‹ Études d' histoire romantique: documents inédits (volume 2)Chapitre 13 sur 34 · III. — Rupture de Victor Hugo avec Sainte-Beuve · texte numérisé non relu

III. — Rupture de Victor Hugo avec Sainte-Beuve

Tel était le poète et le singulier moraliste dont Sainte- Beuve avait fait son confident aux approches de Tannée i83o. Il était chez Guttinguer quand éclata la révolution de Juillet. Et si nous doutions encore des raisons purement sentimentales qui le tenaient éloigné de Paris, la lettre suivante qu'il adressait deux mois après à Victor Pavie suffirait pour dissiper nos doutes:

(( Que vous dire, mon cher Pavie ! Je n'étais point ici pendant la Révolution. Je suis arrivé trop tard d'Honfleur trop tard, car mon lot était de mourir d'une balle honorablement, mais il est écrit que je manquerai en tout ma destinée (i). Cela m'a jeté bien loin des romans, de la poésie; mon ardeur de politique m'a repris et je suis depuis plus d'un mois au Gloôe, jetant de Tâpre et sombre doctrine. Je crois avoir à me plaindre de mes amis du Globe qui m'ont été fort peu bienveillants dès l'origine de leur faveur; le pouvoir gâte les hommes dès qu'ils y touchent.

Allez, mon ami, priez pour moi et aimez-moi un peu, car Je souffre d* horribles douleurs à F âme; toute ma

(i) Il fant bien le croire puisque vers le même temps dans un duel demeuré célèbre, il essuya le feu de Dubois sans ôtre touche.

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poésie refoulée^ tout mon amour sans issue s'y aigris- ' sent et me dévorent. Je suis redevenu méchant.

«Oh! quand on est haï, que vite on devient méchant! Je ne suis pas haï, ou du moins je m'inquiète peu de * ceux qui me haïssent. Mais mon mai et mon crime c'est de n'être pas aimé, de n'être pas aimé comme je voudrais l'être, aimant. C'est là le secret de toute ma folle existence, sans suite, sans terme, sans but, sans travail d'avenir. Tout enfant je ne rêvais dans la vie qu'un bonheur, l'amour, et je ne l'ai jamais obtenu ni même pleinement ressenti... »

Cette lettre est du 17 septembre i83o (i).

Or, le même jour, par une coïncidence curieuse, Victor Hug-o en écrivait une autre à Victor Pavie dans laquelle il lui mandait que sa femme était « bellement accouchée d'une petite fille à petite bouche dont Sainte- Beuve était le parrain ».

N'y avait-il pas là de quoi faire le bonheur de Sainte- Beuve et l'empêchertoutau moins dedevenira méchant»? Oui et non. Autrefois, dans les commencements de sa liaison avec Hugo, une telle marque d'amitié l'eût comblé de joie. A présent, c'était presque le contraire, car il était amoureux de la reine et le titre d'ami ne lui suffisait plus. Et voilà ce qui tout à coup déchaîna sous le toit de Victor Hugo une tempête qui faillit l'emporter.

Jusqu'en ces dernières années, pour nous aider à reconstituer ce drame domestique dont tout le monde jasait sous le manteau de la cheminée, nous n'avions que le Livre d'amour de Sainte-Beuve, document suspect. Aujourd'hui, grâce à la publication des lettres de Victor Hugo qui s'y rapportent, nous pouvons le reconstituer

(i) La même année, quelque temps avant les journées de juillet il disait à Juste Olivier que Victor Hugo était gai, même trop gai.

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sinon dans tous ses détails, du moins dans ses grandes ^ lignes. Il ressorj, de cette correspondance que non seulement Sainte-Beuve s'était pris d'une passion folle pour ]y[me Victor Hugo, mais encore qu'il fut payé de retour. ^ Jusqu'où? c'est ce que je me réserve d'étudier dans le volume suivant. Mais il faut bien que M"® Victor Hugo ait répondu d'une manière ou d'une autre aux déclarations d'amour de Sainte-Beuve, pour que le poète des Feuilles (T automne ait écrit un jour au poète des Conso' lations : « Je ne suis plus heureux. J'ai acquis la certitude qu'il était possible que ce qui a tout mon amour ' cessât de m'aimer (i)I » Aveu terrible et qui met à nu l'affreuse blessure. Disons tout de suite que dans ce drame de famille qui se dénoua en i834 parla rupture des deux ^ poètes et en i8c<7 par celle de M™« Victor Hugo avec Sainte-Beuve, éelui-ci joua un rôle qui ne fut pas beau. Pendant quelque temps, Victor Hugo l'éloigna de son j foyer en faisant violence à ses sentiments, car il aimait | Sainte-Beuve comme un frère et il ne pouvait pas croire j à sa trahison. Quand il y rentra, ce fut en rival bien plus I qu'en ami, et il n'y eut plus jamais d'intimité entre eux. c( Je ne sais si vous en avez fait comme moi Tamère réflexion, lui écrivait Victor Hugo le 6 juillet i83i, mais . cet essai de trois mois de demi-intimité, mal reprise et I mal recousue, ne nous a pas réussi. Ce n'est pas là notre i ancienne et irréparable amitié. Quand vous n'êtes pas là, i je sens au fond du cœur que je vous aime comme autrefois; quand vous y êtes, c'est une torture. Nous ne sommes plus libres l'un avec l'autre, voyez-vous ! nous ne sommes plus les deux frères que nous étions. Je ne vous ai plus, vous ne m'avez plus, il y a quelque chose

(i) Lettre du 7 juillet i83i.

ET l'écolr romantique 1 Sq

j^entre nous. Gela est affreux à sentir quand on est ensemble, dans la même chambre, sur le même canapé, quand on peut se toucher la main. C'est pour cela que je vous

;ç^ disais : partez ! Est-ce que vous ne comprenez pas bien

* tout ceci, Sainte-Beuve : où sont notre confiance, notre mutuel épanchement, notre liberté d'allée et de venue,

^ notre causerie intarissable, sans arrière-pensée? Rien de tout cela, tout m'est supplice à présent ! »

Et il eut beau faire, ce supplice dura tant qu'ils continuèrent de se voir.

' Est-ce pour lui échapper que, dix-huit mois après cette lettre, Victor Hugo se réfugia dans les bras de la

^ princesse Negroni? Qui sait? En tout cas, Sainte-Beuve, qui aurait dû être le premier à fermer les yeux sur cette liaison malheureuse, quand il s'en aperçut, prit plutôt plaisir à la dénoncer à leurs amis communs, à Pavie, à David, à Béranger, en attendant l'occasion de la crier sur les toits dans un article à sensation.

Peut-être, lorsqu'il se posait ainsi en redresseur des torts de Victor Hugo, nourrissait-il l'espoir de détacher de lui sa femme — complètement; mais ce fut le contraire qui arriva, sinon dans le moment même, du moins avec le temps et de la réflexion. Et, en effet, il n'était pas possible qu'un article aussi malsonnant que celui que Sainte- Beuve consacra aux Chants du crépuscule (i) ne blessât

(i) Voici le principal passag^e de cet article, qui parut dans la Jîeuue des Deux Mondes le i*' novembre i835.

« Les douze ou treize pièces amoureuses, élégiaques,qui forment le milieu du recueil dans sa partie la plus vraie et la plus sincère sont suivies de deux ou trois autres, et surtout d'une dernière, intitulée Date Lilia, qui a pour but, en quelque sorte, de couronner le volume et de le protéger. Littérairement, ces pièces finales, prises en elles-mêmes, sont belles, harmonieuses, Fleines de détails qui peuvent sembler touchants. En admirant dans le voile éclat du tissu, il nous a paru toutefois qu'il y a eu parti pris de le broder de cette façon pour l'étendre ensuite sur le tout. Cette mythologie à*anges, qui a succédé à celle des nymphes^ les fleurs de la terre et les parfums des

l/jO SAINTE-BrtVE

pas dans son amour-propre légitime M"« Victor Hug qui, malgré tout, était très fière du nom qu'elle portai Et je suis convaincu que Victor Hugo disait vrai quan il écrivait à Sainte-Beuve, au mois de février i834, qu'eli souffrait autant que lui du manque de bienveillance d ses articles. A plus forte raison, dut-elle éprouver ur véritable peine, quand elle sut qu'ils avaient failli se ba tre en duel (i) et qu'aux obsèques de Gabrielle Dorvî (i6 avril iSSy), après s'être évités TunTaulre dans Téglis Saint-Sulpice, ils étaient montés dans la même voiture e avaient suivi le convoi jusqu'au cimetière, leurs genou se touchant, sans échanger une parole ou seulement u regard (2).

De ce sentiment de tristesse à l'idée de rompre ave un ami, si cher fût-il, qui troublait depuis si longtemp son ménage, il n'y avait que peu d'intervalle; ell

deux, un excès même de charité aumônière et de petits orphelins ëvoquéi tout cela nous a paru, dans ces pièces, plus prodij^ué qu'un juste sentimei de poésie domestique n'eût songé à le faire. On dirait qu'eu Unissant l'ai leur a voulu jeier une poignée de lis aux yeux. Nous reg^rettons que l'autei ait cru ce soin nécessaire. L'unité de son volume eu souffre : son titre d Chants du crépuscule n'allait pas jusqu'à cette dualité. Le même manqi de tact littéraire (au milieu de tant d'éclat et de puissance !) qui, plus hau nous l'avons vu, lui a fait comparer l'harmonie de l'orgue à Teau d'un époniçe et parler du sourire fatal de la résignation à propos de Pétrarquj lui a inspiré d'introduire dans la composition de son volume deux couleur qui se heurtent, deux encens qui se repoussent. U n'a pas vu que Timpres fcion de tous serait qu'un objet respecté eût été mieux honoré cl loue pa une omission entière. »

(i) L'article de Sainte-Beuve sur les Chants du crépuscule faillit amène un duel entre lui et Victor Hugo ; ce fut Renduel qui arrangi^ea Tatiaire. (Cf. < Romantisme et l'éditeur Renduel^ par Ad. Jullien, p. ia4.)

(2) « C'était un dimanche, la grand'messe finissait et la foule s'écoulai quand arriva sous le porche un modeste corbillard. Par une porte enti Hugo, par l'autre Sainte-Beuve ; on attendait l'absoute ; le premier se prom nait dans l'église du côté de l'évangile ; le second se dissimulait dans la tn vée opposée, du côte de Tépftre ; ils ne se voyaient pas, mais ils se dev naient : la haine a son flair comme l'amitié, ^uana il s'agit d'accompi gMcr le corps au cimetière, les quelques voilures présentes se trouvèrci pleines; il fallut (]ue le poète et le critique montassent l'un devant l'autn (cf. Th. Pavie, Victor Pavie, sa jeunesse, ses relations littéraires,)

ET L EGOLS ROMANTIQUE l /} l

franchit ce pas résolument au commencement de Tann^Çe 537 sous un prétexte quelconque. Et quand le « charme » fameux eut cessé, quand Sainte-Beuve eut pris son parti de cette rupture qui lui fut si douloureuse, il n'eut plus aucun ménagement pour son ancien camarade. Si, pendant un an ou deux, il garda le silence à son endroit, passé ce délai, il se rattrapa en méchancetés et en médimces de toutes sortes dans sa correspondance avec et M™® Juste Olivier. Parcourons-la : lors de la repréntation de Ruy Blas, il leur écrivait que c'était « une omelette battue par Polyphème (i) » ; lors de la reprise ie Lucrèce Bopffia, que la pièce était « purement ridiîule, un drame à orgie et à régence », dont tons les pectateurs avaient été écœurés ; lors de la réception de i^ictor Hugo à l'Académie française, que son discours i^était qu'un « pathos long et lourd, très bon à mugir lans un colysée, devant des Romains, des Thraces et des ►êtes ». Enfin, comme pour attester que son romantisme

(i) Et voici ce qu'il écrivait sur cette pièce à Victor Pavie : « Ruy-Blas le paraît un désastre, d'après ce qu*oû m'en dit, car je ne l'ai pas vu, ni e le verrai. Hernani était une porte, elle pouvait être d'ivoire ou d'airain, ers le ciel ou vers les enfers. Huiço l'a faite infernale, il est entré sous erre depuis ce moment; il creuse, il bâtit, il en est à sa dixième cafacombc. >uaad il nous ouvre brusquement cela avec la fierté d'un artiste, d'un cyclope u d'un çnôme, et vous ôte le couvercle de son souterrain, nous qui sommes ►élément accoutumés à ce terre-à-terre de la surface et à cette lumière du our, nous n'y voyons que des bizarreries et des obscurités trois fois cavereuses d'où sort un ricanement, c'est le sien, car il triomphe et s'applaudit, royant avoir fait œuvre de e^éant ; toujours le même, géantet nain, robuste I difforme, Quasimodo et Han d'Islande). Le pire de ceci est le triste reflet ;ui en frappe le passé, les parties jusque-là chastes et belles quis'en salissent oujours un peu et nous révèlent des veines qu'autrement on ne découvriait pas!... Tâchez de comprendre toutes ces métamorphoses. Cela est bien riste ; ces chutes sont les nôtres. Lamartine, Lamennais, Hniço ! les plus obres y perdent ; notre essor diminue et n'ose ; on eut glacé. Et puis le neilleur de nos fonds était à bord de leurs renommées ; notre trésor le >lns beau de jeunesse, d'enthousiasme, de présages, de sagacité prophéti- [ue, périt avec eux et nous restons demi-ruinés, appauvris. Je le sens et ne sesse de vivre sous cette idée, comme les Polonais avec celle de leur patrie

rdue. » (Th. Pavie: Victor Pavie, sa jeunesse, ses relations littéraires.

SAINTE-BKUVE

à lui Sainte-Beuve, avait été surtout une affaire d et n'avait pas résisté aux circonstances, il mand^ Revue Suisse, le lo mars i843, à propos des Burg dont il constatait la chute : ce La carrière poétic Victor Hugo a été toute une révolution. Granier c sagnacs'en est fait littéralement le Robespierre; flatte de n'en avoir été que le Vergniaud. Hernani pour moi la fin de l'Assemblée législative. »

Et cependant il faut bien que je le dise, car vérité, du jour où l'ambition académique lui vint le sentiment très net qu'il n'aurait quelque chance élu que lorsque Victor Hugo serait entré dans la C'était pour lui le cheval de Troie. « L'élection de Hugo, écrivait-il à Juste Olivier le 27 décembre if décide le 7 janvier, et par suite les nôtres. » No remarquez bien, qu'il se fît la moindre illusion si pui de son ancien camarade du Cénacle : il sava bien qu'il n'aurait jamais sa voix, mais, étant do rôle qu'il avait joué dans l'école romantique et 1 qu'il y occupait encore, en dépit de sa volte-face r< il se rendait parfaitement compte que, parmi les di de Victor Hugo, il était de ceux qui, à l'Académi çaise, avaient le droit de prétendre à l'un des pr sièges] vacants. Et c'est évidemment en vue defacili élection qu'à partir de celle de Victor Hugo il se i plus réservé à son endroit. Je ne sais même pas chercha pas l'occasion de se rapprocher de lui (1). I cas, il parut heureux chaque fois que le hasard 1 rencontrer avec quelqu'un des siens. « L'autre joi

(i) «... A propos, mandait-il à Juste Olivier dans la lettre citée du 27 décembre i84o, nous ne sommes plus ennemis à mort. Un < jour de l'an oflFert par moi et accepté par lui pour ma filleule no mis de nous donner la main, mais c'est tout, v

ET l'École ho.m antique i43

e chez M. Lebrun, écrivait-il encore à Juste Olivier, février i84i, j'ai fait pendant une heure ma cour îctueuse à M^i® Léopoldine Hugo, l'aînée des enfants, is charmante et la plus perlée des ballades de son père : 117 ans. Je la traitais comme une très grande et sérieuse personne qu'elle est, et elle avait l'air charmé, mt-là nos plus vives émotions; j^appelle cela de la ie, la seule qui me reste. »

était alors sous le coup du violent chagrin que lui

causé son mariage manqué avec la plus jeune des

du général Pelletier, et ne rêvait plus que frais

^e, âme chaste et vie rangée (i).

Académie, en lui ouvrant ses portes au mois de

er i844j le réconcilia en apparence avec Victor Hugo.

s en apparence, car, malgré la visite, toute de poli-

d'ailleurs, que lui fit Sainte-Beuve en compagnie

[. Mole ou de M. de Saint-Priest, Victor Hugo ne

rma pas et vota ouvertement contre lui à chaque scru-

- ce qui ne l'empêcha pas de le couvrir de fleurs,

jT où il le reçut en sa qualité de directeur de TAca

e. Parlant de cette réception, qui avait attiré une

énorme à l'Institut, Sainte-Beuve dit que a dans

solennité, retardée depuis un an et attendue avec

impatience extrême, tout se passa dignement et

une parfaite convenance qui ne nuit pas à la viva-

du jeu ». Il n'aurait plus manqué vraiment qu'ils

îsent leur querelle sous la coupole et sur le dos de

nir Delavigne!

( ... Vivez, cher ami, écrivait-il à Victor Pavie à propos de la naisde son premier enfant, vivez sous votre treille des Rangeardieres, à e du mur de votre chaste maison de la rue Saint-Laud, dans le parle votre réséda domestique et l'adoration du Dieu des pères et des s; s'il y a vie,ce n'est que là.» {Victor Pavie, sa jeunesse, ses relalittéraires,)

1 [\ ^1 SA I NT1£-UEUVJ£

Ce fut la dernière fois qu'ils parurent l'un à côté d Taulre dans une cérémonie publique. Quelques moi après Léopoldine Hugo trouvait la mort avec son mai dans les circonstances tragiques que Ton sait. A ce nouvelle, Victor Pavie engagea Sainte-Beuve « à rent dans les bonnes grâces » du malheureux père « ] cette large blessure ». Il semble, en effet, que c'était V(À casion d'oublier leurs communs ressentiments. M Sainte-Beuve ne crut pas devoir tendre la main à ancien ami, et voici les raisons qu'il en donna à sd correspondant.

«... Non, je ne suis point rentré par cette large b siire^ comme vous dites si éloquemment; je nel'aipit dû, je n'ai pas cru le devoir. Trois foiSj depuis année fatale, trois fois la liaison réclamée, suppliée reprise à grand'peine, a manqué, et les trois fois sail qu'il y eût de ma faute... Deux fois sur les trois, lal son s'est brisée avec injures par lettres contre injures non méritées. La dernière fois que la trame s'Cj pour jamais déchirée, c'a été à la suite d'une visite qui avait réclamée de moi pour le pauvre enfant Toto bi malade. i

(( J'y suis allé, il y avait du monde, des visites. Ji ai été ce qu'on est quand il y a des étrangers et qi n'est pas très sûr du parquet glissant. Cette pauri enfant, alors si charmante, si rayonnante, Didine^ > là, discrète, prudente, mais regardant! Je croyais avo] été très simple; un mois après j'ai reçu une lettre ^ lupture si violente!... Longtemps après, lui, sur

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ideau par moi fait à ma filleule (Dédé), m'invite bruslement à dîner; je refuse. Pourquoi y retournerais-je )rès cet affreux malheur? En voilà pour réternité! est horrible à penser, mais c'est vrai. Le plus charant, le plus pur, le plus innocent témoin de ce bonîur passé vient de disparaître et de s'engloutir. Image op fidèle de la réalité (i) ! »

Mais toutes ces raisons, si plausibles qu'elles fussent, i valaient pas celle que Sainte-Beuve garda pour lui que Pavie devina sans peine; il y avait longtemps, en •et, que le poète angevin avait pénétré Tintrigue amou- Lise que Sainte-Beuve avait nouée sous le toit de Vicr Hugo.

Cependant la politique fit ce que la mort n'avait pu ire. Si le coup d'Etat eut pour conséquence de mettre frontière entre l'auteur des Châtiments et celui de seph Delorme^ il eut aussi la vertu d'opérer un rapochement amical entre Sainte-Beuve et M.^^ Victor iigo. C'est elle qui fit le premier pas. Le jour où elle litta Paris, après la vente de ses meubles, elle alla trour Sainte-Beuve pour lui demander, au nom d'un passé li lui était resté très cher, de ne jamais rien dire de n mari tant qu'il demeurerait exilé. Et voilà l'explica- )n du silence quasi religieux que Sainte-Beuve garda irant tout l'Empire sur les œuvres en vers et en prose ; son ancien compagnon d'armes.

« A quelqu'un qui lui avait écrit qu'on attribuait à la iinte de déplaire aux Tuileries son silence sur les •mtemplations de Victor-Hugo », il répondit un jour 7 mai i856) par la lettre suivante :

« .... J'ai été aussi lié avec M. Victor Hugo qu^ on peut

i) Th. Pavie Victor Paoïe^ sa Jeunesse j ses relations littéraires,

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r cire ^ainsi que Tattestent mes poésies. Cette liaison a cessé il y a plus de vingt ans, par des raisons qui sont restét entre nous. Je n'ai donc pas à écrire sur lui depuis ce temps là, et je ne saurais le faire, comme il convient à un critique indépendant, sans paraître méconnaître et violer une ancienne amitié, ou sans avoir Tair d'y vouloir remonter et de m'y reprendre. I

« Depuis son exil il est devenu encore un sujet d'exa-j men plus impossible pour moi. Non pas que je sois embarrassé pour le fond même de la politique. J'ai connu M.Victor Hugo, en 1827, encore royaliste d'un royalisme^ très pur; puis libéral comme il convenait à un homme de sa génération. En i848, il est devenu républicain, moins modéré, ambitieux cependant. En 1849, il élaii bien avec le président Louis-Napoléon. A l'assemblée seu-1 lement il s'est fait rouge. Au 2 décembre et depuis il a jugél à propos de se signaler de plus en plus de ce côté, mais| avec une violence qui lui a rendu sa rentrée en France plus difficile qu'à un autre. Depuis ce temps-là je le considère moins comme un exilé que comme un combattant, et je ne crois pas que cette attitude lui déplaise. Il fait la guerre dans son île et à sa manière. Vous avez pu lire les poésies politiques qu'il a lancées à plus d'une reprise.

« Maintenant il lui plaît de se présenter par un côté toui serein et contemplatif, comme un pur poète ; mais ce soni là des divisions qu'on ne peut accepter dans un examei véritable où l'on embrasserait tout le talent. Il faudraii donc en revenir aux parties où la critique ne doit paa toucher. C'est là un inconvénient. f

« Si l'on veut le louer, sans doute on le peut faire, beaucoup de gens le font et le feront. Je me garderi rien dire qui y soit contraire. Pour moi je ne le ferai pas, parce que ma louange serait accompagnée de trop

ire, efi ïrai dfll sti pas/

ST l'École romàntiqus 147

restrictions qui paraîtraient des offenses à un homme de grand talent dans le malheur, — ou parce que, en supprimant toutes les critiques sérieuses, je serais réduit à faire, ce que vous paraissez désirer, acte de générosité.

« Or, je n'ai pas à prendre ce rôle — je ne tiens qu'à être équitable; — quant à Tidée des Tuileries et autres pareilles, veuillez savoir. Monsieur, ce qui vous étonnera peut-être, que je n'y suis jamais allé sous aucun régime, et pas plus sous celui-ci que sous un autre; qu'à l'heure qu'il est je n'ai jamais vu le chef de l'Etat et n'ai jamais eu r honneur de lui parler. »

« Cela répond à tout. Ce qui ne m'empêche pas de penser (et j'en ai le droit à cause même de mon indépendance) qu'il est peu convenable à un homme qui comme moi approuve fort Tordre actuel, le régime actuel, et qui estime que la société en a grandement besoin, de venir exalter sans nécessité un poète de grand talent sans doute, mais qui a fait en sorte que son nom fût désormais un nom de guerre. — Vous voyez que j'ai eu plus d'une raison à Tappui de mon silence (i). »

Certes oui, et toutes les raisons que Sainte-Beuve vient de nous donner suffiraient à justifier sa conduite — quoique l'attitude contraire de Théophile Gautier envers Hugo dans le même temps et les mêmes circonstances leur enlève quelque peu de leur force; mais Sainte-Beuve n'était pas obligé de dire à son correspondant qu'il avait pour agir ainsi une autre raison beaucoup plus intime, laquelle lui avait mis un cadenas à la bouche. Etait-ce le contentement qu'il éprouvait de revoir, après tant d'années et dans la paix du cœur, celle qui lui avait inspiré les Con^ solutions et le Livre d'amour, qui Pavait désarmé et comme

(i) Corresp. de Sainte-Beuve, 1. 1, p. aia.

attendri malgré lui-même sur le sort du proscrit de Guernesey? Ce qu'il y a de sûr, c'est qu'à partir de cette époque il se fit une détente dans l'animosité qu'il avait contre lui. Quand parurent les ChâtimentSyhiea loin de partager la colère de quelques-uns, il ne cacha pas son admiration pour ces catilinaires d'une espèce nouvelle; il en apprit des strophes par cœur et fredonna plus d'une fois dans son cabinet de travail les strophes vengeresses du Manteau impérial. Les Misérables^ que Baudelaire appelait le déshonneur de Victor Hugo (i), lui plurent également par leur nouveauté. « Ils ont des accents, disaitil, qui percent et ne ressemblent à rien du passé. Se rappeler l'admirable chapitre : Une tempête sous un crâne. Il y a là de quoi empoigner tout un monde et des foules, comme on ne l'avait pas fait auparavant (2). » Et Jules Levallois raconte dans la préface de son livre sur Sainte- Beuve que ce dernier lui donna un jour à lire un article manuscrit qu^il venait de retrouver au fond d'un carton. Cet article,dirigé contre les excès de la manière de Victor Hugo, était très spirituel, très mordant, très pressant. Il avait pour titre : le C y dope littéraire (3). La tentation de le pul3lier, dit Jules Levallois, avait dû être forte pour l'écrivain, car on ne condamne pas volontiers à l'oubli des pages destinées de toute façon à faire du bruit dans le monde. Sainte-Beuve sut pourtant résister. Satisfait d'avoir confié au papier son mécontentement littéraire, il jeta le manuscrit dans un carton et n'y pensa plus. »

(1) Lettre de Baudelaire, du i6 février i865, publiée par !& Revue Bleue du 3 janvier 1908.

(a) Revue Bleue du même jour ; Sainte-Beuve et l'Encyclopédie Pereire, par Jules Troubat.

(3) Sainte-Beuve tenait décidément au mot de Gyclopc. Ily adans l'exemplaire du Livre d* amour qui est à la Bibliothèque nationale une note de sa main où il dit en parlant de ses relations avec Victor Hu^o : « J'étais dans Tantre d'un Cyclope et je me croyais dans la grotte d'un demi-dieU. »

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Evidemment, c'était le charme de M*"^ Victor Hugo qui opérait encore à cette heure, dans le souvenir attendri des beaux jours envolés.

Nous avons vu que Sainte-Beuve se flattait de n'avoir été que le Vergniaud de la Révolution romantique accomplie par Victor Hugo et qu^Hernani avait marqué pour lui la fin de l'assemblée législative. Vergniaud ou non, il n'en tressaillit pas moins au bruit des acclamations qui saluèrent l'auteur d'Hernani^ lors de la reprise de ce drame, en 1867, et voici la lettre qu'il adressait à cette occasion à M^^ Victor Hugo pour s'excuser de n'avoir pu assister à la représentation :

« Du II juin 1867.

« Chère Madame,

« Au milieu de toutes les félicitations qui vous arrivent, la mienne ne peut manquer : voilà une éclatante consécration des admirations et des amours de notre jeunesse. C'est ainsi que le génie a son heure et qu'il est de toutes les heures: il a plus d'un plein midi. Un de mes amers regrets, cloué comme je suis à mon fauteuil, est de n'avoir pu assister, ne fût-ce que par une visite au foyer, à cette fête, à ce jubilé de la poésie, entendre de près ces applaudissements sympathiques qui réveillent en nos cœurs tant d'échos, et marquer que je tiens à ne pas perdfe mon rang parmi les vétérans d'Hernani (i). »

Restons sur cette lettre qui en laisse deviner encore plus qu'elle n'en dit. Elle prouve une fois de plus qu'en littérature comme en tout l'homme le plus changeant et le plus divers, par un mouvement tournant de son esprit, revient en quelque sorte malgré lui aux admirations et aux amours de sa jeunesse.

(i) Corresp, de Sainte-Beuve, t. II, p. 871.

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