‹ Études d' histoire romantique: documents inédits (volume 2)Chapitre 12 sur 34 · II. — Ulrig Guttinguer · texte numérisé non relu

II. — Ulrig Guttinguer

Ulric Guttinguer avait quarante-quatre ans en 1829, étant né à Rouen en 1786. Il avait donc près de vingt ans de plus que Sainte-Beuve. C'était beaucoup, mais cette dififérence d'âge était à peine sensible dans leurs relations, tant il y avait entre eux de sympathie naturelle et d'affinités secrètes. Outre que Sainte-Beuve, dans sa soif de connaître, avait toujours recherché la société de gens plus vieux que lui, ceux qui fréquentaient Guttinguer s'accordaient à dire qu'il était le plus jeune d'eux tous. En 1869, quand il était presque octogénaire, Nicolas Martin lui en faisait compliment dans les vers que voici :

Vous vieux? Allons donc? Vous mentez, mon maître :

Vous avez vingt ans, du moins par lé cœur,

Et le cœur est tout et de tout vamqueur !

Qu'est auprès de vous, je crois m'y connaître,

Un jeune homme sec et déjà moqueur?

Vous vieux? Allons donc ! Vous mentez, mon maître.

Homère était vieux, Ossian aussi ;

Et leurs cœurs profonds ont couvé les flammes

Où viennent sans fin s'allumer les âmes :

Si vous êtes vieux, vous l'êtes ainsi :

J'en prends à témoin vos vers et les femmes!

Homère était vieux, Ossian aussi.

De l'homme ici-bas l'âme est la mesure.

Qu'importe qu'il soit né tel ou tel jour?

Le cœur seul est vieux où s'éteint Tamour ;

SAINTK-BEUVE

L'être nous sourit tant que le feu dure Et maint corps transi se presse alentour* De l'homme ici-bas Tâme est la mesure (l).

On peut juger par là de la verdeur de Guttinguer quant il avait quarante- cinq ans. Lui-même était si fier de sa belle jeunesse que Sainte-Beuve lui faisait dire dans une pièce de vers autobiographique :

Je n*ai point passé Tâge où l'on plaît, où Ton aime. Mes cheveux sont touffus et décorent mon front, Les regards de mes yeux ont un charme suprême Et bien longtemps encor les âmes s'y prendront (2).

11 faut bien, d'ailleurs, qu'il soit resté très longtemps jeune de corps et d'esprit pour avoir été recherché comme il le fut, même après la cinquantaine, par le groupe de viveurs dont faisaient partie Musset, Tâttet, Chaudesaîgués, Roger de Beauvoir, le prince de Belgiojoso, etc.. Qui n'a lu les vers que Musset lui a dédiés dans ses Cori" tes d'Espagne et d Italie? Relisons-les ensemble pour achever de nous éclairer sur le personnage du roman que nous analyserons tout à l'heure.

Ulric, nul œil des mers n*a mesuré Tabîme

Ni les héros plong^eurs, ni les vieux matelots t

Le soleil vient briser ses rayons sur leur cîme

Gomme un soldat vaincu brise ses javelots.

Ainsi nul œil, Ulric, n'a pénétré les ondes

De tes douleurs sans borne, ange du ciel tombé.

Tu portes dans ta tête et dans ton cœur deux mondes,

Quand le soir près de moi tu vas triste et courbé.

Mais laisse-moi, du moins, regarder dans ton âme

Gomme un enfaut craintif se penche sur les eaux;

Toi si plein, front pâli sous des baisers de femme,

Moi si jeune, enviant ta blessure et tes maux.

(i) Poésie inédile.

(a) Poésies de Joseph Delorme, p. i83.

ET l'École romantique ii3

Hélas I il ne devait pa.s les envier longtemps, et ce n'est pas pour rien qu'il y a à Venise un pont des Soupirs! Les vers de Musset sont de 1829, c'est-à-dire de l'année même où Sainte-Beuve se lia avec Guttinguer, Mais il ne faudrait pas en conclure que Sainte-Beuve et Musset allaient en Normandie pour des raisons analogues. Si le poète de Mardoche et de Namouna y était attiré uniquement par le « front pâli » de Guttinguer, le poète des Consolations Tétait surtout par son mysticisme particulier, car Ulric était double, ainsi que nous le verrons plus loin. Il avait trouvé moyen, sous l'influence d'une éducation plutôt mauvaise et de lectures moitié païennes, moitié chrétiennes, d'amalgamer dans sa vie le sacré et le profane, la piété et la luxure de la façon la plus étrange et la plus séduisante (r). Et Sainte-Beuve, qui traversait à cette époque une crise morale où l'illusion mystique ne servait qu'à ennuager, selon son expression, l'épicurisme des idées, Sainte-Beuve s'était laissé prendre, ainsi qu'il en convint sur le tard, à la glu de cette morale plus relâchée que celle des casuistes. « Vous nous avez vu, écrivait-il à Guttinguer, le r4 mai 1862, dans ces deux ou trois années de véritable ivresse, vous m'avez vu dans ces six mois célestes de ma vie qui m'ont fait faire les Consolations^ vous avez contribué à m'y inspirer par ce mélange de sentiments tendres, fragiles et chrétiens que vous agitez en vous et qui sont un charme (2). »

(i) Sainte-Beuve écrivait à Victor Pavie en i83i ; Guttinguer est venu une couple de jours et s'en est retourné à Ronfleur faire la cour et des romances aux dames. » — Et encore : « Guttinguer Cv^t à sa terre, fort occupé des Soirées de Saint-Pétersbourg et d*unc blanche main nouvelle qui s'est tendue vers lui. » — Enfin, en i830, il mandait encore k Pavie : « Guttinguer marié est à Saint-Germain où il a acheté une maison, dévot, pratiquant, et pourtant malade encore. »

(Cf. Victor Pavie^ sa jeunesse^ ses relations littéraires.)

(2) Corresp, de Sainte-Beuve^ t. I, p, 292,

Habemus confitentem. Et voilà comment Sainte-Beuve, (( ému des souvenirs de Guttinguer plus que des siens », ce qui n'a rien d'étonnant puisque la passion qu'il désirait, il l'avait alors à peine sentie, accepta la proposition que lui fit un jour son hôte d'écrire en collaboration avec lui le roman à' Arthur,

L'histoire du roman à' Arthur est une des plus intéressantes de la bibliographie romantique, et il faut en vérité que le mystère dont fut entourée la mise au jour de ce livre ait été bien épais pour qu'un curieux aussi perspicace que M. le vicomte Spoelberch de Lovenjoul ne Tait pas entièrement pénétré.

Pour le public profane, Arthur parut la première fois chezRenduel, en décembre i836, sous la date de 1887, sans nom d'auteur, suivant une mode de ce temps-là qui consistait à ne pas signer certains livres, eussent-ils été annoncés durant deux ans, comme Volupté. Et Guttinguer suivait la mode en cela comme en tout.

Pour quelques très rares bibliographes, et M. de Lovenjoul est du nombre, cette édition A' Arthur n'était que la seconde. La première était sortie, en i834, des presses de Nicétas Périaux, imprimeur à Rouen, rue de la Vicomte, 55, sous la forme d'un fort volume in-S*, anonyme lui aussi (i).

Mais l'anonymat de ce premier Arthur ne fut pas si scrupuleusement respecté que le croit M. de Lovenjoul,

(i) La Bibliothèque nationale en possède un exemplaire souf la cote R. 37,097.

ET l/ÉCOl.K ROMVNTIOIE Il5

et je vais peut-être le surprendre en lui disant que ce fut Gutiingûer lui-même qui en révéla l'existence, en i835, sur la couverture d'un autre petit livre anonyme publié par lui à Paris chez Toulouse, sous le titre : Philosophie religieuse^ P' volume : Saint-Martin. Le titre de ce petit volume in-12 est en effet suivi de cette épigraphe : a C'est un grand malheur pour l'humanité qu'il ait manqué à Saint-Martin ce qui est si nécessaire dans l'usage de la vie ordinaire, le secret de se mettre à la portée de tous ou du plus grand nombre. C'est un service que nous essaierons peut-être de lui rendre » {Arthur ou Religion et Solitude. i834).

Disons tout de suite que ce Saint-Martin n'était autre que le Philosophe inconnu, dont s'est beaucoup occupé Sainte-Beuve.

Mais quand même Guttinguer ne nous eût pas révélé ainsi l'existence de cette première édition d'Arthur^ on l'aurait apprise un jour ou l'autre soit par les lettres inédites de Sainte-Beuve où il en est fait mention, soit par la lecture des articles que Vinet consacra dans le Semeur (i) aux deux éditions de ce roman. Articles anonymes, d'ailleurs, et dont je n'ai eu connaissance que par une lettre inédite de Vinet qu'on trouvera plus loin. Voici quelques lignes essentielles du premier article de i838 :

{i) Le âScmenr, journal religieux, politique, philosophique et litt(^raire: paraissant tous les mercredis, avait été fondé à Paris au mois de septembre i83i par les protestants dans le hut avoué «d'aborder les sujets les plus divers dans un esprit chrétien » . Dirigé par un comité à la tête duquel étaient MM. Henry Lutteroth, Stapfer et Wilks, il ne tarda pas à attirer l'attention du pubhc lettré çrâce aux belles études de Vinet sur les produc» tiens de l'école romantique. Un moment même, en i833, Vinet, pressé par ses amis, hésita à en prendre la direction, mais pour des raisons diverses il n*rusa de quitter son poste de professeur à Bàle. Cinq ans plus tard, à la suite des articles que cet écrivain de (grande race avait consacrés à la seconde édition du roman d'Arthur, Guttinguer offrit sa collaboration au Semfur, qui la refusa poliment dans une lettre de M. Lutteroth, que j'ai sons lea yeux.

UQ SAINTE-EEUVE

«... Lorsque ce livre parut pour la première foîs/nous en rendîmes compte, moins comme d'un livre, que comme d'un fait, dont le livre n'était que la relation et pour ainsi dire le journal. .. Il y a deux ans, Arthur se publiait anonyme, dans une ville de province ; à peine pouvait-on dire qu'il eût été publié ; c'était un manuscrit dont quelques copies, tombées par hasard entre des mains amies, n'eurent de public qu'un petit nombre d'esprits sérieux, de retentissement que dans quelques âmes, mais procurèrent à M. Guttinguer, précisément, autant de frères que de lecteurs. Aujourd'hui, publié par le libraire à la mode, aujourd'hui décoré à son titre d'un nom connu dans les lettres, Arthur est une œuvre littéraire, Arthur devient un livre... »

Ces lignes sont doublement suggestives : elles nous apprennent d'abord que tous les exemplaires du second Arthur n'étaient pas anonymes (i), puisque celui qui fut adressé à Vinet était décoré du nom de l'auteur ; ensuite que le même Vinet connaissait le premier Arthur pour en avoir rendu compte, contrairement àSainte-Beuve,qui n'en souffla pas mot dans son article de 1887. ^^ ^^^ ^^^^ que Sainte-Beuve avait pour agir ainsi une raison que n'avait pas Vinet . Volupté ayant paru à la fin de l'année i833, presque en même temps que la première édition d' Arthur j il n'avait aucun intérêt à donner à entendre au public que son roman — malgré des diflérences profondes sous le rapport de la composition et du style —

(1) M. le vicomte deSpoelberch deLovenjouI dit que ce fat par suite d'ooe méprise quelque peu préparée par Tédileur que le nom de Fauteur, malgré son omission parlout ailleurs, fut pourtant imprimé au dos du volume. Je croîs f)lul()t qu'il fut iniprimé — du consentement de Guttinguer — sur un certain nombre d'cxem[)laires, notamment sur ceux qui étaient destinés à la presse; ce qu'il y a de sûr, c'est que l'exemplaire de la Bibliothèque nationale (Y* 41.069) est anonyme.

ET L'jâcOLR ROMANTÏQUB II7

n'était en somme que le développement du thème d'Arthnr^ et que lui-même, avant de rédiger la version de Volupté^ avait rédig^é, parallèlement à Guttinguer et à titre de collaborateur, la version inachevée à' Arthur que M. de Loven joui a publié A^nsson Sainte-Beuve inconnu. C'était même un peu risqué de sa part que d'écrire dans le corps de son article du c5 décembre i836 de la Revue des Deux Mondes : « Pour achever ces indiscrétions sur l'auteur à* Arthur , je dirai que, si celui de Volupté l'avait connu, il semblerait avoir songé à lui expressément dans le portrait de VAmi de Normandie . »

Mais ce qu'il y a peut-être de plus curieux dans Thistoir A'Arthur^ c'est que, en même temps qu'il paraissait quasi secrètement à Rouen chez Nicétas Périaux, Guttinguer le mettait en vente à Paris à l'enseigne de Toulouse, libraire, rue du Foin-Saint-Jacques, n^ 8, au prix marqué de 5 francs (i). M. le vicomte de Spoelberch de Lovenjoul et ceux qui douteraient de ce fait que je ne connais que d'hier pourront le vérifier facilement. Ils n'ont qu'à se reporter aux articles du Semeur des 24 juin et i*'^ juillet i835 pour voir que l'exemplaire d'Arthur dont se servit Vinet sortait de la boutique de Toulouse.

A présent que voilà déblayée ce que j'appellerai l'avenue de la maison, entrons-y, et voyons ce que contenait ce roman A' Arthur.

(i) J'aurais été heureux de trouver à la Bibliothèque nationale rexcmplaire à* Arthur à la marque du libraire, Toulouse, mais il n'y est pas, probablement parce que le dépôt fut fait à Rouen par r^^icétas Periaux, l'imprimeur attitré de Guttinguer.

Il8 SAINTE-BEUVE

Mais était ce bien un roman? Il n'y en avait pas l'ombre dans les premières éditions, et le nom di Arthur, pris comme titre principal, était aussi peu justifié que le titre de Volupté donné au roman de Sainte-Beuve. Voluptéy qui avait été baptisé de la sorte par Renduel (i) longtemps avant que le livre fût écrit, aurait dû s'appeler Amaury, du nom de son héros, et Arthur: Reliffion et solitude^ qui lui sert de sous-titre, puisque, comme le disait Vinet, cette religion, qui est le fond du livre, avait éclos dans la solitude. Guttinguer en convenait le premier dans Tavertissement de son ouvrage :

« Le nom de personne ne devrait être donné, disait-il, que si les deux premières parties (du livre) eussent paru d'abord; or, ces premières parties ne seront publiées que d'ici à quelques années : tel est, à leur égard, la volonté expresse de Tauteur laissée dans une note dont le vœu nous sera sacré, car nous en estimons les motifs (2).

ce Elles sont le récit d'une vie de passions bien déplorables, où tous les caractères du roman se trouvent réunis à un très haut degré. Un grand désordre de cœur s'y fait voir, et cet anathème dont est frappé l'être sensible qui livre toute son âme, toutes ses ressources à un amour coupable.

« C'est tout ce qu'il nous est permis de dire aujourd'hui pour satisfaire le lecteur curieux ; encore nous en serions-nous dispensés, s'il n'eût pas fallu expliquer comment un livre, tout de morale et de réflexion, portait

(i) Ce n'était pas la première fois qu'un livre célèbre était baptisé par rimprimeur ou l'éditeur. Pascal nous apprend que ses Lettres au Provincial furent baptisées ainsi malgré lui, car il n'aimait pas ce titre, par l'imprimeur (V. Vinet : Etudes sur Pascal^ p. 269.)

(a) Guttinguer était censé avoir trouvé le manuscrit d'Arthur dans la vente d'une bibliothèque de campagne, tout comme Lamartine celui de Jocelyn chez le curé de ce nom.

ET l'école I\0M-\NTIQUK IIQ

un titre qui promet de l'action et des événements. » Singulière idée, dira-t-on, de commencer la publication d'un livre par sa troisième partie. Oui, mais en i834, quand Guttinguer se décida à faire imprimer la conclusion et la morale d'Arthur^ il était encore sous le coup des événements qui l'avaient amené à se convertir. En avait-il écrit à cette date la partie romanesque? C'est probable, puisque nous savons par Sainte-Beuve qu'ils l'entreprirent ensemble et séparément un peu avant la révolution de Juillet. Mais s'il en racontait volontiers les divers épisodes aux amis qui venaient le visiter, il lui répugnait tout de même de livrer sa propre vie au public, de le prendre comme confident de ses passions, de ses désordres. Et comme tous les pécheurs vraiment touchés de la grâce, il brûlait du désir de faire du prosélytisme, de persuader ses frères qui souffraient et pleuraient que Dieu seul pouvait les consoler. La preuve en est qu'il fit paraître presque aussitôt après Arthur^ sous le titre de Philosophie religieuse^ un petit livre de pensées extraites des œuvres de Saint-Martin (i). Com- "ment, par qui, avait-il eu connaissance du Philosophe inconnu ? Ce n'est toujours pas par Sainte-Beuve puisqu'il était converti quand ils se rencontrèrent dans le Cénacle, et que, s'il faut l'en croire, ce fut Saint-Martin qui lui dessilla les yeux : « ... Un jour, il m'a suffi d'ou-

(i) Sur Saint-Martin, voici ce qu'on peut lire au chapitre IX d* Arthur (i" édition) : « Saint-Martin mourut en i8o3, il a vécu toute la dernière moitié du xviii* siècle écrivant sous le titre de philosophe inconnu. 11 était affilié à des loges maçonniques de Lyon qui avaient conservé, il parait, d antiques secrets ; il s'était fort occupé d'opérations 1 heuristiques, d'invocatious d'esprits intermédiaires. Il existe des procès-verbaux manuscrits de lui qui attestent de singuliers miracles, mais il avait fini par considérer cet aspect occulte comme inutile et même dangereux. Outre i* Homme du désir, dont nous conseillons la lecture aux âmes pieuses, il y a deux volumes de lui sous le titre û* Œuvres posthumes ^ qu'il suffît d'avoir pour connaître toute sa \ partie iotelligible et ostensible. »

SAINT E-nECVE

vrîr un de ses livres, pour vouer ma vie aux choses divines! »

Etrange destinée que celle de ce théosophe qui, venu trop tard, lui aussi, dans un monde blasé ou trop vieux, ce qui est la même chose, perdit son temps à prêcher la vertu du christianisme à l'heure critique où les philosophes de la fin du xviii® siècle s'efforçaient de le chasser de ce monde, et qui mourut sinon ignoré, du moins calomnié et méconnu, laissant au xix* siècle, qui ne les apprécia pas davantage, des ouvrages pleins de savoir, d'inspiration, d'esprit vraiment prophétique, mais d'une obscurité telle, par endroits, qu'on se demande en les lisant si le philosophe était doublé d'un mystificateur ou d'un fou. Exemple :

« Quel est le tableau des choses? — D'un côté, il y a

un, quatre, sept, huit et dix ; de l'autre, il y a deux, trois,

s. cinq, six et neuf. Tout est pour le présent, malgré les

feux calculs d'un peuple célèbre qui n'a suivi que Tarith-

raétique. »

Comprenne qui pourra. Mais à côté de ces obscurités qui ressemblent à des rébus, que de pensées fortes et profondes I Lisez et méditez celles-ci que je cueille ai] hasard dans le petit volume de Philosophie religienst de Guttinguer :

— « 11 n'y a de grand que celui qui sait combattre parce que c'est le seul moyen de savoir jouir.

— « Les œuvres de Dieu se manifestent paisiblement et leur principe demeure invisible.

— « Consolez-vous, petits de ce monde. Les hommes puissants ont en eux-mêmes deux tribunaux. Par Tun, ils vous condamnent,lors même que vous êtes innocents; par l'autre, ils sont obligés de casser leur sentence.

— « Les Patriarches ont défriché le champ de la vie.—

ET l'École romantique 121

Les Prophètes ont semé. — Le Sauveur a donné la maturité; nous pouvons, à tout moment, recueillir la moisson la plus abondante.

« L'amour de tous est un amour céleste.

— « Ce n'est que dans le calme de notre matière que notre pensée se plaît. Ce n'est que dans le calme de l'élémentaire que le supérieur agit. Ce n'est que dans le calme de notre pensée que notre cœur fait de véritables progrès. Ce n'est que dans le calme du supérieur que le divin se manifeste.

— « C'est pour que Thomme porte sa tête dans les cieux, qu'il ne trouve pas ici où reposer sa tête.

— «Le secret de la foi et de la grâce est en ceci : te servir tantôt de ton cœur et tantôt de ton esprit, selon l'occurrence.

— « Savants, oubliez vos sciences : elles ont mis le bandeau sur vos yeux. » ^,' '

Guttinguer dit à la fin du recueil des Pensées de Saînt- Martin qu'il avait été attiré et puis retenu par l^i vive croyance de l'auteur dans les prophètes, par sa f^i non moins vive dans le sauveur, et par sa défiance et son dédain pour la raison humaine. Mais vous pensez |)ien qu'il ne s'était pas borné à cette lecture. Dans la solitude « dominant les forêts, les plages et l'Océan tout entiei^ » où il s'était retiré non loin d'Honfleur, après avoir voyagé plus d'une année « pour dissiper des remords et des chagrins de la plus acre amertume », il avait emporté la Bible ^ la Journée du Chrétien^ Fénelon, Bossuet, Bourdaloue, de Maistre, saint Augustin, Lamartine, le Guide spirituel de Louis de Blois, etc., et de ce bouquet singuHèrement mêlé de fleurs chrétiennes, il avait extrait le suc et le miel dont est composée la troisième partie d Arthur y celle qui parut en i834 chez Nicétas Périaux

SAINTE-BEUVB

et que nous retrouvons dans Tédition Renduel de 1887, à la suite du roman. Car il y a un roman dans Arthur ^ et il est temps que nous l'analysions.

Quand j'ai dit que Guttinguer avait reçu une éducation plutôt mauvaise, je n'ai fait que répéter ce dont il se plaignait, le premier. Du côté de sa mère, il avait un oncle et un grand-oncle, curés en Normandie, mais ces deux ecclésiastiques ne semblent pas avoir eu grande influence dans la maison paternelle, où « la religion, exercée peut-être dans ses commandements, ne Tétait pas dans ses pratiques, TEglise y étant sacrifiée à une philanthropie toute ^miorale, sans culte et sans prières (i) ». Guttinguer était ma^e persuadé qu'une grande partie de ses fautes était venùtf} de cette absence de direction. Car, sans être fataliste, il croyait à la Providence, et que la première faute comçnise — même dans la première enfance, — a des conséquences qui se font sentir dans toute la vie. Au baptême de son frère, il raconte qu'il s'amusait à éteindre lé cierge que le bedeau lui avait mis à la main ; il fallut, pour qu'il le laissât allumé, que le bedeau lui dît que cela était plus beau allumé qu'éteint. « Cette circonstance, ajoute-t-il, est devenue pour moi une figure de ce qui devait arriver. Que de fois, depuis lors, n'ai-je pas soufflé sur la lumière que la religion m'avait donnée!... Enfin

(i) Le père de GutUusçer était membre du Tribunat et avait embrassé la cause du Premier Consul. Dès lors rien de plus naturel que TactioD d'Arthur se passe dans les premières années du Consulat. 11 y a même daus le chapitre II un fort joli tableau de la société parisienne à cette époque.

KT l'École romantique 128

elle a eu raison de moi, homme et vj^eillard, comme le bedeau de Téglise Saint-Etienne des Tonneliers.»

Marié de bonne heure à une jeune femme qui lui apporta une grande fortune, il eut le malheur de la perdre après quelques mois de ménage et , pour noyer son chagrin, îl se jeta dans les plaisirs. Durant quinze ans il passa de la brune à la blonde, de la grande dame à la servante, mettons, pour plus d'élégance, à la demoiselle de compagnie, dissipant ainsi la plus grande partie de son bien. Mais un beau jour, fatigué de brûler la chandelle par les deux bouts, et n'ayant plus rien à demander aux femmes, le diable, sans songer encore à se faire ermite, éprouva le besoin de se retirer du monde. Il avait au bord de la mer une terre qu'il avait complètement oubliée. Il alla la visiter, trouva le site agréable, fit abattre quelques grands taillis qui lui cachaient la vue de l'Océan, et bientôt, au lieu de la cabane qu'il avait rêvé d'y construire, il y fit élever une grande maison. Les livres de piété vinrent >^ ensuite : Saint-Martin, la Bible et le reste. Mais compae ils ne suffisaient pas à charmer sa solitude, il se rappela, *^quand il fut touché de la grâce, qu'il y avait queiqiie part une femme qu'il avait beaucoup aimée et dont Xil avait eu un ou deux enfants. Et le solitaire des Rouges^ Fontaines acheva sa conversion par un second mariage, \ en dépit du préjugé mondain qui fait un crime à l'homme bien né d'épouser sa maîtresse.

Voilà tout le roman d'Arthur, Quand on le lit en détail, il est impossible de ne pas être frappé de sa ressemblance avec le roman de Volupté, quoique la fin de ce dernier soit toute différente. C'est le même thème, la même étude des passions de l'amour, et comme trame le même mysticisme religieux. Si Amaury se fait prêtre au lieu de se marier comme Arthur, il se convertit

I2/| 9AINTK-BÏUVK *"

par les mêmes moyens, je veux dire qu*îl y arrive pari les mêmes lectures. Il n'emporte pas Saint-Martin, lesl sermonaires et les mystiques au fond d'une retraite " ombreuse et sauvage, mais il va les chercher, les étudier et s'en nourrir dans une vieille bibliothèque janséniste, ; rt Ton serait tenté de croire que ce fut Arthur ^ lisez Guttinçuer, qui montra à Sainte-Beuve le chemin de Port- Royal. Car il en est souvent question dans ce roman.On y trouve non seulement du Pascal, ce qui n'a rien d*ex- | traordinaire, mais encore de l'Arnauld d'Andilly, ce qoi | est plus rare. En tout cas j'ai comme idée que Sainte- 1 Beuve ne nous aurait pas donné Volupté^ si Guttinguer ne s'était pas décidé à publier le roman di Arthur. . | Nous avons vu qu'il avait commencé une version de " ce roman, au printemps de Tannée i83o, d'accord avecl son ami qui, pour l'aider dans son travail, lui avait | communiqué certains documents d'une nature tout à fait | intime. Le fragment très important qu'en a publié M. le à riicomte de Spoelberch de Lovenjoul permet de supposer 1 quJ^ Sainte-Beuve avait Tintention de le conduire jusqu'à | la Un. Il ne s'arrêta que lorsqu'il apprit que Guttinguer"' ajdait publier sa version personnelle, et c'est heureux, 1 fcar,même en y mettant un peu du sien, il n'avait pas en- ( / corc assez vécu en i83o, pour nous donner dans Arthur i l'équivalent de Volupté. N'empêche que la comparaison 1 des deux versions est bien intéressante. Il y a dans celle | de Sainte-Beuve tel épisode, celui de Julie entre autres, * qui n'est que la paraphrase dramatisée du texte de Guttinguer. Voyez plutôt :

c( J'appris dès le soir, dit Julie, que nous allions passer un mois dans votre terre de Normandie, que nous partions sous deux jours, que j'allais voyager dans la même voiture que vous. On m'ordonna les apprêts *}

ET L*jéCOLK ROMANTIQUE 1*5

dont je m'occupai avec un trouble toujours croissant.

</ Le comte ne vint pas avec nous. Julie, me dit la comtesse, je suis bien aise d'avoir cette occasion de vous retirer des persécutions de mon mari, car il vous tourlente, n'est-ce pas, petite? C'est un homme odieux, A.rthur vous laissera tranquille, il me l'a promis, et il a grand intérêt à me tenir sa parole. Du reste, veillez bien sur vous, mon enfant; c'est un homme qui, d'ailleurs, a'est ni méchant, ni corrompu, dans la vilaine acception iu mot, mais perfide, léger, galant au delà de tout ce ju'on peut dire. Vous êtes bien entièrement perdue, si vous l'écoutez. Je ne vous pardonnerai ni à l'un ni à l'autre, de ma vie. »

L'épisode, comme on le voit, est à peine ébauché ians la version de Guttinguer. Dans celle de Sainte- Beuve, publiée par M. de Lovenjoul, il ne tient pas moins de onze pages d'impression. En voici quelques passages :

« Elle emmenait avec elle une de ses femmes, nommée Fulie, qui lui était indispensable, et qu'elle plaça dans le îoupé entre nous deux...

« Julie était une fille de vingt-cinq ans, d'un doux et Tanc sourire, d'une grâce naïve et entraînante; avec ;ela mélancolique, et presque toujours silencieuse. Son eint était brun et animé, ses cheveux noirs admirables. Elle avait la lèvre épaisse et l'œil confiant, la taille parfaite, quoique robuste et romaine.

« Placés, comme nous étions, la senteur de ses cheveux n'allait à l'âme. Ses chairs pénétraient les miennes, et 'en étais, malgré moi, tout gêné, tout palpitant.

« Elle finit par s'en apercevoir à quelques mouvements m peu passionnés, et elle demanda à monter sur le siège le la voiture, la chaleur lui faisant mal, disait-elle.

« Sa maîtresse se prît à souTire,et dès que nous fûm< seuls :

— « Eh bien, Arthur, toujours le même?

« Je protestai de mon innocence :

— <K Mais cette fille est si fraîche, si vivifiante. 1. e vérité...

— « Je vous conseille, mon ami, de n'y point penseï vous y perdriez vos peines. Cette fille est très sage, e je ne saurais vous dire de combien de poursuites elle été l'objet. Mon mari lui a offert des trésors, amoureu qu'il était d'elle à en mourir. De guerre lasse, il lui fallu renoncer à la vaincre. Elle peut faire un bon mariag avec un marchand à qui la tête en est tournée. Elle dil fère encore pourtant et dit que cet homme Tennuic qu'elle m'est trop attachée. Je lui ai offert de la laisse à Paris; mais elle m'a refusé, et veut me suivre à tout force. Soyez donc sage, mon jeune ami, et ne me faite pas de sottise...

« Dix jours se passèrent ainsi (la conquête en avai duré cinq), et qui ne furent de sa part que ravissement e orgueil, sans souci du lendemain.

« L'approche du départ rompit le charme. Elle tomb dans une tristesse profonde, dans des larmes inconso labiés.

<( Je revenais avec sa maîtresse à Paris. J'espérais qu ma présence la soutiendrait un peu. Mais elle savai trop bien que ce n'était pas pour elle que je retour nais. Durant le voyage elle ne cessa de souffrir et d pleurer.

— « Qu'a donc cette fille? me disait M°»* de ***. J ne la reconnais plus. Arthur, est-ce qu'elle vous aime rait ? Prenez-y garde, je ne vous le pardonnerais pas Elle ne vous le pardonnerait pas elle-même, car c'

ET L ECOLE IXOMANTIQUK I 27

le âme de feu, et, je croîs, une tigresse dans ses empornents. »

Ces quelques lignes suffisent pour nous édifier sur le Dcédé, la manière de chacun des deux écrivains. Guigner indique à peine et glisse dans un style vif, empt de recherche, et que Vinet trouvait « un des plus licats de l'époque ». Sainte-Beuve, au contraire, déve- )pe, dissèque, peint par petits coups et s'amuse aux ances, comme le rayon de soleil qui, entré dans une ambre, se plaît à faire valoir tous les objets dans leurs >indres détails. A qui donner la préférence ? C'est Paire de goût, et les deux manières ont bien leur char- 5. Pourtant celle de Sainte-Beuve me semble en avoir antage.

Je disais tout à l'heure pourquoi Tami de Guttinguer avait pas continué sa version du roman d'Arthur, mx qui seraient curieux de connaître la date de cette nonciation pourraient la chercher dans celle de la pièce vers que Sainte-Beuve a mise à la suite des amours Julie et qui commence à la page 126 du livre de . de Lovenjoul. En voici la première strophe :

Oh ! que son jeune cœur soit paisible et repose Que rien n*attriste plus ses yeux bleus obscurcis, Pour Elle le sourire et les larmes sans cause ! Pour moi les vrais soucis !

Publiée pour la première fois dans la Revue des Deux ondes du i«r janvier 1882, avec mélodie de M^o^ Menssier-Nodier, Sainte-Beuve Tinséra plus tard dans le ore d'amour en l'accompagnant de celte note : « Fait n pour elle directement, mais dans sa pensée, et en guisant la couleur de ses yeux; ce devait être mis dans i roman. »

1 28 8AINTK-BEUVR

On peut donc aftirmer sans crainte de se tromper qu Sainte-Beuve travaillait encore à Arthur deux ans aprèi l'avoir entrepris. S'il était très long au détail du style, comme il le confessait un jour (i), il ne Tétait pas moins au détail de la composition, et je ne m'étonne plus main^ tenant qu'il se soit tant fait tirer Toreille pour accoucher de Volupté.

Il nous reste à parler de l'accueil qui fut fait au roma de Guttinguer. Naturellement ce fut Sainte-Beuve quîl ouvrit le feu dans la Revue des Deux Mondes. Personne n'était plus qualifié que lui pour rendre compte de ce livre, puisqu'il y avait en quelque sorte collaboré. Il le fit en termes excellents, avec une pointe d'émotion oîf l'on sentait vibrer la corde de la bonne et franche amitié.

L'article débutait par un portrait charmant de Guttinguer.

« .... Il me fit surtout l'effet, disait-il, quand je le connus, de l'homme sensible, égaré dans les voies roma* nesques, pratiquant l'élégie et en ayant tous les accents

« C'était dans la poésie comme un talent de femme, lel talent ne survivant jamais à l'émotion, le début toujours! vrai et parfois puissant, des traits faciles, et bientôt 1 fatigue et le vers libre pour se soulager, et pas de con- . clusion. Plus d'une de ses élégies peut se rapprocher de | celles de M™® Desbordes-Valmore...

Et après avoir assez largement parlé du poète, il arrivait au roman ô! Arthur. ,

(i) Lettre à M»» Péleçrin, du a5 novembre i83a. (iVbai;. Corresp,, p. 3i.f

ET l'École romantique 129

« II se compose d'une première partie toute en mémoi- »s, en lettres et en récit, et d'une seconde partie (la :oisième) presque toute en citations, en extraits de leciires et qui n'est pas la moins intéressante ni la moins riginale, tant le malade attendri a su animer, commensr naïvement, mouiller de ses pleurs, reproduire et ontinuer dans ses accents les pages choisies dont il 'environne.

« Arthur est écrit comme on n'écrit plus depuis l'abbé ^révost et, pour le dire, depuis Laclos... C'est court, net, ursif, mêlé d'allusions promptes et frappantes, d'élans endres et modérés... On sent une nature délicate et rès vite dégoûtée, qui a pris la fleur de mille choses et l'a pas appuyé.

«Il y a toutes sortes de grâces dignes duxvii® siècle de îussy-Rabutin, moins bel esprit et plus poète.... il y a )eaucoup du vicomte de Valmont, qui serait sincèrenent devenu chrétien. »

Et Sainte-Beuve concluait ainsi :

« Arthur^ qui n'est pas un ouvrage composé, ni qui jentele talent de profession, A rMwr, qui n'est peut-être ju'une suite de débris, de soupirs, de souvenirs et d'espérances, mais où le souffle est le même d'un bout à 'autre et où l'esprit, vrai parfum, unit tout, sera, nous e croyons, une lecture propice et saine et reposante à

en des âmes fatiguées, à bien des palais échauffés, un îorrectif, au moins d'un moment, à tant de talents plus ►rillants que sincères, à tant d'enthousiasmes dont la amme est moins au cœur qu'au front; Arthur^ si amitié et trop de conformité intime ne nous abuse, tr/Awr vivra et conservera le nom de son auteur, qui L*a plus à se repentir littérairement de ses écarts, de sa eaue hâtive, de ses plaisirs distrayants et de ses fai-

l3o SAINTB-BBUYE

blesses parisiennes, puisque, de tant d'imperfectiona éparses, il lui a été donné un jour (ô nature douée avec grâce)d'assembler un volume délicieux que d'autres,plu studieux, plus forts (i), n'auraient jamais écrit. »

Tout cela était parfaitement vrai, et pourtant la pro^ phétie de Sainte-Beuve ne s'est vérifiée qu'à moitié. Arthur eut dans son temps un énorme succès de lecture; il reposa, il consola, il fit presque autant de conversion^ que Werther avait causé de suicides, ce qui prouve que l'auteur avait touché juste, mais quand la vogue en futpassée, le livre se ressentit de son défaut de composi^ tion, de ses imperfections, de ses faiblesses, et tomba] dans le même oubli que la plupart des romans contem porains, justifiant ainsi le regret de Vinet que d'uno^ œuvre religieuse Guttinguer eût fait une œuvre littéraire Car il n'y a pas à dire, c'est le roman qui a tué le livre « La littérature en l'adoptant le profana, elle fit beau^ ce qui voulait être saint, touchant ce qui voulait étn édifiant... L'auteur tira de la situation plus de littératur< qu'elle ne semblait en contenir; il n'était pas nouveau de^ convertir la religion en poésie, mais une religion comme celle-là en faire de la poésie I c'est ce qui ne s'était point] vu encore!... » J

Ainsi s'exprimait Vinet, plus clairvoyant ici que Sainte Beuve, peut-être parce que l'amitié ne Tabusait pas. J'ai^ là devant moi tout un paquet de lettres de félicitatioi i

(i) Sainte-Beuve en disant cela songeait à Balzac, qu'il avait déjà visé directement dans ce passage : « La moquerie méchante de ces femmes do monde chez la baronne de Trûn, lorsqu' Arthur essaie d'aller %'j distraire, est peinte comme nul de nos jours ne le ferait. M. de Balzac, qui a sur ces points tant de qualités et de parties d'observation heureuses, devra admirer î' cette sobriété, cette précision de trait qui est le goût exquis du j^enre. »

On connaît l'origme de l'animosité de Sainte-Beuve contre Balzac, mvi [^, on ignore généralement que ce fut Tauteur de Volupté, qui ferma les portes! ?' de la Revue des Deux Mondes à l'auteur du Lys dans la vallée. ^

ET l'École rom antique i3i

Bssées à Gultinguer (i) ; pas une ne vante la partie lanesque, toutes s'étendent au contraire sur la partie sacrée à la religion et à la solitude. En voici une 1 petit poète romantique qui faisait partie du groupe Sainte-Beuve et n'a pas, d'ailleurs, laissé de nom :

« Mars 1837.

Je me promettais, Monsieur, de demander à notre commun, M. Sainte-Beuve, le moyen de vous remerdirectement du plaisir bien senti que m'avait proi le beau livre d'Arthur. Le hasard s'est comme em- 5sé de me servir en me faisant rencontrer, dans une 'e de mes connaissances, un de vos camarades de ège, M. Favier,quij en facilitant l'accomplissement de 1 désir, a ajouté le doux sentiment de la reconnaisse à l'attachement d'ancienne date que je lui porte. Bien que j'aie à peine 25 ans. Monsieur, j'ai déjà été ;né comme vous, autant par mon organisation native par l'influence du climat qui m'a vu naître et les jes qui ont accueilli mes premiers pas dans la vie, à ;ir le besoin des amours complètes, des affections nelles. J'ai cependant trop d'humilité, de franchise out, pour vous dire que ma conversion est entière, s si chez moi l'homme du monde nuit souvent encore îhrétien je crois devoir, dès à présent, des actions de :e à cette bonté supérieure qui m^a rendu les croyanit la foi que j'avais perdues depuis si longtemps. Des livres comme celuid'Arthur sont faits pour opé-

Toutes ces lettres m'ont été gracieusement communiquées par son fils. n a une de Watout, le secrétaire des commandements de la reine ie, où je relève ce mot pittoresque : « La politique est la chenille du issc. » — La reine Amélie avait beaucoup goûté le livre de Guttinguer faisait dire qu'elle se réservait de lui envoyer un témoignage de sa action.

l32 8AINTI! BEUVfi

rer des guérîsons radicales et je lui ai dû, pour ma pa (les heures de recueillement dont je retirerai du pro j'en suis sûr. Je vous félicite très sincèrement, Monsie de la paix et du bien-être que vous avez eu la force vous procurer ; désormais, pour vous, vouloir ce S( pouvoir, et si j'en jug^e par les touchantes confiden< à! Arthur y je suis certain que vous voudrez à tout jama

« En retour de la reconnaissance que je vous dois c'est un échange dans lequel je suis malheureux derenc moins que je n'ai reçu), j'ose vous envoyer mon dern volume de poésies. Les aveux de cette lettre vous ferc trouver dans ce livre quelque chose d'un roman întii et personnel et lui vaudront peut-être un accueil indi gent.

« Acceptez, Monsieur, l'expression de ma sjmpatli et de la haute estime à laquelle la publication A^Arthi vous donne droit, comme homme et comme écrivain.

« CHARLES CASTELAN. »

De son côté, Ernest Fouinet (i), bien connu pour poésies et ses romans, dont surtout le Village sousU sables j adressait à Guttinguer le sonnet suivant^ que j trouve encarté dans sa lettre d'envoi (2). Lettre et soc net sont inédits,

(i) Ernest Fouinet, né à Nantes, en 1799. Quand il moorat à Paris, 4 1845, Sainte-Beuve écrivait à Turquety, le a3 décembre de la même annét « Que d'amis ont manqué à votre appel à ce dernier voyaçe, cet exceUej Labitte qui me parlait toujours de vous, le bon Ernest Fouinet diccofi 4 vous connaître et comme patriote et comme cœur poétique et simple l.-J

(2) Voici cette lettre : « Notre bon et cher ami Sainte-Beuve, écriîj Ernest Fouinet à Guttinguer, m'a fait de votre part un cadeau dont il H tardait de vous remercier avec toute l'eflFusion de mon cœur. Que j'»i*] Arthur / et que je suis fier de me dire que je le comprends et flucjej scnsl La lecture de ce livre si touchant et si tendre est destinée à faire I bien à plus d'un cœur souffrant, et de ce beau vase d'albâtre couler* à baume réparateur sur bien des blessures de l'âme. Arthur , dans lapri

LT l'École uomantique i33

Plus de houle à mes flots, plus de brise à ma voile ; Mon esprit s endormaat comme à la fin du jour Ressemblait au débris d'une gothique tour Sur lequel l'araignée en paix étend sa toile.

Mais un beau son de harpe, une clarté d'étoile, Descend pour m'inspirer d'un merveilleux séjour, C'est un soupir profond de tristesse et d'amour, C'est une femme aimante au front couvert d'un voile.

C'est une voix cassée, elle a de la douleur ; C'est un parfum secret, on ne voit point la fleur ; Le rayon vient sans bruit et réchauffe la terre.

Ang-e à la harpe d'or, d'une étoile voilée

Souffle mélodieux, poétique mystère.

Je tombais, vers le ciel vous m'avez rappelé.

Danslemêmetemps,M°*^Mennessier-Nodier,qui semble avoir inspiré le sonnet d'Arvers, écrivait à Ulric : « J'ai quelque chose de plus que de Tadmiration pour l'auteur à^ Arthur^ car, indépendamment de ce que c'est un des plus beaux livres qu'on ait écrits, c'est aussi une des plus belles actions qu'on ait commises (i). »

Enfin Vinet, que Gutlinguer avait remercié de son remarquable article, lui adressait la lettre que voici :

« Monsieur, « Répondre si tard à la lettre que vous m'avez fait

partie, est vrai suivant le moDde ; dans la seconde, il est vrai suivant le ciel. Comment des mémoires aussi complets d'une existence élue ne seraient-ils pas pleins d'un intérêt haut et puissant?

« Ma femme, bien diq^oe de comprendre Arthur, même dans la phase la plus austère de sa vie, l'a lu avec un vif plaisir et moi je vous répète avec toute affection que j'aimerai à serrer la main de votre poétique et pieux ami. Si vous vouliez être mon interm»^diaire et recevoir les témoie:nages d'amitié pour lui^ vous seriez bien aimable de venir me voir quand vous serez à Paris. Si vous y habitiez je courrais tout de suite vous voir et vous prierde lire le Village sous les sables dont une seconde édition me permet de vous offrir un exemplaire. Vous y trouverez, j'ose l'espôrcr, des choses qui pourront plaire à l'auteur d'^rZ/iur. » (Lettre inédite de janvier 1837.)

(i) Lettre inédite. — J'ai entre les mains de très intéressantes lettres de M°^o Mennessier-Nodier à Guttinguer que je publierai ailleurs.

l34 SAINTE-BEUVK

l'honneur de m'écrire, c'est vous témoigner bien mal le plaisir qu'elle m'a fait ; j'étais malade, je le suis encore, et, dans cet état, les plus agréables devoirs souffrent des retards. Je ne veux pourtant point, par un plus long délai, vous donner lieu de penser que j'ai été peu sensible • à tout ce qui, dans votre lettre, était fait pour me réjouir et pour me toucher. J'ai besoin de vous remercier de tout cela, et particulièrement de ce que vous n'avez pas repoussé ce titre d'ami que mon cœur vous donnait il y a déjà deux ans, lorsque votre nom même ne m'était pas connu. J'ai aussi à vous remercier de ce que vous vou- , lez bien me procurer vous-même la lecture des Fables et Méditations que, sur le seul nom de leur auteur, j'avais déjà demandé à mon libraire pour une bibliothèque fon- ^ dée à l'usage de la jeunesse, dans la ville que j'habite. Je me réjouis de les recevoir et de les lire. Quant aux observations que vous faites sur mon article, je n'y toucherai point ici, parce que l'autre jour, laissant aller ma plume dans une lettre à l'ami (i) qui m'a transmis vos précieuses lignes,j'ai répondu de mon mieux à ces observations, et que je prie aujourd'hui cet ami de vouloir bien vous communiquer ma réponse. Réponse n'est peut-être pas le mot : ce sont plutôt des explications ; je désire bien, j Monsieur, que vous en soyez satisfait. En tout cas, si ma santé me permet d'écrire quelques lignes sur votre nouvel ouvrage, je serai heureux de trouver l'occasion de rendre hommage au principe dont vous faites profession ' dans votre lettre, et que je suis bien loin de trouver nié ou méconnu dans Arthur. Quand je pense. Monsieur, à ce que vous êtes et à ce que je suis (je ne parle paç au point de vue mondain, mais à celui de la grâce), je trouve

(i) Henri Lutteroth. '

ET l'École nOMANTiaLR i35

étrange au premier coup d'œil que j'aie pu vous adresser l'apparence d'une leçon ou d'un conseil; cette pensée m'humilie à fond et m'attriste, mais cela m'est bon, et je vous dis: le conseil vaut mieux que le conseiller; rien n'est plus commun; et ce n'est pas une raison, parce qu'on se connaît mauvais, de supprimer un conseil ou un avis qu'on sait être bon.

« Permettez-moi, Monsieur, de me dire, avec la plus haute considération,

« Votre affectionné serviteur, « L'auteur de l'article sur Arthur, « inséré dans le Semeur, du 26 juillet 1887 (i). »

Pauvre cher Vinet, combien Guttinguer dut sourire en lisant le passage de sa lettre, où il lui parlait au point de vue de la grâce ! Il était coutumier de ces naïvetés qui faisaient honneur à sa droiture, et Sainte-Beuve, qui l'avait fréquenté six mois durant à Lausanne, se fâcha plus d'une fois en le voyant prendre au sérieux certaines élucubrations qui ne méritaient que le mépris. Mais il était d'un pays où l'on ne plaisante pas avec les choses saintes, et comment n'aurait-il pas cru à la sincérité de la conversation d'un homme qui, sur le point de terminer son livre, disait au lecteur en manière d'épilogue:

(* Werther, Saint-Preux, René, Obermann sont des types sublimes mais dangereux, de l'homme sensible. Werther, c'est le suicide; Saint-Preux, c'est la philosophie ; René, le vague, l'abandon ; Obermann, le découragement. Arthur voudrait être la religion... Qui donc fera assez sublime cette histoire de l'homme passionné de nos temps, sauvé de tout, guéri de tout et jusqu'au fond par la vertu chrétienne?... »

(i) Lettre inédite.

l36 SVTNTR-nF.rVK

« Qui donc? » Je le connaîs et je ne vois que hii, maïs il est mort depuis lon^^tempset je doute qu'il revienne,.. Il s'appelait saint Augustin .

Page 1