‹ Études d' histoire romantique: documents inédits (volume 2)Chapitre 2 sur 34 · SOCIÉTÉ DV MERCVRE DE FRANCE · texte numérisé non relu

SOCIÉTÉ DV MERCVRE DE FRANCE

XXVI, RVE DE CONdA, XXVI

J'avais entendu dire, et je me suis fait Técho d'un de ces bruits dans un chapitre de mon livre sur Vignij^ qu'en politique,en religion et en littérature il avait tourné à tous les vents comme une girouette, et que, dans ses rapports avec ses semblables, il avait été aussi faux envers les hommes qu'inconstant envers les femmes; bref, qu'il avait trahi ou trompé tout le monde : les vivants et les morts, Tamitié et l'amour.

J'ai donc ouvert une enquête aussi sérieuse que possible pour savoir s'il méritait, et dans quelle mesure, la mauvaise réputation qu'on lui a faite, et c'est quand cette enquête a été finie que, pour mieux faire éclater la vérité, j'ai résolu de partager ce livre en deux tomes, dont l'un, consacré à l'esprit et aux idées de Sainte-Beuve, forme en quelque sorte le côté des hommes, et l'autre, consacré * à ses mœurs, celui des femmes.

C'est qu'en effet, par un phénomène qui n'est pas du reste aussi rare qu'on pourrait le croire, l'esprit et le cœur, chez Sainte-Beuve, comme deux bêtes mal appareillées qu'on attellerait à une charrue, tirèrent toute sa vie chacun de leur côté. Autant son esprit était changeant, autant son cœur était fidèle. Et de ce que notre critique trahit uneseule fois Tamitiépar amour, et l'amour par gloriole et par haine, on aurait tort d'en conclure — comme je l'ai fait un peu légèrement dans mon Vigny — qu'il trahit tout le monde. L'exception ne sera jamais la | règle, quoiqu'elle la confirme d'après les grammairiens, f Ce sontplulôl lesfemmesqui auraient trahi Sainte-Beuve,

CHAPITRK LIMINAIRE

si Ton pouvait appliquer ce gros mot de trahison à la femme égarée qui se ressaisit et se détache. Quoi qu'il en soitjje n'en connais pas une qu'il ait trahie pour une autre. Le seul crime qu'il ait commis envers celle qu'il aima le plus ardemment et le plus profondément fut de crier sur les toits, en vers et en prose, qu'il l'avait possédée, — et cela en haine du mari plus encore que par vanité. Mais ici le crime était si grand qu'il reste odieux, le mari offensé étant, de tous les chefs d'école qui eurent nne influence sur Sainte-Beuve, celui à qui il devait le plus. C'est par lui — il en convient le premier — qu'il fut initiée à l'école romantique des poètes »; c'est grâce à lui qu'il fit Joseph Delorme^ les Consolations^ Tolupté, et j'ai bonne envie d'ajouter Port-Royal^ parce que, s'il n'avait pas rencontré Lamennais — et c'est par Victor Hugo qu'il le connut — je doute qu'il eût jamais fait ce maître livre. En tout cas, il ne l'eût certainement pas fait comme cela : il se serait borné probablement à écrire l'histoire littéraire tle Port-Royal, selon le premier plan qu'il en avait conçu.

Le cœur était donc bon chez Sainte-Beuve : tous ceux qui Tout approché en ont rendu témoignage, et d'ailleurs s'il ne l'avait pas été, la femme n'aurait pas tenu une aussi grande place dans sa vie.

Mais l'esprit valait beaucoup moins — j'entends les convictions et les principes, car, ayant « une âme d'acolyte », il passa son temps à dépouiller le vieil homme, c'est-à-dire les idées des autres.

SAINTK-BKUVE

En politique, il n'eut qu'une opinion : la peur du socialisme révolutionnaire, car il était conservateur.

En religion, après avoir essayé très sincèrement 'et tour à tour du martinisme, du catholicisme libéral, du jansénisme et du piétisme, il aboutit graduellement et en dernière analyse, je ne dis pas à Ta théisme, car il ne fut jamais athée et lui-même s'en est défendu, mais à l'état d'âme assez commun de nos jours où le doute,également distant de l'affirmation et de la négation, remplace la croyance aveugle aux choses qu'on ne sait pas. j

En littérature, après avoir commencé par Ronsard et 1 Victor Hugo, il finit par Boileau et Fontanes — augmentés de Montaigne et de Bayle.

On a dit qu'il était femme par certains côtés. C'est vrai ; malheureusement ce fut surtout par les côtés mau- 1 vais, par la curiosité et par la langue .

C'est l'esprit de curiosité ou la curiosité de l'esprit, comme on voudra, qui, sous prétexte de tout voir et de tout connaître, le promena pendant vingt ans à travers toutes les écoles et lui fit dire un jour qu'il était « l'esprit le plus brisé et le plus rompu aux métamorphoses ».

Mais nous n'avons pas le droit de nous en plaindre, puisque, s'il n'avait pas eu, comme on dit, les qualités de ses défauts, il n'aurait pas doté la littérature fran- j çaise de I incomparable galerie de portraits qui est sou * honneur et sa gloire.

Voilà pour la curiosité de Sainte-Beuve; quant à sa

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