‹ Études d'histoire religieuseChapitre 17 sur 18 · L'HISTOIRE DU PEUPLE DISRAEL · texte numérisé non relu

L'HISTOIRE DU PEUPLE DISRAEL

sur toutes les ruines ; persécuté par tous, il a été\cngé de tous : il ne lui a fallu pour cela qu'une seule chose, mais une chose que Thomme ne se donne pas à lui-même, durer. C'est par là qu'il a réalisé les plus hardies prédictions de ses prophètes : le monde qui Ta méprisé est venu à lui; Jérusalem est vraiment à l'heure présente a une maison de prière pour toutes les nations. » Également vénérée du juif, du chrétien, du musulman, elle est la ville sainte de quatre cent millions d'hommes, et la prophétie de Zacharie s'est vérifiée à la lettre : a En ce temps-là, dix hommes s'attacheront au pan de l'habit d'un Juif^ en lui disant : Nous irons avec vous, car nous avons entendu dire que le Seigneur est avec vous I »

On raconte qu'Angelico de Fiésole Le peignait qu'à genoux les têtes de la Vierge et du Christ : il serait bien que la critique fît de même et ne bravât les rayons de certaines figures^ devant lesquelles se sont inclinés les siècles, qu'a^H^ès jes avoir adorées. Le premier devoir du philosophe est de s'unir au grand chœur de l'humanité pour le culte de la bonté et de la beauté morales, manifestées dans tous les caractères nobles et les symboles élevés. Le second, c'est l'infatigable recherche de la vérité et la ferme conviction que, si le sacrifice de nos instincts égoïstes peut être agréable à la Divinité, il n'en saurait être de même du sacrifice

de nos instincts scientifiques. La crédulité timide, qui, de peur de voir s'évanouir Tobjet de sa foi, donne uh corps à toutes les images, est aussi contraire à l'harmonie et à la bonne discipline des facultés humaines que la critique purement négative, qui renonce à Tadoration du type idéal, parce qu'elle a reconnu que Tidéal n'est pas toujours conforme à la réalité. Il serait temps de comprendre que la critique, loin d'exclure le respect et d'implîqueri comme te supposent les personnes timorées, un crime de lèse-majesté divine et humaine, renferme au contraire l'acte du culte le plus pur. Peutelle craindre surtout de passer pour irrévérencieuse, quand elle cherche à dégager de ses voiles la vraie physionomie du maître sublime qui a dit : « Je suis la véritéî »

Un instinct si profond porte l'homme à rechercher 1» vérité au prix deses <aroyaiïce8 les plus chères, cet io»^ ttnct constitue ponr les nature élevée ua si iqipérietqfL: devoir^ que la: ^tique des ongirm d'une reUgioo: ï\'esi jamate ToBuvr^ des libres penseurs^ mais de& sectateprs les plus 4dairé^ de isett^ rdigira. La laranche du dàristiaBi^me qui ^'appqie le plHS isssenti^eineal sur la BSbIq est précisément çisUe qui a i^véé rinteriuré^ tatioa rati<mnaUe des t^tes bii;riykiHe& : les travaux les: plus hardis sur l'iûstoire des fondateursdu christianisme sont venus 4e^ .ittéologiens chrétiens. Quand la science

DE JESUS. l»

hiqftd eoBuaeaça à «'occuper de ces difûcttes sn^eU^ die n'euk qu'à résumer à son point de vue les travaux entrepris par Térudition ssierée, et que la théologie seule^ il faut le dire, avait autrefois la liberté d'entrejureiidre» Si de nos jours le penseur indépendant ose à pme toucher i d'aussi redoutables proUèmes, quel eût été dans le passé le sort de Thistorien qin, sans égard pour la ftt de dix-huit siècles, se fût permis de citer a son tribune celm dont le front ne nous apparaît que ceint de Tauréole de la divinité! Ce n'est pas à ses débuts que la critique put songer à une entreprise aussi hardie. I^ jour où elle porta la main sur ce dernier sanctuaire, elle ne fit qu'achever une longue série d'attentats contre les opinions reçues et planter son drapeau sur une place dont elle avait déjà détruit tous les ouvrage^ avancés.

Étudiez, en effet, depuis la Renaissance la marche de la critique moderne, vous la verrez, suivant toujours la ligne de s(m inflexible progrès, remplacer Tune après Fautre les superstitions de la science incomplète par de plus vraies images du passé. Un deuil semble s'attacher à chacun des pas que Ton fait dans cette voie fatale ; mais en réalité il n'est pas un des dieux détrônés par la critique qui ne reçoive aussi de la critique des titres plus légitimes à l'adoration. C'est d'abord le faux Aristotc des Arabes et des coumientatems du moyen âge qui loinbi^

SOUS les coups des hellénistes du xy* et du xyi« siècle^ et fait place à TAristote authentique et original; puis c'est Platon qui, élevé un instant contre le péripatétisme scolastique, prêché à Florence comme FÉvangile, trouve ses vrais titres de gloire en descendant du rang de révélateur à celui de philosophe; puis c'est Homère, Fidole de la philologie antique, qui un beau jour semble avoir disparu de son piédestal de trois mille ans, et reprend sa vraie beauté en devenant Texpression impersonnelle du génie de la Grèce ; puis c'est Fhistoire primitive, acceptée jusque-là avec un grossier réalisme, qui arrive à être d'autant mieux comprise qu'elle est plus sévèrement discutée. Marche courageuse de la lettre à l'esprit, pénible déchiffrement qui substitue à la légende une réalité mille fois plus belle, telle est la loi de la critique moderne. Wulf a plus fait pour la gloire véritable d'Homère que des générations d'aveugles admirateurs, et j'ai toujours regretté de ne pas le voir figurer dans le beau tableau de H. Ingres parmi ceux à qui l'Iliade et l'Odyssée doivent la meilleure part de leur immortalité.

Il était inévitable que la critique, dans cette recherche passionnée des origines, rencontrât la collection d'ouvrages, produits plus ou moins purs du génie hébreu, qui, de la Genèse à l'Apocalypse, forment, selon le point de vue où l'on se place, ou le plus beau des

DE JÉSUS. 13f7

livres sacrés ou la plus curieuse des littératures. Après tant d'admirables travaux entrepris pour Tintelligence de Fantiquité grecque, latine et même orientale, comment n'eût-on pas songé à la Bible? Comment se fûton refusé à Texamen du plus précieux monument qui nous reste sur la plus intéressante des antiquités? Arrêter l'esprit humain sur cette pente eût été chose impossible. Toutefois, comme l'orthodoxie était- encore la loi de la vie extérieure et même de la plupart des consciences, ce furent des croyants qui essayèrent d'abord la critique biblique. Naïve illusion, qui prouve au moins la bonne foi de ceux qui entreprirent cette œuvre, et plus encore la fatalité qui entraine l'esprit humain, engagé dans les voies du rationalisme, à une rupture, que d'abord il repousse, avec la tradition I

La critique a deux manières de s'attaquer à un récit merveilleux (quant à l'accepter tel qu'il est, elle n'y peut songer, puisque son essence est la négation du surnaturel*) : !<> Admettre le fond du récit, mais Fex-

' Une explication estdevenue nécessaire sur cemotdepuis quedei ccmains onl pris Thabitude de désigner par le mol surnaturel Vé-

ua LES histqb;eks critiques

pliqu^r OQ tenant compte du siècle et des personnes qui nous Tont transmis^ dejs formes reçues à telle ou telle époque pour exprimer les faits; 2° porter le doute sur le récit lui-même^ et rendre compte de sa formation, sans lui accorder de valeur historique. — Dans la première hypothèse, on s'attache à expliquer la matière même de Tbistoire; on suppose par con^ séquent la réalité de cette matière. Dans la seconde, sans rien prononcer sur cette réalité, on analyse comme mi simple fait psychologique Tappariticm du récit ; on l'envisage OMnme un poème créé de toutes pièces par la tradition, et n'ayant ou pouTant n'avoir d'autre cause que les instincts de la nature spirituelle de l'homme. En exégèse biblique, on donne à ceux qui suivent la première méthode le pom de ra/iona/i^t^s i

lément idéaliste et moral de la vie, en opposition avec Félémenl matérialiste et positif. En ce sens, on ne pourrait nier le surnaturel sans tomber dans un grossier sensualisme, qui est aussi éloigné que possible de ma pensée ; car je crois au contraire que seule la vie intellectuelle et morale a quelque prix et une pleine réalité. J'entends ici par surBatnirel le mirade, c'est-îi-dire «a acte particulier de la Divinité^ «enâat s'insérer dans la série des événements du monde physique el psychologique, et dérangeant le coursdes faits en vue d'un gouvernement spécial de l'humanité.

1 II est nécessaire d'avertir que le nom de rationaîistes est pris ici dans un sens purement conventionnel, pour désigner les exégètes qui les premiers appliquèrent à la Bible la ciitique évhémériste. Les vrais raliojïâlist^s «ae «oiU, à nos yeux, ni les exégèies qui ^i-

DE JÉSUS. m

(paroe cpie d'ab(»Kl ils s'opposèrent seuls atix supernatulafetes), et en réserve aux partisans de la seconde le Dom de mycftofogtietf.

Le premier mode d^explication^ dont Ftoiploi exdu- Rf ne pouvait manquer de c^Midufre à des vues sinfidiëreiaenit ^étroites , fut seul connu ée l'antiquité. È^AiéaÂve a laissé son nom au système qul^ dans linterprétatkm des mythes, substitue des faits naturels aux iraditioofi merveilieuses. L'exégèse proteetante fut d V koid le par évhânértsme K Un homme dont le nom aViecnpe pas dtes lliistoire de Tesprit humain la place qu'a mértierait, Eichhorn, appliqua le premier à la BUde ce système dlnterprétation. Les progrès de l'histoire et de la philosophie l'avaient amené à Talternative d'admettre Tinterveation divine chez tous les peu^ à leur âge primitif ou de la nier chez tous. ÇlïeÉ tous les peufdes anciens, observait-il, ce qui était inattaidu et incompris était rapporté à la Divinité; les sages vivaient toujours en communication avec des êtres supérieurs. En dehors de Iliistoire hébraïque, personne

rcttt 4*abord décorés de ce nom, m les m^tkoh^neë^ mais bkM) ceux qui appliquent ou appliqueront k Thisloire juive ei î^ rhisloire di: étienoe une critique dégagée de toute préoccupation dogmaliqjc.

» L'histoire de ces premiers essais a été parfaitement traiiéc par StraiiGS , Vie de Jésus , iniroduclMn. Voir ams« Vfnli-^éiictioH à Vàm^et OH flom. T4fst, de M. Y^iM G^wt, V 1, f . ^U Hmi,

liO LES HISTORIENS CRITIQUES

n'est tenté de croire à la vérité littérale de pareils récits. Mais évidemment^ ajoutait Eichbom^ la raison exige que l'on traite les Hébreux et les non-Hébreux de la même façon; en sorte qu'il faut ou placer tous les peuples durant leur enfance sous l'action d'êtres supérieurs^ ou ne croire chez aucun d'eux à une telle influence. Admettre un supernaturalisme primitif commun à toutes les nations , c'est créer un monde de fables. Ce qu'il y a donc à faire, c'est de concevoir les anciens récits selon l'esprit du temps qui nous les a légués. Sans doute, s'ils étaient écrits avec la précision de notre siècle, il faudrait y voir ou une réelle intervention de la Divinité ou un mensonge inventé pour faire croire à une telle intervention; mais provenant d'une époque qui n'avait pas de critique , ces naïfs documents s'expriment sans artifice et conformément aux opinions reçues au temps où ils furent rédigés. Pour avoir la vérité, il >6'agit donc seulement de traduire dans notre langue la langue des anciens. Tant que l'esprit bumain n'avait pas encore pénétré la véritable cause des phénomènes physiques, il dérivait tout de forces surnaturelles : les hautes pensées, les grandes résolutions, les inventions utiles, et surtout les songes à vives images venaient d'un Dieu. Et ce n'était pas seulement le peuple qui embrassait ces faciles* explications; les hommes supérieurs n'avaient eux-mêmes aucun doute à cet

DK JESUS. 141

égards et se vantaient avec une pleine conyictioji de relations avec la Divinité.

Sous les récits merveilleux de la Bible^ il faut donc, disait Eichhorn, chercher des faits naturels et simples, exprimés selon les habitudes des peuplc3 enfants. Ainsi la fmnée et la flamme du Sinaï ne furent autre chose qu'un feu que Moïse alluma sur la montagne pour exci* ter rimagination du peuple, et avec lequel, par hasard coïncida un violent orage; la colonne lumineuse était un< torche qu'on portait devant le front de la caravane i Tap* parilion radieuse de la face du législateur fut une suite de son grand échauffement, et lui-même, qui en igno-> rait la cause, y vit avec le peuple quelque chose de divin.

C'était un pas immense d'avoir assujetti le corps des écritures hébraïques à la même méthode d'interprétation que le reste des œuvres de Tesprii humain, quelque défectueuse que fût encore cette méthode d'interprétation. 11 fallut du temps pour qu'on s'enhardit à traiter de la même manière les écrits du Nouveau-Testament, composés à une époque plus rapprochée de nous, et objets d'une vénération plus spéciale. Eichhom, comme tous les réformateurs, s'arrêta au premier pas et n'appliqua que très-timidement la méthode rationaliste aux faits évangéliques; à peine se hasarda-t-il à proposer des sens naturels pour quelques récits de l'histoire des apôtres, conune la conversion de saint Paul, le miracle de

1^ LES HISTOâifiKS CRITIQUES

la 9&àcc6toj lèi apparttk^ns angéliqiies. Ce ftit ai 1800 que le D>^ Paulus entra à pleines Toiles dans cette mer nouvelle^ et jeto les pr^fiières bases dîme histoire erit^pie de Jésus. Paulus distingua avec beaucoup de finesse ee qui d«QS une narration est fait (élément objectif) et {ogemeni du narrateur (dément subjectif). Le fait, c'est la réalité qiA sert de fond au récit ; le jugem^t êB, fait, c'est la b/s&n dont le spectateur ou le narrateor l'a envisagé, l'expMcaticm qu'tt s'en est donnée à hn* mâme, la manière, en un mot, dont le fait s'est réfiradé dans son faidiTidualité. Les ÉTangiles, selon PauliB, sont des hi$toirt$ écrites par des hommes crédules, soees l'emi^re d^e vive imagination. Les évangélistes sont des hiMorienê à la façon de ces nalffs témmns qui, en fious racoatest le trait le plus sim(de, ne peuyeitt s'émpdcber de bous h présenter ayee des additions de kur ch^* Pour avoir la vérité, il faut se placer an pdnt de vue de l'époque et séparer le fiiit réel des esibeBisseroeRts que la fei crédule et le goût du merveilleux 7 Oui ^tttés. Patius tient fermement àla vérité historique des récite j fl s'efforce d'introduire dans l'hist<»re évangélique un rigoureiBC enchaînement de dates et de faits; mais ces faits n'ont rien qui exige une inter^ Vmtion sumaturdte. Pour lui, Jésus n'est pas le ffls de Meu dam le s^is de l'Église , mais c'est un homme iage^ fi^tueux : «e «earat pas des nurades qu^il ac^

eompHt; mais ce sont des actes tantôt de bonté et de philanthropie^ tantôt d'habfleté médicale^ tantôt de hasard et de b<»me fortone.

Quelques exemples feront comprendre ce qu^une telle exégèse^parfois ingénieuse^ aTait le plus souvent de subtil et de forcé. Prenons d'abord le récit de TÉvangile sur la naissance de Jean-Baptiste : ce récit renferme deux faits sornattorelB et par conséquent inacceptables ^ Tapparition de Fange et le mutisme subit de Zacharie. Les exégètes dont nous parlons expliquent Tapparition de Fange par les lois habituelles de Fangélophanie. Pour ks uns^ ce fut un homme qui dit au père de Jean-Baptiste ce que celui-ci attribua à un messager céleste ; pour les autres^ ce fut un éclair qui frappa son imagination; pour d'autres, ce fut un rêve; pour d'autres, une extase m hallucination provoquée par Fétat mental où il se trouvait et par la fonction religieuse qull accomplissait. L'esprit excité, dans la demi-obscurité du sanctuaire, fl pense, tout en priant, à Fobjet de ses souhaits les plus ardents; il espère être exaucé, et il est par conséquent disposé à voir tm signe dans tout ce qui pomra se montp». La fumée de Fencens, éclairée par les lampes, torme des figures; le prêtre s'imagine apercevoir un être céleste qui l'effraye d'abord, mais de la bouche duquel il croit bientôt entendre des promesses consolantes, A peme un doute léger conunence-t-il à naître dans son

cœur que le scrupuleux Zacharie se regarde comme coupable d'incrédulité et se croit réprimandé par l'envoyé de Dieu. — Quant au mutisme, une double explication est possible : ou bien une apoplexie subite paralyse réellement la langue de Zacharie, ce qu'il regarde comme une punition de ses doutes; ou bien Zacharie, par une superstition juive, s'interdit à lui-même pendant quelque temps Tusage de la parole, qu'il s'accuse d'avoir mal employée. Tous les traits du récit étaient ainsi acceptés conrnie réels, mais expliqués sans miracle : les nouveaux exégètes ne songèrent pas un moment à se demander si le récit en question n'était pas une fiction conçue sur le modèle des circonstances que TAncien Testament place à la naissance de tous les grands hommes.

Prenons encore pour exemple le récit de l'Évangile sur le jeûne que Jésus aurait prolongé durant quarante jours. A en croire les rationaUstes, quarante était un nombre rond pour signifier plusieurs jours, ou bien cette abstinence ne fut pas complète et n'exclut pas les herbes et les racines. L'un d'eux fit même obserr ver qu'il est bien dit que Jésus n'a rien mangé, mais nulle part qu'il n'ait rien bu. Or, sgoutait-il, on a vu un enthousiaste se soutenir pendant quarante-cinq jours avec de l'eau et du thé, sans aucun aUment.

Les autres faits merveilleux de la vie de Jésus étaient

expliqués d'une manière analogue. La lumière céleste des bergers de Bethléem ne fut ni plus ni moins qu'une lanterne qu'on leur porta aux yeux. L'étoile des mages fut une comète^ et s'il est dit que l'étoile les accompa* gna dans leur voyage, cela doit s'entendre du fanal qu'on portait devant eux pendant la nuit. Quand on raconte que Jésus marcha sur la mer, cela veut dire qu'il rejoignit ses disciples à la nage ou en marchant sur le bord. Une autre fois, il calma la tempête en saisissant le gouvernail d'une main ferme. La multiplication des pains s'explique par des magasins secrets ou par des provisions que les auditeurs avaient dans leurs poches. Les riches en avaient tropj les pauvres en avaient trop peu ou n'en avaient pas du tout : Jésus, en vrai philanthrope, conseilla de mettre le dîner en commun, et il y en eut pour tout le monde. Les anges de la résurrection ne furent autre chose que des linceuls blancs, que les pieuses femmes prirent pour des êtres célestes. L'ascension fut de même réduite aux proportions d'un fait naturel par l'hypothèse d'un brouillard, à la faveur duquel Jésus s'esquiva adroitement et se sauva de l'autre côté de la montagne.

C'était là certes une étroite exégèse, bien peu propre à sauver la dignité du caractère de Jésus, exégèse toute de subtilités, fondée sur l'emploi mécanique de quelques procédés (extase, éclair, orage, nuage, etc.) ; exégèse

d'ailleurs bien inconséquente au point de vue théologique : car si les narrateurs sacrés ne méritent aucune foi sur les circonstances, pourquoi tenir si fort à leur véracité sur le fond du récit? Des erreurs de détail ne sont pas plus compatibles que des impostures avec Tinspiration du Saint-Esprit. On ne tarda pas à sentir Finsufflsance d'une méthode d'interprétation aussi mesquine. Eichhorn lui-même, le père de l'évhémérisme biblique, reconnut la nécessité d'une exégèse plus large pour quelques parties des livres de l'Ancien Testament, et particulièrement pour les traditions relatives à la création et à la chute de l'homme. Après avoir tenté diverses explications naturelles de ces traditions et avoir soutenu, en scrupuleux théologien, qu'il serait indigne de la Divinité d'avoir laissé insérer un fragment mythologique dans un livre révélé, il reconnut la puériUté de pareilles tentatives, et ne vit plus dans le récit précité que la traduction mythique de cette pensée philosophique: le désir d'un meilleur état est la source de tout le mal dans le monde.

L'explication dite rationaliste avait pu satisfaire le premier besoin de hardiesse qu'éprouvait Fesprit humain en prenant possession d'un terrain longtemps défendu. Mais l'expérience devait bientôt en révéler les insoûtena*

blesdéfatits^la sécheresse^ la grossièreté, lairiaisne s'était mieux réalisée Tingénieuse allégorie des filles de Minée, changées en chaures-souris pour avoir critiqué comme choses sérieuses les croyances yulgairés. Il y a autant de bonhomie et de crédulité, mais beaucoup moins de poésie^ à discuter lourdement la légende dans ses détails qu'à l'accepter une fois pour toutes dans son ensemble. Nous traitons avec raison de barbares les hagiographes du XYIF siècle, qui, en écrivant la Vie des Saints ^ admettaient certains miracles et en rejetaient d'autres comme trop difficiles à croire. Il est clair qu'avec ce principe il eût fallu les rejeter tous, et, à une critique mesquine qui fait violence aux textes pour n'être qu'à demi raisonnable, nous préférons, au point de vue de l'esthétique, la manière de la Sainte Elisabeth de M. de Ifontalembert, où les fables sont recueillies sans distinctic», de telle sorte qu'il est parfois douteux si l'auteur croît tout ou s'il ne croit rien. On reste libre au moins de supposer que c'est de parti pris qn'H n'a pas voulu se montrer difficile, et le livre ainsi composé garde un incontestable mérite conune œuvre d'art. Telle était aussi la belle et poétique manière de Platon; tel est le secret du charme inimitable que Pusage demi-croyant demi-sceptique des mythes populaires àxaaae à sa philosophie K Mais accepter une partie

1 I^HÈiiRE : Dis-moi, Socrate, n'est-ce pas m quelque pari sur les bords de Vllissus qae Borée enleva la jeune Orithye? — Soc. : On

des récits miraculeux et rejeter Tautre ne peut être que d'un esprit étroit. Rien de moins philosophique que de faire à l'impossible sa part et d'appliquer une critique réaliste à des récits conçus en dehors de toute réalité.

L'étude de la mythologie comparée produisait de toutes parts eu Allemagne des idées nouvelles. Heyne, Wolf, Niebuhr et bientôt Ottfried MûUer, dévoilaient l'antiquité grecque et latine : l'Inde ouvrait ses trésors, et fournissait des documents inappréciables, sans lesquels l'histoire de l'esprit humain eût été à jamais incomplète. Heyne avait proclamé ce beau principe : A myihis

le dit. — > ... Jtfais dis-moi» de grâce, crois-\u donc h cette aventure fabuleuse? — Si j*en doutais, comme les savants, je ne serais paa fort embari'assé. Je pourrais subtiliser et dire que le vent du nord la fit tomber d*un des rochers voisins, quand elle jouait avec Pharmacée, et que ce genre de mort donna lieu de croire qu*elle fut ravie par Borée.... Pour moi, mon cher Phèdre, je trouve ces explications très-ingénieuses, mais j*avoue qu^elles demandent trop de travail^ de raffinement, et qu^elles mettent un homme dans une assez triste position ; car alors il faut qu*il se résigne aussi à expliquer de la même manière les Hippocentaures, ensuite la Chimère, et je vois arriver les Pégases, les Gorgones, une foule innombrable d'autres monstres plus effrayants les uns que les autres, qui, si on leur refuse sa foi, et si Ton veut les ramener à la vraisemblance, exigent des subtilités presque aussi bizarres qu*eux-mémes et une grande perte de temps. Je n'ai point tant de loisir.... Je renonce donc à rétude de toutes ces histoires, et me bornant à croire ce que croit le vulgaire, je mVcupe, non de ces choses indifférentes, mais de moi-même. (Trad. de M. Cousin, t. VI, p. 7*9.)

omnis priscorum hominum cum hi$toria tum philo$(h phiaprocedUK Gabier, Bauer, Vater, deWette appliquèrent à l'histoire sacrée les principes de critiqua si délicatement reconnus pour l'histoire profane, et, en i802, Bauer faisait paraître une Mythologie hébraïque de V Ancien et du Nouveau Testament. La plus ancienne histoire de tous les peuples, disait Bauer, est mythique; pourquoi rhistoiredes Hébreux ferait-elle seule exception, quand un simple coup d'oeil jeté siu* les livres de la Bible prouve qu'ils contiennent des légendes semblables à celles des autres peuples? Ici triomphait facilement la nouvelle école; car où trouver des récits mythologiques plus caractérisés que ceux de la tentation d'Eve, de Noé et de l'arche, de Babel, etc. ? Dès 1805, Wecklein, professeur de théologie à Munster, enseignaitque l'enlèvement d'Hénoch et d'ÉUe n'avait pas plus de réalité que celui de Ganymède, que l'apparition de l'ange à Agar était du même ordre que celle d'Apollon à Diomède, que Jéhovah secourt Gédéon et Samson comme Jupiter les Troyens. La nouvelle expUcation devint bientôt une théorie complète ; il y eut dans la Bible des mythes historiques, philosophiques, poétiques, et bientôt on eut retrouvé dans l'histoire des Hébreux tous les traits de cet âge primitif

^ Pour la théorie générule du myibe, voir rexcellent ouvrage d'Oilfried Mûller, Prolegomena zu eiiier ivissemchafUichen Mythologie {Oc^iiïu^en^ \^tby

OÙ Fesprit bmnain^ sans calcul ni artifice^ ne sa^mt exprimer la vérité qua sous Tenyeloiqpe de la faUe. Quelle absurdité^ disaient aux raticmalistes les exégètes de la nouvelle école^ de retrancher le merveilleux du Pentateuque^ par exemple^ tandis qu'il est de facile évidence que Técrivain daii3 une foute d'endroits a cru raconter des miracles l C'est vouloir entendre mieux que lui ses propres paroles* De pareils récits ne doiveid donc pas être traités comme historiques : ils sont lé^eo* daires et traditionnels. La tradition^ dii de Wette^ ji'a point de discernement ; sa tendance n'^t pas historique^ mais patriotique et poétique. Plus les récits sont beaux^ honorables poiu* la nation, merveilleux, mieux ils sont reçus, et s'il reste çà et là quelques lajcunes, l'imagination se hâte de les combler. Chose bizarre, et qui ne se comprend qu'en Allemagne, un tel système était proposé par des tbédogiens, comm& le sesai moyen de défendre la Bible contre les objections de ses adv^^ saires!

De même que l'inteiprétation évhém^iste avait été appliquée aux réciis de l'Ancien Testameiit avant do l'être à ceux du Nouveau, de même quelque temps s'écoula avant que les exégètes mythologues se permissent de loucher au saint des saints. Mais la pente était fatale. Baucr, sans traiter l'Évangile comme une histoire mythique d'un bout à l'autre, y trouvait déjà des

mythes isolés^ et avouait que les récits de Fenfance de Jésus, par exemple, ne pouvaient recevoir d'autre explication. Us venaient, disait-il, du penchant naturel qui donne cours à tant d'anecdotes merveilleuses sur la jeunesse des hommes célèbres, anecdotes qui trouvent dans la postérité une créance facile. Les évangéiistes d'ailleurs n'avaient pu avoir aucun document historique sur ces premières années, puisque Jésus n'avait point encore exdté l'attention. Presque tous les exégètes admettaient naïvement que les récits des évangiles ne méritent quelque confiance que pour les dernières amiées de la vie de Jésus, et les plus timorés se bornaient à regarder les chapitres relatifs à l'enfance dans Luc et Matthieu comme des interpolations apocryphes. Ainsi l'expUcation mythologique, admise d'abord sur le seuil de TAncien Testament, l'était maintenant sur le seuil du Nouveau; mais on lui défendait très-sérieusement d'aller plus loin.

Ces barrières ne tardèrent point à tomber. Les derniers faits de la vie de Jésus, l'ascensicm surtout, paiiirent empreints du même caractère que ceux de Tenfance et semblèrent réclamer la même explication. Ainsi l'édifice était entamé à ses deux extrémités, et, suivant l'expression d'un théologien, on entrait dans riitloirc évangélique par la porte triomphale des mythes, et Ton en sortait par une porte semblable; mais

pour tout l'espace intermédiaire, il fallait se contenter du sentier tortueux et pénible de Texplication naturelle.

On ne s'en contenta pas longtemps. Gabier crut voir des mythes dans tous les faits miraculeux de la vie publique. En effet, disait-il, du moment que l'idée du mythe est introduite dans l'Évangile, aucune ligne de démarcation ne peut plus être tracée, et, depuis le début jusqu'à la fin, le mythe pénètre de force jusqu'au cœur de l'histoire évangélique. Pourquoi s'arrêter au baptême de Jésus, quand cette scène elle-même est racontée d'une façon évidemment légendaire ? Et si l'ascension est placée au rang des mythes, pourquoi ne pas reconnaître le même caractère à la résurrection, à l'apparition de -Gethsémani, etc. ? Ainsi, bravant les limites qu'on avait voulu lui poser, le mythe fit sur tous les points invasion dans l'histoire de Jésus.

Après cette victoire, l'école mythologique offrait pourtant de nombreuses variétés. A côté de l'explication mythique , plusieurs admettaient encore l'explication évhémériste, ou mélangeaient les deux dans des proportions diverses. On ne renonçait pas à chercher une histoire dans l'Évangile. Les plus sages déclaraient qu'il n'était guère possible de distinguer quelle part on doit faire à la réalité et quelle part au symbole. La critique, disaient-ils, n'a pas d'instrument assez tranchant pour isoler ces deux éléments l'un de l'autre; tout au

plus peut-on arriver à une sorte de probabilité et dire : Ici il y a plus de réalité historique; là prédominent le mythe et la poésie.

L'Allemagne ne s'arrête jamais sur le chemin de la spéculation et dépasse presque toujours la mesure dans Tapplication de ses théories. Aux mythologues éclectiques succédèrent les mythologues absolus^ qui aspirèrent à expUquer tous les faits de rÉyangile par des mythes purs, et renoncèrent à la tentative d'en extraire un résidu historique. Le docteur David-Frédéric Strauss s'est fait une réputation européenne en présentant ce système avec un vaste appareil de science et de raisonnements dans son livre célèbre de la Vie de Jésus ^ a L'ancienne interprétation de l'ÉgUse, dit-il dans la préface de sa première édition, partait de deux suppositions : la première, que les évangiles renferment de l'histoire; la seconde, que cette histoire est une histoire surnaturelle. Le rationalisme, rejetant la seconde de ces propositions, ne s'en attachait que plus fortement à la première, savoir qu'il se trouve dans ces livres une histoire, mais une histoire naturelle. La science ne peut ainsi rester à mi-chemin; il faut encore laisser tomber Vautre supposition ; il faut rechercher si et jusqu'à quel

^ Vie de Jésus, ou examen critique de son histoire, par le Dr D.-F. Strauss, traduite par M. E. Littré, de l'Académie des inscriptions et belles-lettres; 2' cdit., 2 vol. PariS; Ladrange, 1833.

point nous sommes dans les évangiles sur un terrain historique : c'est là la marche naturelle des choses; et, sous ce rapport, Tapparition d'un ouvrage conmie celui-ci est non-seulement justifiée, mais encore nécessaire. X»

Strauss a ici pleinement raison. Il fallait ignorer profondément rhistoire de la théologie allemande pour avoir entassé, comme on Ta fait, sur le nom d'un seul homme les malédictions qui reviennent à tout le travail intellectuel dont il est le résumé. Déclamer contre ces inévitables apparitions, s'autoriser de ce qu'elles ont de partiel et d'incomplet pour nier ce qu'elles ont de légitime,c'est s'attaquer àla fatalité de la raison, à la marche nécessaire de l'esprit humain. Strauss est un des anneaux de la science moderne. Les Prolégomènes à Homère, de Wolf , devaient nécessairement amener la Vie de Jésus. Certes, après Wolf, la question homérique, comme après Strauss la question évangélique, a fait bien des progrès; mais les erreurs mêmes où ces deux grands critiques ont pu tomber sont de celles qu'on doit tenir pour fécondes et qui préparent la découverte de la vérité.

De tous les penseurs de l'Allemagne, Strauss est peut-être le plus mal apprécié • en France. La plupart ne le connaissent que par les injures de ses adversaires et pour avoir entendu dire qu'un extrava-

gant de ce nom a nié l'existence du Christ; car c'est en des termes aussi absurdes que l'on a résumé la Vie d$ Jésus. D'un autre côté^ ceux qui envisageraient Strauss comme un historien dégagé de toute préoccupation étrangère à la science, se méprendraient sur son vérita^ ' ble caractère. Strauss, il faut le dire, quelque surprenante que puisse paraître cette double assertion, Strauss est à la fois un théologien (pour plusieurs un théologien timide) et un philosophe de l'école de Hegel.

Oui^ il ne faut jamais l'oublier quand on lit la Vie de JésuSy ce livre est un livre de théologie, un livre d'exégèse sacrée, un livre du même ordre que ceux de Hichaëlis, Eichhorn, Paulus, qui prétendaient bien ne pas sortir du monde théologique. Ce ne sont pas les li* bres et faciles allures de la science indépendante, c'est im système d'herméneutique qui s'expose à un autre systèmeavecune pédantesque roideur.En France,où la scission entre la théologie et la science profane est beaucoup plus marquée, où chacun de ces deux ordres d'études \it à part et sans se soucier de l'autre, nous ne pouvons comprendre un phénomène aussi singulier. Voltaire, en Allemagne, eût été professeur dans une faculté de théologie. Le célèbre Gesenius, le plus hardi des rationalistes, expliquait il y a quelques années, à Halle, la liuéralure Mbraique au milieu des applaudissements de plus de 800 auditeurs, tous futurs ministresdu saint Évangile. Strauss

lui-même a été professeur de théologie^ et aurait pu ensefgner officiellement son système dans une chaire sacrée. Écoutons-le exprimer à cet égard les scrupules de de sa conscience timorée, a L'auteur^ dit-il dans la préface de la première édition^ sait que Tessence interne de la croyance chrétienne est complètement indépendante de ses recherches critiques. La naissance surnaturelle du Christ^ ses miracles, sa résurrection et son ascension demeiurent d'éternelles vérités, à quelques doutes que soit soumise la réalité de ces choses en tant que faits historiques. Cette certitude seule peut donner à notre critique repos et dignité et la distinguer des explications naturelles des siècles précédents; explications qui, se proposant de renverser aussi la vérité religieuse avec le fait historique, étaient nécessairement frappées d'un caractère de frivolité.... Cependant quelques-uns pourront se sentir atteints dans leur foi par des recherches de cette nature. S'il en était ainsi pour des théologiens, ils auraient dans leur science un remède à de pareilles atteintes, qui ne peuvent leur être épargnées du moment qu'ils ne veulent pas rester en arrière du développement de notre époque. Quant aux laïques, il est vrai que la chose rjk'estpas convenablement préparée pour eux. Aussi le présent écrit a-t-il été disposé de manière à faire du moins remarquer plus d'une fois aux laïques peu instruits qu'il ne leur a pas été destiné; et si, par une curiosité

imprudente ou par trop de zèle anti-hérétique^ ils se . laissent aller à le lire , ils en porteront, conrnie dit Schleiermacher dans une semblable circonstance, la peine dans leur conscience, car ils ne peuvent échapper à la conviction qu'ils ne comprennent pas ce dont ils voudraient bien parler, »

Strauss, qu'on présente en France comme une sorte d'antechrist, est donc bien réellement un théologien; ajoutons, au risque de paraître chercher le paradoxe, que ce théologien est un disciple de Hegel. La Vie de Jésus n'est au fond que la philosophie du chef de l'école allemande contemporaine appliquée aux récits évangcliques; la christologie du théologien n'est que la traduction symbolique des thèses abstraites du philosophe. Dieu n'est pas un infini inaccessible qui réside obstinément en dehors et au-dessus du fini; il y pénètre, de telle sorte que la nature finie, c'est-à-dire le monde et l'esprit humain, ne sont qu'une aliénation qu'il fait de lui-même et de laquelle il sort de nouveau pour rentrer dans son unité. L^omme n'a pas de vérité en tant qu'esprit fini ; Dieu à son tour n'a point de réalité en tant qu'esprit infini et se renfermant dans son infinité. La vraie et réelle existence de l'esprit n'est donc ni Dieu en soi ni l'homme en soi, mais elle est le Dieu-homme. Du moment que l'humanité est assez mûre pour faire sa religion de cette vérité, que Dieu est homme et que

/Itomme est de race divine^ il faut qu'il surgisse un individu que Ton sache être le Dieu présent. Ce DieuhoHime^ renfermant en un seul être Tessence diYine et la personnalité humaine, a vraiment l'esprit divin poiur père et une mère humaine. Homme d'essence divine^ fl est sans péché et parfait; il domine la nature^ il fait des miracles, et pourtant^ par son humanité^ il est dépendant de la nature, il est sujet aux souffrances et à la mort. Opposé aux hommes qui ne dépassent point leur na^ ture fmie^ il doit mourir violemment de la main des pécheurs; niais il sait le moyen de sortir de cet abîme et de reprendre le chemin vers lui-même. La mort de riiomme-Dieu n'étant que la suppression de son aliénation, est dans le fait une élévation et un retour à Dieu; par conséquent sa mort est nécessairement suivie de la résurrection et de l'ascension.

Ce Christ à priori^on le devine bien, n'est point encore le Christ historique^ celui qui h porté le nom de Jésosw C'est l'es{^U humsân, et Tespril toïiain seidi, qui réunit tous les attributs du Christ hégélien. Il n'a pas existé uà individu formé par un privilège unique de ^esisenee divine et d^ l'essence humaine, dominant la nature ^ faisant des mlrafdtes, ressuscité corporellement; il n'a pas existé un individu plus exclusivement Dieu qu'on ne l'avait été avant lui ou qu'(m ne le sera aj^rès lui. Tel n'est pas le jM'Océdé par lequel Fidée se réolide:

elle ne prodigue pas toute sa richesse à une seule copie, pour être avare envers les autres. L'unité de la nature divine et de la nature humaine, si on en conçoit l'humanité comme l'incarnation, n'est-elle pas réelle dans un sens infiniment plus élevé que si on la limite à un individu? Une incarnation continue de Dieu n'est-elle pas plus vraie qu'une incarnation bornée à un point du temps? Placées dans un individu, les propriétés et les fonctions du Christ se contredisent; elles concordent dans l'idée de l'espèce. L'humanité est la réunion des deux natures, le Dieu fait homme, c'està-dire l'esprit infini qui s'est aliéné lui-môme jusqu'à la nature finie, et l'esprit fini qui se souvient de son infinité. Elle est l'enfant de la mère visible et du père invisible, de l'esprit et de la nature. Elle est celui qui fait des miracles ; car, dans le cours de l'histoire humaine, l'esprit s'assujétit de plus en plus la matière. Elle est l'impeccable , car la marche de son développement est au-dessus du reproche; la souillure ne s'attache jamais qu'à l'individu, elle li'atteint pas l'espèce et son histoire. . Elle est celui qui meurt, ressuscite et monte au ciel; car en rejetœt le fini qui la: borne comme esprit individuel, national et planétaire, elle s'unit à l'esprit infini. Toutefois la christologie hégélienne^ en plaçant son idéal au-dessus de Jésus en tant que personne historique, essaie de faire sa part au divin fondateur. A la tête de

totis les grands actes de rhumanité se trouvent des individus doués de hautes facultés, que Ton désigne d'ordinaire par le titre de génies, mais qui, lorsqu'il s'agit de créations religieuses, méritent un nom plus saint. Jésus fut de ce nombre. Nul homme n'ayant eu et nul homme ne devant avoir un sentiment plus vif de son identité avec le Père céleste, il ne sera jamais possible de s'élever au-dessus de lui en matière de religion, quelques progrès que Ton fasse dans les autres branches de la culture intellectuelle. La foi religieuse a pu sans doute se perfectionner après lui, en se débarrassant de bien des superstitions et de la croyance au surnaturel; mais ces progrès ne peuvent être comparés au pas gigantesque que Jésus a fait faire à l'humanité dans la carrière de son évolution religieuse. Jamais l'unité de Dieu et de l'homme ne s'est manifestée dans le passé ni ne se manifestera dans l'avenir avec une puissance capable de transfigurer ainsi toute une vie. Écartant donc les notions d'impeccabilité et de perfection absolue auxquelles nulle réalité ne peut satisfaire, nous concevons le Christ, dit Strauss, comme l'être dans la conscience duquel l'unité du divin et de l'humain s'est montrée pour la première fois avec énergie, au point de ne laisser qu'une valeur infiniment petite aux éléinents contraires, et qui, en ce sens, est unique et sans égal dans l'histoire du monde , bien que l'idée reli-

gieuse conquise et promulguée par lui n'mt pu dans le détail se soustraire à la loi du déyeloppement progressif *.

Voilà certes un langage étrange pour nos oreilles, et qui n'est propre à satisfaire ni le théologien ni le critique. Les malentendus auxquels a donné lieu Touvrage de Strauss s'expliquent jusqu'à un certain point par les défauts de la méthode de Fauteur : il n*est pas jusqu'à la ridicule accusation dont on le charge, la négation de Texistence de Jésus, qui, bien que dénuée de fondement sérieux, n'ait pu trouver quelque prétexte dans le ton toujours abstrait de la Vie de Jésus *. Manquant du sentiment de l'histoire et du fait, Strauss ne sort jamais des questions de mythe et de symbole : on dirait que pour lui les événements primitifs du christianisme se sont passés en dehors de l'existence réelle et de la nature. Strauss a fort bien vu que le tissu des Évangiles prête largement à la critique, et que tous les récits des évangélistes ne peuvent être acceptés comme certains

< Voir, dans hVie de Jésus, la dissertation finale, et surtout k'S §§ GXLYii et suiv., t. II, 2* partie, p. 744 et sniv. de la traduction de M. Littré.

* Ce point a été parfaitement développé par M. Colani, dans la Revue de théologie et de philosophie chrétienne, janvier et mars 4 856 (Paris et Genève, chez Gherbuliez). Les deux articles de M. Colani forment sans contredit la meilleure appréciation qui ait été faite en France du livre de Strauss.

(les contradictions des quatre textes en sont la preuTe évidente). Un historien conclurait-il de là que les récits évangéliques ne correspondent à aucune réalité? Non certes. Mais Strauss, dominé par ses idées tiiéologiques et piiilosophiques , Strauss, exclusivement préoccupé de la nécessité de substituer un système d'exégèse à un autre, ne tient pas compte des nuances. La réalité historique de quelques-uns des faits racontés par les évangélistes étant douteuse, toute Fexégèse réaliste est compromise à ses yeux, et il croit nécessaire de la remplacer par une théorie qui, sans être sujette aux mêmes difficultés, s'applique avec une inflexible rigueur d'un bout à l'autre du texte sacré.

On conçoit maintenant pourquoi le livre de Strauss^ fnalgré sa renommée peut-être exagérée, est resté isolé et n'a contenté personne. L'historienle trouve trop vide de faits; le critique, trop uniforme dans ses procédés; le théologien, fondé sur une hypothèse subversive du christianisme. Disons-le hardiment : ce n'est pas à un système exclusif qu'il sera donné de résoudre le problème si difficile des origines du christianisme. Un moyen unique ne suffit pas pour expliquer les phénomènes complexes de Tesprit humain. Toutes les histoires primitived et les légendes religieuses présentent le réel et l'idéal Mêlés dans des proportions diverses, et si l'Inde a pu tailler dans la pure mythologie des poèmes de deux cent

miDe disUqaes^ on croira difficilement qu'il ait pu en être de même pour la Judée. Le peuple juif, en effet, a toiriours eu une puissance d'imagination bien inférieure à celle des peuples indo-européens, et, à l'époque du Christ, il était entouré et comme pénétré par Tesprit historique. Je persiste à croire que, pour les époques et les pays qui ne sont pas tout à fait mythologiques, le merveilleux est moins souvent une pure création de Tesprit humain qu^une manière fantastique de se représenter des faits réels. Dans Fétat de réflexion, nous voyons les choses au grand jour de la raison ; l'ignorance crédule, au contraire, les voit au clair de lune, déformées par une lumière trompeuse et incertaine. La crédulité timide métamorphose à ce demi-jour les objets naturels en fantômes; mais il n'appartient qu'à l'hallucination de créer des êtres de toute pièce et sans cause extérieure. De même, les légendes des pays à demi ouverts à la culture rationnelle ont été formées bien plus souvent par la perception indécise, par le vague de la tradition, par les ouï-dire grossissants, par l'éloignement entre le fait et le récit, par le désir de glorifier les héros, que par création pure, comme cela a pu avoir lieu pour l'édifice presque entier des mythologies indo-européennes; ou, pour mieux dire, tous les procédés ont contribué dans des proportions indiscernables au tissu de ces broderies merveil-

leuses, qui mettent en défaut toutes les catégories scientifiques, et à la formation desquelles a présidé la plus insaisissable fantaisie. Ce n'est donc pas sans beaucoup de restrictions qu'on peut employer la dénomination de mythes quand il s'agit des récits évangéliques. Cette expression, qui a sa parfaite exactitude appliquée à Flnde et à la Grèce primitive, qui est déjà incorrecte appliquée aux anciennes traditions des Hébreux et des peuples sémitiques en général, ne représente pas la vraie couleur du phénomène pour une époque aussi avancée que celle de Jésus dans les voies d'une certaine réflexion. Je préférerais pour ma part les mots de légendes et de récits légendaires, qui, en faisant une large part au travail de l'opinion, laissent subsister dans son entier Faction et le rôle personnel de Jésus.

Ce serait être injuste envers Strauss que de prétendre qu'il a voulu tout expliquer par le mythe ; car à côté des mythes purs, il reconnaît des mythes historiques, des légendes, des additions de Vécrivain, et donne des règles détaillées pour discerner l'historique du fabuleux «. Toutefois, la réaction contre Tévhémérisme l'a évî* demment entraîné trop loin. Les contradictions des évangélisles sur les circonstances d'un récit lui pa-

• Vie de Jésus, introduction, §§ xiv7>w et tv

raissent une objection contre la vérité historique de ce récit. Or il y a des faits pour lesquels cette divergence suppose au contraire un fond de réalité : tels sont, par exemple, les trois reniements de saint Pierre, racontés par les quatre évangiles d'une façon diverse, mais toujours très-caractérisée.

Un reproche non moins grave, qui atteint dans son principe même le livre de Strauss, est d'avoir trop méconnu l'importance du rôle personnel de Jésus. Il semble en le lisant que la révolution religieuse qui porte le nom du Christ se soit faite sans le Christ. Certes, on ne saurait nier que le procédé par lequel il explique la formation de presque tous les récits évangéliques n'ait eu en effet une certaine importance, et que quelques-uns des traits de la vie de Jésus ne doivent le jour à des raisonnements analogues à ceux-ci : Le Messie doit être fils de David ; or Jésus est le Messie ; donc Jésus est fils de David; donc il faut une généalogie par laquelle il se rattache à la race royale. — Le Messie doit naître à Bethléem. Or Jésus est le Messie : il faut donc des cu:constances telles que lui, qui passa presque toute sa vie en Galilée et probablement y naquit, soit né à Bethléem.— L'idéal messianique, dans ses traits principaux, était calqué sur la vie et le cauactère des prophètes et des grands hommes de l'ancienne loi ; il était donc inévitable que la vie de Jésus reproduisit en beaucoup de points

ces types consacrés ^ Ainsi la naissance de Samuel, racontée au commencement du livre des Rois; celle de Samson, presque semblable % devinrent le modèle de toutes les naissances d'hommes illustres : une stérilité longtemps pleurée^ une apparition d'ange ou annoncia^ lion, quelque scène sacerdotale, un cantique, puis l'enfant consacré à Dieu et réservé à dé grandes destinées : tel était le cadre de rigueur. De là tout le récit du troisième évangile sur la naissance de Jean-Baptiste; de là plusieurs des circonstances qui accompagnent celle de Jésus, entre autres le cantique de Marie, imité évidenunent de celui d'Anne; de là enfin, dans les Évangiles apocryphes, qui exagèrent de la manière la plus fastidieuse ce procédé de calque, toute une mise en scènç analogue autour de la naissance de Marie '.

Mais ce serait lâen mal comprendre la richesse da

* Par là s^explique la formule si souvent répétée : Iva lùtiptaB^i i ypv-fh» On a bien gratuitement lorluré la grammaire pour prouver que wa dans celte phrase devait se traduire par en sorte qiie avec Tindicatif, au lieu de afin que, (Voir Vie de Jésus, par Kubn, traduite par M. Fr. Nettement, p. 292-294.)

« Juges^ chap. xiii.

3 Voyez V Evangile de la nativité de sainte Marie, cb. m. Celle composition, plus moderne et plus réfléchie, donne la raison morale de la légende. C'est « afin de montrer que l'enfant qui naît est un don de Dieu, elnon le fruit d'une passion désordonnée. » Le nom d'Anne, donné à la mère de Marie, est sans doute une réminiscence de celui d'Anne, mère de SaiDuel.

Fesprit humain que d'expliquer la création de toute la légende évangélique par cet unique moyen. Souvent, au contraire, ce furent les particularités indiyiduelles de Jésus qui modifièrent Tidéal du Messie. Plusieurs des traits qui sont donnés par les éyangélistes et surtout par saint Matthieu (ch. i et ii) comme des traits messianiques, loin d'appartenir à un idéal accepté des Juifs et nettem^t dessiné, ne sont que des rapprochements artificiels, de simples ornements de style, qui s'expliquent par la manière arbitraire de citer TËcriture dont le Talmud et saint Paul offrent de nombreux exemples. Dans les cas dont je parle, c'est un fait véritable de la vie do Jésus qui a provoqué l'application d'un texte biblique, où l'on n'avait pas songé jusque-là à voir des allusions au Messie. Quand, par exemple, une circonstance de la Passion suggère à l'évangéliste la citation de ce verset d'un psaume : Ils se sont partagé mes vêtements, et ils ont jeté le sort sur ma tunique, dira-t-on que c'est le désir de montrer l'accomplissement d'une prophétie qui a fait inventer cette circonstance? Il est bien plus probable au contraire que c'est un incident réel qui a provoqué la citation. A la distance où nous sommes et privés de monuments historiques, nous devons renoncer à distinguer nettement l'action et la réaction réciproque du caractère personnel de Jésus et du portrait idéal qui était tracé de lui à l'avance. Eq sup-

posant même que tout se soit fait par le balancement non réfléchi de ces deux syllogismes : — Le Messie doit faire cela : or Jésus est le Messie ; donc Jésus a fait cela; '^Jésus a fait cela: or Jésus est le Messie; donc le Messie devait le faire, — syllogismes fondés sur la mineure constante : — Jésus est le Messie, — il n'enresterait pas moins à expliquer cette mineure elle-même, a Sans doute^ a très-bien dit M. Colani^ une fois^iûe les apôtres ont cru à la messianité de Jésus^ ils ont pu ajouter à son image réelle quelques traits empruntés à la prophétie ; mais comment en sont-ils venus à croire à la messianité? Strauss ne Ta nullement expliqué. Ce qu'il laisse subsister des Évangiles est insuffisant pour motiver la foi des apôtres, et Ton a beau admettre chez eux la disposition à se contenter d'un minimum de preuves, il faut que ces preuves aient été bien fortes pour vaincre les doutes navrants occasionnés par la mort sur la croix. 11 faut, en d'autres termes, que la personne de Jésus ait singulièrement dépassé les proportions ordinaires, il faut qu'une grande partie des récits évangéliques soit vraie. »

Autant les apologistes, en prêtant aux premiers disciples de Jésus un degré de réflexion et de discussion rationneUe qui n'était pas de leur temps, manquent aux principes essentiels de la critique ; autant Strauss luimême se montre historien peu philosophe quand il

négb'ge d'expliquer comment Jésus arriva^ aux yeux du monde où il vceut^ à une réalisation suffisante de Tidcal messianique. Que cette réalisation ne fût pas^ positivement explorée^ que plusieurs des traits où Ton vit plus tard une démonstration de Tidentité de Jésus et du Messie ne fussent pas encore conçus comme traits du Messie^ que la crédulité générale laissât un champ facile aux affirmations et aux récits miraculeux^ nous l'accordons; mais il est un fait qui n'a pu se produire que par Faction d'une puissante individualité : c'est l'apparition de la doctrine nouvelle, l'élan qu'elle imprima, l'esprit de sacrifice et le dévouement qu'elle sut inspirer.. On peut affirmer que si la France, mieux douée que l'Allemagne du sentiment de la vie pratique et moins portée à substituer en histoire l'action des idées au jeu des passions et des caractères individuels , eût entrepris d'écrire d'une manière scientifique la vie du Christ, elle y eût déployé une méthode plus rigoureuse, et qu'en évitant de transporter le problème, comme l'a fait Strauss, dans le domaine de la spéculation abstraite , elle se fût approchée bien plus près de la vérité.

no LES HISTORIENS CRITIQUES

Le livre de Strauss eut en Allemagne un immen'-tÈ retentissement. De nombreux adversaires^ protestants et catholiques^ parmi lesquels il convient de nommer Hug, Neander, Tboluck^ Ullmann^ se portèrent pour défendre contre Tauteur de la Vie de Jésm la réalité historique des faits de TËvangile k Tous ou presque

*■ L'hi&toire de cette polémique a été très-bien présentée par M. Colani {Revue de Théologie , mars 4856). Je ne puis mieux faire que d'y renvoyer le lecteur. M. Colani n'a pas cru devoir parler de l'ouvrage du D' Sepp, traduit en partie par M. Ch. S*«-Foi (Paris, 4854). Cet ouvrage a, en effet, bien peu de valeur scientifique, mais il n'est pas sans intérêt pour faire connaître l'espèce de cabbale chrétienne que les apologistes allemands ont cru devoir opposer aux recherches de la critique rationnelle. Jamais le système suranné qui prétend retrouver le christianisme sous toutes les mylhologies n'a été poussé à de plus étranges excès. On croit rêver quand on voit un homme, d'ailleurs fort spirituel, retrouver les calculs de la venue du Messie dans la direction de l'aiguiile aimantée et les lois de l'électricité, placer dans le système ganglionnaire le siège du prophétisme, chercher ce qu'il appelle l'année de Dieu dans les mystères des chronologies indiennes, chinoises, étrusques, babyloniennes, et nous dire sérieusement : « La chronologie est, dans sou cnsenible, comme une lyre composée de plusieurs cordes. Dec que nous en touchons une, nous sentons résonner aussitôt dans 4es systèmes chronologiques des autres peuples les tons sympathiques, comme si une seule main les eût tous montés d'après le même principe.... L'esprit qui a construit ce vaste édifice des nom-

DE JESUS. m

tous essayent de prouver, d'une part, que le mylhe était impossible à Tépoque où apparut le christianisme ; de l'autre, que le travail nécessaire à la formation du mythe n'a pu trouver place entre la mort de Jésus et l'époque où fut rédigée son histoire : tous frappaient ainsi sur les points vraiment faibles du livre de Strauss. L'emploi du mot mythe prêtait, conune nous l'avons dit, aux plus graves objections. De plus, le système de Strauss sur rage et la composition des Évangiles a toujours été incertain et défectueux. C'est un point capital, en effet, dans sa théorie, que nos quatre Évangiles peuvent ne remonter dans leur forme actuelle qu'à la un du second siècle. Les plus anciens témoignages du second siècle disent seulement qu'un apôtre ou un homme apostolique a écrit un Évangile, mais n'étabUssent pas que ces évangiles primitifs fussent identiques à ceux que nous possédons. Il faut admettre, selon Strauss, «que les éléments

bres, c'est la révélation divine, dont les débris ont été conservés <)ans la tradition sacerdotale des différents peuples; à moins que Ton De dise que ceux-ci ont appris instinctivement la science que nous fuamit Tensemble de notre système solaire, et qui nous révèle, dans Tordre des sphères que parcourent les planètes, ces nombres prophétiques indicateurs du Messie (T. II, p. 417, 473, etc.). » Voilà ce que M. Sepp appelle des preuves malhémaiiques et aslronomiques qui doivent convaincre les juifs, s'ils n'ont pas fermé les yeux à la vérité, que Jésus e^t le Messie ; et voilà le livre qu'on a présenté comme un marteau d'armes sous lequel le rationalisme était réduit à néant.

m LES HISTORIENS CRITIQUES

légendaires de la vie de Jésus restèrent environ un siècle etden?i en ébullition,etne commencèrent à se flxer par grandes masses que quand les disciples des témoins oculaires avaient eux-mêmes disparu. On comprend quelle latitude cet intervalle fournit à Fécole mythologique pour l'élaboration de tout un cycle merveilleux. La question de Tâge précis et du système de rédaction des Évangiles est si délicate ^ que je veux éviter de la traiter ici ; qu'il me suffise de dire que, plus j'y ai refléchi, plus j'ai été amené à croire que les quatre* textes reconnus pour canoniques nous conduisent trèsprès de lage du Christ, sinon par leur rédaction dernière, du moins par les documents qui les composent. Produits purs du christianisme palestinien, exempts de toute influence hellénique, pleins du sentiment vif et direct de Jérusalem, les Évangiles sont, dans mon opinion, un écho vraiment immédiat des bruits de la première génération chrétienne. Le travail populaire qui les fit éclore, accompli sans aucune conscience distincte et de plusieurs côtés à la fois, ne pouvait avoir une grande unité. Ici c'était une généalogie, là une

1 Le travail le plus récent sur ce point est celui de M. Ewald, dans les /(ï/ir6ttc/ier der hiblischen Wissenschaft , 4850-54. Voir aussi les observations de M. Bunsen, Hippolytus and his age^ I, p. 35, 48 et i99 , 21« édit., en attendant les travaux plus développés que le même savant nous promet sur Thisloire évangélique.

autre; ici un récit merreilleux^ là un autre : le type fondamental conservait seul, à travers toutes ces contradictions, sa physionomie identique. La rédaction était plus flottante encore, et, comme cela a lieu dans tous les cycles épiques et religieux, n'avait qu'une importance^econdaire. Ce n'est qu'à la fin de la période créatrice, au moment où il ne s'agit plus que de conserver les traditions, qu'on les voit se déposer en quatre textes parfaitement déterminés; à ces textes peuvent dès ce moment s'appliquer les considérations d'authenticité et d'intégrité qui auparavant n'avaient pas de sens rigoureux.

Là toutefois ne s'arrête point le travail de la légende. Toute création destinée à captiver l'admiration ou la foi du genre humain traverse deux phases bien distinctes : l'époque vraiment féconde où se tracent au fond de la conscience des masses les grands traits du poëme, et l'ô^ poque de remaniement, d'ajustage^ d'amplification ver^ beuse où, la faculté d'invention étant perdue, l'on ne fait plus que développer les vieux récits, d'après des procédés convenus. Le premier âge, dans Tordre des traditions qui nous occupent, est celui qui a produit les quatre Évangiles canoniques, tous empreints d'un même caractère de sobriété, de simplicité, de grandeur et de naïve vérité. Le second est celui des évangiles apocryphes, compositions artificielles où la veine épuisée

ne se soutient qu'au moyen de lieux communs et de moyens d'amplification obligés (apparitions d'anges, cantiques, pastiches de TAncien Testament). Rien ne ressemble mieux aux machines des épopées factices composées aux âges de décadence. Les évangiles apocryphes sont aux évangiles canoniques ce que les Ante- Homerica et les Post-Homerica sont à Homère, ce que les Pouranas, dans la littérature indienne, sont aux pôëmes mythologiques plus anciens. C'est une façon de rajeunir les traditions primitives, en fondant tous les traits du texte original dans un nouveau récit, en ajoutant ce qui a dû vraisemblablement arriver, en développant la situation par des rapprochements, en faisant (qu'on me permette ce mot) la monographie de chaque menu détail; tout cela sans génie, sans jamais s'écarter du thème reçu. C'est, en un mot, une composition réfléchie et littéraire ayant pour base une œuvre haïte et spontanée.

Au fond, ces deux périodes dans la vie des légendes correspondent aux deux âges de toute religion : l'âge primitif, où la croyance nouvelle sort des instincts populaires comme le rayon sort du soleil, âge de foi simple, sans arrière-pensée, sans objection ni réfutation;— l'âge réfléchi, où Tobjection et l'apologétique se sont produites, où les exigences de la raison commencent à êe faire Jour, où le merveilleux, autrefois facile, harmonieux

DE JESUS. m

reflet pur des sentiments moraux de lliumanité, devient timide^ mesquin^ parfois immoral. Il y avait dans le supematuralisme primitif quelque chose de si puissant et de si élevé que le rationalisme le plus austère se prend parfois à le regretter; mais la réflexion est trop avancée, l'imagination trop refroidie pour se permettre désormais ces magnifiques écarts. Quant au compromis timide qui cherche à amoindrir le surnaturel pour le réconcilier avec un état intellectuel dont les principes renferment la négation du miracle, il ne réussit qa'à froisser les instincts les plus impérieux des époques scientifiques, sans faire revivre la vieille poésie merveilleuse, exclusivement réservée à certains âges et à certains états de Tesprit humain.

Lliistoire des religions présente quelques faits qui, sans être parfaitement analogues aux précédents (Jésus en tout est Tunique et rien ne saurait lui être comparé), peuvent jeter un peu de jour sur les procédés que nous venons d'exposer. La légende du Bouddha Çakya-Mouni est celle qui ressemble le plus, par son mode de formation, à celle du Christ, comme le bouddhisme est la religion qui ressemble le plus, par la loi de son développement, au christianisme. Çakya-Mouni est un réformateur dont Texistence réelle n'est pas douteuse, bien que sa vie ne nous offre plus que des traits d'une perfection idéale : Çakya-Mouni est conçu

sans souillure^ enfanté sans douleur au pied d'un arbre, reconnu à sa naissance par de saints personnages; Çakya-Mouni quitte le monde, est tenté par le démon/ s'entoure de disciples, fait d'innombrables miracles *. Sa réforme, presque exterminée dans l'Inde, arrive hors de ce pays à d'immenses destinées. Il n'écrit rien luimôme, mais trois de ses disciples rédigent sa doctrine et sa légende. L'une et l'autre restent pourtant flottantes et susceptibles d'accroissement jusqu'au grand concile de Patalipoutra : ce concile même n'empêche pas un travail ultérieur, lequel est clos définitivement par un autre concile tenu 400 ans environ après la mort du fondateur. — L'enthousiaste Chaitanya, qui, au commencement du XVI® siècle de notre ère, provoqua dans certaines parties de l'Inde un grand mouvement religieux, est aussi arrivé à une biographie merveilleuse fort développée et s'est vu considéré comme une incarnation de Bhagavan '. — La légende de Krischna, enfin, a des rapports non moins frappants en apparence avec celle du Messie. Ses premiers jours sont menacés par rni massacre

1 Voir Y Introduction à l'histoire du Bouddhisme indien^ de M. Eugène Burnouf, t.I, p. 195, et le Lalitavistara^ ou Vie de Bouddha, iraduite par M. Edouard Foucaux (Paris, 1848).

* Voyez le Chaitanya Chandrodaya ,publié dans la Bibliothcca indica de la Société de Calcutta, nos 47, 48, go, et Tessai de Wilson sur les sectes religieuses des Hindous, dans \ts Asiatic Rescar^ ches de la Société de GalcutU, vol. XVI, p. 409 et suiv.

DE JESUS. m

tout semblable àceluid'Hérode; son enfance au milieu des bergers n'est qu'une série de miracles; il meurt doué par une flèche à un arbre fatal ^

Mais ce sont là peut-être des ressemblances extérieures plutôt que des analogies de procédés *. Il est certain que, comparé au Bbagayata-Pourana^ TÉTangile se présente avec un singulier caractère historique ou, si Ton yeui ayec des procédés bien uniformes. Les miracles de TËTangile sont en général conçus suivant des analogies naturelles et ne brayent pas trop les lois de la physique^ comme le merveilleux des mythologies indo-européennes. La création y est toute morale : Tinvention des faits et des circonstances n'a rien de bien hardi et se borne à un calque timide des lieux communs de TÂncien Testament. Le seul épisode de Thistoire du Christ qui ait un caractère épique, la descente aux enfers, n'est pas mentionné dans les évangiles canoniques. Indiquée pour la première fois dans une des épitresde saint Pierre (I, c. III, V. 19-22), cette circonstance n'a reçu de grands développements que dans les compositions postérieures,

i V. le Bhagavat dasam askand, trad. par M. Pa?ie (Paris» 4 852).

* Ajoutons qQ*une hypothèse proposée an début des études indiennes, puis abandonnée, d'après laquelle la légende de Krischna renfermerait des emprunts faits à YEvangUe de VEnfanee, évangile qui a été si populaire dans tout TOrient, et qui fut sans doute porté oans rinde par les sectes manichéennes, semble reprendre faveur aux yeux des plus habiles philologues de rAUemagne.

surtout dans révangile de Nicodème , ouvrage singulier qui parait devoir son origine aux métaphores par lesquelles les Pères du iv siècle se plaisent à exprimer le triomphe du Christ sur la mort ^

C'est donc le nom de légendes et non celui de mythes quil convient d'assigner aux récits des premières origines chrétiennes; Tidéal évangélique fut le résultat d'une transfiguration et non d'une création. Dira-t-on que lé peuple juif, ayant déjà parcouru tous les degrés d'un développement htléraire, n'était plus dans l'état intellectuel qui convient à l'apparition des récits légendaires t Strauss a répondu avec raison que le peuple hébreu n'a jamais eu à vrai dire un sentiment net de l'histoire positive, que ses hvres historiques les plus récents, ceux des Macchabées, ceux même de Josèphe, dont les auteurs étaient initiés à la culture hellénique, ne sont pas exempts de récits merveilleux; que la Mischna, postérieure à l'Évangile, semble à peine une œuvre de l'esprit humain, tant elle est rempUe de fables; qu'il n'y a pas d'histoire tant que l'on ne comprend pas la non-réaUté du miracle. Si l'éducation rationnelle que suppose la vue claire dé cette nôn-féalité manque à beaucoup d'hommes de nos jours, combien n^élait-elle pas plus rare à l'époque de Jé-

< Voir le travail de M. Alfred Maury, sur Tâge de cet évangile, dans le xxe volume des Mémoires de la Société des Antiquaires dit France (Paris, ma).

SUS en Palestine^ et, en général, dans Tempire romain parmi les masses! L'exaltation religieuse trouve tout croyable, et, soçs l'influence d'un puissant enthousiasme, on a TU parfois s'éveiller une nouvelle faculté créatrice chez le peuple le plus épuisé. L'humanité d'ailleurs n'est pas synchronique dans son développement. Pour tous les lieux situés sous un même méridien, le soleil, dans la même saison, n'est pas visible au même moment : ceux qui habitent sur le sommet des montagnes l'aperçoivent plus tôt que ceux qui résident dans les vallées ; de même l'époque de la réflexion, de la critique, de l'histoire ne se lève pas pour toutes les nations à la même heure. Notre xix« siècle est certes assez peu mythologique, et pourtant aiyourd'hui encore, dans quelques portions de l'humanité qui continuent l'état spontané, il se produit des mythes comme aux anciens jours. Napoléon a déjà chez les Arabes une légende fabuleuse irès-développée. Quand on retrouva les traces de La Pérouse, on reconnut qu'il était devenu pour les naturels l'objet de traditions étranges et fantastiques. Je ne connais pas de mythes mieux caractérisés que ceux qui éclatent encore tous les jours par l'effet de la prédication chrétienne chez certaines populations du sud de l'Afrique*. Ce n'est

1 Voir Touvrage d*un missionnaire anglais» Robert Moffat, Vingt' trois am de séjour dans le sud de l'Afrigucp trad. par H. MoiMd (Paris, 4846), p. 84,457,459.

180 XES HISTORIENS CRITIQUES

pas le millésifyie du siècle qui constitue Tétat intellecliel I de l'humanilé; c'est la tradition de la civilisation^ ce sont les innombrables influences qui ramènent parfois, à des siècles d'intervalle et à des points divers de Tespace^ des états plus ou moins analogues à ceux qui ont déjà été parcourus. Cette analogie^ il est vrai^ n'est jamais parfaite, et il y a un véritable inconvénient, par exemple, à appliquer le même nom aux productions intellectuelles de l'époque de Jésus et à celles des épo* ques primitives de la Grèce ou de l'Inde. Mais une fois qu'on a fait remarquer ce cfu'une telle dénomination a d'inexact, on est en droit de relever les traits communs qui, dans tous les temps, malgré de notables différences, ont caractérisé les œuvres naïves de l'esprit humain.

Au fond, l'hypotbèse de Strauss, qui se présentait d'abord comme attentatoire aux dogmes les plus sacrés^ laissait une large part au mystère. L'école mythologique, tout en niant le miracle et l'ordre surnaturel, conservait une sorte de miracle psychologique. Au moins, le Dieu ne se produisait pas en plein jour, mais, comme l'insecte ailé, sous un tissu qui cachait sa lente apparition. On savait que la nature seule avait agi sous ce voile, mais on n'avait rien vu de ses actes; l'imagination était libre d'entourer de respect et d'admiration le berceau du Dieu naissant. 11 y avait là encore quelque chose de divin, comme à l'origine de tous les

DE JÉSUS. . -m

gr jmâs poëmes dont la génération est inconnue, et qui, nés dans les profondeurs de 1-liumanité, se montrent tout formés au grand jour. f

Strauss est un esprit essentiellement modéré (la jeune Allemagne dit timide) ^ Lorsque les journaux nous apprirent, en 1848, que Fauteur de la Vie de Jisui, appelé à jouer un rôle politique, se rattachait à la droite réactionnaire, on se demanda s'il fallait votr dans ce fait une conversion comme celles que provoquent toujours les révolutions radicales. C'était, en réalité, le développement naturel de son caractère. Strauss est en théologie un libéral de Textrême gauche et non un radical. A certain jour, on a brûlé le droit divin avec des façons toutes révolutionnaires; mais on conserve quelque chose qui y ressemble. Strauss devait donc être, comme Ton dit, dépassé; il Ta été : quelques années ont suffi pour accumuler sur lui trois ou quatre couches d'ultra-hégéliens,

i II faut cependant dtoUogaer k cet égard deux époques dans la vie de Straass : l'une, antérieure à la révolution de Zurich (4839), durant laquelle il montra, au milieu d^attaques souvent injustes et acrimonieuses, beaucoup de modération et de bonne foi, cédant aux objections avec une parfaite sincérité, et modifiant son système selon ce qui lui paraissait la vérité; Tautre, postérieure au iacbeux esclandre dont il fut Toccasion involontaire, où Ton sent le contre-coup des violences et des déclamations de ses adversaires. L*intention de polémique n*est plus dissimulée, et il revient lui-même sur les concessions qu*ii avait faites, en particulier au sujet du rôle personnel de Jésus.

qui pnt mis le paradoxe aux enchères et ont traité rauteur de la Vie de Jésus d'orthodoxe timoré, qui a Tair de croire au Saint-Esprit.

Le grand défaut du déy^elpppement intellectuel de FAllemagne, c'est Tabus de la réflexiop, je yeux dire Fapplication, faite de propos délibérera la situation présente de Te^prit humai^ des lois reconnues dans le passé. La philosophie de Tbistoire, en constatant la marche nécessaire. d€^ systèmes, les lois d'après lesquelles ils se succèdent, et la manière dont ils oscillent vers la vérité, lorsqu'ils suivent leur cours naturelySi n^is en lumière une vérité spéculative de premier ordre, mais qui devient très-dangereuse dèsqu'on veut en tirer des conséquences pour ce qui se passe sous nos yeux. Car admettre, avant tout examen, que tel esprit léger et superficiel qui se présente pour recueillir l'héritage d'un homme de géniç lui est préférable, par cela seul qu'il vient après lui, c'est faire la partie trop belle à la médiocrité. Et voilà pourtant la faute que commet souvent l'Allemagne. Après l'apparition d'une grande œuvre de philosophie ou de science, on est sûr d'y voir éclore tout un essaim de critiques, qui prétendent la dépasser et ne font souvent que la fausser ou en prendre le contre-pied. Redisons-le : la loi du progrès des systèmes n'est applicable que quand la production des systèmes est parfaitement spontanée, et que leurs auteurs, sans songer à se devan-

ccr ks uns les autres, ne sont attentifs qu'à la considération intrinsèque de la vérité. Négliger cette importante condition, c'est livrer le développement de Tesprît humain au hasard ou aux caprices de quelques esprits téméraires et présomptueux.

« La révélation, avait dit Strauss, n'est ni une inspiration du dehors ni un acte isolé : elle est une seule et même chose avec l'histoire du genre humain. L'apparition de Jésus-Christ n'est plus l'implantation d'un principe divin et nouveau; c'est un rejeton sorti de la moelle la plus intime de l'humanité dotée divinement*. » La nouvelle école, au contraire (si l'on peut réunir sous ce nom les écrits fort dissemblables, mais réunis par plusieurs traits communs, de Weisse, Wilke, Bruno Bauer), prétendit expliquer l'apparition du christianisme par des moyens simples et naturels, et ramener la formation de la légende de Jésus aux proportions d'un fait très-ordipaire. Strauss avait tout attribué à l'action lente et cachée d'une tradition non consciente d'elle-même. La nouvelle école vit dans les évangiles une œuvre individuelle, une invention de l'évangélîste Marc, faite avec réflexion, a L'hypothèse de Strauss, dit M. Bruno Bauer',

* Strauss, Die christîkhe Glaubenslehre ( Tûbingen, 4840-41], I, p. 68.

* Kritik der evangelhchen GeschicfUe (fer Synoptiker und des Jo^ /kinn^s, Leipzig, t. I et II, 1841 ; t. III, 1842.

est mystérieuse^ car elle est tautologique. Expliquer Fhistoîre évangélique par la tradition, c'est s'obliger à expliquer la tradition elle-même et à lui trouTer une base antérieure. La méthode de Strauss est embarrassée et orthodoxe, et cela devait être. La critique a, dans récrit de Strauss, livré son dernier combat à la théologie, tout en restant sur le terrain théologique. Toutes les fois que deux adversaires sont ainsi aux prises Fun avec l'autre, le vaincu fait toujours un peu fléchir le vainqueur. » Strauss avait supposé que le Nouveau Testament est appuyé sur l'Ancien, et que les Juifs, à l'époque de Jésus, avaient une christologie complète, un type messianique arrêté, sur lequel le caractère de Jésus aurait été calqué trait pour trait. H. Bauer soutient, au contraire, que tous les actes par lesquels on nous montre Jésus accomplissant l'idéal messianique, et cet idéal lui-même, sont des inventions des premiers chrétiens. Les Juifs, selon lui, n'avaient à cette époque aucun idéal du Christ rigoureusement formulé : l'histoire de Jésus n'a donc pas été une création idéale faite sur des types traditionnels. Les évangiles, en un mot, sont des œuvres chrétiennes et non judaïques, comme le voulait Strauss. Ce n'est pas le judaïsme qui a prêté au christianisme l'idéal messianique; c'est au contraire l'apparition et le développement du principe chrétien, le combat de l'Église et de la Synagogue, qui ont familiarisé les Juiis avec

ridée da Messie^ et ont fait de cette foi la base de leur système religieux *.

Quant au Christ historique^ qui ne voit^ dit H. Bauer^ que tout ce qu'on raconte de lui appartient à Tidéal et n'a rien à démêler avec le monde réel? S'il y a eu un homme auquel on puisse attribuer la révolution extraordinaire qui a ébranlé le monde il y a dixhuit siècles^ on peut affirmer au moins qu'il n'a point dû être enchaîné dans les formes étroites du Christ évangélique. Le Christ évangélique^ considéré comme

un phénomène historique^ nous échappe Il n^

nait pas comme un homme^ il ne vit pas comme un homme^ il ne meurt pas comme un homme. C'est peine perdue que de faire la critique ou l'apologie de ses actes; car^ puisqu'il se pose en dehors des conditions de l'humanité^ il doit avoir peu de souci des lois de la nature humaine ; bien plus^ cette nature doit être par lui hardiment reniée. De là ce contraste de l'humain et du divin qui fait la base de la morale évangélique^ et dont M. Bauer essaye de suivre la trace, selon lui fatale, dans toute l'histoire du culte chrétien.

Nous ne voudrions pas contribuer à faire prendre l'ouvrage de M. Bauer plus au sérieux qu'il ne le mérite. On y chercherait vainement ce grand caractère d'élévation

« Op. cU.,i. 1, p. 446.

et de calme qui fait la beauté du livre de Strauss. Le blasphème se comprend et presque s'excuse aux époques où, la science n'étant pas libre, le penseur se venge des entraves qu'il subit par un respect ironique et par de secrètes colères. Hais nous ne croyons pas que H. Bauer ait eu à souffrir assez de persécutions pour avoir le droit d'être dans la forme aussi déclamatoire qu'il l'est parfois. L'indépendance complète de la critique est, du reste, le meilleur remède à de pareils écarfs. Quand l'historien de Jésus sera aussi libre dans ses appréciations que l'historien de Bouddha ou de Mahomet, il ne songera plus à injurier ceux qui ne pensent pas comme lui. M. Eugène Bumouf ne s'est jamais pris de colère contre les auteurs de la vie fabuleuse de Çakya-Mouni, et aucun des historiens modernes de l'islamisme n'a ressenti un bien violent dépit contre Aboulféda et les auteurs musulmans qui ont écrit en vrais croyants la biographie de leur prophète.

La tradition Israélite a-t-elle quelque chose à nous apprendre sur Jésus? Rien d'authentique assurément, et ce n'est pas une des particularités les moins sui^prenantes de celte mystérieuse histoire que le silence

absolu gardé par les docymepte contempprains, sott juifs^ soit profanes^ sur un événement devenu colos^a) pour Favenir*. L'apparilion du christiapisme semble avoir été dans le sein du judaïsme un fait à peinç sensible, qui n*eut aucun retentissement, ne provoqua aucune réaction et dont il ne resta aucun souvenir. Le Talmud, qui résume tout le mouvement intellectuel du judaïsme à Tépoque dont nous parlons, ne renferme pas une trace certainement appréciable de Tinfluencemême indirecte du Christ*. Mais au moyen âge, quand TÉglise se posa en redoutable ennemie devant la Synagogue, il fallut avoir un système sur cet étrange coreligionnaire, arrivé à de si incomparables destinées. De là une légende bizarre et qui, on le comprend, ne pouvait être bienveillante '. Si TÉglise frappait d'anathème les novateurs qui osaient en face d'elle former des sociétés religieuses, lors même que ces sociétés ne menaçaient pas sa propre existence, que devait dire Ja

' Les passa<;es de Thistorien Josèphe relatifs à Jésus et aux pre* miers chrétiens sont interpolés, de Tavis des plus habiles critiques, ou du moins ont été retouchés par une main chrétienne.

* Pour comprendre ce que ce fait a de singulier, qu'on songe à Taction profonde que l'apparition du protestantisme a exercée sur le catliolicisme : à peine est-il un écrivain catholique pQsjtérieur h h réforme chez lequel on ne sente le contre-coup de ce grand déchirement.

8 Vojez la BiblioUieca judaica anti-christianay de Rossi (Parme, 4800, in-8), p. 61, 94, 444, 421.

Synagogue de celui qui^ au crime dliérésie^ ajoutait d'être le chef de ses persécuteurs?

Quand la critique moderne s'est introduite chez les Israélites^ les hommes éclairés du judaïsme ont dû être plus curieux que jamais de se faire une théorie • historique sur les origines du christianisme et sur la personne de Jésus. Par certains côtés, ils pouvaient paraître de meilleurs juges que les chrétiens; par d'autres, ils étaient récusables; et, en effet, si Ton excepte Tillustre Moïse Mendelssohn et quelques philosophes indépendants, qui appartiennent bien plus à l'esprit humain en général qu'à une secte déterminée, les penseurs de la religion israélite n'ont pu se défendre,de quelque partialité, souvent même d'une certaine mauvaise humeur contre le fondateur du christianisme.' Non-seulement ils ne se laissent pas aller aussi facilement que nous, — cela se conçoit, — à idéaliser Jésus; mais trop souvent ils se complaisent à rechercher le^ traits isolés de la doctrine évangélique dans les Uvres de l'Ancien Testament ■ : critique assez mesquine, car on me montrerait en détail toutes les maximes de l'Évangile dans Moïse et les prophètes, que je maintiendrais encore qu'il y a dans la doctrine du Christ un esprit nouveau et un cachet origi-

1 Voir surtout un travail publié dans plusiem^s numéros succesûfs des Archives israélites (4849), par le savant II. Dukes, sur cette question : Qu'e$t-<e que le christianisme a pria m juddisime?

nal. Si une religion consistait en un certain nombre de propositions dogmatiques et une morale en quelques aphorismes, il serait Trai peut-être de dire que le christianisme n'est que le judaïsme. Mais les principes fondamentaux de la morale étant pour la plupart simples et de tous les temps^ il n'y a pas de découverte à faire dans cet ordre de vérités; l'originalité s'y réduit à un sentiment plus ou moins délicat. Or^ que l'on mette en présence l'Évangile et les sentences des rabbins contemporains de Jésus^ recueillies dans le Pirke awlhy et que l'on compare l'impression qui résulte de ces deux livres! Le succès d'ailleurs est ici un critérium décisif : l'Evangile a converti le monde, tandis qu'il est fort douteux que les sentences des rabbins eussent eu par elles-mêmes assez d'efficacité pour cela. Le livre de M. Salvador * est l'expression la plus élevée de la critique Juive relativement à la vie de Jésus. Le si^jet est conçu plus largement, la forme est plus libre et plus belle que dans les écrits de Strauss et des exégètes allemands. Ce n'est plus une pénible controverse de théologien; c'est la tentative d'expliquer les origines du christianisme, comme tout autre grand fait de l'esprit humain, au point de vue de la science désintéressée. Halheiu:eusement, l'auteur, qui mérite un rang distin-

* JésuS'CMst et sa Doctrine, s voT. rans, 4838.

gué comme philosophe et comme écmain^ laissé quelque chose à désirer sous le rapport de Térudifion et de la critique historique. M. Salvador n'a approfondi que le Judaïsme , et encore ne semble-l-il pas avoir connu les immenses travaux exégétiques de TAllemagne sur les Uvres de FAncien et du Nouveau testament, travaux qui ont fait dans la science des antiquités hébraïques une révolution si complète. S'il possède très-bien la Bible, Philon, le Talmud, il fait peu d'usage des apocryphes d'origine juive et chrétienne, ainsi que des premiers écrivains chrétiens.

Quand on passe de la lecture de Strauss à celle de M. Salvador, on est frappé du contraste de la critique allemande, subtile, ailée, toujours en soupçon contre la réalité, et de cette autre critique trop confiante, qui accepte sans discussion tous les récits du passé. M. Salvador n'a pas le sentiment des lois délicates qui président à la formation des grandes légendes, lois qu'il faut avoir étudiées dans des appUcations fort diverses pour les comprendre sous leur véritable Jour. L'Évangile est pour lui une histoire mêlée de quelques éléments merveilleux; il le traite à peu près comme RoUin et la vieille école traitaient Tite-Live, discutant comme des faits réels les circonstances de la naissance de Jésus, de la fuite en Egypte, etc. Le récit de la Passion est le seul où il admette un arrangement artificiel, et où il recon-

naisse rintention de représenter les souffrances idéales qui avaient excité> selon l'interprétation nîessianiste^ les lamentations des prophètes, a Cette partie des tableaux évangéliques, dit-il, tient beaucoup moins du caractère de l'histoire que de la poésie et du drame, qui néglige, selon ses conTcnances, les conditions des temps et des lieux, et qui sacrifie tous ses personnages secondaires, qu'ils soient réels ou inventés, à l'idée dominante du sujet et à son plus haut personnage. x> Puis il montre comment deux des principaux acteurs de la Passion, Pilate et Barabbas, ont vu leur caractère dénaturé pour les besoins de la légende *. M. Salvador a ici côtoyé l'explication mythique, mais sans s'en apercevoir, et guidé d'ailleurs par une vue intéressée qu'il ne dissimule pas, celle de laver ses corehgionnaires du rôle peu honorable que les évangélistes leur font jouer dans ]a Passion. A cela près, M. Salvador se regarde toujours comme en pleine histoire. S'il ne croit pas que Jésus ait laissé de sa main des documents sur sa vie et sur sa doctrine (il n'en serait pourtant pas trop étonné)*, il admet au moins une tradition orale des premiers disciples ayant une valeur rigoureuse. Si Strauss doute beaucoup trop, il est certain que M. Salvador doute beaucoup trop peu. Les faits primitifs des grandes apparitions reUgieuses se

^ Jésu^-Christ et sa Doi^rine, t. II^ th. a« «/6.,t. I, p. 469.

passant tous dans la région spontanée de Tesprit humain, ne laissent aucune trace. Les religions, non plus que riiomme individuel, ne se rappellent leur enfance : la conscience ne commence pour Tétre vivant que lorsqu'il est déjà adulte et développé, c'est-à-dire lorsque les faits primitifs ont disparu pour jamais.

Quant à la question des origines doctrinales du christianisme, M. Salvador Ta traitée d'une façon en général satisfaisante. Tous les antécédents du christianisme se retrouvent, à ses yeux, dans le judaïsme, modifié par TOrient depuis la captivité, et par la Grèce depuis Alexandre. Le judaïsme est comme Tœuf où la religion nouvelle se forma et se nourrit d'abord, avant de se montrer au grand jour et de vivre de sa vie propre. La Grèce n'a pu agir sur Jésus que par Tinfluence indirecte qu'elle avait exercée sur le judaïsme, influence qu'il ne faut pas exagérer en ce qui concerne le judaïsme palestinien. A peine y a-t-il un élément considérable dans le christianisme primitif qui ne se retrouve chez Philon, chez les Esséniens ou dans la doctrine orthodoxe de la Synagogue. L'idée fondamentale de la secte naissante, — rappeler à Abraham toute la race d'Adam, — ^idée qui renfermait le secret du prosélytisme chrétien, et par conséquent toute la destinée de rÉgUse,se retrouve dans le Trailê de la Noblesse, où Philon développe en philosophe et en chrétien des

preniiers temps cette Térité que la noblesse Tient de la vertu individuelle et non du sang d'Abraham.

La question des arts théurgiques et des miracles en général^ celle du miracle de la résurrection en particulier^ le rôle de Simon le Magicien^ d'autres épisodes encore sont traités par M. Salvador avec beaucoup de finesse et de raison. La critique du récit de la Passion est surtout remarquable par la précision qu'y porte Fauteur^ par la hardiesse de vues qu'il y déploie et la singulière controverse qui s'y rattache. Dans son ouvrage sur les Institutions de Moïse et du peuple hébreu, M. Salvador avait déjà essayé l'apologie du conseil juif qui condamna Jésus. A l'en croire^ le sanhédrin n'aurait fait qu'appliquer les lois existantes : Jésus lui-même avait cherché la mort, et dès qu'on ne l'envisageait que comme citoyen (tel devait être nécessairement le point de vue des Juifs), il la méritait, a L'intérêt de la pureté religieuse de l'histoire exige de répéter sous toutes les formes que l'école chrétienne n'est nullement acceptable^ quand elle a ramené ce qui regarde le conseil suprême des Juifs, dans ce conflit solennel, à une question de basse jalousie, à une affaire de tribunal; quand elle a accablé la nation juive, à qui elle devait la naissance et dont elle s'appropriait les plus beaux ornements, sous le prétexte du crhne volontaire que ses anciens auraient commis, en prononçant contre Jésus un

arrêt qui avait été annoncé d'avance et provoqué par toute la théorie du maître sur raccomplissement des Écritures. En cela^ Técole entière du christianisme nazaréen ou galiléen a donné la preuve ineffaçable au monde qu'elle emportait avec elle les signes caractéristiques d'une secte et d'un parti ; elle a donné la preuve que sa mission^ jusque dans son éclat le plus légitime^ le plus heureux^ n'otb^ait encore qu'une spécialité; elle a donné la preuve enfin que le jugement universel des choses et des hommes^ le règne du Dieu des prophètes^ du Dieu de vérité, sans iniquité , n'appartenait exclusivement ni à la période plus ou moins prolongée de ses épreuves et de sa domination, ni au fond de sa nature *. »

Le scandale qu'affectèrent quelques esprits rigides quand M. Cousin, dans une de ses plus spirituelles fantaisies, osa prendre la défense du tribunal qui condamna Socrate, soutenir qu'Anytus était un citoyen recommandable, l'aréopage un tribunal équitable et modéré, et que, si l'on devait s'étonner de quelque chose, c'est que Socrate eût été accusé si tard et n'eût pasété condamné à une plus forte majorité; ce scandale, dîs-je, ne fut rien en comparaison de celui que souleva H. Salvador en plaidant pour Caiphe et le sanhédrin, damnés depuis

* JéBU9-Chr%8t H «a Serine, t, II, p. 4 68-I69,

si longtemps par la conscience chrétienne. Ce fut à ce propos que M. Dupin a!né entreprit, dans la Gazette des TribunaiLc, la révision du procès de Jésus ^ Rien ne manqua sous la plume de l'avocat libéral pour motiver un yéritable pourvoi en cassation : agents provocateurs^ dol^ brigade grise, liberté individueUe violée sans mandat d'amener^ séquestration de personnes^ interrogatoire captieux^ cumul des fonctions d'accusateur et de juge dans la même personne^ empiétement du pou* VCHF exécutif sur le pouvoir judiciaire. Pour nous^ Dieu nous garde d'émettre sur une telle question un autre avis que celui de Jésus lui-même : /{ fallait que le fils de rhomtne mourût! Sans cela il n'eût pas représente l'idéal du sage, odieux aux superstitieux comme aux politiques, et payant de sa vie sa beauté morale. Une motl vulgaire pour couronner la vie de Jésus! Quel blasphème !... Quant à rechercher ce qui se passa dans l'âme de ceux qui le condamnèrent, c'est là une question vaine et stérile, lors même qu'elle ne serait pas insoluble. Qui sait s'il est digne d'amour ou de haine? qui peut bien analyser ce qui se passe au fond de son coBur? Celui qui dit comme Caïphe : Expedit unum Ao« minem moripre populo, est certes un détestable politique, et pourtant, chose triste à direl ce peut être un

« Jésus defoant Caïphe et PUate, Paris, 4 88S.

honnête hoiîime. Plus d'une fois Fhistoire a donné raison en même temps aux persécutés et aux persécuteurs^ et sans doute, dans la yie étemelle, les persécutés remercieront les persécuteurs de leur avoir procuré par la souffrance le sceau de la perfectioUé

Que si, renonçant aux habitudes d'esprit qui nous fa^ miliarisent avec les merveilles, nous réfléchissons maintenant à la destinée des révélateurs que la conscience religieuse a élevés au-dessus de Thumanité, nous resterons frappés d'étonnement, et nous comprendrons pour- 4uoi, objets d'un amour et d'une haine fanatiques, ib arrivent si tard à obtenir dans l'histoire leur véritable place, celle qu'ils méritent aux yeux de la critique. Mille motifs de respect et de timidité empêchent la discussion rationnelle de s'exercer librement sur leur compte, et rendent au fond leur position devant la science plus défavorable qu'avantageuse. Ils semblent mis au ban de l'humanité, et le silence qu'on garde à leur égard fait souvent illusion sur l'importance de leur rôle. Une histoire de la philosophie où Platon occuperait un volume devrait , ce semble , en consacrer deux à Jésus; et pourtant il est plus d'une

histoire de la philosophie où ce dernier nom n'est pas une fois prononcé. Tel est le sort de tout ce qui est arrivé à une consécration religieuse. Combien le corps de la littérature hébraïque, par exemple^ n'a-t-il pas souffert, aux yeux de la science et du goût^ en deyenant la Bible! Soit mauvaise humeur^ soit reste de foi ^ la critique scientiflque et littéraire a quelque peine à envisager comme faisant partie de son domaine les couvres qui ont été ainsi séquestrées au profit de la théologie. L^auteur de ce charmant petit poème qu'on appelle le Cantique des Cantiques pouvaitil se douter qu'un jour on le tirerait de la compagnie d'Ânacréon^ pour en faire un inspiré qui n'a chanté que Famour divin? Il est temps que la science s'habitue à prendre son bien partout où elle le trouve. La vieille philosophie^ qui semblait accorder aux théologiens que les religions constituent un ordre à part dont la science n'a pas à se soucier, était amenée à les envisager comme des tours ennemies élevées par une puissance rivale. En étant plus hardi on sera plus respectueux : car comment la raison pourrait-elle être sévère ou dédaigneuse pour quelqu'un des produits de l'esprit humain, du moment qu'elle s'est reconnue dans tous ces produits sans distinction ni antithèse?

Quand les critiques se seront placés résolument à ce point de vue, de tous les problèmes de l'histoire

Jésus leur apparaîtra coiùme le plus extraordinaire^ et ceux-là leur sembleront excusables qui, frappes de tant de mystère, Font proclamé Dieu ; ceux-là au moins Tout compris, sinon expliqué. Étrange destinée, bien p]Nr>pre à faire toucher au doigt les merreilles du monde des esprits, que celle d'un homme obscur (l'orthodoxie mêfné ne nous défend pas d'employer ce mot), auteur de fa pliis grande révolution qui ait changé la face de Thumanité, devenu le joint des deux feuillets de l'histoire, aimé "jusqu'à la fureur, attaqué jusqu'à la fureur, si bien qull n'est pas un degré de réchelle morale où oh ne Tait placé! Sorti d'un petit canton très-exclusif quant à la nationalité et très-provincial quant à l'esprit, il est devenu l'idéal universel : Athènes et Rome l'adoptèrent, les Barbares tQnd)èrent à ses pieds, et aujourd'hui encore le rationalisme n'ose le regarder un peu fixement qu'à genoux devant lui. Oui, quel qu'il ait été, sa fortune a été plus étonnante encore que lui-même !

Que ceux qui circonscrivent les puissances de l'esprit humain dans les étroites limites du bdn sens vulgaire; que ceux qui ne conçoivent pas la flère originalité des créations spontanées de la conscience, que ceux-là se gardent d'aborder un tel problème ou se bornent à y appliquer la commode solution du surnaturel. Pour comprendre Jésus, il faut êti-e endurci aux miracles; il faut s'élever au-dessus de notre âge de iréflexion et de lente

DE JËSUS. 199

analyse ponb contempler les facultés âe Tâme danb cet état de féconde et naïve liberté où ^ dédaignant nos pénibles combinaisons, elles atteignaient leur objet sans se regarder elles-mêmes. Alors, c'était Tâge des miradés psychologiqaes; recourir à une intervention surnaturelle pour expliquer les faits qui sont devenus impossibles dans rétat actuel du monde, c'est prouver qu'on ignore les forces cachées de la spontanéité. Plus on pénétrera les origines de l'esprit humain, plus on comprendra que, dans tous les ordres, le miracle n'est que l'inexpliqué; que, pour produire les phénomènes de rhumanité primitive, il n'a pas été besoin d'un Dieu toujours immiscé dans la marche des choses, et que ces phénomènes sont le développement régulier de lois immuables comme la raison et la perfection.

Certes, il faut désespérer d'arriver jamais à la complète intelligence d'apparitions surprenantes que le manque de documents, bien plus encore que leur nature mystérieuse» couvrira pour nous d'une étemelle obscurité. Dans la solution des problèmesd'unordteaussi élevé, et l'hypothèse surnaturelle, et les hypothèses naturelles trqp simples (celles du xviif siècle, par exemple), où tout est réduit aux proportions d'un fait ordinaire d'imposture ou de crédulité, doivent être également repoussées. On me proposerait une analyse définitive de Jésus au delà de laquelle il n'y aurait plus rien a chercher,

que je la récuserais; sa clarté même ^rait la meilleure preuve de son insuffisance. L^essentiel ici n'est pas de tout expliquer^ mais de se couTaincre qu'ayec plus de reuseignementstout serait explicable.

Or, c'est ce que l'étude comparée des religions et des littératures démontre surabondamment pour l'esprit initié aux procédés de la critique. L'Orient n'a jamais connu la grandeur purement intellectuelle, qui n'a pas besoin de miracles. Il fait peu de cas d'un sage qui n'est pas thaumaturge ^ Jamais il n'est arrivé à la clarté par* faite de la conscience'; il a toujours vu la nature et l'histoire avec les yeux de l'enfant. L'enfant mêle instinctivement ses impressions à ses récits; il ne sait point isoler les choses du jugement qu'il en a porté et de la manière personnelle dont il les a envisagées; il ne raconte pas les faits, mais les imaginations qui lui sont venues à propos des faits, ou plutôt il se raconte lui-même. Toute

< Qaand les Arabes eurent adopté Aristote comme le grand mattre de la science, ils lui firent une légende miraculeuse comme à un prophète. On prétendit qu*il avait été enlevé au ciel sur une colonne de feu, etc.

* La Chine, douée d'un instinct si net et si positif du fini , doit toujours être exceptée quand il s^agit de TOrient. Ce peuple est de tous le moins supernaturaliste, et là est peut-élre le secret de sa médiocrité. Il est beau, non de rêver toujours, comme Tlnde, mais d'avoir rêvé dans son enfance : il en reste un parfum et comme une tradition de poésie qui défraie Tâge où Ton n'imagine plus.

fable qui sourît à son caprice est par lui acceptée; luimême en improvise d'étranges, et puis se les affirme. Tel fut rétat de Tesprit humain aux époques naïves. La légende naissait d'elle-même et sans préméditation mensongère : aussitôt née, aussitôt acceptée, elle allait grosjsissant comme la boule de neige; nulle crilique n'était là pour la contrôler. Il importe de remarquer, en effet, que le miracle ne se présentait point alors comme surnaturel. Le miracle éiait l'ordre habituel, ou plutôt il n'y avait ni lois ni nature pour des hommes étrangers à nos idées de science expérimentale, qui voyaient partout l'action immédiate d'agents libres. L'idée des lois de la nature n'apparaît qu'assez tard, et n'est accessible qu^à des intelligences cultivées. Aujourd'hui encore les simples admettent le miracle avec une facilité extrême. Ce n'est donc pas seulement à l'origine de l'esprit humain que l'imagination se laisse prendre aux charmes du merveilleux : la fécondité légendaire dure jusqu'à l'avènement de l'âge scientifique, seulement en diminuant de puissance, dominée qu'elle est de plus en plus par le souci de la réalité.* L'application de ces principes à la Palestine se laisse

1 Voir les belles analyses de la foi aux miracles données par M.Lîltrc, dans la préface de la deuxième édition delà traduction de là Vie de Jésus, et dans la Revue des Deux Mondes, 1 5 février 1856.

facilement entrevoir. Le peuple juif, surtout depuis la captivité de Babylone^ était possédé de Tidéal du Messie, d'abord vague, indécis, disparaissant par moments, mais reparaissant toujours plus énergique et plus caractérisé. Il Tentrevoit d'abord comme le sauveur qui lui rendra son temple et sa patrie, comme un roi modèle, composé avec les souvenirs de David et de Salomon, qui fera d'Israël le centre du monde. Puis, quand de cruelles humiliations obligent cet étonnant petit peuple à reconnaître sa faiblesse matérielle, le type du libérateur se complique du prophète souffrant et victime. Ce n'est plus seulement le roi parfait, entouré d'un« auréole de gloire et de sagesse ; c'est l'homme de douleurs, mourant et triomphant par sa mort.

Comprend-on quelle action dut exercer sur la foi ardente d'un peuple qui ne vivait plus que dans l'avenir une telle image couvée durant des siècles et résumant toutes ses aspirations? S'il est vrai, comme le croyait l'ancienne physiologie, que la femme imprime à l'enfant qu'elle porte l'empreinte de ses désirs et de sa pensée, que ne dut pas produire dans le sein fécond d'Israël un idéal aussi persistant? Cette longue gestation de six ou sept siècles devait donner son fruit. Et en effet, quand la domination romaine eut achevé do mettre la nation juive dans l'état d'exaltation où se produisent les phénoinènes extraordinaires , les signes du

temps* se manifestèrent de toutes parts. On ne saurait se représenter, à moins de l'avoir étudié de très-près et dans les sources originales, Tétat intellectuel des Juifs à cette époque. Le merveilleux de TÉvangile n'est que le plus sobre bon sens si on le place entre les apocryphes d'origine juive et le Talmud. Faut-il être surpris qu'au milieu d^un si étrange mouvement, on ait vu reparaître en quelque sorte les prodiges des premiers jours de l^umanité^ et Tune de ces manifestations profondes dont la génération échappe à l'observateur qui ne s'élève pas au-dessus de l'expérience vulgaire!

Tirons un voile sur ces mystères que la raison même n'ose sonder. Ce n'est pas en quelques pages qu'on peut essayer la solution du problème le plus obscur de l'histoire. Le sens critique d'ailleurs ne s'inocule pas en une heure; celui qui ne l'a point cultivé par une longue éducation scientiûque et intellectuelle trouvera toiyours des raisonnements préjudiciels à opposer amr plus délicates inductions. Elever et cultiver les esprits, vulgariser les grands résultats des sciences naturelles et philologiques, tel est le seul moyen de faire comprendra et accepter les idées nouvelles de la critique. A ceux qui n'ont point la préparation nécessaire, ces idées ne peuvent paraître que de fausses et dangereuses subtilités.

Qu'on me permette un exemple : les quatre évangiles canoniques rapportent souvent un même fait avec des

Tariantes assez considérables dans les circonstances. Gela s'explique dans toutes les hypothèses rationalistes; car il ne faut point être plus difficile pour TÉvangile que pour les récits historiques ou légendaires des autres religions, lesquels offrent souvent des contradictions bien plus fortes encore. Mais il n'en va point ainsi dans Thypothèse surnaturelle de Tinspîration. Il n'y a pas d'à peu près pour le Saint-Esprit; une chose ne peut s'être passée de deux manières à la fois. Voilà donc aux yeux de la critique indépendante une objection décisive. Et pourtant il n'est pas possible de réduire absolument l'orthodoxe à en convenir. Si les circonstances des différents récits ne sont pas absolument inconciliables, il dira que l'un des textes a conservé certains détails omis par l'autre, et il mettra bout à bout les circonstances diverses, au risque de composer un récit tout à fait incohérent Si les circonstances sont décidément contradictoires, il dira que le fait raconté est double ou triple, bien qu'aux yeux de la saine critique les différents narrateurs aient évidemment en vue le même événement. C'est ainsi que les récits de Jean et des synoptiques ( on désigne sous ce nom collectif Mathieu,Marc et Luc) sur la dernière entrée de Jésus à Jérusalem étant inconciliables, les harmonistes supposent qu'il y entra deux fois coup sur coup et avec des circonstances presque identiques. C'est ainsi que les trois reniements de saint Pierre, racontés di-

DE JËSUS. 9Q5

versement par les quatre évangélistes^ constituent aux yeux des orthodoxes huit ou neuf reniements différents y tandis que Jésus n'en avait prédit que trois. Les circonstances de la résurrection donnent lieu à des difficultés analogues^ auxquelles on oppose des solutions semblables. Que dire d'une telle exégèse? Qu'elle enferme mie impossibilité métaphysique? Non. On essayerait en vain de réduire au silence celui qui voudrait la soutenir; mais quiconque a le sens critique tant soit peu développé la repoussera comme contraire aux règlesd'interprétation qu'on suivrait pour tout autre sijyet. Il faut apprécier de même les réponses que font les apologistes aux difQcultés tirées du silence que gardent parfois les évangiles^ et en particulier le quatrième^ sur des circonstances capitales ou sur des épisodes entiers. Ce n'est là^ disent-ils^ qu'un argument négatif, dont on ne peut rien conclure. — Mais raisonnerait-on ainsi en matière profane^ et n'est-ce pas de ces sortes d'arguments que la vraie critique tire souvent ses plus solides inductions*?

1 La fin de non-recevoir que les théologiens opposent à Vargu^ numl négatif est tout à fait caractéristique des habitudes scolaires et juridiques qu'ils substituent à la finesse d*esprît, seule faculté qui fasse trouver le vrai en histoire. S'agil-il, par exemple, d'établir. Tâge relativement moderne d'institutions ou de prescriptions dont le théologien est obligé de maintenir la haute antiquité, la critique tire une trës-^lide induction du silence dé tous les documents historiques antérieurs à une certaine époque.— Que savez-

906 LES HISTORIENS ClilTIQUES

Demander à Torthodoxe d'appliquer aux livres sacrés la même critique qu'aux liyres profanes^ c'est lui demander ce qu'il ne peut accorder; d'autre part récuser le combat sur ce terrain^ c'est se soustraire à la discussion* Voilà pourquoi toute controverse entre les personnes qui croient au surnaturel et les personnes qui n'y croient pas est frappée de stérilité. Il faut dire des miracles ce que Scfaleiermacher disait des anges : On ne peut en prouver l'impossibilité; cependant toute cette concep. tion est telle ^ qu'elle ne pourrait plus naître de notre temps; elle appartient exclusivement à l'idée que l'antiquité se faisait du monde. Ce n'est pas d'un raisonne^ ment^ mais de tout l'ensemble des sciences modernes que sort cet immense résultat : il n'y a pas de sumaturel.* Depuis qu'il y a de l'être, tout ce qui s'est passé dans le monde des phénomènes a été le développement régulier des lois de l'être, lois qui ne constituent qu'un

vonSypettl répondre le théologien, si ces institutions n'existaient pas sans qu'il en soit fait mention? — Sans doute; mais qu'est-ce qui prouve que les mystères organisés n^ezistaient pas aux temps homériques, sinon que liliade et FOdyssée n'en parlent pas? Qu'est-ce qui prouve que nos institutions politiques et judiciaires n'existaient pas sous les Mérovingiens, sinon que les historiens du temps n'en parlent pas? Et de même pour tous les résultats historiques exprimés sous forme de négation.

*■ J'éprouve le heaoin, pour écarter tout malentendu, de rappeler îci l'explication que j*ai donnée sur ce ittot, p. 437-C38, note.

seul ordre de gouvemement^ la nature^ soit physique^ soit morale. Qui dit au-dessus ou en dehors de la nature dans Tordre des faits^ dit une contradiction^ comme qui dirait surdivin dans Tordre des substances, a En rejetant le miracle, dit très-bien M. Liltré^Tâge moderne n'a pas agi de propos délibéré, car il en avait reçu la tradition avec celle des ancêtres, toujours si chère et si gardée, mais sans le vouloir, sans le chercher, et par le seul fait du développement dont n'était Taboutissant. Une expérience que rien n'est jamais venu contredire lui a enseigné que tout ce qui se racontait de miraculeux avait constamment son origine dans Timagination qui se frappe, dans la crédulité complaisante, dans Tignorance des lois naturelles. Quelque recherche qu'on ait faite, jamais im miracle ne s'est produit là où il pouvait être observé et constaté, d

Les choses humaines obéissant à des lois plus difficiles à saisir que celles de la nature inanimée, la notion d'une intervention surnaturelle s'y défend avec plus d'avantage. On aura cessé depuis longtemps de croire au miracle physique que Jésus sera encore un miracle psychologique. On ne pourra comprendre que le contemporain de Hillel et de Schammaï soit leur frère selon l'esprit, que la même sève ait produit parallèlement le Talmud

> Préface de la deuxième édition de la Vie de Jésus, p. ▼«

tes LES HISTORIENS CRITIQUES

et rÉvangile, le plus singulier monument d'aberration inteliecluelle et la plus haute création du sens moral. Au fond pourtant cela s'explique. Une époque , pourvu qu'elle sorte du milieu vulgaire^ peut donner naissance aux phénomènes les plus contraires. La même révolution n'a-t-elle pas à la fois proclamé la formule des droits civils qui semble destinée à être la loi de Tavenir, et effrayé le monde par des scènes dliorreurî On doit s'attendre à tout dans ces grandes crises de Fesprit humain. Il n'y a que lés productions des époques de calme et de repos qui soient conséquentes avec ellesmêmes. L'apparition du Christ serait inconcevable dans un milieu logique et régulier : elle n'a rien que de naturel dans l'étrange orage que traversait au temps dont nous parlons l'esprit humain en Judée. Une vue plus étendue de la philosophie de l'histoire fera ainsi comprendre que les vraies causes de Jésus ne doivent point être cherchées en dehors de l'humanité, mais au sein du monde moral; que les lois qui ont produit Jésus ne sont pas des lois exceptionnelles et transitoires^ mais les lois permanentes de la conscience humaine, appliquées dans une de ces circonstances extraordinaires où apparaissent simultanément les subUmités et les folies; — à peu près conmie la géologie, après avoir longtemps recouru pour expliquer les révolutions du globe à des causes différentes de celles qui agissent aujourd'hui^ re«

\ient à proclamer que les lois actuelles ont suffi pour amener ces réTolutions. Que les mêmes circonstances renaissent^ et les mêmes phénomènes renaîtront/et, malgré Tépuisement apparent des forces créatrices de rhumanité^ nous verrons encore un esprit nouveau naître spontanément^ sans peut-être se personnifier d'une manière aussi exclusive dans tel ou tel individu. Strauss ne fait donc qu'énoncer un des principes les plus arrêtés de l'esprit moderne quand il déclare non historique^ au moins quant à la lettre^ tout récit où sont violées les lois de la nature^ et quand il proclame que la cause absolue n'intervient jamais par des actes exceptionnels dansTenchainement des causes finies. Ne cherchons pas la dignité de Jésus dans le pays des chimères. a Eh quoi ! dit Strauss^ nous prendrions à quelques guérisons opérées en Galilée un plus haut intérêt qu'aux oracles de la vie morale et de Thistoirô du monde> qu'à la domination toiqours croissante de l'homme sur la nature^ qu'à la puissance irrésistible de l'idée se soumettant incesssmiment la matière? Quel intérêt particulier peut donc s'attacher à un fait isolé qui n'a d'autre valeur que de représenter symboliquement ce mouvement étemel?]) Chose étrange! ce qui faisait la grandeur de Jésus aux yeux de ses contemporains et de ses premiers adorateurs est pour nous une tache dans son idéale un trait par lequel cet idéal perd de son universa-

^# LES HISTQ^fSIfS CRITIQUES

lîté pour pr^)dp<e la teinta partieulière de scn dècle et 4e ma pays. Qui w nanSre de yoir le théurge à côté du ;sfi|b)ime moraliste^ de trouyer dans les Évangiles^ à côté du dicMpoUFS 9Uf la montagne et du discours de la Cène, des récits de possédés, qui, s'ils naissaient de nos Jours, m renc€«treriidait plus que le sourire ou l'incrédulité 7 Séparer rigoureusement le Christ historique du Christ é?s»igé)iqiie, te per»»mage réel qui a porté le nom de jéwif du personnage idéal qui résulte de TÉyangile, e^^ c&ose impossible. Mais quand on affirme que Jésus l^asBA ea jeunesse en Galilée ; qu'il ne reçut aucune édu- ^ftisiik bdSmque; quH fit quelques voyages à lérusa- 1^99, où tm imaginaU<ffl fut yÎTement impressionnée, ^ &ù il entra eu cooununication avec Tesprit de sa ^tion; qu'il prêdia une doctrine peu orthodoxe à l'égard du judmsme des scribes, doctrine empreinte peut-^ ^e de quâque tendance prayinciale (la Galilée était «lal lamée pour Torthodoxie comme pour la pureté de la langue) ; que les luife rig<MU*eux lui firent une yiye cq^position, parc^ cpie sa haute tendance morale les inquiétait et les dépassait; qu'ils réussirai a le faire mettre à mort, à la suite d'une entrée presque tri<MHpbale ^ lui fut décernée par ses compatriotes yenus ayeclui à Jérusalem pour la fête de Pâques; on n'a eeiies rien dit que rhistorien le plus sévère ne soit ddigé à'a(Xfifiier. H est permis de reconnaître qu'il y a

^ sur la vie de Jésus un trayaii légendsure aBalogue i celui de tous les poèmes^ trayail au moyen duquel un héros réel devient un type idéal^ sans nier pour cela la bmite personnalité du sublime et vraiment dtvin fon* dateur de la foi chrétienne. Strauss lui-même reconnaît qu'il y a de lliistoire au-dessous de la légende; mais il ne Ta pas proclamé assez baut^ parce que ses habitudes flîéologiques lui montraient un système d'interprétation plus facile dans rbypotfaëse mythologiqiie prise au sens le plus absolu.

Laissons sans y répondre des questions qu'cm ne saurait empêcher la critique de poser^ mais sur lesquelles elle oe parviendra jamais sans doute a se satisfaire; Jusqu'à cpiel poîpt la doctrine et le caractère moral (pie TÉvan^ ^e attribue au Christ furent-ils historiquement la doctrine et le caractère moral de Jésos? Jésus fut-il réellemai w^ homme céleste et curiginal^ ou un sedaire juif ansdogue à Jean le Baptiste? Avait-il consdenee de cq qu'il était et de ce qu'il devait devenir? Jésus ne nous semble-t-il dégagé des faiblesses humaines que parce que nous ne le voyons que de loin et à travers le nuage de la légende? N'est-ce pas parce que les moyens nous manquent pour le critiquer qu'il nous apparaît dans l'histoire comme le seul irréprochable ? Si nous le touchions comme Socrate , ne trouverions-ûôus pas aussi à ses pieds quelque peu de limon terrestre? Ici^ comme dans

toutes les autres créaiions religieuses, l'admirable, le céleste, le divin ne reviennent-îls pas de droit à Fhumanîté? Je n'ignore pas qu'il y a une critique qui se défie des individus et se garde de leur faire une trop grande part; elle pense que c'est la masse populaire qui crée presque toujours la beauté des hommes élevés aux honneurs de l'apothéose; elle craint de compromettre son admiration dans des questions de personnes sur lesquelles la science ne peut rien affirmer; eUe se rappelle qu'une grande disproportion se fait d^ordînaire remarquer entre le rôle réel des personnages qui tiennent aux fondations religieuses et leurs destinées d'outre-tombe : saint Pierre, un pêcheur de GaUlée, a régné pendant mille ans sur le monde; Marie, une humble femme de Nazareth, est montée, par l'hyperbole successive et toujours enchérissante des générations, jusqu'au sein de la Trinité! Toutefois disons hardiment que ce n'est jamais le hasard qui a désigné tel individu pour l'idéalisation. La partie des Évangiles qui renferme le plus de circonstances historiques est celle de la passion et de la mort : or, cette partie est de beaucoup celle ou Jésus paraît avec le plus de grandeur ; il n'est personne qui, en lisant ces pages admirables, où le monde a .trouvé un si haut enseignement de moralité, ne sente le reflet immédiat d'une grande âme, et ne place le touchant et auguste patient du Calvaire parmi ceux que la

mort a consacrés. Sans doute^ la trame dont Thumanité recouvre certains caractères dissimtsle presque entièrement la réalité primitive; mais on ne saurait nier, d'un autre côté, qu'il est des œuvres qui parlent plus haut que tous les documents, et que, si ITiistoire est obligée de mesurer la gloire dès individus à la trace lumineuse ou bienfaisante qu'ils ont laissée dans le monde, elle ne doit rien trouver d'exagéré à l'éclat incomparable dont la conscience religieuse du genre humain a entouré le front de Jésus.

Le philosophe, aussi bien que le théologien, doit donc reconnaître en Jésus les deux natures, séparer l'humain du divin et ne pas confondre dans son adoration le héros réel et le héros idéal. 11 faut sans hésiter adorer le Christ, c'est-à-dire le caractère résultant de l'Évangile; car tout ce qui est sublime participe au divin, et le Christ évangélique est la plus belle incarnation de. Dieu dans la plus belle des formes, qui est l'homme moral; c'est réellement le fils de Dieu et le fils de l'Homme, Dieu dans Thomme. Ils ne se trompaient pas ces grands interprètes du christianisme qui le firent naître sans père icibas, et attribuèrent sa génération non à un commerce naturel, mais à un sein virginal et à une opération céleste. Symbole admirable, qui cache sous ses voiles la véritable explication du Christ idéal! Quant à l'homme de Galilée que les reflets de la divinité dérobent

presque â titts Regards, è[ù'importe s'il nous échappe? Assurément, î*hîstorîen doit souhaiter d'éclaircir un tel ptôblèmë;^ mais au fond lès besoins de rhomme Religieux et lïïôlral y sont peu ititéressés. Eh f que nous importe ce qui s'est passé en t^alestine il y a dix-huit cent^aiis? Oiie nôtis importe que Jésus soit né dans telle ou telle bourgade, qtffl ait eti tels ou tels ancêtres, qu^iï ait souffert tel ou tel jour dé la semaine sacrée? Laissons ces questioM àui recherches des curieux. Les poèmes homériques seraient-ils plus beaux, s'ilétaît prouvé que les faits qui y sont chantés sont tous des faits véritables? L'Évadgilé serait-il plus beau, s'il était vrai qu'à un certain point dé l'espace et de la durée un homme a réalisé à la lettre les traits qu'il nous présente ? La pemture d'uiï sublime caractère ne gagne rien à sa conformité avec un héros réel. Le Jésus vraiment admirable est à l'abri delà critique historique; il a son trôiie dansïa conscience, il ne sera remplacé que par un idéal supérieur; il est roi pour longtemps encore. Que dis-je? sa beauté est éternelle, son règne n'aura pas de fin. L'Église a été dépassée, et s'est dépassée elle-même; le Christ n'a pas été dépassé. Tandis qu'un noble cœur, aspirera à la beauté morale, tandis qu'une âme élevée tressaillera de joie devant la réalisation du divin, le Christ aura des adorateurs par la partie vraiment immortelle de son être. Car ne nous y trompons pas, et n^élendons pas

trop les limites de Timpérissabie. Dans le Christ évangélique lui-même^ une partie mourra : c^est la forme locale et nationale^ c'est le juif ^ c'est le galiléen ; mais une part restera : c'est le grand maître de la morale^ c'est le juste persécuté^ c'est celui qui a dit aux hommes : Vous êtes fils d'un même père céleste. Le thaumaturge et le prophète mourront; l'honmie et le sage resteront; ou plutôt l'étemelle beauté vivra à jamais dans ce nom sabUme^ comme dans tous ceux que l'humanité a choisis pour se rappeler ce qu'elle est et s'enivrer de sa propre image. Voilà le Dieu vivant^ voilà celui qu'il faut adorer.

Toutes les origines sont obscures, les origines religieuses encore plus que les autres. Produits des instincts spontanés de la nature humaine, les religions ne se rappellent pas plus leur enfance que Tadulte ne se rappelle Thistoire de son premier âge et les phases successives du développement de sa conscience : chrysalides mystérieuses, elles n'apparaissent au grand jour que dans la parfaite maturité de leurs formes. Il en est de l'origine des religions comme de l'origine de l'humanité. La science démontre qu'à un certain jour, en vertu des lois naturelles qui jusque-là avaient présidé au développement des choses, sans exception ni intervention

exiérieure, Têtre pensant est apparu doué de toutes ses facultés et parfait quant à ses éléments essentiels; et pourtant vouloir expliquer Tapparition de ITiomme sur la terre par les lois qui régissent les phénomènes de notre globe depuis que la nature a cessé de créer^ ce serait ouvrir la porte à de si extravagantes imaginations que nul esprit sérieux ne voudrait s'y arrêter un instant* Il est indubitable encore qu'à un certain jour^ par l'expansion naturelle et spontanée de ses facultés^ l'honmie a improvisé le langage; et pourtant aucune image empruntée à rétat actuel de Tesprit humain ne peut nous aider à concevoir ce fait étrange^ devenu entièrement impossible dans notre milieu réfléchi. Il faut de même renoncer à expliquer par des procédés accessibles à Texpérience les faits primitifs des religions^ faits qui n'ont plus d'analogues depuis que Thumanité a perdu sa fécondité religieuse. En face de l'impuissance de la raison réfléchie à fonder la croyance et à la disci* pliner> comment ne reconnattrions-nous pas la force cachée qui à certains moments {)énètre et vivifie les entrailles de rhmnanité ? L'hypothèse supematuraliste offre peut-être tooins dé difficultés que les solutions' frivoles de ceux qui abordent les problèmes des origines religieuses sans avoir pénétré les mystères de la conscience spontanée; et si^ pour rejeter cette hypothèse^ il fallait être arrivé à utie opiûioii raUonû^ie sur tant de faits vrai-

ment dlvitiS; bien peu d'hommes auraient le droit de ne pas croire au surnaturel.

Serait-îl ytai pourtant que la science dût renoncer à expKqner là formation dû globe, parce que les phénomèiies qui l'ont amené à Tétat où nous le voyons ne se reproduisent plus de nos jours sur une grande échelle? qu'elle dût renoncer à expliquer l'apparition de la vie et des espèces vivantes , parce que la période contemporaine a cessé d'être créatrice? à expliquer l'origine du langage, parce qu'il ne se crée plus de langues? l'origine des religions, parce qu'il ne se crée plus de religions? Non, certes. C'est l'œuvre de la science, œuvre infiniment délicate et souvent périlleuse, de deviner le primitif par les faibles traces qu'il a laissées de lui-même. La réflexion ne nous a pas tellement éloignés de l'âge créateur que nous ne puissions reproduire en nous le sentiment de la vie spontanée. L'histoire, si avare qu'elle soit pour les époques non conscientes, n'est pourtant pas éiitièrement muette; elle nous permet, sinon d'aborder directement les questions d'origine, au moins de les resserrer parle dehors. Puis, comme rien n'est absolu dans les choses humaines et qu'il n'est pas deux faits dans le passé qui rentrent à la rigueur dans la même catégorie, nous avons des nuances intermédiaires pour nous représenter les phénomènes inaccessibles à l'étude immédiate. Le géologue trouve ddjis les lentes dégradations

de rétat actuel du globe des données pour expliquer les révolutions antérieures. Le linguiste, en assistant au phénomène du développement des langues, qui se continue sous nos yeux, est amené à découvrir les lois qui ont présidé à la formation du langage. L'historien, à défaut des faits primitifs qui ont signalé les apparitions religieuses, peut étudier des dégénérescences, des tentatives avortées, des demi-religions, si j'ose le dire, montrant à découvert, quoique en des proportions plus réduites, les procédés par lesquels se sont formées les grandes œuvres des époques irréfléchies.

La naissance de Tislamisme est, sous ce rapport, un fait .unique et véritablement inappréciable. L'islamisme a été la dernière création religieuse de l'humanité et, à beaucoup d'égards, la moins originale. Au heu de ce mystère sous lequel les autres reUgions enveloppent leur berceau, celle-ci naît en pleine histoire; ses racines sont à fleur de sol. La vie de son fondateur nous est aussi bien connue que celle des réformateurs du xvi^ siècle. Nous pouvons sliivre année par année les fluctuations de sa pensée, ses contradictions, ses faiblesses. Ailleurs, les origines rehgieuses se perdenj; dans le rêve; le travail de la critique la plus déliée suffit à peine pour discerner le réel sous les apparences trompeuses du mythe et de la légende. L'islamisme, au contraire, apparaissant au milieu d'une réflexion très-avancée, manque absolument

de surnaturel. Mahomet , Omar , Ali ne sont ni des r^ voyants, ni des illuminés, ni des thaumaturges. Chacun d'eux sait très-bien ce quil fait, nul n'est dupe de luimême ; chacun s'offre à l'analyse à "nu' et avec toutes les faiblesses de l'humanité.

Grâce aux excellents travaux de MM. Weil* et Caussin de PercevaP, on peut dire que le problème des origines de l'islamisme est arrivé de nos jours à mie solution à peu près complète. M. Caussin de Perceval surtout a - introduit dans la question un élément capital, par les renseignements nouveaux qu'il a fournis sur les antécédents etks précurseurs de Mahomet, sujet délicat qui n'avait guère été aperçu avant lui. Son excellent ouvrage restera comme un modèle de cette érudition exacte, solide, éloignée de toute conjecture qui forme le caractère de l'école française. La finesse et la pénétration de M. Weil assurent à ses travaux sur l'isla-misme un rang distingué. Sous le rapport du choix et de la richesse des sources, son ouvrage est pourtant inférieur à celui de notre savant compatriote, et on pourrait lui

* Mohammed derPropftet, sein teàen und seine Lehre, Stuttgard, 4843 ; Historisch'kritischeEinleitung mdenKoran, Bielefeld, 1 844 ; Biblisclw Legenden der Muselmànner, Francfort , 4 845 ; Geschichte der Chalifen, Mannheim, 1. 1, 1846 ; t. II, 4848; t. III, 4851. ' * Essai sur V histoire des Arabes avant Vislamisme, pendant Tepoque de Mahomet et jusqu*à la réduction de ioules les tribus sous la loi musulmane, Paris, 1848, 3 voL

reprocher d'accorder trop de conflaHce à des autorités turques et persanes, qui n'ont dans la question présente que bien peu de valeur. L^Amérique et TAngleterre se ^ont aussi occupées de Mahomet ; un romancier trèsconnu, M. Washington Irving*, a raconté sa yie avec Intérêt, mais sans faire preuve d'un sentiment historique fort élevé. Son livre atteste pourtant un véritable progrès, quand on songe qu'en i829 M. Charles Forster publiait deux gros volumes fort goûtés des févérends*, pour étabUr que Mahoniet n'était autre chenue que a la petite corne du bouc qui figure au chapitre y ni de Daniel, et que le pape était la grande corne. » M, Forster fondait sur cet ingénieux parallèle toute une philosophie de l'histoire, d'après laquelle le pape repréoenterait la cor^ ruption occidentale du christianisme, et Mahomet I9 corruption orientale; de là les ressemblances frappantes du mahométisme et du papisme !

Ce serait une curieuse histoire h éprû*^ que celle de? idées que les nations chrétiennes se SQpt faites de Mahor

* Lives of Mahomet and his suc4iessor8. New-York, 1850.

î Makometism unveiled : an viqwry in whkh that archr-beresy, its diffusion and continuance are examined on a nm prindple , tending to confirm the évidences, and aid the propagation of tbç Christian Faith. C'est le même M. Charles Forster qui est l'auf. t,eur d'une mystification sur les inscriptions sinaîtiqiies, dans lesquelles il prétend retrouver la langue et récriture primitive?, }^ texte primitif de TExode, etc.

met^ depuis les récits du faux Turpin sur Tidole d'or JUahom adorée à Cadix ^ et que Charlemagne n'osa détruire par crainte d'une légion de démons qui y était renfermée^ jusqu'au jour où la critique a rendu^ en un sens très-réel^ au père de l'islamisme^ son titre de prophète. La foi vierge de la première moitié du moyen ftge^ qui n'eut sur les cultes étrangers au christianisme que les notions les plus vagues^ se figurait Maphometj Baphamety Bafum\ comme un faux dieu^ à qui l'on dSrsit des sacrifices humains. Ce fut au xii» siècle que Mahomet commença à passer pour un faux prophète^ et que Ton songea sérieusement à déyoiler son imposture. La traduction du Coran exécutée par l'ordre de Pierre le Vénérable^ les ouvrages de polémique des Dominicains et de Raymond Lulle^ les renseignements fournis par Guillaume de Tyr et Matthieu Pftris contribuèrent à répandre des idées plus saines sur l'islamisme et son fondateur. A l'idole J/aAom succède l'hérésiar^ que Mahomet y placé par Dante dans une région assez honorable de son Enfer (xxviii^ 3i) parmi les semeurs de discorde^ avec Frà Dolcino et Bertrand de Bom. C'était déjà le signe d'une réycdution opérée dans les consciences. Aux époques de foi vraiment naïTe^ ou

< De là hafumerie, mahomerie, mômerie^ pour désigner tous les cultes superstitieux et impurs.

bien le fidèle ignore qu'il existe des religions différeùtes de la sienne, ou, s'il connaît l'existence d'autres cultes, ces cultes lui paraissent si impurs et si ridicules que leurs Sectateurs ne peuvent être à ses yeux que desj insensés ou des pervers. Quel ébranlement pour les consciences le jour où l'on vient à reconnaître qu'à côté du dogme que l'on croyait unique, il en est d'autres qui prétendent aussi venir du ciel? Le mot des

^ Trois Imposteurs, qui préoccupa si fort tout le xiii« siècle et dont l'imagination populaire fit un livre, est le résumé de cette première incrédulité, provenant dé l'étude de la philosophie arabe et d'une connaissance assez exacte de l'islamisme *t Le nom de Mahomet devint ainsi presque synonyme d'impie, et quand Orcagna, dans l'enfer du Campb Santo de Pise, veut représenter, à côté des hérétiques, les contempteurs de toutes les religions, les trois personnages qu'il choisit sont Mahomet,

^ Averroès et l'Antéchrist. Le moyen âge n'allait pas à demi dans ses colères : Mahomet fut à la fois un sorcier, un infâme débauché, un voleiu: de chameaux, un cardinal qui, n'ayant pu réussir à se faire pape, inventa une nouvelle rehgion pour se venger de ses collègues. Sa biographie devint le répertoire de tous les crimes ima-

* J'ai plus longuement exposé ceci dans raon essai sur Avetroès et VAverroïme, p. 222 et suiv.

ET LES ORIGINES DE LlSLAlflSME. »5

ginables^ à tel point que les histoires de Baphomet, forent^ comme celles de Pilate^ un thème d'anecdotes graveleuses ^ Le xYi«etle.xvii« siècle ne montrèrent pas beaucoup plus de justice : Bibliander^ Hottinger^ Haraccr / n'osent encore s'occuper du Coran que pour le réfuter*. Prideaux et Bayle envisagèrent enfin Mahomet en historiens et non plus en controversistes; mais le manque de documents authentiques les retint dans la discussion des fables puériles qui jusqu'alors avaient défrayé la curiosité du peuple et la colère des théologiens. L'honneur du premier essai d'une biographie de Mahomet d'après les sources orientales appartient à Gagriier. Ce savant fut amené à demander ses renseignements à Âboulféda^ et ce fut une bonne fortune. On peut douter que la critique eût été au xvni' siècle assez

^ Voir le Roman de Mahometf publié par MM. Belnaud et Fr. Michel (Paris, 4831), et Edel. da Méril, Poésies populaires latines du moyen àge{\Sil), p. 367.

. s On jugera de la force de leurs raisonnements par celui-ci, que f emprunte au célèbre théologieD Génebrard : « Pourquoi est-ce, b Mahomet, que tu n*écris pas tt loi ou ton Alooran en latii, ou grec, ou hébreu, tu que ce sont les langues connues par tout Tempire romain et par tous les doctes? 11 répond, mais assez froidement et à la manière des huguenots , que son Alooran on institution n'est pas pour les Romains ni les doctes, à cause qu'ils ne se convertiraient pasc Mais ce n'estait pas pour cela, ainsi parce qu'il estait une beste, et ne savait rien en hébreu» grée ou latin! »

limite pwr mw te difféFi^c^ fa'îl f wt {aire> qmsÉ 4 ]a Yolc^ur hi^tçrkm^i ^sl^ ^ v^^ âe» histoiiaas fi^9fm «I liçs légôDdf^ f 6l9^ i», Vimagmatioa per^

parler^ 1§ nœi|4 dp tow tes pçQblèpiiai r^Wh à Fori- K^ia de rîs|4|niism9<^ Con^K^sée 4'»PF^a 1q9 wmcm anr b^^ teU^ g^§ 1^ biogr#pbie$ d-IborHia^wi et d'Ar bQulléâa^ 1^ m 4q Kabomat e9t wmi^â et naliureUd^ pr^sipia m^ immj^l conopagéa diaprés to antaiim is»;ç» el persaoUj Ift même l^gendcr app«fa^ cckmme «d am9s d§ f f^]^g f^board W ^ du fim Daauvate styte. Biao qu^ leis tradttiOQsjrelatiTaa 9^ la tia de Habûmet niaient ^ûiumencé à être m^^ ^ c^djpe que soua l^a Abbasides^ lês^rédat^tenrs dt 9ett§ époque s'appuyaieat déJ4 sor de» sources écrites^ dont les auteurs eux-mêmes remoDtaient^ en qitant leurs autontçs> jusqu^aux etHnpagnons du prophète. Autour de la mosquée attenante à la maison de Mahomet régnait un banc^ sur lequjsl avaient élu domicile des hommes sans fanoille ni demeure^ qu!^« yaient des générosités duprophète et mangeaient souvenit avf^ lui. Ces homnfiei^ que Fon appelait les gms du bam {ahl ehsoffa), étaient censés connaître beaucoup de particularités sur la personne de Mahomet^ et leurs gpuy^ nii^ devinveni Torigine d1x»H»nlMrable« dire» ou hadUh. La foi musulmane elle-même fut effrayée de la multitude

des documente mm otytenus : dx sourees légKInies fti* tmt seules reconnues i la tradition ^ et l'infatigable Bokhari avoue qne^ tur les deux œnt mille hadith qu'il «trait recoeflUs^ «ept mille deux cent vingt-cinq feule* mmt hii peirâiaient d^e authenticité incontestaUe* La mtkiue europé«ne pourrait assurément^ sans eneefr! fir lereptoche de témérité^ i»rocéder à une éliminatiett fbi» aévète mçore. Toutefois^ M ne peut ni^ que ces pfeœiers récits ne nous présmtmt beaucoup de traits de la phydonomie réelle du prophète^ et ne se distingœni d'une manière tout à fait tranchée des recueils de légendes pieuses imaginées uniquement pour Fédiflcatton des lecteurs. Le véritable monument de l'histoire prim^ive de Tidamisme^ le CSoran^ reste d'ailleurs absohsnent tsattaquaMe^ et ce monument suffirait à lui 9mA, indépendamment des récits des historiens^ pour neus révéler Mahomet*

le ne vois dans aucune littérature im procédé de eemporitien qui puisse donner une idée exacte de la rédaction du Coran. Ce n'est ni le livre écrit avec suite, tA le texte vague et indéterminé arrivant peu à peu à une leçon dé&ûtive, ni la rédaction des enseigne* ments dumattre faite diaprés les souvenirs de ses disciples; c'est le recueil des prédications, et, si j'ose le dire, des ordres du jour de Mahomet, portant encore la date du lieu où ils parurent et la trace de la circcHOstance

qui les provoqua. Chacune de ces pièces était écrite, après la récitation du prophète S sur des peaux^ sur des omoplates de mouton, des os de chameau, des pierres polies, des feuilles de palmier, ou conservée de mémoire par les principaux disciples, que Ton appelait porteurs du Coran. Ce ne fut que sous le khalifat d'Abou-Bekr, après la bataille de Yemâma, où périrent un grand nombre de vieux musulmans, que Ton songea à a réunir le Coran entre deux ais, » et à mettre bout à bout ces fragments détachés et souvent contradictoi* res. Il est indubitable que cette compilation, à laquelle présida Zeyd-ben-Thabet, le plus autorisé des secrétaires de Mahomet, fut exécutée avec une parfaite bonne foi. Aucun travail de coordination ou de conciliation ne fut tenté : on mit en tête les plus longs morceaux; on réunit à la fin les plus courtes surates % qui n'avaient que quelques lignes, et Fexemplaire type fut confié à la garde de Hafsa, fille d'Omar, Tune des veuves de Mahomet. Une seconde récension eut lieu sous le khalifat d'Othman. Quelques variantes d'orthographe et de dialectes s'étaient introduites dans les exemplaires des différentes provinces; Othman nomma une commission, toujours présidée par Zeyd, pour constituer définitive-

i Le mol coran veut dire récitation^ et ne réveillait aucune idée analogue à celle du livre [kitâb) des juifs et des chrétiens* * G*est le nom arabe des chapitres du Coran.

ment le texte d'après le dialecte de la Mecque ï puis, par un procédé très-caractéristique de la critique orientale, il fit recueillir et brûler tous les autres exemplaires, afin de couper court aux discussions.

C'est ainsi que le Coran est arrivé jusqu'à nous sans variantes bien essentielles. Assurément, un tel mode de composition est fait pour inspirer quelques scrupules. L'intégrité d'un ouvrage longtemps confié à la mémoire nous semble mal gardée. Des altérations et des interpolations n'ont-elles pu se glisser dans les révisions successives? Quelques hérétiques musubnans ont prévenu, sur ce point, les soupçons de la critique moderne. M. Weil, de nos jours, a soutenu que la récension d'Othman ne fut pas purement grammaticale, comme le veulent les Arabes, et que la politique y eut sa part, surtout en vue de rabattre les prétentions d'Ali. Toutefois, le Coran se présente à nous avec si peu d'arrangement, dans un désordre si complet, avec des contradictions si flagrantes; chacun des morceaux qui le composent porte une physionomie si tranchée, que rien nç saurait, dans un sens général, en attaquer l'authenticité. Nous avons donc pour l'islamisme l'immense avantage d'avoir les pièces mêmes de son origine, pièces très-suspectes sans doute et exprimant beaucoup moins la vérité des faits que les besoins du moment, mais en cela même précieuses aux yeux du critique qui sait les interpréter. C'est sur cet étrange

S80 MjIHOMST

spectacle d'une religkm naissant au grand jotir^ ârec pleine conscience d'elle-même^ que je voudrais appeler un moment ^attention des penseurs.

La critique^ en général^ doit renô&Cêr à rien satc^r de certain sur le caractère et la biographie des féndateurs de religion* Pour eux, le tissu de la légende a entière* ment couTort celui de Fbistoire. Étaientrils beaux ou laids, vulgaires ou sublimes? Nul ne le saura. Les livres qu'on leur attribue, les discours qu'on leur prête, ne sont d'ordinaire que des compositicms plus modernes^ et nous apprennent beaucoup moins ce qu'ils étaient que la manière dont leurs disciples concevaient l'idéal. La beauté même de leur caractère n'est point à eux; elle appartient à l'humanité, qui les fait à son image. Transformée par cette force incessamment créatrice, la plus laide chenille pourrait devenir le plus beau pa^ pilion.

Il n'en est point de même pour Mahomet. Le travail de la légende est resté, autour de lui, faible et sans originalité. Mahomet est réellement un personnage historique : nous le touchons de toutes parts. Le livre qui nous reste sous son nom représente presque mot à mot

ET LES ORIGINM DK L'ISLAMISME. Ml

les discours (ju'il tenait Sa Yid est demeurée une biographie 'comme uno autre> saons prodige^i sans exagérati<»i8. Ilm-Hischfim^ et^ en général^ le6 plus anciens de ses hi^toriend sont des éeritains sensés. C'e^ à peu ptès le toti de la Vi0 de$ Sainu, écrite d'tme façon dérote, mais raisonnable; et encore l'on pomrâit citer yingt légendes de sainte, cellie de saint François d'Ai^ sbe, par exemple^ qui wai derenues infinimeiit plui my&iquôs que celle du fondateur de rislamismé*

Mahomet ne voulut pas être tbamnaturge : il ne voulut être que prophète^ et prophète sans miracles. Il répète sans ce^e qu'il est un homme comme un autre, mortel comme un autre, sujet au péché et ayant besoin comme un autre de la Iniséricorde de Dieu. Dans ses derniers jours, toulant mettre ordre à sa conscience, il mcHite en sbaire. « Musulmans, dit-il, si j'ai frappé quekjpi'nn de Tous, Tôici mon dos, qu'il me frappe^ Si quelqu'un a été outragé par moi, qu'il me rende injtffe pour injure. Si j'ai prfe à quelqu'un son bieâ, tout ce qiie je possède est à sa disposition. » Un homme se leva et réclama une dette de trois drachmes. «Mieux Taut,dit le prophète, la honte en ce monde que dai» l'autre, s et il paya sup-le-champ.

Cette extrême mesure, ce bon goût Traimeht exquis avec lesquels Mahomet comprit son rôle de prophète,lui étaient imposés pat l'esprit de sa nation. Bien de plus inexact que de se Ogiu'er les Arabes avaot rûâamisme

comme une nation grossière^ ignorante^ superstitieuse: il faudrait dire au contraire une nation raffinée^ sceptique^ incrédule. Voici un curieux épisode des premiers temps de la mission de Mahomet qui fait très^bien comprendre FindifiTérence glaciale qu'il rencontrait autour de lui et Fextrême réserve qui lui était commandée dans remploi dû merveilleux. Il était assis dans le parvis de la Caaba^ à peu de distance d'un cercle formé par plu* sieurs chefs Koreischites^ tous opposés à ses doctrines. Otba^ ûls de Rébia^ Fun d'eux^ s'approche de lui^ prend place à ses côtés^ et^ parlant au nom des autres: a Fils de mon ami^ lui dit-il^ tu es un homme distingué par tes qualités et ta naissance. Bien que tu mettes la perturbation dans ta patrie^ la division dans les familles^ que tu outrages nos dieux^ que tu taxes d'impiété et d'erreur nos ancêtres et nos sages^ nous voulons user de ménagements avec toi. Ëcoute des propositions que j'ai à te faire^ et réfléchis s'il ne te confient pas d'en accepter quelqu'une. — Parle, dit Mahomet, je t'écoute. — Fils de mon ami, reprit Otba, si le but de ta conduite est d'acquérir des richesses, nous nous cotiserons tous pour te faire une fortune plus considérable que celle d'aucun Koreischite. Si tu vises aux honneurs, nous te créerons notre chef, et nous ne prendrons aucune résolution sans ton avis. Si l'esprit qui t'apparait s'attache à toi et te domine de manière que tu ne puisses te soustraire à son

influence, nous ferons venir des médecins habiles, et nous les paierons pour qu'ils te guérissent. — Je ne suis ni avide de biens, ni ambitieux de dignités, ni possédé du malin esprit, répondit Mahomet. Je suis envoyé par Allah, qui m^a révélé un livre et m'a ordonné de vous annoncer les récompenses ou les châtiments qui vous attendent. — Eh bien ! Mahomet, lui dirent les Koreischites, puisque tu n'agrées pas nos propositions, et que tu te prétends envoyé d'Allah, donne-nous des preuves éyidentes de ta qualité. Notre vallée est étroite et stérile; obtiens de Dieu qu'il l'élargisse, qu'il éloigne l'une de l'autre ces chaînes de montagnes qui la resserrent, qu'il y fasse couler des fleuves pareils aux fleuves de la Syrie et de l'Irak, ou bien qu'il fasse sortir du tombeau quelques-uns de nos ancêtres, et parmi eux Cossay, fils de Kilâb, cet homme dont la parole avait tant d'autorité; que ces illustres morts, ressuscites, te reconnaissent pour prophète, et nous te reconnaîtrons aussi. — Dieu, répondit Mahomet, ne m'a pas envoyé vers vous pour cela: il m'a envoyé seulement pour prêcher sa loi. — ^Au moins,, reprirent les Koreischites, demande à ton seigneur qu'il fasse paraître un de ses anges pour témoigner de ta véracîté et nous ordonner de te croire. Demande-lui aussi qu'il montre ostensiblement le choix qu'il a fait de ta personne, en te dispensant du besoin de chercher ta subsistance journalière dans les marchés^ comme le

moindre de tes compatriotes. — Non^ dit Mahomet^ je ne lui adresserai pas ces demandes : mon devoir est seulement de vous prêcher. — E^ bien! que ton seigneur fasse tomber le ciel sur nous^ comme tu prétends qu'il est capable de le faire ; car nous ne te croirons pas! »

On le voit^ un bouddha, un fils de Dieu, un thaumaturge de haute volée étaient au-dessus du tempérament de ce peuple. L'extrême finesse de Tesprit arabe , la manière franche et nette dont il se pose dans le réel, le libertinage de mœurs et de croyances qui régnait à Fépoque de Tislamisme, interdisaient les grands airs au nouveau prophète. L'Arabie manque complètement de rélément qui engendre le mysticisme* et la mythologie. Les nations sémitiques, celles du moins qui sont restées fidèles à la vie patriarcale et à Tesppit ancien, n'ont jamais compris en Dieu la variété, la pluralité, le sexe : le mot d4esse serait en hébreu le plus horrible barbarisme. De là ce trait si caractéristique, qu'eUes n'ont jamais eu ni mythologie ni épopée. La façon nette et simple dont elles conçoivent Dieu séparé du monde,

* Si Ton m^objecie la tendance générale de la philosophie orientale vêts le mysticisme, je ferai observer que ce n'est que par abris qae Ton applique le nom de philwiophie arabe à une philosophie qui n'a jamais eu de racines dans la péninsule arabique, et dont Tapparition a été une roactbn du génie persan contre le génie arabe. Celte philosophie a été écrite en arabe, toilà tout; elle n'est arabe ni de tendance ni d*esprit.

zi^Dgendraût points n^étant pas engendré^ n'ayant point de âembisdile^ excluait ces grandes broderies^ ces poèmes divins où Tlnde^ la Perse, la Grèce ont développé leur fantaisie^ La mythologie représentant le pantbéisune en religion^ n'est possible que dans llmagination d'un peuple qui laisse flotter indécises les limites de IMeu, de l'humanité et de Tunirers : or l'esprit le plus éloigné àa panthéisme^ c'est assurément l'esprit sémiticpie. UAnt* bie^ en particulier, avait perdu on peut-être n'avait jamais eu le don de l'invention surnaturelle. A peine trouve-t-on dans toutes le&MoallakàO et dans le vaste répertoire de la poésie antéislamique une pensée reli* gieuse. Ce peuple n'avait pas le sens des choses saintes; mais, en revanche, il avait un sentiment très-vif des choses finies et des passions du cœur humain.

Voilà pourquoi la légende musulmane, en dehors de la Perse, est restée si pauvre, et pourquoi l'élément mythique y est absolument nul. Sans doute la vie de Mahomet, comme celle de tous les grands fcnidateurs^ s'est entourée de fables; mais ces fables ne sont arrivées à quelque sanction que chez les schiiles, dominés par le

* On appelait moaïïaMt ou suspendues les pièeeâ de vers qui avaient remporté le ptix dans les tournois poétiques et él aient suspendues avec des clous d'or à la porte de la Caaba. Il en reste sept, auxquelles on rattache ordinairement deux ou trois autres poèmes du même caractère.

tour de rimagination persane. Loin qu'elles tiennent au fond de Tislamisme^ elles ne doivent être envisagées que comme des scories accessoires, tolérées plutôt que consacrées et fort analogues à la mythologie de bas étage des livres apocryphes, que TÉglise n'a jamais ni franchement adoptée, ni sévèrement bannie. Comment Timagination populaire n'eût-elle pas entouré de quelques prodiges une existence si extraordinaire ? Comment Tenfance surtout, thème si avantageux pour les légendes, n'eûtelle pas tenté les conteurs? Aies entendre, la nuit où naquit le prophète, le palais de Chosroès fut ébranlé par un tremblement de terre, le feu sacré des mages s'éteignit, le lac de Sâwa se dessécha, le Tigre déborda, et toutes les idoles du monde tombèrent la face contre terre. Ces traditions, néanmoins, ne s'élèvent Jamais à la hauteur d'une légende consacrée, et, en somme, les récits de l'enfance de Mahomet, malgré quelques taches, sont restés une page charmante de grâce et de naturel * . Pour faire mieux apprécier cette sobriété, je donnerai ici un échantillon de la manière dont l'Inde sait fêter la naissance de ses héros.

Quand les créatures apprennent que Bouddha va naître, tous les oiseaux de l'Himalaya accourent au palais de Kapila, et se posent en chantant et en battant des ailes

* Voir M. Caussin, t. I, p. 286 et suiv.

sur les terrasses,les balustrades, les arceaux, les galeries, les toits du palais; les étangs se couvrent de lotus; dans les maisons, le beurre, Thuile, le miel, le sucre, quoiqu'on les emploie en abondance, paraissent toqjours entiers; les tambours, les harpes, lesthéorbes, les cymbales rendent sans être touchés des sons mélodieux. Des dieux et des solitaires accourent de chacun des dix horizons pour accompagner le Bouddha. Le Bouddha descend accompagné de centaines de millions de divinités. Au moment où il descend, les trois mille grands millier^) de régions du monde sont illuminés d'une immense splendeur, effaçant celle des dieux. Pas un être n'éprouve de frayeur ni de souffrance. Tous ressentent un bien-être inflni, et n'ont que des pensées affectueuses et tendres. Des centaines de millions de dieux, avec les mains, avec les épaules, avec la tête, soutiennent et portent le char de Bouddha. Cent mille ap$ara5 conduisent les chœurs de musique en avant, en arrière, à droite, à gauche, et chantent les louanges de Bouddha. Au moment où il va sortir du sein de sa mère, toutes les fleurs ouvrent leur calice; déjeunes arbres s'élèi/entdu sol et entr'ouvrent leurs boutons; des eaux de senteur coulent de toutes parts; des flancs de l'Himalaya, les jeunes lions accourent tout joyeux à la ville de Kapila, et s'arrêtent aux portes sans faire de mal à personne. Cinq cents jeunes éléphants blancs viennent toucher avec

ftm MAHOMET

leurs trompes les pieds du roi, père de Bouddha; les enfants des dieox^ parés de ceintures^ apparaissent daas Tappartement des femmes^ allant et venant de eèté ^ d'autre; les fanmes des nagas, laissant Toir la moitié de leur ccnrps, apparaissent s^agitant dans les airs; dix mille filles des dieux^ tenant à la main des éTentails de queue de paon^ apparaissent sur Tazur du eiel> dix mille urnes pleines apparaissent faisant le tour de la grande cité de Kapila; cent mille filles des dieux^ portant des conques, des tambours, des tambourins suspendus à leur cou, apparaissent immobiles; tous les vents retiennent leur souffle ; tous les fleuves et tous les rui^emn^ s'arrêtent; le soleil, la lune et les étoiles cesh sei^ de se mouvoir. Une lumière de cent mille couleurs, produisant le bien-être dans le corps et Fesprit, se répand de toutes parts. Le feu ne brûle plus. Aux galerie^, aux palais, aux terrasses,, aux arceaux des portes apparaissent auspœdues des perles et des pierres pi^ cieusçs» Les corneilles, les vautours, les loups, les cha« cafe'Ce^awt lemrs cris; il ne s^élève que des scms doux et agréables. Tous les dieux des bois de Salas, scHrtantà demi leur corps du feuillage, apparaissent immobiles et inclinés. Des parasols grands et petits se déploient de tous c&t^ dam les airs. Lia reine cependant s'avance ddm Içi jurdin de Loumbini. Un arbre sIncUne et U solm; k reine t» saisit une branche, et, regardant le

M airae grâce, ftiit an bâillement, et reste immobne. Le BoodiHia i^élance de son côté droit sans la blesser; im lotos Mane perce la terre et s^ocirre poor le recevoir; on parasol descend dn del poar le couvrir; on fleuve d'eau froide et un fleuve d'eau chaude accourent pour lebaigner, etc.^

YcHlà ce qui s^appeUe eirtamer hardiment la légende et ne pas marchander avec le inirade. L'Arabiç était arrivée à un tpop grand raffinement intellectuel pour qu'il pût s^ former ime légende surnaturelle de ce style. U seule tm que Mahomet voulut se permettre une imitation des fantaisies transcendantes des autres religions, dans son voyage nocturne à Jérusalem sur un animal fantastique, la chose tourna au plus mal : ce récit fut accudlU par une tempête de plaisestteries; pinceurs de ses disciples abjurèrent, et le prophète se hâta de retirer sa fâcheuse idée, en déclarant que ce mervdDeux voyage, éconé d'abord comme réel, n'avait été qu'un rêve. Toute la l^ende arabe de Mahomet, tdle qu'elle se Kt dans Àboulféda V par exemple, se homt à quelques récits fort sobrement inventés. On cherche à le mettre en rapport avec las hc»nmes illustres de son temps et de ta généra-

» Neas preocns CfS tiûta entre siille dam le LeOiiapktara, os légende de Boaddba» txad. par M.Ëdoiu^n} Foucaux (Parii> 49MK

1 Voir la traduction qu*en a donnée M. Noël Q^sv^rgeiik Psh ne, 4837.

lion précédente; on fait prophétiser sa mission par des personnages vénérés. Lorsqu'il parcourait les solitudes voisines de la Mecque^ plein de sa pensée^ il entendait des voix qui lui disaient : a Salut^ apôtre de Dieu 1 » II se retournait; et ne voyait que des arbres et des rochers. A sa fuite de la Mecque^ il se réfugie dans une caverne : ses ennemis vont y pénétrer^ quand ils remarquent un nid dans lequel une colombe avait déposé ses œufs et un réseau de toile d'araignée qui fermait le chemin. Sa chamelle était inspirée^ et quand les chefs des tribus venaient prendre la bride de sa monture pour lui offrir rhospitalité ; il disait : a Laissez-la marcher^ c'est la main de Dieu qui la guide. » Son sabre aussi fait quelques miracles. A Tissue d'une bataille , il s'était assis à l'écart au pied d'un arbre, ayant sur ses genoux cette arme, dont la poignée était d'argent Un Bédouin ennemi Taperçut; il s'approche, et, feignant d'être attiré par un simple motif de curiosité : a Permets-tu que j'examine ton sabre? » lui dit-il. Mahomet le lui présente sans défiance. L'Arabe le prend, le tire du fourreau et va frapper; mais le sabre refuse d'obéir. Tous les prodiges de sa vie sont aussi transparents*, lui-même ne savait rien inventer de bien neuf en ce genre. L'ange Gabriel faisait tous les frais tle ses miraclés; il semble qu'il n'ait pas connu d'autre machine. La bataille de Bedr seule fournit quelques exemples de la

grande création merveilleuse improvisée sm» place. Une légion d'anges combattit pour les miusulmahs. Un Arabe^ qui s'était placé sur les montagnes environnantes^ vit un nuage s'approcher de lui et du sein de ce nuage il entendit sortir des hennissements de chevaux et une voix qui disait: a En avant^ Hayzoum! b (C'est le nom du cheval de l'ange Gabriel. ) Un musuhnan raconta que^ poursuivant un Mecquois le sabre à la main^ il avait vu la tête du fuyard tomber à terre avant que son sabre l'eût atteint : il en conclut que la main d'un envoyé céleste avait prévenu la sienne. D'autres affirmaient avoir distingué clairement les anges à leurs turbans blancs^ dont un bout flottait sur l'épaulé^ tandis que Gabriel^ leur chef^ avait le front ceint d^un turban jaune. Quand on sait l'état d'excitation où se mettent les Arabes avant et durant la bataille^ et quand on songé que cette journée fut le premier élan de l'enthousiasme musulman^ bien loin de s'étonner que de tels récits aient trouvé créance^ on est surpris que le cerveau des combattants de Bedr n'ait enfanté que d'aussi sobres merveilles.

A une époque beaucoup plus moderne et sous l'influence de races étrangères à l'Arabie^ la légende de Mahomet s'est compliquée^ je le sais^ de circonstances merveilleuses qui la rapprochent beaucoup des grandes légendes mythologiques du haut Orient. La Perse, quoique domptée par l'islamisme^ ne plia jamais sous l'action

34» UAJÊOUKr

defesprit sémttiiliie. En dépit de la tangue et de ta rdtgion qui lui étaient imposées^ elle sut rerendkiaer ses cbroits de nation indcK^sropéenne^ et se créer^ au sein de ri9lami8me> une philosophie^ une épopée^ une mythologie. Outrez le BifUt ul-Sùhub, recueil de traditiom sehiites : tous y Terrez qse, ta nuit où Mahomet tint au monde^ soixante-dix mitte palais de rubis et soixante-dix miUe patais de perles furent bâtis dans le pu^adis^ et forexA appelés les palais de ta naksance. Le profite mât tout drccttcis : des sagesrf emmes, d'une beauté extrawdinaire> sont présentes^ sans atoir été i»réTennes. Une lœniëre dont Téctat resplendit dans toute FArabie sort aTec lui du sein de sa mère. Aussitôt né^ il se jette à genoux^ élèTe son regard au ciel^ et s'écrie : « Dieu seid est DieU;^ et je suis son prophète ! » Dieu re\êt son apôtre de ta diemise du divin contentement et de ta robe de ta sainteté^ rattachée par la ceinture de Famour de Dieu. B chausse les sandales de ta respectueuse terreur^ cemt ta ceuroimedetapréséance; et prend en main ta baguette de rmiorité religieuse. A trois ans^ deux angeslui ouvrent le côté^ M enlàyent le cceur^ en expriment tas gouttes ncdresdu péché^ety mettent la lumière prophétique.lia^ hemet Toyait derrière comme devant; sa salite rendait douce Feau de mer ; ses gouttes de sueur étaient comme des perles. Son corps ne projetait d'ofnbre ni au mie^ ni au clair de knoie; aucin» insecte n'approchait de ea

personne.— Rien d'arabe dansées exagératkHas^tmit empreintes du goût persan : c'est complètement méconnaître le caractère de la légende de Mahomet que de la chercher dans d'aussi grotesques récits^ qui ne préjudicient pas plus à la pureté de la tradition arabe primitive que les fades amplifications des Évangiles qK)cryphes ne nuisent à l'incomparable beauté des Évangiles canoniques* Les éléments légendaires de l'islamisme naissait sont toujours ainsi restés à l'état de tradition sporadique et sans autm^ité. Au lieu d'un être m^térieux, suq>endu entre ciel et terre^ sans père^ ni frère ici-bas^ nous n'avons qu'un Arabe entaché de tous les d^uts du caractère de sa nation. Au lieu de cette haute et inaccessible rigueur de supematuralisme^ qui fait dire à l'homme-Dieu a Ma mère et mes frères^ ce sont ceux qui écoutent la parole de Dieu et qui la pratiquent^ » nou» avons ici toutes les aimables faiblesses du cœur humain» A la bataille d'Autas^ une captive que des nuisuhnant entraînaient avec rudesse s'écria: a Respectez-moi, jfi tiens de près à votre chef. » On la conduisit à Mahomet, a Prophète de Dieu^ lui dit-elle^ je suis ta sosur de lait; je suis Schaymâ^ Me de Halimâ, ta nourrice^ de la tr&>u des Benou-Sâd; — Quelle preuve me domieras-ta de cela? demanda Mahomet.— Une morsure que tu me fiai l'épaule^ répondit-dle^ un jour que je te portais sur mon dos. D Et elle montra la cicatrice* Cette vue, nwàâxA

à Mahomet le souvenir de sa première enfance et des soins qu'il avait reçus dans une pauvre famille de Bédouins , rémut d'attendrissement. Quelques larmes mouillèrent ses yeux. « Oui, tu es ma sœur^» dit-il à Schaymâ; et se dépouillant de son manteau, il la fit asseoir dessus. Puis il reprit: « Si tu veux rester désormais près de moi, tu vivras tranquille et honorée parmi les miens ; si tu aimes mieux retourner dans ta tribu, je te mettrai en état d'y passer tes jours dans l'aisance.» Schaymâ dit qu'elle préférait le séjour du désert, et Mahomet la renvoya comblée de ses dons.'

Rien n'est dissimulé de ses faiblesses et ses humbles côtés, n commence par être commis-voyageur en Syrie, où il fait de bonnes affaires. Aucun signe extraordinaire ne le distingue; il a son surnom conune un autre : on l'appelle el-Amin, l'homme sûr. Dans sa première jeunesse, il se bat avec les Koreischites contre les Hawazin, et les Koreischites n'en sont pas moins taillés en pièces. Dans une course, sa chamelle est distancée par celle d'un Bédouin, et il en éprouve un vif dépit. L'Arabie ne s'est pas crue obligée, pour exalter son prophète, de l'élever au-dessus de l'humanité et de le soustraire aux affections de tribu, de famille, à d'autres plus humbles encore. Les historiens musuhnans nous racontent qu'il aimait son cheval et sa chamelle, qu'il essuyait leur sueur avec sa manche. Quand sa chatte avait faim ou soif, il se levait

ET LES ORIOINES DE LISLAMISME. 945

pour lui ouvrir, et il soignait attentiTement un vieux coq quMl gardait chez lui pour se préserver du mauvais œil. Dans son intérieur, il nous apparaît comme le plus bonnête père de famille. Souvent, prenant par la main Hasan et Hosein, nés du mariage d'Âli et de sa fille Fatima, il les faisait sauter et danser, en leur répétant des paroles enfantines qui ont été conservées^ Quand il les apercevait, au beau milieu d'une prédication, il allait les embrasser, les plaçait près de lui dans la chaire, et après quelques mots d'excuse sur leur innocence, il reprenait son discours. Après la conversion des Benou- Témîm à Tislamisme, un deleurs principaux chefs, Cays, ûls d'Âcim, étant à Médine, entra un jour chez Mahomet, et le trouva tenant sur ses genoux une petite fille qu'il couvrait de baisers, a Qu'est-ce que cette brebis que tu flaires? demanda-t-il. — C'est mon enfant, répondit Ifahomet.— Par Dieu ! reprit Cays, j'ai eu beaucoup de petites filles comme celle-ci; je lésai toutes enterrées vivantes, sans en flairer aucune. — Malheureux ! s'écria Mahomet, il faut que Dieu ait privé ton cœur de tout sentiment d'humanité. Tu ne connais pas la plus douce jouissance qu'il soit donné à l'homme d'éprouver. »

1 Je n*ai pas besoin d*avertir que je suis loin d'attacher à ces récits une valeur historique ; j'insiste uniquement sur le caractère que les Arabes ont attribué à leur prophète et sur la couleur générale de sa légende.

9lé MAHOMET

Ses biographes ne prennent pas plus de soin qu'il n*en prenait Im-même pour cacher sa passion dominante: a Deux choses au monde^ disait-il^ ont eu de Tattrait pour moi^ ee sont les femmes et les parfums ; mais je ne trouve de félicité pure que dans la prière. » Ce point fut le seul sur lequel il dérogea à ses propres lois et rédama son privilège de prophète. Contrairement à toutes ses prescriptions, il eut quinze femmes, d'autres disent vingtcinq. Les épisodes les plus délicats ne pouvaient manquer de surgir dans un tel ménage. Ajoutez que la jalousie la plus subtile paraît avoir été un des traits de son caractère. tJn verset du Coran défend expressément à ses femmes de se remarier après sa mort. Dans sa dernière maladie, il disait à Aïscha: « Ne serais-tu pas satisfaite de mourir avant moi et de savoir que ce serait moi qui t'envelopperais dans le linceul, qui prierais sur toi, qui te déposerais dans la tombe?— J'aimerais assez cela, répondit Aïscha, si je n'avais l'idée qu'au retour de mon enterrement tu viendrais ici te consoler de ma perte avec quelque autre de tes femmes. » Cette saillie fit sourire le prophète.

L'épisode de son mariage avec Maria la Copte est un des plus singuliers. Une Copte, une esclave, une chrétienne^ se vit préférée durant plusieurs nuits aux nobles fiUes d'Abw-Bekr é. A'Osmr, du plus par «asg koreischite. Ce choix provoqua une vraie séditioo dans le

ET LÉS ORIGINES DE l'ISLAMISME. M7

harem^ à propos de laquelle Dieu réyda ce qui suit : a apôtre de INeu^ pourquoi^ danslayue de complaire à tes femmes^ fabstiendrais-tu de ce que Dieu te permet? Le Seigneur est bon et miséricordieux; il annule des serments inconsidérés. Il est yotre msdtre; il a la science et la sagesse. » Ainsi autorisé à punir les rebelles ^ le prophète les répudia pour lin mois^ quil donna tout entier à Maria. Ce ne fut que sur les vives instances d'Abou-Bekr et d'Omar qu'il consentît àreprendre leurs fifles^ après les avoir admonestées par cet autre verset: a Si vous vous opposez au prophète, sachez que Dieu se dédare pour lui. Il ne tiendrait qu'à lui de vous répudier toutes, et le Seigneur lui donnerait des épouses meilleures que vous, de bonnes musulmanes, pieuses, soumises, dévouées, b

Le scandale fut bien plus grave encore lors du mariage de Mahomet avec Zeynab. Elle était déjà mariée à Zeyd, fils adoptif du prophète. Dn jour que celui-ci allait visiter Zeyd, il trouva Zeynab seule et couverte de vêtements légers quidér(d)aient à peine labeauté de ses formes. Son émotion se trahit en quelques mots : a Louange à Dieu qui dispose des cœurs! » Puis il s'éloigna; mais le sens de cette ^d^nation n'échappa point à Zejmb, ^ la rapporta à Zeyd. Celui-ci comnit immédiatement annoncer à Mahomet qu'il était prêt à répudier sa femme. Le prophète combattit d'abord son dessein; mais Zeyd

insista. Zeynab^ disait-il^ flèrede sa noblesse^ avait envers lui un ton de hauteur qui détruisait le bonheur de leur union. Malgré Tusage qui interdisait aux Arabes d'épouser les femmes de leurs fils adoptifs^ Zeynab^ peu de mois après^ prenait rang parmi les fenmies du prophète. Quelques versets du Coran firent cesser les murmures des musulmans austères^ et le complaisant Zeyd vit son nom inscrit dans le livre saint.

En somme ^ Mahomet nous apparaît comme un homme doux^ sensible^ fidèle^ exempt de haine. Ses af« fections étaient sincères; son caractère, en général, porté à la bienveillance. Lorsqu'on lui serrait la main en l'abordant, il répondait cordialement à cette étreinte, et jamais il ne retirait la main le premier. Il saluait les petits enfants et montrait une grande tendresse de cœur pour les femmes et les faibles, a Le paradis, disait-il, est au pied des mères. » Ni les pensées d'ambition, ni l'exaltation religieuse n'avaient desséché en lui le germe des sentiments individuels. Rien de moins ressemblant à cet ambitieux machiavélique et sans cœur qui explique en inflexibles alexandrins ses projets à Zopyre:

Je dois régir en dieu l'univers prévenu;

Mon empire est détruit, si l'homme est reconnu.

L^homme, au contraire, est chez lui toujours à découvert. Il avait conservé la sobriété des mœurs arabes;

aucune idée de majesté. Son lit était un simple manteau^ et son oreiller une peau remplie de feuilles de dattier. On le voyait traire lui-même ses brebis, et il s'asseyait à terre pour raccommoder ses vêtements et ses chaussures. Toute sa conduite dément le caractère entreprenant, audacieux, qu'on est convenu de lui attribuer. Il se montre habituellement faible, irrésolu, peu sûr de luimême. M. Weil va jusqu'à le traiter de poltron; il est certain qu'en général il avançait timidement et résistait presque toujours à Tentraînement de ceux qui raccompagnaient. Ses précautions dans les batailles étaient peu dignes d'un prophète. 11 se couvrait de deux hauberts et portait sur la tête un casque à visière qui lui recouvrait la figure. A la déroute d'Ohod, sa tenue est on ne peut plus messéante à. un envoyé de Dieu: renversé dans un fossé, il ne dut la vie qu'au dévouement des Ansâr, qui le couvrirent de leur corps, et il se releva tout souillé de sang et de boue. Son extrême circonspection perce à chaque pas. Il écoutait volontiers les avis et y montrait beaucoup de déférence. Souvent même on le voit céder à la pression de l'opinion pubhque et se laisser entraîner à des démarches que sa prudence réprouvait. Ses disciples, ayant une idée beaucoup plus haute que lui de ses dons prophétiques et croyant en lui beaucoup plus que lui-même, ne compienaient rien à ces hésitations et à ces ménagements.

Toute rénergie qui fut déployée dans la fiHidation de la religion nouvelle appartient à Omar. Omar est vraiment le saint Paid de Tislamisme^ le glaive qui tranche et décide. On ne peut douter que le caractère réservé de Mahomet n^eût compromis le succès de son e&uvre^ «'3 n'eût rœcontré cet impétueux disci|Je, toujcmrs prêt à tirer le sabre contre ceux qui n'admettaient pas sans examen la religion dont il avait été le plus ardent persécuteur« La conversion d'Omar fut le moment décisif dans le progrès de Tidamisme. Jusque-là les musulmans s'étaient cachés pour pratiquer leur religion et n'avaient point osé confesser leur foi en public. L'audace d'Omar, son ostentation à s'avouer musulman, la terreur qu'il inspirait leur donnèrent la confiance de paraître au grand jour. Il ne semble pas que Mahomet ait rien vu au ddà de l'horizon de l'Arabie ni qu'il ait songé que sa religion pût convenir à d'aufres qu'aux Arabes. Le principe conquérant de l'islamisme, cette pensée que le monde doit devenir niiisuhnan, est une pensée d'Omar. C'est lui qui, aj^ès la mOTt de Mahomet, gouvernant en réalité sous le nom du faible Abou-Bekr, au moment où l'œuvre du prophète à peine ébauchée allait se dissoudre, arrêta la défection des tribus arabes et donna à la religion nouvelle son dernier caractère de fixité. Si la chaleur d'un tempérament impétueux, s'attadiant avec frénésie à un dogme, doit s'appeler foi, Omar a réellement été le [dus

éneifiiqne des fidèles. Jamais on n'a cni avec tant de lage^ jamais on n'a dépensé tairt de ci^re au nom de l'indubitable. On Toit souvent le besoin de ha!r amener ainsi à la religion les caractères entiers et sans nuances ; car^ de tous les prétextes de hune, la religion est celui auquel on s'abandonne avec le plus de sécurité.

Le riAe de prophète a toujours ses épines^ et^ en face de compatriotes aussi disposés à le trouver en défaut^ Mahomet ne pouvait manquer d'avoir à traverser desmoments difficiles. Il s'en tirait en général avec beaucoup d'habileté^ évitant d'exagérer son rôle et prenant garde de s'aventurer trop loin. 11 pouvait paraître surprenant qu'un envoyé de Dieu essuyât des défaites^ vit ses prévisions déjouées, remportât des demi-victoires. Dans les grandes légendes surnatureUes, les choses sont iMen autrement menées; tout y est tranché , absolu, comme il confient lorsque Dieu s'en mêle. Il était trop tard pour {»*^idre les choses sur un ton aussi élevé : Tdlà pourquoi, dans la vie de ce dernier des prophètes, tout se passe à demi et par à peu près, d'une manière tout humaine et tout historique. Il est battu, il se trompe, a recule, il se corrige, il se contredit. Les musulmans reconnaissent jusqu'à deux cent vingt-cinq contradictions dans le Coran, c'est-à-dire deux cent vingt-cinq passages qui ont été plus tard abrogés en vue d'une .autce politique.

Quant aux traits de la vie de Mahomet qui^ à nos yeux, seraient des taches impardonnables à sa moraUté^ gardons-nous d'y appliquer une critique trop rigoureuse. Il est évident que la plupart de ces actes ne produisaient I pas sur les contemporains et ne produisent pas sur les historiens orientaux la même impression que sur ,

nous. On ne peut nier cependant que, de Taveu des musulmans, Mahomet ne fasse dans plusieurs cas le mal avec pleine connaissance, en sachant très-bien qu'il obéit à sa propre volonté et non à Tinspiration de Dieu. Il permet le brigandage; il commande des assassinats; il ment et il permet de mentir à la guerre par stratagème. On pourrait citer une foule de circonstances où il pactise avec la morale dans un intérêt politique. Une des plus singulières assurément est celle où il promet d'avance à Olhman le pardon de tous les péchés qu'il pourra commettre jusqu'à sa mort, en compensation d'un grand sacrifice pécuniaire. Il était surtout impitoyable pour les rieurs. La seule femme pour laquelle il se montra rigoureux à la prise de la Mecque fut la musicienne Ferléna, qui chantait habituellement les vers satiriques que l'on composait contre lui. Sa conduite envers l'un de ses secrétaires est aussi très-caractéristique. Cet homme, qui écrivait le Coran sous la dictée du prophète, assistait de trop près à son inspiration pour que leur confiance réciproque fût bien vive.

Mahomet ne Taimait pas; il Taccusait de changer des mots et de dénaturer ses pensées, si bien que le secrétaire, agité de sinistres pressentiments, s'enfuit et abjura l'islamisme. Après la prise de la Mecque, il retomba entre les mains des musulmans. Mahomet ne se laissa arracher son pardon qu'avec une peine infinie, et, quand l'apostat se fut retiré, il exprima avec humeur aux musuhnans son mécontentement de ce qu'ils ne l'avaient pas délivré de cet homme.

Il y aurait aussi quelque injustice à juger en toute rigueur et avec nos idées morales les actes de Mahomet qui, de nos jours, s'appèleraient des supercheries. On ne saurait se figurer à quel point, chez les musulmans, la conviction et même la noblesse de caractère peuvent s'allier à un certain degré d'imposture. Le chef de la secte desWahhabites, Abd-el-Wahhab, un vrai déiste, le Socin de l'islamisme, n'inspirait-il pas à ses soldats la plus aveugle confiance en leur donnant, avant la bataille, un sauf-conduit signé de sa main et adressé au trésorier du paradis, pour que celui-ci les y admît d'emblée et sans interrogatoire préalable? Tous les fondateurs deskhouan, ou ordres religieux d'Algérie *, réunissent le double catactère d'ascètes et d'audacieux charlatans. Sidi-Aîssa, le

' Voir le curieux ouvrage du capitaine de Neveu, sur ce sujet. Htxs, 4846.

plus extraordinaire de ces modernes prophètes, Sidî- Aïssa, dont la légende a presque atteint les proportions de celle de Mahomet, n'était qu'mi jonglem: et un montrem: de bêtes qui sut habilement exploiter son métier, et aucune des personnesqui ont voyagé en Algérie ne croira que les Ahsaoua soient dupes de leurs propres prestiges.

Certes, il serait de mauyais goût de comparer Mahomet à des imposteurs d'aussi bas étage« Il faut pourtant avouer que, si la première condition du prophète est de se faire illusion à lui-même, Mahomet ne mérite pas ce titre. Toute sa vie révèle une réflexion, une combinaison, une politique, qiû ne rentrent guère dans le caractère d'un enthousiaste obsédé de visions divines. Jamais tête ne fut plus lucide que la siexme; jamais honmie ne fut plus maître de sa pensée. Ce serait poser k question d'une manière étroite et superûcieMe que de se demander $i Mahomet croyait à sa propre mission^; car, en un sens, la foi seule est capable de soutemr le novateur dans la lutte qu'il soutient pour l'idée de son choix : d'un autre côté, il est absdument impossible d'admettre qu'un homme d'une conscience aussi daire crût avoir entre les deux épaules le sceau de prophétie et tenir de l'ange Gabriel l'inspiration qu'il recevait de ses passions et de ses desseins prémédités. H. Weil et M. Washington Irving supposent, non sans

mso», qoe dwas la première phase de sa TÎe de prophète UQ entlM>usiasme Traimeot saint soideTait sa poitrme^ et que la période poUtique ne Tint pour lui que plus tard^ kursque la lutte et le sentiment des difficultés à vaincre eurœt terni la délicatesse première de son inspiration. Les dernières surates du Coran^ si resplendissantes de poésie^ seraient Texpression de sa dCNsviction nsuTe^ taïuUs que les premières surates^ chargées de disputes^ de contradictions^ dinjures^ servent Tœuvre de son âge pratique et réfléchi, (to ne peut mer que les premières apparitions de son génie prophétique ne soient empreintes d'un grand caractère de sainteté. On le voyait seul en prière dans les vallées désertes des envircms de la Mecque. Âli^ fils d'AboU'> Tahb, à Knsu de son père et de ses oncles, raccompagnait quelquefois et priait avec lui/ imitant ses mouve« ments et ses attitudes. Un jour, Âbou-Talib les surprit dans cette occupation, a Que faites-vous, leur dit-it, et quelle religion suivez-vous donc? — La religion de Dieu, de ses anges, de ses prophètes, répondit Mahomet, la religion d'Abraham. » Qu'il est grand aussi dans les prendères épreuves de son apostolat! Un soir, après avoir pîfâsé le jour à prêcher, il rentra chez lui sans avoir rencontré vàx seul individu, homme ou femme, hbre ou esclave, qui ne l'eût accablé d'affronts et n'eût repoussé ses exhcwiations avec mépris. Abattu, décou-

ragé, il s'enveloppa de son manteau et se jeta sur une natte. C^est alors que Gabriel lui révéla la belle surate : toi qui es enveloppé dun manteau, lève-toi et prêche... Toutefois ce parfum de sainteté n'apparaît qu'à de rares intervalles dans sa période d'activité. Peut-être reconnut-il que le sentiment moral et la pureté de Tâme ne suffisent pas dans la lutte contre les passions et les intérêts, et que la pensée religieuse, du moment qu'elle aspire au prosélytisme, est obligée de prendre les allures de ses adversaires, souvent peu délicats. Il semble du moins qu'après avoir cru sans arrière-pensée à sa prophétie, il perdit ensuite la foi spontanée et continua néanmoins de marcher, guidé par la réflexion et la volonté, moins grand dès lors; — à peu près comme Jeanne d'Arc redevint femme dès qu'elle perdit sa première naïveté. L'homme est trop faible pour porter longtemps la mission divine, et ceux-là seuls sont immaculés que Dieu a bientôt déchargés du fardeau de l'apostolat.

Question plus étrange peut-être et que la critique pourtant est obligée de poser : Jusqu'à quel point les disciples de Mahomet croyaient-ils à la mission prophétique de leur maître? — n peut sembler étrange de révoquer en doute la conviction absolue d'hommes que l'élan de leur foi entraîna du premier bond jusqu'aux extrémités d«i monde. D'importantes distinctions sont pourtant ici né-

«^essaircs. Dans le cercle des fidèles primitifs , parmi les Mohadjir et les Ansâr S la foi était, il faut l'avouer, à peu près absolue ; mais si nous sortons de ce petit groupe, qui ne dépassait pas quelques milliers d'hommes, nous ne trouvons autour de Mahomet, dans tout le reste de TArabie, que Thicrédulité la moins déguisée. L'antipathie des Mecquois pour leur compatriote ne fut jamaispleinement domptée ; répicuréisme qui régnait cBez les riches Koreischites , l'esprit léger et libertin des poètes alors en vogue ne laissaient place à aucune conviction profonde. Quant aux autres tribus, il est certain qu'elles n'embrassèrent l'islamisme que pour la forme, sans s'enquérir des dogmes qu'il fallait croire et sans y attacher d'importance. Elles ne voyaient pas grand inconvénient à prononcer la formule de l'islam, sauf à l'oublier quand le prophète ne serait plus. Lorsque Khàlid parut chez les Djadhima en les sommant d'a« dopter la foi du prophète, ces bonnes gens savaient si peu de quoi il était question, qu'ils crurent qu'on leur parlait du sabéisme, et qu'ils jetèrent leurs armes en criant : « Nous sommes sabéensi b — Les fiers Thakif imaginèrent un singuher accommodement pour sauver la honte de leur conversion : ils consentirent à se

» Les Mohadjir étaient les Mecquois qui accompagnèrent Mahomet dans sa fuite (hedjra); ies Ansâr, les Médinois qui raccueillireat et se fi/eut .ses défenseurs contre ses propres concitoyens.

çaupfiettre à la loi nouvelle^ à condition qu'ils conserveraient encore pendant trois anç leur idole Lât. Cette condition ayant été rejetée^ ils demandèrent à garder Lât pendant un an, pendant six mois, pendant un mois. Leur fierté voulait une concession; ils se rabattirent enfin à demander rexemptjon de la prière. — La con« version des Témimites n'est pas moins curieuse. Leurs ambassadeurs se présentèrent fièrement, et, s'approchant des appartements du prophète et de ses femmes : ç( Sors, Mahomet, lui crièrent-ils; nous venons te proposer une lutte de gloire * : nous amenons notre poète et notre orateur. » Mahomet sortit , et Ton prit place autour des jouteurs. L'orateur Otarid et le poète Zibrican exaltèrent, Tun en prose rimée, l'autre en vers, les avantages de leur tribu. Çays et Hassan, fils de Thabet, répondant par des pièces improvisées sur le même ijiètre et avec la même rime, établirent avec tant d'énergie la supériorité des musulmans que les Témimites s'avouèrent vaincus, a Mahoniet est vraiment imi homme favorisé du ciel, se direntrils ; son orateur et ^m poète ont vaincu les nôtres. » Et ils se firent musulmans»

I On appelait lulie 4e gloice» ou mou/iU&ara, des tournois poét» ques où chaque tribu se faisait représenter par un poète chargé d faire valoir ses titres à la prééminence. La victoire restait à ia tribu dont le poète avait trouvé les expressions les plus f^^ries cl les plus lieureuses.

Tdates les crniversions étaient de ce genre. On faisait les conditions; on prenait et on laissait. Le vieil Amir^ fib de Tofayl, étant venu trouver Mahomet : « Si j'embrasse rislamisme^ lui dit-il^ quel sera mon rang? — Celui des autres musulmans^ répondit Mahomet; tu auras les mêmes droits et les mêmes devoirs que tous. — Cette égalité ne me suffit point. Déclare-moi ton successeur dans le c(nnmandement de la nation^ et j'adhère à tes croyances. — Il ne m'appartient pas de disposer du commandement après moi ; Dieu le donnera à celui qu'il lui plaira de choisir. — Eh bien ! partageons maintenant le pouvoir : règne sur les villes, sur les Arabes à demeures fixes, et moi sur les Bédojiins. b Mahomet n'ayant pas voulu consentir à ces conditions, Amir renonça à se faire musulman.

C'est surtout après la mort de Mahomet que Ton put voir conGd>iea était faible la conviction qui avait réuni autour de lui les différentes tribus arabes : une apostasie en masse faillit se produire. Les uns disaient que, si Mahomet eût été réellement envoyé de Dieu, il ne serait pas mort; d'autres prétendaient que sa religion ne devait durer que pendant sa vie. A peine la nouvelle de sa fin prochaine se iut-elle répandue qu'il apparut dans toute l'Arabie une nuée de prophètes; chaque tribu voulut avoir le sien, comme les Koreischites : l'exemple avait été contagieux. Presque tous ces prophètes n'étaient du

reste que des intrigants subalternes, entièrement dépourvus d'initiative religieuse. S'adressant à des tribns simples et beaucoup moins raffinées que les Mècquois, ils avaient à leur service quelques tours de prestidigitation, qu'ils donnaient comme preuve de leur mission divine. L'un d'eux, Moseilama, courait le pays en montrant une fiole à goulot étroit, dans laquelle il avait fait entrer, un œuf au moyen d'un procédé qu'il avait appris d'un jongleur persan. Il récitait aussi des phrases rimées, qu'il donnait pour des versets d'un second Coran. Qui le croirait? ce vil imposteur tint en échec durant plusieurs années toutes les forces musulmanes serrées autour d'Abou-Bekr, et balança la destinée de Mahomet. Il trouva un rival redoutable dans la prophétesse Sedjah, c[ui avait réussi à grouper derrière elle une puissante armée de Témimites. Moseilama, pressé dans Hadjr, ne vit d'autre moyen de désarmer sa belle rivale que de lui proposer un tête-à-tête, qui fut accepté avec empressement. Le prophète et la prophétesse en sortirent mariés. Après trois jours donnés à l'hymen, Sedjah rentra dans son camp, où ses soldats s'empressèrent de la questionner sur les résultats de son entrevue avec Moseilama. a J'ai reconnu en lui, dit-elle, un véritable prophète et je l'ai épousé. — Moseilama nous donne-t-il un cadeau de noces? demandèrent les Témimites. — Il n'a point parlé de cela, répliqua Sedjah. — Ce serait une

honte pour toi et pour nous, reprirenUls, qu'il épousât notre prophétesse sans nous rien donner. Retourne vers lui, et réclame pour nous un cadeau. > Sedjah alla se présenter à la porte de Hadjr, et, la trouvant barricadée^ elle fit appeler son époux, qui parut sur la muraille. Un héraut lui exposa la réclamation des Témimites. a Fort bien, répondit Moseilama, vous serez satisfaits. Je vous charge de publier la proclamation suivante : Moseilama, prophète de Dieu, accorde exemption auxBenou-Ténûm de la première et de la dernière des cinq prières que son confrère Mahomet leur a imposées. » Les Témimites prirent cette dispense au sérieux, et Ton prétend que, depuis lors, ils n'ont plus fait la prière de Taurore ni celle de la nuit.

On peut juger par ces récits combien était peu profond le mouvement religieux chez les Arabes*. Ce mouvement n'avait absolument rien de dogmatique en dehors d'un groupe très-réduit. On raconte qu'après une victoire Omar ordonna que chaque soldat eût son lot du butin

* Le caractère Indévot de TÂrabe nomade a frappé tous les voyageurs. Voir, en particulier, M. d*£scayrac de Lature, Le Désert et le Soudan, p. 340 et suiv. Certaines parties de TÂrabie ne sont devenues complètement musulmanes qu'au commencement de ce siècle, par suite du mouvement wahhabiie. En général, les religions sont plus facilement conquérantes au loin que dans le pays même qui « été leur berceau. i

263 MAHOlilET

CD proportion dé la pùrtie du Coraû qti'il savait par cneur. Or, quand on en vint à Téprcnve, il se trouva que les plus braves d'entré les Bédouins n'en purent réciter tout juste quels formule knttale : Au nom dt Dieié clément et iniséric&rdienô$, ce qui fl* beaîucoup ri're les assistants. Ces natures fortes et simples n'entendaient rien à h mysticité. D'tm outreF côté, la M musulmane avait trouvé dans les familles riches et fières de b Mecque un cenf re de résistance dont eBe ne put triompher entièrement. Abôu-Sofyan, le chef de cette opposition, ne prit jamais franchement les allures d'un vrai croyant. Lors de sa première entrevue avec Mahomet, après la prise de la Mecque : a Eh bien! Abou-Sofyan, lui dit Mahomet, confesses-tu maintenant qu'il n'y a d'autre dieu qu'Allah? — Oui, répondit Abou-Sofyan. — Ne confesseras-tu pas aussi que je suis l'envoyé d'Allah?— Pardonne à ma sincérité, reprit Abou-Sofyan, mais sur ce point Je conserve eûcofe quelques doutes. ii Un grand nombre de piquantes anecdotes témoignent dû ton légèrement sceptique et railleur que le môme personnage conserva toujours à l'égard de la foi nouvelle. Orune foule de Mecquois partageaient ces sentiments. Il y avait à la Mecque tout un parti d'hommes d'esprit, riches, nourris de l'ancienne poésie arabe, radicalement incrédules. Ces hommes avaient tvop de bon goût et de ftnessc r»our faire une bien vive opposition à la secte naissante; ils

embrassèrent Fidamisme, mais en conserrant leurs habitudes profanes. C'est le parti des mounafikoufiy ou musulmans simulés^ qui joue un si grand rMe dans le Coran. A la bataille de Honayn^ où les musulmans furent mis en déroute^ ces faux frères ne cacbèrenf pas leur joie maligne, e Par ma foi ! dit Calacte^ je crois que cette fois-ci Mahomet est à bout de sa magie. — Voyezles donc, disait Abou-Sofyan, ils courront jusqu'à ce que la mer les arrête.» Mahomet savait fort bien à quoi s'en tenir sur leurs^ sentiments; mais, en habile politique, il se contentait d'une soumission extérieure, et faisait même en sorte que dans le partage du butin ils fussent plus favorisés que les fidèles, dont il était assuré.

Tout le premier siècle de l'islamisme ne fut qu'une lutte entre les deux partis que suscita la prédication de Mahomet : d'un côté, le groupe fidèle des Mohadjir et des Ânsàr ; de l'autre, le parti opposant représenté par la famille des Omeyyades ou d'AbourSofyan. Le parti des musulmans sincères avait toute sa force dans Omar; mais, après l'assassinat de ce dernier, c'eât-à-dire douze ans après la mort du prophète, le parti des opposants triompha par l'élection d'Othman, neveu d'Abou-Sôf van, c'ost-à-dire du plus dangereux ennemi de Mahomet Tout le khalifat d'Othman fut une réaction contre les amis du prophète, qui se virent écartés des affaires et violemment peirsécuti6s. Dès lors ils ne ropri^r^nt jamais

le dessus. Les provinces lïe pou^-aient souffrir que la petite aristocratie des Mohadjir et des Ansâr, groupée à la Mecque et à Médine^ s'arrogeât à elle seule le droit d'élire le khalife. Ali, le vrai représentant de la tradition primitive de Tislamisme, fut durant sa vie entière un homme impossible, et son élection ne fut jamais prise au sérieux dans les provinces. De toutes parts, on tendait la main a la famille Omeyyade, devenue syrienne d'habitudes et d'intérêts. Or, l'orthodoxie des Omeyyadcs était très-suspecte. Us buvaient du vin, pratiquaient des rites du paganisme, ne tenaient aucun compte de la tradition, des mœurs musulmanes ni du caractère sacré des amis de Mahomet. Ainsi s'explique l'étonnant spectacle que présente le premier siècle de riiégire, tout occupé à exterminer les musulmans primitifs, les vrais pères de l'islamisme. Ali, le plus saint des hommes, le fils adoptif du prophète, Ali que Mahomet avait proclamé son vicaire, est impitoyablement égorgé. Hosein et Hasan, ses fils, que Mahomet avait tenus sur ses genoux et couverts de ses baisers, sont égorgés. Ibn-Zobéir, le premier né des Mohadjir, qui reçut pour premier aliment la salive de l'apôtre de Dieu, est égorgé. Les fidèles primitifs , serrés autour de la Caaba, y continuent la vie arabe, passant le jour à causer dans les parvis et à faire les tournées processionnel les autour de la pierre noire; mais ils sont devenus

complètement impuissants, et les Omeyyades ne les respectent que jusqu'au jour où ils se croient capables de les forcer dans leur sanctuaire. Ce fut un étrange scandale que ce dernier siège de la Mecque, où Ton vit des musulmans de Syrie mettre le feu aux voiles de la Caaba et la faire crouler sous les coups de leurs balistes. On dit qu'à la première pierre lancée contre la maison sainte, le tonnerre io fit entendre; les soldats de Syrie tremblèrent, a Allez toujours, dit leur chef, je connais le climat de ce pays, les orages y sont fréquents dans cette saison. » En même temps, il saisit les cordes de la baliste et les mit lui-môme en mouvement*.

Nous arrivons donc de toutes parts à ce résultat singulier : que le mouvement musulman s'est produit presque sans foi religieuse; qu'en mettant à part un petit nombre de fidèles disciples, Mahomet n'opéra réellement que peu de conviction en Arabie , et qu'il ne réussit jamais à abattre l'opposition représentée par le parti omeyyade. C'est ce parti qui, comprimé d'abord par l'énergie d'Omar, l'emporte définitivement après la mort de ce redoutable croyant, et fait élire Othman ; <:^cst ce parti qui oppose à Ali une résistance invincible et finit par l'immoler à sa haine; c'est ce parti enfin qui

* Pour le tableau de cette curieuse époque» on peut consulter le mémoire de M. Quatremère sur la vie d*Ibn-Zobéir [Journal Asiatique, \ ^^'2).

366 MAHaMÉT

triomphe par ravénement des Oméyyâdes et va égorger jusque dans la Caaba tout ce qui restait de la génération primitiTO et pure. Dé là aussi cette indécision où flottent jusqu'au xii® siècle tous les dogmes de la foi musulmane^ de là cette philosophie hardie proclamant sans détour les droits souverains delà raison; de là ces sedes nombreuses, confinant parfois à Tinfidélité la plus avouée : karmathes, fatimites, Ismaéliens, drupes, haschischins, zendiks, sectes secrètes à double entente, alliant le fanatisme àTincrédulité, la licence à l'enthousiasme religieux, la hardiesse du libre penseur à la superstition de l'initié. Ce n'est réellement qu'au xiF siècle que l'islamisme a triomphé des éléments indisciplinés qui s'agitaient dans son sein, et cela par l'avènement de la théologie ascharite, plus sévère dans ses allures, et par l'extermination violente de la philosophie. Depuis cette époque, pas un doute ne s'est produit, pas une protestation ne s'est élevée dans le monde musulman. La difficulté des créations religieuses réside tout entière dans la première génération de fidèles, qui fournit le point d'appui nécessaire à la croyance de l'avenir. La foi est l'œuvre du temps, et le ciment des édifices religieux se durcit' en vieillissant.

La nature humaine, dans son ensemble, n'étant ni entièrement bonne, ni entièrement mauvaise, ni tout à fait sainte, ni tout à fait profane, on pèche également contre la critique quand on prétend ramener les mouyements religieux de Thumanité, soit au jeu des passions et des intérêts individuels, soit à Faction exclusive de mobiles supérieurs. Une révolution aussi profonde que Fislamismc n'a pu être le fruit de quelque adroite combinaison, et Mahomet n'est pas plus expUcable par l'imposture et la ruse que par l'illuminisme et l'enthousiasme. Aux yeux du logicien, qui se place au point de irue des abstractions et oppose l'une à l'autre la vérité et le mensonge comme des catégories absolues, il n'y a pas de moyen terme entre l'imposteur et le prophète. Mais aux yeux du critique, qui se place dans le milieu fuyant et insaisissable de la réalité, rien n'est pur de ce qui sort de l'homme; tout porte, à côté du sceau de la beauté, sa tache originelle. Qui peut dire la ligne qui sépare, dans ses propres sensations morales, l'aiiiiable du haïssable, la laideur de la beauté, la vision ângcliquc de la vision satanique, et même, dans une certaine mesure, la joie de la douleur? Les religions

étant les œuvres les plus complètes de la nature humaine, celles qui Texpriment avec le plus d'unité, participent aux contradictions de cette nature et excluent les jugements simples et absolus. Vouloir appliquer avec fermeté à ces phénomènes capricieux les catégories de la scolastique, les juger avec Taplomb du casuiste traçant une ligne profonde entre la sagesse et la folie, c'est en méconnaître la nature. Tout se succède comme un mirage dans ces nuits de Walpurgis, dans ce grand sabbat de toutes les passions et de tous les instincts. Le saint et l'infâme, le charmant et l'horrible, l'apôtre et le jongleur, le ciel et l'enfer s'y donnent la main, comme les Visions d'un sommeil troublé, où toutes les images cachées dans les replis de la fantaisie apparaissent tour à tour.

J'ai longuement insisté sur l'infirmité native de l'islamisme ; il y aurait injustice à ne pas ajouter qu'aucune religion ni aucune institution ne résisterait à l'épreuve que nous pouvons faire subir à celle-ci. Quel prophète tiendrait contre la critique, si la critique le poursuivait, comme le nôtre, jusque dans son alcôve? Heureux ceux que couvre le mystère, et qui combattent retranchés derrière le nuage! Peut-être aussi notre siècle a-t-il abusé du mot de spontanéité dans l'exphcation des phénomènes que ni l'expérience du présent ni les témoignages de l'histoire ne sauraient nous faire comprendre.

Par réaction contre une école qui s'était exagéré le pouvoir créateur des facultés réfléchies, qui n'ayait voulu voir dans le langage, les croyances religieuses et morales, la poésie primitive, que des inventions délibérées, nous sommes trop portés, ce semble, à croire que toute idée de composition doit être exclue des poèmes primitifs, et toute idée d'imposture de la formation des grandes légendes. Au lieu de dire que les langues, les religions, les croyances et la poésie populaires se sont faites d'elles-mêmes, il serait plus exact de dire qu'on ne les voit pas se faire. Le spontané n'est peut-être que l'obscur; car voici la seule religion dont les origines soient claires et historiques, et dans ces origines nous trouvons beaucoup de réflexion, de délibération, de combinaison. A Dieu ne plaise que je veuille, en quoi que ce soit, porter atteinte à la majesté du passé ! Quand la critique s'applique pour la première fois à un fait ou à un livre qui avait captivé les respects d'un grand nombre de générations, on découvre presque toujours que l'admiration avait porté a faux; on aperçoit mille artifices, mille retouches, mille à peu près, qui détruisent la grande impression de beauté ou de sainteté qui avait séduit les siècles non critiques. Quel jour dans la fortune d'Homère que celui où les malencontreuses scolies de Venise sont venues nous révéler les coups de crayon de Zéûodotcetd'Aristarque, et nous introduire en quelque

sorte dans le comité où s'est élaboré le poëme qui jusque-là semblait rémission la plus directe^ le jet le plus limpide du génie personnel! Est-ce à dire que la critique ait détruit Homère? Autant vaudrait dire que les progrès de la philosophie et de l'esthétique ont détruit l'antiquité, parce qu'ils ont démontré le néant de certaines beautés longtemps fort goûtées, et dont l'antiquité était parfaitement innocente. Autant vaudrait dire que l'exégèse a détruit la Bible, parce qu'au lieu des contre* sens de la Vulgate elle nous a montre une Uttérature éclatante d'originalité.

La critique déplace l'admiration, mais ne la détruit pas. L'admiration est un acte essentiellement synthétique : ce n'est pas en disséquant un beau corps qu'on en découvre la beauté ; ce n'est pas en examinant à la loupe les événements de l'histoire et les œuvres de l'esprit humain qu'on en reconnaît le haut caractère. On peut affirmer que si nous voyions l'origine des grandes choses du passé d'aussi près que les mesquines agitations du présent, tout prestige s'évanouirait, et qu'il ne resterait plus rien à adorer; mais aussi n'est-ce pas dans cette région inférieure des fluctuations et des défaillances de l'individu qu'il convient de chercher l'étemelle beauté. Les choses ne sont belles que par ce qu'y voit l'humanité, par les sentiments qu'elle y attache, par les symboles qu'elle en tire. C'est elle qui crée ces tons

absolus^ lesquels n'existent jamais dans I9 réalité. La réalité est complexe^ mêlée de bien et de mal^ à la fois admirable et critiquable, digne d'amour et de haine. Au contraire, ce qui enlève les hommages de rhuma« nité est simple, sans tache, tout admirable. Le critique exclusivement préoccupé de la vérité, rassuré d'ailleurs sur les conséquences, puisqu'il sait cpie les résultats de ses recherches ne pénètrent pas dans les régions où les illusions sont nécessaires, a poiur mission de réparer les contre-sens dont lliumanité ne s'inquiète guère. Il ne s'exagère pas l'importance de cette mission. Qu'importe, en effet, que l'humanité commette dans son admiration des erreurs historiques, qu'elle fasse plus beaux et plus purs qu'ils n'étaient en réalité les honunes qu'elle a adoptés? Son honmiage, s'adressant à la beauté qu'elle leur suppose et qu'elle a mise en eux, n'en est pas pour cela moins méritoire. Au point de vue de la vérité historique, le savant seul a le drdt d'admirer; mais, au point de vue de la morale, l'idéal appartient à tous. Les sentiments ont leur valeur indépendamment de la réalité de l'objet qui les excite, et on peut douter que l'humanité partage jamais les scrupules de l'érudit, qui ne veut admirer qu'à coup sûr.

Après avoir fait la part du limon terrestre dans l'œu^ vre du fondateur de l'islamisme, je dois montrer main* tenant en quoji cette œuvre fut sainte et légitime, c'est-

éclairés de TArabie ^piraient à uu culte meilleur. Un peuplp n'arrive guère à concevoir Tinsuffisance de son système religieux que par ses rapports avec Tétranger, et les époques de création religieuse suivent d'ordinaire les époques, de mélange entre les races. Or, au vi© siècle, FArabie, restée jusque-là inaccessible, s'ouvre de toutes parts : Grecs, Syriens, Persans, Abyssins y pénètrent à la fois. Les Syriens y portent l'écriture; les Abyssins et les Persans régnent tour à tour dans l'Yémen et le Bahren. Plusieurs tribus reconnaissaient la suzeraineté des empereurs grecs et recevaient d'eux un toparque. L'épisode le plus singulier peut-être de l'histoire antéislamiqueest celui du prince-poëte Imroulcays, venant chercher un .asile à Constantinople , nouant une intrigue amoureuse avec la fille de Justinien, la chantant en vers arabes, et mourant empoisonné par les ordres secrets de la cour de Byzance, La diversité des religions entretenait également en Arabie un singulier mouvement d'idées» Des tribus entières avaient embrassé le judaïsme; le christianisme comptait des églises considérables à Nedjran, dans les royaumes de Hira et de Ghassan. De tous côtés, on disputait de religion, Il nous est resté un curieux monument de ces controverses dans la dispute de Gregentius, évêque de Zhefar, contre le Juif Herbau. Une sorte de tolérance vague et de syncrétisme do touiiis les rehgions sémitiques finit par s'établir : les idées de

Dieu unique^ de paradis^ de résurrection^ de prophètes, dQ livres sacres s'insinuèrent peu à peu, mèfm cbes 1^3 tribus païennes. La Caaba devint le panthéon de tous Ie§ cultes^ quand )tfabomet cbasss^ les images de la mai* SOQ sainte ^ au nombre des dieux expulsés était une vierge byzantine peinte sur une colonn^i tenant sou fils entre pes bras.

Ce grand travail religieux se trahissait au dehors par 4fis faits significatifs et qui annonçaient une prochain^ éçlQsira. On vit une fou}e d'hommes mécontents de Taucien culte se mettre en voyage pour aller à la recherche de "la meilleure religion^ essayer tour à tour les diffèr rçnts cultes existants, et, en désespoir de causCj se créer une religion individuelle en harmonie avec leurs be« spins moraux. Toute apparition religieuse est ainsi précédéç d'une $orte d'inquiétude et d'attente v^ue, qui sa n^anifeste dans quelques âmes privilégiées ppr des pressentiments et des désirs. I^'islamisme eut son Jean- Baptiste et son vieillard Siméon^ Quelques années avant la^ prédication de Mahomet, tandis que les Kpreischites célébraient là fête d'une de leurs idoles, quatre hommes

t il en fut de même du bouddhisme. À la vue ded apparitions merYeiIleusen qui accompagnent la aaigpapee de Bouddha» ua anachorète de l'Himalaya, possédant les cinq sciences transcendiia'^ tes, vient à Kapila à travers les cieux, prend Penfant dans ses bras, et reeonnatt en lui les lrente«deMK signes du grand homme et les quatre-vingts i^arques dii BQiiddM^

plus éclairés que le reste de leur nation se réunissaient à récart de la foule et se communiquaient leurs pensées* a Nos compatriotes^ se disaient-ils^ marchent dans une fausse voie; ils se sont éloignés de la religion d'Abraham. Qu'est-ce que cette prétendue divinité à laquelle ils immolent des victimes et autour de laquelle ils font des processions solennelles? Cherchons la vérité/ et pour la trouver, quittons, s'il le faut, notre patrie et parcourons les pays étrangers, b Les quatre personnages qui formaient ce projet étaient Waraca, fils de Naufal, Othman, fils de Howayrith^ Obeydallah, fils de Djahsch, et Zeyd, fils d'Ânur.

Waraca avait puisé dans »» relations fréquentes avec les chrétiens et les Juifs une instruction supérieure à celle de ses concitoyens. Adoptant une croyance assez généralement répandue, il était persuadé qu'un envoyé du ciel devait bientôt paraître sur la terre, et que cet envoyé devait sortir de la nation arabe. Il avait acquis la connaissance de l'écriture hébraïque et lu les livres saints. Khadidja, sacousine,lui ayant raconléla première vision de son mari, il déclara que Mahomet était le prophète des Arabes et prédit les persécutions qu'il endurerait, n mourut peu après, n'ayant entrevu que l'aurore de l'islamisme.

Othman, fils de Howayrith, se mit à voyager, interrogeant tous ceux dont il espérait tirer des lumières. Des

ET LES ORIGINES DE L'ISLAMISME. fm

religieux chrétiens lui inspirèrent du goût pour la foi de Jésus-Christ. Il alla se présenter à la cour de Tempereur de Constanlinople, où il reçut le baptême.— Obey. dallah, flls de Djahsch, après d'inutiles efforts pour arriver à la religion d'Abraham, demeura dans l'incertitude et le doute jusqu'au moment où Mahomet commença sa prédication. Il crut d*abord reconnaître dans l'islamisme la vraie religion qu'il cherchait; mais bientôt il y renonça pour se vouer définitivement au christianisme. — Quant à Zeyd, fils d'Annr, il se rendait tous les jours à la Caaba et priait Dieu de l'éclairer. On le voyait, le dos appuyé contre le mur du temple, se livrer à de pieuses méditations dont il sortait en s'écriant : « Seigneur! si je savais de quelle manière tu veux être servi et adoré, j'obéirais à ta volonté; mais je l'ignore. » Ensuite il se prosternait la face contre terre. N'adoptant ni les idées des Juifs ni celles des chrétiens, Zeyd se fit une religion à part, tâchant de se conformer à ce qu'il croyait avoir été le culte suivi par Abraham. Il rendait hommage à l'unité de Dieu, attaquait pubUquement les fausses divinités et déclamait avec énergie contre les pratiques superstitieuses. Persécuté par ses concitoyens, il s'enfuit et parcourut la Mésopotamie et la Syrie, consultant partout les hommes voués aux études religieuses dans l'espoir de retrouver la religion patriarcale. Un savant moine chrétien, avec lequel il s'était lié, l'in-

forma, dit-on, de Tapparîtion d'un prophète arabe, qui prêchait la religion d'Abraham à la Mecque. Zeyd s'empressa de se mettre en route pour aller entendre Tapôtre; mais il fut arrêté en chemin par une bande de voleurs, dépouillé et mis à mort.

Ainsi, de toutes parts on pressentait une grande rénovation religieuse, de toutes parts on disait que le temps de l'Arabie était venu. Le prophêtisme est la forme que revêtent toutes les gi'andes révolutions chez les peuples sémitiques, et le prophêtisme n'est, à vrai dire, que la conséquence nécessaire du système monothéiste. Les peuples primitifs, se croyant sans cesse en rapport immédiat avec la Divinité et envisageant les grands événements de l'ordre physique et de l'ordre moral comme des effets de l'action directe d'êtres supérieurs, n W eu que deux manières de concevoir cette influence de Dieu dans le gouvernement de l'univers : ou bien la force divine s'incarne sous une forme humaine, c'est Vavalar indien; ou bien Dieu se choisit pour organe un mortel privilégié, c^est le nabi ou prophète sémitique. Il y a si loin en effet de Dieu à Thomme dans le système sémitique, que la communication de l'un à l'autre ne peut s'opérer que par un mterprète restant toujours parfaitement distinct de celui qui l'inspire. Dire que l'Arable allait entrer dans l'ère des grandes choses, c'était dire par conséquent qu'elle allait avoir son prophète comrae

les autres familles sémitiques. Plusieurs individus^ de- Tançant la maturité des temps^ crurent ou prétendirent être Tapôtre annoncé. Mahomet grandissait au milieu de ce mouYement. Ses voyages en Syrie, ses rapports avec leé^ moines chrétiens, et peut-être Tinfluence personnelle de son oncle Waraca, si versé dans les écritures juives et chrétiennes, Teurent bientôt initié à toutes les perplexités religieuses de son siècle. Il ne savait ni lire ni écrire; mais les histoires bibliques avaient pénétré jusqu'à lui par des récits qui l'avaient vivement frappé, et qui, restés dans son esprit à l'état de vagues souvenirs, laissaient toute Uberté à son imagination. Le reproche qu'on a adressé à Mahomet d'avoir altéré les histoires bibliques est tout à fait déplacé. Mahomet prenait ces récits tels qu'on les lui donnait, et la partie narrative du Coran n'est que la reproduction des traditions rabbiniques et des évangiles apocryphes. VÉvangile de V Enfance surtout, qui fut de très-bonne heure traduit en arabe et qui n'a été conservé que dans cette langue, avait acquis une importance extrême parmi les chrétiens des régions écartées de l'Orient et avait presque effacé les évangiles canoniques. II est certain que les récits dont nous parlons étaient un des plus puissants moyens d'action de Mahomet. Nadhr, fils de Hârith, entreprenait quelquefois de lui faire concurrence; il avait séjourné en Perse et connaissait les légendes des anciens rois de ce pays.

Lorsque Mahomet^ réunissant autour de lui un cercle ' d'auditeurs^^ leur présentait des traits de la vie des pa- Iriarches et des prophètes, des exemples de la vengeance divine tombée sur des nations impies^ Nadhr prenait la parole après lui et disait : a Écoutez maintenant des choses qui valent bien celles dont Mahomet vous a entretenus. D II racontait alors le& faits leé plus étonnants de rhistoire héroïque de la Perse, les merveilleux exploits des héros Roustem et Isfendiâr; puis il ajoutait : a Les narrations de Mahomet sont-elles plus belles que les miennes? Il vous débite d'anciennes légendes qu'il a recueillies de la bouche d'hommes plus savants que lui, comme j*ai moi-même recueilli dans mes voyages et mis par écrit les récits que je vous fais. »

Longtemps avant l'islamisme, les Arabes avaient adopté pour expliquer leurs propres^ origines les traditions des . uifs et des chrétiens. On a souvent envisagé la légende par laquelle les Arabes se rattachent à Ismaël comme ayant une valeur historique et fournissant une puissante confirmation des récits de la Bible. Aux yeux d'une critique sévère, cela est inadmissible. On ne peut douter que les réputations bibliques d'Abraham, de Job, de David, de Salomon n'aient conmiencé chez les Arabes vers le v« siècle. Les Juifs (les gens du livre) avaient tenu jusque-là les archives de la race sémitique, et les Arabes reconnaissaient volontiers leur supériorité ea

éradition. Le Itvre des Juifs parlait des Arabes^ leur at- ] tribuait une généalogie; il n'en fallait pas davantage pour que ceux-ci Tacceptassent de confiance : tel est le prestige des textes écrits sur les peuples naïfs^ toujours empressés de se rattacher aux origines des peuples plus civilisés. On raconte qu'à Tépoque où Mahomet commençait à se faire remarquer, les Mecquois eurent Tidée d'envoyer des députés à Médine consulter les rabbins de cette ville sur ce qu'il fallait penser du nouveau prophète. Les députés dépeignirent aux docteurs la personne de Mahomet, leur exposèrent quels étaient ses discours et ajoutèrent : o Vous êtes des savants qui lisez des livres : que pensez-vous de cet homme? » Les docteurs répondirent : a Demandez-lui : Qu'est-ce que certains jeunes gens des siècles passés dont Taventure est une merveille? Qu'est-ce qu'un personnage qui a atteint les bornes de la terre à Torient et à l'occident? Qu'est-ce que rame? S'il répond à ces trois questions de telle ou telle manière, c'est véritablement un prophète. S'il répond autrement, ou s'il ne peut répondre, c'est un charlatan. Mahomet résolut la première énigme par l'histoire des Sept dormants, populaire dans tout l'Orient; la seconde, jmr Dhoul-Camayn, conquérant fabuleux qui n'est autre que l'Alexandre légendaire du Pseudo- Callisthène. Quant à la troisième, il répondit, hélas! peut-être tout ce qu'il est permis de répondre : a L'âme est une chose dont la

382 MAHOifËt

connaissance est réserfée à Dieu, n n'est accordé ù rtiomme de posséder qu'une bien faible lueur de science, b

La partie dogmatique de Tislamisme suppose encore moins de création que la partie légendaire. Mahomet était tout à fait dénué d'invention en ce sens. Étranger aux raffinements du mysticisme^ il n'a su fonder qu'une religion simple et de toutes parts limitée par le sens commun^ timide comme tout ce qui natt de la réflexion^ étroite comme tout ce qui est dominé par le sentiment du réel. Le symbole de l'islamisme^ au moins avant l'invasion relativement moderne des subtilités théologiques, dépasse à peine les données les plus simples de la religion naturelle. Nulle prétention transcendante, aucun de ces hardis paradoxes du supernaturalisme où se déploie avec tant d'originalité la fantaisie desraces douées pour l'infini; pas de sacerdoce, pas de culte en dehors! de la prière. Toutes les cérémonies de la Caaba, les tournées procès^ sionnelles, le pèlerinage, Vomra, les sacrifices dans la vallée de Mina, le débordement du mont Arafat, étaient organisés dans tous leurs détails bien avant Mahomet.

Le pèleiânage surtout était depuis un temps immémorial l'élénieht essentiel de la vie arabe, ce qu'étaient les jeux Olympiques pour la Grèce, Je veux dire les panégyries delà nation, à la fois religieuses, commerciales, poétiques. La vallée de la Mecque était ainsi devenue le point

central de TArabie, et, malgré la division et la rivaille des tribus, rhégémonie de la famille qui gardait ta Caaba était implicitement reconnue. Ce fut un moment grave et qui fait presque une ère dans l'histoire des Arabes que celui où Ton mit une serrure à la maison sainte. Dès lors Tautorité fut attachée à la possession des clefs de la Caaba. Le Koreischite Cossay, ayant enivré le Ithozaïle Abou-Ghobschan, gardien- des clefs , les lui acheta, dit la légende, pour une outre de vin, et fonda ainsi Tautorité primatiale de sa tribu. A ce moment commence le grand mouvement d'organisation de la nation arabe. Jusque-là, on n'avait osé dresser que des tentes dans la vallée sacrée; Cossay y groupa les Koreischites, reconstruisit la Caaba et fut le vrai fondateur de la ville de la Mecque. Toutes les institutions les plus importantes datent de Cossay : le nadwa^ ou conseil central siégeant à la Mecque; le Ku?o, ou drapeau; le rifaday ou l'aumône destinée à défrayer les pèlerins ; la sicaya, ou intendance des eaux, charge capitale dans un pays comme THedjaz; le nasaa, ou l'intercalatîon des jours complémentaires dans le calendrier; le hidjaba, ou la garde des clefs de la Caaba. Ces fonctions, qui résumaient toute l'institution politique et reUgieuse de l'Arabie, étaient exclusivement réservées aux Koreischiles. Ainsi, dès le milieu du v« siècle, le germe de la centralisation de l'Arabie est déjà posé, et le pomt d'où

devait partir Torganisation religieuse et politique de ce pays est désigné à Favance. Cossay, en un sens, a fondé beaucoup plus que Mahomet. 11 fut même regardé comme une sorte de prophète, et sa volonté passait pour un article de religion.

Hâschem, dans la première moitié du vi« siècle, compléta Toeuvre de Cossay et étendit d'une manière surprenante les relations commerciales de sa tribu : il établit deux caravanes. Tune d'hiver pour TYémen, Fautre d'été pour la Syrie. Abd-el-Mottalib , fils de Hàschem et grand-père de Mahomet, continua Fœuvre traditionnelle de Folîgarchie Itoreischite par la découverte du puits de Zemzem *. Le puits de Zemzem, indépendamment de la tradition qu'on y rattacha, était, dans une vallée aride et aussi fréquentée que celle de la Mec(iue, un point fort important, et assurait la prééminence à la famille qui se l'était approprié. La tribu des Korcischites se trouvait ainsi élevée, comme celle de Juda chez les Hébreux, au rang de tribu privilégiée^ destinée à réaliser Funité de la nation. Mahomet ne fit donc que couronner l'œuvre de ses ancêtres; en politique, comme en religion, il n'a rien inventé, mais il a réalisé avec énergie les aspirations de son siècle. Il reste à chercher quels auxiUaires il trouva dans les

1 C'est la source que^ selon la légende arabe, Diea fît jaillir dans le désert pour désaltérer Ismaél.

instincts étemels de la nature humaine, et comment il sut donner à son œuvre la base la plus inébranlable^ en s'appuyant sur les faiblesses du cœur.

Indépendamment de toute croyance dogmatique, il y a dans Fhomme des besoins religieux auxquels Tincrédulité même ne saurait nous soustraire. On s'étonne quelquefois qu'uns religion puisse vivre si longtemps après que Tédifice de ses dogmes a été miné par la critique ; mais, en réalité, une religion ne se fonde ni ne se renverse par des raisonnements : elle a sa raison d*être dans les besoins les plus impérieux de notre nature, besoin d'aimer, besoin de soutTrir, besoin de croire. Voilà pourquoi la femme est l'élément essentiel de toutes les fondations religieuses. Le christianisme a été, à la lettre, fondé par des femmes ^ L'islamisme, qui n'est pas précisément une rehgion sainte, mais bien une reUgion naturelle, sérieuse, Ubérale, une religion d'hommes en un mot, n'a rien, je l'avoue, à comparer aux types admirables de Madeleine, de Thécla; pourtant celte froide et raisonnable religion eut assez de séductions pour fasciner le sexe dévot. Rien n'est plus inexact que les idées généralement répandues en Occident sur la condition faite à la femme par l'islamisme : la femme

* Voyez les spiriluels aperçus de M. Saint-Marc Girardin sur le rôle des femmes à Forigine du christianisme» dans ses Essais de lilléraiure et de morale^ t. IL - .

arabe^ à Tépoque de Mahomet^ ne ressemblait nulleiDant à cet être stupide qui peuple le harem des Ottomans. En général^ il estvrai^ les Arabes avaient mauvaise opinion des qualités morales de la femme, parce que le caractère de la femme est exactement le contraire de ce que les Arabes envisagent comme le type de l'homme parfait. On lit dans le Sitâb-el-Aghâni qu'un chef de la tribu de Jaschkor, nommé Moschamradj, ayant, d^ns Bce excursion contre les Temlmites, enlevé une jeune fille de noble famille, Toncle de la jeune fille, Cays, fils d'Acim, alla la redemander à Moscbamradj, en lui offrant une rançon. Moscbamradj ayant donné Toption à la captive de rester près de lui ou d'être rendue à sa famille, la jeune fille, qui s'était éprise de son ravisseur, le préféra à ses parents. Cays s'en retourna tellement stupéfait et indigné de II faiblesse d'un sexe capable d'un pareil choix, qu'en arrivant à sa tribu il fil enterrer vivantes deux filles en bas âge qu'il avait, et jura qu'il traiterait de même toutes les filles qui lui naîtraient à l'avenir. Ces simples et loyales natures ne pouvaient coniprendre la passion qui élève la femme au-dessus des affections exclusives de la tribu; mais il s'en fallait qu'ils l'envisageassent comme un être mineur et sans individualité. 11 y avait des femmes maîtresses d'ellesmêmes, ayant la jouissance de leurs biens, choisissant leur mari et ayant le droit de le congédier quand bon

leur semblait. Plusieurs se distinguaient par leur talent poétique et leurs goûts littéraires, N'avait-on pas vu une femme^ la belle El-Khansâ^ lutter aTec gloire contre les poètes les plus célèbres du grand siècle T D'autres faisaient de leur maison le rendez- vous des lettrés et des gens d'esprit.

Mahomet^ en relevant encore la condition d'un isexe dont les charmes le touchaient si vivement, ne f]ut point payé d'ingratitude. La sympathie des femmes ne contribua pas peu à le consoler, dans les premiers temps de sa mission, des affronts qu'il recevait : elles le voyaient persécuté, et elles l'aimaient. Le premier siècle de l'islamisme présente plusieurs caractères de femmes vraiment remarquables. Après Omar et Ali, les deux principales figures de cette grande époque sont celles de deux femmes, Aïscha et Fatime. Une auréole de sainteté brille autour de Khadidja, et c'est vraiment un témoignage bien honorable en faveur de Mahomet, que, par un fait unique dans l'histoire du prophétîsme, sa mission divine ait été d'abord reconnue par celle qui pouvait connaître le mieux ses faiblesses. Lorsque au début de sa prédication, accusé d'imposture et en butte aux railleries, il venait lui confier ses peines, elle le consolait par des paroles de tendresse et raffermissait sa foi ébranlée. Aussi Khadidja ne fut-elle jamais confondue dans les souvenirs de Mahomet avec les autres épouses

qui lui succédèrent. On raconte que Tune de cellesHîî, jalouse de tant de constance^ ayant un jour demandé au prophète si Allah ne lui avait pas donné de quoi lui faire oublier la vieille Khadidja : « Non, répondit-il. Quand j'étais pauvre, elle m'a enrichi; quand les autres m'accusaient de mensonge, elle crut en moi; quand j'étais maudit par ma nation, elle me resta fidèle, et plus je souffris, plus elle m'aima. » Depuis, quand une de ses femmes voulait gagner ses bonnes grâces, elle commençait par faire l'éloge de Khadidja.

La pierre de touche d'une religion, après ses femmes, ce sont ses martyrs. La persécution, en effet, est la première des voluptés religieuses; il est si doux au cœur de l'homme de souffrir pour sa foi, que cette douceur a parfois suffi pour faire croire. La conscience chrétienne l'a merveilleusement compris en créant ces admirables légendes où tant de conversions s'opèrent par le charme du supplice. L'islamisme, quoiqu'il soit resté étranger à cette profondeur de sentiment, est aussi arrivé parfois, dans ses récits de martyres, à des traits . fort élevés. L'esclave Belâl ne SM*ait pas déplacé parmi les touchants héros de la Légende dorée. Aux yeux des musulmans, les véritables martyrs sont ceux qui ont péri en combattant pour la vraie religion. Bien qu'il y ait là une confusion d'idées à laquelle nous ne pouvons nous prêter, la mort du soldat et celle du martyr cor-

rcspondant chez nous à des sensations tout à fait diflércntcs, le génie musulman est arrivé à entourer ses morts d'une assez haute poésie. C'est une belle et grande scène par exemple que celle des funérailles qui suivirent' la bataille d'Ohod. a Enterrez-les sans laver leur sang^ criait Mahomet; ils paraîtront au jour de la résurrection avec leurs blessures saignantes^ qui exhaleront Fodeur du musc, et je témoignerai qu'ils ont péri martyrs de la foi. » Le porte-étendard Djafir a eu les deux mains coupées, et est tombé percé de quatre-vingt-dix blessures, toutes reçues par devant. Mahomet va porter cette nouvelle à sa veuve. Il prend sur ses genoux le jeune fils du martyr, et lui caresse la tête d'une manière qui fait tout comprendre à la mère : a Ses deux mains ont été coupées, dit-il, mais en échange Dieu lui adonné deux ailes d'émeraude, avec lesquelles il vole maintenant partout où il veut parmi les anges du paradis. »

Les conversions sont aussi, en général, disposées avec beaucoup d'art. Presque toutes rappellent celle do saint Paul. Le persécuteur devient un apôtre : la victime, amenée au paroxysme de sa colère, reçoit le coup suprême qui l'étend tout de son long aux pieds de la gr«âce triomphante. La légende de la conversion d'Omar est, sous ce rapport, une incomparable page de psychologie religieuse. Omar avait été l'eimemi le plus acharné des musulmans. Les terribles emportements de son

990 MAnOHET

cavadèsô e& avaieat fait répouvantail des fidèles encore timides et réduits à se cadbier. Un jour^ dans un moment d'exaltation^ il sortit avee l'intention arrêtée de tuer Mahomei H rencontre en chemin Noaym^ un de ses parents^ qui^ le voyant ainsi le sabre au poings lui demande où il Ta et ce quil prétend faire. Omar lui expose son dessein, a La passion t'emporte ^ lui dit Noaym. Que ne songes-tu plutôt à donner une correction aux personnes de ta famille qui ont abjuré à ton insu la religion de leurs pères î— Et ces personnes de ma famille, qui sont-elles? dit Omar. — Ton beau-frère Saïd et ta sœur Fatima, reprit Noaym. » Omar vole à la maison de sa sœur. Saïd et Fatima recevaient en ce moment les instructions secrètes d'un disciple, qui leur lisait un ehapitre du Coran écrit sur un feuillet de parchemin. Au bruit des pas d'Omar, le catéchiste se cache dans un .réduit obscur; Fatima glisse le feuillet sous ses vêtements, tt Ûu^l-ce que je vous ai entendu psalmodier à voix basse? dit Oniar en entrant.— Rien; tu t^es trompé. —Vous lisiez quelque chose, et j'ai appris que vous êtes affiliés à la secte de Mahomet. x> En disant ces mots, Omar s'élance sur son beau-frère. Fatima veut le couvrir de son corps, et tous deux s^crient : a Oui, nous sommes musulmans. Nous croyons à Dieu et à son prophète. Massacre-nous, si tu veux. » Omar, frappant en aveugle, atteignit et blessa grièvement sa sœur Fatima. A la vue

.ET LES ORIGTNES DE L'ISLAMISME. tOl

cki f^ng d'une femme versé de sa main^ Timpétueux jeune homme s^adoucit tout à coup. crMontrez-moi récrit que vous lisiez^ dit-il avec un calme apparent -— Je crains^ répond Fatima^ que tu ne le déchires. » Omar jure de le rendre intact. A peine a-t-il lu les premières ligpes : « Que cela est beau ! que c^ est sublime I s'écrie-t-il. faidiquez-moi où est le prophète; je vais à rinstant me donner à lui. a Mahomet se trouvait en ce moment dans une maison située sur la colline de Safa avec une quarantaine de ses disciples^ auxquels il expli^ quait ses doctrines. On frappe à la porte. Un des musulpians regarde par la fente : « C'est Omar^ le sabre au GÔté^ dit-il avec terreur, i» La consternation fut générale. Mahomet ordonne que l'on ouvre; il s'avance ver$ Omar^ le prend par son manteau^ et^ l'attirant au milieu du CÊi^le : a Quel motif t'amène^ fils de Khattâb? lui dit-il. Bersiste^as-tu dans ton impiété jusqu'à ce que le chfiti* ment du del tombe sur toit^Je viens^ répondit Omar, pour déclarer que je crois en Dieu et en son prophète. » Toute l'assemblée rendit grâce au del de cette conversion inespérée.

Eu quittant les fidèles^ Omar alla droit i la maison d'un certain Djémil, qui passait pour le plus grand bavard de la Mecque, a Djémil^ lui dit-il^ apprends une nouvelle : je suis musulman ; j'ai adopté la religion de Mahomet» Djémil s'empressa de courir au parvis de la

292 MAHOMKT

Caaba, où les Koreischites se réunissaient pour converser ensemble. Il arriva en criant à tue-tête : « Le fils de Khatlâb est perverti !— Tu mens ! dit Omar qui le suivait de près ; je ne suis point perverti, jo OTis musulman. Je confesse qu'il n'y a d'autre Dieu qu'Allah et que Mahomet est son prophète. » Ses provocations finirent par rendre furieux les mécréants, qui se jetèrent sur lui. Omar soutint le choc, et, écarâint les assaillants : a Par Ôieu 1 s'écriait-il, si nous étions seulement trois cents musulmans, nous verrions bien qui resterait maître de ce temple. » C'est ce même homme qui plus tard ne peut comprendre que l'on transige avec les infidèles, et qui, sortant le sabre à la main de la maison où il vient de voir expirer Mahomet, déclare qu'il abattra la tête de quiconque osera dire que le prophète a pu mourir.

Enfin, par sa merveilleuse entente de l'esthétique arabe, Mahomet se créa un nioyen d'action tout-puissant sur un peuple infiniment sensible au charme du beau langage. Le Goran fut le signe d'une révolution littéraire aussi bien que d'une révolution religieuse; il signale chez les Arabes le passage du style versifié à la prose, de la poésie à l'éloquence, moment si important dans la vie intellectuelle d'un peuple. Au conmiencement du vn« siècle, la grande génération poétique de l'Arabie s'en allait; des traces de fatigue se manifestaient de toutes parts; les idées de critique littéraire apparais^

soient comme un signe de mauvais augure pour le génie. Antar^ cette nature d'Arabe si franche^ si inaltérée^ commence sa Moallakàt presque comme ferait un poëte de décadence^ par ces mots : Qwl$ujeile$poiie$n'ont^ ils pas chanté? Un immense étonnement accueillit Ma« homet^ quand il parut au milieu d'une littérature épuisée^ avec ses vives et pressantes récitations. La première fois qu'Otba^ fils de Rébia^ entendit ce langage énergique^ sonore^ plein de rhythme^ quoique non versifié^ il retourna vers les siens tout ébahi. <c Qu'y a-t-il donc? lui demanda-t-on. — Ma foi! répondit-il^ Mahomet m'a tenu un langage tel que je n'en ai jamais entendu. Ce n'est ni de la poésie^ ni de la prose^ ni du langage magique^ mais c'est quelque chose de pénétrant. x> Mahomet n'aimait pas la prosodie si rafûnée de la poésie arabe; il faisait des fautes de quantité quand il citait des vers^ et Dieu lui-même se chargea de l'en excuser dans le Coran : a Nous n'avcms point appris la versification à notre prophète. » n répète à tout propos qu'ils n'est ni un poëte ni un magicien > le vulgaire^ en effets était sans cesse tenté de le confondre avec ces deux classes d'hommes^ et il est vrai que son style rimé et sentencieux avait quelque ressemblance avec celui des magiciens. Certes^ il nous est impossible aujourd'hui de comprendre le charme que le Coran exerça lors de son apparition. Ce livre nous semble déclamatoire.

f9l UAHOM&T

monotone, ennoî^M ; la lecttupë suivie en est à peu pifbs insoutenable ; mm il faut se rappeler que TArabie, n^ydiit Jamais eumicune idée des arls {)làstiques ni des gtandes beautéè de coffîposîtioû> f mt consister etdusîvie^ méht lia petteciiùn de la foitne dans leé déteils du stylé. La langue est à ses feux qu^qùé dixyse de divin; te don le plus précietts: Ipie Dieu cdt fait à !a raee arabe> fes^ signe te plus certain de sa préétninence, c^est la langue arabe dlè-mème^ avec sagrammaire savante^ ^ rfidiesst infinid^ sa subtile dâiieatesse h On ne peut douter quel Mahomet n'ait dû ses principaux succès à Toriginalilé de son langage et au tour nouveau quil donnait à Téloquence arabe. Les conversions les plus iihportantes, celle du poëte Lébid par exemple, s'opèrent par Teffet de certains morceaux du Coran, et à ceux qui lui demandent im iigne*, Mahomet n'oppose d'auttie r^onse que la pureté piarfaite de Tarabp qiill patte et la faseination du ètyle nouveau dont il a lé secreU Ainsi l'islamisme irésume , àvi^c une imiiè dont on

1 Les Arabes se figureKit que leur làligné seule a une gratamaire^ et que tous les autres idiomes ne sont que des patois grossiers. Le scheick Rifaâ, dans là relation de son voyage en France, se donné beaucoup de peine j^our détruire sur ce point îè préjugé de ses compatriotes^ et leur apprend que la langue française aussi possède des règles, des délicatesses et une académie.

* Lé mot mat, qui désigné lés Versets du Coran^ veut dire $igni ou tHirod^.

trouverait difficilement un autre exemple ^ les idées morales^ religieuses^ esthétiques^ en un mot la vie selon Tesprit^ d'une grande famille de riiumanité. Il ne faut lui denoander ni cette hauteur de spiritualisme que rinde et la Germanie seules ont connue^ ni ce sen* liment de la mesure et de la parfaite beauté que la Grèce a légué aux races latines^ ni ce don de fascination étrange^ mystérieux^ vraiment divin ^ qui a réuni toute l'humanité civilisée, sans distinction de race^ dans la vénération d'un même idéal parti de la Judée. Ce serait pousser outre mesure le panthéisme en esthétique que de mettre sur le pied d'égalité tous les produits de la nature humaine^ et de placer au mémo degré de l'échelle de la beauté la pagode et le temple grec, parce qu'ils sont le résultat d'une conception également originale et spontanée. La nature humaine est toujours belle, il est vrai, mais elle n'est point toiijours également belle.C'est partout le même motif, ce sont les mêmes consonnances et dissonances d'instincts terrestres et divins, mais non la même plénitude ni la même sonorité. L'islamisme est évidemment le produit d'une combinaison inférieure, et pour ainsi dire médiocre, des éléments humains. Voilà pourquoi il n'a été conquérant que dans l'état moyen de la nature humaine. Le&races sauvages n'ont point été capables de s'y élever, et d'un autre côté il n'a pu suffire aux peuples qui portaient en eux-mênies

le germe d'une plus forte civilisation. La Perse, le seul pays indo-européen où Tislamisme soit arrivé à une domination absolue, ne Ta adopté qu'en lui faisant subir les plus profondes modifications^ pour raccommoder à ses tendances mystiques et mythologiques. Sa trop grande simplicité a été partout un obstacle au développement vraiment fécond de la science, de la grande poésie, de la délicate moralité.

Que si Ton se demande quelles seront les destinées de l'islamisme en face d'une civilisation essentiellement envahissante et appelée, ce semble, à devenir universelle, autant que le permet l'infinie diversité de l'espèce humaine, il faut avouer que rien jusqu'ici ne permet de se former à cet égard d'idées précises. D'une part, il est certain que, si l'islamisme vient jamais, je ne dis pas à disparaître, car les religions ne meurent pas, mais à perdre la haute direction intellectuelle et morale d'une partie importante de l'univers, il succombera non sous l'effort d'une autre reUgion, mais sous le coup des sciences modernes, portant avec elles leurs habitudes (le rationalisme et de critique. D'un autre côté, il faut se rappeler que l'islamisme, bien différent de ces tours altières qui se roidissent contre l'orage et tombent tout d'une pièce, a dans sa flexibilité même des forces cachées de résistance. Les nations chrétiennes, pour opérer leur réforme religieuse, ont été obligées de briser

violemmenl leur unité et de se constituer en révolte ouverte avec l'autorité centrale. L'islamisme, qui n'a ni pape, ni conciles, ni évoques d'institution divine, ni clergé bien déterminé, l'islamisme, qui n^a jamais sondé l'abîme redoutable de l'infaillibilité, doit moins s'effrayer peut-être du réveil du rationalisme. A quoi, en effet, s'attaquerait la critique ? Â la légende de Mabomet ? Cette légende n^a guère plus de sanction que les pieuses croyances que, dans le sein du catholicisme, on peut rejeter sans être bérétîque. Strauss évidemment n'a ici rien à faire. Serait-ce au dogme? Réduit à ses Ugnes essentielles, l'islamisme n'ajoute à la religion naturelle que le prophétisme de Mahomet et une certaine conception de la fatalité, qui est moins un article de foi qu'un tour général d'esprit susceptible d'être convenablement dirigé. Serait-ce à la morale? On a le choix de quatre sectes également orthodoxes, entre lesquelles le sens moral conserve une honnête p'art de Uberté. Quant au culte, dégagé de quelques superstitions accessoires, il ne peut se comparer pour la simpUcité qu'à celui des sectes protestantes les plus épurées. N'a-t-on pas vu au commencement de ce siècle, dans la patrie même de Mahomet, un sectaire provoquer le vaste mouvement politique et reUgieux des Wahhabites, en proclamant que le vrai culte à rendre à Dieu consiste à se prosterner devant l'idée de son existence, que l'invocation de tout

intercesseur auprès de lui eist tm acte d'idolâtrie, et que Tœuvre la plus méritoire fierait de raser le tombeau du prophète et les mausolées des imains?

Des symptômes d'une ûature beaucoup plus grare sel révèlent, Je le sais, en Egypte et eu Turquie; Là, le contact des sciences et des mœurs européennes a produit un libertinage de croyance quelquefois à peine déguisé. Les croyants sincères, qui ont la conscience du danger, ne cachent pas leurs alarmes, et dénoncent les livres de science européenne comme contenant des erreurs funestes et subversives de tcJute foi religieuse. Je n'en persiste pas moins à croire que, si TOrient peut surmonter son apathie et franchir les bornes qu'il n'a pu jusqu'ici dépasser en fait de spéculations rationnelles, l'i^misme n'opposera pas un bien sérieux obstacle aux progrès de l'esprit moderne. Le manque de centralisation théologique a toujours laissé aux nations musulmanes une certaine hberté religieuse. Quoi qa^eû dise H. Forster, le khalifat n'a jamais ressemblé à la papauté. Le kalifat n'a été fort que taht qu'il a représenté la première idée conquérante de l'islamisme ; quand le pouvoir temporel a passé aux emir-dl-onira et que le khalifat n'est plus qu'un pouvoir religieux, il tombe dans le plus déplorable abaissement. L'idée d'une puissance purcment spirituelle est trop déliée pour l'Orient : toutes les branches du duristiantsme elies-teémes n'ont pu y

atteindre : la branche gréco-slave ne Ta jamais comprise; la famille gennanique Ta secouée et dépassée; seules les nations latines s'y sont prêtées. Or, Texpérience a démontré que la foi simple du peuple ne suffit pas pour conserver une religion, si une hiérarchie constituée et un chef spirituel ne veillent à sa garde. Est-ce la foi qui manquait au peuple anglo-saxon, quand la volonté de Henri VIII le fit passer, sans qu'il s'en aperçût, un jour au schisme, le lendemain à l'hérésie? L'orthodoxie musulmane, n'étant point défendue par un corps permanent, autonome, qui se recrute et se régisse lui-même, est donc assez vulnérable. Il est superflu d'ajouter que, si jamais un mouvement de réforme se manifestait dans l'islamisme, l'Europe ne devrait y participer que par son influence la plus générale. Elle aurait mauvaise grâce à vouloir régler la foi des autres. Tout en poursuivant activement la propagation de son dogme, qui est la civilisation, elle doit laisser aux peuples la tâche infiniment déUcate d'accommoder leurs traditions rehgieuses avec leurs besoins nouveaux, et respecter le droit le plus imprescriptible des nations comme des individus, celui de présider soi-même dans la plus parfaite liberté aux révolutions de sa conscience.

LA VIE DES SAlNm

La renaissance catholique^ qui marquera dans l'his* ioire le milieu du xix* siècle^ laissera après elle deux sortes de productions : les unes faibles, friToles, éphémères, de mauvais goût, comme tout ce qui tient aux réactions de la mode j les autres sérieuses, et, comme toutes les choses sérieuses, utiles^ lors même que Tengouement qui les a fait naître est passé. Parmi ces dernières, il faut mettre en première ligne la continuation du grand recueil dit des BoUandistes, destiné dans la I pensée de ses auteurs à présenter, selon Tordre du ^ calendrier, la vie de tous les saints de l'Église catholique. On sait que cette grande collection, dont Thistoire

formerait un livre à elle seule *, commencée en 1643, à Anvers^ par le jésuite Bolland, interrompue en 1794 par la révolution, n'atteignait avec ses cinquante-trois volumes in-folio que le 14 octobre. A plusieurs reprises, les voix les plus diverses^ Monge au nom de Tlnstitut, H. Guizot au nom de la science historique, les hommes d'État de la Beldque au nom de Thonjacur national, insistèrent sur i^itûité d'une continuation de ce précieux répertoire. Par un vote des Chambres belges du 8 mai 1837, Texistence d'une nouvelle Société de Bollandistes, prise dans le sein de la Cmnpagnie de Jésus, fut assurée, et deux volumes déjà piibliés ', formant un total de plus de 2,400 pages, attestent à Theure qu'il est le zèle avec lequel ces nouveaux travailleurs se sont remis à l'œuvre 4e leurs pères. De vastes ms^tériaux légués par Tancieune Société^ et miraçuleuseinent conservés à travm une séri^ de périlleifses aven^ures^ facilitaient du ro^ la tâch^ des continuateurs^ qui n'ont eu, popr plusieurs piarti^ de leur travail^ qu's^ publier des tenj^tes déjà à P69 près arrêtés par leiir^ devanciers.

jfi ^e j&pt, entrer ici dan$ la optique ni âxL plan des BplUindi^tes pi 4^ ç^ui de leurs çontiq^i^teurs. Parmi les

t Elle 9f trouTé vn historien vif et passionné, mais tonjoan attachant et instructif, dans le docte abbé Pitra. Etudes sur la colteUion des Actes des Saints. Paris, 4850.

t éaa Sottcfiorum O/^brie, t. m e| via. 8(a^«Uea. (941-485).

censures de toutes sortes qui ne furent pas épargnées aui premiers éditeurs (pendant vingt ans leur œuvre fut sous le coup d^une condamnation de l'inquisition d'Espagne), quelques-unes étaient au moins frivoles; ainsi celle des Carmes, qui trouvaient le livre hérétique, parce qa'vn y contestait à leur institut la gloire de descendre en ligne directe du prophète Élie; d'autres nous semblent aujourd'hui assez fondées. Il est regrettable, par exemple, qu'on ait préféré Tordre artiflciel et arbitraire du calendrier au classement par époques, et dans le sein de chaque époque par nationalités. Les saints, en effet, comme toutes les productions vraiment originales, sentent leur terroir et portent profondément l'empreinte de leur temps et de leur pays. Trop souvent aussi les laborieux compilateurs ne distinguent pas suffisamment l'âge des documents et accordent une autorité qu'elles ne méritent guère aux rédactions du XIII* siècle, époque où la composition des Vies des Saints était devenue un véritable métier et se réduisait à une fastidieuse répétition des mêmes formides et des mêmes miracles. Un reproche bien plus grave encore qu'on a pu leur adresser, est de préférer sans cesse au rêle d'éditeurs, pour lequel ils étaient si bien préparés, celui de critiques, qu'ils ne pouvaient convenablement remplir. En reproduisant les légendes, ils retranchent parfois ce qui les choque, et ce qui les choque est sou-

vent ce qui nous intéresserait le plus; ils dissertent naïvement sur les miracles qui doivent être admis ou rejetés, et ne voient pas qu'avec celte méthode ils font trop ou trop peu. Ils font trop pour la foi simple, qui n'a pas besoin de ces raisonnements et procède par de tout autres voies que celles de la critique; ils font trop peu pour la critique indépendante, qui a bien d'autres exigences et ne se contente pas de ces timides concessions. Ainsi leur recueil, au lieu d'être admis sans objection par tout le monde, comme doit l'être une collection de documents faite sans système et sans parti pris, a mécontenté tout le monde : le croyant, qui y cherche un objet de foi et vient s'aheurter contre des objections; l'homme pieux, qui y cherche un aliment pour sa piété et sent à chaque instant quelque gravier crier sous sa dent; l'artiste, qui veut des légendes et de la poésie et trouve des dissertations, ce que M. de Monlalembert appelait autrefois l'acide du raisonnement; enfin l'historien et le critique pur, qui, au heu de textes sincères, trouvent des textes assemblés, discutés et quelquefois tronqués dans un intérêt qui n'est pas celui de la haute et impartiale vérité.

On ne peut pas dire que les continuateurs de la collection bollandienne aient atténué ce qu'il pouvait y avoir sous ce rapport de défectueux dans le plan de leurs devanciers. Ce n'est pas à un moment de réaction reli-

gieuse comme celui que nous traversons depuis quelques années qu'il faut demander de la critique désintéressée : cette haute indifférence^ qui est le Téritable es\ prit scientifique^ était difficile aux catholiques du xvn* siècle; elle est absolument impossible aux catho-> ligues de nos jours; A chaque pas les nouveaux éditeurs glissent dans la polémique : au lieu de nous offrir^ dé« gagés de discussions^ une série de documents précieux pour tous^ leurs pages sont remplies de dissertations qui n'ont souvent qu'une valeur de secte^ de controverses acerbes parfois, et qui, je le crains, ne convertiront personne. Ce défaut en produit un autre non moins grave dans une (^llection de cette nature, je veux dire une effrayante prolixité. Les deux volumes de continuation qui ont paru jusqu'ici ne donnent le contingent que de sk jours. Sainte Thérèse occupe un demi-volume à elle seule : ce n'est pas trop assurément pour cette sainte admirable; mais il est clair qu'avec cette manière de procéder, les proportions déjà si vastes du plan des premiers Bollandistes sont brisées et dépassées. Je me hâte de le dire toutefois : ces objections, fussent-elles encore vingt fois plus graves qu'elles ne le sont en réalité, n'enlèveraient rien à l'immense intérêt du recueil des Acia Sanctorum, 11 me semble que, pour un vrai philosophe, une prison cellulaire avec ces cinquante-cinq volumes

in-folio serait im vrai paradis; on peut dire que parmi

les légendes qui les lempUssent (M. Goizot s'est donné la peine d'en faire le e^nnpte ^ ef œ a tronvé ^,000)^ il n' j en a pas ime qui n'ait son intérêt^ et ne mérite^ par un cdté ou par un autre^ Tattention du penseur.

Quelle incomparable galerie^ en effets que celle de ces 35^000 héros de la vie désintéressée I quel air de haute distindionl queUe noblesse! quelle poésiet Q y en a d'humbles et de gi^anâs> de docte» et de simples^ d'ob* 9curs et d'illustres> mais je n'en connais pasun seul qui ait l'air irulgairë. Tous m'apparaissent tels que les pose Giotlo., grandioses, hàrdîs> détachés des liens terrestres et déjà transfigurés. Us plaisent peu au sens positif^ je l'airoue; jamais ils n'entendirent rien en économie pohtique; on ne peut dire que les sociétés qui ont possédé beaucoup de saints aient été les plus prospères et les mieux organisées. Mais qu'ils ont^ après tout^ mieux Qcxnpris la Tie que ceux qui l'embrassent comme un étroit calcul d'intérêt^ comme une lutte insignifiante d'amlÂtion et de vanité I U eût mieux valu sans doute ne pas placer leur idéal dans cette nuageuse hauteur^ oik pour les contempler^ il faut une positi<»i si tendue; mais qu'on retrouve bien mieux dans leurs snUimes folies les grands mstincts de la nature humaine que dans ces existences affairées que n'a jamais traversées le

* Histotr» d9. h Cimli$(am en Frcuice, xvu* teçon.

rayon divin! Voilà pourquoi les pajs richeset brareux comptent si peu de saints^ tandis que les pays tristes et pauvres en ont produit un si grand nombre. La Çretar gne et ilrlande en ont des milliers; la Normandie n'en a pas un seul^ au moins de race normande. On esk compte très-peu de condition bourgeoise et ayant ^ercé les professions dites libérales ; tous sont évêques ou nuûnes, honunes de guerre ou ermites^ rois ou mendiants. U y a^ je crois^ un ou deux saints médecins^ mais leurs légendes sont apocryphes. La Bretagne eut seule le privilège de faire adopter un saint avocat^ saint Yves; et. encore la conscience populaire protesta contre cette intrusion^ et se vengea en chantant à «a fête : Advocatus et non latro, Res miranda poptda/

Et en effets s'il est une œuvre profondément popu laire, c'est le travail secret qui créait le saint^ avant que la papauté se fût attribué le privilège exclusif de la car nonisation. La foule y mettait tous ses instincts et ne conférait ce haut titre qu'à ses favoris. De là le caractère essentiellement démocratique de la plupart des saints^ redresseurs de torts^ défenseurs des faibles^ hauts et fermes devant les puissants; de là aussi l'étonnante diversité d'origine que présente au premier coup dTœil la troupe des bienheureux. Il y a de tout dans ce panthéon populaire : des martyrs d'une causé chérie^ de vieuxhéros oubliés, des personnages de vqmam ihxÀmi,

Guillaume d'Aquitaine^ les dames de la cour d'Arthur elles-mêmes finissent par la sainteté. C'est que le peuple aime avant tout le grand et le noble; facile et coulant sur bien des points^ il canonise pour leur bonne mine toutes ses vieilles connaissances; ce qui est simplement honnête et sensé ne le touche guère; il ne juge pas des choses par des considérations d'utilité et de raison^ mais mais par leur grand air.

H. Guizot a parfaitement établi que les légendes de saints furent la vraie littérature de la première moitié du moyen âge, et servirent d'aliment à la vie intellectuelle, morale, esthétique même de ce temps. On se prend d'émotion en songeant combien d'âmes simples cette lecture a consolées, que de vies pâles et monotones elle a colorées, quel immense ennui elle a soulagé. Durant cette longue nuit d'hiver que traversa l'humanité du vi<i au x« siècle, le monde des saints était un idéal qu'on opposait à la triste réalité, une sorte d'Astrée, le rêve d'un monde de moralité et de douceur où les faibles et les humbles prenaient leur revanche contre le monde violent et fort, une révolte de l'imagination contre l'insupportable uniformité de la vie.— Mon savant ami, M. Alfred Maury, a aussi montré à merveille comment les vies des saints, par un autre côté, sont la vraie mythologie du christianisme K Un Dieu unique, su-

*■ Essai sur ks Légendes fneuses du moyen âge, PariS; 4 843* ^

prême, inabordable, est en effet un dogme trop austère pour certaines époques et pour certains pays. Chassée de Dieu, la mythologie s'est réfugiée dans les saints. Autour des saints s'est formée tout une reUgion inférieure, qui plus d'une fois a pu obscurcir la dévotion à Dieu le père, mais qui, d*un autre côté, a prêté au monothéisme ce qui lui manque en pittoresque et en variété.

C'est parce qu'ils sont ainsi le reflet des instincts religieux de chaque race que les saints offrent des physionomies si diverses et si locales: en Syrie, stylites et tournant au bouddhisme; en Italie, bons vivants et sentant le voisinage des Frati Gaudenti; en Irlande, aventuriers et coureurs de mer. L'aspect des lieux est presque toujours le meilleur commentaire de la vie des saints. On ne comprend bien saint François d'Assise que quand on a vu TOnibrie et le mont Ubaldo. Les terribles, étranges et par moments ravissantes légendes de Cologne n'ont tout leur prix que dans ce grand centre religieux de l'Allemagne du moyen âge. On a souvent répété que dans le paganisme chaque nation faisait ses dieux à son image : dans le christianisme, où Dieu n'est plus à refaire, c'est par les saints que chaque époque et chaque pays ont donné leur mesure et en quelque sorte : leur portrait moral. S'il est vrai que les légendes d'un ' peuple sont plus expressives que son histoire, en ce sens

qu'elles nous offrent Timage plus fidèle de son être et de ses aptitudes morales, quel n'est pas^ au point de vue de l'histoire et de Tétude de la nature humaine, Tintérêt d'un recueil destiné à nous présenter la série des types sous lesquels les diverses branches de la fanaîlle chrétienne ont tour à tour conçu Tidéal !

Les saintes subissent en général les vicissitudes des saints^ cependant avec quelques différences, car les mêmes époques sont loin d'être également favorables au développement des deux sexes. Le moyen âge, qui a tant de saints admirables, a peu de saintes vraiment distinguées avant sainte Catherine de Sienne. L'époque brillante des saintes est, à mon avis, du iv« au vi« siècle; les dames chrétiennes de ce temps, Monique, Paule, Eustochie, Radegonde, ont un charme tout particulier. Les vierges martyres mériteraientcertes la palme entre toutes leurs compagnes célestes, si la critique ne réduisait trop souvent leurs histoires à n'être que de charmants petits romans. Mais quelles ingénieuses combinaisons que celles qui ont présidé à la création de ces légendes ! quelle fine esthétique dans cette association de la foi, de la jeunesse et de la mort ! L'art antique avait spirituellement tiré des contrastes analogues du mythe des Amazones; mais l'antiquité j, étrangère à nos raffinements religieux, ne pouvait rien concevoir d'aussi déUcat que cette fermeté Ihéologique

I^Ëd SAtNTS. 811

dais ime jeune flile« — Eo général^ les légendes des martyrs^ qui demandent an point de vue de l'histoire un contrfite si séyère, se distingnent par une prodigieuse richesse d'inTention. Après Tamour^ e'est le martyre qui ft {oumi à la poésie les combinaisoDs les plus direrses. Il 7 a dans ces imaginaticois de supplices je ne sais quelle sombre et étrange Tohipté que lliumanité savoura avec délices pendant des siècles ; le roman chrétien ne connnt pas d'aboid d'autre machine d'intérêt. A Rome^ sur le mont' CoBlius, près de Saint-Ëtienne-Ie-Rond ou des Quatre-Cour&nnês^ on est juste au point qu'il faut pour embrasser ce grand cycle de légendes et ccnnprendre les sentiments nouTeaux qui y trouTèrent une si riche et si belle expression.

J'ai dit les qualités des saints; pour être complet^ il faudrait dire un mot de leurs défauts. Tous sont grands^ mais tous ne sont pas également bons x parfois ils sem^- Uent terribles^ sdisobé^ vindicatifs. Tcfo» firent des poètes admirables; mais ordinairement ils d^assent la mesure et nous effrayent parleur exaltation. Voilà poiH^ quoi leurâme fui si souyent triste et désolée. La plupart d'^re eiff ^nt beaucoup isonffert; mt tout ce qui est ^and et lia^t porte en soi son supplice^ M est puni par sa grandeur mômf» de quitter lés voies (xmmmnes 4a l'humanité. Le moBaent du triomphe des saints est vraii* ment celui de leur na^t, L^ir vie^ apffféçiéed'aprèsMs

idées modernes^ semble imparfaite^ en c&sens<iii'ilsoiit été exclusifs, qu'ils n'ont yu les choses cpie par un seul côté, qu'ils ont manqué de critique et d'étendue d'esprit. Je ne souhaiterais pas leur yie, mais je suis jaloux de leur mort. Â voir ces fins glorieuses et calmes, l'âme se relève et se fortifie; on reprend quelque estime pour la nature humaine, on se persuade que cette nature est noble et qu'il y a lieu d'en être fier.

Là est le secret du charme contagieux que la lecture de la Vie des Saints a toujours exercé sur les fortes âmes. Ignace de Loyola ne lisait que cela et VAmadis de Gaule. Dans les moments d'ennui et d'abattement, quand l'âme, blessée par la vulgarité du monde moderne, cherche dans le passé la noblesse qu'elle ne trouve plus dans le présent, rien ne vaut la Vie des Saints. Ceux qui plaisent le plus alors, ce sont les {dus inutiles, les ascètes purs. Voyez-les à Pise, au Campo-Santo, dans l'admirable fresque de Laurati, ou lisez les belles pages que Fleury a consacrées dans son Histoire ecclésiastique aux origines de la vie soUtaire. La Vie des Pères du Désert y qu'on lisait à Port-Royal pendant les heures de récréation, est aussi un grandiose et austère roman : le style d'ordinaire inanimé de Port-Royal ne devait trouver de couleurs que pour peindre la Thébaïde; je ne connais que certaines légendes bouddhiques qui approchent du charme de ces graves et simples récits.

Une pensée à laquelle on ne peut s'arrêter sans tristesse, mais qui semble une conséquence inévitable de ce qui vient d'être dit, c'est qu'il n'y aura plus de saints. Je m'explique : la race des enfants de Dieu est étemelle, et notre âge, si pauvre de grandes choses, n'est pas plus déshérité qu'un autre de bonnes et belles âmes. Mais ces saints à l'ancienne manière, ces grandes statues si fièrement posées, ces hautes représentations du côté idéal et divin de la nature humaine, voilà ce qui ne se verra plus; c'est un genre de poésie fini, comme tant d'autres. Il y aura des saints canonisés à Rome; il n'y en aura plus de canonisés par le peuple. C'est une chose attristante que l'air grêle, étriqué, mesquin, insignifiant des saints tout à fait modernes, saint Liguori par exemple « : évidemment la faculté qui crée les légendes s'en va de rhumanité. Le xvi« siècle marque bien à cet égard la limite du grand style et du bon goût. Ce siècle extraordinaire eut encore des saints admirables : Loy(da est certes un âpre et redoutable personnage; mais quelle puissance ! quel entraînement ! quelle franche et complète personnification de son époque et de son pays I Voilà encore un saint de la vieille école, un saint digne de Zurbaran ou de l'Espagnolet! Comparez à ce géant

1 Son principe était que pour devenir un saint il suffit de gagner le plus d*indu]gences possible.

rhonnête et excellent Vincent de Paule ; de Tun à Tautre, une immense révolution s'est accomplie. Au lieu d'un sublime enthousiaste que la grandeur de sa passion élève jusqu'au génie, nous trouvons une âme d'or, qui ne connut d'autre poésie que celle de bien faire, d'autre théologie que la charité. C'est la meilleure sans doute, et plût à Dieu, pour le bonheur de l'humanité, que tous les saints eussent ressemblé à celui-ci ! Mais pour la hauteur et le grand air, quelle différence! On pourrait mettre l'art au défi de traiter avec élévation cette bonne et douce figure : ce n'est plus un saint suspendu entre ciel et terre, visité par les anges, et dont chaque pas est signalé par des merveilles; c'est un homme moderne, réduit à des proportions toutes naturelles, luttant comme un autre au milieu des difficultés de la vie, et ne faisant guère d'autres miracles que ceux de sou inunense activité et de son inépuisable dévouement.

Que conclure de tout cela? Que les saints diminuent de taille comme le reste des honmies; que la bonté va de plus eii plus remplaçant la grandeur; que le monde se rapetisse à mesure qu'il se range; que le règne de la grande originalité et de la grande poésie est fini. 11 est sûr que le mal n'est plus de iaos jours aussi fort qu'il rétait autrefois; mais il est sûr d'un autre côté que les grandes individualités n'ont plusde place dans le monde tel qu'il tend à se faire. Aussi l'art élevé, qui ne vit que

de types fortement accusés, est-il obligé de se réfugier dans le passé, dans le monde des héros et des saints. — Je regrette qu'il ne me soit pas permis de montrer tout cela par quelques exemples empruntés aux volumes que Tiennent de publier les nouveaux Bollandistes; peut-être le ferai-je une autre fois en disant quelques mots de la femme extraordinaire qui occupe une si grande place dans leur recueil. L'illustre exemple de sainte Thérèse nous apprendra par quelles épreuves s'emportait le titre de saint , quelle force de volonté , quelle originalité d'esprit il supposait presque toujours, mais aussi au prix de quel enjeu redoutable s'obtenait cette qualification, qui confinait si souvent à celle d'hérétique et de réprouvé. Combien de religieuses espagnoles ont voulu faire ce que Thérèse a fait et ont succombé sous l'inquisition! Thérèse fut sainle parce qu'elle fut plus forte que ses directeurs, qu'elle sut leur imposer sa fo^ et entraîner ses propres guidés. Voilà le spectacle auquel nous fait assister la première partie du tome VU des nouveaux Acta; et tel est l'intérêt de ce récit, que, maigré ses 680 pages in-folio, on ne songe pas un moment à Taccuser de prolixité.

L'AUTEUB

£i£ l'imitation DE jéSUS-CHSIST.

C'est un immense avantage pour un livre destiné & la popularité que d'être anonyme. L'obscurité des origines est la condition du prestige; la vue trop claire de Tauteiur rapetisse l'œuvre, et nous fait apercevoir, malgré nous, derrière les plus beaux endroits, un scribe occupé à polir des phrases et à combiner des effets. En montrant dans YHiade et l'Odyssée^ non plus le fruit des veilles d'un poëte composant avec suite et réflexion, mais la création impersonnelle du génie épique de la Grèce, Wolf a posé la première condition de l'admiration sérieuse d'Homère. Le charme de la Bible vient en partie de ce que l'auteur de chaque h'vre est si souvent ignoré. Combien les morceauic qui forment b

seconde partie du livre d'Isaïe : « Lève-toi^ resplendis^

Jérusalem nous semblent plus beaux^ depuis que

nous y voyons le cri d'espérance tf un prophète inconnu^ peut-être le plus grand de tous^ annonçant^ durant la captivité^ la gloire future de Sion ! La perfection est précisément que Tauteur se soit oublié à ce point qu'il ait négligé de signer^ ou que son livre ait répondu si complètement à la pensée d'une époque que Thumanité même se soit pour ainsi dire substituée à sa place^ et ait adopté comme siennes les pages qu'elle reconnaissait avoir inspirées.

La critique, dont les exigences sont loin d'être toiy ours d'accord avec celles de l'admiration naïve, ne s'arrête point devant de pareilles considérations. Plus l'auteur s'est caché, plus elle s'obstine à pénétrer le mystère des grandes œuvres sans nom. Quelquefois, il serait regrettable qu'elle réussit trop bien à déchirer le voile qui fait une partie de leur beauté. Mais souvent aussi elle révèle des circonstances historiques qui, mieux que les syllables insignifiantes d'un nom propre, nous aident à placer l'ouvrage anonyme dans soq wUkxL naturel et à lui restituer sa première signiflcation*

Le livre qui, sous le titre fautif d'Imitation de Jé$u$» Christ S est arrivé à une fortune si ^traordinaîre, a

^ Un des titres les plus anciens est CowMions wtérituru. Là

DE LIMITATION DE JXSUS-CHRIST. 8ig

exercé plus qu'aucun autre la sagacHé des énsiits. Linstoire des diyerses littératures s'ofl^ pçut-être aucun ouvrage dont la paternité scât aussi effacée» L'auteur n^ a pas laissé une trace de lui-même; le temps et le lieu n'existent pas pour lui; on dirait mie inspiration d'en haut qui n'a point traTersé^ pour arriver jusqu'à nous, la conscience d'un homme. Depuis les récits absolument impersonnels des premiers évangélistes, jamais voix si complètement dégagée de toute attache individuelle n'avait parlé à l'homme de Dieu et de ses devoirs.

Des trois auteurs principaux pour lesquels on réclame l'honneur d'avoû" composé ce livre admirable^ a-Kempis, Gerson et le bénédictin Jean Gersen^ abbé de Yerceil^ ce dernier^ dont les droits furent rejetés d'abord comme chimériqueS; a vu sa cause grandir tout à coup^ par suite de découvertes inattendues et surtout par les impossibilités qu'une critique attentive a révélées dans les autres hypothèses. H. Paravia, professeur à l'Université de Turin,

titre actuel provient de la rubrique du premier chapitre, qui, par UD abus fréquent au moyen âge, a été appliqué à Tensemble des quatre livres. C'est ainsi que certaines chansons de Gestes s'appelaient Enfances,' parce qu'elles commençaient par le récit de Ten- &nce merveilleuse du héros. — L*unité du livre de Vltnitation et les transformations qu'il peut avoir subies demanderafent un sévère examen. Il faut lire sur ce sujet la savante préface que M. Victor Le Clerc a placée en tête de la splendide édition exécutée par rimprîmerie impériale pour TExposition universelle.

Tient de publier un nouveau plaidoyer en faveur de son compatriote *. S'il n'ajoute aucun fait à ceux qu'avait laborieusement recueillis dans le même sens M. de Grégory^ il a du moins le mérite d'écarter les mauvaises raisons et les hors-d'œuvre par lesquels ce patient col* lecteur avait fait tort à sa cause. On peut seulement regretter que le dernier défenseur des prétentions ve^* ceillaises n'ait pas su mieux que ses devanciers se mettre au-dessus du défaut habituel de la critique italienne^ je veux dire de cette vanité nationale, si déplacée en histoire littéraire, qui inspire au lecteur une sorte de défiance même contre les preuves les mieux déduites et les raisonnements les plus décisifs.

J'admets pour ma part comme très-probable le sentiment de M. Paravia, surtout dans ses conclusions négatives contre Gerson ei a-Kempis. L'opinion qui attribue àGerson le livre de ¥ Imitation est de tout points insou* tenable. Ce livre ne figure pas dans la liste des écrits du chancelier dressée par son frère lui-même. Un personnage aussi célèbre de son vivant n'aurait pu, quand il l'eût voulu, garder l'anonyme pour un livre arrivés! vite à la renommée, et dans un siècle où la publicité était déjà si étendue. 11 y a d'ailleurs un étrange contraste entre le rude scolastique dont la vie fut remplie par tant

* DeW autore del libro De ImitcUime Christù Torino, ISSS,

DE L'IMITATION DE JÉSUS-CHRIST. 3îl

de combats, et le pacifique dégoûté qui écrivit ces pages pleines de suavité et de naïf abandon. Un homme mêlé à toutes les luttes de son temps n'eût jamais su trouyer des tons aussi fins et aussi pénétrants. L'homme politique conserve jusque dans la retraite ses habitudes d'ac* tivlté inquiète ; il est une certaine délicatesse de conscience que les affaires ternissent irréyocablement^ et on trouverait à peine^ au moins dans le passée une œuvre distinguée par le sentiment moral qui soit le fruit des loi^rs d'un homme d'État. Gerson^ retiré chez les Cèlestins de Lyon^ continuait à s'occuper de toutes les querelles du siècle^ et nous savons que son frère lui ayant demandé^ dans ses derniers jours^ de composer pour la communauté im traité de morale tiré de l'Écriture Sainte^ il n'en put venir à bout.

Je ne yeux pas médire de l'homme extraordinaire qui porta si haut dans son temps l'autorité de l'Église gallicane et de l'Université de Paris. Mais évidemment, l'auteur du traité De auferibilitate Papœn'a rien de commun avec l'auteur de Vlmitalion. Celui-ci avait goûté le monde, il est vrai, et sans cela aurait-il trouvé des accents si délicats pour en dire la vanité ? Mais tout porte à croire que de bonne heure il se retirade la vie. a Quand j'errais loin de toi, tu m'as ramené pour te servir.... Que te rendrai-je pour cette grâce? » De l'essai qu'il fit du

monde, il ne reste dans son œuvre ni regrets ni amer-

8f3 L'AtrrEUR

tome, mais expérience et sagesse consommée. « On y sent partout, dit M. Michelet^ une maturité puissante^ une douce et riche saveur d'automne ; il n'y a plus là les ficretés de la jeune passion. Il faut^ pour en être Tenu à ee points avoir aimé bien des fois^ désaimé^ puis aimé «QM^re. 9 Rien de moins gallican, rien de moins univerntaire que celivre. Y songe-t-on? Cette fleur charmante serait éclose entre les pavés de la Sorbonne ! Là protestation de l'âme contre les subtilités de Fécole serait partie du séjour de Vergol Gerson, le dialecticien par excellence, Gerson, Tennemi des ordres religieux^ l'adversaire des mystiques, le représentant de Tâpreté gallicane, aurait trouvé dans son âme endurcie par le syllogisme la plu& douce inspiration de la vie monacale I... Quoi de plus impossible? Ajoutons que le style de GersoD est d'une barbarie toute scoiastique ; celui de Vîmiiaiion n'est pas latin sans doute, mais il est plein de charme. C'est une langue à part qu'il faut prendre pour ce qu'elle est, très-peu classique, mais admirablement propre à rendre les -nuances les plus fines de la vie intérieure et du sentiment.

L'hypothèse de Thomas a-Kempis n'est guère plus acceptable que celle de Gerson, bien qu'elle renferme, à d'autres points de vue, une certaine part de vérité. La formule qui se trouve à la fin du manuscrit d'Anvers : Finiius et camplelus per manua fratris Thomœ, anno

Domini iAk\, indique certainement la main du oc^iste ou da compilateur^ mais non celle de Fauteur. Et pour-, tant^ la renommée n'a pas été purement capricieuse dans rhonncur qu'elle a fait au scribe de ZwoU. La vérité est^ ce me semble^ que Thomas a-Kempîs fut Tauteur^ non pas du Urre lui-même^ mais de la vogue inouïe qu'il <^^t, à partir de la seconde moitié du xv^ siècle, dans toute la chrétienté. A-Kempis composa un recueil d'opuscules ascétiques^ en tête duquel il plaça comme des U^aités distincts les quatre livres^ jusque-là peu connus, ipii devaient devenir^ sous le titre d'Imitation de Jésu$^ Christ, le code de la vie religieuse. Ce recueil fut fort apprécié dans les Pays-Bas et sur les bords du Rhin. Plusieurs communautés voulurent en avoir des copies a faites sur le livre écrit par frère Thomas. » En un 8en&, le pieux a-Kempis a donc des droits véritables sur le livre de Y Imitation. Il ne le composa pas> mais il le comprit^ et on peut dire que sans lui cette productic» si caractéristique du mysticisme chrétien se fût perdue ou fût restée ignorée. Le moyen âge a ainsi quelques caractères de copistes tout à fait aimables^ qui arrivèrent par leurs habitudes studieuses à une assez grande no^ blesse intellectuelle. L'âme douce et honnête de ce bon scribe, qui déclarait avoir cherché partout le repos et ne ravoir trouvé a qu'avec un petit livre dans un petit coin {in angello cum libello), était digne de rép(mdre^

SJ4 HAUTEUR

à travers deux siècles d'oubli, à Tâme également pure, mais plus élevée de l'ascète inconnu, dont la destinée n'eût pas été complète s'il n'eût préludé par l'obscurité à l'éclat incomparable que lui réservait l'avenir.

Ce ne sera pas une des moindres singularité&de Thistoire de Ylmilaîion qae la révolution de Juillet doive être rappelée à propos de la découverte cpii a jeté le plus grand jour sur ses origines. Le 4 août i830, M. de Grégory, amené par la curiosité sur la place du Louvre, entra chez Techener, et découvrit sur les rayons du libraire aimé des bibliophOes un ancien manuscrit de son livre favori, qui avait appartenu durant plusieurs générations aux Avogadri de Cerione, en Piémont. Des paléographes trop complaisants peut-être affirmèrent à l'heureux auteur de cette trouvaille que le manuscrit ne pouvait être postérieur à Tan 1300. Le doute est trèspermis à cet égard. Toutefois le manuscrit en question -attira Tattention sur les Avogadri et amena la découverte d'un journal de famille, qui, à la date du 15 février 1349, portait une note d'où il résultait que le précieux volume était possédé depuis longtemps par les Avogadri comme un trésor héréditaire *. Quand on s'est

* Post divisionem factamctm fratre meo VincerUio^qui Ceridonn habitat, in signum fratemi amorts..., dono illi pretiosum codicemde Imitatione Ghristi, quod hoc ab agnalibus meis longa manu tenéo, namnonnuUi antenates met hujus jam recordarunt. Ajoutons toute-

fait une idée exacte de ce qu'était un livre au moyen 4ge^ on admet volontiers que le manuscrit des Avogadri a pu être longtemps presque unique^ et que l'ouvrage fut la propriété à peu près exclusive de quelques maisons religieuses de ritalie subalpine^ jusqu'au commencement du xv« siècle^ époque où Gerson et surtout a-Kempis en fondèrent la célébrité. D'un autre côté^ un assez grand nombre d'anciens manuscrits attribuent l'ouvrage à un abbé Jean GeseUy Gessen, Gersen ou Jean de Cabanac. Le nom de Gersen n'est pas à l'abri de toute difficulté^ puisqu'on pourrait soutenir à la rigueur que ce n'est là qu'une altération du nom de Gerson, Hais le nom de Jean de CabanaCy sur lequel on ne peut supposer aucune erreur^ et qui se lit dans plusieurs manuscrits de la Bibliothèque impériale^ est tout à fait décisif^ et c'est évidemment de ce nom que la critique aurait dû partir tout d'abord. Or Cabanacum ou Cabaliacum est probablement Cavaglià dans la province de Bielle^ où le nom de Gersen^ Garsen^ Garson^ s'est conservé dans plusieurs familles jusqu'à nos jours. Comme d'ailleurs on ( croit trouver un Jean Gersen abbé de Saint-Etienne de '

fois que ce texte répond si bien aux besoins de la cause soutenue avec une chaleur de mauvais goût par M. de Grégory, qu*on ne peut s'empêcher de concevoir quelques doutes sur son aulhentîcilé. 11 serait bien à désirer que le jourûal conservé à Bielle fût étudié par un paléographe impartial et tout à fait exercé.

Verceil au commencement da xiii* siècle^ on arrive à désigner avec une assez grande vraisemblance le personnage si longtemps et si curieusement recherché. Par boidieur, il ne reste pas pour cela moins mystérieux; car on ne connait de Gersen que les syllabes de son nom^ et rien ne troublera Timagination dans les rêves qu'il lui e^ permis de faire sur ce pieux inconnu.

Quoi qu'il ensoit^ deux résultats importants parai^ent désormais acquis relativement au sujet qui nous occupe. D'abord le livre est du xiii« siècle, de la fleur du moyen âge et non de sa décadence. On aurait dû le deviner, lors même que les textes ne nous l'auraient point appris. Rien de triste, de froid, de pâle comme cette fin du moyen âge qui, de 1300 à 4450, se traîne en attendant le grand réveil. Ulmitalion n'est pas de cette sombre époque, pleine de mécontentement, d'aspirations, de colères. Les douleurs de Sainte Mère Église, la réforme du chef et des membres, les grandes lamentations sur la ^ostituée de Babylone, l'Apocalypse invoquée contre la papauté simoniaque d'Avignon, voilà les pensées habituelles aux contemporains des c<Hiciles de Constance et de Bâle. Rien de tout cela dans Ylmitation. On y voit un paisible solitaire, heureux de sa propre pensée, tranquille sur le sort de l'Église, sans aucune préoccupation de l'avenir du monde. Son dégoût n'est pas celui qui succède aux grands siècles, et qui est si sensible vers

1^0. C'est pMèt cèhii d'une époque peu tourmentée et le prélude d'une grande activité. La scolastique est née déjà; mais elle n'a pas tout envahi : Tâme conserve encore ses droits. La scolastique contre laquelle proteste l'excellent abbé n'est pas celle de la seconde période, reppésenftée par saint Thomas, acceptée par l'É^se, identifiée avee la théologie , à tel point qu'un cardinal osait dire cfti'il eut manqué quelque chose au dogme de l'Église si Aiistote n'avait point vécu. La scolastique qui excite les fuitipathies de ce fin et charmant esprit est eelle des réalistes et des nominalistes, celle d'Abélard et de Guillaume de Champeaux, la seientia clamorosa de la montagne Sainte-Geneviève, tout occupée de définitions, de genres et d'espèces *. La discipline de l'école, à partir de la fin du xiii* siècle, était devenue si absolue que personne n'aurait pu s'y soustraire : pas une voix ne s'est élevée contre elle jusqu'à la renaissance. Les mystiques allemands, Eekard, Tauler, Henri Suso, qui seuls ont vu le néant de cette science de Dieu abstraite et desséchée, en ont sid)i comme les autres l'influence. Es citent Aristote, Averroès ; ils ont bu à toutes sortes de sources impures. Chez l'auteur de Ylmîtationy au contraire, nous trouvons ime pensée vierge, qui n'a été souillée par aucun contact profane : la Bible, les Pères,

* Uv. lé*, ^ap. m, -Quid cww no6»s de generibm et speciebuet

les saints^ voilà toute la lecture du pieux ascète. J'ose affirmer qu'un tel livre n'eût pu être écrit après saint Thomas et avec les habitudes de pédantisme que renseignement dominant faisait contracteri au xiu» et au xiv« siècle^ à tous les esprits.

La vie rehgieuse telle qu'elle apparaît dans le livre de Vlmilation nous reporte également à la première moitié du xui« siècle. Cette vie s'y montre encore avec la physionomie bénédictine; les plaintes de l'autem* et ses vœux de réforme roulent dans un cercle d'idées fort analogues à celles de saint Bernard. Nulle trace de l'immense révolution accompUe dans la vie religieuse par les ordres mendiants. Quand l'auteur veut citer à ses confrères des modèles d'ordres jeunes et dans toute leur ferveur^ il cite les fondations du xi« et du xii« siècle^ les Chartreux, les Cisterciens. Nous avons ici évidemment la demiè]:e voix du monachisme dans sa forme antique et pure, avant la radicale transformation qu'il subit au milieu du xiu« siècle : vie tranquille et assez libre, point de pratiques mesquines, la sainteté dans l'âme et non à l'extérieur. Une fois, il est vrai (liv. III, chap. l), nous trouvons cité Yhumble saint François. Mais ce passage, qui est du reste suspect d'interpolation, serait loin de prouver contre notre thèse. Passé 1250, quand saint François est devenu un second Christ, une sorte d'incarnation, a un soleil qui sort d'Assise, conune

Tautre sort du Gange » (Dante^ Paradis, chap. xi), une telle épithète ne se comprendrait guère. Remarquons d'ailleurs que le mot cité n'est pas textuel et semble rapporté sur ouï-dire. En 1215 ^ le patriarche des Mendiants passa à Verceil : Gersen devait être alors abbé de Saint-Étienne; peut-être yit-il le saint déjà célèbre^ et recueîUit-il de sa bouche ce mot qui resta gravé dans son souyenir.

Un second résultat qui paraît fort probable^ c'est que le livre de Ylmitaiion est originaire de l'Italie. Il en a le génie ^ peu profond mais limpide^ éloigné des spéculations abstraites^ mais merveilleusement propre aux recherches de philosophie pratique. La haute mysticité transcendante n'a jamais été le fait de l'Italie. La direction de l'enthousiasme y est surtout politique et morale. Comparée à sainte Thérèse^ sainte Catherine de Sienne^ la grande mystique de l'Italie^ est en réalité un personnage tout politique : réconcilier les villes^ négocier entre les guelfes et les gibelins^ juger les prétentions des papes rivaux^ défendre les intérêts de Sienne^ voilà sa yie. De Pétrarque à Hanzoni et à Pellico^ on pourrait retrouver en Italie une série non interrompue d'âmes Unes et distinguées^ modérément ambitieuses en philosophie^ mais fort délicates en morale^ à la tète desquelles j'aime à placer l'auteur de Vlmitation. U appartient de plus près encore à la famille spûrituelle des Jean de

Parme^ des Ubertm de Casale^ qui^ partant du mystérieux abbé de Calabre, Joachim de Flore, s'eu vont, sous la bannière de VEimngile élernel , taire leur jonction avec Tordre de saint François, et continuait en Italie^ durant tout le mo^m, âge ^ le culte du libre esprit.

D'un autre côté, les Pays-Bas et les proYinees du Rhin étaient comme prédestinés, par la tranquille mysticité qu'ils inspirent, à devenir pour l'Imitation une seconde patrie. Créée par l'Italie, elle devait d'abord être appréciée dans le pays de Ruysbroek, de Gérard Groot et d'a-Kempis. — Il est permis de dire, au contraire, que ce livre n'a rien de français. La France n'a jamais été bien conyaincue de la vanité du mcmde; elle n'a guère pris ce tbème-là que ccmune un lieu commun prêtant à de beaux développements oratoires. Le sens exact et ferme des choses de la terre, voilà scm partage. La France n'est, par son caractère essentiel, ni poétique ni mystique : }'essence de la poésie et de la mysticité consiste à dépasser le monde; or l'esprit frsunçais est de tous le plus parfaitement en harmonie avec les proportions de notre planète; il en a mesuré les dimensions d'un coup d'oeil, et ne va pas au delà.

Quand on recherche l'origine de cette idée de la vanité duiinonde, qui est devenue la base de la mystique chrétienne^ ^pn (sst ccoiduit k m trouvei* la première

expression dans le livre de ITEcclésiaste : or le livre de l'Ecclésiaste appartient par son style aux plus basses époques de la langue hébraïque^ et est sans doute bien postérieur à la captivité. C'est donc là une idée relativement moderne, se rattachant, d'une part, au caractère de la race sémitique, qui prend toute chose d'une façon égoïste et personnelle; de l'autre, au défaut de curiosité et à l'infériorité des facultés scientifiques qui caractérise cette même race. On supposa que Salomon, après avoir épuisé la science, le pouvoir et le plaisir, arriva à cette conclusion finale : Vanité des vanités , tout est vanité. Jamais une pareille idée ne fût venue aux peuples indo-européens, aux Grecs et aux Romains, par exemple, qui prenaient la vie sans arrière-pensée, et ignorèrent, jusqu'à leur conversion aux idées juives et chrétiennes, la maladie du dégoût. Le christianisme rendit ce sentiment tout à fait dominant, et en fit un des éléments les plus essentiels de son éloquence. A partir du v* siècle, le monde a vécu de ces deux mots :

Vanité des vanités Une seule chose est nécessaire.

Ulmitation est la plus parfaite et la plus attrayante expression de ce système, grand et poétique, sans doute, mais que l'esprit moderne ne saurait accepter qu'avec bien des réserves.

Le mysticisme, en effet, négligea trop un élément essentiel de la naliu'e humaine, la curiosité, cet attrait

qui porte Thomme à pénétrer le secret des choses et à devenir par la science, suivant Texpression de Leibnitz, un miroir de Tunivers. L'Ecclésiaste ne dirait plus de

nos jours : « Rien de nouveau sous le soleil ; ce qui

« est, est ce qui a été; ce qui a été, est ce qui sera, » L'Ecclésiaste n'avait vu qu'un point bien réduit de Tuniversalité des choses; il prenait le ciel pour une voûte solide, et le soleil pour un globe suspendu à quelques lieues en Tair ; Thistoire, cet autre monde, n'existait pas pour lui. L'Ecclésiaste avait senti, je veux l'en croire, tout ce que le cœur de l'homme est capable de sentir; mais il ne se doutait pas de tout ce qu'il est permis à l'homme de savoir. L'esprit humain, de son temps, débordait la science; la science, de nos jours, déborde l'esprit humain. Je ne puis admettre que celui qui saurait, en poète et en philosoplie, tout ce que savent ou devraient savoir l'Académie des sciences et l'Académie des Inscriptions, pût dire encore : « Augmenter sa

science, c'est augmenter sa peine J'ai appliqué mon

esprit à la science, et j'ai vu que c'était la pire occupation que Dieu ait donnée aux fils des hommes..... » Il me semble, au contraire, que l'esprit humain, en notre siècle, sortira de l'état de marasme oii l'ont plongé tant de mécomptes, d'abord par le sentiment moral, qui a le privilège de survivre dans les natures nobles à toutes les déceptions, puis par la curiosité, par ce penchant qui

fait que, même désabusé, on s'attache à ce monde et on le trouve digne d'étude et d'attention.

Oui, sans doute, une seule chose est nécessaire. C'est un beau mot qu'il faut accepter dans toute sa portée philosophique, comme le principe de toute noblesse spirituelle, comme la formule expressive, quoique dangereuse en sa brièveté , de la grande moralité. Mais l'ascétisme, en proclamant cette simplification de la vie, entendit d'une façon si étroite la seule chose nécessaire, que son principe devint avec le temps pour l'esprit humain une chaîne intolérable. Parmi les choses intellectuelles, qui sont toutes saintes, on distingua le sacré et le profane. Le profane, grâce aux instincts de la nature, plus forts que les principes d'un ascétisme exclusif, ne fut pas entièrement banni; on le tolérait, quoique vanité. Quelquefois même on s'adoucissait jusqu'à l'appeler la moins vaine des vanités; mais si l'on eût été conséquent, on l'eût proscrit sans pitié : c'était une faiblesse à laquelle les parfaits renonçaient. Ainsi la nature humaine se trouva mutilée dans sa portion la plus élevée. En réalité, il y a dans la vie spirituelle trèspeu d'actes tout à fait profanes. Une seule chose est nécessaire, mais cette chose renferme l'infini. Tout ce qui a pour objet les formes pures de la vérité, de la beauté, de la bonté naorale, c'est-à-dire, pour prendre l'expression la plus consacrée par les respects de l'hu-

maniié^ Dieu lui-même^ perçu et senti par rintelligeuce de ce qui est vrai et l'amour de ce qui est beau^ tout cela est sacrée tout cela est digne de la passion des belles âmes. Le reste^ nous raccordons volontiers à TEcclésiaste, n'est que vanité et affliction d'esprit.

Voilà ce que Fauteur de Vlmitalion ne comprit guère. Il ne sortit jamais de sa cellule de Verceil. Il ne lut d'Aristote que la première ligne, Omnis homo naturor liter scire desiderata et il ferma le livre tout scandalisé : a A quoi sert, dit-il, de savoir des choses sur lesquelles nous ne serons point examinés au jour du jugement? d (Liv. I, ch. II et in.) C'est par là qu'il est incomplet, mais c'est par là aussi qu'il nous charme. Que je voudrais être peintre pour le montrer tel que je le conçois, doux et recueilli, assis en son fauteuil de chêne, dans le beau costume des bénédictins du Mont-Cassin ! Par le treillis de sa fenêtre, on verrait le monde revêtu d'une teinte d'azur, conmie dans les miniatures du xiv* siècle ; au premier plan, une campagne parsemée d'arbres légers, à la manière du Pérugin; à l'horizon, les sonunets des

Alpes couverts de neige Ainsi je me le figurais à

Verceil même, en feuilletant les manuscrits maintenant déposés au Dôme, et dont plusieurs peut-être ont passé par ses mains.

La vie monastique, entre beaucoup de fruits excellents, avait l'avantage de soustraire à la vulgarité quel*

DB L'IMITATION DE JÊSUS-CHRIST. aS5

qa€» fioœ&r choisies^ destinées à une missioD spéciale» d'enseignement religieux ou moral. Les hommes ne placent pas haut ce qu'ils voient à leor niveau. Pour exercer sur eux ime grande action morale^ religieuse^ politique même^ dans le sens élevé du mot^ il ne faut pas trop leur ressembler. Ce don cruel^ qui condamne à l'isolement Thomme voué au culte d'une idée^ se décèle de bonne heure par un certain embarras qui le fait paraître gauche, déplacé, ennuyé au milieu des autres. On voit qu'il vit haut et qu'il a peine à s'abaisser; il ne sait pas dire les choses vulgaires; sa réserve excite chez les personnes ordinaires un sentiment de respect mêlé d^une certaine antipathie. La vie religieuse, aux époques où les croyances qu'elle suppose pouvaient convenir à des esprits cultivés, était un excellent asile pour ces âmes-là. Une personne qui avait passé de la vie religieuse à la vie séculière me disait qu'elle fut d'abord frappée de rencontrer en dehors du cloître beaucoup plus d'esprits élevés et sérieux qu'on ne le lui avait fait croire, mais aussi qu'elle fut surprise de trouver en général le monde si commun, préoccupé de soins de ménage et d'une foule de choses qui n'ennoblissent pas. Je ne voudrais pas exagérer l'importance de cette espèce de gentilhommerie spirituelle, sans laquelle on peut fort bien être un homme utile et même un honnête homme. Mais il est certain qu'en perdant les

institutions de la vie monastique^ Tesprit humain a perdu une grande école dWiginalité. La distinction s'acquiert également par la pratique d'une aristocratie intellec* luelle et par la solitude. Or, tout ce qui a contribué à maintenir dans Thumanité une tradition de noblesse morale est digne de respect et, en un sens, de regrets, lors même que ce résultat a dû être acheté par beaucoup d'abus et de préjugés.

M. Jules Bonnet, déjà connu par d'excellents travaux sur rhistoire de la Réforme, et en particulier par une biographie pleine d'intérêt d'Olympia Morata, vient de publier en deux volumes la collection des lettres françaises de Calvin '. Cette précieuse correspondance n'avait point été recueillie Jusqu'ici d'une manière complète, a Près de retourner à Dieu, raconte Théodore de Bèze, Jean Calvin, toujours préoccupé des intérêts de l'Église, me recommanda son trésor, c'est-à-dire un vaste

* Lettres de Jean Calvin, recueiUies pour la première fois et ptihtiées d'après les manuscriU originaux. Lettres françaises. 2 ?ol. Pans, C. Meyrueis.

amas de papiers^ voulant que^ sll s'y trouvait quelque chose d'utile aux églises^ on le mît au jour, o Ce vœu de Tapôtre mourant n'obtint au xvi« siècle qu'une imparfaite réalisation. Les luttes qui absorbaient toute ^activité des esprits^ les catastrophes et les massacres qui suivirent de près la mort du réformateur^ et plus encore les scrupules d'admirateurs respectueux^ préoccupés à la fois des ménagements dus aux contemporains et des égards réclamés par une mémoire qui leur était chère, tout parut conspirer à Tsycumement de la tâche léguée par Calvin à ses amis. Nous n'avons plus à le regretter, puisqu'un jeune et laborieux historien vient de recueillir avec la piété d'un disciple et l'exactitude d'un savant impartial ces archives du berceau de sa foi. Le travail de M. Bonnet ne laisse qu'un désir, c'est que le recueil des lettres latines vienne compléter le plus tôt possible les deux volumes consacrés aux lettres françaises. N'aurait-il pas été préférable de fondre en une seule série les deux classes de lettres et de présenter suivant un ordre rigoureusement chronologique la correspondance du réformateur? Il est permis de le croire. Je n'ignore pas les raisons qui ont porté les éditeurs à suivre un autre plan; ils ont pensé que les lettres françaises pouvaient avoir un intérêt de littérature ou de piété pour des personnes qui ne liraient pas les lettres latines; mais c'est là un motif que le lecteur désintéressé n'acceptera

qu'avec peine. Le recueil des lettres de Calvin est avant tout un document historique; c'est le rapetisser que d'y chercher un intérêt littéraire, et c'est le fausser que d'en faire un livre d'édification.

Le caractère de Calvin, tel qu'il résulte de ces textes nouveaux, est-il sensiblement différent de celui qu'il était permis de tracer d'après l'histoire et les parties déjà publiées de sa correspondance? Il y aurait quelque exagération à le prétendre. Calvin était un de ces carac* tères absolus, coulés d'une seule pièce, qu'on 9q>erçoit tout entiers du premier coup : une lettre, un acte sufflr rait pour le juger. Nul repli dans cette âme inflexible ^ q[ui ne connut jamais le doute ni Thésitation. Les natures qui réservent à l'histoire des secrets inattendus et qui à chaque révélation posthume se montrent sous des aspects nouveaux sont ces natures flexibles et riches qui, supérieures à leur action, à leur destinée, à leurs opinions mêmes, ne se sont livrés au monde qu'à demi et ont toujours gardé un côté mystérieux par lequel elles ont communiqué librement avec l'infini. Dieu, qui abandonne le monde aux violents et aux forts, leur refuse presque toiyours les dons de finesse qui seuls dans les dioses spéculatives mènent à la vérité. La vérité est tout entière dans la nuance ; or, pour exer jix une action puissante dans le monde, il ne faut pas voir les nuances, il faut croire qu'on a seul entièrement raison, et que ceux

qui pensent d'une autre manière ont entièrement tort. L'esprit délicat et dégagé de passion, critique pour luimême, voit les côtés faibles de sa propre cause et est tenté par moments d^être de l'avis de ses adversaires. Au contraire, l'homme passionné et absolu dans ses opinions identifie hardiment sa cause avec celle de Dieu, et procède avec l'audace que doit naturellement donner cette assurance. Le monde lui appartient, et c'est justice, car le monde ne marche que par l'impulsion de ces fermes esprits; mais les délices de la pensée lui sont refusées; il ne voit jamais le vrai dans sa forme épurée; dupe de lui-même, il meurt sans avoir atteint la sagesse.

Cette âpreté inflexible, qui doit faire le caractère essentiel de l'homme d'action, Calvin l'eut mieux que personne. Je ne sais si l'on trouverait un type plus complet de l'ambitieux, jaloux de faire dominer sa pensée parce qu'il la croit vraie. Nul soin de la richesse, des titres, des honneurs; nul faste; une vie modeste, une apparente humilité; tout sacrifié à l'envie de former les autres à son image. Je ne vois guère qu'Ignace de Loyola qui puisse lui disputer la palme de ces terribles emportements; mais Loyola y mettait une ardeur espagnole et un entraînement d'imagination qui ont leur beauté; il resta toujours un ancien lecteur de l'Amadis, poursuivant, après la chevalerie mondaine, la chevalerie spirituelle, tandis que Calvin a toutes les duretés de la passion sans

- en avoir Tenthoiisiasme. On dirait un interprète juré s'arrogeant un droit divin pour définir ce qui est chrétien ou anti-chrétien. Sa correspondance^ haute^ grave^ stoïque^ manque entièrement de charme; rien n'y vit; jamais on n'y sent un élan spontané ni un accent du cœur. Son style est de même ferme et nerveux^ mais sec^ éteint^ embarrassé, souvent obscur^ sans doute parce que les terreurs et la contrainte du temps Tobligeaient à s'exprimer à demi-mot. On dit que ses lettres latines le montrent par un côté plus tendre^ et c'est là précisément une des raisons pour lesquelles on peut regretter que M. Bonnet ne nous ait pas fait lire de suite les deux correspondances. Dans celle-ci^ je ne vois que rigueurs; une conviction grave, un esprit chagrin, voyant partout le péché, comprenant la vie comme une expiation. Un seul moment, à propos de la naissance d'un enfant, il essaye de sourire, mais c'est pour détonner de la plus étrange manière, et bientôt retomber dans sa tristesse, a II me faict mal que je ne puis là estre avecque vous du moins ung demy jour, pour rire avecque vous, en attendant que l'on fasse rire le petit enfant en payne d'endurer cependant qu'il crye et pleure. Car c'est la première noie pour entonner au commencement de ceste vie, pour rire à bon escient quand nous en serons sortys. »

Il est surprenant qu'im homme qui dans sa vie et dans ses écrits se montre à nous si peu sympatiùque ait été

34t JEAN CALVIN.

en son siècle le centre d'un immense mouTement^ et que ce ton âpre et dur ait exercé sur Tesprit des contem* porain^ un si grand prestige. Comment^ par exemple^ une des femmes les plus distinguées de son temps^ Renée de Fnmce^ en sa cour de Ferrare^ entourée de la fleur des beaux esprits de TEurope^ fut-elle éprise de ce maHre sévère et engagée par lui dans une vob qui devait être semée de tant d'épines ? On n'exerce ce genre de séduction austère que quand on travaille vraiment avec l'opinion. Sans cette ardeur vive^ profonde^ sympathique qui fut un des ^secrets de la fortune de Luther^ sans le charme et les dangereuses mollesses de François de Sales^ Calvin réussit^ parce qu'il fut l'homme le plus chrétien de son siècle, en un siècle et un pays qui voulait une réaction chrétienne. Sa morosité même fut la condition de son succès ; car les personnes sérieusement religieuses sont plus facilement gagnées par la sévérité que par le relâchement; elles préfèrent les chemins étroits aux voies larges et faciles^ et le plus sûr moyen de se les attacher est de leur demander beaucoup, sans avoir Tair de leur rien concéder. Ai-je besoin d'ajouter que pour les traits essentiels de droiture, d'honnêteté, de conviction, la correspondance pubUée par M. Bonnet lave complètement le réformateur des calomnies inventées par la haine et l'esprit de parti? Deux lettres fabriquées par un faussaire maladrcnt pour

IBAN CAtVfN. 343

souiUer sa mémoire^ et que les historiens superficiels depuis Voltaire semblent s'être donné le mot pour reproduire^ sont victorieusement rejetées au rang des pièces apocryphes. Si Targumentation de H. Bonnet sur ce point n'était péremptoire^ elle trouverait une confirmation décisive dans les nouvelles recherches de M. Charles Read sur le même sujets recherches fondées sur la comparaison des prétendus autographes de Calvin avec les pièces mêmes sorties de sa main *.

La conséquence inévitable du caractère et de la position de Calvin était Fintolérance. Toutes les fois que lliomme se laisse dominer par une opinion qu'il croit être la vérité complète, absolue, évidente à tel point qu'en ne l'embrassant pas on est aveugle ou coupable, il est nécessairement intolérant. C'est, au premier coup d'œil, une étrange contradiction que celle de Calvin rédamant avec chaleur la liberté pour lui et les siens et la refusant aux autres. Hais en réalité cela'est tout simple : il croyait autrement que les catholiques, mais il croyait aussi absolument qu'eux. Ce qu'on regarde bien à tort comme l'essence du protestantisme naissant, la liberté de croire, le droit individuel de se faire à soi-même son symbole, n'a guère été entrevu au xvi* siècle* Sans

^ BuUetin de la Société de Vhistoire du ProtestaffUisme françcM^ 4*année»l«r cahkir.

844 7XAN CALVIN.

doute cet appel de l'Église à l'Écriture^ qui faisait rame . de la Réforme^ devait en définitive tourner au profit de ' la critique^ et en ce sens les premiers réformateurs sont vraiment les ancêtres de la libre pensée. Mais c'était sans qu'ils le sussent ni le voulussent. Les catholiques ont dit avec quelque raison de la Révolution française : a Faite contre nous^ Dieu aidant^ elle a tourné pour nous; D les philosophes peuvent en dire autant de la Réforme. L'histoire offre de nombreux exemples où les doctrines d'un parti et les tendances cachées que ce parti représente se montrent ainsi en pleme contradiction. Dans la querelle des jésuites et des jansénistes^ les jésuites soutenaient une doctrine plus conforme à la raison et plus respectueuse pour la liberté que celle de leurs adversaiires ; et pourtant le jansénisme fut au fond un mouvement libéral^ auquel on conçoit que les hommes les plus honnêtes et les plus éclairés se soient ralliés.

Ce zèle violent^ qui entraine l'homme convaincu à procurer le salut des âmes par des moyens de haute lutte et sans tenir compte de la liberté^ éclate dans toute la correspondance de Calvin. Écrivant au régent d'Angleterre pendant la minorité d'Edouard VI : a A ce que j'entends^ Monseigneur^ vous avez deux espèces de mutins qui se sont eslevez contre le roy et Testât du royaume : les uns sont gens fantastiques^ qui soubs

couleur de l'Evangile vouldroient mettre tout en confusion; les aultres sont gens obstinés aux superstitions de rÂntecbrist de Rome. Tous ensemble méritent bien d'cstre réprimés par le glayve qui vous est commis, veu qu'ils s'attaschent non seulement au roy, mais à Dieu qui Ta assis au siège royal, et vous a commis la protection tant de sa personne comme de sa majesté, d Le mo^ dèle qu'il lui propose, et plus tard au roi d'Angleterre, est celui du saint roi Josias, que Dieu loua pour « avoir aboli et raclé tout ce qui ne sert qu'à nourrir superstition. » L'exemple qu'il leur fait craindre est celui des rois qui, a ayant abatu les idolâtres, mais n'ayant point raclé tout entièrement, » sont blâmés pour « n'avoir point abatu les cbappelles et lieux de folle dévotion, b Comme les catholiques, Calvin ne réclame pas la tolérance au nom de la liberté, mais au nom de la vérité. Quand il engage les magistrats civils à sévir contre a les incorrigibles qui méprisent les peines spirituelles et ceux qui professent de nouveaux dogmes, d l'idée ne lui vient pas un moment que le même principe pourrait être tourné contre les siens, et, voulant se défendre du meurtre de Servet, il écrit sans sourciller ce titre terrible : Defensio orlhodoxœ fidei,..., ubi ostendilur hœreticos jure gladii coercendos esse.

Ces violences n'étonnaient alors personne et étaient en quelque sorte le droit commun : Bolsec, chassé violem-

846 JEAN CALTINi

ment de Genève ; Gruet, décapité ; Gentilis^ n'échappant pour un temps à Téchafaud que par la rétractation; Servet, subissant sous les yeux de Farel son atroce supplice^ ne sont pas des actes isolés. L'aigreur et la menace rcTiennent comme un sentiment naturel sous la plume de Calvin : « Sçachant en partie quel homme c'était, écrit-il à M»»»« de Cany à propos d'un inconnu, j'eusse voulu qu'il fust pourry en quelque fosse, si ce eût été à mon souhait, et sa venue me réjouit autant comme qui m'eust navré le cœur d'un poignart.... Et vous assure. Madame, s'il ne fust si tost eschappé, que, pour m'acquitter de mon debvoir, il n'eust pas tenu à moy qu'il ne fust passé par le feu. » On reconnaît ici la terrible franchise de celui qui écrivait, à propos de Servet : Si venerit, modo valedt mea auctoritas, vivum exire non patiar, qui fournissait lui-même à l'inquisition de Vienne des preuves contre cet infortuné, et faisait remettre à l'archevêque de Lyon les feuillets du livre qui devait servir à allumer son bûcher *.

La mort même ne l'apaisait pas. Trois ans après l'exécution de Gruet, on trouva dans un galetas un ouvrage autographe, où le chanoine rebelle exprimait avec rage et désespoir les pensées qu'en des temps

1 Voir la belle étude de M. E. Saisset sur Senret, dans la Ettm ëeê Dêuas Mondes^ lévrier et mars 4848.

meilleurs îl aurait eu le droit d'exposer avec calme et sagesse. Calvin, ne jugeant pas cet écrit assez puni par la mort de son auteur, le fit brûler par la main du bourreau, et en dressa lui-même la censure. Au lieu de la pitié que réclamaient les rêves d'un esprit exaspéré, se vengeant de la contrainte par la violence du langage, il n'a que de la colère pour ce qu'il appelle « des blasphèmes si exécrables qu'il n'y a créature humaine qui ne doibve irembler à les ouyr. h Cet infortuné, voué à la mort par la fatalité , coupable d'avoir dit en mauvais style au xvi« siècle ce qui se dit en bon style au xix«, est pour lui « l'adhérent d'une secte infecte et plus que diabolique.... dégorgeant telles exécrations dont les cheveux doibvent dresser en la teste à tous, et qui sont infections si puantes pour rendre tout un pays mauldict, tellement que toutes gens ayant conscience doibvent requérir pardon à Dieu de ce que son nom a été ainsi blasphémé entre eux. »

Les sévérités de Calvin en ce qui touche à la morale privée nous étonnent et nous blessent peut-être plus encore que celles qui lui étaient dictées par l'orthodoxie. Trop porté à faire bon marché de la liberté humaine, et préoccupé exclusivement de la réforme des mœurs, il faussa de tout point la notion de l'Etat, et fit de Genè ve une sorte de république théocratique, gouvernée par \(^ ministres et où l'inquisition s'étendait à toute la vie. '

Véiat des àme$ se tenait à Genève au xvi« siècle; comme en Italie de nos jours. Une msiiation annuelle de maison en maison fut établie, pour interroger les habitants sur leur foi, discerner les ignorants et les endurcis d'avec les fidèles. Les plus amères ironies reviennent sous la plume du réformateur contre ce parti des libertins, qui fit à ses rigueurs une opposition impuissante, a 11 y a bien eu quelques murmures et menaces des gens desbauchés qui ne peuvent porter le chastiement. Mesme la femme de celui qui vous devoit aller veoir (Amédée Perrin) et vous escrivit de Berne s'estoit élevée bien fièrement. Mais il a fallu qu'elle ait gagné les champs pource qu'il ne faisoit pas bon en la ville pour elle. Les aultres baissent bien la teste, au lieu de lever les cornes. 11 y en a un (Gruel) qui est en danger de payer un escot bien chier; je ne sçay si la vie n'y demeurera ponit. 11 semble advis aux jeunes gens que je les presse trop. Mais si la bride ne leur estoit tenue roidde, ce seroit pitié. Ainsi il faut procurer leur bien, malgré qu'ils enayent.» Et ailleurs : «Vray est que Sathan a icy assez d'allumettes. Mais la flamble s'en va comme celle des estouppes. La punition capitale qu'on a faict d'un de leurs compagnons (Gruet) leur a bien abalu des cornes. Quant à vostrehoste (Amédée Perrin), je ne sçay quelle mine il nous tiendra à son retoun Cependant sa f enune a tant faict la diablesse, qu'u 4

fallu qu'elle ait gagné les champs. Il y a desjà environ àenx mois qu'il est absent. Il faudra qu'il file doux à son retour. »

Ilâtons-nous de le dire, il y aurait une suprême injustice à juger par ces rigueurs le caractère de Calvin. La modération et la tolérance, vertus suprêmes des âges critiques comme le nôtre, ne sauraient être le fait d'un siècle dominé par des convictions ardentes et absolues. Persuadé que la saine croyance est le bien suprême, auprès duquel Texistence terrestre est peu de chose, et assuré qu'il possède exclusivement la vérité, chaque parti doit être alors inexorable pour tous les autres. De là une terrible réciprocité. L'homme qui fait peu de cas de son existence et est prêt àla donner pour sa foi est bien tenté de faire peu de cas de celle des autres. La vie humaine, dont les époques modérées se montrent si justement avares, est sacrifiée avec une effrayante prodigalité. Les abominables excès de 4793 ne peuvent s'expliquer que par une de ces crises où la vie humaine tombe, si j'ose le dire, à vil prix. Une. sorte de frénésie s'empare des esprits; on reçoit et on donne la mort avec une égale froideur. Représentons-nous l'état d'exaltation où devait vivre le fervent disciple de la Réforme quïtnd lui arrivait de Paris, de Lyon, de Chambéry, la nouvelle des tortures endurées par ses coreligionnaires. L'histoire n'a pas assez insisté sur l'atrocité de ces persécutions et

sur la résignation^ le courage^ la sérénité de ceux qui les souffrirent. Il y a là des pages dignes des premiers siècles de TEglise^ et je ne doute pas qu'un récit simple^ pénétrant^ composé avec les pièces et lescorrespondaoces du tempSy de ces sublimes combats n'égalât en beauté Tancien martyrologe. La voix de Calvin dans ces moments d'épreuves atteint une plénitude^ une hauteur vraiment admirables. Ses lettres aux martyrs de Lyon, de Chambéry, aux prisonnières du Châtelet, semblent un écho des temps héroïques du christianisme, des pages détachées des écrits de Tertullien ou de Cyprien, J'avoue qu'avant d'avoir été introduit par H. Bonnet dans ce sanglant intérieur de martyrs, je n'avais compris ni la noblesse des victimes ni la cruauté de leurs bourreaux. D'autres persécutions sans doute ont été plus meurtrières : PhiUppe II versa plus de sang; quel persécuteur ne pâlirait auprès du duc d'Albe ? Mais c'était la foi du moins qui en Espagne et dans les Pays-Bas aUumait les bûchers et dressait les échafauds. Ces hécatombes offertes à la vérité (c'est-à-dire à ce qu'on croyait tel) ont leur grandeur, et il ne faudrait plaindre qu*à demi ceux qui succombèrent dans cette lutte grandiose, où chacun combattait pour son Dieu : la foi les immola, comme la foi les soutint. Mais que Sardanapale (c'est le nom sous lequel François h' jQgiure dans la correspondance de Calvin), pour servir les intérêts de sa politioue

OU satiT^ le repos de ses plaisirs^ se fasse le yengeiir d'une croyance qu'il n'a pas, voilà Todieux et lliorrible. La foi absolue de l'Espagne couvre d'une sorte de poésie h flamme de ses bûchers; on prend une haute idée de la noblesse humaine à voir l'homme barbare, hvré à toute l'impétuosité de ses instincts, préférer ainsi la foi à la vie, recevoir et donner la mort pour une opinion abstraite. Hais en voyant dans le pays de l'indifférence, en pleine civilisation, de nobles femmes brûlées, des enfants torturés, des langues coupées, des trentaines d'infortunés a trempant et languissant dans les fonds de fosses du Châtelet x> en attendant leur supplice, et le roi, pour preuve de zèle, déclarant « qu'il ne se contentait pas de sa cour du Parlement de Paris, et faisant tancer ses conseillers comme nonchalans et tardifs, pour ce que ils ne brusloient point assez à la hâte, x) le seul sentiment est celui de l'indignation, et l'on se surprend à douter de la valeur morale d'un pays qui a pu souffrir et provoquer ce jeu exécrable de la vie.

Ne nw}& étonnons donc pas si Calvin nous parait si sévère, si âpre dans sa conviction, si intolérant pour celle d'autrui. Comment croire à demi ce pour quoi l'on est proscrit? Quelle est la foi chancelante qui ne deviendrait fanatique par la torture? La Jouissance de souffrir pour sa foi est si grande qi; tn a vu plus d'une fois les natures passionnées

869 JEAN CALVIK.

embrasser des opinions pour avoir le plaisir de s'y sacrifier. La persécution est en ce sens une condition essentielle de toutes les créations religieuses. Elle a une merveilleuse efficacité pour fixer les idées^ chasser les doutes, et il est permis de croire que ce qu'on appelle (à tort, selon moi) le scepticisme de notre temps céderait devant cet énergique remède. Nous sommes timides, indécis; nous croyons à peine à nos propres idées; peut-être, s'il nous était donné d'être persécutés pour elles, flmrions-nous par y croire. Ne le désirons pas ; car dès lors nous deviendrions intolérants et persécuteurs à notre tour.

Que cette rigueur de caractère, qui fit la force de Calvin, soit préjudiciable au développement de l'intelligence et exclue la flexibilité du libre esprit, entraîné dans tous Jies sens par l'amour désintéressé du beau et du vrai, cela est incontestable. Mais la puissance d'action n'est qu'à ce prix : la largeur d'esprit ne saurait rien fonder; ce sont les pensées étroites qui rcimissent les hommes. Les fondateurs se montrent à nous en général comme des esprits peu étendus et peu aimables. On est surpris d'abord, en parcourant les lettres de Calvin, d'y trouver plutôt la correspondance d'un homme d'État et d'un administrateur, chargée d'affaires et de détails, que celle d'un penseur ou d'un ascète. Sa théologie même est peu transcendante : assef

dégagé de la scolastiqiie^ plus légiste que théologien^ il n'obéit pas^ en opérant sa réforme^ à des considérations .spéculatives^ mais à des vues de morale pratique. Ses longues professions de foi fournissent à peine quelques lignes que la pensée de notre temps puisse s'assimiler j avec avantage : le symbole y a perdu toute sa grandeur; la philosophie en est faible; toute imagination^ toute poésie a disparu. Mais qu'il serait injuste de s'arrêter là 1 Qu'importe que Calvin ait été un philosophe et un théologien médiocre, si cette médiocrité même était la condition de l'œuvre qu'il devait accomplir? Un penseur solitaire et sans passion eût-il réussi comme lui à soulever le poids du moyen âge et à reculer hardiment de dix siècles en arrière dans l'histoire du christianisme? Le calvinisme de même, sans sa forte organisation aris* tocratique, sans la tutelle vigoureuse à laquelle il soumettait la conscience individuelle, eût-il victorieusement résisté à de si furieuses attaques, et conservé en France un levain impérissable? La force ne s'obtient d'ordinaire qu'au prix de grands sacrifices demandés à la liberté, et il est permis de croire que, dégagée de son caractère sombre et austère, la tentative de Calvin n'eût été, comme tant d'autres, qu'un essai avorté pour échapper à l'énorme pression que le catholicisme était arrivé à exercer sur l'esprit humain.

L'excellent travail de M. Bonnet comptera parmi les

39f JEAN CALVIN.

êocammâsi lé phs essentiels que detrft CM^oMef lltistmien des rétoMioiis do lti« siècle. Malgré ses eoii« TietioK lires et «roÉéeSy H. Bdimet reconnaît les tachés qai déparent la tie du réforfliafetûr/ et blfime son îsBMIérsaaee ) en rexpUqnafit^ alssi ^il le de- Tait, p«r l'esprit dit temps^ AccaeiBons done comme ittboD angore la pTOitmss^ que fait dââs sa préfàf^ le Sânrani éditeur de nons doiâ^r une histof re de CaMn eemposée d'après les pièces originales et auth^iqnes. B ne fout rien moins que la perspectite de cette grande (Buvre pour nous faire attendre ayee patience la réalisation d'im autre engag^anent que M* Bonnet a contracté envers le public, je veut dire tme Vie de Rénéê dé fronce. Je regrette pour ma part cet ajournement, qui nous privera longtemps encore de conndtre autant qu'eue le mérite Tune des famnes les plus éclairées de son siècle et Tune des ftmes le» plus nobles de tonales temps. Je sais les raisons qiâoât porté M* BOimet àdon^ ner la priorité m sévère réformateur l gfâdé pst Im considérations les plus pures et les plus déi^téressées, il veut avant toul convertir^ et préfère ce qu'il reg»âe ' coffAne tm d&t(Âf à son goftt eiaii sueeé«« Mais, mâne an point de ifiaié dtf piiosâyti^fjé, qcfit me permette de c^nbattre sa fésoluttoit t ta ducltesse ée Ferrare est rai apôtre mieux approprié à notré^ 1énp# qm Calvin. Les feomw ét^fdmt leur séduc^n jusqu'à U tbéologie;

eOes ont bonne grâce à avoir une opinion en ces matières^ et la passion qu'elles y mettent leur donne un charme de plus. Ràiée de France passant tout le jour à lire des traités sur la messe et la prédestination^ cherchant naïvement la vérité sur tout cela^ et endurant pour sa conviction les plus héroïques souffrances^ est la légende du calvinisme. Le livre où H. Bonnet retracera ce beau spectacle sera un livre ravissant (je n'en veux d'autre preuve que l'épisode déjà publié d'Olympia Horata et l'intérêt que M. Bonnet a su répandre sur cette docte persécutée)^ tandis que je n'ose espérer que^ malgré son talent et son amour^ il réussisse à faire de Calvin un personnage aimable.

Page 1