‹ Études d' histoire romantique: documents inéditsChapitre 22 sur 45 · CHAPITRE Vf SAINTE-BEUVE ET LA PRINCESSE MATHILDE · texte numérisé non relu

CHAPITRE Vf SAINTE-BEUVE ET LA PRINCESSE MATHILDE

I. — La dcrnirrc année de Sainle-Beuve. — Impératrice manquce.

— Napoléon III et la princesse Mathilde. — II lui offre comme résidence le Pelit-Trianon. — Elle préfère un hôtel aux Champs- Elysées. — La princesse Mathilde comparée à Marguerite deNa- j varre. — Ses relations avec les écrivains et les artistes. — Théo- 1 phile Gautier, son bibliothécaire et son boufFon. — Caractère de son amitié pour Sainte-Beuve. — Il lui choisit son professeur | d'iiisloire. — II disait (ju'elle avait l'esprit historique. — Opinion j do la princesse sur le Lion amoureux dePonsard. — Plus répQ- I blicaine qu'impérialiste. — Portrait qu'elle trace de Sainte-Beuve.

— Sentiment d'admiration et de reconoaissaoce qu'il en éprouve,

— Elle le comble de cadeaux.

II. — Sainte-Beuve au Sénat. — Le dîner du Vendredi-Saint,— L'histoire et la légende. — Mme de Tourbey. — La prince Mathilde se brouille avec l'impératrice à cause de Sainte-Beuve.

— L'empereur, le prince Napoléon et Ilavin. — Sainte-Beuve el les rédacteurs du Temps, — La dernière visite de la princesse 80 criti(iue des Lundis. — Vassal dé l'Empire. — Opinion de 1 bert sur le passage de Sainte-Beuve au Temps, — Ce qu'il aurw dii faire après avoir quitiié le Moniteur . — Sa dernière lettre à ji l*rincesse. — ce Non, ce n'est pas possible I » — Elle se réconcili avec lui par le canal de M. Zeller, la veille de sa mort. — ' quand la publication de ses Lettres à Sainte Beuve?

C'ost ici la dernière amie.

Un an avant d'aller s'asseoir sur sa chaise curule i Luxembourg", Sainte-Beuve avouait à table, chez Magn (juMl n'avait presque plus de relations de société. «

ai gardé, disait-il, que trois femmes : la Princesse, la Wsie et M*"® de Tourbey (i), »

Quelle était cette princesse à laquelle il donnait la prérence sur la Muse de sa vingtième année et sur l'amie 1 prince Napoléon? Il est à peine besoin de la nommer, r il n'y avait sous l'Empire qu'une princesse pour les tisteset les gens de lettres. Cette princesse n'était autre le la princesse Mathilde.

Quand Napoléon III monta sur le trône, non content

î donner le titre d'Altesse à sa cousine Mathilde-Létitia-

iTilhelmine Bonaparte, fille de l'ex-roi Jérôme, qu'il

irait failli épouser, étant en exil, il lui offrit, pour la re-

lercier d'avoir fait, jusqu'à son mariage, les honneurs

a palais delà Présidence, la jouissance du Petit-Palais

Versailles. Mais le Petit-Trianon était trop loin de

ris, et les souvenirs qu'y a laissés Marie-Antoinette

liaient point pour lui faire envie. Outre qu'elle ne se

tait aucun goût pour les bergeries, et qu'elle préfé-

de beaucoup la société des gens de lettres et des

stes à celle des moutons les mieux pomponnés, mus-

s et enrubannés, la Princesse voulait être dans ses

ubles comme une bonne bourgeoise. L'Empereur lui

tj M™« de Tourbey, qui était alors une des plus jolies femmes de Paris Utait rue de TArcadc où elle recevait à dîner,tousles vendredis, le prince poléon et quelr^ues familiers du Palais-Royal, Sainte-Beuve l'aimait iucoup et Tinvitailà sa table clia(iuefois que le prince Napoléon lui faisait tumeur de dîner chez lui. C'est elle qui, pour ses funérailles, envoya la Kronpc de violettes qui fut déposée sur le corbillard, à rexcIusioQ de toutes ~ aali*es.

donna aux Champs-Elysées un hôtel que rien ne distinguait à rextérieur de ceuxqui l'entouraient, etelleacheti ensuite au bord du lac d'Enghien une magnifique pro priété qui avait appartenu au maréchal Catinat et ï elle fit sa résidence d'été. C'est dans ces deux habitatioDS. que s'écouleront — avec quel éclat suivi de quelles Iris-j tesses! — les trente plus belles années de sa vie.

On peut dire que, de i853 à 1870, pendant toute h durée du second Empire, tous ceux qui portaient un noi dans la politique, les arts ou les lettres, défilèrent ( les salons de la rue de Courcelles et s'assirent à la t . de la Princesse. Mais la politique n'était pas son affaire ■ Elle la laissait à son grand frère qui, par tempérame et pour renouer la tradition, jouait au Palais-Royal à-vis de Tempereur, son cousin, le rôle de Philippe-Ej8 lilé vis-à-vis du roi Louis XVI. Si elle recevait le mond officiel une fois par semaine, cérémonieusement, ( grande pompe, de dix heures à minuit, elle n'était heu reuse qu'au milieu des poètes, des savants, des peintr des sculpteurs et des musiciens qu'elle recevait tous 1 autres jours dans Fintimité, sans apparat et sans pose(i

On Ta comparée souvent à Marguerite de Valois. 1 comparaison est plus flatteuse que juste. Je ne sais si princesse Malhilde avait des mœurs aussi bonnes que reine de Navarre. J'ai entendu dire qu'elle mettait pratique certains contes de PHeptaméronj mais regarde la légende ou la chronique scandaleuse; ce intéresse l'histoire, ce que nous savons de façon certa c'est qu'elle maniait la plume aussi bien que le pinc qu'elle était aussi brave que généreuse et que, plus h reuse que la sœur de François P% elle ne fut jamais

(i) Journal des Gonconrt, t. Il, p 100.

emeure de se séparer, à cause de leurs idées, des ils forts qui faisaient partie de sa cour et dont quel- -uns s'appelaient Renan, Taine, Sainte-Beuve, ipoléon savait très bien que sa cousine lui avait beau- ) de reconnaissance et fermait les yeux sur ses fréitations, si risquées qu'elles, fussent par moments. 11 i que sur la fin de son règne, encore était-ce pour •e à rimpératrice — qu'il lui reprocha de lui avoir i la main en nommant Sainte-Beuve sénateur. Car elle et elle seule qui fit cette nomination, len qu'arrivé tard chez elle, — leurs relations ne ient, en effet, que de 1861 — la princesse Mathilde it prise tout de suite pour Sainte-Beuve d'un sentit qu'elle n'éprouvait pour aucun autre de ses fami- . Théophile Gautier, qui le lui avait présenté, était oèie et le boute-en-train de la maison (i), comme iwerkerke et Clodius Popelin passaient pour en être favoris. C'est Théo qui, dans les réunions intimes, liait et entretenait le feu de la conversation, et l'on qu'il était sans rival dans cet art si difficile! C'est

Lui-même se disait son bouffon, comme dans ce joli sonnet à elle qu'il improvisa un jour sur des rimes données et sur le sujet choisi a Verandah ».

Sous cette verandah, peinte en vert d'espérance, On arrive et l'on part avec un souvenir Si doux, qu'on y voudrait aussitôt revenir Sous les fleurs du tropique et les plantes de Franc .

Une main de déesse y çuérit la souffrance.

Au mérite modeste elle ouvre l'avenir.

Elle sait couronner comme elle sait punir.

Pour le génie elle est pleine de déférence.

Devant elle enhardi, l'esprit primesautier, Ainsi qu'Euphorion dansant sur la prairie, Peut, entre terre et ciel, se montrer tout entier.

Pour que son œil pétille et que sa lèvre rie Et que de toute humeur sa lèvre soit guérie, 11 suffit d'un bon mot de son bouffon Gautier.

:» it) SAINIB-IJKUVE

éi^^ilement lui (|ui était le bibliothécaire de la Princesse; au xvi« siècle on aurait dit son libraire, et la sinécure élaiL assez lucrative (i).

Saiute-Heuve était tout à la fois quelque chose de plus et de moins à Tliôtcl de la rue de Gourcelles. S'il ne venait qu'en second et môme en troisième ligne dans le ccïMir de la Princesse, il occupait le premier rang dans sa considération. A cet égard, il est fâcheux que nous n'ayons pas les lettres qu'elle lui écrivit de 1861 à 1869, elles achèveraient, je n'en ]doute pas,de nous prouver qu'il fut son confesseur, son mentor et son maître. Je prends , ce dernier mot dans le sens de précepteur. C'est lui qui lui avait choisi son professeur d'histoire, lequel était ]\I. Zeller, car il avait voulu qu'elle eût un professeur d'histoire. « Vous avez l'esprit historique, lui écrivait-il un jour (20 décembre i8G5), en lui envoyant la collée* lion (les Mémoires sur r Histoire de France. Votre Altesse est de la race historique môme : à quelque paj (|u'elle ouvre cette collection, elle y trouvera des faits des [)ortraits^ ce ([u'elle aime. »

dette façon de la traiter lui avait plu beaucoup. Ausi s'était-il établi dès le principe entre elle et lui une nierce de lettres et des rapports suivis où Sainte-Beuve, en dépit de sa mauvaise réputation, ne se départit jamaisi: de la déférence la ])lus respectueuse. Je dois ajout<îf|^. qu'entre elle (4 lui, il y avait des points de contact, di aflinités de nature que les événements ne firent que rei dre [)lus sensibles. Elle avait beau ôtrc très fière du noŒ| (prelle portait, elle était comme lui plus républicai

(i) Oiiand il fiif iinpimr son l)il)liol}i('cMiiv, Gautier demanda aux Goncoort (|iii \c r;ij)j)oi'lci!l eu leui' Jinifiia! ,'>\ la Priuccs^A' avail yraiincnl uiiebili'" Ui- (|iio.

A (juoi les Goncourt répliciuôrent:

— L'u conseil, mon dur Gautier, faites comme si elle n*en avait pas'»

impérialiste. J'en trouve la preuve manifeste dans la re suivante qu'elle lui écrivait le lendemain de la résentation du Lion amoureux.

c Samedi (20 janvier 186G)... La pièce de Ponsard à ssi. Elle m'a ravie — d'abord parce qu'on y parle nçais, que les sentiments qu'elle fait naître sont frans, et qu'elle est jouée admirablement bien : mes vieux timents républicains se sont tous réveillés ; — je ses partie avecles républicains pour exterminer les royaes, ces mauvais Français. — J'ai essayé de siffler, sque le père de la jeune femme, qui se convertit à la nesse d'un général républicain et qu'elle épouse i^ers et contre tous, auquel Hoche vient de donner sa erté, quand ce vieil émigré gracié lui dit : « Allons, i fille, chez les Anglais. »

« J'ai été contente de moi. Je puis encore sentir vivent et patriotiquement. Mais le public a été forcé d'apludir malgré lui, et il y a des pensées fières et fortes, )erbes. J'ai passé une bonne soirée. Les gens qui ne ivaient critiquer disaient nonchalamment : c( Pourri remuer tout cela? » Quel esprit! quelle faiblesse! îUe lâcheté! Quant à moi, comme je ne suis pas assez >le pour avoir eu des parents guillotinés, je n'ai eu ï les roses de la Révolution : je l'aime, je la comnds, sans excuser ses crimes; mais je suis indulgente ir ses erreurs et je voudrais voir tous les Français en tir la grandeur et la défendre... »

)ue voilà bien la femme qui a son franc parler et qui, prime-saut, sans prendre garde à son titre d'Altesse sans réfléchir aux conséquences, dit tout haut ce elle ressent I

ette lettre arriva à Sainte-Beuve en pleine consultan de médecin ; elle ne lui causa aucune surprise, car

i>l>W SMNTE-DEUVE

il connaissait « Tesprit historique » de la Princesse savait depuis lonj^temps qu'elle maniait aussi bi j)lume que le pinceau. C'est Giraud et Hébert qui a\ clé ses maîtres en peinture; quanta son professeï style, je crois bien qu'elle n'en avait pas eu d'auln la nature. En tout cas, ce n'est pas Sainte-Beuve qi avait donné cette vivacité, ces élans, ces tours de pi Le lendemain du jour où elle vint chez lui pour la mière fois — on verra dans quel but tout à l'heurelui adressait le joli billet que voici :

«4 juillet (i86

(( Dans un coin de Paris, il y aune rue moins fréc lée que les autres; au n*^ ii de la rue Montparn on m'a donné un rendez-vous, accepté avec grande j'ai emporté de ma journée d'hier le plus charmant venir. J'ai découvert un délicieux petit nid ; j'y ai ti de fraîches odeurs, de l'isojernent, pas trop de lurr dans une pièce longue une très grande table surchî do livres — du papier, des plumes; pas une tache cre; au milieu de tout ce matériel vit un esprit émi lin, caustique, insinuant, indulgent, par bonté de c par habitude de la vie; — souriant à toutes les ma on découvrant partout; accessible à tout le monde, s 'xhant garder ses préférences ; — philosophe à la ] des anciens Grecs auxquels il ressemble beaucoup p forme extérieure; — un croyant sans religion, un losophe avec des indignations, un scrutateur par curi( enfin un esprit qui comprend tous les esprits, qi explique tous; et qui a le rare bonheur de n'avo la passion que ce qu'il en faut pour rester juste el partial.

« Eh bien, comment ne pas fttre fière d'avoir pu c

ET LA PRINCeSSE MATHILDE 229

per cet homme pendant plusieurs heures; de lui avoir inspiré le désir de me connaître assez pour donner de moi au public une appréciation qui pourrait flatter les plus difficiles (i)l »

Je ne crois pas que Sainte-Beuve ait jamais été peint au pied levé avec cette légèreté de main et cette sûreté de touche par un critique de profession. Aussi fut-il ravi du billet de la Princesse.

« Le voilà donc, lui écrivait-il quatre jours après, ce charmant portrait, fait d'un seul jet. On avait bien raisonde m'en donner le désir. Je n'ose parler de ma reconnaissance; elle serait trop impossible à exprimer. J'aime mieux m'oublier pour ne voir que le crayon. Et vous ne direz plus maintenant que vous n'avez pas de nuances 1 il me semble qu'il y en a. Pas une tache d'encre, est bien joli . Et cette passion dont il faut un peu pour être impartial et juste! Voilà comme vous devriez écrire toutes les fois que le cœur vous en dit et sur tout ce qui vous reviendrait de vos impressions et de vos souvenirs, — écrire à bâtons rompus, sans autre souci que de fixer une vivacité d'impression actuelle, un retour rapide vers le passé. Au bout de quelques mois, de quelques années cela se trouverait bien curieux. — Mais de quoi me mêlai-je de paraître donner des conseils quand je ne dois que remercier, être reconnaissant et graver cette date précieusequi résumepour moi tant de bontés gracieuses et d'indulgence? Vous-même, vous venez de la graver "en lettres ineffaçables. »

Ces dernières lignes, sous la plume de Sainte-Beuve,

( I ) Cette page a été publiée par M. Jules Troubat eu te te du volume de Sainte-Beuve intitulé : Souvenirs et indiscrétions ; mais par une discrétion qui a pu induire en erreur un certain nombre de personnes, M. Jules Troubat n'a pas dit de qui clic était.

:?-in SAINTE-HEIVE

n'rlaiciit |)îïs de l'eau héiiile de cour. Outre qu'il ne savait pas liai ter, raU'ectioii respectueuse qu'il avait vouée à la l^iiiicesse était si profonde qu'elle résista à leur rupture. Pendant huit ans, et je remarque que, de son fait ou non, les relations de Sainte-Beuve avec les femmes ([u'il a aimées n(î durèrent jamais davantage, il ne cessa (le lui prodij^uer les marques de son pieux attachement, et la Princesse le pnya royalement de retour.S'il est vrai que les petits cadeaux entretiennent l'amitié, celle qui unissait le ciitiquc des Lundis à cette fille de roi n'aurait dû finir que dans la mort, car ainsi qu'il le lui écrivait au mois de décembre i8()4, sa maison était montée I)arelle; il ne pouvait ni marcher, ni regarder, ni se retiHirner, ni s'asseoir, sans être en pleins cadeaux. Peudu!e, lampe, tapis, tableaux, fauteuil, écritoire, tout, jus- (]n'à la couverture de son lit, lui venait de la Princesse. Va avec <]uelle délicatesse tout cela lui était donné! Le plus s(uivent elle s'introduisait chez lui, quand elle savait ([u'il ny était pas, pour mettre elle-même à leur place ses juésents. l^lle ne savait (|ue faire pour supprimer les dis tances rpii les séparaient l'un de l'autre au point devui social, et je crois bien(jue c'est dans ce but surtout qu'ell liivait lait nommer sénateur. En tout cas, ce lui fut um occasion toute naturelle d'afficher ses relations aveclui De ce jour-là, elle prit l'habitude de venir dîner touslei mois dans son petit hôtel avec les deux ou trois convive que Sainte-]>euve laissait à son choix pour qu'elle fil l)lus libre. Etait-il malade? et cela lui arrivait souven' elle lui envoyait toutes sortes de douceurs, ou bien acct)nî'ail à son chevet et, comme cette autre fille de (pii i)r()Iitait du sommeil d'Alain Chartierpour le bais< sur !e front, elle Tend^rassait tout éveillé sans attend qu'il eût fait sa burbe.

ET LA PRINCESSE MATUILDE sS I

lant, il arriva un moment où la fréquentation ;-Beuve devint assez compromettante pour une opériale.On sait qu'à peine entré auSénatily prit 3, à propos de la publication de la Vie de Jésus j !rté de conscience outragée et méconnue dans la d'Ernest Renan. Son discours sur la loi de la mai 1868) et le fameux dîner du Vendrediachevèrent de lui faire dans le monde officiel et le la figure d'un libre-penseur avéré. Sa petite Je la rue Montparnasse devint le centre de l'op-

îner du Vendredi-Saint, dont une certaine presse a voulu faire

le la Déhanche de Roissj/, ne méritait vraiment pas les flots d*cncrc

couler.

bien loin d'avoir été prémédité, il fut improvisé, au contraire,

sir et la commodité du prince Napoléon qui, n'ayant de libre que

et étant sur le point de jiarlir pour Pran2:ins, ne pouvait accep-

quc ce jour-là : 10 avril 18O8. — Ensuite, ce qui prouve que e n'avait pas l'intention de blesser les crovances catholiques en

dîner gras le Vendredi-Saint, c'est l'anectlotc que voici : lus haut que le prince Napoléon avait pour amie la jolie M™« de es que le dîner fut arrête, Sainte-Beuve, lui envoya une invitaat lui être agréable ainsi qu'au prince. Mais comme elle était que elle s'empressa de faire observer à Sainte-Beuve que le veni était le Vendredi-Saint.

'uve, qui n'y avait pas pris garde, en référa immédiatement aa répondit : « Qu'importe 1 nous fêlerons le Vendredi-Saint en bons

que nous sommes. » Gela voulait dire : ne changeons pas le

it, Sainte-Beuve,qui connaissait les sentiments religieux de M°^c Je ui renouvela son invitation en disant qu'il y aurait du maigre lais elle ne vint pas, et ce fut heureux, car si elle était venue, provociué par la presse catholique eût encore été plus grand. — es à ce dîner, où le maigre était représenté par une truite sauc gras par un lik't au madère et un faisan truffé, étaient : le )oléon, ïaiuc, About, Ucuau, Flaubert et Uobiu, de l'Académie is.

232 SAINTE-BBUVB

position, je ne dis pas antidynastique, car il ne lai' jamais à la pensée de trahir l'empereur, mais de l'opjx sition conslilutionnelle. ■

Et les étudiants qui l'avaient sifflé lors de son cours ! poésie latine vinrent manifester sous ses fenêtres et k votèrent une adresse de félicitations, lui donnant ai malgré son titre de sénateur, une popularité dont il n'ft- 1 vait joui sous aucun régime.

C'est à ce moment-là que Napoléon III se permit d faire quelques remontrances à sa cousine; mais elle ^ mieux se brouiller avec Timpératrice que rompre aye Sainte-Beuve, car elle était voltairienne comme lui, sans jamais s'occuper de politique elle n*ayait pas h à prendre le parti de son frère dans la querelle que ) avait cherchée l'empereur, quelques mois auparavani à propos de la très belle lettre qu'il avait écrite sur question romaine au critique des Lundis. On trouva cette lettre à l'appendice du tome III de la correspoi dance de Sainte-Beuve, mais ce qu'on ignore général ment ce sont les circonstances dans lesquelles elle : mise sous les yeux de l'empereur, avant de recevoii publicité du Siècle auquel elle était destinée. Il a été convenu entre le prince Napoléon et Sainte-Beo que celui-ci l'enverrait à M. Havin, et le directeur Siècle^ après l'avoir lue, s'était engagé à la publier lendemain même. Mais une indiscrétion éventa lami Par qui commise? on ne Ta jamais su aujuste,cepen étant donné le rôle double et louche que joua Ha dans les dernières années de l'Empire, j'incline à a que l'indiscret ne fut autre que lui. Il avait trop d'il à ménager l'empereur pour se permettre de lui un pareil pétard dans les jambes. -Toujours est-il ( prince Napoléon, à son retour de Prangîns, d'où sa

.lée, fut mandé aux Tuileries, et que Tempereur ï brûle-pourpoint :

lioisis entre ton beau-père et moi I rince Napoléon ne choisit pas selon son cœur, \ Sainte-Beuve, il en fut quitte non pour la peur, 'avait rien à craindre, mais pour une invitation •incesse à se montrer désormais plus prudent. Elle [u'il avait la tête près du bonnet, pour l'avoir vu ifférentes circonstances rouler fiévreusement sa de velours sur le haut de son crâne chenu^ Hait le signe habituel de ses colères rentrées, et n instinct de femme habituée à lire dans les yeux amis, elle pressentait que, le jour où les choses t plus à son gré, il leur jouerait un tour de sa Elle le voyait déjà avec une Certaine mauvaise ' recevoir dans l'intimité des ennemis irréconcidu régime, comme Schérer et NefFtzer. Si elle i qu'il avait voté aux dernières élections législaour le rédacteur du Temps qui, après s'être fait re par les Comptes fantastiques (Tllaiissmann^ posé, dans le VI® arrondissement de Paris, en lire irréductible de l'Empire, elle ne le lui aurait i'donné. Aussi, quand elle apprit qu'il avait définiit quitté le Moniteur pour entrer dans ce journal cain, son sang ne fit qu'un tour. Elle sauta dans ure et accourut chez lui dans un tel état de surion et de fureur que M. Jules Troubat me dit r, en me racontant la scène, qu'il avait senti sur ; le vent de son manchon. Comment avait-elle le passage de Sainte-Beuve au Temps ? Elle était le voir la veille, comme elle avait l'habitude de le haque dimanche, et elle ne lui en avait pas soufQé ^eut-être attendait-elle qu'il lui en parlât le pre-

2^4 SAINTE-BEUVB

inier; peut-être aussi n'avait-elle pas encore lu l'article que M. A. Nefftzer avait publié dans le Temps des samedi et dimanche 2 et 3 janvier pour annoncer « la collabora tiou illustre et enviable entre toutes » qui lui était assurée.

(( L'année commence bien pour le Temps et ses Ico tours », disait M. Nefftzer. — Je pense qu'en lisant cela la Princesse fut d'avis qu'elle commençait mal pour elle et pour l'Empire, et que c'est sur cette réflexion qu'elle donna l'ordre d'atteler et de la conduire rue du Monl^ parnasse.

C'était le lundi 4 janvier 1869 (i). Sainte-Beuve causait dans son cabinet de travail avec Edmond Schérer, qui se retira dès qu'on eut reconnu le roulement delà < voiture de la Princesse. Elle monta l'escalier quatre à quatre, sans rien demander à personne, frappa à la porte et, sans attendre qu'on lui dît d'entrer, elle parut debout, les bras croisés, devant Sainte-Beuve qui, pendant quelques minutes, s'entendit traiter comme un laquais sans pouvoir placer un mot pour sa justification.

A un moment donné, comme celte scène violente avait porté sur la vessie et qu'il était obligé de se sonder plusieurs fois par jour, il demanda à la Princesse la permission de la quitter un instant et pria son secrétaire de monter lui tenir compagnie. Quand M. Julea Troubat fut en sa présence, elle continua de discourir en haussant encore la voix.

— C'est le Temps, criait- elle, qui a lancé la souscrip tion Baudin.

— Pardon, dit respectueusement M. Troubat, la si cri])lion Baudin est sortie des pavés de Paris I

(r) L'article de Sainlc-Bcuvc avait pani la veille sons la date de ce jour

— C'est mon frère et moi qui avions fait nommer if. Sainte-Beuve sénateur.

— Je ne vois pas en quoi il a démérité... L'Empire a ine droite et une gauche... il Ta dit lui-même au Sénat...

ne peut pas aller avec M. Roulier.

— Je ne viens pas de la part de M. Rouher.

C'est alors qu'elle lança à M. Jules Troubat ce mot ;ui le mit hors de lui.

— M. Sainte-Beuve était un vassal de l'Empire.

— Non, Princesse, il n'y a plus de vassaux, il n'y a [ue des citoyens.

Là-dessus Sainte-Beuve rentra, mais la Princesse était

Page 1