‹ Études d' histoire romantique: documents inéditsChapitre 21 sur 45 · LA ROSE · texte numérisé non relu

LA ROSE

A Monsieur Sainte-Beuve*

Quand nous respirons cette rose Au front pâle, au souffle embaumé* Tu nous dis qu'en son sein repose Un ver enfermé.

Tu la saisis et tu la cueilles.

Fouillant dans son calice vert Qui, tout dépouillé de ses feuilles.

Reste à découvert.

Puis, tu fais voir l'insecte avide Se tordant, roulé tout au fond De la pauvre fleur au cœur vide Que tes mains défont.

Eh ! quoi 1 savant inexorable.

ET ONDINE VALMORB 207

îndant Ondine était revenue de Londres et avait etourner au bout de quelques semaines, « tousus quejamais et ayant bien de la peine à respirer». ;re attribuait cette rechute au mauvais état du mt qu'ils habitaient alors rue d'Assas, mais le mal me cause plus lointaine et plus dangereuse; Onvait le germe de la phtisie... Singulière idée, dirale l'avoir envoyée en traitement dans un pays de ards ! Sans doute, et Marceline était la première iire l'observation à ceux qui l'entouraient, mais, qu'elle l'écrivait à Sainte-Beuve, elle ne trouvait mot pour la rappeler, du moment qu'on lui assule la retenir à Londres c'était fortifier sa santé, j ajoutait : « Comme c'est ma vie, je me donne du e pour attendre patiemment, ou du moins des 3 pour me taire. Il y a si longtemps que je n'aime 3ur moi! Elle est si charmante à aimer pour elle- ! »

Tuant la rose avant l'hiver.

Tu détruis une fleur aimable, Pour trouver un ver !

En admirant les belles choses Avions-nous donc trop de candeur ?

Va, grâce à toi, toutes les roses Vont nous faire peur.

Ah ! plutôt dans les fleurs mortelles Montre-nous le miel précieux.

Apprends-nous à trouver en elles Ce qui vient des cieux.

Apprends-nous à laisser la lie Qui se cache au fond de notre eau, Et que l'âme immortelle oublie Le ver du tombeau I Ds date.)

:i08 SAINTE-BEUVE

Pauvre femme ! elle avait bien raison de dire q était née peuplier et qu'elle tremblerait et qu'elle p! rait toujours!

« Il faut marcher contre le vent, écrivait-elle ui plus tard à sa famille, quand on est restée à qua ans orpheline et nue, et portant au cœur le courage dragon sous une enveloppe d'oiseau. On ne voit p cœurs, on ne choisit pas avec Dieu. Sa volonté m' sortir de la race errante qui fuyait les bûchers (i), austérité douloureuse occupe un coin de mon âm compagnie de la plus tendre charité... »

Mais il y a des moments où le dragon le mieux tr perdrait courage et où Tabsence de ceux qu'on vous devient un supplice.

« Enfin, le voilà parti, ce mois; toujours le mêtn< on dans une lettre écrite par Marceline à sa Ondine, le i^^ mai i843; son poids me tient court y a un an que tu es repartie, et je suis comme to fille, ma fille, ma chère fille, lasse de t'écrire, parce elT(ît c'est la présence qu'il me faut (il me la faut ir cabl(MTient) et parce que le cœur n'a pas toujour paroles de ses sentiments. Les cheveux blancs s'ama sur ma tète, et tu seras bien heureuse, Ondine, î tendres désespoirs de ta mère paient la belle des que je demande à Dieu pour toi!... En attendant bien gentille de faire de nécessité vertu et d'avoir cl: cette trêve où tes forces se seront retrempées pour duire tout ce qui couve en toi de bonnes et saintes ses. M. Sainte-i3euve t'attend sur tes gages donnés (

(i) M™c Dcsbordos-Valmorc rtaif issue, du côté paternel, d'une 1 prolestante <jui, chassé»^ de Bordeaux par la révocation de l'Edit (1( tes, s'était relutriée à Genève, d'où elle était orii^inairc, et dont une j ralliée ensuite au catholicisme, était venue s'établir à Douai.

(2) Ses premières poésies.

5 met haut et à une place pure. Je ne t'ai pas dit que 5 connais maintenant sa mère, toute petite et adorable 'amour pour son fils. Sa maison est celle de la Fée iix miettes. Il y sent bon de calme et de fleurs. Elle a'a demandé de tes nouvelles.

« Je laisse là ma lettre, souhaitant qu'elle parte aujour- .'huî, i^' mai. Prends mon cœur en masse, tout gros u'il est plein d'une immortelle tendresse pour son nfant (i). »

On aimerait à lire les réponses d'Ondine, mais elles nt été probablement perdues dans les déménagements uccessifs de sa mère, et tout ce qu'on sait d'elle, à parir de cette époque, c'est que, après un traitement des lus énergiques chez le docteur Curie, elle revint à peu •rès guérie dans le courant de l'année i844j et que l'anée suivante, pour échapper aux privations de l'intérieur e ses parents, elle se décida à entrer comme sous-maîesse à la pension Bascans^ où elle avait fait une partie B ses études.

Suivons-la dans ce pensionnat de demoiselles. Il était tué à Chaillot et dirigé par une personne de grande disaction appelée M"^« Lagut. M. Bascans était un ancien idacteur du National^ dont la femme était très répaniie dans le monde et qui était lié lui-même avec Armand [arrast et Sainte-Beuve. Inutile de dire que ce dernier ipprocha de plus en plus ses visites à M. et M^^^^ Basins^ après que la fille de M™^ Desbordes-Valmore fut avenue leur sous-maîtresse... « Ils avaient pris l'habiide de donner chaque soir des réunions de famille

xquelles étaient admises, avec les personnes du )rs, les jeunes maîtresses des classes qui n'étaient

(0 ha Jeunesse de itf"» Desbordes- Volmore, p . 287 .

pas occupées. Ces réunions, toujours assez nombreuses, étaient très animées, sans être bruyantes. Dans un coin du salon, un whist était installé pour les amateurs de ce jeu, et clans un autre on se livrait à des conversations variées, voire à de petits jeux d'esprit qu'aimait beaucoup Ondine. Parfois Sainte-Beuve ne dédaignait pas ; de prendre part à ces modestes et innocentes distrao- ^ tions (i), et il excellait dans le jeu des petits papiers,quiproquos ou bouts-rimés qu'une personne de la société lisait à haute voix au milieu des éclats de rire de tout le monde (2). » Mais il mettait au-dessus de tout cela le plaisir de causer seul à seul en tète à tête avec la sousmaîtresse de la pension Bascans (3).

« Dans les années heureuses où je la voyais assez souvent, écrivait-il un jour à M*"® Desbordes- Valmore, et avant que toute mon existence fût retournée en i848, J combien n'ai je point passé auprès d'elle de doux et salutaires moments ! C'étaient mes bonnes journées que celles-ci où je m'acheminais vers Chaillot à trois heures et où je la trouvais souriante, prudente et gracieusement

(\) Ondinc lui écrivait le 19 avril 1846 :

<( Ce mal de çor^e s'est chanf^c en une forte fièvre en sorte que je dois rester couchée au moins deux jours. Si vous venez demain avec la galette,' je ne ])ourrai pas en être, ce (jui me sera très durl Voulez-vous remettre U dînette à un autre soir ? Nous ne serons que des demoiselles, nous feronJ notre thé nous-mêmes. .

« Je suis avec respect, Monsieur, votre très humble servante. I

(( Ondine Valmore. »

(3) Cf. la Fille de George Sandy par Georges d'Heylli, 1900. — Solangi Sand fut mise en pension chez M"ic Bascans vers i84o et y connut 0ndiD( Valmore.

(3) M"'e Bascans, écrivait Ondine à Sainte-Beuve, le ao octobre 1846, vcnl que je vous dise qu'elle a un charmant boudoir tout neuf: que bien qu'il soit meublé d'un poêle de faïence et de quatre chaises de paille, on y boi' d'excellent chocolat ; enfin, que si vous y veniez un de ces soirs, elle sérail très enchantée et vous ferait les honneurs de son mieux... »

{Lettre inédite communiquée par M. le vicomte de Spoelberch de Loreih joui.)

nte. Nous prenions quelque îlivre latin (i) qu'elle iit encore mieux qu'elle ne comprenait, et elle arri- )mme Tabeille à saisir aussitôt le miel dans le buisllle me rendait cela par quelque poésie anglaise, jelque pièce légèrement puritaine de William Coo- ) qu^elle me traduisait, ou mieux par quelque pièce

! 7 août 1846, Ondine écrivait à Sainte-Beuve : lu ce soie \'Ode à la Fortune. Je crois que je l'ai bien comprise, passage que je ne sais pas rendre :

Diffugiunt cadis

Cum fœce diccatis amici

Ferre juffum pariter dolosi .

iTous n'aurez rien de mieux à faire, je vous le demande... » une autre lettre du même mois :

. J'ai bien travaillé. J'ai lu les Cinq Odes et les précédentes. Je oir tout compris, sauf un vers :

Non hoc poUicitus tuae.

dans l'ode XV, vers 33. A quoi se rapporte ce taœ? » une autre enfin du 20 octobre 1846 :

loi, j'ajoute que j'ai lu votre Homère, et que j'aurais bien voulu 'ire aussitôt le bonheur que j'y ai trouvé. Ce que vous dites de la : tous les matins pour maintenir l'élévation de l'âme, m'a plu sinlent, et cet article m'a semblé une de ces pages-là. Au revoir, Mon- ; travaille un peu en attendant plus... »

'es ï«erfi/cs communiquées par M. le vicomte de Spoelberch de Lovcn-

Après votre départ,\hier, lui mandait-elle un jour (i845 ou 1846) j'ai é Coopères hymns à une vraie puritaine, fille d'un missionnaire qui iotre maison. Elle m'a raconté avec enthousiasme la vie si orageuse, au fond de ce poète. J'ai lu quelques hymnes qui m'ont paru très très élevées. J'en savais plusieurs sans connaître le nom de l'auteur. rows rcmercieTde m'avoir donné la pensée de lire ce livre et je vous toute fraîche, cette mauvaise traduction d'une de celles qui m'ont le ppée ce matin. La connaissez-vous?

DANS l'affliction

[God moues in, etc., p. aSa.)

Dans un chemin mystérieux, L'esprit de Dieu voyage,

Sur les flots, dans l'ombre des cieux.

Tout voilé par l'orage.

Relève-toi, chrétien tremblant;

Le nuage qui gronde.

Gros de tendresse, en éclatant, Rafraîchira le monde.

Ah ! comment le jugerions-nous?

d'elle-même et de son pieux album qu'elle me permettait de lire. »

Et il lui arrivait quelquefois de recevoir de cette gra cieusc amie des billets daus le genre de celui-ci : J

« En rentrant ce soir, j'ai trouvé votre lettre et Pascal que je n'ai point quitté depuis. Me voilà occupée et heureuse pour bien des jours. C'est une douceur profonde I; que de trouver de pareils amis dans le passé, et de pouvoir vivre encore avec eux malgré la mort (i). »

En lui l'amour respire ; Sous l'air imposa ut du courroux 11 caclio sou sourire.

Ses projets mûrissent toujours :

La grain(? fçerme et pousse ; Le bouton, amer quelques jours.

Donne une fleur plus douce.

En vain on veut lever les y^cux,

Aux desseins (pi'on lui prête !

Il est son seul jucçc en tous lieux.

Et son seul interprète.

«An revoir, Monsieur, bien des choses affectueuses de la part deM"*Bi»" cans. J'ai change les deux vers et je les enverrai à ma mère. « Ucccvez tout mon respect.

« GXDINE VaLHORE.

« (Dimanche.) »

En marine de la dernière strophe de cette pièce de vers inédite, Saint^ Beuve av.iit écrit : « C'est comme les hymnes du Bréviaire traduites par Racine. »

(i) Ou'on lise encore la Icttnî qu<' voici:

« 10 juillet [iH.47j. — M"'c Bascans vous prie, Monsieur, de venir jeudi avant six heures, si vous ])ouvcz, si vous voulez, si cela vous arrange. Elle serait heureuse et non s aussi de vous voir avant et après le dfncr. M. Armand Marrast sera là. On parlera affaire Teste et autres.

« Si je n'avais été î)rise ce malin j)ar une visite inattendue d'inspectrice, je vous aurais écrit ïonij^uement pour vous prier d'aimer Jean-Paul, et de le lire. 11 en est «liiçnc ]>ar bien des points, surtout pour ceux tpii ne demandent pas tout à un auteur, ni la même chose qu'à tous les autres. Il sent et dit, avec une émotion sincère, la nature, et ce qu'elle donne de charmes ou de consolations ; il peint l'amitié, comme l'ayant sentie avec une àme élevée, d/licatc et forte. On peut bien lui pardonner (en les sautant] quelques Ofnbres chinoises, quand on trouve avant et après des pages vraiment touchantes et inoubliables... »

Et celle-ci, datée du a5 mars i848: «... Depuis qu'on fait tenir les sl^

ET ONDINE VALMORE 2l3

Je ne m'étonne donc pas qu'un jour il ait conçu dans a solitude de son cœur le projet de s'unir à cette jeune femme exquise et qu'il s'en soit ouvert à M™^ Bascans. Mais cette idée qu'il caressa durant des mois et qui avait souri autant à la mère qu'à la fille, quand on leur en îvait parlé officieusement, Sainte-Beuve, je ne sais pourfuoi, renonça peu à peu à y donner suite. Et il continua omme par le passé à visiter Rr^° Ondine et à lui témoiner les mêmes égards attendris et respectueux.

S'était-il rendu compte qu'avec les dix-sept ans qui les ^paraient l'un de l'autre il était alors bien mûr pour elle? e peu de santé d'Ondine lui avait-il donné à réfléchir, u bien s'était-il dit que son manque de fortune ne lui ermettait pas décemment d'épouser une fille sans dot ? B crois qu'il y avait de tout cela dans son refus d'aller lus loin (i). En toutcas,il fut bien inspiré en demeurant

îs dans les heures, le temps nous paraît un peu lone^ et nous croyons, jnsicur, qu'il y a bien des années que nous ne vous avons vu ; M^^c Basns me charçe de vous demander comment vous êtes. Elle est tout entière

tourbillon Pour moi, je ne sais que penser de ce qui se passe, et je souf- ; de ne savoir ni me réjouir ni m'attrister. La seule chose qui me frappe, îst (juc tout le monde s«; fait j^rand homme, et que les hommes ordinaires ant tous du çénie, il n'y a plus (juc les hommes de gcuie qui puissent se ntenter d'avoir du bon sens.

« Du reste, je ne tiens g-uèrc à cette opinion, et je suis toute prête à en lançer si vous me dites, Monsieur, qu(î tout est pour le mieux, et qu'en les gardant de haut, toutes les petites imperfections du moment se perdront :ns de beaux résultats... »

{Lettres inédites communiquées par M. le vicomte de Spoelberch de Lo- !njoul.)

(i) Lire à cet égard la lettre qu'il adressait le a5 décembre 184O à ïtt® Bascans et qui m'a tout l'air de se rapporter à ce projet de mariap^e : ... n m'est survenu toutes sortes de mécomptes dans mes alTr.ires privées, . îe me trouve hors d'état de sufHre, })our le moment à l'ene^aç^ement que M pris de concert avec vous .. Tout cela m'a donné bien de l'ennui et du "avail de tête, mais la partie la plus ensible pour moi est l'impossibiHté h cela me réduit, pour le moment de faire face à une dette la plus sacrée lia plus douée... » {Corrcsp. de Sninte-Bruvc^ t. I, p. i4o.) ^\ ne faut pas oublier non plus (ju'en i845-/[6, lorsqu'il courtisait Ondine,

f^te-Beuve était dans le plein de sa passion pour M™* d'Arbouville. Peutméme l'aurait-il demandée en mariage, sans cela, car à cette époque sa

dans Texpectative, car s'il avait épousé cette charmant Ondine, il se serait ménagé de grands chagrins. lia écril quelque part :

« La nature se présente deux fois à nous pour le ma- , riai^e; la première fois à la première jeunesse. On peutJ lui dire alors : Repassez. Elle n'insiste pas trop. Mais h seconde fois, à cette limite extrême, lorsqu'elle reparaît, ■ lorsqu'elle insiste avec un dernier sourire, prenez garde:! si vous la repoussez encore, elle se le tiendra pour dit,! elle ne reviendra plus. » I

Elle ne revint plus, en effet, pour lui, et, après avoii chassé toute sa vie sur les terres d'autrui, après avw couché plus d'une fois dans le nid des autres, il mouru seul.

jjmo Desbordes-Valmore redoutait cette fin pour fille; aussi, lorsque Ondine approcha de la trentsdnt pensa-t-elle sérieusement à la marier. Mais elle rêvai d'un mariage qui l'eût aff*ranchie de l'esclavage de condition. C'est un si dur métier que celui derépétitric quand on est déjà d'une santé délicate 1 La révolutioi de /|8 réalisa une partie de son rêve. Nous avons dit ( M. l^ascans était lié avec Armand Marrast. Quand dernier fut appelé à la mairie de Paris par le gouverni ment provisoire, il s'empressa de nommer Ondine ini pectVice des pensionnats de demoiselles du départemei de la Seine. Restait à lui trouver un mari. Le 25 i 1849, Marceline écrivait à son frère:

« Ondine, toujours affairée comme une hîrond t'envoie ses gracieuses amitiés. Je te dirai (cœur à cœi que je voudrais bien la voir occupée à faire son nid,

situation matérielle était bonne. Ce n*est qu'en i848 qu'elle redevint n précaire, par l'abandon qu'il fit, un peu légèrement, de son poste de bi thécaire à la Mazarinc.

ET ONDINE VALMORE 2l5

i elle est au bel âge pour cela, et cette jeunesse a in d'aimer enfin. Un bon et honnête mari irait bien te charmante et sage enfant. Elle rit quand j'en î, et moi je ne ris pas, car il faut une dot aux filles, t vrai que sa profession lui donnera dans un an

mille livres de rentes — c'est déjà beaucoup dans lénage.Prie Notre-Dame pour qu'un bel amour s'al- 5 dans cette jeune âme, pourvu qu'il soit partagé I » i Notre-Dame de Marceline était celle de Douai, sa

natale; elle avait pour elle un véritable culte et mmandait toujours à son frère d'ôter son chapeau n intention, quand il passait devant son église. A 3 de la prier et de couvrir ses pieds de fleurs, elle at de Notre-Dame la grâce qu'elle lui demandait. Le anvier 1861, Ondine épousait M. Jacques Langlais, ;at, député de Mamers (Sarthe), qui avait dix ans lus qu'elle et deux enfants issus d'un premier ma- B (i). Cette union, contractée sous les plus heureux

Né à Mamers, le 27 février 1810, Jacques Langlais, fils d*un tisserand, ivé pendant cinq ans aux frais de sa ville natale. Entré au séminaire ms, il reçut les ordres mineurs et enseigna la rhétorique au collège de s. La révolution de Juillet ayant changé le cours de ses idées, il se 1 dans la politique et vint à Paris, en i833, faire ses études de droit, avocat en 1887, il collabora à plusieurs journaux et à V Encyclopédie liçine. En i84o, il devint rédacteur à la Presse où il soutint le minisîuizot. Nommé représentant du peuple en 1848 par le département de •the, il vota d'abord avec le parti démocratique modéré. Après l'éleclu 10 décembre il se rapprocna de la droite et se rallia à la politique ince-président. Après avoir fait partie jusqu'en i858 du Corps législatif, se signala comme rapporteur des projets de loi relatifs à la composition ry^ et à l'organisation municipale, il entra au Conseil d'Etat et accepta OIS de septembre i865 le portefeuille des finances de l'empire du Mexiù il mourut subitement le 28 février 1866. « J'ai une triste nouvelle à ;r à Votre Majesté, écrivait Bazaine à l'empereur, le 26 du même mois: )rt subite de M. Langlais, qu'un travail excessif avait beaucoup fatigué ni le moral, quoique ferme, était par moment ébranlé par les difficuliii à chaque instant surgissaient dans l'accomplissement de sa tâche. Il frappé par un épanchement au cerveau, le 28 au soir.» (Emile OUiTier, pire libéral, t. VU.)

2l6 SAINTE-BEUVE

auspices, ne fut cependant pas heureuse (i). Je v dire qu'elle fui de courte durée. Un an après, M™® Lan glais perdait sou premier né. Ce fut pour Marceline ui mauvais présage, et, en effet, vers le même temps, On dine ressentit de nouveau les atteintes du mal qui, dij ans auparavant, Tavait conduite aux portes du tombeau Elle était allée passer la belle saison à Saint-Denis d'An jou iMayeinie), dans une propriété appartenant à se mari, et la douceur du climat, la gaieté répandue d Tair et sur tous les visages de ce pays de délices, lï avait (l'abord fait beaucoup de bien. Cela se sent au ta de la lettre qu'elle adressait à son frère Hippoljte ai mois d'octobre 1802 :

« Dans quelques jours nous serons ensemble, chci frèi e, et il faut tout le besoin que nous avons de nous voir, pour nous consoler de rentrer dans ce Paris qui

(i) i( VAi l)i('n, lui écrivait, le i3 so}>l<'mbrc i85i, Marie de R..., uncde SOS ainirs de pension, îi }>n)]ius de ce mnriac^e, eh bien, si, la signorinad^ viiiidj'a sii:;n()ra, channaiile nym})he d(" l'onde aux yeux bleus et aux blonds cbevciix. L inspectrice de l'Université de la Ville, je crois, ne présidera plol à la (Ujnl'c clion d'nn las de i)etits cuistres, métier iusipide et qui fausse UJ nature d nnc personne beaucoup plus poète et plus enfant que pédante. £a atlondanl, belle Ondine Ondinetle, ce que vous pouvez faire oemicoxest bien ecriainc incnl de vous ébattre, de vivre le nez au soleil à la façon del chèviTs dont \o'js uianj^ez le fri)maij;e, de vous bourrer de soune etderosbecf, de ne sonirer (ju à rcsj)irer en liberté, et de nous revenir f rafchc éclosf et l'urlitit'e. A\ant le plus trrand soin de votre })récieux corps, devenez taDp< et l(.nt ce qne vous voudrez, j)ourvii que vous soyez bien, et que je ne voa voie pas comme à (^haillot sans souffle ni couleurs. »

Dans une autre lettre écrite de Lima, le 7 mars i85i, je relève ce W* Pa:.' : « Je suis si heureuse de la nouvelle que tu me donnes, mon Onoim bien-ainiée, que je ne sais comment te féliciter. Commençons par éleverno coMirs vers Dieu (pii a bien voulu «pi'il y ait un cccur capable de compreodn le lien ; ipiMieureux doit être ton mari I Je ne doute pas de ses qualités; tû juirement a clé toujours bon, comment ne l'aurait-il pas été dans cctt occasion, et puis, mon Ondine, tu es de ces êtres si angéliques que, sérail on un monstre, on deviendrait ani;e au})rès de toi... »

{Lettres inédites, counnuuujuees par M"" Lan^iais, de Saint-Denis d'An jou, veuve de iM. Aimé Lanj^iais, lils du mari d'ondine, lequel mouru*'" i883 consul à Jérusalem. M"'« Langlais a gardé pour la mémoire d*0ik une véritable piété.)

ET ONDINE VALMOHE 2 I 7

; fait peur. Je n'ose pas penser à celte rue de Seine: e semble que je vais retrouver là l'horrible hiver de passé. Ici, on oublie tout, on se plaint par genre^ ; sans amertume; on dort, on mange, on n'entend t de sonnette, on s'éveille pour dire : « Va-t-on déer ? » On se promène à âne et on rentre bien vite ' demander : « Va-t-on dtner? » Il y a des fleurs, herbes, des senteurs de vie qui vous inondent malvous-mêmes ; il y a une atmosphère d'insouciance i^ous berce et vous rend tout facile, même la souf- * ce. Que n'es-tu là? Tu prendrais ta part à tant de 1 Tu nous aiderais à traduire Horace dans un style ant et philosophique comme celui-ci :

Cueillons le jour, buvons l'heure qui coule ; Ne perdons pasde temps à nous laver les mains, Hâtons-nous d'admirer le pigeon qui roucoule. Car nous le mangerons demain.

Ne fais pas attention au pluriel rimant avec un sin- ;r, c'est une licence que la douceur de la température

fait admettre. Nous devenons de véritables Ange- : Molles^ comme dit César (ou un autre).

Ne te marie pas avant notre retour. Je tiens à être ultée sur la toilette de la mariée, peut-être sur la ée elle-même. Quant à l'Alice de la rue Miromesnil, me paraît fruit vert destiné à devenir fade. Je crois

n'y a pas grande intelligence dans ce front-là I II est que je la connais peu. Embrasse tendrement mon

père. Tout le monde ici se rappelle à ton souvenir s colons demandent de ses nouvelles tous les di-

hes. Dis-lui que l'un d'eux va avoir son onzième

t. Il saura lequel. Bien entendu qu'il ne paiera pas irme.

2l8 SAINTE-BEUVE

(( Je ne le dirai rien de ma mère. Je veux le la surprise,

(( Que ne puis-je rapporter cette campag^ne si riche, si diverse dans les derniers jours d'automi que promenade est un enchantement.

«Je t'aime.

<( Ondine. »

Je ne te dirai rien de ma mère I Hélas ! j qu'elle écrivait ces lignes, elle ne se doutait pas mère ne la quittait pas des yeux et qu'elle jouait elle la comédie de la gaiet-é. M"^^ Desbordes- Vain vivait pas, en effet, de voir l'état de fièvre et de m dans lequel se consumait cette pauvre Ondinê.E vait qu'elle avait des physionomies d'une mobilité e; une faim étrange, et, dans son langage imagé, ell que son âme était habitée par des milliers d' qui ne chantaient pas ensemble, mais qui se crai et se fuyaient.

Tout d'abord elle s'était mis en tête que sa fil lever solitaire, mais à la longue, quand elle enter ncr sa petite toux sèche, elle.fut bien obhgée de s( à Tcvidencc terrible : n'était-ce pas ainsi qu'elle a^ perdu sa fille Inès (i) ?

« J'ai cru à un mieux sensible et attesté par l cin, écrivait-elle à M^^® Camille Derains le 3o d( 1852 ; mais quoi I ma chère Ondine est l'ange de dulité. C'est le mal dissolvant, c'est l'arme impc combattre. Les bras me tombent. C^est donc qi m'abandonne I V ous croyez bien que je ne peu

[j) Inès Valmorc, née à Bordeaux le 29 novembre 1826, mourul 4 décembre 1846.

ne femme aussi infortunée que vous. Avec toutes res les paroles me manquent ; il faut mentir ou er leur éclat. Vous savez seule ce que je peux ren-

sans crier. Lançlais n'arrivant pas, je reste nuit r (i). Je ne pourrai donc aller serrer vos mains je me Tétais promis... Laissez-moi m'abreuver un it avec vous de l'idée que je suis maudite par le ue je prie I »

v^re mère, si chrétienne et si résignée, fallait-il

souffrît pour jeter vers le ciel ce cri désespéré 1 avait pourtant pas encore bu le calice jusqu'à la 12 février i853, Ondine s'éteignait dans ses bras, ques jours après, elle écrivait à Sainte-Beuve : rmi tous, vous seul, je crois, devinez l'étendue de uleur. Je vous remercie de tous les sentiments qui i révèlent. Je vous remercie d'une larme de pitié us vient aux yeux pour moi et du serrement de raternel que sa perte vous cause, je le sens I — l'avez bien connue, vous lui avez donné de la e pure. Vous avez aimé l'innocence de son sou- Elle l'avait encore en fuyant !... — Oui, je vous ie pour elle, sainte et douce colombe ; je vous ie pour moi ! — et pour vous — d'avoir été son

ainte-Beuve lui répondait.

a Ce 19 février i853.

)us dites bien vrai, chère Madame et amie et mère uvée : j'ai ressenti toute votre douleur. Depuis nps et de loin je suivais l'affaiblissement de cette anté déclinante et je tremblais en silence d'une

ine habitait à Passy, rue de la Pompe, 117, ci sa mère rue Fey»

220 SAINTE-BfiUVB

fin trop prévue. Vous êtes véritablement une mère de douleur ; ici, du moins, il y a tout ce qui peut adoucir, élever et consoler le souvenir : cette pureté d'ange dont vous parlez, cette perfection morale dès l'âge le plus tendre, cette poésie discrète dont elle vous devait le parfum et dont elle animait modestement toute une vie de règle et de devoir^ cette gravité à la fois enfantine et céleste par laquelle elle avertissait tout ce qui l'entourait du but sérieux et supérieur de la vie... Vous qui ne pleurez plus, vous souvient-il de nous? Cest à vous, poète et mère, qu'il appartient de recueillir et de rassembler toutes ces chères reliques, toutes ces reliques virginales, car je ne puis m'accoutumer à l'idée qu'elle ait a d'être ce qu'il semblait qu'un Dieu clément et sévère avait commandé de rester toujours. Rassemblez toutes ces traces de poésie, toutes ces gouttes de parfum qu'elle a laissé tomber dans son passage (i) : un jour, quand le *

(i) Voici, pour moi, la pcrlc de l'ccrin d*0adine. Cette pièee de vert n'est pas datée, mais elle doit êlrc da môme temps qae celles que j'ai données dans le corps de cette étude :

Quand on vint devant lui raconter la nouyelle

De la touchante mort d'une si jeune belle.

Il voulut tout savoir. Et chacun fut surpris

De le voir calme cncor, lorsqu'il eut tout appris f ,

Puis il parla long^tcmps. Il dit : C'est bien donomtiag^ t '

Mourir ainsi I Voyez ! Mais on meurt à tout âge ! . . . Nul ne le croit frappé. Jaloux de sa douleur, Rien sur sou front calmé n'avait trahi son ccear.

Seulement sa parole était plus éloquente, Et moi je devinai dans sa voix plus vibrante Que de })Ieurs étouffes le poids impérieux Avait gonllé le cœur, étant chassé des yeux.

Ah ! crniç:nons pour nos deuils la douleur indiscrète,

Souffrir trop haut n'est plus souffrir.

Moi, je veux, mes amis, cette larme secrète S'il m'arrive aussi de mourir 1

Au bas de cette poésie inédite et qui m'a été communiquée par M. le n- « comte de Spoelberch de Lovcnjoul, Samte-Beuve avait écrit cette note : « Qodl jolie pièce I quelle touchante mspiratioo 1 C'est de l'André Chénier mor^ll

temps aura coulé sur cette plaie trop saignante, et quand nos cheveux auront encore plus blanchi, nous les parcourrons ensemble avec une bienfaisante tristesse. Ma vie depuis quatre ans est tellement une corvée continue et assujettie, une vie de prolétaire littéraire qui fait son temps, que je n'ai pas couru à vous et que je laisse cette lettre vous arriver sans moi. Mon cœur, croyez-le bien, reste fidèle au passé et inviolable dans ses souvenirs (i), »

Que dites-vous de cette lettre et de cette phrase murmurée en trémolo comme sur les cordes d'un violoncelle : « Je ne puis m'accoutumer à l'idée qu'elle ait cessé i'ctre ce qu'il semblait qu'un Dieu clément et sévère lui ^ait commandé de rester toujours ! » Il est clair que :>ainte-Beuve regrettait qu'un autre que lui eût respiré le parfum de cette âme virginale.

Son vœu suprême ne s'est point accompli non plus. Les poésies d'Ondine n'ont pas été recueillies, et il est probable qu'elles ne seront jamais publiées. J'avais 2spéré trouver son album à Saint-Denis d'Anjou, mais M™® Langlais m'a dit qu'en 1880, à la suite d'une visite que lui fit Hippolyte Valmore, frère d'Ondine, tous ses fcrils avaient été remis à M. Valmore père. C'étaient, pour la plupart, des prières et des hymnes. Le peintre de fleurs lyonnais était décidément bien inspiré quand il lui mit au cou des ailes d'ange.

(1) La Jeunesse de M"''> Desbordes- Valmore, p. 108.

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