‹ Études d' histoire romantique: documents inéditsChapitre 18 sur 45 · ACTE NO · texte numérisé non relu

ACTE NO

1 onzième jour du mois d'avril, Tan dix-huit cent seize, à onze heures,

1 76 SAINTE-BEUVJE

OÙ elle fit ses débuts, après avoir joué à Lille, à R( et à Bruxelles, elle revint en 18 10 à Paris où, en at dant son entrée à TOdéon, elle se lia avec une aci nommée Délie ou Délia qui, de 181 2 à 1820, fit les be jours de ce théâtre (3).

C'est même cette Délie, s'il faut en croire les élé de Marceline, et nous savons maintenant qu'elle y a toute sa vie et toute son âme, c'est cette princesse d rampe qui la jeta en quelque sorte dans les bras de séducteur.

Oui I cette plainte échappe à ma douleur :

Je le sens, vous m'avez perdue.

Vous avez, malgré moi, disposé de mon cœur;

Et du vôtre jamais je ne fus entendue.

Ah ! que vous me faites haïr

Cette feinte amitié qui coûte tant de larmes ! Je n'étais point jalouse de vos charmes,

Cruelle ! de quoi donc vouliez-vous me punir?

acte de décès de Marie-Engène de Bonne, décédé le dix de ce mois, k heures de relevée, ât!:é de cinq ans, neuf mois et seize jours, né à I (Seine), demeurant rue de TEvéque, 5^ section, n«» 1877, ^^^ de M. > EuG^èue de Donne, négociant, et de dame Marceline Desbordes, jointf.

Sur la déclaration du père, âgé de cinquante-trois ans, et de Jean-B Bataille, fabricant, âgé de trente-cinq ans, demeurant même rue, qui siy^né.

Constaté par moi, baron Louis Devos, chevalier de Tordre du Lio BelG^ique, otficier de l'état civil, soussigné. Duquel acte il a été donné turc.

Signé : J. Battaille, J.-Eugène de Bo le baron Devos.

(i) « Délie ou plutôt Délia (mon père ne peut retrouver le nom de fan était fille d'un consul de France à Smyrne ou à Constantinople. Elle j( à rOdéon, vers 181 3, les premiers rôles. Talent passable, mais de ^< yeux orientaux, un grand éclat, des traits réguliers, fort séduisante, ne manquait pas d'esprit, ne médisait jamais, ne cherchait point à nni ses camarades ; enfin elle avait un cœur excellent et facile ; — j pourtant... Voilà, bien cher monsieur Sainte-lJeuve, tout ce que mOu peut retrouver dans ses souvenirs. . . » (Lettre de M. Hippolyte Valu fils de Marceline, à Sainte-Beuve.)

Elle débuta à TOdéon, le la mai 181 s, dans les Fansges Çonfidmcm Marivaux. (Note de M* G. Monval» archiviste de la Gomédié-nFnuiçaise.:

Vos succès me rendaient heureuse ;

Votre bonheur brillait dans mon chemin ; Et quand je vous voyais attristée ou rêveuse, Pour vous distraire encor j'oubliais mon chagrin. Mais ce perfide amant dont j'évitais Tempire, Que vous avez instruit dans Tart de me séduire, Qui trompa ma raison par des accents si doux,

Je le hais encor plus que vous.

Par quelle cruauté me l'avoir fait connaître ? Par quel afiPreux orgueil voulut-il me charmer?

Ah I si l'ingfrat ne peut aimer,

A quoi sert Tamour qu'il fait naître?

Je l'ai prévu, j'ai voulu fuir; L'amour jamais n'eut de moi que des larmes

Vous avez ri de mes alarmes, Et vous riez encor quand je me sens mourir (i).

celine se méfiait alors d'autant plus de Tamour, : en avait déjà beaucoup souffert. A vingt ans, c'est ême qui le raconte, pendant qu'elle chantait au e Feydeau, des peines profondes, — et ces peinesînt toujours chez elle des peines d'amour, — Taobligée à renoncer au chant, parce que sa voix ne que pleurer. La musique roulait dans sa tête maît une mesure toujours égale arrangeait ses idées Il de sa réflexion. Elle fut forcée de les écrire pour vrer de ce frappement fiévreux, et M. Alibert, qui it sa santé devenue très frêle, lui conseilla d'écrire 3 un moyen de guérison, n'en connaissant pas 3. C'est alors qu'elle composa ses premières poérlais la source des larmes n'était pas encore ou m elle, et c'est au père de son enfant, c'est à son îr ami qu'il était réservé de la faire jaillir. Elle écri- 1 jour, beaucoup plus tard, à Antoine de Latour, 1 avait demandé quelques notes biographiques ;

isies deMv^*^ Desbordes-Valmorei 1849, à Délie, p. 6a,

1 7$ SAINTE-BBUVlt

« ...J'aurais adoré Tétude des poètes et de la p il a fallu me contenter d'y rêver comme à toi biens de ce monde... Je ne vois âme qui vive monde littéraire qui forme le goût, qui épure 1 gage. Je suis mon seul juge, et, n'ayant rien a comment me garantir? Une fois en ma vie, mai: longtemps, un homme d'un talent immense n peu aimée, jusque-là de me signaler, dans les que je commençais à rassembler, des incorreclic des hardiesses dont je ne me doutais pas. Mais affection clairvoyante et courageuse n'a fait qi verser ma vie, envolée de côté et d'autre. Je n'a rien appris, et, vous le dirai-je? Monsieur, plus de rien apprendre. Je monte et je finis comme je une existence où je parle bien plus souvent à Dieu « monde. »

Quel était cet homme d'un talent immense, qui I aimée une fois dans sa vie, mais pas longtemps? cherchons pas ailleurs que parmi les poètes, pi c'est lui qui lui apprit l'art des vers. En i8i n'étaient pas nombreux, ceux auxquels pourrait s' quer l'éloge pompeux de Marceline; pour ma p; n'en vois qu'un qui ait tenu plus que ses prori C'est Henri de Latouche. Justement, en 1811, voyons qu'il fut couronné à l'Académie française un poème sur la mort de Rotrou et qu'il fit repré à rOdéon une petite comédie en un acte et en ve Projets de sagesse, qui devait être le point de dép sa fortune. Non que le succès de cette pièce ait été { la donnée n'y portait guère, mais il y avait de Tes les vers ne manquaient pas d'une certaine tournu nous ajoutons que l'auteur avait vingt-six ans, que être beau, il était très séduisant de sa persoi

Et ONDINK VALMORX i79

ait un grand souci de tout ce qui mène à plaire », [était de bonne famille et bien apparenté (i), on pliquera facilement qu'avec un peu d'audace il ait ;si dans le monde des théâtres et qu'il ait plu à Marie. Écoutons-la chanter :

J'étais à toi peut-être avant de t'avoir vu.

Ma vie, en se formant, fut promise à la tienne ;

Ton nom m'en avertit par un trouble imprévu,

Ton âme s'y cachait pour éveiller la mienne.

Je l'entendis un jour, et je perdis la voix;

Je l'écoutai longtemps, j'oubliai de répondre :

Mon être avec lé tien venait de se confondre ;

Je crus qu'on m'appelait pour la première fois.

Savais-tu ce prodige? Eh bienl sans le connaître,

J'ai deviné par lui mon amant et mon maître,

Et je le reconnus dans tes premiers accents.

Quand tu vins éclairer mes beaux jours languissants,

Ta voix me fit pâlir et mes yeux se baissèrent ;

Dans un regard muet nos âmes s'embrassèrent ;

Au fond de ce regard ton nom se révéla,

Et sans le demander j'avais dit : « Le voilà (2) I »

lis cet amour ne semble pas avoir duré longtemps ; veux dire que les nuîiges le traversèrent de bonne re. Comment fut-il brisé ? Pourquoi ? Dans quelles onstances ? Marceline seule aurait pu nous renseigner le a eu la pudeur et le bon esprit de se taire. Toutedans une de ses plus belles élégies, elle en a dit assez voie d'allégorie pour nous laisser entendre que son i, à un moment donné, était parti en voyage, bien loin, delà les mers :

Quoi I les flots sont calmés, et les vents sans colère

Cf. la Jeunesse de Mme Desbordes- Val more, par Arthur Poujsçin,

'. était le neveu de M.' Thabaud, administrateur de la Loterie, et de pcher, comte de Richebourg, sénateur. Il fut pendant (quelque temps ï dans les Droits-réunis sous la direction de M. François, de Nantes*

«8o SAINTK-BBUVK

Aplanissent la roate où je vais m'égarer :

J'ai vu briller le phare et l'onde qui s'éclaire Double l'aiireux sig-nal qui doit nous séparer I...

Et encore :

Ma sœur, il est parti t ma sœur^ il m'abandonne ! Je sais qu'il m'abandonne, et j'attends, et je meurs, Je meurs. Ëmbrasse*moi, pteure pour moi... pardonne. Je n'ai pas une larme, et j'ai besoin de pleurs (i).

Tout voilés qu'ils soient, ces vers sont assez tr; rents pour faire penser encore à M. de Latouche. Il acquis, en effet, que, vers i8i2,il obtint je ne sais < mission pour aller en Italie et qu'il y demeura trois Trois ans I il en faut moins à un cœur qui ne dei qu'a se détacher. Et l'amant de Marceline avait pro ment conçu le projet de s'éloigner d'elle, quand elledci mère. C'est une si lourde responsabilité qu'un enfant d'un amour illégitime I Toujours est-il qu'au bout ( certain temps l'amoureux oublia de donner de s velles. Ce fut la première grande douleur de Marc Dieu lui en envoya une plus grande encore en lai nant son enfant.

J'ai tout perdu : mon enfant par la mort, Et... dans quel temps 1 mon ami par l'absence, Je n'ose dire, hélas I par l'inconstance.

Ce doute est le seul bien que m'ait laissé le sort.

Elle était alors engagée au théâtre de Bruxelles. mort de son petit Eugène lui arracha des cris qui aura ému les pierres. D'abord elle se tourna vers Délie, première de tout ce qui lui était arrivé :

Toi, dont jamais les larmes N'ont terni la beauté,

(i) Poésies de M^* Desbordes- VaLmore,, ëd. Charpentier, Mhl

KT ONDINE VALMORE l83

L'ancien ami de Marceline s'était effectivement maie (x). Je ne saurais dire s'il Tétait en 1816, quand Mare perdit son enfant, mais il l'était sûrement en 18 19,

and elle publia son premier recueil de vers et quand ïi-même édita les Poésies d'André Chénier. Car voyez

îlle coïncidence ! Latouche n'atteignit vraiment la *ande renommée que Tannée même où M™® Desbordesalmore se fit connaître comme poète, — et avec des vers i^il avait en partie inspirés !...

Commentseretrouvèrent-ils? A quelle date exactement

dans quel lieu ? Mystère I Ce qu'on peut tenir pour rtain, c'est qu'ils avaient renoué en 1821, avant que ■"« Desbordes- V^almore et son mari partissent pour Lyon, en trouve la preuve dans les faits suivants. Nous avons % que, lors de la naissance d'Ondine, sa mère l'avait àptisée Hyacinthe, qui était le prénom de M. de Latouàe. Ce trait est déjà passablement significatif, mais en iici d'autres qui le sont davantage encore. Lorsque

. de Montmorency fut nommé membre de l'Académie içaise (1825), Sainte-Beuve raconte qu'il eut la noble

îe de céder son traitement à un homme de lettres dans

besoin, ce qu'avait fait précédemment Lucien Bona-

rte, qui. Ton s'en souvient, avait cédé sa pension de stitut à Béranger commençant. M™® Récamier, de

ane heure avertie par M. de Latouche, songea aussitôt

présenter M™« Valmore au choix de M. de Montmorency ;

î, de sa part à elle, on se heurta à une délica-

se. M™'^ Valmore, au premier mot qu'on lui en toueut d'instinct un mouvement de refus, et elle

) « Il inspira plus d'un dévouement de femme, sans parler de la sienne il était marie, et à une femme de mérite, ce qu'il cachait aussi tant Douvait) ; il se fît plus d'une fois aimer. » (Causeries du lundi, Arti* IVf. de Latouche^

l84 SAINTB-BEUVE

remercia M™« Récamier par une lettre très dij L'année d'après (182 6), Marceline écrivait de Bc à son oncle Constant Desbordes :

« On m'a dit que M. de La touche avait les vers destinais à l'impression et qu'il trouve mieux de pour une autre fois. Il ne nous écrit pas, et je e pas le fatiguer de nos lettres ; mais dites-lui, en le ciant mieux que je ne le ferais moi-même, qu'il me faire envoyer une épreuve pour que je rega peu comment on m'arrange, car ils font tout cela si j'étais morte. Il faut qu'il obtienne de M. le 1 qu'il fasse mettre deux lignes en note, au bas du Lé^ que cette faible copie est un hommage (ou quelque comme cela) rendu à l'auteur du Lépreux de i d'Aoste. Et à propos, si le Pauvre Pierre n'est pas s à M . Alibert, croyez-vous qu'il soit content ? Ar cela à son goût, car, d'un autre côté, c'est bien chose à lui offrir. Je suis très confuse et presque î des soins et des peines que prend pour nous M. touche. Commentpourrons-nous jamais les reconi Ce sera dans un autre monde. »

Cette lettre prouve évidemment, — et ceux qi naissent la nature foncièrement honnête de M°*® D des-Valmore n'en ont jamais douté, — cette lettre ] que l'ancienne intimité avait fait place, dans se tions nouvelles avec M. de Latouche, à une amiti< de repos, entretenue par la douceur du souvenir (

(ij Cf. M^* DesbordeS'Valmore, par Sainte-Beuve, p. 67.

(2) M. Arthur Pougin a inséré, dans le Gaulois du i*' mai 1898, trc de Marceline à son premier ami, qui, loin de nous aider à écls choses, ne fait que les embrouiller. Cette lettre est un vrai rébus, dant, le petit nom d'Olivier qu'elle donne à cet ami pourrait biei s'appliquer à Latouche, car il publia plus tard, sous le titre d'Oliv nouvelle qui fît grand bruit en son temps.

ET ONDINE VALMORB l85

Doment qu'elle avait donné sa foi à Valmore, elle s'était uré de lui demeurer fidèle. Mais ce n'était pas le tromer que de songer parfois aux années, mêlées de joie et î tristesse, qui avaient précédé leur mariage, et elle avait si peu oubliées qu'en tête de la lettre ci-dessus le disait à son oncle : « Voilà ce que je vous envoie : tte lettre pdiV occasion et les Deux Ramiers que j'ai faits t hiver d'après nature ; ils étaient bien jolis et amouux comme en plein été. » Or, dans ces vers, il n'était lestion que de son absence.

Ainsi, mon Dieu, sur la route lointaine Semez vos dons à mon cher voyageur!...

Que si quelqu'un, après tout cela, doutait encore que . de Latouche ait été le premier ami de Marceline, je i conseillerais de méditer les lignes suivantes que, lors ï la malheureuse tournée qu'elle fit en Italie, en i838, le adressait à Pauline Duchambge :

Milan, 3o juillet. — « Je t'envoie comme un sourire on premier chant d'Italie. Leurs voiles, leurs balcons, urs fleurs m'ont soufflé cela, et c'est à toi que je les idie. Venir en Italie pour guérir un cœur blessé à mort 'amour (ce dernier mot a été effacé), c'est étrange et ital. »

3o septembre. — (( Et moi, sais-tu ce que je regrette

e cette belle Rome ? La trace rêvée qu'il y a laissée de

pas, de sa voix si jeune alors, si douce toujours,

éternellement puissante sur moi (i). Je ne demande-

fl) Tous ceux qui ont connu Henri de Latouche s'accordent à dire qu'il lit une voix séduisante et que sa conversation était plus séduisante encore, îttre d'Emile Deschamps à Sainte-Beuve, article sur Latouche dans les Useries du lundi.) Le son de sa voix, dit l'auteur de Volupté^ était flatr, insinuant ; il avait de la sirène dans la voix Et ce qui prouve que rceline était restée sous son charme, c'est qu'elle en parle à chaque inst dans ses élégies.

rais à Rome que cette illusion ; je ne l'aurai pas. » Enfin, quand Latouche mourut, est-ce que Sainte-BeuTC aurait écrit la lettre suivante à Marceline, s'il n'avait pas été dans le secret de ce violent amour ?

« 12 (?) mars i85i.

« Chère Madame,

<K Si ceci vous ennuie le moins du monde, tenez-le pour non avenu.

ii II est mort, ces jours-ci, un de vos anciens amis sur qui je voudrais écrire avec impartialité et justice, laissant de côté le caractère, ne m'occupant que de l'esprit et du talent. Et qui, mieux que vous, peut m'en parler et m'cn^^ donner l'idée et \ éclair ?

(( Vous me l'avez fait rencontrer chez vous un jour Nous nous sommes traversés sans jamais beaucoup n( \ rejoindre! Vous deviez être le lien, et le lien n'a ] tenu.

(( Aujourd'hui, s'il ne vous est pas trop désagréa îf de m'écrire un jugement senti sur ce brillant, coquet ct4 inquiet esprit, rendez-m'en l'impression vive, poétique indulgente, et comme il sied envers ceux qui ont moins de mal qu'ils n'en pouvaient faire.

« Encore une fois, laissons l'homme, et ne nous \ i venons que du charmant et séduisant esprit qui a été \ près du talent. N'est-ce pas ainsi que vous jugez aufoni M. de Latouche?

« A vous, chère Madame, à vous et aux vôtres, de loi comme de près, et toujours.

« Sainte-Bbuvk. »

Qu'on lise maintenant la réponse de M™» Desbordei Valmore : ,

ET ONDINB VALMORX 187

OC 18 mars i85i.

( Un ^rand accablement m'a empêché de vous répon- ;. Pardonnez-moi, je Tai essayé plusieurs fois ; mais is quel coin de mon sort laborieux trouver de la solie pour me recueillir?

( Pensez, cette fois, que c'est presque sur une tombe il faut demander un peu d'ordre à mon esprit abattu, nment oserais-je, de là, juger celui d'un autre? Quel ement peut-on écrire avec des larmes dans les yeux? : Oui, vous avez raison, ce serait par éclair^ à mon 11, que vous saisiriez les impressions gardées dans ma moire , la mémoire comprimée, de cet esprit incomhensible qui vous occupe. Mais nous ne nous voyons . Comment faire? Votre voix me ranimerait et je trouais des paroles pour vous répondre. Ici, je suis trop en i-même. C'est vraiment un triste asile, et je ne vouis pas mêler un mot de tristesse personnelle à ma let-

Mais je suis frappée à terre par tant de pertes irréables I Ces cris sourds m'atteignent de partout comme î terrible électricité, et je sens bien que personne ne tient compte de ce dernier coup de foudre, — que u peut-être, qui sait tout, qui plaint toutIJ'étais déjà deuil, et à peine ai-je soulevé le voile qu'il faut le attre sur son âme, et je n'en peux plus I

D'ailleurs, je n'ai pas défini, je n'ai pas deviné cette jme obscure et brillante. J'en ai subi l'éblouissement la crainte. C'était tantôt sombre comme un feu de je dans une forêt, tantôt léger, clair, comme une fête ifant; un mot d'innocence, une candeur qu'il adorait, ait éclater en lui le rire franc d'une joie retrouvée, 1 espoir rendu. La reconnaissance alors se peignait ive dans ce regard-là que toute idée de peur quittait timides. C'était le bon esprit qui revivait dans son

l88 SAINTE-BEUYE

cœur tourmenté, bien défiant, je crois, bien avide perfection humaine, à laquelle il voulait ^croire encore.

(( Il semblait souvent gêné de vivre, et quand il dégoûtait de Tillusion, quelle amertume revenait s'éleû' dre sur cette fête passagère!... Admirer était, je crois le besoin le plus passionné de sa nature malade, cai était bien malade souvent, et bien malheureux! Non,o n'était pas un méchant, mais un malade, car Tapparitio) seule d'un défaut dans ses idoles le jetait dans un pro fond désespoir, ce n'est pas trop dire. Il en avait quand nous Tavons connu. Jamais |il n'en parlait ouvei tement dans nos entretiens, qu'il cherchait sans dout pour distraire un passé plein d'orages. Quelle organisa tion fut jamais plus mystérieuse que la sienne ! Pour à force de charme, de douceur sincère, mon oncle, qu' aimait tout à fait, mon oncle (i), d'un caractère droî pittoresque et religieux,le jugeait simple, candide, affe tueux. 11 l'a été ! il l'a été ! Et heureux, et soulagé aus de pouvoir l'être par cette affection tout unie!

(( On l'a cru jaloux, littérairement parlant. Il ne 1 jamais été. Mais injuste, prévenu, oh! oui- Sa colère i son dédain étaient si grands, quand il se détrompa d'un talent, d'une vertu, d'une beauté, dont la découve et la croyance l'avaient rempli de tant de joie! Api quelle ironie contre sa propre simplicité! Comme il déchirait d'avoir été volé, disait-il, par lui-même! souffrait beaucoup; croyez-le et ne l'oubliez jamais, s'attendrissait d'une fleur et la saluait d'un respect pieiu Oui. Puis il s'irritait d'oublier qu'elle est périssable. I levait les épaules et la jetait dans le feu. C'est vrai...

(i) L*onclc de Marceline, Constant Desbordes (1761-1898), était un p«* Ire de talent. 11 a fait d'elle un portrait remarquable qu'elle offrit de s* vivant au musée de Douai.

« Depuis,peut-être à force de contenir son imagination t sa parole écrite, il en a trahi la liberté et Téclat. Ses lerniers livres, je n'ai pas osé les lire I... Je vous le redis ►eut-être inutilement; mais son esprit parlé était plus rrésistible quand il se croyait bien écouté et bien compris, et qu'il respirait de sa maladie noire. Seul, il songeait trop au public, qui juge à froid, juge formidable et ns appel ! La flamme souff'rait alors d'une rêverie trop ongue. L'épouvante du ridicule paralysait l'audace qu'il pplaudissait dans les autres. Il n'était pas homme à ubir les humiliations de la terre, et il ne courait plus )ar l'eff^roi de tomber!... Pour lui, plutôt périr immo- )ile que d'exciter le rire en s'aventurant, ce rire qu'il l'épargnait pas toujours, dont il se repentait souvent! ie le croyez- vous pas aussi? N'avez-vous pas bien judiieusement observé qu'il est loin d'avoir fait le mal qu'il, mouvait faire?

« C'est d'une justice et d'une charité profondes ce que ous dites là.

« Quel immense empire n'a-t-il pas dû obtenir sur ses olèresl Quelle grandeur silencieuse de ne pas s'être engé, lui dont l'orgueil brûlant s'est cru tant de fois si ttortellement offensé, car le craindre, c'était l'insulter! l faut trouver dans ce courage qu'il a eu, muet et soliaire, de quoi racheter toutes les larmes qu'il a fait cou- Br. Vous le pensez, n'est-ce pas? Oh! perisez-le, ditesî, comme vous savez tout dire, pour' être équitable, car

y a des choses qui sont entendues entre ciel et terre, t qui peuvent consoler partout !

« Décidez si cette âme ombrageuse n'a pas limité ellelême son essor, si les souffrances du corps n'ont pas bscurci cette gloire, qui s'annonçait si haute !

« Voilà tout ce qu'entre vous et moi je puis formuler

V la.

IQO SAINTE-BZUVB

de ma pensée... En quoi peul-elle aider la vôtre? Du '; moins, dans ce monde et partout, c'est ainsi que je vous 1 le dirai toujours, parce que je crois en vous, à votre! indulgente amitié pour la mienne, et pour l'obscurité de | ma raison.

(( Marceline Desbordes- Valmore (i). »

S'il y a des cris qui ne trompent pas, il me semble que celui-ci ne saurait nous tromper. <( Il Ta été I il Tj étél » ces mots-là, et combien d'autres! sont partis di cœur et mettent à nu l'ancienne blessure 1... '•

C'est en 1887, quelque temps avant son départ poui Lausanne, que Sainte-Beuve semble avoir noué des rela« tions amicales avec M^^ Desbordes- Valmore. Jusque-là il n'avait fait que l'entrevoir chez Brizeux ou Paul Duchambge, son inséparable, dans les courtes stations parisiennes qui séparaient les saisons théâtrales de son mari; mais ils avaient déjà échangé quelques lettrei quand Marceline était à Bordeaux ou à Lyon, car ellf avait (le bonne heure montré du goût, de l'admiration pour les poésies de Sainte-Beuve, si différentes des siennes, et je suppose que le quatrain suivant qu'elle lo' adressa un jour doit remonter au temps où parurent le Consolations :

Vous avez une plume, au vulgaire cachée, Qui semble près du cœur, toute vive arrachée» Comme si quelque oiseau, divin et familier, Logeait dans ce cœur tendre et s'y laissait lier (i).

(i) Ce quatrain a été publié par M. de Lovenjoul dans son Sainte-BeW inconnu.

Quoi qu'il en soît, les relations de Sainte-Beuve avec ^e Desbordes- Valmore devinrent très suivies à partir

la fin de 1887, et je ne crois pas me tromper en disant le les charmes d'Ondine y furent pour beaucoup. Ondine, qui entrait alors dans sa dix-septième année, avait des points de ressemblance et de contraste avec

mère. Petite de taille, d'un visage régulier avec de laux yeux, elle avait quelque chose d'angélique et de iritain, un caractère sérieux et ferme, une sensibilité ire et élevée . A la différence de sa mère qui se prodilaît à tous, et dont toutes les heures étaient envahies, le sentait le besoin de se recueillir et de se réserver. îs réserves d'une sijeune sagesse donnaient même paris un souci et une alarme de tendresse à sa mère qui était pas accoutumée à séparer Taffection de Tépanement (i). »

Evidemment, c'étaient ces réserves de sagesse et les nnts de contraste qu'elle avait avec sa mère qui, chez

dine, avaient presque aussitôt attiré et retenu l'atntion de Sainte-Beuve. Car, tout en sympathisant avec

rceline, il la trouvait trop larmoyante et surtout trop "3ansive. N'oublions pas non plus qu'il était en deuil

in amour qui, pour avoir satisfait, sept ans durant, sa

ité et l'ardeur de ses sens, n'en avait pas moins trouprofondément sa vie, et que l'âme la plus dévergon-

, la plus perverse, éprouve à de certains moments le

oin de se retremper dans une source pure.

A. peine Sainte-Beuve était-il arrivé à Lausanne qu'il

tessait à M™® Desbordes-Valmore un sonnet qu'il

t fait en traversant le Jura, « comme une pauvre

tite fleur, disait-il, à offrir de loin à M}^^ Ondine (2) ».

t) M^^ Desbordes-Valmore f par Sainte-Beuve.

k) Correspondance de Sainte-Beuve , t. I, p. 46.

BAINTK-BBUVB

Et Tannée suivante, quand il partit pour TltaUe (amai' 1839), c'est Ondine qui lui envoya l'adieu de tous taj siens dans le billet que voici :

« Je vous dis adieu, Monsieur, bien triste de n'ai pu le faire ce matin; mais, c'est au revoir, n'estp^e] et j'espère que, d'ici à votre retour. Dieu remplira vœux à tous en vous faisant heureux. »

« Hyacinthe Valmore. » à

Je passe vite sur ces deux années qui n'amenèren aucun événement notable dans la vie de Sainte-Benn . et j'arrive à l'année i84o qui faillit la retourner de foodei comble. Pendant qu'il était dans le canton de Vaud, paix du cœur dont il avait joui au sein de la famille I Juste Olivier et les mœurs tranquilles et saines des nages d^alcntour lui avaient fait regretter plus d'une 1 de ne pas s'être laissé marier pour vivre là, « à un d quart d'heure de Lausanne ». Mais, comme il Fécrivaii à Juste Olivier, on ne m'aurait épousé que pour venir 1 Paris, et pas si bête (i) ! »

Pas si bête ! c'est bientôt dit, mais vous pensez l que ce n'était là qu'une boutade dans labouche de Sainte Beuve. 11 se connaissait trop pour s'imaginer de bo foi qu'il pourrait vivre, à trente-cinq ans, en pi renommée, et en pleine force, dans un coin retiré de Suisse romande. 11 n'y a que lorsque le diable devi vieux qu'il se fait ermite, et encore! le diable qui me alors Sainte-Beuve n'avait pas dit son dernier mot :il ava encoreà lutiner un certain nombre de cœurs avant desi ger à la retraite finale. D'ailleurs, lui-même se rendait •«* bien compte, à la réflexion, qu'il était fait pour vivre la vie de Paris,que,dans une autre lettre à Juste OliWfl.

(1) Œuvres choisies de Juste Olivier , Lausanne, 187g, 1. 1, p. CXL

ET ONDINK VALMORB Iq3

Darlant du Léman dont il était plus que jamais épris, il uî disait : c< Il faut que j'y vive, que j'y passe régulièrenaent cinq mois d'été, à l'étude libre, à la pensée, à la solitude, à la tristesse, à l'amitié. Je reviendrai passer l'hiver de sept mois à Paris, et y faire le condottiere^ le J)irate critique infatigable et, autant que possible, équitable. Mais j'aurai mes étés, et je les aurai près de vous. Nous verrons à arranger tout cela(i). »

A la bonne heure ! mais il était écrit qu'il ne reverrait plus le Léman qu'une seule fois et au passage, en revenant d'Italie (juin 1889), et que Paris l'aurait désormais tout entier. iVson retour de Rome, son premier soin fut d'amarrer plus solidement sa barque aux berges de la Seine. Après s'être fait nommer, par Victor Cousin, bibliothécaire à la Mazarine, il pensa à se créer un intérieur. Il allait assez régulièrement chez le général Pelletier, qui soutenait ouvertement la presse libérale. Peu à peu il se prit d'amour pour la plus jeune de ses filles, et un soir que l'aînée lui avait paru l'y engager à mots couverts, il s'était risqué à demander sa main. Mais il avait été gracieusement éconduit et il en avait éprouvé une peine si vive qu'il ne remit plus les pieds chez le général (2).

« J'ai à m'excuser près de vous, lui écrivait-il au mois d'octobre i84o, de n'avoir pas encore eu l'honneur de vous aller saluer. J'ai aussi, pour une dernière fois, à vous rendre compte d'une situation que ma démarche,

(i) Correspondance inédite de Sainte-Beuve avec M. et 3/"»» Juste Olivier,

(3) Soyons exact : il y retourna malgré lui dès le surlendemain du refus, et, s'il faut en croire la lettre qu'il écrivit à Juste Olivier le i^r septembre 1 840» il erra trois jours durant « comme un chien sous le soleil : Hœret iateri lethalis arundo ». (Op cit.^ GXVHI.) — Lire à ce sujet la poésie qui termine le volume des Consolations,

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lors de votre retour précédent, a si soudainement changée, et sur laquelle, avant d'entrer dans le long silence, je vous dois et me dois à moi-même de donner une explication finale. J'ai essayé, depuis votre départ, de cultiver, comme par le passé, des relations bien précieuses, mais auxquelles le plus grand charme du passé était ravi. J'ai cru un moment y avoir réussi, avoir triomphé assez de moi, ou plutôt m'ôtre assez complètement remis à mon penchant, pour ne ralentir qu'à peine une assiduité ai désirée que combattue. Mais, vous l'avouerai-je? si je dissimulais au dehors, je le payais trop au dedans. V le comprendrez sans que je Tétale ici. D'une part, être reçu avec toute la bonne grâce du monde et même de ce \ qu'on a[)pelle amitié ; de l'autre étouffer et irriter en soi un sentiment désavoué, une souffrance qui tout bas i cère et remporter un long trouble qui se prolonge biec avant à travers les seuls remèdes possibles de Tétude cl j de l'isolement : je n'ai pu y suffire, et, à partir d'un cer- 1 tain jour, je me suis dit, avec la seule force que je retrou- 1 vais en moi de m'abstenir désormais et de fuir dans 3 ombre. L'irrégularité apparente de cette conduite, yeux de ceux qui auraient le loisir de la remarquer, ni peut, je me le suis dit, compromettre que moi, quenae prétentions soupçonnées et déçues, que mon amour-pro pre enfin. S'il en eût été autrement, j'eusse trouvé 1< courage dans une obligation sérieuse. Devant désormais avoir très peu l'honneur de vous voir ou même de vom rencontrer, souffrez, général, que je vous assure ici de sentiments de respect et d'inviolable souvenir qui, de m part, ne cesseront de s'attacher à vous et à ce qui voa entoure. »

Or, pendant que Sainte-Beuve voyait s'évanouir s tous ses beaux projets de mariage, Ondine Valmorc

ET ONDINE VALMORE IqS

était à Douai, près de son oncle, était prise, elle isi, du mal d'aimer, et sa mère, qui s'en était doutée a correspondance, lui envoyait de Paris toutes sortes bons conseils.

( Le médecin, lui écrivait-elle, le 9 juillet i84o, m'a •été très sérieusement que ta santé était en toi ; que tu is parfaitement organisée, physiquement, seulement tête trop vive et trop remplie, comme Tépi trop plein i fait plier le corps. Il faut donc à côté un tuteur^ et Tas en toi-même : un peu de raison, de la gaieté et mais d'excès en rien. Avec tout cela, donc, dis-moi, tu ras une charmante, gracieuse et forte femme! Làl couetes bras, ta poitrine et tes épaules; chausse-toi bien audement et moque-toi de tes cheveux : ils reviendront, s oiseaux perdent leurs plumes tous les ans et n'en urent guère. »

He dernier trait sent encore l'enjouement. Mais voici 5 le ton s'élève et devient grave :

: 6 aoûti84o : Je compte sur Texpérience de cesdemi-^ Iheurs pour te prémunir, toi, chère moi-même, et tbituer à une grande fermeté d'action dans tout ce i l'honneur te permet d'accorder à ton indépendance, sois jamais l'esclave que de ton devoir. Echappe à t le reste, en couvrant toujours et quand même /'ojeance parfois tyrannique des Pela de ce monde (i). tant il te faut l'estime de loi-même pour parler d'au-

chose, autant que je le sais. Dieu merci 1 il te faut imer autrui pour y attacher de la valeur. En cela je me à ton juste orgueil une latitude sans limite. Ta nité de jeune fille, d'honnête fille, te sauvera de toute èce d'atteinte et de fausse pitié contre les semblants

) Diminutif de Paméla. C'était le petit nom de la fille de M<"* Branchu. b la retrouverons plus loin.

igt SAINTE-BEUVE

de trouble et des sensibilités feintes qui détrui calme de tant d* existences pures. A Douai, tu es ] la Vierge et de M^^e Sandeur; à Paris, auprèî Vierge et de ta mère ! Partout enfin, avec la Vi ta conscience ! Va, je n'ai peur de rienl Jet'embn t'aime. »

«22 août :...Tu n'aimeras jamais que ce que ti ras estimer, et chez toi la fierté est un témoigna^ nocence. Heureusement que tu as du temps pour ( car tu trouveras difficilement qui te vaudra, org mère à part. »

Marceline disait vrai : sa fille Ondine était une natures d'élite qu'on ne rencontre ici-bas que de loin et qui sont plutôt faites pour décourager qi encourager l'amour ; mais l'amour entre dans 1 des anges comme des démons, et, quand la jeu approche de ses vingt ans, il suffit souvent d'un pour y allumer un incendie. Heureusement qu'On ♦défiait d'elle-même et du sentiment qui tourna autour de son cœur. Ayant été habituée dès l'en se confesser à sa mère, elle n'hésita pas, dans la c tance, à s'ouvrir à elle, et bien lui en prit, car s acheva de lui dessiller les yeux :

<ic Paris, le 3o août t84o.

«Viens, ma fille, que je t'aime et que je t'embraî tu as bien fait de venir à moi, dans ce trouble ( étonnée autant que toi-même ! D'une part, ton c< soulagé, de l'autre j'accours le soutenir. Veille sui l'état de fièvre où sont tes nerfs depuis longtem] te rendre très impressionnable physiquement, sa toi-même y sois sérieusement engagée. L'avenir révélera clairement où tu en es, et surtout Tabseï

£T ONDINB VALMORK I97

)n âge un immense besoin d'aimer circule dans le sang t dans le cœur. Il estbien souvent inévitable de se tromer et de se mettre en garde contre des motions passaères qui trompent tant de cœurs purs et honnêtes. On .it : « Puisque j'éprouve ce trouble nouveau : c'est que 'est là l'objet que j'attendais pour aimer !... » Mon cher :nfant, crois mes tendres conseils, tu te tromperais et tu romperais innocemment autrui. Eloigne-toi des occa-

)ns qui peuvent amener de telles épreuves. Tu vois, au 'este, que le jeune homme le plus timide, le plus modé-

;, et, je crois, le plus chaste, est bien hardi quand il >béit à son instinct. De là viennent tant d'unions mal réfléchies et qui font souvent le malheur de deux exisences mêlées à la hâte. De tels rêves coûtent cher ! Et la rie est longue quand on se réveille. L'émotion de plaire, Tois-le bien, a ces étonnements surtout après une iéception qui vient d'attrister tout l'esprit d'un enfant. L.es femmes les plus sages sont celles qui ne donnent pas ;rop de valeur à ces élans très habituels à tous les homnes, et qui s'en garantissent avec pudeur, sans terreur ai tristesse^ ni reproches exagérés contre elles-mêmes. N'encourage rien ; demeure sage et naturelle. Qu'une pitié trompeuse ne t'égare pas en faveur de ceux qui paraissent souffrir pour toi. Si un sentiment d'amour vrai prend delà consistance, crois que c'est aux parents qu'un

une homme se déclare, sinon, c'est une épreuve peu estimable qu'il fait sur votre fragilité — et Dieu sait ce fu'il en résulte...

« Viens à moi ! rien qu'à moi. Mon cœur t'appartient: l est bien plus rempli d'indulgence pour toi que pour moi-même, mais il est aussi plein de lumière et tu n'as

îen à craindre tant que tu seras avec moi (dans Tabnce même.) Elle va pourtant finir, cette absence, mon

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cher ange. Fais que ce soit à ton honneur. Si je Bruxelles où je serais déjà sans Faffreuse gêne d'à où je suis encore, je te verrai en passant et je te prc au retour. »

Et comme avec M°*® Desbordes-Valmore la poéi perdait jamais ses droits, elle terminait ainsi cette < où elle avait mis tout son cœur de mère et toute sa loureuse expérience d'amante trahie et abandonnée « J'allais t'écrire, quand j'ai reçu ta lettre et rép< à l'autre dont les vers sont si charmants. Il y en a que tu changeras, mais leur mouvement et la pensée ravissants,.

Est-ce que, d'aventure, Ondine aurait été poète aussi? — Mon Dieu, oui ; elle avait hérité cet autre de sa mère, mais il faut qu'on le sache tout de suite n'entendait pas la poésie comme elle. Ondine n'étî une Sapho ni une Ophélie. Son vers ne coulait pas à bouillons comme une fontaine de larmes ; il était s< sérieux, réfléchi, comme sa délicate personne ; br< Ton veut une comparaison qui rende bien ma pens^ dirai qu'Ondine était plutôt un André Chénier mâle On n'a pour s'en rendre compte qu'à lire la pièce vante, qu'elle adressait à Sainte-Beuve au mois d' i84o :

L'hirondelle tressaille. Au premier rayon pur,

L'air tiède ouvre son aile.

Attentive, joyeuse, elle cherche un nid sûr ;

Et nous cherchons comme elle.

Puis, quand elle a trouvé sous quelque toit désert. Sous quelque pieux dôme,

(i) Par opposition à Marceline, que Saint-Beuve appelait un jour 1' Chénier femelle.

Un coin voilé de mousse aux jeux du ciel ouvert, Meublé d'un peu de châume,

Elle jette un doux cri de grâces au Seigneur ;

Et, redoublant de zèle.

Elle veut que son nid renferme tout son cœur.

Et nous voulons comme elle.

Alors, faisant sa place à chacun des enfants

Qui babille et qui saute :

(( Ah ! dit-elle, au milieu de nos jeux triomphants,

« Il manque encore un hôte !

« Il manque un rossignol et son chant tout d'amour.

Qu'apprit mon cœur fidèle.

Oh ! j'oserai vers nous l'emmener tout un jour I »

— Oserons-nous comme elle ?

Elle vole, elle vole à l'asile chanteur,

Qui de loin charme et brille :

« J'inaugure mon nid, venez, de votre sœur

Bénir Thumble famille.

« Quand on est tant aimé, dites, frère, aime-t-on ?

Au toit de l'hirondelle Venez ! » ...Et du poète ailé la voix répond :

Oh ! répondez comme elle î

. quelle occasion notre jeune poétesse avait-elle ressé cette invitation, — car c'en était une (i), — au ^te de Joseph Delorme ? Je ne saurais le dire, mais que je puis assurer, c'est qu'elle revint à Paris, dans utomne de i84o, juste à temps pour consoler Sainte-

ve. Il était, en effet, bien triste depuis que la porte

»^ \ la suite de ces vers M™» Desbordes- Valmore avait ajouté : « Si tous

pas donné le vingt-quatrième jour de ce mois, nous vous le deman-

' cinq heures après-midi... Jugez de l'heure que nous vous demandons

faire partager : mon bon Valmore sera là pour serrer vos mains

7s nôtres ! ... » {Sainte-Beuve inconnu, par le vicomte de Spoelberch

venjoul, p. 194.)

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du général Pelletier s'était refermée pour toujours àetA rière lui, et le sonnet suivant que je cueille dans une tic de lui à M"™*^ Desbordes- Valmore, en date du 21 m i84i, prouve qu'il n'en avait pas encore pris son

six mois après :

Puîsqu'aussi bien tout passe et qae Tamour a lui, Puisqu'après le flambeau ce n'est plus que la cendre, Que le rayon pâli n'est plus même à descendre ; Puisqu'en mon cœur désert habite un morne ennui ;

Si le loisir du chant me revient aujourd'hui, Qu'eu faire, Muse aimée ! Et nous faut-il attendre 1/écho qu'hier encore il était doux d'entendre, Dernier soupir du nom qui pour toujours m'a fui î

Oh I sortons de moi-même ! et de mon âme errante Suspendons loin de moi la corde murmurante 1 Ailleurs, je sais ailleurs des endroits consacrés :

Et comme un timbre d'or qui parfois chante ou pleure, Mon vers harmonieux sonnerait les quarts d'heure Heureux ou douloureux des amis préférés.

Les amis préférés de Sainte-Beuve — je parle de ( de Paris, car il en avait d'autres à Lausanne qui étaient tout aussi chers — ses amis préférés étaient p le moment les Desbordes-Valmore. Aussi passait-il so temps à les obliger et à les servir. Après avoir obt de M. Salvandy, ce Mécène des poètes, une petite pei sion pour Marceline, il lui avait ouvert la librairie Cba pentier pour laquelle il préparait un volume tiré de tou ses poésies; et plus il la lisait, plus il ressentait d'affo tion pour elle et pour les siens, pour Ondine surtou Quand parut le volume en question (1842) on devim joie de la mère en lisant les lignes suivantes qui te naienl la notice de Sainte-Beuve :

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. Ses derniers vers nous arrivent toujours remplis nts de sollicitude et d'espérance pour sa pauvre ;. Déjà même, du bord de ce doux nid, gloire et ir maternelle ! une jeune voix bien sonore lui i. Je voudrais dire, mais je ne me crois pas le i'en indiquer davantage. Je rappellerai seulement, térant un peu, la jolie épigramme antique : a La Erinne était assise, et, tout en remuant le fil de î la broderie légère, elle distillait avec murmure les gouttes de miel de Tabeille d'Hybla. » Puisse ir tenir du moins les récentes promesses envers elle ; a payées assez chèrement ! Puisse-t-elle, suivant îssion d'un poète aimable, se racquitter en bonheur out le passé ! »

isl la jeune voix qui chantait au bord du nid de line ne devait pas chanter longtemps. Avant même iinte-Beuve eût exprimé le vœu ci-dessus en public, e, dont la santé avait toujours été délicate, s'était ise d'un mal indéfinissable, et la fille de M°*® Branaméla Lefèvre, qui habitait Londres, avait persua- I™® Desborbes-Valmore de la confier aux soins du ir Curie qui, paraît-il, faisait des cures homaeopas merveilleuses — soit dit sans jeu de mots.

matin donc du mois d'avril i84i, Sainte-Beuve reçu de Marceline le billet suivant :

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