LA CONFUSION SE FIT PLUS TARD DANS LES ESPRITS
Cette confusion de termes devaittoutefois nécessairement amener une confusion dans les idées. A un moment donné on fut persuadé parmi les Mêles que la synonymie des mots devait correspondre à une similitude des objets qu'ils désignaient, et par suite que l'instrument du supplice de Jésus, celui de la rédemption, devait avoir eu la forme du gage du salut.
Mais puisque la potence était chose connue de tous, et si elle ne ressemblait pas au tau, comment cette assimilation s'est-elle produite dans les esprits?
D'après ce que nous avons vu, la croix était ordinairement un poteau vertical muni d'un croc ou gros clou, auquel on suspendait le condamné. Pour obtenir sa ressemblance avec le tau, on admit qu'une barre transversale avait été constituée sur la croix de Jésus par l'apposition d'un écriteau qui indiquait le motif de sa condamnation ^ ; il avait été, disait-on, tracé sur une planchette qui fut fixée au-dessus de sa tête.
Cet écriteau, t(tXcç, titulus, jouait ainsi un rôle important dans la crucifixion de Jésus «. Il faut, en effet, remarquer
il" Évangile, XXVII, 37. - 2» Évangile, XV, 26. - 3« Évangile, XXlIL 38. - 4« Évangile, XIX, 19. e » ,
« G. Bosio, De Critce, liv. I, ch. 11. On ne manqua donc point de le faire retrouver par sainte Hélène comme partie essentielle de la croix de Jésus.
LE CRUCIFIX
que son gibet seul, disait-on, portait le nom et la qualité du supplicié; ceux des deux voleurs qui auraient été pendus en même temps que lui n'eurent point d'écriteau.
C'est ce qui résulte de l'explication que donne un des plus anciens apologistes chrétiens de la figure symbolique de la croix.
Dans le Dialogue avec le juif Tryphon saint Justin cite les paroles prononcées par Moïse en donnant sa bénédiction à Juda : " Sa beauté est comme celle du premier-né d'un taureau; les cornes de licorne sont ses cornes; il frappera avec elles tous les peuples jusqu'aux bouts de la terre*. " Et . il dit :
" Par cornes de licorne personne ne saurait voir ou montrer aucun objet, aucune image autre que la figure qui représente la croix. C'est, en effet, un bois vertical au haut x duquel est superposée une partie supérieure en forme de cornes lorsqu'on y adapte un autre bois; alors de chaque côté les extrémités apparaissent comme des cornes attachées . à une corne; car le point fixé au milieu et auquel sont suspendus les suppliciés, proémine aussi comme une corne; de sorte qu'il parait être lui aussi une corne conformée et jointe avec les autres cornes^. "
La partie principale et essentielle de la crux ou du stauros était, on le voit, le poteau vertical. Son sommet pouvait représenter à l'imagination le front d'un taureau qui portait au milieu une troisième corne semblable à celle d'une
*■ Deutéronome, XXXIII, 17. Il suit la version des Septante qui porte : y.£p«Ta (jLovoxépwToç Ta xépaxa auToO.
* MovoxépwTo; ykp xlpara ouôevoç aXXou wpayixaxoç t^ <rxTQ{AaToç '^x^i av tiç eticeiv xa\ aTcoÔeîÇai, et \iy\ toO tuttou oç tov fftaupbv ôetxvuaiv. "Opôiov yàp xb ev èffxi ^uXov, otç' ou èaxi To àv(oTaTov (Jiépo; ei'ç xlpaç uicept)p|xévov, orav xb aXXo $uXov «po<Tap{iO(r6îj, xoi Ixaxàpwôev a>; xépaxa xw lv\ xépaxi icapeÇeuyjiéva xà axpa çaîvYjxat. Kài xb ev xw jxédw TCYiYvujAevov, w; xépaç xa\ auxb èÇéxov e<rxiv, eç* w èitoxoOvxai oî axaupoufievor xai pxéitexai w; xépa; xai auxb auv xoîç àXXoi; xlpafft (roveaxiQ|J>.«Ti(T{i,évov xa\ ueini- Yiiévov.
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licorne. La corne de licorne était formée par le croc auquel on suspendait les suppliciés; celles du taureau l'étaient par les deux extrémités de la partie accessoire et indépendante qu'on y adaptait parfois, l'écriteau*.
C'était ainsi l'écriteau qui permettait d'établir la ressemblance de la croix de Jésus avec les cornes d'un taureau* et par suite avec le tau.
Ceux qui dans les siècles postérieurs furent persuadés que la croix qui aurait servi au supplice de Jésus avait été munie d'une pièce de bois transversale, sur laquelle ses mains auraient été clouées, ont cru pouvoir s'appuyer sur un passage du Traité contre les hérésies de saint Irénée.
Dans un des chapitres de cet ouvrage ^ l'auteur prétend démontrer l'excellence du nombre cinq. Il fait valoir à cet effet qu'il y a cinq lettres dans le mot agape, que cinq mille hommes furent nourris par le miracle de la multiphcation des pains, qu'il y eut cinq vierges sages et cinq vierges folles, que nous avons cinq doigts, cinq sens, etc., et il ajoute : "La figure de la croix a cinq bouts ou sommets : deux en hauteur, deux en largeur et au milieu un sur lequel repose (est suspendu) celui qui est attaché aux clous, "
On déclarait y voir la figure du gibet antique. Le poteau
1 Ernest Grabe, dans son édition des Œuvres de saint Irénée, et la plupart des commentateurs traduisent to àvoSxaTov (xlpoç par vertex cui impigebatur titulus aut causa mortis.
* On tenait à représenter la croix du Christ sous la figure symbolique du taureau parce que la croyance populaire était que son sang purifiait Thonime de ses péchés. Les tauroboles étaient d'un usage général dans les rites gréco-romains. C'est un taureau qui dans le culte de Mithra était immolé pour le salut des hommes. Le sacrifice du taureau était aussi ordonné à cet effet j)ar la loi mosaïque. Bovem mediatorem Dei et hominum cujns immolatione perrala nostra deleta sunt, dit un glossateur de la Bible, cité par Aringhi, Roma stibtevranea, XXII, 32.
» Adversus haereses, édition E. Grabe, liv. H, ch. 42: "Et ipse habitus crucis fines et summitates habet quinque, duos in longitudine, duos in latitudine et unûs in medio in quo requiescit qui clavis afïigitur. "
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vertical formait deux points ; la branche transversale deux autres. On demeurait toutefois embarrassé pour expliquer le cinquième point. Les uns supposaient qu'au milieu du poteau était une sorte de banc sur lequel le condamné s'asseyait; d'autres prétendaient qu'il s'agissait d'un escabeau qui servait d'appui permanent à ses pieds. L'une et l'autre hypothèse ne pouvaient se soutenir; elles étaient en opposition manifeste avec le but du supplice. C'est ce dont on était forcé de convenir; et l'on fut ainsi amené à déclarer que ce passage demeurait incompréhensible*.
Mais la croix dont il s'agit n'est pas une croix quelconque ; c'est évidemment celle du Christ. C'est pourquoi E. Grabe, dans les commentaires de son édition des Œuvres d' Irénée, fait ressortir avec raison l'analogie qu'il y a entre ce passage et celui de saint Justin que nous venons de citer. Les cinq points dont il est question pourraient trouver ainsi leur explication; ce seraient: les deux bouts du poteau vertical; le croc qui y retenait le supplicié ; et les deux extrémités de l'écriteau placé au-dessus de sa tète.
Quoi qu'il en soit au sujet de son interprétation, un texte aussi obscur ne saurait être invoqué comme une autorité décisive en faveur de ceux qui supposent que des branches transversales étaient adaptées habituellement à la potence 2. Ce fut donc, qu'on nous permette de le répéter, l'écriteau qui, aux yeux des premiers chrétiens, donnait à l'instrument de la rédemption la figure du signe de la vie.
Aussi quand plus tard se fut accréditée l'opinion que la croix avait été munie d'une traverse qui avait servi au sup-
i G. Bosio, De Cruce triumphante, liv. I, ch. 6. . . , , * .»^
« Il faut remarquer que nous ne possédons point le texte original de ce traité, qui avait été écrit en grec. Nous n'en avons qu'une traduction latine faite on ne sait quand, ni par qui, et dont Semler a, non sans raison, conteste 1 authenticité.
plice, l'écriteau vint faiie double emploi en s'y superposant. La figure qu'elle prenait ainsi n'était plus celle du tau.
Cette croix à double branche devint toutefois fort en honneur. Une ancienne miniature ^ nous la montre présentée à l'adoration des fidèles pai' un patriarche grec. Un certain
nombre d'églises en Angleterre, en France, surtout en Orient, ont été édifiées selon cette forme symbolique*.
Nous n'avons pas à examiner le récit du pèlerinage à Jérusalem effectué, vers 325, à l'âge de quatre-vingts ans, par sainte Hélène, la mère de Constantin, et les miracles par lesquels se serait faite la découverte des croix sur lesquelles Jésus et les deux voleurs avaient été suppliciés. Nous devons cependant faire remarquer qu'Eusèbe de Césarée, mort en 338, qui nous entretient de la piété d'Hélène de sa générosité à l'égard des églises de la Palestine, dé la construction des sanctuaires de Bethléem et du sint- Sépulcre', ne parle point de l'Invention de la croix. L'Itine-
* Martigny, Dictionnaire des antiquités chrétiennes, p. 220
Didron, Iconographie chrétienne, p. 38&590. » Eusèbe, Vie de Constantin, 3.
LE CRUCIFIX
rarium a Burdigala Hierusalem usque, dont les* critiques sont généralement d'accord pour fixer la date de composition en Tan 333^, n'en dit pas un mot non plus. Ce silence est embarrassant pour ceux qui croient à cette légende.
Mais il nous reste à rechercher si les premiers écrivains qui ont raconté ce miracle nous ont fait connaître la forme qu'avait la croix ainsi retrouvée. Or, ils sonf complètement muets sur ce point.
Selon le savant et consciencieux Tillemont^, qui a compulsé tout ce qui a été écrit à ce sujet, sainte Hélène prit une partie de ce riche trésor pour le porter à son fils ; puis ayant enfermé le reste dans une boite d'argent, elle en fit la remise entre les mains de l'évêque de Jérusalem qui, seul, avait le pouvoir d'ouvrir la boîte et de détacher des parcelles du bois sacré. Cependant, moins de vingt-cinq ans après, on constatait que des morceaux de la croix, emportés de la ville sainte, étaient répandus sur tous les points du monde.
Laissant de côté la croyance, généralement admise, que les parties ainsi enlevées avaient la propriété de se reconstituer immédiatement^, on ne saurait se refuser à reconnaître qu'il ne fut donné à aucun pèlerin de se flatter d'avoir vu l'instrument de supplice dans son entier. Sa forme, du reste, ne préoccupait nullement alors les esprits; c'était la substance seule, à laquelle on attribuait la vertu d'opérer des miracles, qui était l'objet de la vénération et du culte des fidèles.
Nous sommes donc fondé à penser que les chrétiens, durant les cinq premiers siècles environ, attribuaient à la
* Chateaubriand, Itinéraire de Paris à Jérusalem, Introduction : second mémoire. Pièces justificatives, n" 1.
* Tillemont, Mémoires ecclésiastiques, t. VII ; Sainte Hélène.
* Saint Paulin, lettre 31«, à Sévère.
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croix suf laquelle Jésus serait mort une forme autre que celle qui depuis est devenue consacrée.
origine du crucifix
Le tau était pour les chrétiens le gage d'une vie éternelle et heureuse pour ceux d'entre eux qui seraient vivants lors de la venue du Christ et de la résurrection des morts à ce moment. On l'appelait en conséquence le signe du salut, sioTrtp'M^gc, ou mieux le salut lui-même, jw-rr^ptcv. Aussi ne fut-il pas considéré seulement comme un emblème ; on lui rendait un culte. Il devint pour les prédestinés au Royaume la représentation du Christ lui-même. C'est ainsi que les chrétiens, lorsqu'ils voulurent figurer la Trinité, placèrent un tau à côté du Père et du Saint-Esprit, un tau nu; il ne rappelait donc pas seulement le Christ, il le montrait*.
Mais ce n'était point le Christ expirant sur le gibet qui venait alors à l'esprit du fidèle; on n'a pas rencontré de pareille image dans les anciens cimetières occupés, dit-on, par les chrétiens des premiers siècles. Le Christ y est toujours représenté multipliant les pains, guérissant l'aveugle ou le paralytique, ressuscitant Lazare, c'est à dire dans des situations propres à fournir des images de gloire, des motifs de consolation ou d'espérance «. Ce sont de telles pensées et celles-là seulement que réveillait le tau, personnifiant Jésus. L'idée que l'on se faisait du Christ et qui constituait sa raison d'être était celle du Christ tout-puissant et triomphant de la mort^.
» G. Bosio, op. cit. — Didion, op. cit., p. 375^7.
« Raoul-Rochette, loc. cit., 2« mém., p. 164-165. — Ariiighi, Roma subterranea, liv. VI, ch. 20.
^ C'est ce qu'on constate encore de nos jours à Rome. " Les offices de la semaine sainte, qui attirent tant d'étrangers à Saint-Pierre, sont réglés par une liturgie
LE CRUCIFIX
Les apôtres, élevés dans la religion juive qui, ainsi que le mazdéisme, défendait toute représentation figurée de la divinité, n'ont pu manquer d'avoir eu une répugnance invincible pour les images; et à l'exemple des philosophes * les premiers apologistes chrétiens employèrent tous les traits de l'ironie contre les idolâtres qui se prosternaient, disaient-ils, devant l'ouvrage de leurs mains 2. Mais par le recrutement des Gentils il devint inévitable de se conformer à leurs habitudes. Pour instruire d'ailleurs les ignorants, pour exciter le zèle, aucun moyen n'était plus efficace que de parler aux yeux.
D'autre part la crucifixion de Jésus qui avait été le prix de la rédemption des fidèles, le gage de leur vie éternelle, était de la part de ceux-ci l'objet d'une reconnaissante vénération. Ils se gardaient toutefois, par respect pour le Rédempteur et pour éviter les railleries que ne leur ménageaient pas lés païens, de le représenter expirant sur un ignoble gibets On figurait ordinairement la passion de Jésus par l'allégorie
qui déconcerte nos habitudes françaises. Chez nous c'est une semaine de deuil ; les offices, très beaux, y reçoivent un appareil funèbre. A Rome on s'attache nioins au côté extérieur, humain, douloureux, du divin mystère, qu'au sens mystique, joyeux et purificateur de la Rédemption. Le tombeau du Christ n'est pas figuré par un sépulcre lamentable; c'est un autel étincelant de lumière; le mort va ressusciter; le Dieu est toujours vivant; la victime volontaire, le libérateur, mérite moins nos larmes que notre gratitude. Saint-Pierre représente l'épopée sublime de l'Église triomphante." H. des Houx, Souvenirs d'un journaliste à Rome, p. 138.
Cf. ci-dessus chapitre VII, page 253 : les Adonies.
4 Cicéron, De Natura Deorum, I, 28, 29.
« Tertullien, Apolog., 12.
» On lit dans une correspondance du journal le Temps, du 25 avril 1886, datée de Ceylan : " La ville est pavoisée pour Tarrivée de Mgr Bonjean. Le débarcadère est transformé en berceau de verdure, avec des inscriptions en anglais : " Long life to our beloved biskop " et d'autres du même genre, encadrées dans les guirlandes et les palmes. Les voitures qui nous emmènent passent sous plusieurs arcs de triomphe, où les versets du Nouveau Testament, s'étalant sur des oriflammes, luttent d'allusions à l'entrée de l'évêque. L'image de Jésus crucifié manque à tout cet appareil, comme j'ai remarqué à bord qu'elle manquait sur la poitrine de l'évêque. C'est là une hérésie plusieurs fois condamnée, tolérée maintenant pour faciliter la propagande évangélique chez les peuplades rebelles à la sanctification d'un instrument de supplice. "
ni
d'un agneau étendu mort* ou plus souvent debout, le sang s'écoulant des blessures faites à son flanc et à ses quatre pieds et tombant dans des vases qui le reçoivent comme symbole de la vie 2.
Plus tard on fit son portrait où on le voyait ordinairement
avec des cheveux courts et frisés 3. Parmi ces effigies, il y en
avait de plus honoiées et auxquelles on attribuait surtout
des propriétés merveilleuses; c'étaient celles qu'on disait
n'aVoir point été faites de main d'homme, cr/scporotr^To;, et
qui avaient été obtenues miraculeusement à l'exemple des
Véroniques* de Rome, d'Espagne et de Jérusalem. C'étaient
ces divers portraits de Jésus qui étaient seuls en honneur au
viii« siècle quand, sous l'influence des idées propagées par
Tislamisme, alors dans tout l'éclat de la puissance et de la
gloire, se forma la secte des iconoclastes^.
Mais le Sauveur et le signe du salut semblaient inséparables. Jésus était toujours représenté avec le tau à la main ou derrière la tète comme on le voit, entre autres exemples, sur un sou d'or byzantin du viii» siècle.
Souvent on se plaisait à tracer le portrait de Jésus ou ragneau allégorique sur le signe lui-même «; on le gravait à
liv. vfdi' 20^ ' "^'"°'' ^''^'^'*^^ "^^ è(T9par{xévov.-Cf. Aringhi, Roma subte^ranea,
! S; ^°^*''' ^P' '^'^" ''' • ^^ ^h. 12 : De Crucibus gemmatis. » Theophane, Chronologia, p. 97.
* Mot composé, on le sait, du latin vera et du grec £Îxo')v . \ ^^ ^"*' ^\* Theophane, op. cit., p. 339, un portrait du Seigneur, toO xup'ou etxova place a la porte d'airain à Constantinople que brisa Léon l'Isaurien et aui causa la première émeute. ^
« G. Bosio, op. cit., liv. VI, ch. il et 12. Nous empruntons ces gravures et celles qui suivent au Dictionnaire des antiquités chrélienuea, de Marti-nv.
LE CRUCIFIX
la pointe sur les tau en or, en argent ou en airain; on le peignait sur ceux en bois.
On fut ainsi amené à représenter Jésus les bras étendus dans l'attitude de Vorante, c'est à dire de la prière et de la bénédiction. C'est l'attitude qui lui était le plus ordinairement donnée; la forme d'ailleurs du tau qui servait ainsi
de cadre y invitait naturellement. Puis, comme la légende rapportait que Jésus s'était montré au sortir de la tombe les pieds et les mains percés, on y figura la marque des clous, témoignage de sa résurrection.
Mais ce n'était pas Jésus suspendu ou cloué à un gibet. Sa tête, en effet, est droite ; ses yeux sont ouverts ; ses bras ne sont point plies sous le poids de son corps; ils sont librement étendus; il est vêtu d'une tunique; ses pieds sont
écartés et reposent sur le sol ou le plus souvent sur Tévangile ou quelque autre objet sacré*; c'était Jésus ressuscité, sorti de la tombe immortel et tout-puissant.
Les artistes habiles qui ont exécuté ces ouvrages, sur la commande des évéques ou de pieux personnages, n'auraient pu se tromper si grossièrement sur la disposition des membres du Christ sur le gibet, s'ils avaient eu à représenter son supplice. Personne, dans les églises, ne doutait qu'il y eût été suspendu par les mains. Les écrits apostoliques étaient formels à ce sujet. Saint Ambroise exprimait l'opinion universellement admise quand, en parlant de la découverte de la croix par sainte Hélène, il disait ^ dans l'oraison funèbre de Théodose : Elle adora celui qui fut pendu au bois. Dans la lettre à Eustochius, saint Jérôme ^ écrivait également que dans son adoration de la croix, sainte Paula crut y voir le Seigneur suspendu.
Mais en figurant ainsi Jésus sur le tau, sur le signe mystique, on disait Jésus sur la croix, les termes étant équivalents. De là à entendre que c'est ainsi qu'il avait été supplicié et à le représenter mort ou mourant sur un gibet de cette forme, le pas n'était pas difficile à franchir.
Ce fut du viii« au x« siècle, dans ces siècles de fer, que naquit ou tout au moins se généralisa cette croyance.
Quelle affreuse époque pour le monde chrétien ! En Orient, l'affaiblissement du gouvernement impérial et les querelles religieuses laissent les populations sans défense ; les Bulga-
1 C'est cette ancienne coutume de représenter le Christ debout sur quelque objet qui a fait imaginer d'adapter à la croix un escabeau sur lequel des pieds sont cloués, ainsi qu'on le voit sur un grand nombre de crucifix.
« Saint Ambroise, De Obitu Theodosn oratio, 46 : " Adoravit illum qui pependit in ligno. "
' Saint Jérôme, Epistolae, CVIII : " Prostrataque ante crucem, quasi pendentem Dominum cerneret, adoravit. "
LE CRUCIFIX
res font un désert des riches régions du Danube; d'un autre côté, les Musulmans avancent en Asie, enlevant la Crète, la Sicile, la plupart des îles de la mer d'Ionie, massacrant ou asservissant les habitants des pays conquis; les pirates sarrasins répandent la terreur et la désolation sur toutes les côtes de la Grèce, de l'Italie et de la Gaule méditerranéenne. En Occident, les divisions des princes carlovingiens font tomber les barrières du royaume de Charlemagne devant les barbares. Les Slaves et les Hongrois l'envahissent à l'est; à l'ouest les Scandinaves remontent la Seine, la Loire, la Garonne et dévastent toutes les rives. Chaque brigand armé s'enrichit de rapines, élève un château, devient seigneur et fait trembler sous une oppression tyrannique propriétaires et vilains; les serfs attachés à la glèbe envient le sort des bêtes. Les pestes désolent périodiquement l'Orient, l'Itahe, la France. Les fauves remplissent les campagnes. Les famines succèdent aux famines; sur les chemins, les forts saisissent les faibles, les rôtissent, les mangent; on vit même parfois la chair humaine en vente sur des marchés * ; et les histoires d'ogres jetaient l'effroi dans tous les esprits. Où étaient les beaux jours de la pax romana?
Les imaginations étaient de plus troublées par la croyance à la fin prochaine du monde, à l'arrivée du temps prédit par Y Apocalypse, et c'était aux églises que l'on venait alors demander aide et consolation; les souffrances physiques étaient si grandes que les peines morales n'étaient point senties. Pour engager les infortunés à supporter les maux dont ils étaient affligés, on leur offrait l'exemple du Maître divin et des saints ; on leur racontait des légendes où était faite à plaisir la description des tortures qu'ils avaient subies
* Glaber, Chroniques, liv. IV, ch. 4, dans la Collection des mémoires relatifs à l'histoire de France, t. VI.
et qui leur avaient mérité la félicité céleste; sur les murailles et sur les autels des sanctuaires, le fidùle au désespoir trouvait ainsi dans la contemplation des supplices des martyrs « et dans la passion du Christ la consolation que donne la vue de plus malheureux que soi.
On ne rompt point toutefois brusquement avec les traditions. On continua à représenter lé Jésus sur la croix (tau), les bras étendus horizontalement, les pieds reposant sur le sol ou sur un objet qui en tenait lieu. Rien dans son attitude n'indiquait le suppHcié ; on reconnaissait seulement Tintention de l'artiste aux personnages qui entouraient le Christ. Ici ce sont, en effet, des soldats portant la lance qui doit lui percer le flanc ou l'éponge attachée au roseau pour lui présenter le vinaigre, comme le montre un oscularium du viii« siècle 2. Ailleurs, comme sur la reliure en or d'un évangiliaire du xi« siècle du Musée du Louvre, ce sont la mère de Jésus et le disciple Jean pleurant à ses pieds 3. Sur l'ivoire qui recouvre un manuscrit de la même époque, on voit le Christ les bras étendus sur les branches de la croix; à côté de lui Marie et Jean témoignent leur douleur; mais il est debout et ses pieds reposent sur le calice ou graal, vase dans lequel, suivant la légende, le vin aurait été changé en son sang lors de la Cène^. Quelquefois cependant, comme on le remarque sur un reliquaire byzantin du x« siècle en émail cloisonné et provenant du mont Athos, le Christ a les yeux fermés», la tète légèrement inclinée; mais ses pieds reposent sur une tablette ; il est droit sur ses jambes et ses
» Raoul Rochette, Mémoires de VAcad. des Tnsrript. et Belles-Lettres, t XIII loc. cit., p. 167. ' *
* Reproduit dans le Dict. des ant. chrét. de Martigny, article Paix. 3 Paul Lacroix, Les Arts au moyen dgf/? ; Reliure, p. 491.
* Didron, Iconographie chrétienne, p. 270.
» Paul Lacroix, Les Arts au moyen âge: Ohfévrerik, p. 133. Voir encore une chasse emaïUée du xii« siècle, travail de Limoges, p. 136.
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bras sont librement étendus. D'autres fois les yeux restent ouverts, la tête droite, tandis que des jets de sang s'échappent de son flanc, de ses mains et de ses pieds, ainsi que le montre la miniature d'un missel du commencement du xi« siècle de la Bibliothèque nationale » et dont la grossièreté témoigne de la décadence des arts à cette époque.
Mais quand tous les esprits furent bien pénétrés qu'on avait sous les yeux le tableau du supplice et de la mort de
Jésus, la logique amena à reconnaître que sa tête en ce cas devait nécessairement retomber en avant ou sur ses épaules
*■ Paul Lacroix, Les Arts au tnoyen âge : Miniatures des manuscrits, p. 467.
et que ses bras devaient plier sous le poids du corps qu'ils soutenaient. C'est de cette façon que vers le xiF siècle la crucifixion commença à être représentée. On la voit ainsi figurée sur un rétable du xiii® siècle de l'église de Mareuilen-Brie^; et cet usage demeura constant désormais.
Cette confusion du signe du salut et de la potence fut encore provoquée par le changement d'idéal qui se produisit dans les esprits avec le temps.
Dans le principe, les néophytes, nous l'avons vu, croyaient que la plupart d'entre eux ne mourraient pas, que leurs corps allaient être transformés en corps célestes et que ceux qui étaient morts sortiraient bientôt de la tombe pour revêtir, eux aussi, un corps immortel et jouir dorénavant d'une vie sans fin sur la terre.
Mais vint nécessairement le moment où l'on renonça dans les églises à espérer le prochain établissement du royaume de Dieu. On ne considéra plus le cimetière comme un dortoir provisoire, y.oii^/r^TiQC'.sv ; on admit que l'àme, en quittant le corps de l'homme avec la vie, recevait immédiatement place au séjour des bienheureux ou subissait sa peine aux enfers. La perte d'un époux, d'une mère, d'un ami, entraîna les sentiments du regret d'être à jamais séparé d'eux sur la terre. Malgré un vague espoir de se rejoindre dans quelque autre inonde, la croix sur un linceul, sur une tombe, provoqua donc la tristesse; il sembla naturel d'y reconnaître la figuration de l'instrument de douleur et de mort de Jésus.
11 n'en fut pas de même aux premiers siècles. Le tau ne représentait pas aux yeux des fidèles une potence; il n'évo-
* Paul Lacroix, Vie militaire et religieuse au moyen âge, p. 237,
LE CRUCIFIX
quait pas chez eux des sentiments de deuil et de souffrance; c'était, au contraire, le symbole de la puissance divine ou solaire, de celle du Christ; c'était le sceau glorieux du salut, le gage heureux de la réalisation de la Bonne Promesse qu'ils attendaient ^ :
Cette Bonne Promesse était pour les chrétiens, comme pour les initiés aux cultes de Mithra et d'Isis, la résurrection et l'immortalité.
* Arin^hi, Romn snbterranca, liv. Vf, cli. 50.