CHAPITRE \ SAINTE-BEUVE ET ONDINE VALMORE
I. — Le portrait à Taquerelle d'Ondine Valmore par Berjon, i«i Lyon. — Sa'mtC'Beuve lui trouvait quelque chose d'angélique rt ' de puritain. — D'où lui venait son prénom de Hyacinthe. — I* premier ami de sa mère. — Une énigme historique. — Henri (fe de Latouche et Marceline Desbordes. — Une lettre d 'Ul rie Guttin-j i^uer à Sainie-Beuve. — ce Le Loup de la vallée et la Colombe.» — Le premier enfant de Marceline. — Quel était son père? — ' Enrei^istrc après sa mort sous le nom de Marie-Eug'ène de Bonne) à la mairie de Bruxelles. — Pourquoi Latouche est âmes ycuxbj père de cet enfant. — Que tout le désigne comme tel : son pré-j nom dllyacinlhe, son surnom d'Olivier, son voyage en Italie. — Lettre que Marceline écrit à Sainte-Beuve à son sujet.
II. — Date de leurs premières relations. — Un quatrain de Marée- j Une et un sonnet de Sainte-Beuve pour Ondine. — Quand il pf' pour ritalie en 1889, c^est Ondine qui lui envoie l'adieu de ])arenls. — Saiule-Beuve est éconduit par la fille du gén Pelletier. — Chagrin qu'il en éprouve. — Ondine l'en console.' Elle devient amoureuse à Douai. — Conseils de sa mère à ce su jet. — Premiers vers d'Ondine. — Différence au point de va pocti([ue entre elle eisa mère. — Un sonnet de Sainte-Beuve, — 1 Opinion qu'il professait sur le talent poétique d'Ondine. — 1 part pour l'Angleterre sous prétexte d'y guérir d'une maladie poitrine. — Poésies inédites qu'elle adresse de Londres à S8
sur le Dépari et V Anniversaire. — Elle envoie à Sainte-Beuvo u autre pièce intitulée la Rose.
III . — A son retour d'Angleterre, elle entre comme sous-maitr à la pension Bascans. — Cour que lui fait Sainte-Beuve. — I donne à traduire différentes odes d'Horace. — Quelques-uns d( billets à lui adressés. — Elle traduit les hymnes de Cooper's. - Sninte-Beuve avait d'abord pensé à l'épouser. — Ce qui l'en pécha. — Ondine est nommée, en i8/|8, inspectrice aes pe;
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Dats de demoiselles du département de la Seine. — Elle épouse M. Langlais, député de Mamers, et perd son premier enfant. — Quelques lettres de ses camarades de pension. — La vie d'Ondine à Saint-Denis-d'Anjou. — Elle tombe malade à son retour à Paris. — Sa mort. — Lettre que Sainte-Beuve écrit à sa mère à -etle occasion.
Le hasard — ce ministre de la Providence, comme ppelait un jour M. Royer-CoUard — amène décidéînt de curieuses rencontres.
Au moment où j'allais commencer cette étude, un de îs amis découvrait à Tours, dans la boutique d'un irchand de bric-à-brac, un petit portrait d'Ondine ilmore, peint à l'aquarelle par Berjon, de Lyon. Anine Berjon (i753-i843), qui était un peintre de fleurs nommé, a fait aussi quelques têtes d'anges. Or, c'est ec les ailes d'un angelot qu'est représentée notre Onae, et le portrait est ravissant. Il n'est pas daté, mais il lit être de i83o ou des environs, car Ondine paraît avoir neuf à dix ans, et nous savons qu'elle naquit à Lyon 7 novembre 182 1 et que son père quitta le théâtre de tte ville pour aller jouer sur celui de Rouen, vers le ilieu de Tannée 1882.
Ondine a déjà dans cette peinture le caractère sérieux
ferme qu'elle montra par la suite. Les yeux sont bleus
»mme ceux de sa mère, mais plus en dedans, quoique
fleur de tête, moins évaporés, plus réfléchis. La bouche
î rit pas davantage, la figure, encadrée de cheveux très
londs, est plutôt pâlotte, et l'ensemble de la physiono-
respire je ne sais quelle douceur résignée. Quand
avait vingt ans, Sainte-Beuve lui trouvait « quelque
e d'angélique et de puritain ». Je pense qu'il l'eût
tnnue dans cette tête d'ange dont l'aile gauche —
-ce le présage d'une mort prématurée? — s'ouvrç
toute grande dans le ciel. En tout cas, je remercie le hasard qui m'a rendu possesseur de cette charmante image elle m'a permis, en efFet, de pénétrer par les yeux j qu'au fond de Tâme de l'exquise créature que sa mère — avant de la surnommer Ondine — avait baptisée du nom symbolique d'Hyacinthe (i), en souvenir derhomme aimé qui la rendit si malheureuse. j
On ne sait pas encore, d'une façon positive, le nom • celui qui fut le premier ami de M"*^ Desbordes-Valmoiti Parmi ceux qui s'intéressent aux dessous de rhisloîrtl lilléraire, quelques-uns portent leurs soupçons sur Henri] de Latouche, les autres sont convaincus qu'il ne fit (pt\ traverser la vie de Marceline à une date restée ince^| taine. Je ne vois qu'une personne qui ait été mise ps elle dans le secret de cette passion : c'est Pauli Ducliambge, son inséparable, celle dont elle disait jour qu'elles étaient à elles deux les deux tomes i même ouvrage. Mais je ne crois pas que ce soit Paul qui ait jamais trahi le nom de l'ami de Marceline. Ce rait plutôt Henri de Latouche qui se serait trahi lui-mi car il était assez vaniteux de sa nature et très heureux passer pour le bourreau des cœurs. Nous verrons toui l'heure qu'Ulric Guttinguer était au courant de ce intrigue. Qui sait si Guttinguer n'avait pas été renseij par Emile Deschamps, qui fut l'anii et le collaborât de Latouche, en 1818 (2)? En tout cas, voici ce qi mois de juin i838, au moment où Sainte-Beuve prép
( I ) C'était un des prénoms de Latouche qui s'appelait aussi Joseph (S ciutlie-Joseph-Alcxandre) comme M"^® Desbordes- Valmore s'appelait ^ cd\ne-¥'é\\cit(i-Josèphef ce qui semble avoir fait dire à cette dernière, lant du nom de son ami : «Tu sais que dans le mien le cieldaî^oa Vécr.
(2) ils firent jouer ensemble à cette date une comédie en trois actes t vcTS qui eut un succès honnête au théâtre de l'Odéon, et publièrent en laboralion aussi des Lettres à David sur le Salon de j8ig.
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i article sur les Pleurs de Mï"^ Desbordes- Val- Ulric écrivait au critique des Lundis : « Vous ►ne, mon cher ami, dans les vers de M™® Valmore, is par doux éclairs, et, comme des éclairs, étindans l'obscurité. Vous y rencontrerez le Loup ^allée (3), dont elle ne s'est pas encore réveillée, Duchambge, et pour qui ont été exhalés tous ces élans de passion désolée, qui la mettent tant us et au-dessous des autres femmes. C'est l'André ' femelle, et le malheur, fiction, hélas I et réa-
ainte-Beuve répondait à Guttinguer, le 2 juillet : « Je ne savais pas que ce fût pour le loup que abe avait tant g'émi. Je ne m'étonne plus que, jour, elle m'en ait parlé. « Il est bon, » me di- :;« il n'aspire plus qu'au profond « repos ». Elle î le faire connaître. En vérité, je ne le crains pas uel mal peut-il faire désormais, ou même vouloir? ►mmesun peu tous des débris (i) ».
donc, en i838, tout le monde, ou à peu près, t le nom de celui qui avait enchanté le cœur de ne. On savait encore moins qu'elle avait eu un ivant son maria^çe. Ce dernier fait ne nous a été [u'en 1895 par M. Benjamin Rivière, bibliothé-
fBii acheté, dit-on, avec le produit de la voDte des Mémoires de ?on, qu'il avait fait paraître en 1818, une petite maison sise à Anlace de la Vallée aux Loups de Chateaubriand, où avait habité uelque temps le poète de ta Jeune Captive, Cette maison apparurd nui à M. Sully Prudhomme. Tant il est vrai que les maisons ne les livres, leur destinée.
Sainte-Beuve inconnu, par le vicomte de Spoelberch de Loven- 32. — Quand Sainte-Beuve écrivait ces lig;nes, l'héroTne du Livre venait de rompre avec lui. Plus tard, dans ses Mémoires inédits, iive a été plus affirmatif encore : « L'amant-poète, célébré dans 5 de M^* Valmore, est Latouche, et celui de M^« Dufrénoy est
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caire de la ville de Douai, dans sa préface à la Correi' poîuhince intime de Marceline Desbordes^Valmore, Encore M. Rivière n'a-t-il pu nous dire quel était le père de Teiifant. 11 s'est même trompé gravement en appliquant à Valmore tel passage d'une lettre de Marceline qui, évidemment, s'applique à Latouche. Aussi, avant de nous occuper d'Ondine et de ses relations avec Sainte- Beuve, qui furent très chastes, il me parait indispensable d'établir nettement celles de sa mère avec Henri de Latouche qui furent très passionnées et très douloureuses.
Et d'abord Latouche fut-il le premier ami de M*"® Des bordes- Valmore et le père de son enfant? Sur ce poini tout particulièrement délicat, j'avoue que nous en sommes réduits aux conjectures (i) ; mais si la preu?»
(i) ]M. Jules LcmaîLrc, qui s'est beaucoup occupé de Marceline, a mis lo" îi tour ou îivaiil Irs noms de H. do, Latoucho, du comte de iMarccllns cl Saiul-Manu'lliu, iils nalurol de Fontaues. De son côté, AI. Arthur Pongu après avoir discuU'; et rojolé les litres de ces différents pcrsonna^, dii un article très iuti'rossant du Gaulois (n" du i*' mai 1898), parle d'un cer tain Dupny des Islcts et d'un M. H. Audibert, mais sans croire davantiE (pio. l'un oii l'autre ait été le vrai j)ère de l'enfant de Marceline. S'il avait « connaissance, à cette époque, du billot écrit par Guttin^ierà Saintc-BciiTe( (le la réponse de ce dernier h GuUintijuer, peut-être aurait-il conclu, conun nous, on faveur de Latouche, en dépit de la fausse déclaration faite k\ mairie de Bruxelles, le 11 avril 1816, pour établir que l'enfant de Marceline décédé la voillc de ce jour, était né de son lét^itime mariafire avec M. Jeai Eui?cn(». de IJonne, néij:ocianl, dans le courant de l'année 1810. Quel élain do lionne? Un ami complaisant sans doute qui se dévoua dans la circom tance pour sauver l'honneur de Marceline. En tout cas, ce qui paraître tain c'est, que l'officier de l'état civil, qui reçut la déclaration du décès c l'enfant, se lit le complice de ce généreux faux en écritures publiques, c* J c'est lui (pii l'année suivante (4 septembre 181 7) signa l'acte de mariage'*' Marceline.
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érîelle et certaine nous manque, les preuves morane nous font point défaut, elles sont môme si nomises et si accablantes — pour me servir d'une expresi usitée au Palais — qu'elles équivalent selon moi à
certitude.
ixaminons les faits dont nous sommes sûrs et laiss-les parler d'eux-mêmes.
In 181 3, le 3 mars, Marceline écrivait à son frère X, qui était prisonnier des Anglais :
Je t'envoie vingt francs par la voie que tu m'indiques, [ui est, je le sais, la voie la plus sûre. C'est bien peu, r Félix, mais je n'ai pas besoin de le faire des seras pour te faire croire que c'est tout ce que je puis, indjepourrai renouveler cette petite douceur, je m'en û une fête. Cela fait du bien à un prisonnier qui la Dit et à une sœur qui l'offre. Mais ce napoléon que je ivoie aujourd'hui, tu ne m'en dois aucune reconnaisice. C'est un enfant beau comme le jour qui a deux ans qui se nomme Eugène, qui me l'a remis pour toi. mblie pas ce nom-là (i). »
iîette lettre est doublement précieuse pour la biograie de la jeunesse de Marceline. Non seulement, en ît, elle établit qu'elle était mère, mais elle nous donne je de son enfant. Si, donc, il avait deux ans au prinops de i8i3, c'est qu'il était né entre iSio et iSii. t cela, me demanderez-vous? A Paris, évidemment (2), isque, après avoir quitté, en 1806, le théâtre Feydeau,
i)Corresp. intime de Marceline Drsbor des- Val more j t. I, p. lO. Elle ail baptisé Eiiçène, du nom de la plus jeune de ses sœurs aînées (Kugé- '» pour laquelle elle avait une affection profonde.
^) 11 appert, en effet, de l'acte de décès ae cet enfant qu'il était né à Paris, ^\s ae juillet 1810. Voici, d'ailleurs, la teneur de cet acte ;