‹ Etudes d'histoire religieuse [microform]Chapitre 40 sur 64 · DE FORME DISTINCTE · texte numérisé non relu

DE FORME DISTINCTE

Par le mot de croix', ,,x,p6ç ou crux, on entendait ainsi dans les églises primitives deux choses de nature et de forme distinctes, le signe mystique et la potence «. Il est pris tour à tour dans chacun de ces sens par les anciens auteurs. Il faut donc prendre garde de ne pas se tromper sur celui qui doit lui être attribué dans le passage qu'on a sous les yeux.

Ainsi dans les paroles que nous avons citées ^ de saint Jërôme et de saint Augustin, croix est équivalent de signe mystique.

7end^o>wi;f m!; ^'^7^'' '''' ^' '""' ^^ ^^''^''^' P' ^^- double sens du mot ou dme' ^ cosmogonie de Zoroastre signifie à la fois arbre et vil

2 Genèse (Vulgate), II, 9.

V.LIri'' ^J"!^'''^' "' ^' ^^"' ^' ^" ^h- IX' ^' ^" P^^''I''»"t ^l'arbre ordinaire 1. Vulgate traduit omnem arhorem. "luinaue, la

* Deuléronome (Vulgate), XXI, 23

« Actes (Vulgate), V, 30. - Galatcs (id.), III, H

C eta.t quelque chose d'analogue à notre ancien mot crachat. ^ Voir ci-dessus page 277.

LE CRUCIFIX

Si Ton rencontre parfois des équivoques involontaires ou calculées dans les écrits attribués aux apôtres et dans ceux des écrivains ecclésiastiques des premiers siècles, il n'y avait aucune confusion dans les esprits entre la figure du signe du salut et la forme ordinaire d'un gibet.

C'est ce qu'on peut constater dans les débats qui eurent lieu entre les chrétiens et les juifs d'un côté et les gentils de l'autre.

Pour répondre aux rabbins juifs qui s'obstinaient à ne vouloir point reconnaître pour le Messie promis à Israël celui qui avait été supplicié, on voulut leur prouver qu'ils n'avaient point compris les paroles de leurs prophètes et que ceux-ci avaient réellement annoncé la passion et la mort ignominieuse du Messie.

Écoutons Tertullien. On Ut dans le Traité contre les Juifs ^ :

" Si vous demandez quelle prédiction a été faite au sujet de la croix (potence) du Seigneur, le psaume xxi% qui contient toute la passion du Christ et chante sa gloire, suffira à vous édifier. Es creuseront mes pieds et mes mains, y est-il écrit; or c'est là la cruauté propre à la croix. Et encore, lorsque le Seigneur implorait le secours de son Père et s'écriait : Délivre-moi de la gueule du lion et des cornes des licornes dans Vétat d*humiliation où je suis, il s'agit des pointes de la croix, ainsi que nous l'avons montré. Or ni David ni aucun

* Adversus Judaeos, II : " Si adhuc quaeres dominicae crucis praedicationem, satis jam poterit tibi facere xxi psalmus totam Christi continens passionem et canens jam tune gloriam suam. Foderunt, inqnit, mamis meas et pedes, quae propria est atrocitas crucis. Et rursus cum auxilium patris imploraret : Salvum me fac, inquit, ex ore leonis atque mortis et de cornibus unicornuorum humilitatem meam; de apicibus scilicet crucis ut supra ostendimus. Quam crucom nec ipse David passus est, nec uUus regum Judaeorum, ne putetis alterius aliciijus prophetari passionem, quam ejus qui solusa popolo tam insigniter crucifixus est."

Les mêmes arguments se retrouvent dans le Traité contre Marcion,

roi de Judée n'a subi le supplice de la croix; donc on ne saurait supposer que cette prédiction de souffrance puisse regarder personne autre que celui-là qui, seul de la nation, a été mis en croix d'une façon si mémorable. "

Par l'assimilation des cornes des unicornes aux pointes de la croix ou apicibus crucis pour nous servir des mots textuels, on ne saurait voir une pièce de bois transversale. Vapex était, on le sait, une petite baguette de bois qui surmontait le bonnet des Flamines et celui des Salions; c'était aussi l'aigrette d'un casque; il désignait généralement tout ce qui formait pointe.

Nous n'avons pas à rechercher ici quelle a pu être l'intention du voyant Israélite en parlant de licornes et de lions qui étaient des animaux symboliques de la religion de Zoroastre.

Le lion était pour les mazdéens la personnification ou le chef des animaux impurs, créatures d'Arihman; la licorne, au contraire, représentait les animaux purs, créatures d'Ormuzd. C'était une bête imaginaire formée de bœuf, de cheval et d'àne. Les licornes ont été fréquemment représentées sur les monuments persans. Sur un tombeau royal sculpté en bas-relief dans le roc à Persépolis, sont figurées des colonnes dont les chapiteaux sont ornés de licornes ^ Leur corne, on le remarque, semble un croc destiné aux suspensions. En appuyant donc son interprétation du Psaume XXI sur

* GuJ^niaut, op. cit., pi. XXU, n" 117; voir aussi pi. XXIIl, n» 118.

LE CRUCIFIX

la ressemblance de la croix à une licorne, ïertullien montre clairement qu'elle était ordinairement constituée par un poteau vertical muni d'un croc auquel le patient était suspendu.

Dans le même traité, il dit encore* : *' Isaac fut sauvé du bois par un bélier dont les cornes étaient prises dans un buisson ; ainsi dans son temps le Christ porta son bois sur ses épaules, et aux cornes de la croix était tenue la couronne d'épines qu'on lui avait mise sur la tête. "

Les mots cornes de la croix, cornibus crucis, l'auteur vient de nous le dire, signifient les pointes ou apices dont il avait été question quelques pages auparavant, c'est à dire les crocs ou clous. Cornu et apex avaient le môme sens.

Il est facile de remarquer que l'idée que l'on s'est formée du mode de supplice de Jésus dans les églises n'a jamais été basée sur la recherche de la réalité des faits. On pensait que tout ce qui, dans les prophéties hébraïques, était considéré comme se rapportant au Messie avait dû être réalisé par le Christ; et on ne doutait point par suite que ce ne fût dans les anciens textes bibliques que se trouvait la relation véritable de la passion et de la mort de Jésus. Il arrivait en outre que fort souvent on interprétait ces textes d'une façon toute fantaisiste.

Ainsi, dans ce XXP psaume^ où l'on a voulu voir la prédiction de la passion du Christ, les termes hébraïques ne disent point : ils perceront, mais ils creuseront mes pieds et mes maiiis; et dans la version grecque les mots "Qpj;av yfipi; \f.z'j y.a\ T.àoxq peuvent fort bien s'entendre du lillon creusé dans

4 Adversus Judaeos, XIII : " Et Isaac cum ligno reservatus est, ariete oblato in vepre cornibus, et Christus temporibus suis lignum humeris suis portavit, inhereiis cornibus crucis corona spinca in capite ejus circumdata, "

* Psaumes, XXI, 17.

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les membres par le serrement des liens*. Il n'est d'ailleurs nullement question de potence dans le psaume et encore moins de clous.

Une interprétation analogue d'un autre passage d'Isaïe amena à affirmer que la croix du Messie avait été formée de quatre essences différentes de bois, savoii- : de palmier, de cèdre, de cyprès et d'olivier 2. '

C'est vraisemblablement encore le désir d'établir une ressemblance entre Isaac, le fils unique ou bien-ahné d' Abraham, et le fils unique ou bien-aimé de Dieu qui a conduit à penser que Jésus avait porté sa croix sur ses épaules comme Isaac avait porté le bois de l'holocauste. On ne saurait s'expliquer qu'il y eût au prétoire d'un procurateur des croix toutes prêtes, et qu'il fallût en porter de nouvelles au lieu d'exécution pour chaque condamné. Il devait y avoir dans les villes, comme sur les grands domaines agricoles, une potence à demeure, arbor infelix, qui servait en même temps d'avertissement et de menace ^.

Tertullien eut aussi dans ses luttes contre les hérétiques, entre autres Marcion \ à parler de la croix.

Il soutient qu'il avait été prophétisé que non pas seulement les apôtres, mais que tous les fidèles subiraient les mômes humiliations que Jésus; et qu'ils seraient, dans ce but, marqués du signe dont avait pai-lé Ézéchiel en ces

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* G. Bosio, De Cruce, liv. I, ch. 7.

3 Walckenaer, Histoire. d'Horace, t. I, p. 144

* Tertullien, Contre Marcion, III, 22 :' « Praemittens itaque et subjun^ens proinde passum etiam Ci.ristum, aeque justes ejus eadem passuros tam "00X103 quam et demceps omnes fidèles prophetavit, signâtes illa nota scilicet de 'u'

da s.gnum Tau in frontibus virorum. Ipsa enim est littera Graecorum Tau nostra species crue.s, quam portendebat futuram in frontibus nostris apud veVam eî cathohcam Jérusalem. " ^ veiuni et

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termes : '' Le Seigneur me dit : Traverse Jérusalem et mets le signe du tau sur le front des hommes. " Il ajoute alors : " Cest, en effet, cette même lettre des Grecs, le tau, qui est NOTRE SORTE DE CROIX et quîl prophétisait devoir être sur nos fronts dans la vraie et universelle Jérusalem. "

Le tau, est-il dit, est pour les chrétiens une sorte de croix, nostra autem species crucis, parce qu'il est la marque, signum, nota, imprimée sur leurs fronts, signe de flétrissure aux yeux de leurs adversaires, et non point parce qu'il est Timage d'un gibet.

Il faut ainsi le reconnaître, ni le Traité contre les Juifs ni le Traité contre Marcion ne contiennent rien qui donne à supposer que Ton pensait dans les églises que la croix était munie d'une traverse où les bras du condamné étaient étendus. Au contraire, on voit par son assimilation à une licorne qu'elle devait représenter à leurs yeux un poteau auquel était adapté un croc.

D'un autre côté, les païens attachés à l'hellénisme reprochaient aux chrétiens le culte qu'ils avaient pour la croix.

Il faut d'abord observer que la question n'était pas la même que celle qui était en débat avec les Juifs. Les chrétiens se servaient, nous l'avons vu, des mots bois de la vie, To ÇuXov tyJç ÇwyJç, lignum vitae, pour désigner l'objet mystérieux qu'ils déclaraient le gage du salut. Quel était ce bois? demandaient les païens. Serait-ce quelque essence privilégiée, comme la felix materia des Vestales*? Ne serait-ce pas la racine de Bara des voyants juifs 2? Pourquoi choisir le bois plutôt qu'une autre substance? C'est sans doute, pensait-on généralement, une potence qu'ils adorent, parce

* Voir ci-dessus, page 297, note 1 .

* F. Josèphe, Guerre des Juifs, VII, 23.

ÉTUDES I) HISTOIRK UEMGIEUSE.

que leur Christ a été pendu. " Ils mettent partout, dit Gelse*, le bois de la vie, x^ç Çwfj; ^uXou, et la résurrection de la chair par le bois, oltzo çuXou, soit parce que leur maître a été mis en croix, soit parce qu'il fut charpentier de profession. "

Origène, en répondant à Gelse, s'élève contre ce qu'il appelle les railleries de son adversaire sur les paroles mystiques des églises : La mort est venue par le bois et par le bois vient la vie; la mort en Adam, la vie en Jésus-Christ. Il affirme que par bois de la vie il n'est fait aucune allusion au genre de mort de Jésus ni au métier de charpentier, que Jésus n'a d'ailleurs jamais exercé; il déclare que ces mots appartiennent aux livres de Moïse et étaient syml)oliquement usités dès la plus haute antiquité. Mais il n'en donne point la signification; c'était le secret des initiés.

Tertullien, dans son Apologétique, entreprit aussi la défense de ses coreligionnaires sur ce point comme sur beaucoup d'autres 2. Écoutons-le :

" Qui nous traite, dit-il, d'adorateurs de croix, en est adorateur comme nous. Quand, en effet, le bois est l'objet d'un culte, qu'importe son aspect? Si la matière est la môme, qu'importe la forme, puisque c'est également le corps d'un Dieu? Au fond, quelle différence y a-t-il entre le tronc d'une croix et la Pallas Athénienne ou la Gérés de Phare qui, si on en ôte la sculpture, n'est qu'une pièce de bois

* Origène, Contre Celse, VI.

* Apologétiquey 16 : " Sed et qui crucis nos religiosos putat, conseci aneus erit noster. Cum lignum aliquod propitiatui-, viderit liabitiis, cum materiae qualitas eadem sit,viderit forma, dum id ipsum Dei corpus sit. Et tamen quanto distinguitur a crucis stipitc Pallas Attiea et Ceres Pharia, quae, sine effigie, rudi p.ilo et informi ligno prostat? Par crucis est omne robur quod erecta statione defigitur. Nos si forte integrurn et totuni deum colimus. Diximus originem deorum vestrorum a plastis de cruce induci ; sed et victorias adoratis, cum in tropaeis cruces intestina sint tropaeorum. Religio Romanorum tota castrensis signa veneratur, signa jurât, signa omnibus deis praeponit. Omnes illi imaginum suggestus in signis monilia crucum sunt. Siphara illa vexillorum et cantabrorum stolae crucum sunt. Laudo diligentiam : noluistis inciiltas et nudas cruces consecrare. "

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grossière et informe? Tout bois tenu débout est l'équivalent d'une croix. Serait-ce un dieu même qu'on nous reproche d'adorer? Nous avons montré l'origine de vos dieux qui ont été formés par les sculpteurs avec des croix. Vous vous prosternez devant les Victoires alors que les croix sont les entrailles des trophées. Ghez les Romains, la loi religieuse ordonne aux armées d'honorer les enseignes, de jurer devant elles ; on les met au-dessus de tous les dieux ; mais les objets qui ornent les enseignes des légions ne sont que des joyaux de croix et les drapeaux en sont les tuniques. Je

loue le soin que vous prenez de ne pas adorer des croix nues et grossières. "

Tertullien, on le remarque, s'abstient de rien dire de précis au sujet de l'objet de l'adoration des égUses; il se sert tour à tour et certainement à dessein des mots croix, crux, bois, lignum, tronc, stipes, qu'il emploie indifféremment les uns pour les autres. Gomme Origène, il garde la plus grande réserve sur le bois de la vie. Il se borne à répondre à ses adversaires qu'ils sont mal fondés dans leurs reproches, parce que, tout aussi bien que les chrétiens, ils honorent des pièces de bois.

G'était, il est vrai, toute la question. Il n'avait pas à parler de la forme du gibet; elle n'était pas en jeu. Il n'avait pas à défendre les siens d'avoir adopté un emblème qui avait la forme du tau; on ne leur faisait pas et on ne pouvait pas

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leur faire un tel reproche, puisque ce méiiie emblème était d'un usage général dans les cultes païens.

On ne trouve donc rien dans V Apologétique qui puisse infirmer ce qui est dit dans le traité Contre les Juifs et dans celui Contre Marcion, de la ressemblance qu'offrait la potence avec une licorne.

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