ULRICH GUTTINGUER
ET SES CORRESPONDANTS d'après leurs lettres INEDITES
I^es lettres qu'on lira plus loin sont tirées des papiers d'Ulric Srattinguer, qui m'ont été obligeamment communiqués par son Ils. C'est même à peu près tout ce qu'ils contiennent d'intéreslànt, la correspondance de ce charmant petit poète romantique lyani été pillée ou détruite pendant la guerre de 1870 par les Prussiens ou les maraudeurs (i).
Je me hâte de dire que ces lettres ne sont pas celles que je [cherchais. Qand M. Gabriel Guttinguer me remit les cartons ie son père, je pensais que j'aurais la chance d'y trouver les lettres- que Sainte-Beuve lui écrivit de 182g à 1887, années pendant lesquelles Tauteur des Consolations et de Volupté subit indiscutablement Tinfluence — heureuse et fâcheuse à )a fois — du mystique romancier à! Arthur (2); mais la pie, kélas! avait été prise au nid.
M. le vicomte de Spoelberch de Lovenjoul possède plus décent lettres écrites par Guttinguer à Sainte-Beuve de 1829 à 1887. U est donc probable que Sainte-Beuve en avait écrit autant
(i) Le. fils d'Ulric Guttin^er habitait alors à Asnières une petite villa qu'il abandonna comme tant d'autres aux approches du Siège, (a). Sainie-Beuve inconnu , p. i35.
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à Giittin^uer dans le même laps de temps. « A partir de i8 dit M. de Lovenjoul, Sainte-Beuve ne garda sans doute \ la suite de ces lettres, car jusqu'en 1807 il ne s'en trouve une seule dans le dossier, et de 1857 à la mort de GuttiDg (1866), il n'en existe qu'une dizaine en tout (i). » — crois plutôt qu'à dater de l'exode de Sainte-Beuve en Sai (1837) il j eut un refroidissement sensible dans ses rapp( avec Gutting"uer et que le charme qui avait agi sur lui é' bel et bien rompu. Ce qui me fortifie dans cette croyance, c le passage suivant d'une lettre que M. Antoine de Latour
(i) Cf. Sainte-Beuve inconnu.
(2) Antoine de Latour, dont je n*ai pas besoin de rappeler ici les ti littéraires, était précepteur du duc de Montpensier (juand il fit la coni sance de Gultintrucr. Il le servit de tout son pouvoir auprès du roi, d reioe et des princes, il s'employa à le faire décorer par M. Salvaod^ qi
Flaisait à lleurir la boutonnière des artistes et des poètes et entretint t auteur iV Arthur une correspondance réj^ilière où il y aurait beauco glaner pour l'histoire littéraire delà première moitié du dix-neuvième sii De celles de ses lettres que j'ai sous les yeux j'extrais les passades suiva « Le ciel continue à être serein de toute façon pour nos belles fêtes, milieu de toutes ces magnificences ma fôtc à moi et peut-être la vôtre ai c'est le volume de Victor (Hue:o) que les Débais annoncent ce matin Voijc intérieures: les aura-t-il toutes écoutées? » — « Pendant que nous 1 enfonçons sous ces sombres avenues de l'imagination, le canon sei vouloir recommencer la poésie de l'Empire, non celle de Lormian ou d nauld, mais celle de Napoléon, le seul poète de son temps. Aurons-noi guerre ou la paix? mon ami, ni l'une ni l'autre, je le crains. L*Europ< rappelle en ce moment la scène des Deux Ours dans l'Ours et le Pa mais lequel des deux est le véritable ours, et lequel a le plus peu: l'autre ? c'est ce que votre fils sait aussi bien que vous et moi. J'ai gr peur que vous n'ayez trop raison et que nous n'entrions dans l'ère c tarbarie.Cela vaudrait mieux que l'âge d'airain de la calomnie écrite. A l'âge d'argent, l'A^c de fer, etc., etc., il y a l'âge de la plume et c'e pire... » (Lettre inédite du 20 octobre iS^o.)
— Ce Sainte-Beuve est un singulier homme. Tenez, voici un lambeai journal (pii m'est tombé sous la main et où on le parodie assez drôlem
— Lisez-vous le Journal de Paris? Il vous attaquait l'autre matin d mrme pierre que Sainte-Beuve. H accusait Sainte-Beuve de vous avoir couverts, M. Vinet et vous. Vous verrez ipie le savant critique vous i pris tous deux pour des contemporains de Ronsard 1
— Où j'étais? à Dreux, et nous en arrivons, c'était bien triste. Les Déi d'hier nous ont donné tout le détail, mais l'impression solennelle de c grande chose, ils ne saurait nous la donner: l'accueil des populations é respectueux et tendre, toute la campagne était là. La douleur du Roi a toute la grandeur de son caractère, celle des I*rinces était vive et touchai Une pensée nous soulageait tous c'est que la Reine n'était pai là : en ser elle revenue ? Le cadre de cette grande scène eût été beau avec un rayoD
dressait à Guttinguer au mois de novembre 1837 • ^^ ••• ^out ►ainte-Beuve, je vous l'abandonne, il a quitté Paris le 12 du ■lois dernier, et depuis cette époque il est à Genève. (C'est à -«ausanne qu'il aurait dû dire.) Ainsi, ne le faites pas réclamer sn France, si vous tenez encore à le mettre dans les petites 3ches (i). »
Cependant, à son retour à Paris, Sainte-Beuve revit Guttiner. Gela résulte de la lettre qu'il écrivait à Juste Olivier, de •ausanne, au mois de juillet ou d'août i838 :
« J'ai pourtant, lui mandait- il, été hier à Saint-Germain aur la première fois par le chemin de fer chez mon ami Gut- Hguer. C'est merveilleux : à 9 heures du soir sonnantes je àrtais de Saint-Germain (6 lieues de Paris) et j'étais rendu à ion hôtel à 10 heures sonnantes; il avait fallu au pas traîrser la moitié de Paris. Chez Guttinguer, je devais trou- 3r Musset qui loge pour le quart d'heure à Saint-Germain à ne fashionable auberge où il pratique la vie de ses drames, laîs, gris dès le matin, il avait de plus un rendez-vous à Pa-
, et n a pu être de retour à temps ; nous n'avons eu à dîner ae mon ami Tattet et un autre gentil monsieur, mais à peine veillés de leur griserie et de tout ce qui s'ensuit. C'était triste a fond de les voir ainsi. M. Brugnière, le compositeur, a lanté d'aimables chansons. Celle du Bon vieillard de Béraner dont la musique est de lui : cela m'a rappelé nos soirs de ausanne! Guttinguer m'a montré force sonnets charmants (2)... »
Mais en dépit des vers et de la musique qu il avait entendus
Saint- Germain, Sainte-Beuve ne semble pas être retourné
Icil. L'hiver ajoutait à la tristesse de tous. Ce Saint-Denis des rois de illet est sur une hauteur qui domine la ville, et, comme la dynastie même ces rois, il remplace une vieille citadelle en ruines. Malheureusement la lapelle est une déplorable construction dans le goût moderne. Je n'ai point i les caveaux, im petit nombre ont été admis, mais ceux qui en sortaient raient versé bien des larmes. C'est là qu'a éclaté la douleur de ce pauvre are. Dieu' veuille que nous y retournions bien tard, nous avons grand besoin î lui... » (Lettre inédite du 29 janvier 1839.) (1) Lettre inédite, (a) Lettres inédites de Sainte-Beuve à M, et M''* Juste Olivier.
chez son ami Guttin{juer(i). Pourquoi ? Pour plusieurs ra« qui se devinent. D abord il avait fait peau: neuve durant s( séjour à Lausanne, et Ja jeunesse littéraire qui s'amusait Saint-Germain ne Tamusait plus ; ensuite il ne tenait pas à lei contrer chez Guttinguer M. et M°*® Victor Hugo qui habitaiei alors dans ces parag-es, l'été, et qui avaient rompu définitif ment avec lui, on sait dans quelles circonstances.
Je fus donc quelque peu désappointé de ne trouver auci lettre de Sainte-Beuve dans les papiers de l'auteur d'Art mais ce désappointement fît vit place à une surprise des ] agréables quand j'y découvris des lettres de Charles Nodier(a de sa fille, de M"»« Victor Hugo, d'Antoine de Latour, de Rogf de Beauvoir et toute une correspondance d'Alfred Tattet qu'o
fi) « Ne dites donc pas, écrivait Antoine de Latour à Guttingfueraunifl de janvier 1889, ne dites donc pas que vous avez perdu Sainte-Beuve: ile à vous comme toujours I » (Lettre inédite.)
(2) Voici une lettre que Charles Nodier adressait à Guttinguer, le aSocti bre i838.
« Mon cher ami et maître,
« Ma fille me disputerait le plaisir de répondre à votre charmante lettre, la pauvre femme n'était pas au lit côte à côte d'une marmotte qu'elle m donnée il y a trois jours. Elle me charge donc de vous remercier de vot délicieuse prose et de vos vers délicieux, en attendant qu'elle puisse le f«i elle-même.
€ J'ai à vous remercier pour mon compte de l'inappréciable cadeau ^ vous faites à mon amitié, en me dédiant vos belles inspirations de Jamif Je ne comptais plus, hélas 1 sur tant de gloire, mort que je suis aux 1 humaines et enterré depuis trois ans dans la poudre des Dictionnaires ; •<» si je suis tout fier que la lyre me conserve quelque souvenir, je suis pi heureux encore de celui de l'amitié. C'est surtout à ce titre que votre DC sonnet m'a profondément touché. J'y voudrais bien quelques louange» moins, mais dans la langue que vous parlez avec tant de grâce, les loua ne tirent heureusement pas à conséquence.
On ne peut trop louer trois sortes de personnes, Les Dieux, sa mahresse et son roi, dit la Fontaine. On ne peut trop louer aussi ses amis, et je suis fâché l'ait oublié, mais vos lecteurs s'en souviendront. Donnez-moi donc \v livre, mon cher Guttinguer, et que ce reflet de votre beau talent qui va \» 1er sur mon nom le sauve du moins d'un entier oubli. On saura que vt m'aimiez, et c'est un titre à être aimé de tous ceux qui apprécient votre esp et votre cœur.
« Tout à vous pour toujours.
« Charles Nodier, « De l'Académie française.»
a pIusIoÎQ et qui valait vraimeat la peine d'être mise au jour. Certes le nom de Taltet n'est pas un nom littéraire. Alfred ittet n'a jamais rien écrit, que je sache; mais il touche quand ême à la littérature par les chaudes amitiés qu'il compta dans monde romantique, et chacun sait qu'il fut le confident, le cond, la doublure et comme Tombre d'Alfred de Musset qui ait de son âge.
C'est chez Tattet que fut lue pour la première fois la Coupe les lèvres (1882) et c'est à lui qu'elle est dédiée; c'est chez mère qu'eut lieu la première lecture du poème de Rolla B33). Quand Musset revint d'Italie plus mort que vif, il n'y qu'à Tattet qu'il ouvrit sa porte. Lorsque, tout saignant icore du mal qu'il avait rapporté de Venise, il jetait au feu les pavures qui décoraient sa chambre et faisait le vide dans sa ibliothèque, c'est Tattet qui le réconcilia avec l'art et la vie en li offrant une belle épreuve de la Sainte-Cécile de Raphaël ; est à Burj, chez son ami, que Musset composa les stances ésespérées de Tristesse; c'est Tattet, enfin, qu'il prit pour ige du différend qui avait éclaté, en 1889, entre lui et son 'ère au sujet de son roman du Poète déchu (i), car il avait n goût, du bon sens, beaucoup de lectures, et il n'était pas i ceux que l'amitié aveugle.
JMais Alfred de Musset ne l'aimait pas seulement pour ses qua- >és, qui étaient exquises, il l'aimait aussi pour ses passions li étaient dangereuses. C'est Tattet qui l'avait lancé dans le onde où l'on s'amuse et l'on verra que dans ses lettres il est ►uvent question de chevaux et de femmes. Mais quel joyeux ^mpagnon de plaisir ! Quel entrain I quelle élégance ! et parâssus tout quelle sûreté de commerce! quelle fidélité à ses mis ! On connaît le sonnet que lui dédia le poète des Nuits, iiand Tattet quitta Paris en bonne fortune, au mois de mai «43:
' ij Ce roman, qui devait être publié dans la Revue des Deux Mondes, ne jamais achevé, et Paul de Musset déclare dans la Biographie de son •cfe que «on intention était de détruire les fragments qu'il en possédait.
34B SAINTE-BEUVI
Ainsi, mon cher ami, vous allez donc partir ! Adieu ; laissez les sots blâmer votre folie.
Quel que soit le chemin, quel que soit l'avenir, Le seul guide en ce monde est la main d'une amie.
Vous me laissez pourtant bien seul, moi qui m'ennuie, Mais quHmporle ? L'espoir de vous voir revenir Me donnera, mals^ré les dégoûts de la vie, Ce coura/çe d'enfant qui consiste à vieillir.
Quelquefois seulement, près de votre maîtresse, Souvenez-vous d'un cœur qui prouva sa noblesse. Mieux que l'épervier d'or dont mon casque est armé.
Qui vous a tout de suite et librement aimé, Dans la force et la fleur de sa belle jeunesse Et qui dort maintenaint à tout jamais fermé.
Onze ans auparavant, il lui disait déjà :
Dans mes jours de malheur, Alfred, seul entre mille. Tu m'es resté fidèle où tant d'autres m*ont fui, Le bonheur m*a prêté plus d'un lien fraja^ile ; Mais c'est l'adversité qui m'a fait un ami.
Aussi, quand cet ami lui manqua, quand Tattet moc au début de Tannée 1857, Musset dit un soir à sa ^ouvero qui le grondait de certaine imprudence: ce Ne vous fâchez ce sera peut-être la dernière; mon ami Tattet m'appelle < crois que j*irai bientôt le rejoindre (i). »
Il le rejoignit, en effet, le i^^ mai suivant.
Les lettres de Tattet à Guttinguer embrassent exactemeo chose assez curieuse — la période comprise entre 1887 ^^ '' où Sainte-Beuve et Guttinguer semblent avoir cessé de crire. Il y a dans cette correspondance un certain nombn trous qui doivent provenir du pillage de la maison d*Asni mais c'est assez des lettres que nous publions ci-après \ reconstituer le milieu spécial où vécut Tattet jusqu'en il date où il quitta Paris pour vivre à Fontainebleau d'une relativement régulière, et c'est assez aussi pour nous rendr
(i) Biographie d'Alfred de Musset par son frère, p. 33i.
>nomie amusante du joyeux dandy qui les signa et de ain auquel elles furent adressées. Sans compter qu'elles ut comme le vin de Champag-ne et qu elles fourmillent dotes, de mots d^esprit, de petites notes sur le monde itique dont Thistoire littéraire pourra faire son profit. époque où s'ouvre cette correspondance, Ulric Guttinivait cinquaute-deux ans, étant né à Rouen en 1786. Il donc vingt-cinq ans de plus que Musset et Tattet. Un de siècle ! cela pèse sur la tête d*un homme arrivé à la mtaine. Mais tous ceux qui l'ont connu s'accordent à ue Guttinguer resta jeune toute sa vie. Il le faut bien, urs, pour qu'il ait été recherché comme il le fut de la ise dorée dont faisaient partie Musset, Tattet, Ghaude- ;s, Roger de Beauvoir et le prince Belgiojoso... Quand lia en i835 ses Mélanges poétiques, Gharles Nodier se idait s'il était classique ou romantique. A quoi Gutïr répondit qu'il était l'un et l'autre. 11 eût mieux fait de u'il n'était ni l'un ni l'autre. Il appartenait au dix-huisiècle non seulement par la date de sa naissance, mais 5 par l'éducation qu'il avait reçue et par la qualité de ses tîres poésies. Qu'on relise quelques-unes de ses élégies :out ses fables de Polichinelle et les enfants, l'Etoile Fusée, le Chêne et le Chèvrefeuille, et qu'on me dise y a pas dans ces petits vers élégants, alertes et spirituels, e un écho léger des « chansons » de Parny ! Aussi bien vois pas pourquoi l'on s'en étonnerait, quand on sait que aubriand et Lamartine firent du poète de la Guerre des les délices de leur première jeunesse. Seulement Gutîr fut moins heureux qu ^ux, peut-être parce qu'il n'aas leur génie : il ne réussit jamais à se débarbouiller étement de la poésie légère et facile du dix-huitième et ce serait être dupe des apparences que de se laisser re au côté mystique de ses œuvres soi-disant romantiques. :tait pas plus romantique, littérairement parlant, que ud, Soumet, Ancelot, bien qu'il collaborât à la Muse ^aisCf mais il avait l'imagination catholique, et c'est par
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là qu'il fait illusion et qu'il se rattache au Cénacle de 1829... Est-ce par ce côté qu'il plut tout de suite au jeune poète des j Contes (V Espagne et cT Italie ? Assurément non, ce fut bien î plutôt par la tournure de son esprit et par la réputation que lui avaient faite ses succès auprès des femmes. Relisons encore ■ une fois les beaux vers que Musset lui adressa, à la saite 1 d'une conversation confidentielle, pendant le voyage qu'ils 1 firent tous deux en Normandie, au mois de juillet 1829. l
Ulrich, nul œil des mers n'a mesuré l'abîme, j
Ni les héros plongeurs, ni les vieux matelots.
Le soleil vient briser ses rayons sur leur cime.
Comme un soldat vaincu brise ses javelots.
Ainsi, nul œil, Ulrich, n'a pénétré les ondes
De tes douleurs sans borne, ange du ciel tombé.
Tu portes dans la tête et dans ton cœur deux mondes.
Quand le soir près de moi tu vas triste et courbé.
Mais laisse-moi du moins regarder dans ton âme^
Comme un enfant craintif se penche sur les eaux :
Toi si plein, front pâli sous des baisers de femme,
Moi si jeune, enviant ta blessure et tes maux. t
Ces deux derniers vers nous édifient suffisamment sur la 1 nature des confidences que Guttinguer fit à son jeune compagnon de voyage. Hélas! Musset ne devait pas tarder à conimt- ( tre la blessure et les maux de l'amour. Pendant qu'il était à | Honfleur, que ne demanda-t-il aussi à son hôte le secret de sa " belle santé ? Je suis sûr que Guttinguer lui aurait répondu '- . (( Faites comme moi, amusez-vous, menez la vie à grandes j guides, courez les tripots, les écuries et les femmes, mais I quand viendra la cinquantaine, rangez-vous et faites une fin. ( Il n'y a que les sots qui aient peur du mariage; le mariage/; n'a jamais empêché le plaisir, il y met un frein, voilà tout. » \<i Cela est si vrai que Tattet éprouva un jour le besoin do suivre ' ^ l'exemple de Guttinguer. Mais pour finir dignement dans les liens du mariage, on doit encore être capable d'aimer. Or, Alfred de Musset avait laissé son cœur à Venise et il faut croire que personne n'avait pu le lui rapporter et que le breuvage que lui avait préparé Pagello avait laissé sa blessure ouverte,
puisqu'il disait longtemps après, comme pour se consoler de Tamour perdu :
Si deux noms quelquefois s'embrouillent sur ma lyre, Ce ne sera jamais que Ninette ou Ninon.
Lettres de Tattet a Guttinguer
3 octobre iSSy.
Encore une semaine passée sans vous voir, cher bon ami . \vec quelle rapidité le temps s'envole ! J'ai toujours peur en ne couchant jeune homme de me réveiller vieillard. Soyez beureux, ami, la brouille est bien complète et je ne reverrai plus Jeuny. J'ai donné la clé des champs k ce gros oiseau. Où ionc trouver une femme qui vous aime, où tout au moins qui se laisse aimer ? Toutes les malheu reuses qui m'entourent 5ont gangrenées jusqu'à la moelle et sèches de cœur comme des pierres ponces. Elles ont tellement en horreur ce mot amour qu'elles l'ont rayé de leur vocabulaire, à moins qu'il ne veuille dire duperie, fausseté, mystification, et cependant il y en a qui ne demanderaient pas mieux que d'être amoureuses, quand ce ne serait que pour changer : mais elles ne le peuvent pas, même en le voulant, et c'est ici qu'est la punition du ciel. Elles ont semé en trop d'endroits la divine semence du Seigneur, elles ont répandu sur trop de têtes le parfum contenu dans leur cœur, et, au moment d'avoir une passion durable, la force leur manque : elles avaient compté sur des ressources qu'elles n'ont plus. Elles croyaient qu'elles pourraient aimer longtemps parce qu'elles avaient tenté d'aimer souvent et elles se trompaient. Il y a une certaine somme de délicatesse et de sentiment qui, une fois dépensée, ne se renouvelle plus. Au lieu d'en faire une seule et même gerbe, elles distribuent une à une ces belles fleurs odorantes, elles en parent un nombre infini de boutonnières, et quand l'instant est venu de déposer aux pieds d'un homme tous les trésors de leur âme, elles la trouvent froide et vide comme si la mort y avait passé, — Mais
c'est assez vous ennuyer de choses que vous savez mieux qw moi. Je vous aurais amené Féray ces jours-ci, s'il n'était poiftt parti pour la Normandie. Il est allé à Evreux pour les élections, sans doute qu'il ne tardera pas à nous revenir. Alors vous pouvez compter sur nous deux. — Les vers sur M™« de Cicé sont de Méry. J'ai appris cela hier. C'est une manière de payer sa dette à V.H. (Victor Hugo) qui lui a cassé l'encensoir sur le nez dans son dernier volume de vers.
Quel jour viendrez- vous ici? Adieu, très cher et tout à vous.
ALFRED T
i3 novembre iSSy. 1
Cher ami, votre sonnet dans le goM de Pétrarque m'a fait | un g*rand plaisir et rendu un grand service. Grâce à lui, j'ai » relu quelques sonnets de votre divin maître. Voici la fin du I 12G* que je trouve délicieuse : « Il cherche en vain une image ' de la beauté divine, celui qui n'a jamais vu ses yeux et leurs ^ tendres et doux mouvements ; il ne sait pas comment l'amour | guérit et comment il blesse, celui qui ne connaît pas la dou- | ceur de ses soupirs, et la douceur de sa parole, et la douceur de son sourire. » — En voici un autre (le 25«) empreint d'une profonde tristesse et qui prouve qu'il n'y avait pas que de l'esprit dans sa passion, comme on le lui a si souvent reproché: — (c Plus j'approche du dernier jour qui abrège la misère humaine,
(Quanto più m'avvicino al giorno eslremo)
plus je vois le temps rapide et léger dans sa course et s'évanouir l'espérance trompeuse que je fondais sur lui. Je dis à mes pensées : Nous n'irons pas désormais longtemps parlant d'amour : cet incommode et pesant fardeau terrestre se dissout comme la neige nouvelle, et bientôt nous serons en paix i*«arcc qu'avec lui tomberont les espérances qui m'ont fait rêver SI longtemps, et les ris et les pleurs, et la crainte et la colère. , Nous verrons alors clairement comme souvent l'on s'avance I
dans la vie au milieu de choses incertaines et combien on pousse de vains soupirs. »
Une chose bien extraordinaire et que vous ig-norez peutêtre, c'est que Laure mourut dans le même mois (6 avril, je crois), le même jour, à la même heure que Pétrarque l'avait vue pour la première fois. La grande question est de savoir s'il Ta aimée platoniquement ; beaucoup disent oui, quelquesuns disent non ; mais c'est encore à décider. Toujours est-il que Laure eut ii enfants. Je viens de fouiller en votre honneur dans les notes de mon voyaçre en Italie, et j'en trouve une qui n'est pas sans intérêt. J'ai vu à Milan un Virgile qui a appartenu à Pétrarque et sur lequel il avait écrit une grande pag'e au sujet de la mort de Laure. La voici traduite en partie : :< Ce corps si chaste et si beau fut déposé dans l'église des Frères Mineurs le soir môme du jour de sa mort. Son âme, je D'en doute pas, est retournée, comme Sénèque le dit de Scipion l'Africain, au ciel, d'où elle était venue. Pour conserver la mémoire douloureuse de cette perte, je trouve une certaine douceur mêlée d'amertume à écrire ceci, et je l'écris préférablement sur ce livre qui revient souvent sous mes yeux afin qu'il n'y ait plus rien qui me* plaise dans cette vie, et que, mon lien le plus fort étant rompu, je sois averti par la vue fréquente de ces paroles et par la juste appréciation d'une vie fugitive, qu'il est temps de sortir de Babylone : ce qui, avec le secours de la grâce divine, me deviendra facile par la contemplation mâle et courageuse des soins superflus, des vaines espérances et des événements inattendus qui m'ont agité pendant le temps que j'ai passé sur la terre. »
Je laisse toutes ces divines choses et redescends des cieux pour vous dire que je n'ai pu m'occuper de votre gendre, mon ami n'étant pas encore à Paris. Je garde précieusement votre petite note. Mon père est toujours malade et commence à nous inquiéter beaucoup. Je suis d'une tristesse affreuse et il me faut un grand courage pour vous copier aujourd'hui la chanson que vous m'avez demandée. Musset a voulu absolument vos nouveaux sonnets. Je lui en ai donné un exemplaire. — Pour-
quoi vos vers à Salvandy n'} sont-ils pas ? Qaand les aurai-je ainsi que mon ^rand volume ? I
Adieu, très cher. Votre vieille amitié me console de bien des | chagrins. *
Tout à vous, I