‹ Études d' histoire romantique: documents inédits (volume 2)Chapitre 3 sur 34 · CHAPITRE LIMINAIRE Q · texte numérisé non relu

CHAPITRE LIMINAIRE Q

langue, elle lui a joué plus d'un mauvais tour, et ce sont ses indiscrétions, d'aucuns diraient ses commérages, qui lui ont fait le plus d'ennemis. Il y a des gens qui ont des rancunes sourdes et dont on ne pénètie que difficilement les causes. Lui ne savait rien cacher, et, comme une femme en colère, il disait tout, selon qu'il était plus ou moins bien disposé : le bon, le meilleur et le pire — surtout le pire, sur le compte de ceux qu'il avait fréquentés ot puis lâchés, une fois sa curiosité satisfaite. Il a été méchant envers tous ou presque tous ses camarades du Cénacle. Pour expliquer ses méchancetés, les uns ont dit qu'il cédait à la jalousie, parce qu'il était laid, et les autres au dépit, parce que l'opinion ne lui avait pas accordé parmi les poètes romantiques la place à laquelle il prétendait avoir droit.

S'il a été jaloux, je ne crois pas que ce fût à cause de sa laideur, car tout laid qu'il était, il a eu auprès des femmes presque autant de succès que s'il avait été beau. C'est même pour cela, j'imagine, qu'il aimait tant à se vanter de ses conquêtes. Et quant à son dépit littéraire, s'il en eut, comme j'en suis presque certain, en voyant que ses vers n'étaient pas appréciés à leur juste valeur, il eut tort,car le genre qu'il avait pris, l'instrument dont il jouait, était incapable d'exciter dans le public un enthousiasme aussi grand que les accents lyriques d'un Hugo, d'un Vigny ou d'un Musset; et pour ne venir qu'au second rang il n'en aura pas moins fait école, comme poète : Brizeux et François Coppée sont là qui en témoignent.

Mais il était né critique, et si la langue et la curiosité lui ont fait des ennemis, elles lui ont fait aussi des partisans et des admirateurSjCar c'est par là surtout que sa critique vaut. Ayant été curieux de tout, non seulement il a voulu tout voir, mais au risque de blesser ses modèles, et pour ne pas avoir l'air d'être dupe, il s'est efforcé de tout dire. Poète, il a parlé des poètes comme personne. Romancier, il a écrit sur Balzac (après sa mort !) des pages définitives. Historien, il a appris la théologie et s'est appliqué à la philosophie qui n'était pas son lot, pour pouvoir parler de Port-Royal en connaissance de cause. Et quant à ses Lundis, Barbier, l'auteur des ïambes, a beau faire observer malicieusement que c'est de la critique à la manière discursive des Anglais, je ne vois pas ce que les Anglais ont à nous opposer dans ce genre. En tout cas chez nous ce genre de critique défie toute concurrence et toute comparaison, quels que soient d'ailleurs les défauts de la méthode.

A présent, dans ce livre, ai-je dit tout ce qu'il y avait à dire ? Ce serait ridicule à moi d'avoir cette prétention. Sainte-Beuve est un sujet qu'on ne saurait épuiser, tant il est complexe et multiple ; les Lundis seuls demanderaient un volume à qui entreprendrait de les étudier et de les mettre au point, car ils retardent en beaucoup d'endroits et sonnent faux en beaucoup d'autres (i).Non, je n'ai voulu diie ici que les choses essentielles et je me flat-

(i) Si Dieu me prête vie j'entreprendrai peut-être cette tâche.

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teraisd^en avoir dit quelques-unes de neuves, si jen'avais eu d'autre mérite que de mettre en œuvre les documents que la fortune a fait tomber dans mes mains.

A cet égard je dois des remerciements tout particuliers à M™e Bertrand qui, en me confiant la correspondance inédite de Sainte-Beuve avec M. et M^n^ Juste Oliyier, deLausanne, ses parents (i), m'a révélé un Sainte- Beuve inconnu et inattendu même de ceux qui, comme M. Jules Troubat, ont vécu longtemps dans son intimité.

Je remercie également M. Gabriel Guttinguer qui m'a

offert si gracieusement les lettres d'Alfred Tattet, d'An-

' toîne de Latour, de Roger de Beauvoir, de Fouinet, de

M®® Mennessier-Nodier, etc., précieuses reliques des

papiers de son père. — Je remercie M. le vicomte de

Spoelberch de Lovenjoul qui a bien voulu tirer, à mon

intention, de ses archives inépuisables les poésies et les

lettres d'Ondine Valmore qui sont daas le chapitre

que j'ai consacré à la gracieuse fille de Marceline. — Je

ï remercie M. Wuarin de m'a voir communiqué les lettres

? de Sainte-Beuve à M. Adert, son beau-père. Enfin, je

% remercie tous ceux qui, comme MM. Jules Troubat, de

I Barante, Dubois, Ad. Lair, Eug. Ritter, Henri Michel,

{ le docteur Delaporte, ont collaboré de près ou de loin

■ à cet ouvrage, en m'apportant leurs témoignages ou,

• (i) Cette correspondance publiée par moi dans la Revue des Deux- Mondes

i* Tient d*être réunie en un volume à la librairie du Mercure de France et forme en quelque sorte les pièces justificatives de cet ouvrage.

sous forme de notes et de documents, des parcelles de vérité.

Les livres du genre de celui-ci ne valent, quel que soit le talent de Fauteur, qu'en proportion de leur part contributive à l'histoire générale des mœurs et des idées. On a dit de mon Vigny que « c'était une forêt où les historiens littéraires de l'avenir iraient chercher du bois ». C'est le plus bel éloge qu'on en pouvait faire, à mes yeux tout au moins, et je me trouverai payé largement de ma peine, qui pourtant n'a pas été petite, si l'on en dit autant de mon Sainte-Beuve.

LÉON SÉCHÉ

Paris, i«' septembre 1904.

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