CHAPITRE PREMIER
Page i6 : Il est donc, croyons-nous, permis de penser que d'après V Apocalypse, ce serait à Césarée, au siège du
gouvernement de la Palestine, que Jésus aurait subi son supplice.
Nous prions le lecteur de vouloir bien revenir quelques instants avec nous sur le nom mystique de Sodome et Egypte, qui désigne le lieu de la mort de Jésus.
Nous avons suivi le texte assez généralement adopté et qui porte : '' Et leurs cadavres (ceux des deux prophètes) seront sur la place de la grande cité qui est appelée mystiquement Sodome et Egypte et où aussi notre ryiaitre a été crt^ifié, Stioj y.al ô -/.ûptoç ïjixwv eaTajpwGv;." D'autres éditions disent, il est vrai: ''Oh aussi leur maître a été crucifié, oircu xa: b y.upto; ajiwv ècjTTjpwOvî. " Mais qu'il soit écrit 7iotre maître (celui de l'apôtre et de ses disciples) ou leur maître (celui des deux prophètes), il est incontestable que dans l'un ou l'autre cas, c'est bien Jésus qu'il faut entendre par Maître. Cette différence de texte ne saurait donc exercer aucune influence sur la détermination de la ville ici désignée par Sodome et Egypte.
Nous avons dit qu'une pareille qualification constituait un outrage, et que toute la haine, toute la colère de l'auteur de V Apocalypse étant uniquement déversées contre la domination romaine qui opprimait la Judée et la ville sainte de Jérusalem, c'était certainement à elle que s'adressait l'outrage.
Aussi l'Église catholique enseignait que c'était Rome qu'il fallait entendre par Sodome et Egypte. Interprète éloquent et autorisé de l'orthodoxie, Bossuet {V Apocalypse avec une explication, ch. XI) s'exprime ainsi :
"La grande ville qui est appelée spirituellement Sodome et Egypte. C'est Rome et l'empire romain : Sodome par son impureté; Egypte par sa tyrannie et ses abominables superstitions où le peuple de Dieu était captif comme autrefois en Egypte, où les chrétiens et les chrétiennes avaient souvent plus à soufl'rir pour la chasteté que pour leur foi, comme l'âme juste de Lot était tourmentée à Sodome par les actions de ses habitants.
'' Où même leur seigneur a été crucifié. En prenant la grande cité pour Rome avec son empire, il est vrai au pied de la lettre que Jésus-Christ y a été crucifié anéme par la puissance romaine ; et il est vrai encore que cette même Rome qui avait crucifié Jésus-Christ
NOTES ET ECLAIRCISSEMEiNTS.
en sa personne, le crucifiait tous les jours dans ses membres, comme dans le chapitre suivant nous le verrons enfanté dans ses membres par son Église. "
C'est cette interprétation qu'ont aussi adoptée les illustres et savants théologiens de Port-Royal, et qui se trouve reproduite dans les notes explicatives dont Lemaistre de Sacy et Vitré ont accompagné leurs traductions de la Bible et du Nouveau Testament.
Cependant, s'il paraît évident que ce ne peut être que la puissance romaine qui soit en jeu ici, on ne saurait admettre qu'il s'agisse de Rome prise comme personnification de la souveraineté de l'empire, ainsi que cela se voit dans d'autres passages. Le texte est, en etfet, très précis ; il dit : la place de la grande cité où notre maître a été crucifié. C'est donc incontestablement le lieu réel du supplice de Jésus dont a voulu parler l'apôtre.
C'est ce qu'ont presque unanimement reconnu les écoles protestantes, et elles en ont conclu que c'est Jérusalem et non point Rome qui est désignée sous le nom mystique de Sodome et Egypte.
M. E. Reuss (la Théologie Johannique, p. 91) écrit à ce sujet :
" Établissons d'abord qu'il s'agit réellement de Jérusalem. C'est la ville où se trouvent le temple et l'autel de Dieu : or, Jéhova ne reconnaissait point d'autre sanctuaire que celui de Sion (comp. ch. XIV, 1); et tant que l'adoration du vrai Dieu est localisée, ne serait-ce que pour les besoins du symbolisme, c'est à Sion que nous aurons à placer les adorateurs. Mais la ville elle-même, en dehors du sanctuaire, a perdu ses titres et ses privilèges; elle a rejeté son seigneur et son maître, elle a fait couler sur la croix son sang qui demande vengeance. Elle porte donc aujourd'hui non plus le nom sacré que lui donne l'histoire théocratique, mais celui d'Egypte, qui rappelle tout ce que les prophètes avaient le plus en horreur, et celui de Sodome, qu'eux-mêmes bien anciennement déjà lui donnaient, tant pour flétrir ses iniquités que pour faire pressentir son châtiment {Es., 1,10; Jér., XXIII, 14; Éz., XVI, 48). Enfin, s'il pouvait rester un doute, la mention de la mort de Jésus suffirait à elle seule à le dissiper. "
Pour justifier cette interprétation, l'éminent théologien invoque comme raison déterminante l'autorité des évangiles : puisqu'ils déclarent que Jésus a été supplicié à Jérusalem, à ses yeux le nom de
Sodome et Egypte, indiquant Je lieu de sa mort, ne peut que désigner la capitale des Juifs. Mais les récits que les évangélistes nous ont donnés de l'arrestation, du jugement et du supplice de Jésus, n'ont, nous l'avons montré, aucun caractère d'évidence, ni même de vraisemblance, et leur témoignage ne saurait être admis pour inattaquable. Il y a donc lieu, au contraire, de rechercher si V Apocalypse ne ferait pas allusion à q^uelque autre tradition reçue autrefois dans les Églises. La qualification qui nous occupe avait été déjà, dit-on, donnée à Jérusalem par les voyants israélites. S'il en était ainsi, on serait fondé à penser, il faut le reconnaître, que le Révélateur s'est servi des termes employés par les anciens prophètes dans le même sens que ceux-ci leur donnaient.
Nous avons déjà cité les paroles d'Isaïe, de Jérémie, d'Ézéchiel dont il est question, et le lecteur a vu qu'ils n'avaient point appelé Jérusalem elle-même des noms odieux de Sodome et de Gomorrhe; ils avaient simplement dit que ses habitants ressemblaient à ceux de ces villes et que s'ils ne s'amendaient pas, ils subiraient un semblable châtiment.
C'est ainsi que dans le Nouveau Testament (l<^r Évangile, XI, 23 24. Cf. X, 14, 15) ce même langage est employé contre les villes de la Galilée : "Et foi, Capernaiim, qui as été élevée jusqu'au ciel, tu seras abaissée jusqu'en enfer; car si les miracles qui ont été faits au milieu de toi eussent été faits à Sodome, elle subsisterait encore aujourd'hui. C'est pourquoi je dis que le pays de Sodome sera traité moins rigoureusement au jour du jugement que toi. "
Dans l'antiquité, quand les divers partis hostiles d'une même cité s'adressaient des outrages, ils plaçaient toujours au-dessus de leurs haines réciproques la patrie qui demeurait l'objet de leur culte. Ainsi, pour ne pas sortir de la Judée, il n'est pas un prophète qui, après avoir nétri la conduite des habitants, les avoir assimilés à ceux de Sodome, n'ait en même temps exalté la gloire réservée à la Ville Sainte.
Même dans le Nouveau Testament, alors que Tes églises établies hors de la Palestine accusaient le peuple juif de la mort de leur Maître, on peut constater comment le respect de la cité de David régnait encore dans les esprits. Ainsi le premier évangéliste (I" Évangile, XXIII, 37) fait dire à Jésus : " Malheur à vous, scribes et
NOTES ET ÉCLAIRCISSEMENTS
pharisiens;" et après les plus violents anathèmes contre eux, on l'entend s'écrier avec attendrissement : " Jérusalem ! Jérusalem ! qui tues les prophètes et qui lapides ceux qui te sont envoyés, combien de fois ai-je tenté de rassembler tes enfants, comme une poule rassemble ses poussins sous ses ailes; et vous ne l'avez pas voulu. " Ce sont les pharisiens, on le voit, qui sont accusés d'avoir causé la ruine de la cité sainte, ce sont eux qui sont en abomination; mais la ville elle-même demeure toujours chère aux souvenirs.
Or ces sentiments que nous trouvons dans les évangélistes devaient être bien plus fortement prononcés chez l'auteur de VApocalypse, vrai Juif, plein d'enthousiasme, plein de confiance en la gloire et en la puissance réservées à Israël. L'anathème contre la cité sainte ne pouvait, nous l'avons dit, sortir de sa bouche.
Aussi, pour en établir la possibilité et la vraisemblance, a-t-on voulu faire une distinction entre le Temple toujours vénéré, et la ville de Jérusalem prise en abomination. Mais c'est là une hypothèse non justifiée. Une si subtile et ingénieuse conception n'a guère pu naître dans Tesprit d'hommes exaltés et tout à l'action, tels que le Révélateur et ceux auxquels il s'adressait. Pour eux le Temple et la cité étaient certainement confondus dans leur amour et leur revendication.
Il faut en outre remarquer que si dans l'Ancien Testament l'assimilation du peuple de Dieu à celui de Sodome et de Gomorrhe était souvent faite par les voyants israélites pour le maintenir, par ce terrible exemple, dans la soumission à Jéhova, ceux-ci ne parlent point de l'Egypte. L'association de ces deux noms constituait un terme nouveau, et il est ainsi à présumer qu'il s'appliquait à un objet différent.
Comment, en effet, et dans quelle intention comparer Jérusalem à l'Egypte, qui fut toujours puissante et prospère, et qui tint à plusieurs reprises la Judée sous sa domination? Egypte, dans le langage mystique, devait désigner un ennemi des Juifs. Joint à Sodome, ce nom pouvait également offrir à l'esprit une cité injuste et infâme, à laquelle était réservé le sort des villes de la mer Morte, mais une cité riche et puissante. Une telle qualification ne convenait en rien à Jérusalem.
Ce n'était enfin jamais que dans les manifestations de leur haine contre leurs oppresseurs qu'il y avait lieu pour les confréries de disciples juifs, ainsi que la prudence l'ordonnait, d'employer des mots secrets.
NOTES ET ÉCLAIRCISSEMENTS
C'est pourquoi Babylone, la Grande Prostituée, le nombre 666, etc., désignaient Rome, Néron. Or il n'y avait aucun motif d'agir de même à l'égard de Jérusalem. Elle est, en effet, toujours appelée de son vrai nom dans V Apocalypse. Pourquoi en serait-il autrement ici? C'est donc évidemment une ville ennemie, maudite, mais redoutable qu'il faut rechercher sous la qualification de Sodome et Egypte. Puisque ce n'est pas Rome elle-même, tout concourt, croyons-nous, à faire penser que c'est Césarée; la résidence du gouverneur romain de la Judée devait être aux yeux des Juifs une seconde Rome.
Page 38 : Les Églises renièrent Y Apocalypse et ses aspirations.
Voir nos Études au sujet de la persécution des chrétiens sous Néron, pages 276, 277; 306 à 311.
Page 33 : Vint ainsi un moment où l'empereur Constantin et ses successeurs accordèrent au christianisme leur puissante protection et finirent par en faire pour ainsi dire une religion d'État.
Le christianisme, il ne faut pas le perdre de vue, avait alors adopté la plupart des croyances générales de l'empire; il avait accepté d'être placé, ainsi que les autres cultes, sous l'autorité disciplinaire du prince, souverain pontife de tous. Mais ce ne fut que sous Théodose que les évêques ont peut-être joui de l'influence prépondérante qu'ils se sont flattés d'avoir exercée sur les empereurs romains.
Cf. note ci-dessous, pages 407-408.