USAGE GÉNÉRAL DE CE SIGNE DANS L ANTIQUITÉ
Les Juifs avaient emprunté à leurs voisins leur thau mystique comme tant d'autres conceptions religieuses et les emblèmes qui les exprimaient.
Depuis des siècles il était, dans la vallée du Nil, le signe de la vie céleste^. Les sculptures et les peintures antiques
* De Saulcy, op. cit., pi. VI, 6; X, 1.
« Id., ibid., pi. XI, n«« 3 et i. — Cf. Nombres, XXIV, 17.
* Mémoires de l'Acad. des Inscriptions et liclles-Lettres, t. XVI : Letronne,
de rÉgypte nous le montrent placé à la main des divinités \
des rois, des prêtres pour leur servir d'attribut. Sur un grand
nombre de monuments, on le voit aussi porté par des mystes ou initiés. Il servait à caractériser la régénération ou la vie nouvelle qu'ils acquéraient par l'accomplissement d'une série d'actes religieux dont le premier était la purification par l'eau ou une sorte de baptême 2; c'était le gage de la vie céleste après la mort et aussi celui de la résurrection du corps 3.
Le thau était parfois placé sur un petit globe ou sur un cœur; et ce hiéroglyphe symbolisait la perfection.
On retrouvait aussi cet emblème en Assyrie et en Perse avec la même valeur idéographique qu'en Egypte. Dans les anciennes sculptures orientales il se voit à la main ou sur
Examen archéologique de ces deux questions : 1» La croix ansée égyptienne a-t-elle ete employée par les chrétiens d'Égxjptepour exprimer le monogramme
vJ^ JT ^t7"^'^-'-'>^ ^'' 'Vmbole sur les monuments antiques étrangers a l Egypte? ^p. 261; - Raoul-Rochette, De la croix anséc ou d'un signe qui lux ressemble, considérée principalement dans ses rapports avec le symboh égyptien sur des monuments étrusques et asiatiques, p 286-293
l Champollion-Figeac, Egypte ancienne, pi. 67 (Univrrs pittoresque, Didot). t elix Layarâ Observations sur l'origine et la signification du symbole appelé lacroucansee. (Mém. de VAcad. des Inscript, et Belles-Lettres, t. XVII, p 358.)
* Une des vignettes du Rituel funéraire représente la momie couchée sur un it funèbre et 1 ame ou l'épervier à tête humaine volant vei-s elle et lui apportant la croix année. ^
LE SYiMBOLE DE LA CROIX.
les vêtements des prêtres et des hauts personnages qui y sont représentés, comme par exemple dans la gravure que donne Rich d'après une des sculptures de Persépolis^ Sur les monuments égyptiens on voit des captifs asiatiques porter le thau suspendu à leur cou. Le British Muséum possède
les statues de Samsi-Bin et d'Assur-Nasir-Habal^. La poitrine de ces rois grands-prêtres assyriens est ornée du thau.
Chez quelques autres personnages les extrémités des l)arres du thau sont recourbées, de la même façon que sur la tunique du fossoyeur, et figurent des gammas. Aussi l'emblème, sous cette forme, est-il communément appelé croix gammée.
Il était également en honneur chez les Phéniciens. Dans le temple de Gaza, il servait d'attribut au dieu Marnas ou
* A. Rich, Dictionnaire des Antiquités romaines et grecques : ScEnucHUS. ' Elles sont reproduites dans Y Histoire des Romains de M. Victor Duiuy, édition illustrée, t. VII, p. 41, 43.
ÉTUDt:s d'histoire religieuse.
soleil, principe de vie; et on le voit reproduit sur les monnaies de cette ville ^
Il jouait aussi un rôle important dans le mythe de la Vénus asiatique. Il est figuré sur des médailles, des bas-reliefs, des cônes et des cylindres qui se rapportent au culte de cette divinité. Les monnaies autonomes de la ville de Sidon et diverses médailles nous offrent l'image d'Astarté, Aschéra
ou la Fortunée, ainsi que la qualifie la Bible, tenant de la main droite un long sceptre terminé parle thau^. La déesse est encore représentée avec le même emblème mystique sur des médailles romaines aux effigies de Trajan, d'Antonin, de Macrin, de Diaduménien^.
On adorait ordinairement Vénus en portant la main droite à la bouche après avoir croisé l'index et le pouce pour former le signet et l'attribut de la déesse, qu'on appelle le miroir, n'était que le thau anse tenu par le pied au lieu de l'être par l'anneau.
On est ainsi fondé à penser qu'à la suite des multiples et parfois intimes relations qu'amenèrent le commerce, les guerres, les réunions sous un même sceptre, entre les popu-
1 Raoul-Rochette, op. cit., t. XVI, pf. 20.
* Lajard, op. cit., t. XVII, pi. 374; Id., Recherches sur l' culte de Vénus, pi. XXV, n» 5. — Médailles du British Muséum.
» Lajard, Recherches sur le culte de Vénus, pi. XXV, n»» il, 12: pi. III a, n« (5, 1,9; pi. XXV, n«2.
* Apulée, Métamorphoses, G4. En parlant des admirateurs passionnés de Psyché, il dit : " Admoventes oribus suis dexteram, primori digito in crectum policein résidente, ut ipsam prorsus deam Venerem, religiosis adorationibus venerabantur."
LE SYMBOLE DE LA CROIX. 285
lations de TAsie occidentale et celles de l'Egypte, il s'était établi entre elles une certaine fusion d'idées, et que ce qu'on nomme aujourd'hui la croix misée et qu'on appelait au siècle dernier le thau égyptien était un symbole qui répondait à une croyance commune, celle de la vie nouvelle ou du salutK
Mais le culte du thau n'était pas demeuré confiné en Asie et en Egypte. Dès la plus haute antiquité on le trouve en usage en Grèce et en Italie.
Dans les tombeaux de My cènes, M. Schliemann a trouvé de nombreux thau en or que les guerriers grecs portaient probablement de leur vivant 2. Il en a aussi rencontré dans les fouilles d'Hissarlik.
Cet emblème figure sur des médailles des Acharnanes, d'Athènes, d'Alexandre, des Séleucides^ On le trouve également sous la forme de croix gammée sur les monnaies de Corinthe et de Syracuse ^.
On reconnaît le thau sur de nombreux objets qui proviennent des Étrusques^. Dans un antique cimetière découvert en 1853 aux environs de Bologne, à Villanova, près de la voie ^milia, on a retiré des urnes cinéraires contenant des restes humains calcinés ; parmi les ornements les plus habituels qui couvrent ces ossuaires, on remarque le thau; ce même signe est aussi répété sur les cylindres et les vases placés dans les tombes «. Dans les débris de rinûustrie humaine que renferment les terramares de l'Emilie et qui remontent à mille ans au moins avant notre ère, le thau est
4 Lajard, lac. cit., p. 348 et 360. — Raoul-Rochette, Note sur la croix ansée asiatique. (Mém. de VAcad. des Insc. et Belles-Lettres, t. XVII, p. 375.) ^ II. Schliemann, Mycènes, ch. VIL ' Letronne, lor. cit., p. 272.
< Mionnet, Description de médailles : Corinthe, n^^ 7, 8, 9; Syracuse, n» 10. <* Raoul-Rochette, toc. cit., t. XVI, p. 381. « G. de Mortillet, Le signe de Va croix avant le christianisme, ch. IL
tracé sur la plupart des poteries ». La fréquence de sa fimration montre bien quil constituait un symbole auquel ces populations attachaient une grande importance. Au musée
LE SYMBOLE DE LA CROIX
étrusque du Vatican on voit encore sur les décorations d'anciens sépulcres des personnages sur la poitrine desquels le thau est dessiné avec précision.
Ce signe ligui'e aussi sur les médailles gauloises. Les premières monnaies de la Gaule paraissent avoir été des rouelles, c'est à dire de petites roues à quatre rayons formant
le thau. C'était évidemment un symbole, car il fut maintenu sur les monnaies à tête des époques postérieures^.
Des sculptures antiques montrent que le thau était en Gaule un emblème religieux en usage dans ce que nous appelons aujourd'hui le paganisme. Le père Dom Martin, de la Congrégation de Saint-Maur, nous en fournit des
* G. de Mortillet, op, cit., ch. I.
« Id., ibid:, ch. IV.
exemples. Dans la Religmi des Gaulois tirée des plus pures sources de Vantiquité, il nous dit :
" Sur des monuments trouvés à Framont, en Lorraine, dit-in, on voit encore des druides représentés d'une autre manière ; mais les reliefs qui les représentent sont si biffés