qui sépare la pensée américaine de la nôtre, et combien il est difficile qu'en suivant des vues si différentes le nouveau et le vieux monde se rencontrent jamais dans une même politique et une même foi.
Des deux façons en effet de concevoir le progrès humain, — soit comme résiiltant de Félévation graduelle de Fensemble de Fhumanité, et p.ar conséquent des classes inférieures, vers un état meilleur,— soit comme réahsé par une aristocratie, supposant au-dessous d'elle un vaste abaissement, — Channing s'attacha très-décidément àla prenûère. Malheur àqui ne feraitpas comme lui et déserterait pour des prédilections surannées la cause désormais indiscutable de la démocratie moderne ! Mais ce parti pris ne doit pas nous fermer les yeux sur les dangers de la voie où marchent les nationç démocratiques ni nous rendre injustes pour la manière toute différente dont le passé a entendu la civilisation. Si Ton pouvait une fois pour toutes se résigner au sacrifice de quelques-uns en vue des besoins de Fœuvre commune; si Ton admettait, corame le faisait l'antiquité, que la société se compose essentiellement de quelques milliers d'individus vivant de la vie complète, les autres n'existant que pour la procurer à ce petit nombre, le problème serait infiniment simplifié et susceptible d'une bien
plus haute solution. On n'aurait pas J: tenir compte d une foule d'humiliants détails auxquels la démocratie est obligée de songer. L'élévation d'une civilisation est d'ordinaire en raison inverse du nombre de ceux qui y participent; la culture intellectuelle cesse de monter dès qu'elle aspire à s'étendre; la foule, ens'introduisant dans la société cultivée, en abaisse presque toujours le niveau. Voilà des réflexions qu'il est permis de faire sans encourir le reproche de nier les tendances les plus irrésistibles du temps présent : ajoutons même que le caractère particulier de la France (caractère que nous n'entendons ici ni louer ni déprécier) ne permet point de supposer que les idées de Channirig y soient applicables, si ce n'est avec beaucoup de restrictions.
Ces idées, en effet, supposent ou du moins aspirent à créer une population éclairée plutôt qu'une grande culture. Or, sous le rapport de l'intelligence, la France est un pays essentiellement aristocratique. Le tempérament moral de la France réunit les extrêmes : une vulgarité générale au-dessous du médiocre, et à côté de cette vulgarité une aristocratie intellectuelle à laquelle aucune autre peut-être ne saurait être comparée. Nulle part on ne trouve à la fois tant d'esprit et si peu de goût pour les choses libérales. L'éducation, telle que l'entend Channing, serait chez nous trop forte pour les uns, trop faible pour les autres.— En religion, les idées de Channing (ce
n'est point un reproche que je leur adresse) ne me semblent pas mieux appropriées à notre pays. La France est à peu près dénuée dlnitiative religieuse. Si la France avait été capable de se créer un mouvement religieux qui lui fût propre, elle serait devenue protestante. Jamais les circonstances ne seront aussi favorables qu'elles le furent au xvi« siècle; jamais plus d'héroïsme ne sera déployé. Eh bien! la France, il faut le dire avec regret, à rejeté le protestantisme comme antipathique à sa nature. La France est le pays du monde le plus orthodoxe, car c'est le plus indifférent en religion. Innover en théologie, c'est croire à la théologie. Or la France a trop d'esprit pour être jamais un pays théologique. Uhérésie n'a rien à y faire; le seul grand hérésiarque qu'elle ait produit, Calvin, ne fit fortune qu'au delà de ses frontières. Il est bien à craindre que le misérable avortement de toutes les tentatives qui se sont proposé plus récemment de modifier chez nous les formes et l'esprit du cathoUcisme ne soit l'indice du sort réservé aux essais du même genre dans l'avenir.
En religion comme en toutes choses la France veut l'universel, et se soucie peu du délicat et du distingué. Elle n'aime pas les petites sectes, les a parte, ces religions de chapelles et de coteries où se complaît si fort la race anglaise, précisément à cause de sa profonde piété. Toute controverse religieuse paraît en France de
mauvais goût; on ne comprend pas qu'on se divise pour si peu de chose. L'argument que les théologiens tirent contre le protestantisme de ses perpétuelles divisions et des sectes nouvelles qu'il ne cesse de produire (comme si ce n'était pas là en réalité un signe de vie et d'activité religieuse, comme si l'uniformité de la croyance n'avait pas presque toujours pour cause l'abaissement des esprits), cet argument, dis-Je, est trouvé en France tout à fait décisif. Voilà pourquoi, après chaque effort tenté pour secouer son indifférence, la France retombe plus lourdement que jamais dans le catholicisme ou l'incrédulité. Ce pays est absolu en toutes choses : il lui faut des thèses tranchées, qui lui donnent occasion de placer sa rhétorique et de satisfaire son goût pour les déclamations générales. Les sages voient et veulent quelque chose de mieux; mais les sages ne sont pas de leur pays. La philosophie du xvni^ siècle, qui est bien quelque chose d'éminemment français, est en un sens profondément catholique, par sa tendance universelle, son manque de critique, son peu de souci des nuances et sa prétention de substituer à l'infaillibilité théologique une autre infaillibilité.
On ne peut donc espérer, ce nous semble, que les idées de Channing soient destinées à réunir parmi nous une bien nombreuse famille d'adhérents. Lui-même le comprit. Ses lettres à MM. de Sismondi et de Gérando tra-
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hissent uHe perpétuelle préoccupation de la France, et au milieu des sentiments d'une Tive sympathie^ laissent percer peu d'espoir. « Je désire, écrivait-il à ce dernier, TOUS poser une question à laquelle vous répondrez, je Tespère, arec une entière franchise. Les vues religieuses développées dans mon volume sont-elles en quelque chose applicables aux besoins et à Tétat de la France? Je ne suis pas fâché de lire dans votre lettre que les sectes anglaises ne réussissent point à s'étendre parmi vous. Elles ne peuvent donner qu'une pauvre forme de religion. Depuis quelque temps, TAngleterre a fait peu de progrès dans les hautes vérités. Ses missionnaires, si on leur prêtait Foreille, feraient reculer la France de trois siècles. Je crois que la religion, quand elle reparaîtra parmi vous, se montrera sous une forme plus divine. Je crois que la France, après tant d'efforts vers le progrès, ne reprendra point la théologie vermoulue des âges d'antiquité. » — « Je n'espère ni ne désire, écrit-il à M. de Sismondi, que le christianisme revive en France sous ses anciennes formes. Quelque chose de mieux est nécessaire... Un des plus grands moyens pour restaurer le christianisme, c'est de rompre l'habitude presque universelle en France de l'identifier avec le catholicisme ou le vieux protestantisme. Un autre moyen, c'est de montrer combien il est en harmonie avec l'esprit de liberté, de philanthropie, de progrès, et
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de faire voir que ces principes exigent lour leur entier développement Taide du christianisme. L'identité de cette religion avec la bienveillance la plus étendue a particulièrement besoin d'être comprise. A moins que le christianisme ne remplisse toutes ces conditions, je n'en puis désirer le succès. » — a D'où nous viendra le salut? dit-il encore. C'est la question qui s'élève sans cesse dans mon esprit. Le monde recevra-t-il l'impulsion de réformateurs individuels ou de nouvelles institutions? L'œuvre s'accomplira-t-elle par une action silencieuse s'exerçant au sein des masses? ou bien de grandes convulsions, renversant l'état de choses actuel, seront-elles nécessaires, comme à la chute* de l'empire romain, pour introduire une réforme digne de ce nom? Quelquefois je crains que ce dernier moyen ne l'emporte, tant la corruption de l'Église et de la société me semble profonde. »
Ces doutes sur l'avenir religieux de l'ancien monde ne se dissii)èrent jamais pour lui. Il comprit que son christianisme libéral et sans tradition était bon pour une terre jeune, où se fonde, si j'ose le dire, un autre plan de l'humanité, mais serait inapplicable à nos vieilles civilisations, ou tout le monde est antiquaire à sa guise. Il resta fidèle à l'Amérique. Là, en effet, ses idées nous semblent avoir un immense avenir. Les États-Unis sont peutêtre destinés à réaliser pour la première fois aux yçux
du monde une religion éclairée^ purement individuelle, faisant d'honnêtes gens, et tout à fait exempte de prétentions métaphysiques. Le nom de Channing s'attachera sans doute à cette fondation, non comme celui d'un chef de secte (il aurait été le premier à repousser cet honneur), mais comme celui d'un des hommes en qui l'esprit nouTeau arriva d'abord à une complète et attrayante expression.
Si le problème du monde devait être résolu par la droiture du cœur, la simplicité, la modération de l'esprit, Channing l'aurait résolu; mais d'autres qualités sont pour cela nécessaires, et Channing, qui les reçut peutêtre de la nature, autant que la nature les donne, ne se trouva pas dans le milieu intellectuel qui les développe et les fait fructifier. Disons tout d'abord que rien ne vaut ITionnêteté, la bonté, la piété véritable, ces dons essentiels des belles âmes, a Lorsque Dieu forma le cœur de l'homme, il y mit premièrement la bonté, comme le propre caractère de la nature divine, et pour être conmie la marque de cette main bienfaisante dont nous sortons ^ d La bonté ne suffit pas cependant pour résoudre le problème des choses. Sa part est assez belle : consoler cette vie, mais non en révéler le secret. Pour ceci la science et le génie sont aussi nécessaires que
* Bossuet.
An CHANNING.
rélévation du cœur et la pureté de rame. Un monde sans science et sans génie est aussi incomplet qu^un monde sans bonté. Channing ne comprit guère que la seconde condition^ et cette fois encore il pécha pour avoir yu les choses comme beaucoup plus simples qu'elles ne le sont en réalité.
' A Dieu ne plaise que je veuille décourager les noUea esprits qui^ justement frappés de Timperfection de notre état religieux^ en désirent la réforme et appellent de leurs vœux un culte mieux approprié à leurs besoins! Quand leurs efforts n'aboutiraient qu'à améliorer etcon* soler quelques âmes d'élite^ ne seraient-ils pas assez récompensés? Mais je n'ose espérer pour eux une action étendue et véritablement sociale. Il ne paraît pas qu'il y ait place désonnais pour des spéculations nouvelles et originales dans le champ de la théologie^ ni que l'état religieux de l'humanité soit susceptible de changer d'une manière notable. Le bouddhisme semble^ il est vraij destiné à disparsutre, et l'islamisme ne sera étemel que dans la race arabe; mais il est difficile de croire que l'équilibre des trois grandes branches du christianiane fondées par les siècles ( Église latine ou catholique, Église grecque ou orthodoxe, protestantisme) doive dé* sormais être troublé d'une manière notable* Les rela* tiens de la philosophie et du christianisme, du moins, changeront-elles? L'une de ces deux formes de la pen-
CHÀNNINO. 403
fiée humaine réussira-t-elle à absorber Taatre? oa bien une paix durable réunira-t-elle leurs prétentions contraires? Nous ne le pensons pas davantage. La philosophie sera toujours le fait d'une mhiorité imperceptible quant au nombre^ mais qu'il serait impossible de supprimer à moins de détruire en même temps la civilisation. Maintenir Tune en face de l'autre ces puissances , rivales^ ne pas décourager ceux qui veulent les réconcilier^ et cependant ne pas trop croire à la réconciliation d'ennemis qui se brouilleront le lendemain^ tel est le seul programme que puisse se proposer dans le temps où nous sommes un esprit vraiment critique. Il serait injuste de reprocher au passé de n'avoir pas pratiqué une tolérance qui n'est que le résultat bon ou mauvais de l'état intellectuel que nous traversons; mais il n'est pas moins certain que la liberté est le seul code religieux des temps modernes^ et on ne conçoit guère com» ment^ après s'être accoutumée à envisager ses croyances d'nme façon toute relative, l'humanité s'habituerait de nouveau à les prendre comme la vérité absolue.
Toute évolution considérable dans le cbamp des opi« nions humaines est digne d'intérêt^ lors même qu'on n'attache pas un grand prix au fond d'idées qui s'y agite. C'est à ce titre que l'homme voué aux recherches de la critique ne peut refuser son attention aux travaux de l'école néo-hégélienne sur le christianisme^ bien que ces travaux n'aient pas toujours un caractère vraiment scientifique^ et que la fantaisie de l'humoriste y ait souvent plus de part que la sévère méthode de l'historien.
L'antipathie de la nouvelle école allemande contre le christianisme date de Goethe. Païen par nature et sUr« tout par système littéraire^ Gœthe devait peu goûter
406 M. FËUERBACH
Testhétique qui a substitué le gausape de Tesclave à la toge de Thorame libre, la vierge maladive à la Vénus antique, et à la perfection idéale du corps humain, représentée par les dieux de la Grèce, la maigre image d'un supplicié tiraillé par quatre clous. Inaccessible à la crainte et aux larmes, Jupiter était vraiment le dieu de ce grand homme, et on n'est pas surpris de le voir placer devant son lit, exposée au soleil levant, afin qu'il puisse le matin lui adresser sa prière, la tête colossale de ce dieu.
Hegel ne s'est pas prononcé moins décidément en faveur de l'idéal religieux des Hellènes et contre l'intrusion des éléments syriens ou galiléens. La légende du Christ lui semble conçue dans le même système que la biographie alexandrine de Pythagore; elle se passe, selon lui, dans le domaine de la réalité la plus vulgaire et nullement dans un monde poétique : c'est un mélange de mysticité mesquine et de chimères pâles, comme on en rencontre chez les gens fantasques qui n'ont pas une belle Imagination. L'Ancien et le Nouveau Testament n'ont à ses yeux aucune valeur esthétique.
C'est la même thèse qui a tant de fois excité la verve de Henri Heine. La savante école des germanistes purs (MM. Gervînus, Lassen, etc.), qui, suivant l'ingénieuse expression d'Ozanam, ne peuvent pardonner à la mansuétude chrétienne de leur avoir gâté leurs belliqueux
ancêtres^ a abondé dans le même sens. Hais M. Louis Feuerbach * est sans doute Texpression la plus avancée, sinon la plus sérieuse, de Fantipathie dont nous pai> Ions, et si le xiî» siècle devait voir la fin du monde, ce serait certainement lui qu'il faudrait appeler TAntéchrist.
Peu s'en faut que M. Feuerbach ne définisse le christianisme une perversion de la nature humaine, et Testhétique chrétienne une perversion des instincts lès plus secrets du cœur. Les perpétuelles lamentations des chrétiens à propos de leur péché lui paraissent dlntolérables niaiseries; l'humilité et la pauvreté de la vie monastique ne sont pour lui que le culte du sale et du laid, et volontiers il dirait comme ftutilius Numatianus: « Cette secte est-elle donc, je vous le demande, moins fatale que les pdsons de Circé? Cîrcé changeait les corps, maintenant ce sont les esprits qui sont changés en pourceaux. »
Disons-le très-haut, et avec d'autant plus d'assurance que nous ne voulons opposer ici à des considérations
* Les émts les plus caractérisés de M. Feuerbach et de Técole néo-bégéHeone ont été réunis et traduits par M. Hermann Ewerbeck dans deux volumes intitulés Ynn : Qu'estrce que la religion ? l'autre : Qu'esUce que la Bible d*après la nouvelle philosophie alkmande? (Paris, 1850.) il est fâcheux que le traducteur, dont le désintéressement mérite d^éire loué, ait mêlé à des écrits qu'il peut être bon de connaître des morceaux de nulle valeur, et dont quelques-uns ne peuvent, en aucun sens^ être pris au sérieux.
d'art que des vues du même ordre^ Tesprit critique ne peut admettre un jugement aussi absolu. Partout où il y a originalité, expansion vraie de quelques instincts de la nature humaine^ il faut reconnaître et adorer la beauté. Triste tant qu'il vous plaira^ cette esthétique a sa hardiesse et sa grandeur. Lourde et rustique^ si tous la comparez aux faibles savantes de la Grèce, cette légende, indépendanmient de son incomparable moralité^ possède^ même à ne l'envisager qu'au point de vue de Fart, un grand charme de naïveté. Le bon goût d'autrefois refusait le nom de beauté à tout ce qui n'atteignait pas la perfection de la forme. Tel n'est plus notre critérium; nous excusons la barbarie partout où nous trouvons l'expression d'ime nouvelle manière de sentir et le souffle vrai de l'âme humaine.
Plût à Dieu que M. Feuerbach se fût plongé à des sources plus riches de vie que celles de son germanisme exclusif et hautain 1 Ah 1 si, assis sur les ruines du mont Palatin ou dumontCoelius, il eût entendu le son des cloches éternelles se prolonger et mourir sur les collines désertes où fut Rome autrefois; ou si de la plage solitaire du Lido il eût entendu le carillon de Saint-Harc expirer sur les lagunes; s'il eût vu Assise et ses mys-^ tiques merveilles, sa double basilique et la grande légende du second Christ du moyen âge tracée par le pinceau de Gimabue et de Giotto; s'il se fût rassasié du
regard long et doux des vierges du Perugin, ou qu'à San-Domenico de Sienne, il eût vu sainte Catherine en extase, non, M. Feuerbach ne jetterait pas ainsi l'opprobre à une moitié de la poésie humaine, et ne s'exclamerait pas conmie s'il voulait repousser loin de lui le fantôme d'Iscarioth !
L'erreur de M. Feuerbach réside presque toujours dans ses jugements esthétiques. Les faits sont souvent présentés par lui avec assez de finesse, mais toujours appréciés avec ime révoltante sévérité et avec le parti pris de trouver tout ce qui est chrétien laid, atroce ou ridicule. On peut être d'accord avec lui sur bien des points de détail, sans partager aucune de ses vues sur la moralité générale de l'histoire. Oui, la grande différence de l'hellénisme et du christianisme, c'est que l'hellénisme est naturel et le christianisme surnaturel. Les religions de l'antiquité n'étaiept que l'État, la famille, l'art, la morale, élevés à une haute et poétique expression ; eUes ne connaissaient pas le renoncement, le sacrifice ; elles ne scindaient pas la vie : la distinction du sacré et du profane n'existait pas pour elles. L'antiquité, dans sa manière de sentir, est droite et simple; le christianisme, au contraire, toujours en garde contre la nature, recherche l'étrange, le paradoxal. L'abstention pour lui vaut mieux que la jouissance, le bonheur doit se chercher dans son contraire; la sagesse de la chair (c'est-à-
dire la sagesse naturelle) est folie^ la folie de la croix est sagesse. Les écrits de saint Paul, d'un bout à Tautre, sont-ils autre chose que le renversement calculé du sens humain, ub commentaire anticipé du Credo quia absnrdum de Tertullien? La distinction de la chair et de Tesprit, inconnue aux anciens, pour lesquels la vie humaine conservaii son harmonieuse unité, allumait dès-lors cette guerre que dix -huit siècles n'ont pu éteindre, entre lliomme et lui-même.
De là d'étranges renversements compensés par d'admirables c(mquêtes morales. Des égarements que l'antiquité n'avait connus que dans ses cultes les plus entachés de superstition deviennent contagieux. Sur quoi s'est exercée de préférence la méditation de la piété chrétienne, l'imagination des extatiques? Est-ce sur la Trinité, sur le Saint-Esprit, sur ces dogmes dialectiques qu'on admet comme une formule scellée? Non. C'est sur le petit enfant, . le santo bambino dans sa crèche. Pas de saint qui n'ait baisé ses pieds : sainte Catherine de Sienne l'a épousé, et telle autre l'a serré dans ses bras. C'est sur la Passicm, sur le Christ souffrant. Pas de sainte qui n'ait senti l'empreinte de ses mains percées, de son côté ouvert : sainte Madeleine de Pazzi l'a vu en songe répandant par ses cinq plaies cinq fontaines de sang; telle autre a vu son cœur sanglant et transpercé. C'est sur Marie : Marie a suffi
ET LA NOUVELLE ÉCOLE HÉGÉLIEiNNE. 411
pour satisfaire le besoin d'aimer de dix siècles d'ascètes. Marie est entrée de plein droit dans la Trinité : elle prime de beaucoup cette troisième personne oubliée, ce Saint-Esprit sans amants ni adorateurs. Elle complète la famille divine; car c'eût été merveille que l'élément féminin, dans son triomphe, n'eût réussi à monter jusque dans le sein de Dieu, et, au milieu du Père et du Fib, n'eût intronisé la Mère '.
En même temps, l'idéal de la morale change, mais, en un sens, s'élève et s'agrandit. Le paganisme prenant la nature humaine comme droite et bonne, la consacrait tout entière jusque dans ses mauvaises parties : là était Tégarement et l'erreur. Le christianisme, de son côté, en jetant un anathème trop absolu sur la nature, a préparé ce goût de l'abjection et de la laideur qui séduisit le moyen âge. L'homme antique, Aristide ou Solon, nage paisiblement dans le courant de la vie; sa perfection et ses imperfections sont celles de notre nature. L'homme chrétien monte sur la colonne du stylite, s'abstrait de toute chose, et, ne prenant de surface ici-bas que ce qu'il en faut pour poser ses pieds, se suspend entre ciel et terre. L'idéal de la beauté dégénère
*■ Les représentations de Vlnœronata, où Marie, placée entre le Père et le Fils, reçoit la couronne des mains du premier et les hommages du second, sont la vraie Trinité de la piété chrétienne.
en pureté^ mais gagne en profondeur. Lldéal n'est plus la nature ennoblie, la perfection du réel, la fleur de ce qui est: ridéal, c'est Tanti-naturel, c'est le cadavre d'un Dieu mort, c'est VAddolorata pâle et voilée, c'est Madeleine torturant sa chair. On eût proposé à l'artiste ancien l'un des sujets qu'affectionne le christianisme, la Vierge, le Crucifix, il l'eût repoussé comme impossible. Cérès douloureme est belle comme une femme et comme une mère , mais la Vierge !... sa conception, son enfantement sont surnaturels : ses frères sont les anges; elle n'a ici-bas ni sœur, ni époux. Aussi , quand l'art chrétien, revenu à la tradition profane, ira chercher les types de la Madone à Albano ou au Transtevère, ce sera ' un sacrilège contre lequel la conscience chrétienne se récriera avec raison. Prométhée cloué sur son roc est beau encore. Mais Jésus sur sa croix!... Si.vous cherchez à réaliser dans ce corps exténué l'idéal des formes humaines, les harmonieuses proportions du Dionysos ou de l'Apollon, si vous donnez à cette tête couronnée d'épines la haute placidité du Jupiter Olympien, c'est un contre-sens et presque une impiété. L'Église byzantine était conséquente en soutenant avec acharnement la thèse de la laideur matérielle du Christ. Il faut le faire maigre, allongé, sanglant; que l'on compte tous ses os, qu'on le prenne pour un lépreux, un ver de terre et non un homme. Putavimus eum quasi lepro-
êum Non est species eineque décor Despectum,
novîssimum virorum, virum dolorum et scientem infirmitaiem.
Oui, tout cela est étrange, nouveau, inouï, et saint Paul avait bien raison de l'appeler scandale et folie. Mais tout cela est de la nature humaine, tout cela est venu à son temps, tout cela est sorti à son jour du germe étemel des belles choses. Une grande modification s'est opérée dans là nature humaine ; un vent tiède et humide a soufflé du midi et en a détendu la roideur. L'amour a changé d'objet : à Tenthousiasme de la beauté a succédé Tenthousiasme de la souffrance, Tapothéose de rhomme de douleurs, savant en infirmités, du divin lépreux, comme dit Bossuet *.
C'est par un grave malentendu que Ton adresse à l'antiquité le reproche de matérialisme. L'antiquité n'est ni matérialiste ni spiritualiste, elle est humaine. La vie antique si sereine, si gracieuse dans ses étroites proportions, manquait d'ouverture du côté de rinfini. Voyez ces charmantes petites maisons dePompéi j comme cela est gai, achevé, mais étroit et sans horizon ! Partout le repos et la joie, partout des images de bonheur et de plaisir. Or, cela ne nous suffit plus : nous ne concevons
* Jamais ce côté du christianisme n*a été saisi avec plus d'énergie et d'originalité que dans les admirables sermons de Bossuet sur la PassUm et sur la Comj^amon de la saitde Vierge,
plus la yie sans tristesse. Pénétrés que nous sommes de nos idées supernaturalistes et de notre soif d'infini, cet art si délimité, cette morale si simple, ce système de vie si bien arrêté de toutes parts nous semblent un réalisme borné. Castor et PoUux, Diane et Minerve sont pour nous de froides images, parce qu'ils représentent la nature saine et normale. Prenons-y garde pourtant ; le§ grands airs d'abstention et de sacrifice ne sont souvent qu'un raffinement d'instincts qui se contentent par leiur contraire. Le spiritualisme chrétien est, au fond, bien plus sensuel que ce qu'on appelle le matérialisme antique S et ressemble parfois à un affaissement. L'Artémis do^ Tienne, cette mâle jeune fille qui toucha le sévère Hippo' ly te, m'a toujours semblé plus austère que la chère sainte Elisabeth^ qui a rendu si éperdument amoureux H« de Montalembert. Ceux qui ont visité Naples l)nt pu voir, à la chapelle dellaPietàde'Sangrî, une Pudicizia couverte d'un long voile, lequel est collé sur toute sa pez^nne de manière à laisser deviuor.. sous les plis du marbre, les formes rendues plus attrayantes par le mystère. Au contraire^ il y a, dans le musée du YaticîC? . une Pudeur antique à demi nue, mais voilée de sa sévère lic^uté
* Je ne parle, bien entendu, que de la haute et pure antiquité grecque ; je dois faire observer aussi quMl s^agit ici avant tout d^uoe question d'esthétique et de goût^ question qu'il fai|t résoudre par Texamen des œuvres de Fart et de la poésie.
Laquelle, croyez-vous, est en effet la plus chaste? La Grèce, avec un tact exquis, avait aperçu en toute chose la parfaite mesure, fugitive nuance que Ton saisit par instants, mais où Voa ne peut se maintenir. La mesure, en effet, parait froide et ennuyeuse à la longue: on se fatigue de la proportion et du bon goût; les types parfaitement purs ne suffisent plus; (m veut l'étrange, le surhumain, le surnaturel.
Ce n'est point par la faute des individus ou des systèmes que les sentiments religieux subissent ces profondes révolutions. Ce n'est pas volontairement que Fhomme quitte les sentiers doux et faciles de la plaine pour les pics aigus et romantiques de la montagne. Cela arrive parcç que la mesure et la proportion, ne représentant que le fini, deviennent insuffisantes pour le cœur qui aspire à Tinfini. Tandis que rhumanité se renferme dans de justes et étroites limites, elle se repose et est heureuse dans sa médio» crité; dès qu'elle prête l'oreille à de plus vastes besoins, devenue exigeante et malheureuse, mais plus noble en un sens, elle préférera, dans l'art et dans la morale, la souffrance, le désir non rassasié, la sensation vague et pénible que fait naUre l'infini, à la pleine et complète satisfaction que procure une œuvre achevée.
Mais s'il est un mal incurable, c'est, grâce à Dieu,
celui-là. Les délicats sont malheureux^ mais on ne guérit pas de la délicatesse. On peut reconnaître qu'on s*est faussé Tesprit, mais non le redresser. Et puis la déviation a tant de charmes^ et la droiture est si fastidieuse ! Un temple ancien est incontestablement d'une beauté plus pure qu'une église gothique^ et pourtant nous passons des heures dans celle-ci sans fatigue^ et nous ne pouvons sans ennui rester cinq minutes dans celui-là! Cela prouve, selon M. Feuerbach, que nous sommes pervertis ; mais qu'y faire ?
Si M. Feuerbach se fût borné à montrer ces contrastes avec sérénité et avec amour ; si, content d'observer curieusement les alternatives des sentiments humains, il n'eût pas opposé à l'enthousiasme souvent gratuit du croyant une haine plus gratuite encore, nous n'aurions pas le droit d'être pour lui bien sévères. Mais le philosophe impartial ne saurait souscrire à la condamnation absolue que M. Feuerbach lance contre dix-huit siècles de l'histoire de l'esprit humain; car, qu'il y réfléchisse, c'est l'esprit humain lui-même qui est en cause. Il ne sert de rien de déverser sa haine contre les mots de christianisme, de théologie, etc. Qui donc a fait le christianisme? Qui a fait la théologie? L'humanité n'accepte d'autres chaînes que celles qu'elle s'impose eUe-même. L'humanité a tout fait et, nous voulons le croire, tout bien fait.
D'ailleurs, ce n'est pas seulement le supernaturalismc
ET LA NOUVELLE NICOLE KliCrÉLIENNS. ' 41T
qui tombe sous la critique de la nouvelle école allemande : M. Feuerbach et tous les philosophes de cette école déclarent sans hésiter que le théisme^ la religion naturelle^ tout système^ en un mot^ qui admet ([uelque chose de transcendant^ doit être mis sur U même pied que le supematuralisme. Croire à Dieu et h rinmiortalité de Tfime est à ses yeux tout ausiBi superstl< tieux que de croire à la trinité et aux miracles. La criti* que du ciel n'est, selon lui, que la critique de la terre; la théologie doit devenir Tanthropologie, Toute considération du monde supérieur^ tout regard jeté par l'homme au delà de lui-même et du réel, tout sentiment religieux, sous quelque forme qu'il se manifeste, n'est qu'une illusion. Pour n'être point sévères envers une pareille philosophie, nous voulons n'y voir qu\ai malentendu. M. Feuerbach a écrit en tête de la 2« édition de son Essence du christianisme : Par ce livre, f$ me suis brouillé avec Dieu et avec le monde. Nous croyons que c'est un peu de sa faute, et que^ s'il avaii Toulu, Dieu et le monde lui auraient pardonné. Séduits par ce mauvais ton qui règne dans les universités allû' mandes, et que j'appellerais volontiers le pidantisme de la hardiesse, beaucoup d'esprits droits et d'âmes hon^ nêtes s'attribuent, sans les mériter, les honneurs de l'athéisme. Quand un Allemand se vante d'être impie» il
ne faut jamais le croire sur parole^ L'Allemand n'est pas
capable d'être irréligieux; la religion^ c'est-à-dire l'aspiration au monde idéal^ est le fond même de sa nature. Quand il veut être athée^ il Test déyotemeat et avec une sorte d'onction. Que si vous pratiquez le culte du beau et du vrai; si la sainteté de la morale pade à votre cœur; si toute beauté et toute vérité vous reportent au foyer dé la vie sainte; que si^ arrivés là^ vous rencmcez à la parole^ vous enveloppez votre tête^ vous confoo^ dez à dessein votre pensée et votre langage pom* ne rien dire de limité cr âice de Tinfîni^ comment osez-vous parler d'athéisme. Que si vos facultés^ vibrant simultanément^ n'ont jsutnais rendu ce grand son unique que nous appelons Dieu^ je n'ai plus rien à dire ; vous manquez de l'élément essentiel et caract^istique de notre nature.
Aceux qui^ se plaçant au point de vue de la8ubstanoe> me demanderont : Ce Dieu est-il ou n'est-il pas?— --Oh f Dieu! répondrai-je^ c'est lui qui est^ et tout le reste qui parait être. Supposé même que^ pour nous philosophes^ un autre mot fût préférable^ outre que 1^ mots abstraits n'expriment pas assez clairement la réelle existence^ il y aurait un immense inconvénient à nous couper ainsi toutes les sources poétiques du passé, et à nous séparer par notre langage des simples qui dorent û bien à leur manière. Le mot Dieu étant en possession des respects de rhumanité> ce mot ayant pour lui une
lojDgue prescription et ayant été employé dans les belles poésies^ ce serait renverser toutes les habitudes du lan* gage que de Tabandonner. Dites aux simples de vivre d'aspiration à la vérité^ à la beauté^ à la bonté morale^ ces mots n'auront pour eux aucun sens. Dites-leur d'aimer Dieu^ de ne pas offenser Dieu^ ils vous comprendront à merveille. Dieu, Providence^ immortalité, autant de bons vieux mots, un peu lourds peut-être, que la philosophie interprétera danjs des sens de plus en plus raffinés, mais qu'elle ne remplacera jamais avec avantage. Sous une forme ou sous une autre. Dieu sera toujours le résumé de nos besoins supra-sensibles, la calé* gorie de Vidéal (c'est-à-dire la forme sous laquelle nous concevons l'idéal) , comme l'espace et le temps sont les catégories des corps (c'esUà-dire les formes sous lesquelles nous concevons les corps). En d'autres termes, l'homme, placé devant les choses belles, bonnes ou vraies, sort de lui-même, et, suspendu par un charme céleste, anéantit sa chétive personnalité, s'exalte, s'absorbe. ûu*est-ce que cela, si ce n'est adorer?
PAR M. ARY SCIIEFFER.
Le public^ toujours sympathique aux œuvres de M. Ary Scheffer, apprendra avec joie que le peintre de Marguerite et de Françoise de Rimini vient d'achever une toile quj^ nous en sommes persuadé^ balancera ians Testime de ses admirateurs le charme de ses plus belles compositions. La tentation du Christ sur la montagne ne pouvait manquer d'inspirer Tartiste excellent qui a su^ mieux qu'aucun autre^ donner un corps aux idées morales et fixer l'image de tout ce qui nous enchante^ nous améliore ou nous attendrit. Ce simple et grandiose sujet n'avait guère jusqu*ici été rendu par la peinture; je ne connais aucun tableau de mattre qui U
représente. Une scène où le flis de Dieu nous est montré sujet à nos épreuves morales et luttant d'égal à égal avec Satan^ présentait le Christ par un côté trop humain pour plaire à la foi exaltée des siècles orthodoxes. Le moyen âge^ il est yrai^ ressaya quelquefois^ dans les séries de figures de ses Bibles historiées; mais il ne sortit jamais^ en le traitant, du grotesque et du fantastique. Satan^ pour les miniaturistes^ resta toujours une porte d'arlequin burlesque, affublé d'un capuchon et d'un masque difforme^ ou bien une vision aérienne, une sorte de cauchemar miroitant dans Tespace; conception qui ne manquait pas d'une certaine originalité, mais d'où il n'y avait rien à tirer pour le sentiment moral. M. Scheffer a su le premier dégager la vraie signification symboli<jue du passage de l'Évangile, et, en écartant les détails qui portant trop profondén^ent l'empreinte de l'époque et du pays où se forma la légende, l'interpréter d'uncf faço^ aççqnmodé,^ «ux idées religieuses de notre tem{^.
Les scènes éya,ngéiiqi|çs offrent W peintre le merveilleux avantage de reposçr sur flne donnée admise de tous, déjà idéalisée dans l^ conscience de chacun, et que l'imagination entoure d'un prestige de sainteté. L'artiste ne crée psfs la poésie de ses sujets; il Tiioeepte toute faîte : il faut ^ la moitié de son opuvrçi ait déjà été esquissée par la croyance populaire, et que
Topinion B^t ceint d\ine auréole la tête de ses héros. La première condition du grand art est un ensemble d'idées religieuf cs reçu de tous et de Tartiste lui-même, non pas com ne un symbole dogmatique, ceci est assez indifférent (b Pérugin, dit-on, niait Dieu et Tàme; le siècle qui inspira les Stanze et la Sixtine était peu croyant), mais comme une sorte de langage commun par lequel on s^ntend. Le peintre n'a pas plus que le poète le droit de se faire à lui-même sa mythologie; toutes les fois que, non content d*exprimer un cycle de légendes acceptées, îl veut inventer son poème, il tombe dans Tallégorie et peu à peu dans Ténigme. Le public se prête bien rarement à ces dogmes de peintres et de sculpteurs, qui auraient besoin, pour être compris, d'un libretto explicatif. Au contraire, s'agit-il d'interpréter les thèmes poétiques ou religieux agréés de tous, une entière liberté doit être laissée à Tartiste. L'exégèse la plus large, la théologie la plus facile, Tà-peu-près, le contre-sens, tout sera bon, pourvu qu'à propos d'un siyet connu il réussisse à exciter en nous le sentiment des bonnes et belles choses. Les symboles ne signifient que ce qu'on leur ordonne de signifier; l'homme fait la sainteté de ce qu'il croit comme la beauté de ce qu'il aime. Les textes révérés, grâce à l'habitude qui nous porte à y rattacher nos émotions religieuses ^t à cette largeur de sens qui permet d^y trouver ce que l'on désire, deviennent ainsi comme
aa vaste ombrage où toutes les bonnes pensées trouvent à s'abriter.
Comprise d'une manière élevée, la scène choisie par 31. Scheifer est vraiment une des plus solennelles de TËvangile. Il y a dans toutes les missions divines une «orte de moment décisif où la pensée venue d'en haut <t: trouve en lutte avec les pensées inférieures, et où la faiblesse humaine s'effraye devant le fardeau de l'apostolat. Presque toutes les grandes vocations, et c'est une des marques de leur origine céleste, ont commencé par le trouble, la timidité, la tentation. La preuiière fois que Moïse vit Dieu dans THoreb, il balbutia, \iiicrclia des prétextes, fit des difficultés» Jeanne d'Arc hésita entre son village, sa maison adossée à l'église, ses petites compagnes et les voix du ciel. Quand le bouddha Sakya Mouni conçut le projet de délivrer les ci^éatures du changement et de la mort, et d'arriver par l'anéantissement de sa personnalité à l'intelligence suprême, il eut à vaincre toutes les puissances de la nature, Uguées pour le séduire jet faire avorter son dessein'. Mahomet, qui ne résista pas toujours autant qu'il l'aurait dû aux instigations de Satan, mais qui d'abord était animé d'un sentiment religieux très-pur, lutta
« Voy. le Lalitavistara^ ou vie de Bouddha, traduit par Ph. Ed. Foucaux, p. 251 , 286, 352. Comparez VAvesta^ traduis parSpiegel, (. U p. 249 et suiv.
longtemps dans les vallées pierreuses voisines de la Mecque. Les premières apparitions de son génie prophétique furent accompagnées de grands troubles; souvent il rentrait chez lui accablé, découragé; Khadidja le consolait et raffermissait sa foi. Combien d'autres, appelés à porter la parole au nom de Dieu, ont succombé dans Tépreuve, et ont cédé à la proposition de Satan : a Je te donnerai tout cela, si tu veux m'adorer ! »
Plus libre que le théologien et surtout que le critique, Tartiste peut de même supposer qu'à Torigine de sa mission, quand le Christ méditait le salut du monde, ridée d'un empire terrestre fondé sur la violence traversa un moment son esprit. Au lieu d'une rédemption par la foi et par l'épuration des âmes, il put rêver une rédemption par le glaive. La question : Christ ou Mahomet? le monde sera-t-il sauvé par la parole ou par la conquête; par la persuasion ou par la force? se posa devant lui. Tel est le moment qu'a choisi M. Ary Schetfer. Sur un pic hardiment lancé dans l'espace, et dont les flancs abrupts plongeant dans l'abîme font seuls mesurer la hauteur, se passe le mystère de la lutte suprême dont l'univers sera le prix : la pensée céleste et la pensée infernale, le bien et le mal, sont là seuls, en présence l'un de l'autre, dans la région des nuages ; on ne voit pas le monde, dont le sort se décide sur ces hauteurs.
Satan, de ses doigts crispés, montre et offre les royaumes de la terre. Tout en lui respire le scepticisme immoral et dédaigneux. Il ne comprend pas ce qu'il y a de noble dans la nature humaine ; la croyant uniquenient gouvernée par Fégoïsme et la cupidité, il s'ima^neraît lui faire trop d'honneur en la supposant capable d'obéir à autre chose qu'à Timposture : ^undus vult decipi. L^ Satan de M. Scheffer, c'est l'ambitieux, le politique, le mondain, qui veut conquérir la terre par le mensonge, la violence et le mépris. En cela il est moins habile qu'jl ne pense; il se trompe, et il reçoit le démenti que la nature humaine infligera toujours à ceux qui se fient trop à sa bassesse et ne tiennent pas compte de ses instincts élevés. Le Christ, sans nul effort, montre le ciel et repousse la suggestion infernale par Je sentiment de sa divine nature. A la pensée d'un royaume profane, il oppose la formule spiritualiste : a Mon royaume n'est pas de ce monde. » Inébranlable dans la foi à sa mission, il n'est pas atteint, et ne répond au séducteur que par un regard plein de mansuétude et dei compassion. Je dirai presque qu'il n'est pas tenté, et je loue M. Scheffer d'avoir modifié en ceci la donnée traditionnelle. Être tenté, c'est êtrq à moitié vaincu; le propre des fils de Dieu est d'arriver à cette haute régioi£ oii l'âme, fortement assise dans son idée de la beauté morale, peut encore être obsédée, mais est placée par
sa noblesse dans Theureuse impossibilité de mal faire.
Rien n'égale le calme, la grandeur, la haute sérénité du Christ de M. Scheffer. Son origine céleste éclate bien plus encore dans la majesté de son port, dans sa taille clevée, dans sa pose haute et ûère, que dans le cercle de lumière hiératique qui entoure son front. Ce sont tous les caractères essentiels de la beauté , non pas comme les comprenait Tirt antique, dans leur crudité matérielle et toujours un peu brutale, mais tempérés, amortis, raffinés par un jeûne de quarante jours, par la solitude et le froid de la montagne. Nous dirons cependant, et dans notre pensée ce n'est point là une critique, que le Satan de M. Ary Scheffer nous paraît supérieur à son Christ. Le mal est plus facile à exprimer que le bien, Tenfer que le paradis. Le bien est uniforme, je dirais presque monotone ; le bien est par sa nature même au-dessus de toute image, et c'est en quelque sorte rabaisser que d'essayer de le rendre par des traits matériels. La figure du Christ, fût-elle achevée par le pinceau des anges, comme les madones d'Angelico, serait toujours inférieure à notre idéal. Le mal, au contraire, offre ime variété et des nuances infinies. Le mal serait banni de ce monde, qu'il faudrait permettre à l'artiste de le conserver comme un personnage mythologique et une excellente fiction.
De tous les êtres autrefois maudits que la tolérance
de notre siècle a relevés de leur anathème^ Satan est sans contredit celui qui a le plus gagné au progrès des lumières et de TuniTcrselle civilisation. Il s'est adouci peu à peu dans son long voyage depuis la Perse jusqu'à nous; il a dépouillé toute sa méchanceté d'Âhrimane. Le moyen âge, qui n'entendait rien à la tolérance, le fit à plaisir laid, méchant, torturé, et, pour comble de disgrâce, ridicule. Milton comprit enfin ce pauvre calomnié, et commença la métamorphose que la haute impartialité de notre temps devait achever. Un siècle aussi fécond que le nôtre en réhabilitations de toutes sortes ne pouvait manquer de raisons pour excuser un révolutionnaire malheureux, que le besoin d'action jeta dans les entreprises hasardées. On pourrait faire valoir, pour atténuer sa faute, une foule de molifs contre lesquels nous n'aurions pas le droit d'être sévères. Mais i*aîme mieux attribuer notre tolérance à une cause meilleure, et supposer que, si nous sommes devenus indulgents pour Satan, c'est que Satan a dépouillé ime partie de sa méchanceté, et n'est plus ce génie funeste, objet de tant de haines et de terreurs. Le mal est évidemment de nos jours moins fort qu'il n'était autrefois, et notre tolérance même n'est-elle pas la meilleure preuve que le bien a triomphé ?
C'est ce dont on reste convaincu en présence du tableau que nous essayons d'interpréter. Beau conmae
toutes les créatures nobles, plus malheureux que méchant, le Satan de M. Scheffer signale le dernier effort de Tart pour rompre avec le dualisme et attribuer le. mal à la même source que le bien, au cœur de l'homme. Une des pensées les plus délicates du grand artiste a été de donner au génie infernal le sentiment de son infériorité : ce dernier effort pour s'opposer à Fœuvre du fils de Dieu est pour lui une tentative désespérée, et il sent bien que son règne est fini. Voilà sans doute ce qui Ta si fort adouci. Il a perdu ses cornes, ses griffes; il n'a gardé que ses ailes, appendice qui seul le rattache encore au monde surnaturel et ne semble conservé que pour faire ressortir le triomphe de la forme humaine pure, représentée par le Christ, sur la forme hybride de l'être mythologique. Il manque de vigueur peut-être, et je m'en réjouis. Permis au moyen âge, qui vivait continuellement en présence du mal, fort, armé, crénelé, de lui porter cette haine implacable qui se traduisait dans l'art par une sombre énergie. Nous sommes obligés aujourd'hui à moins de rigueur. On nous reproche parfois notre optimisme en esthétique; on nous blâme de n'être pas plus sévères pour le mal, plus exclusifs dans notre goût de la beauté : mais en réalité c'est là une délicatesse de conscience. C'est par amour du beau et du bien que nous sommes si thnides, parfois si faibles dans nos jugements moraux. Les siècles absolus tran-
chaientj fauchaient un chan)p pour en arracher Tivraie* Nous^ qui respectons Tétincelle divine partout où elle reluit^ et qui, habitués à une manière plus étendue d'envisager les choses humaines^ savons que le bien et le mal se mêlent ici-bas dans des proportions iadiscemables^ nous hésitons à prononcer des arrêts exclusifs^ de peur d'envelopper dans notre condamnation qudque atome de beauté.
En ce sens, le Satan de M. Ary Scheffer me parait ua signe consolant de progrès. Pour peindre le mal avec si peu de colère et tant de pitié^ il faut que le rè^ie du mal soit fort affaibli : on ne traite avec cette douceur que Tennemi désaimé. Au fond^ si le mal nous inspire moins de haine^ il ne nous inspire pas moins de dégoût. Le sentiment moral est de nos jours plus délicat qu'il ne Ta jamais été; mais il ne se traduit plus en anathènies. Voilà^ ce me semble^ la réponse qu'il faut faire à ceux qui accusent notre siècle de scepticisme. Nous sonunes sceptiques, peut-être, sur les formules abstraites> mais non sur les vérités essentielles qui sont le principe de la noblesse humaine. Nous faisons tous les jours des sacrifices à notre foi, et quand on nous demande de formuler cette foi, nous ne savons que répondre. Nous ne sommes pas le pharisien qui gagne le paradis cartes sur table et sait tous les secrets de la vie présente et future; notre foi est hésitante parce qu'elle est sincère, parce que le
dleoce nous parait le seul langiage digne de Dieu, et que, dans Fordre des choses religieuses, tout symbole nous semble îMérîeur à la m^^té de ce qu'il s'agit d'exprimer.
C'est parce que la foi de notre siècle est une foi non formulée, que l'art à de nos jours une fonction religieuse «upérieurô à celle du théologien et du philosophe. La k^que ne sortira jamais de la dispute, et par eUe-même n'enfratera que le dotlte. L'art, au contraire, écartant tout ce qui est objet de coiitroTerse> et ne B'attachant qu'aux formes idéales de la beauté et de la bonté morale, s'élèTQ au-dessus des objections et inspire la foi« L'artiste voit à l'état d'idée pure ce qui apparaît au critique arec ses angles, ses contradictions, ses aspérités. Toute philosophie est nécessairement imparfaite, puisqu'elle aspire à renfermer l'inflni dans un cadre limité : comment l'esprit humain saisirait-il, comment la parole rendrait-elle ce dont l'essence est d'être ineffable? L'art seul est inimi; l'art, allant chercher dans l'âme ce qu'il y a de bon et de pur, nous fait atteindre l'indubitable. C'est ainsi que l'art nous apparaît comme le plus haut degré de la critique; on y arrive le jour où, conraincu de l'insuffisance de tous les systèmes, on arrive à la sagesse, c'est-à-dire à voir que chaque formule, soit religieuse, soit philosophique, est attaquable dans son expression matérielle, et que la vérité n'est que la voix
de la nature^ dégagée de tout symbole scolasti(jae et de tout dogme exclusif.
Remercions donc M. Scheffer de nous avoir montré le Christ que nous adorons tous. La vue de son tableau améliore; on s'en détache avec la conviction que lliumanité est appelée à une destinée mconnue^ mais certainement divine. Je n'ai pas Iç droit d'apprécier l'œuvre de M. Scheffer par le côté spécial de l'art. D'autres regretteront peut-être qu'il n'y ait pas déployé une exécution plus vigoureuse et un coloris plus brillant. Mais H. Scheffer aspirant surtout à rendre l'idée^ une manière trop fortement accusée serait chez lui une sorte de contre-sens. L'éclat matérialiste de la couleur donnerait trop de corps aux êtres charmants nés de son pinceau et auxquels il prête juste autant de vie qu'il en faut pour exprimer les nuances les plus fines du sentiment. Le coloris est la qualité essentielle du peintre qui aspire à rendre la vie et la réalité ; mais ces artifices, par lesquels on s'adresse aux yeux quand on ne sait point s'adresser à l'âme, n'eussent été qu'un luxe déplacé chez l'artiste émment qui a le mieux su en notre siècle trouver le "Chemin du cœur.