‹ Etudes d'histoire religieuse [microform]Chapitre 1 sur 64 · BUE* DE MÉDICIS · texte numérisé non relu

BUE* DE MÉDICIS

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PREFACE

Par Taction considérable qu'il a exercée et qu'il exerce encore dans le monde, le Christianisme a une grande place dans l'histoire. Son étude mérite donc d'occuper ceux qui ne sont pas indifférents aux évolutions des croyances religieuses de l'humanité.

En cette matière, comme en tant d'autres, notre glorieuse école française du xviii® siècle avait entrepris de porter la lumière du bon sens, que Bossuet appelle si justement le maître de la vie humame. Mais sous les violents efforts de la réaction qui s'éleva triomphante sur les ruines de la Révolution, l'espiit philosophique sembla réduit à ne plus oser désormais s'occuper de la religion chrétienne et de ses

origines.

De nos jours cependant des savants éminents ont courageusement revendiqué les droits de la critique indépendante et l'ont remise en possession d'un domaine qui appartient à ses investigations. Humble, mais laborieux et sincère ami de la vérité, nous venons faire connaître le résultat de nos recherches sur ce sujet si vaste, si important et, nous l'osons dire, si incomplètement connu.

Voici les diverses questions qui seront traitées dans ces études :

Au premier siècle de notre ère, les Juifs attendaient avec une fébrile impatience un Messie ou un Libérateur que devait envoyer leur Dieu Jéhova pour les affranchir du joug des Romains et rétablir le royaume de Salomon dans sa splendeur légendaire. Selon la théologie chrétienne, à cette époque d'enthousiasme unanime chez les enfants

PRÉFACE

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d'Israël pour la gloire et la puissance qu'ils croyaient réservées à leur nation, on aurait vu au milieu d'eux un prophète se dire issu de la race royale de David, se proclamer le Messie, et en cette qualité déclarer vaines et illusoires leurs espérances patriotiques. Il leur aurait, qui plus est, annoncé que l'ancien pacte de leur Dieu avec Abraham et sa postérité était rompu et qu'il en allait être formé un nouveau avec les étrangers.

Si un tel fait ne saurait être tenu a priori pour impossible, il paraît toutefois peu vraisemblable; et pour y ajouter foi nous avons bien le droit de demander quelques preuves. Les écrits qui composent le Nouveau Testament l'établissent-ils d'une façon certaine? Le rendentils au moins probable?

Un examen attentif de ces textes nous fera voir que non, et qu'ils contiennent même l'aveu que le prophète de Nazareth et ses disciples palestiniens ont agi et pensé en purs Juifs de leur temps; que c'est à tort qu'on leur a fait tenir une conduite et professer des sentiments contraires. Jésus, en effet, selon les témoignages attribués à ceux qui avaient été les confidents de sa pensée, paraît s'être présenté au peuple d'Israël comme son Libérateur.

Aussi ses apôtres immédiats assuraient-ils que la population juive fut pleine d'enthousiasme pour leur Maître, et qu'il fut traité comme un chef d'insurrection par l'autorité romaine. Nous constaterons à ce propos que d'après une tradition rapportée dans V Apocalypse, et qui pourrait avoir été la primitive, ce ne serait pas à Jérusalem, capitale religieuse des Juifs, qu'auraient eu lieu la condamnation et le supphce de Jésus; ce serait peut-être, conformément aux coutumes alors en vigueur, à Césarée, résidence du gouverneur romain.

C'est pourquoi ses disciples continuèrent, même après sa mort, à compter sur le rétablissement d'un vaste royaume national; et nous verrons qu'il est très vraisemblable qu'ils prirent part au soulèvement de la Judée contre Rome.

Mais, par suite de l'admission parmi eux de Juifs nés et vivant à l'étranger, le champ du prosélytisme ayant été étendu aux \illes asiatiques et grecques, il ne fut pas possible d'y conserver au Messie le caractère qu'on lui attribuait sur la terre d'Abraham. Quel intérêt un Éphésien ou un Corinthien aurait-il pu trouver à la restauration

d'un État israéhte? Une telle espérance n'avait rien de séduisant pour eux. D'ailleurs, après la destruction de Jérusalem par Hadrien, elle ne pouvait que paraître chimérique, et une grande partie des Juifs eux-mêmes semble l'avoir alors abandonnée.

Ce qui préoccupait à cette époque le plus grand nombre des Asiatiques, des Grecs et des Romains eux-mêmes, c'était l'attente de la fin du monde et de sa rénovation, que l'on croyait prochaines. Il était donc inévitable que ces idées qui régnaient autour d'eux fussent partagées par la généralité des Juifs qui résidaient dans les provinces de l'empire. Or, que pouvait être en tel cas l'affranchissement du joug des Romains aux yeux des membres des synagogues ou des églises, quand ils le mettaient en balance avec la délivrance de la douleur, du travail et de la mort qu'espéraient les initiés de différents cultes lors du futur cataclysme terrestre? Le Messie fut en conséquence, ainsi que l'exigeait l'état des esprits, représenté comme l'était Mithra pour les mazdéens ; on déclara qu'il serait le Libérateur de la mort et qu'il assurerait à ses disciples une vie éternelle dans un nouveau paradis terrestre : là, plus d'efforts contre la nature, plus de souffrance pour l'élu ; mais perpétuellement des fêtes et des banquets.

Cette évolution d'espérances devait fatalement produire une rupture entre les nouvelles confréries de disciples de Jésus et ceux qui continuaient à demeurer attachés aux anciennes traditions, qui persistaient à attendre la réalisation des promesses attribuées à Jéhova et ne voyaient dans le Messie Galiléen qu'une illustre victime de la foi nationale. Aussi, vivant en paix sous les lois de l'Empire, les églises répandues en Asie, en Grèce ou en Italie, qui n'avaient aucun motif de haine contre Rome, répudièrent toute solidarité avec ceux qui étaient ses ennemis. Elles déclarèrent que Jésus s'était formellement opposé aux aspirations d'indépendance des Juifs; que ce furent ceux-ci qui exigèrent du procurateur romain sa mise à mort. Elles allèrent ensuite plus loin : elles soutinrent que Jésus avait été supplicié par les Juifs eux-mêmes. C'est ce qu'établissent les textes.

Les églises, d'autre part, se développant et recrutant leurs adeptes dans les provinces romaines, devaient voir, par une conséquence nécessaire, l'élément judaïque devenir minorité chez elles et finir par disparaître. C'est ce qui arriva. Les nouveaux venus firent, en effet,

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PREFACE

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adopter et prévaloir les idées, les coutumes, les mœurs en vi^^ueur dans le monde gréoo- romain. Les jeûnes et l'abstinence qu'avait préconisés la loi mosaïque firent place à l'usage de festins en commun ; l'ivresse était même permise et constituait en quelque sorte un acte de piété, à l'exemple de ce qui se pratiquait dans les confréries de Bacchus et autres.

Les qualifications que prirent et répudièrent les divers groupes de disciples nous permettront de suivre les évolutions qui se produisirent alors dans les églises. Nous verrons le nom de juif, revendiqué d'abord comme un honneur, n'être plus qu'une sorte de flétrissure; le titre à' élu, qui distinguait le fils d'Abraham, vint à signifier V exclu, et de. là sont nées de fausses interprétations de textes; les noms de Nazaréens et Ébionim, qu'avaient portés les premiers disciples, ne désignèrent plus que des hérétiques. " Ce qui motiva les anathèmes dont ces sectes furent chargées, dit saint Jérôme, ce fut leur obstination à mêler les prescriptions de la Loi de Moïse à celles de l'Évangile du Christ et à vouloir accepter les nouvelles sans renier les anciennes. En prétendant être à la fois juif et chrétien, on ne saurait être ni juif ni chrétien. "

Mais les judaïsants s'appuyaient sur le célèbre anachorète Jean le Baptiseur et l'ascète Jacques, le frère de Jésus, le premier et le plus considéré des chefs de l'église de Jérusalem. Pour détruire l'autorité dont jouissaient ces personnages, pour justifier la coutume des banquets, pour établir par un document apostolique le nouveau caractère messianique donné à Jésus, on publia, en opposition avec les primitives traditions, un nouvel évangile dont la rédaction fut attribuée à l'apôtre Jean; on fit alors de lui le disciple bien-aimé du Maître, le confident intime de sa pensée.

En passant à la partie dogmatique, il est une question qui se présente tout d'abord à l'esprit de quiconque réfléchit à l'établissement du Christianisme.

Habitant les montagnes peu fertiles de la Palestine les fils d'Abraham ne se livraient guère qu'à l'agriculture et aussi au brigandage. Entourés de peuples puissants, parvenus à un haut degré de civilisation, qui les soumirent à leur domination, et de cités maritimes, industrielles, commerçantes, cherchant partout à vendre leurs produits et à faire

des échanges, ils devaient recevoir de leurs voisins les notions de science ou d'art; ils devaient se laisser influencer par leurs idées religieuses et les adopter, du moins en grande partie; c'est ce que l'ordre logique des choses rendait inévitable; c'est ce que montrent les témoignages qui nous sont parvenus de la Phénicie, de la Perse et de l'Egypte. Aussi les Juifs n'ont-ils eu aucune influence dans le monde ancien ; les Grecs et les Romains ne virent jamais en eux que des fanatiques et des barbares *.

La religion chrétienne, cependant, prétend que des voyants juifs auraient révélé *au genre humain, en Théodicée et en Éthique, des vérités jusque-là ignorées des profonds penseurs de l'Egypte, de la Perse, de la Grèce. Elle soutient que leurs disciples, en propageant ces nouvelles doctrines dans l'empire romain, l'ont bouleversé et transformé. Pour faire accepter une affirmation aussi peu vraisemblable, il ne saurait suffire, on en conviendra, de qualifier le fait de miraculeux ; il faudrait avant tout établir par des données certaines qu'il est réel.

Les églises, remarquons-le tout d'abord, n'ont réussi à accréditer cette opinion qu'aux siècks du moyen âge, alors que la civilisation romaine avait disparu sous l'invasion des Barbares et que l'histoire du passé était inconnue des populations ignorantes. Celse^ auparavant avait reconnu et déclaré que tous les principes de morale, que toutes les vérités essentielles qui se trouvent dans les livres des chrétiens avaient été mieux exposés par les Grecs, sans toutes ces menaces de Dieu et par la seule autorité légitime, celle de la raison. Les docteurs de l'Église, de leur côté, avouaient, avec Tertullien 3, qu'ils n'enseignaient rien d'extraordinaire, rien qu'on ne pût lire dans les ouvrages qui étaient aux mains du public. Dans le milieu où ils se trouvaient, il leur eût été impossible de soutenir le contraire*.

De nos jours, M. Ernest Havet, dans le Christianisme et ses origines^, a fait la revue et l'exposition des doctrines qu'avant l'ère moderne les Grecs et les Romains avaient professées. Après l'avoir

* Études au sujet de la persécution des chrétiens sous Néron, ch. V. — Cf. Origène, Contre Celse, IV, 31-36.

* Origène, Contre Celse, VI, 1-3.

' Tertullien, De Testimonio anhnae, I.

* Cf. C. Martha, Les Moralistes sous l'empire romain.

* Tome II : les stoïques romains, p. 291, 292.

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PRÉFACE

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écouté, on ne saurait se refuser à conclure avec lui : " Il n'y a pas eu de philosophie chrétienne et le Christianisme n'a fait qu'hériter de la philosophie de l'antiquité. " L'éminent auteur ajoute à bon droit : " Les Tertullien, les Ambroise, les Augustin, pour ne parler que des Latins seuls, sont les disciples des philosophes, et c'est à eux qu'ils doivent leur science de la vie spirituelle et non pas à leurs livres saints. " En effet, la plupart des grandes idées morales, qui sont aujourd'hui enseignées par le Christianisme et qu'il proclame lui être propres, ne se trouvent même pas dans le Nouveau Testament. C'est ce que nous montrera l'examen des documents contenus dans ce

recueil.

Les confréries fondées par les Apôtres hors de la Judée furent, on le sait, composées d'abord de gens appartenant aux classes inférieures, et elles demeurèrent imbues des croyances qui y régnaient. Ce fut par l'introduction ultérieure dans leur sein de nouveaux éléments, qu'elles élevèrent peu à peu leur niveau intellectuel et adoptèrent les idées que professait la partie éclairée de la société.

Ainsi cet espoir du paradis terrestre et des plaisirs matériels promis aux élus, qui avait séduit les premiers disciples, à un moment donné fut presque abandonné. Las d'attendre vainement la fin du monde comme prochaine, on la renvoya à une époque indéterminée. Les initiés admirent, comme on le pensait généralement alors, que les âmes s'élevaient après la mort dans les sphères élhérées et allaient habiter le séjour de la Divinité, faire partie de son céleste royaume.

Le sentiment de la fraternité universelle des hommes, opposé aux doctrines mosaïques et répandu dans le monde romain par les écoles philosophiques, pénétra peu à peu dans les églises et finit par faire partie de leurs enseignements.

Les églises voulurent, toutefois, malgré la contradiction manifeste qui en résultait, continuer à se dire issues du judaïsme. Pour justifier leur filiation, il fallait faire concorder les nouvelles doctrines et les anciens textes apostoliques. On n'y arriva qu'en attribuant à ceux-ci un sens qu'ils n'avaient pas. C'est ce que nous nous proposons de

faire voir.

L'annonce, en effet, d'un séjour céleste comme étant le royaume promis par le Messie à ses disciples n'a jamais été formellement exprimée dans les évangiles. Les mots célèbres : " Mon royaume 7i'est

pas de ce monde, " n'ont rien voulu dire de semblable. Par monde l'évangéliste a désigné les Juifs; il fait tout simplement déclarer par Jésus, pour sa défense devant le procurateur romain, qu'il n'a pas tenté de se faire le roi des Juifs.

L'état de pauvreté volontaire ne fut pas non plus glorifié par les apôtres comme un bien désirable, ainsi que le faisaient les stoïciens. Dans le langage évangélique, pauvre signifie ordinairement non pas un indigent, mais un disciple ; il est l'équivalent d'éhion, qui fut en Judée un terme analogue à la qualification de gueu^ dans les Pays-Bas et de sans-culotte en France. Par suite, le sens véritable et primitif de la plupart des passages du Nouveau Testament où se rencontre le mot pauvre, a été complètement dénaturé et rendu parfois inintelligible. Nous en essayons le rétablissement.

Par prochain, les évangélistes n'ont entendu parler que du frère en religion; l'esclavage leur paraissait une institution nécessaire et naturelle ; les droits arbitraires du maître et même celui de la torture étaient déclarés légitimes par eux ; l'idée de la fraternité universelle des hommes leur demeura étrangère, et ne se trouve nulle part exprimée dans le Nouveau Testament. Les paroles : Aimez-vous les uns les autres, ne furent, nous le verrons, que la recommandation faite aux Apôtres de demeurer toujours unis entre eux.

Par suite des idées propagées dans l'empire romain par les religions orientales et des doctrines enseignées par le stoïcisme et d'autres sectes philosophiques, dans les classes éclairées de la société on considérait généralement la Divinité comme une sorte de fluide impondérable, principe de la vie et de l'intelligence dont la chaleur et la lumière étaient l'essence. Les astres formés de cette même substance étaient en conséquence, on n'en doutait pas, des dieux. Parmi eux le Soleil paraissait évidemment celui qui exerçait la plus puissante influence dans l'univers ; c'était par lui que devaient s'opérer, pensait-on, toutes les futures transformations du monde. Son culte était en conséquence prépondérant.

Du moment donc que le Messie Nazaréen était devenu pour les confréries de ses disciples le Libérateur de la mort, un être divin qui présiderait à la rénovation de la terre, on fut amené à le concevoir comme on concevait la Divinité dans son action. On vit en lui un

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foyer de lumière et de chaleur, devant apporter et entretenir une nouvelle vie. Comme Mithra, Bacchus, Adonis, Osiris, Mercure, Jupiter, le Christ fut assimilé au Soleil ; et c'est sous les attributs et le nom de cet astre qu'il fut généralement honoré et invoqué dans les églises. C'est ce que démontrent des témoignages certains.

Au solstice d'hiver, les confréries chrétiennes fêtaient, comme les mystes de Bacchus, d'Isis, de Mithra et autres et par des cérémonies analogues, ce qu'on appelait la nativité du Soleil, qui était symbolisé par un enfant naissant. A l'équinoxe du printemps elles célébraient le réveil de la nature, le retour du Soleil par l'allégorie de la mort et de la résurrection du Christ, à l'exemple des autres cultes qui à la même époque et dans la même pensée pleuraient la mort d'Adonis, de Bacchus, d'Atys, d'Osiris, de Baal, et se réjouissaient de leur

résurrection.

Les emblèmes solaires ne pouvaient ainsi manquer d'être adoptés dans les églises. C'est pourquoi le signe appelé par elles croix et celui qu'on a nommé chi-rhô y devinrent les symboles du Christ. Ces signes mystiques ne furent nullement particuliers aux chrétiens; ils étaient dès la plus haute antiquité en honneur dans les cultes de Vénus, de Bacchus, d'Isis, de Mithra. Ils constituent un des jiombreux emprunts faits par le christianisme au paganisme.

Aussi la croix n'était-elle pas la figuration d'un instrument de supplice. Le gibet antique n'avait pas cette forme. C'était le plus ordinairement un poteau muni d'un simple croc, auquel était suspendu le patient; aussi les Pères de l'Église l'assimilaient-ils à une licorne. Ce fut par des confusions de termes et par des évolutions de pensées et de sentiments faciles à déterminer, qu'on a élé amené au moyen âge à représenter la mort du Christ par le crucifix.

La croix n'éveillait chez les chrétiens des premiers siècles aucune > idée de supplice et de deuiV : c'était le symbole de la puissance solaire, l'image du Christ; c'était le gage de la résurrection et de l'immortalité qui leur étaient promises.

Il vint ainsi un moment où il eût été assez difficile de distinguer aux aspirations et aux manifestations extérieures les chrétiens des païens; les églises reconnurent alors l'autorité disciplinaire de l'empereur, parèdre du Soleil et souverain pontife de tous les cultes ouvertement professés dans l'empire.

PREFACE

Nous acquerrons ainsi la conviction que le Christianisme n'a pas appofté des révélations de hautes idées religieuses et morales dans le monde romain; que loin d'y conquérir une influence par la propagation de doctrines mosaïques, il ne se développa qu'en rompant avec elles, qu'en s'imprégnant d'une culture intellectuelle supérieure à celle de la Judée, en devenant, comme le dit un apôtre, gentil parmi les gentils.

Mais quand les Barbares furent devenus les maîtres du monde, les églises jugèrent qu'il était de leur intérêt de s'allier aux vainqueurs. Pour se défendre vis-à-vis d'eux de tout attachement à l'empire romain, et d'autre part pour se glorifier d'une origine lointaine et miraculeuse, elles tinrent plus que jamais à se proclamer filles du judaïsme, que cependant elles repoussaient. C'est ainsi que par la prépondérance qu'il acquit au moyen âge et qu'il a conservée dans les temps modernes, le Christianisme a donné à la littérature hébraïque une importance dont celle-ci fut loin d'avoir joui dans l'antiquité. La Bible devint alors le principal aliment intellectuel de nombreuses générations; elle exerça une puissante influence sur la direction des esprits; et imposée par une cruelle et impitoyable tyrannie pour le code sacro-saint de Dieu, elle arrêta longtemps la marche de la civilisation.

Si nous avons porté un peu de lumière sur ces divers points d'histoire religieuse, nous n'aurons pas à le regretter. Nous ne sommes point de ceux qui croient que la vérité puisse être funeste et l'erreur salutaire. Nous ne pouvons admettre qu'il soit permis de tromper les hommes, non pas seulement dans un but intéressé, ce qui est insoutenable, mais même dans l'intention de les rendre meilleurs. Une telle proposition est blasphématoire contre la Divinité. C'est oser lui dire : Nous, sages d'entre les mortels, nous savons mieux que vous ce que vous auriez dû faire; c'est pourquoi nous cachons et réparons vos fautes, nous nous substituons à votre providence pour conduire l'humanité. Tel n'est pas le langage de la philosophie. Elle place au contraire le but de la vie dans la recherche et le culte du vrai : vitam impendere vero.

La conscience de la Divinité, cause mystérieuse et providentielle du monde, et l'observation de ses lois ne sont point attachées à des

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textes obscurs et contestables; elles sont gravées en caractères ineffaçables et clairs dans toutes les âmes. La raison et l'intelligence nous ont seules été données pour connaître et accomplir notre destinée.

C'est ce qu'en de beaux vers Lucain* fait dire à Caton quand le défenseur du droit et de la liberté refuse d'aller consulter l'oracle d'Hammon pour savoir quelle conduite il doit tenir, quel sort lui est réservé :

Scimus, et hoc nobis non altius inseret Hammon, Haet'emus cuncti Supens, temploque tacente Nil facimus non sponte Dei : nec vocibus ullis Numen eget; dixitque semel nascentibus auctor Quidquid scire licet. Sterilesne élegit arenas Ut caneret paucis, mersitque hoc pulvere vet*um9

C'est cette même élévation de sentiment religieux qu'on retrouve chez un de nos plus illustres poètes modernes, l'auteur de Jocelyn^. On se plaît à écouter le héros du poème quand il expose comment on doit faire l'éducation morale des enfants, comment les jeunes intelligences s'éveillent facilement à la simple voix de la vérité :

Je ne surcharge pas leur sens et leur esprit

Du stérile savoir dont l'orgueil se nourrit ;

Bien plus que leur raison j'instruis leur conscience :

La nature et leurs yeux, c'est toute ma science.

Je leur ouvre ce livre et leur montre en tout lieu

L'espérance de l'homme et la bonté de Dieu.

Pour leur enseigner Dieu, son culte et ses prodiges

Je ne leur conte pas ces vulgaires prestiges.

Qui, confondant l'erreur avec la vérité.

Font d'une foi céleste une crédulité,

Honte au Dieu trois fois saint prouvé par l'imposture.

Son témoin éternel, à nous, c'est sa nature!

Son prophète éternel, à nous, c'est sa raison ! '

Ses cieux sont assez clairs pour y lire son nom.

1 Pharsale, IX, 572-577.

* Lamartine, Jocelyn, ÏX." époque.

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