LA MORT DE JÉSUS
La Bonne Nouvelle ou la Bonne Promesse que les Disciples (le Jésus avaient, disaient-ils, mission de répandre, était l'annonce du prochain établissement du Royaume du Messie et l'offre d'y assurer une place à ceux qui croiraient en leurs paroles. ^Anyioneez la Bonne Nouvelle du Royaume, To eja^Y^Xtov ttî; BajcXeia;. " Tel aurait été l'ordre de leur Maîti'e. Ils étaient unanimes à le déclarer.
Par le Royaume que devait fonder le Messie, les Juifs avaient entendu et entendaient généralement la restauration politique et religieuse de l'ancien royaume de David; ils aspiraient à la délivrance du joug de l'étranger ^ et à la réunion
i Judith, XVI, 17.
dans une même patrie de tous les fils d'Abraham ^ Absous et lavé de ses péchés par une longue série de souffrances, le peuple de Dieu, croyaient-ils, allait former un peuple glorieux et puissant; sous un roi national issu de David, il étendrait sa domination non seulement de l'Euphrate à la Méditerranée, mais sur tout TOrient, et même au delà de l'Asie. Toutes les voix israélites chantaient avec foi et orgueil les psaumes qui exprimaient leurs espérances 2. " Plus les Juifs se sentaient pressés du joug des Gentils, dit Bossuet^, plus ils conçurent pour eux de dédain et de haine. Ils ne voulurent pas de Messie qui ne fût guerrier et redoutable aux puissances qui les captivaient. Aussi, oubliant tant de prophéties qui leur parlaient si expressément de ses humiUations, iU n'eurent plus d'yeux ni d'oreilles que pour ceux qui leur annonçaient des triomphes, quoique bien différents de ceux qu'ils voulaient. "
Aussi voyons-nous tous ceux qui se donnaient pour Messie chercher à s'emparer du pouvoir, faire appel à l'insurrection, et réserver, pour après le triomphe, la réalisation des réformes religieuses. Theudas, Judas le Gahléen, une foule d'autres connus et inconnus, et enfin Barcochébas, n'agis-
sent pas autrement*.
En un tel état des esprits en Judée, l'annonce d'un royaume tout autre qu'un royaume terrestre, ne répondant à aucun besoin, à aucune des aspirations des masses, n'eût été une bonne nouvelle pour personne. En conséquence, quelles qu'eussent été les paroles de Jésus et ses actions, la plupart
1 Tobie, Xni, 10.
« Psaumes, H. — S. Munk, Palestine, p. 564.
8 Bossuet Discours sur l'Histoire uriiverselle, 2« partie, ch. XVlil.
♦ Flavius 'josèphe, Guerre des Juifs, prologue, liv. Il, ch. 12. - ^/^'««^f Apôtres, V, 34-37; XXII, 37, 38. - Bossuet, Discours, 2^ P^'];^>n' f iv XXIll. — E. Havet, Le Christianisme et ses origines, t. III, p. ôi^an; i. iv,
LE RÉTABLISSEMENT DU ROYAUME D'iSRAEL. 3
de ceux d'entre les Palestiniens qui le reconnaissaient pour le Messie devaient voir en lui le futur libérateur du peuple de Dieu ^.
Selon les évangélistes, en effet, un grand nombre de pèlerins qui étaient venus à Jérusalem pour la fête de Pâques, apprenant que Jésus arrivait, prirent des rameaux de palmier et sortirent au devant de lui en criant : Hosanna! Béni soit le roi d'Israël qui vient au nom du Seigneur ^ !
Si les faits se sont ainsi passés, il semble que le délégué de l'autorité romaine n'eût pas pu demeurer indifférent à cette agitation et qu'il dût, de sa propre initiative, sévir contre Jésus et ses partisans. Il en aurait été cependant tout différemment au rapport des mêmes évangélistes.
Ce seraient les membres du Sanhédrin, ou Grand-Conseil de Jérusalem, qui, après avoir fait arrêter Jésus, le conduisirent devant le procurateur, qui était alors Pilate, et le présentèrent comme un chef d'insurrection, l'accusant en ces termes : Nom avons trouvé cet homme détournant le peuple, défendant de payer le tribut à César et se déclarant le Christ, le roi. Ils ajoutaient : // soulève le peuple depuis la Galilée jusqu'ici^ Pilate, au contraire, aurait reconnu Jésus non coupable et se serait d'abord refusé à le frapper. Puis, sous la pression des manifestations hostiles d'une foule fanatique qui demandait la mort du prophète, il voulut abandonner son sort aux autorités juives. Mais celles-ci, au lieu de se montrer satisfaites, témoignant un respect inattendu pour les décrets qui les auraient dépouillés de leurs prérogatives*, rappelèrent au procurateur qu'il avait
1 4« Évangile, VI, 14, 15.
« 4- Évangile, XVlII, 31, 32 : " Pilate leur dit : Prenez-le vous-mêmes et le jugez
ÉTUDES d'IIISTOIRE JIELIGTEUSE.
leul qualité pour ordonner sa mort; elles voulurent que rconLnation fat prononcée par lui, ce qu'il fut contraint
''ceTécit, il nvut le reconnaître, est loin d'être empreint Hn riractère de vraisemblance historique. Xtt admettre que si Jésus eût P-iet^.^-^.^- J^ vement insurrectionnel, le grand-prêtre, qm était nomme laHe ouvernement romain et demeurait généralement a sa févoti^n, ait voulu, dans son intérêt et Peut:^- aussi d s l'intérêt du pays, éviter une aventure /I- J- P^'f ^'^ .rosse de conséquences fâcheuses. Mais en -« <=^«' ^" ; m nt que le procurateur jugeait qu'il n'y avait pas lieu . ni, le grand-prêtre et son Conseil n'auraient eu aucun
"tfql" l'eussent fait avec autant de passion, il leu. fl t une haine personnelle contre Jésus; c'est en effet c que liLt les évangélistes- Selon eux, les sacrificateurs e ris du Temple auraient été irrités par ses doctrines Ï/esdiscours, qu'ils considéraient comme conU-aires^^^^ textes de la Loi et subversifs des traditions sm lesquelles reposait l'orthodoxie religieuse. v„VnUP, 11
Cette hypothèse toutefois ne résout pas les difhcultes. Il , a "u d^re étonné de voir les Juifs en un tel cas traduir L es leurs devant l'autorité romaine, N'avaient-ils pas le poi-^nard pour se défaire de leur ennemi-? Les écrits apos-
^"""o'^ 1 yVTU 23 2i- "Mais ils insistaient, demandant à 8™"^'.^""
^.rir^éS ctù'eVceux des P^-'-ip" sac..mcate„. .edouMa.ent.
• l"„,-s Pilate P-ouça <,u^ ce qu..s ^^^^^'^^.^^ ,e connivence avec
2 Acles des Apolres,X\m, ^^; [^ J ^^ ^^ boire ni de manger, qu ils
lait sicaires. "
LE RÉTABLISSEMEKT DU ROYAUME D ISRAËL. 5
toliques ne conviennent-ils pas que les principaux du Temple avaient cherché à faire périr Jésus dans des embûches et que celui-ci était toujours en défiance*? Il était plus facile d'ailleurs de le faire tuer que de le prendre. C'était aussi le parti le plus sûr à suivre. Lui mort, tout était fini; pris, n'aurait-on pas à craindre les tentatives de ses partisans pour le délivrer?
D'autre part, est-il certain que le grand-pontife et le Conseil des Anciens eussent été alors privés du droit de souveraine justice dans les affaires d'intérêt local?
L'auteur des Actes des Apôty^es ne le pense pas. Ainsi, il rapporte^ que l'économe des Disciples, Stéphanos, ayant été accusé d'avoir proféré des paroles blasphématoires contre le Temple et contre la Loi, fut appréhendé par le peuple et les scribes, puis traduit devant le grand-pontife et le Sanhédrin, qui constituaient l'autorité judiciaire. Irrités de ses réponses, les membres du tribunal le traînèrent sur-le-champ hors de la ville et le firent lapider, sans demander d'autorisation au gouverneur et sans recevoir de lui aucune représentation pour leur conduite en cette affaire. Selon les Actes encore^, le souverain pontife fit arrêter et emprisonner les Apôtres, les traduisit devant le Sanhédrin, qui délibéra de les mettre à mort. S'ils furent relaxés sur l'avis du pharisien Gamahel, ce fut par mesure de sagesse et non point par manque d'autorité pour les faire périr.
Le 4® évangéliste, en avançant que les membres du Sanhédrin n'avaient point le droit de prononcer de peine capitale,
* 4" Évangile, X, 31 : "Les Juifs prirent de nouveau des pierres pour lapider Jésus. " — 39 : " Ils cherchaient encore à se saisir de lui, mais il échappa de leurs mains. "
« Actes, VI, 8 et suiv.; VII, 52.
' Actes, V.
a sans doute confondu la situation qui fut faite à la Judée après rinsurrection et celle qui existait avant. Selon sa politique générale, Rome avait dû laisser au Pontife et au Sanhédrin toute autorité dans les questions religieuses.
Si la conduite des Principaux du Temple ne saurait s'expliquer, on ne comprend pas mieux celle des partisans de Jésus. Que ses disciples immédiats aient, sur son ordre, renoncé à le défendre, c'est chose possible. Mais que le peuple qui Tacclamait la veille avec un si bruyant enthousiasme, qui mettait en lui ses espérances, que ce peuple dont les sacrificateurs et les pharisiens, disent les Évangiles ^ redoutaient le soulèvement en sa faveur, soit tout à coup devenu muet et indifférent au milieu de ces événements, c'est ce qui ne se conçoit guère.
D'un autre côté, le rôle attribué au procurateur n'est pas
moins étrange.
D'abord eût-il été facile aux Juifs' de venir dans son palais ou prétoire lui dicter des arrêts? La foi dans les récits évangéliques a fait supposer que dans leurs séjours à Jérusalem les gouverneurs de la Judée habitaient une modeste maison, dont les fenêtres s'ouvraient sur la voie publique et dans laquelle se trouvait, au rez-de-chaussée, une salle où ils rendaient la justice ; on a même cru pouvoir en fixer l'emplacement près de la Tour Antonia^ Est-ce probable?
Les fonctionnaires romains avaient, on le sait, un droit presque illimité de réquisition dans les provinces. La République y occupant la place des anciens souverains, ses représentants se considéraient et voulaient être considérés comme
1 l«r Évangile, XXI, 45, 46.
« Chateaubriand, Itinérah'e de Paris à Jérusalem, 4« partie. La Palestine au temps de Jésus, 3« édition, p. 65 et 78.
— Cf. E. Stapfer,
LE RÉTABLISSEMENT DU ROYAUME D'iSRAEL. 7
leurs successeurs aux yeux des populations qu'ils administraient. Aussi, de même que le préteur de Sicile s'installait dans le palais de Hiéron, ils prenaient d'habitude possession des demeures royales pour leur résidence. A Jérusalem ils avaient à leur disposition le palais d'Hérode avec ses somptueux appartements, ses jardins et ses hautes murailles, qui les mettaient à l'abri de toute surprise. S'ils l'eussent préféré, ils avaient encore le fort Antonia, l'ancien château des Maccabées, restauré et embelli par Hérode et qui était devenu la citadelle romaine. C'est là que, selon les Actes des Apôtres, Paul aurait été conduit pour être jugé^. C'est là probablement aussi que les deux premiers évangélistes^, malgré la difficulté d'expliquer la scène telle qu'elle nous est rapportée, ont entendu placer la comparution du Christ devant Pilate : " Les soldats, disent-ils, conduisirent Jésus dans l'intérieur du palais, cest à dire du prétoire, et toute la garnison y fut réunie. "
Les fêtes de Pâques voyaient affluer dans la ville des caravanes venues de toutes les parties de la Judée, animées du plus grossier fanatisme religieux; ennemies les unes des autres, prêtes à en venir aux mains entre elles, elles étaient presque toutes hostiles au gouvernement romain; les troubles étaient fréquents et les troupes romaines étaient alors sinon en permanence sous les armes, du moins toujours prêtes à réprimer tout grave désordre. Il n'est pas vraisemblable que le prétoire du procurateur eût été laissé exposé à être envahi par le flot populaire. Les gouverneurs de la Judée ne montaient du reste jamais à Jérusalem sans être escortés d'une imposante force militaire. Aussi les Évangiles sont-ils unanimes à représenter Pilate entouré d'une garde.
i Actes, XXÏ, 34.
« 1" Évang., XXVn, 27; 2« Êvang., XV, 16.
LE RÉTABLISSEMENT DU ROYAUME D ISRAËL
Cependant, selon eux, quoiqu'il fût ainsi protégé et obéi par un détachement suffisamment nombreux de légionnaires, d'archers et de cavaliers^, bien armés et disciplinés, le procurateur aurait eu peur des clameurs d'une cohue de Juifs '^.
Il aurait alors perdu le calme et la présence d'esprit. Au lieu d'user de son droit souverain, au lieu même de faire conduire Jésus en prison ^ et de renvoyer sa décision à un autre jour, sans recherclier s'il n'était pas en présence de quelque tentative d'insurrection générale, par une coupable faiblesse il aurait consenti à la mort immédiate de Jésus ; et cela sans entendre aucun témoin à décharge, sans la moindre forme de procès. S'il n'est pas, à vrai dire, impossible qu'un procurateur ait agi de la sorte, ce n'était toutefois pas l'habitude des Romains de plier devant les tumultes populaires et de les encourager par des concessions; et encore moins celle de Pilate, au rapport de Josèphe^. Selon cet historien, Pilate était d'un caractère plus arrogant et plus despotique que ses prédécesseurs ; il prenait plaisir à braver les Juifs en les blessant dans leur orgueil national et dans leurs croyances religieuses.
Si donc, ainsi que les évangélistes l'affirment, Jésus a été condamné à mort par le procurateur, il semble plus probable que celui-ci ait agi sous sa libre responsabilité et pour des motifs d'ordre politique, les gouverneurs romains
« Actes, XXIII, 23. *
« 3« Évang., XXH, 23, 24; 4« Évang., XIX, 8.
3 C'est ainsi que, selon les Actes, XXI, 3036, aurait agi le commandant militaire de Jérusalem dans une situation analogue. Les Juifs avaient saisi Paul et cherchaient à le tuer. Le tribun, malgré la populace qui demandait sa mort, le fit conduire à la citadelle, et le lendemain convoqua les membres du Sanhédrin pour savoir ce dont Paul était accusé.
* Josèphe, Antiquités judaïques, liv. XVIII, ch. 3 : " Pilate ayant pris au trésor du Temple l'argent nécessaire à la construction d'un aqueduc qui devait amener l'eau à Jérusalem, des émeutes éclatèrent dans la ville. Le procurateur fit alors sévir impitoyablement contre les mécontents et rétablir l'ordre..." — 3« Évangile, Xni, 1,2.
se désintéressant presque toujours des querelles de dogme ou de foi.
Au nomore des sujets de surprise que l'on rencontre dans le récit des circonstances qui ont amené la condamnation et le supplice de Jésus, il faut placer encore la présence de Pilate à Jérusalem. Les évangélistes ne donnent aucun motif de sa venue dans cette ville; ils n'en parlent point comme d'une coïncidence fortuite,- et il semblerait par suite qu'il y était établi à demeure. Or, les procurateurs romains n'allaient que très rarement dans la cité sainte des Juifs. Située au milieu de montagnes, n'ayant pas de communications faciles avec les autres points de la Judée, n'offrant aucun plaisir, aucune société à fréquenter, elle n'était pas et ne pouvait pas être la résidence des gouverneurs de la province. Jérusalem était placée sous l'autorité d'un tribun militaire, qui occupait la citadelle avec une cohorte*.
Le siège de l'administration de la Palestine était à Césarée^. Dans cette magnifique ville grecque, les procurateurs se trouvaient en relations constantes avec Rome, Antioche, Alexandrie; de là ils pouvaient aisément se porter sur les lieux où leur présence était nécessaire; ils y avaient un cirque, un théâtre, des bains, tout ce qui charmait la vie romaine et en était devenu une nécessité ^,
i Actes, XXI, 31, 32.
* Actes, XV, 4 : " Festus étant arrivé dans sa province, monta trois jours après de Césarée à Jérusalem. " — 6 : " Après y avoir demeuré six jours, il redescendit à Césarée. " — 13 : " Le roi Agrippa et Bérénice vinrent à Césarée pour saluer Festus. " — Tacite, Hist., Il, 79 : " Haec Judaeae caput est. "
• Josèphe, Antiq.jud., liv. XVI, ch. 5; Guerre des Juifs, liv. I, ch. 21.
" Hérode, par des travaux assidus et par d'intarissables dépenses, força la nature et fit en cet endroit un port plus spacieux que celui du Pirée, et y ménagea de vastes abris dans lesquels les plus grands vaisseaux se trouvaient en sûreté... A l'entrée du port se dressaient trois colosses. L'intérieur était pourvu de spacieux magasins voûtés, propres à recevoir toutes sortes de marchandises et à loger les matelots; un large quai offrait tout autour une agréable promenade... Toutes les
ÉTUDES D'HISTOIIIE RELIGIEUSE.
LE RÉTABLISSEMENT DU ROYAUME D ISRAËL
C'est à Césarée que les habitants de Jérusalem venaient d'ordinaire porter leurs doléances aux gouverneurs de la Judée ^; c'est là qu'était leur tribunal; c'est là qu'étaient par suite conduits ceux qui devaient être jugés par eux; eux seuls parmi les autorités romaines avaient dans la province le jus gladii. C'est à Césarée qu'ils reridaient habituellement leurs arrêts et les faisaient exécutera
Aussi sommes-nous surpris que l'on n'ait généralement pas accordé une attention suffisante à un passage de VApo-
rues de la ville, percées à une égale distance les unes des autres, venaient y aboutir; on y remarquait les belles nriaisons bâties en pierres blanches; le temple d'Auguste, merveilleux par sa grandeur et sa beauté, s'élevait sur une colline faisant face à l'entrée du port... Afin que tout dans cette admirable ville fût digne de son nom glorieux, Hérode y fit construire une place pour le marché, un théâtre, un cirque; il fonda en l'honneur d'Auguste des jeux qui se célébraient tous les cinq ans. "
» Josèphe, Antiq. jud., liv. XVHI, ch. 3. — «Pilate, qui était alors intendant de la Judée, dit Josèphe, fit passer des troupes de Césarée à Jérusalem pour y prendre des quartiers d'hiver. Il affecta de les y faire entrer avec des enseignes sur lesquelles était peinte l'image de l'empereur, au grand mépris de nos lois, qui nous défendent de nous faire des images. Aussi nul autre de ses prédécesseurs n'avait introduit dans Jérusalem des enseignes chargées de semblables ornements; il fut le seul qui tenta cette entreprise et choisit pour cela l'obscurité de la nuit. Dès que les habitants de Jérusalem s'en furent aperçus, ils coururent en foule à Césarée pour le prier de les retirer; mais il refusa de les satisfaire, parce que ce serait offenser l'empereur. Comme ils ne cessaient cependant de le conjurer avec importunité, il monta le septième jour sur son tribunal qu.'il avait fait placer dans le cirque, comme étant le lieu le plus propre à cacher ses soldats, à qui il avait fait prendre secrètement les armes. Les Juifs s'y étant rendus et pei-sistant opiniâtrement dans leurs demandes, Pilate les fit envelopper par ses troupes et les menaça de les faire mourir s'ils continuaient à l'importuner et s'ils ne s'en retournaient incontinent chez eux. A ces menaces, les Juifs se jetèrent à terre et, ayant découvert leurs gorges, ils protestèrent qu'ilg se laisseraient plutôt égorger que d'être assez malheureux que de transgresser leur sainte loi. Pilate admira leur fermeté à conserver leurs usages et ordonna sur-le-champ qu'on ôtât ses enseignes de Jérusalem et qu'on les rapportât à Césarée. " — Voir encore Guerre des Juifs, liv. II, ch. 12.
' Actes, XXIII, 23, 24 : Le tribun qui commandait à Jérusalem envova Paul sous escorte à Césarée pour y être jugé par Félix. — W., XXIV, 1 : Cinq jours après, Ananias, le souverain pontife, descendit à Césarée avec des anciens, pour porter plainte au gouverneur contre Paul. — Id., XXV, 6 : Festus s'assit sur son tribunal et ordonna qu'on fit comparaître Paul, que des Juifs descendus de Jérusalem venaient de nouveau accuser. — On lit encore qu'un soldat romain ayant lacéré un livre saint, les Juifs coururent à Césarée se plaindre à Cumanus, qui punit de mort le coupable. Cf. S. Munk, Palestine, p. 573. Josèphe, Ant.jud., liv. XX, ch. 5.
calypse qui, sous un voile transparent, rapporte une version complètement différente de celle des évangélistes au sujet du procès et de la mort de Jésus. *
Rappelons ce que pense de cette prophétie le théologien si justement honoré M. Reuss. "Aux yeux de la primitive Eglise, dit-in, V Apocalypse était non seulement ce que nous appellerions aujourd'hui un livre canonique, mais le seul de ce genre dont elle fît usage... Sa haute antiquité, jointe à la nature même du livre qui résumait d'une manière si complète et si enthousiaste en même temps les idées et les espérances des premières générations de chrétiens, nous explique encore comment il s'est fait que Y Apocalypse soit le premier livre, en dehors de l'Ancien Testament, dont la théologie ecclésiastique ait invoqué l'autorité et le témoignage, alors qu'elle gardait encore un profond silence sur les autres apôtres qui pourtant avaient aussi écrit des livres et édifié l'Eglise. L'antipathie que les Pères grecs et quelques écrivains de l'Église latine, à partir du me siècle, témoignèrent pour ï Apocalypse, montre seulement que le cours des idées avait changé et que l'eschatologie judéo-chrétienne n'était plus la base des croyances ecclésiastiques.
"... La situation des ÉgUses naissantes de l'Asie-Mineure remplit leurs chefs d'un enthousiasme prophétique qui était presque un gage de la victoire. Il ne s'agissait pas pour eux de choses abstraites, des mystères jusque-là inconnus; ce qu'ils disaient était dans toutes les bouches. "
Aussi M. Reuss croit-il pouvoir " affirmer hardiment et en parfaite connaissance de cause, que l'étude de ce livre
* E. Reuss,' Histoire de la Théologie chrétienne au siècle apostolique, t. ï, liv. IV, ch. 4, — Cf. Tillemont, Mémoires pour servir à l'Histoire ecclésiastique, t. I : Notes sur saint Jean l'Évangéliste, p. 602.
■ni
12 ÉTUDES d'EIISTOIUE RELIGIEUSE.
ne présenterait absolument aucune chance d'erreur si les préjugés quelquefois inconcevables et souvent ridicules des théologiens de tous les âges ne Tavaient parsemée d'entraves et hérissée de difficultés qui, aujourd'hui encore, effrayent et arrêtent la plupart des lecteurs. Sans ces préjugés, V Apocalypse serait le4ivre le plus simple, le plus transparent qui ait jamais été écrit par un prophète. "
Mais s'il est certain que pour les fidèles contemporains de l'auteur, V Apocalypse ne contenait, pour ainsi dire, aucun mystère, il est à penser pourtant que de nos jours on ne saurait interpréter d'une façon toujours exacte les nombreuses allégories, les fantastiques images qui sont offertes à l'esprit du lecteur. Toutefois, quand les paroles sont claires, quand il s'agit surtout de faits passés, ou même quand on se trouve en présence de villes ou de personnages désignés par des noms symboliques, on peut assez aisément parfois en trouver la clef. Ainsi, lorsque le prophète s'écrie : " Je te montrerai le châtiment de la grande Prostituée... qui a enivré du vin de sa prostitution tous ceux qui habitent la terre. Sur son front est écrit le nom (Mystère!) de Babylone;" et plus loin : "Malheur! Malheur à la cité, la grande Babylone, la ville puissante, car l'heure de sa condamnation est venue! " c'est Rome — personne n'en peut douter ~ qui est désignée et dont la ruine est annoncée.
Arrivons maintenant au passage qui nous intéresse.
Le prophète, on le sait, déclare que, transporté au ciel dans un ravissement d'esprit, il a vu sur le trône de Dieu un livre rigoureusement scellé : c'était celui de l'avenir. Le Christ alors, sous la figure de. l'Agneau, ouvre successivement devant lui les sept sceaux qui fermaient les diverses parties du livre, et l'avenir lui est ainsi dévoilé. Le bris des
LE RÉTABLISSEMENT DU ROYAUME d'iSRAEL.
six premiers sceaux a fait connaître les guerres, les famines, les pestes, les phénomènes célestes, les chutes d'astres qui doivent précéder la venue du fils de Dieu. Mais avant l'ouverture du dernier sceau, au son *des trompettes de six anges, une série de scènes intermédiaires, en offrant des tableaux analogues aux précédents, recule l'heure du dénouement.
Dans cet intervalle*, Dieu fait préparer une retraite aux liommes qui antérieurement avaient reçu la marque de rélection^. Cette retraite se trouvera dans Tenceinte sacrée du temple de Jérusalem; elle sera préservée de la conquête et de la profanation que subira le reste de la ville, " alors quil sera donné aux Gentils de fouler aux pieds la Cité SAINTE durant quarante-deux mois. " Pendant ce temps, deux prophètes se montreront terribles aux ennemis de Dieu et un feu sortant de leur bouche les détruira. " Puis, quand ils auront accompli leur mission, la hête qui monte de Vàbime leur fera la guerre^ les vaincra et les fera périr, " Les habitants de la terre s'en réjouiront, se feront des présents à l'occasion de la mort de ces deux prophètes qui avaient été si redoutables; leurs cadavres demeureront exposés à la vue du peuple et privés de sépulture pendant trois jours et demi; mais alors une grande voix se fera entendre du ciel, et à la stupéfaction de leurs ennemis, ils ressusciteront et monteront au ciel dans une nuée.
Enfin, le septième ange entonne la trompette et des chants célestes annoncent alors et célèbrent la victoire de Dieu et de Christ dans le combat définitif qui va s'engager contre l'Anti-Christ.
1 Apocalypse, XL
« Apocahjpw, VII, 3; XX, 4. — Cf. Ézéchiel, IX, 3, 4. - C'étaient ceux sur le front ou les mains desquels avait été tracé le thau mystique.
fi . ,
C'est à propos de la défaite et de la mort de ces deux prophètes que nous lisons dans V Apocalypse : " Et leurs cadavres seront sur la place de la grande cité qui est appelée 'mystiquement Sodome ^t Egypte, et où notre Maître a été '