RÉSIGNATION
Cette nouvelle de M^^ cTArboaville est tirée de ses vres complètes, publiées par M. de Durante à la libri
Aînijot en 1855,
(Se rapporte à la page i5ode ce volume.)
Que le tour du soleil ou commence ou s'achève, D'un œil indiffèrent je le suis dans son cours; En un ciel sombre ou pur qu'il se couche ou se Qu'importe le soleil ? — je n'attends rien des/
Lamartute.
Je vais raconter simplement une chose que j'ai Aiie. ( un (les souvenirs mélancoliques de ma vie ; c'est une de 2)cns6cs vers lesquelles l'âme se reporte avec une douce tcsse quand vient l'heure du découragement; il s'en exl ne sais quel renoncement aux trop vives espérances de ce moi je no sais quelle abnég'ation de soi-même qui apaise ce murmure en nous, et nous appelle à une silencieuse réag tion.
Si jamais ces pag-cs sont lues, je ne voudrais pas qu'elles sent lues par ceux qui sont heureux, complètement h ils n'y trouveraient ni invention, ni événement.Mais il J a cœurs qui ont un peu souffert, beaucoup rêvé, et qui sonta à une facile tristesse; qu'en passant ils entrevoient une s
ÀP^E^îDîCË. 2^1
nce, ou qu'un son qui ressemble à un soupir frappe leur ille, ils s'arrêtent, écoutent et plaig*nent. A eux je puis parpresque au hasard, et raconter une histoire, simple comme t ce qui est vrai, touchante comme tout ce qui est simple. 1 y a dans le nord de la France, près de la frontière belge, e toute petite ville obscure, ig-norée. Les éventualités de la erre Tout fait entourer de hautes fortifications, qui semblent aser les chétives maisons qui se trouvent au centre. La pauville, étreinte par un réseau de murs, n'a pu, depuis lors, iser ég-arer une seule maisonnette sur la pelouse qui l'enre. Sa population augmentant, elle a diminué ses places, .rave ses rues ; elle a sacrifié l'espace, la régularité, le bien- 3. Les maisons, ainsi entassées les unes auprès des autres, étouffées par les murs d'enceinte, n'offrent aux regards, m peu loin, que l'aspect d'une grande prison. Le climat de Flandre, sans avoir des froids extrêmes, est me morne tristesse : l'humidité, le brouillard, les nuages et neige obscurcissent le ciel et glacent la terre pendant six ois de l'année. Une épaisse et noire fumée de charbon de Te, s'élevant au-dessus de chaque habitation, ajoute encore a sombre apparence de cette petite ville du nord. fe n'oublierai jamais la froide impression de 'tristesse que trouvai en franchissant les ponts-levis qui lui servent d'en- 3. Je me demandais avec efi'roi s'il y avait des êtres qui fust nés là et qui dussent y mourir sans rien connaître du ie de la terre. Il y en avait en effet dont telle était la desti- « Mais la Providence, qui a des bontés cachées jusque dans privations qu'elle impose, a donné aux habitants de cette B, par l'absence de toute richesse, le besoin d'en acquérir, lécessité du travail, ôtant ainsi à ces pauvres enfants déshésle temps de regarder si le ciel est gris et privé de soleil, ziublient ce qu'ils n'ont pas I Mais moi, en entrant dans cette 9 sombre et enfumée, j'évoquai le souvenir de tous les jours leil qui avaient rempli ma vie, de toutes les heures pasm liberté avec un ciel pur au-dessus de ma tête et de l 'esdevant moi. En cet instant je pensai à remercier Dieu de
ce que j'avais jusqu'alors regardé comme des dons faiti les hommes : la lumière, l'air, l'horizon.
J'habitais dix-huit mois cette petite ville, et j'allais pi murmurer contre cette long-ue captivité, lorsque voici m 'arriva.
Pour î'-ag'ner une des portes des fortifications, il m chaque jour, à l'heure de la promenade, descendre un ruelle semblable à un escalier, le sol étant^creusé en fo marches, pour rendre sa pente d'un accès plus fac traversant cette étroite et obscure ruelle, pendant Ion mes pensées devançant mes pas, je ne songeai qu'à 1 pagne que j'allais chercher ; mais un jour, par hasai yeux s'arrêtèrent sur une pauvre maison, qui seule pa liabitée. P]lle n'avait qu'un rez-de-chaussée, deux fei entre ellcSjUne petite porte; au-dessus, des mansardes. Le de la maison étaient peints en gris foncé, les fenêtres ; mille petits carreaux d'un verre épais et verdâtre : le j (levait pas pouvoir franchir cet obstacle pour éclairer l'in (le cette demeure. La rue était trop étroite, d'ailleurs,po 'amais le soleil y parût. Il régnait là une ombre perp et il y faisait toujours froid, quelle que fût,du reste^la ( du jour.
L'hiver, quand la neige était g'elée sur les marchef petite rue, on ne pouvait faire un pas sans risquer de to aussi étai^cc un chemin désert que moi seule, peut^ traversais une fois par jour. Je ne me rappelle pas d'j rencontré un passant, ou d'y avoir vu un oiseau se pc instant sur les crevasses des murs, et j'espère, me disais-j cette triste maison n'est habitée que par des personnes ai presque au terme de leur vie, et dont le corps vieilli ni s'attrister ni regretter. Ce serait affreux d'être jeune .
La petite maison restait silencieuse; aucun bruit r échappait, aucun mouvement ne s'y faisait remarquer était calme comme un tombeau, et chaque jour je me d « Qui peut donc vivre ainsi ? »
Le printemps vint. Dans la ruelle, la glace sechanj
APPENDICE agS
idité; puis l'humidité fit place à un terrain plus sec; puis ques herbes poussèrent au pied des murs. Le coin du ciel Ton pouvait à grand* peine entrevoir devint plus clair. Enmême dans ce passage obscur, le printemps laissa tomber ombre de vie; mais la petite maison restait toujours sans t et sans mouvement.
3rs le mois de juin, je me rendais comme de coutume à Dromenade de tous les jours, lorsque je vis avec une proie tristesse — qu'on me pardonne cette phrase — un peouquet de violettes placé dans un verre sur le bord d*une fenêtres de la maison.» Ah! m'écriai-je,il y a là quelqu'un souffre! »
Dur aimer les fleurs, il faut, sinon être jeune, du moins r conservé quelques souvenirs de jeunesse ; il faut n'être absorbé entièrement par la vie matérielle ; il faut avoir la 2e faculté d'être inoccupé sans être oisif, c'est-à-dire de r, de se souvenir, d'espérer. Dans la jouissance qu'apporte irfum d'une fleur, il y a une certaine délicatesse d'âme ; un peu de poésie qui se glisse au milieu des réalités de la Quand, dans une existence pauvre et laborieuse, je vois îr les fleurs, j'entrevois qu'il y a lutte entre les nécessités i vie et les instincts de l'âme. Il me semble que je pourrais que toujours m'enteodre avec quiconque cultive une pauvre ' près du mur de sa cabane. — Ce jour-là, ce bouquet de îttes m'attrista ; il semblait dire : Il y a là quelqu'un qui n regrettant l'air, le soleil, le bonheur; quelqu'un qui tout ce qui lui manque ; quelqu'un de si pauvre en fait de ssances que même un pauvre petit bouquet de violettes est joie dans sa vie.
regardai ces fleurs avec mélancolie ; je me demandai si icurité et le froid de la petite ruelle n'allaient pas les faire vite se faner, si le vent ne pouvait pas les atteindre. Je portais intérêt ; j'aurais voulu les conserver longtemps à îrsonne qui les aimait.
> lendemain je revins. Les fleurs avaient souffert de ce jour I3tence de plus ; elles avaient vieilli, et leurs pétales décOï-
SAINTK-BEXJVE
loivs se recourhaioiit en eux-mômes. Cependant elles a' ciuore un peu île parl'um et Ton avait pris soin d'elles. ni'avaneanl, je vis que la fenêtre était en tr'ou verte. Uni je ne dirai [)as de soleil, mais de jour, pénétrait dans h son, et Taisait une traînée lumineuse sur le plancher chambre; mais à droite età t^'auche l'obscurité n'était qu profonde, et mes veux ne purent rien disting'uer.
Le lendemain encore, je passai. C'était presque un dV'lé : tous les oiseaux chantaient, tous les arbres se couv de l)ouri;'eons, mille insectes bourdonnaient. Tout brill soleil. 11 y avait de la vie, presque de la joie partout.
Une des fenêtres de la petite maison était toute g ouverte.
Je m'aj)[)rochai, et je vis une femme assise, travaillau (le la fenêtre. — Le premier regard que je jetai sur elle i à la tristesse i[ue m'avait -inspirée l'aspect de sa demeu n'aurais pu dire l'âge de cette femme; elle n'était plu jeune, elle n'était pas jolie, ou n'était plus jolie. Elle étai — malade ou triste, je ne pouvais le définir. Ce qu'il y (le sur, c'est que ses traits étaient doux, que leur absen fraîcheur pouvait venir d'un chagrin aussi bien que du no (les années, et que leur pâleur, si elle n'eût attristé le < eut paru avoir quelques charmes, à côté du noir mat des veux. Elle était inclinée sur son ouvrage; elle était miu ou amaigrie; ses mains étaient blanches, mais un peuosse allongées. Elle portait une robe brune, un tablier noL petit col blanc, tout uni; et le bouquet qui avait fleuri jours sur hi fenêtre, presque caché dans un pli de son cor était là pour que rien ne fut perdu de ses derniers parfun
Elle leva les yeux et me salua; je la vis mieux. Elle jeune encore, mais elle était si près du moment où l'on de l'être, que ce dernier adieu de la jeunesse me sembla I à regarder. Evidemment elle avait souffert, mais probî ment sans lutte, sans murmure, presque sans larmes. 11)' a sur sa physionomie, silence, résignation et calme; mais c'' ce calme qui succède à la mort. Je m'imag'inai qu'elle a
rouver mille secousses, qu'elle ne s'était pas brisée, mais 3 s'était inclinée, courbée, que son âme avait langui, puis doucement endormie.
i, le regard, la physionomie, l'attitude de cette femme nt tout cela. Il y a des personnes qui vous parlent rien vous regardant, et dont on se souvient pour avoir passé econde auprès d'elle.
ique jourje la retrouvait la même place. Elle me saluait; avec le temps, elle ajouta un triste et doux sourire à son — Voici ce que je pus entrevoir de l'existence de cette e que je voyais constamment assise près de sa fenêtre, dimanche elle ne travaillait pas. Je crus qu'elle sortait ce à, car le lundi il y avait le petit bouquet de violettes sur être ; mais il se fanait les jours suivants, et n'était remqu'après la fin de la semaine. Je pensai encore qu'elle )resque pauvre et qu'elle travaillait en secret pour vivre ; e brodait sur de belles et riches mousselines, et je ne lui > jamais que la plus humble simplicité dans sa toilette, elle n'était pas seule dans la maison, car un jour une mpérieuse appela « Ursule! » et elle se leva précipitam- Cette voix n'était pas celle d'un maître, Ursule n'avait béi comme -une servante obéit. Il y avait eu je ne sais ! bonne volonté de cœur dans la précipitation avec laquelle était levée, et cependant la voix n'avait eu nulle expresffectueuse. Je pensai qu'Ursule, peut-être, n'était pas de ceux avec lesquels elle vivait, qu'elle en était même ée, tandis que sa triste et douce nature s'était attachée à ans rien recevoir en échange.
;emps s'écoulait, et chaque jour je m'initiais davantage à ence de la pauvre Ursule. Cependant, pour deviner ses s, je n'avais d'autre moyen que de passer une fois par levant sa fenêtre ouverte.
déjà dit qu'elle souriait en me regardant ; bientôt, penna promenade, je me mis à cueillir des fleurs, puis un , timidement, avec un peu d'embarras, je les déposai sur être d'Ursule. Ursule rougit, et sourit plus doucement
2q6 sainte-bbuvb
encore que de coutume. Chaque jour, depuis lors, Ursu un bouquet ; peu à peu aux fleurs des champs je mêlai ques plantes de mon jardin ; il y eut des touffes de fleu la fenôtre, des fleurs à la ceinture d'Ursule. Enfin il y ( printemps, un été pour la petite maison grise.
Il advint que, rentrant dans la ville, un soir, uneplui raî^'e commença à tomber comme je passais dans l'étroite i Ursule s'élança vers la porte de sa demeure, l'ouvrit, n par la main, me fit entrer ; quand nous fûmes dans le dor qui pré(rède la chambre où elle se tenait habituelle la pauvre fille saisit mes deux mains, et avec un regard que humide de larmes : a Merci I » me dit-elle. — G'é première fois que nous nous parlions. — J'entrai.
La chambre où travaillait Ursule voulait être le salon maison : des carreaux rou|3fesy glaçaient les pieds, des c de paille étaient les seuls sièges de cette chambre, deuxv consoles en ornaient les extrémités. Cette pièce longue, él n'ayant de jour que par la petite fenôtre donnant sur h était obscure, froide, humide.
Oh I comme Ursule avait raison de s'asseoir près de la tre, de chercher un peu d'air, un peu de lumière pour i je compris alors la pâleur de la pauvre fille : elle était é comme les plantes qui ont poussé à l'ombre.
Dans un angle obscur du salon, sur deux "fauteuils commodes que les autres sièges, je vis deux personne: Tobscurité m'avait d'abord empêchée d'apercevoir. C'étaie; vieillard et une femme presque aussi âgée que lui. La fe tricotait loin de la fenôtre, sans y voir : elle était aveuiçl vieillard ne faisait rien ; il regardait en face de lui, d'ui gard fixe, sans intelligence. Hélas ! il avait dépassé les lii habituelles de la vie, et son corps seul existait ; il était in sible de voir ce pauvre vieillard sans comprendre qu'il tombé en enfance.
On dirait souvent que, lorsque la vie se prolonge, l'i comme irritée do sa trop longue captivité, cherche à se d ger de sa prison, et, dans ses efforts, brise les lieas ^ni
nt rharmonie. Elle trouble sa demeure. Elle n*est pas partie, mais elle n'est plus où elle devrait être. 3tait là ce que cachait la petite maison grise, avec son nt, son silence, son obscurité : une femme aveugle, un 1 imbécile, une pauvre jeune fille flétrie avant le temps, lie sa jeunesse avait été opprimée, écrasée par les vieilui Tentouraient, par les vieux murs qui la retenaient
re si le ciel eût fait d'Ursule une intelligence bornée, nagère active, absorbée par les travaux de la journée, e de ses fatigues, agitée par les petites choses, et parjr ne rien dire! Mais, dans cette maison, il avait oublié lancolique jeune fille, rêveuse, exaltée, devinant la vie, yant ses bonheurs, aimant jusqu'à ses tristesses ; il lit de son âme un instrument dont les cordes auraient Ire un son délicieux, puis il les avait toutes condamin éternel silence.
i! le sort d'Ursule était encore plus triste que je ne l'a- Dposé, lorsqu'à voir sa pâleur et son abattement je la souffrante d'un malheur ; il n'y avait rien eu dans sa rien.
ivait vu le temps emporter jour à jour sa jeunesse, sa ses espérances, sa vie; et rien, toujours rien, le silence li!
yrins souvent voir Ursule, et voici à peu près comment, , assise avec moi auprès de la fenôtre, elle me raconta
Je suis née dans cette maison, je ne l'ai jamais quittée; a famille n'est pas de ce pays, nous y sommes étranîans liens, sans amis. Mes parents étaient déjà âgés ils se sont mariés ; je ne les ai jamais connus jeunes, 'e devint aveugle : ce malheur attrista son caractère ; a maison paternelle fut-elle toujours bien austère, je imais chanté ! Personne n'y a été heureux; mon enfance Qcieuse ; on ne m'a jamais permis le plus léger bruit.
3q8 SAINTK-BBUVIE
« On ne m*a donné que de bien rares caresses. Mes parents ni'aiinaioiit o'iMMulant, mais ils ne m*ont jamais dit ce qu'ils sonlaicnt ; j'ai juifé leur cœur d'après le mieCi je les ai aimés, (;L j\mi ai conclu qu*ils m ^aimaient aussi. Cependant ma vie n'a pas loujours élé aussi triste qu'elle Test en ce moment, j'avais une siinir... »
Los veux d'Ursule se mouillèrent de larmes, mais ces larmes ne i-oulèrenl pas : elles avaient l'habitude de rester ca dans le fond du c(tur de la pauvre fille. Elle reprit :
« J'avais une s(pur aînée ; elle était un peu silencieuse, o manière, mais elle était compatissante , douce, affectueuse p moi. Xous nous sommes bien aimées I... Nous nous partagions les soins à rendre à nos parents. Jamais nous n'avons eu laj<A (le nous promener ensemble, là-bas, dans les bois, sur le h (le la colline : l'une de nous restait toujours à la maison pour | s(jii»Fi(M' notre vieux père ; mais celle qui était sortie rapportai' ((U('](|ucs branches d'aubépine, cueillies sur les haies, et u à sa so'ur du soleil, des arbres, de l'air : l'autre croyait ai avoir (juitté la maison. Le soir, nous travaillions ensemble pR (le la lampe ; nous ne pouvions causer, car nos parents son meillaicnt à cc)lé de nous; mais, du moins, en levant les jeiu chacune (h' nous rencontrait sur le visage de l'autre un d sourire. Nous montions ensuite nous coucher dans la chambre, ne nous endormant qu'après qu'une voix amie souvent répété I c( Bonsoir I dors bien, ma sœur I »
u Dieu aurait dil nous laisser ensemble, n'est-ce pas? ne murmure pas, cependant ; Marthe est heureuse là-haol
<( Je ne sais si c'est le manque d'air, d'exercice, ou bien en le man(|ue de bonheur, qui donna à Marthe les premiers gff mes de sa maladie, mais je la vis s'affaiblir, languir, soufii Plélas ! moi seule m'inquiétais pour elle : ma mère ne la vo pas et Marthe ne se plaignait jamais ; mon père comme entrer dans l'insensibilité que vous lui voyez aujourd'hm. ne fut que bien tard que io pus décider ma sœur à aj] médecia.
APPENDICK 299
' avait plus rien à faire ; elle languit encore quelque lis mourut.
eille de sa mort, elle me fit asseoir près de son lit, de mes mains dans ses mains tremblantes : « Adieu, e Ursule ! me dit-elle. Je ne regrette que toi sur la bon courage ; soigne bien notre père et notre mère : ons, Ursule, ils nous aiment, quoiqu'ils ne le disent ars. Ménage ta santé pour eux ; tu ne peux mourir eux. Adieu, ma bonne sœur ; ne pleure pas trop ; souvent... et au revoir, Ursule ! »
jours après, on emportait d'ici Marthe, couchée dans eil, et je restai seule près de mes parents, id j'appris à ma mère aveugle la mort de ma sœur, m grand cri, fit quelques pas au hasard dans la chamtomba à genoux. Je m'approchai d'elle, la relevai et li à son fauteuil.
is lors, elle n'a plus crié ni pleuré; seulement, elle iilencieuse encore qu'elle n'était, et je vois plus soude coutume les grains de son chapelet rouler entre
li presque plus rien à vous raconter. Mon père tomba : en enfance ; nous perdîmes un peu de la petite forfaisait notre bien-être. Je voulus que mes parents ne pussent pas ; les tromper était bien facile 1 l'un ne rien, Tautre n'y voit pas. Je me mis à travailler et 3n secret mes broderies. Je ne cause plus avec permis que ma sœur est morte. J'aime la lecture, et je ne il faut que je travaille. Je ne prends l'air que le ; je ne vais pas bien loin, car je suis seule, quelques années, lorsque j'étais plus jeune, j'ai beau- , là, à cette fenêtre, en regardant le ciel. Je peuplais le de mille chimères qui abrégeaient la longueur du ntenant une espèce d'engourdissement alourdit mes 3 ne rêve plus.
que j'ai été jeune et un peu jolie, j'ai espéré, au ne sais quel changcmeut daus ma destinée. Mainte-
3 00 SÀlNT£-BfiUVE
liant j'ai vin^t-neuf ans ; la tristesse a, plus encore qu aiiiiôes, llétri mon visag'e — tout est ditl.. . Je n'attends nV'spt're plus ; j'achèverai ici mes jours isolés.
« No crovoz pas que j'ai tout de suite accepté cette amèn tinée avec résig-nation. Non I il y avait des jours où mon se révoltait de vieillir sans aimer. — N*étre pas aimé, est eneore possible, mais ne pas aimer cela tue! — Vouî voiierai-je? j'ai murmuré contre la Providence ; j'ai [en o elle de coupables pensées de révolte et de reproches.
« Mais ce tumulte intérieur a passé aussi comme mes ( rances. Je song-e aux douces paroles de Marthe : « Au re ma sœur ! » et il ne reste plus en moi qu'une passive ^nation, qu'une humble abnégation de moi-même. Je souvent, je ne pleurs plus que rarement ! Et vous, vous heureuse ! »
Je ne répondis pas à la question d'Ursule : parler du lieur devant elle, c'eût été comme parler d'un ami ir (levant ceux qui sont oubliés de lui.
Par une belle matinée d'automne, à quelques mois di j'allais sortir de chez moi pour me rendre chez Ursule, q un jeune lieutenant du régiment en g-arnison dans la ] ville que j'habitais vint me voir ; me trouvant prête à sor m'ofîrit son bras et se jdirigea avec moi vers l'étroite rue! Ursule. Le hasard me fit parler d'elle, de Tintérôt que j portais : et comme le jeune officier, que j'appellerai Ma d'Erval, semblait prendre plaisir à cette conversation, je chai plus lentement. Quand nous atteignîmes la maison | je lui avais raconté toute l'histoire d'Ursule. Il la regarda intérêt et pitié, la salua et s'éloigna. Ursule, interdite p présence d'un étranger^ quand elle s'attendait à ne voi moi, avait légèrement rougi. — Je ne sais si ce fut à de cet instant d'animation de son teint, ou si ce fut seule par le désir que j'en avais, mais la pauvre fille me parut que jolie.
Je ne pourrais dire quelles vagues pensées traversèrent
APPENDICE Soi
esprit : je reg-ardai long-temps Ursule, puis, absorbée par mes réflexions, sans lui parler, je me levai, je passai mes mains sur les bandeaux de ses cheveux, je leur donnai une .forme plus baissée sur ses joues pâles. Je détachai un petit velours noir autour de mon cou, pour le passer au sien, et je pris quelques fleurs pour les mettre à sa ceinture. — Ursule souriait sans me comprendre. Le sourire d'Ursule me faisait toujours mal : il n'y a rien de si triste que le sourire des personnes malheureuses ; elles semblent sourire pour les autres et non pour elles.
Il se passa bien des jours avant que je revisse Maurice d'Erval, bien des jours encore avant que le hasard me ramenât avec lui près de la maison grise. Mais enfin cela arriva. C'était au retour d'une promenade faite joyeusement par plusieurs personnes ensemble. En entrant dans la ville, chacun se dispersa; je pris le bras de Maurice d'Erval pour me rendre chez Ursule. C'était dénué de raison, mais j'éprouvais involontairement une vive émotion; je ne parlais plus, je formais mille rêves. Il me semblait impossible que le jeune officier ne devinât pas mes pensées. Je croyais, j'espérais presque qu'il comprenait mon trouble intérieur; mais, hélas! peut-être n'en était-il rien... Il y a tant de choses qui ne se disent qu'avec les paroles.
C'était le soir, un de ces beaux soirs d'automne où tout est calme et reposé ; pas un souffle d'air n'agitait les arbres que coloraient les derniers rayons du soleil couchant. Il était impossible de ne pas se laisser aller à une douce rêverie, en présence de cette belle nature qui endormait à cette heure-là tout ce qui avait vie dans son sein hors l'homme qui veillait pour penser. C'était un de ces moments où l'âme s'attendrit, où nous devenons meilleurs, où nous sommes prêts à pleurer, sans chag-rin cependant.
Je levai les yeux; du bout de la ruelle, j'aperçus Ursule. Un dernier rayon de soleil éclairait sa tête ; ses cheveux noirs en recevaient un lustre inaccoutumé. Un peu de joie passait ians ses yeux en reg-ardant, et elle souriait de ce triste sourire
fiai ôAWÏt-BSCir» 1
I qut> j'iinne liiitt, Sa robe noire, h lun^s plis tombatiU, des^lft nnit »i tuillc [{uc la nmigrour rendait bicD tnioce, biau aou- j li,|)ia, ot uoii dépourvue de grftee ; des violettes, ses fleura favo- I > Titcs, liuûeut attacLéea à son corsa^^e.
I II y avait dan» la p&Ieur d'Uraule, dans sa robe ooiru, ili Weaa fleurs aux U-istes couleurs, dans uc rayon de solfil u ■".chaut i|uî l'éclainùt, quelque chose qui s'alliait harmonieiiK- ■meitt avec la bcauti de la uutui'o ca soii-là, avec la douce rivi;- I vie quu nous éprouvions.
I M Voilù Ursule I » dis-je à Maurice d'Erval en fixant » WAUcDtion sur la. l'enâlre basse de la petite maison. II la rt^j^iuiis. F rt continua à man-hur, les ^eux fixés sur elle. Ce regard
■ déconcerta la pauvre fille, encore timide camme on IW à I t]uîaze ans, ei, quand nous arrivân[ies prtss d'dic, le» )ilu8
beiles couleurs anîmaîeut sou teint. Klaiiricc d'Erval s'arr^,
échangea quelques paroles avec nous, puÎK s'iiloigna. M«is
depuis ce jour, il rentra souvent dans lu ville pur la rwHii
d'Ùi'sulei il en arriva à lui dire bonjour; euiia, uaol'ois.il
^^Dtra chez olle avec moi.
K II y a des amas si désaccoutumées de l'espérance qu'elles M-
Vsavent plus comprendre le bien qui leur arrive. Euveloppfe'
Fâans sa tristesse, dans son découra^meut de toutes chotwsi.
F-Comme dans un voile épais qui lui cachait le monde estiïriiiui',
B-Ursule ne voyait rien, n'interprétait rien, ne s'ag'itait de riou-
■ ■îlle resU sous les ri'gards de Maurice comme bUo avait Sli-^ fc-ÏBOUs les miens, abattue et résignée.
I Quant ji Maurice, je ne savais pas clairement ce qui se p
■ isaitdans son cœur. Il n'avait pas d'amout, je le trois ds
■ moins; mais la pitié que lui inspirait Ursule allait juMju'à Tut ■JiBction, jusqu'au dévouement. Ce jeune homme, un pou fisbi Met râvour, aimait l'atmosphère de Irislcsso qui régnait aolflUT g ï'd'Ursule ; il venait là, près d'elle, dire du mal do Ui vie, bta*l.pWmer contre ses bonheurs, ne parler que de ses m^co]n{df(l'
■ Sans s'apercevoir que de cet écban;j« de tristesse s'exMi^J i 4&as ces deux Âmes, jeunes cucorc, uuo duuco syiopatytjÉl m Allait ressembler au boohour dout ils avaioat l'eutlea^^^H
APPENDICE 3o3
Enfin, quelques mois après, un soir encore, sur la lisière /une forêt, marchant au milieu de landes incultes, à quelques 5 de nos amis communs, Maurice me dit :
— «Le bonheur le plus positif en ce monde n'est-il pas de aire celui d'une autre? N'y a-t-il pas dans la joie que Ton onne une immense douceur? Se dévouer à qui sans vous 'aurait connu que les larmes de la vie, n'est-ce pas un bien référable aux destinées les plus brillantes ? Faire renaître une me qui se meurt; mieux que Dieu, peut-être, lui donner la ie... n'est-ce pas là un beau rêve? »
Je le regardai avec anxiété. Une larme brilla dans nos eux.
— « Oui ! dit-il, demandez à Ursule si elle veut m'épouserî »
Un cri .de joie fut ma réponse, et je me précipitai vers la emeure de la pauvre fille.
Lorsque j'arrivai chez Ursule, elle était comme de coutume ssise, travaillant somnolente. La solitude, l'absence de, out bruit, le vide de tout intérêt avaient réellement endormi ette âme. C'était là une des premières bontés de Dieu : elle te souffrait plus, les autres seuls s'apitoyaient encore sur cette immobilité d'une existence qui n'avait pas eu sa part de vie et
jeunesse. Elle sourit en me reg-ardant : c'était là le plus
and mouvement de cette pauvre âme paralysée. Je ne crai- 5 pas de donner une violente secousse à toute cette organion souffrante, de la frapper d'une brusque commotion de
•aheur : je voulais voir si la vie n'était qu'absente ou était
înitivement éteinte.
Je m'assis sur une chaise devant elle, je pris ses deux mains
us mes mains, et, fixant mes yeux sur les siens ;
* — « Ursule ! lui dis-je, Maurice d'Erval m'a chargée de >Us demander si vous vouliez être sa femme. »
La pauvre fille fut comme frappée do la foudre ; à l'instant larmes jaillireot de ses yeux; sou regard, à travers ce voile
;i.,'j SAINTE-BEUVE
Inmiiil"'. •'■tlii'clii; son saiiic, si loni»"toTnps arrêté, précipitason «niiFs ri «oiivril srs joiK^s (los plus éclcitanlcs couleurs; sapoihlii.' s.' son 11 -va. livrant à peine passai»'e à sa respiration oppress.'.'; -.»:i lu-iiF- iKiltit avec vi«)I«'n<'.e, ses mains pressèrent con- Mil>i\«nifiit l«vs miennes. Ursule n'éUiit qu'endormie, elle se r«'v«illalt. (iunime la voix de Dieu avait dit à une jeune fille Nioit.' : M |>ve-i(»i et marche! » ainsi l'amour disait à Ursule:
u rn-vcille-loi ! »
l rMiJc aima sulalement; peut-être avait-elle aimé jusqu'àl.»is en seii'cl <rrlle-même et des autres : en ce moment, le ! vuil»' M' (li''.'lilia, et ell(î vit son amour. j
An l»»nt «le ([ncl(|uos secondes, elle posa la main sur SOQ i l'iiHil. ri «lit à voix JKisse «( Xon ! ce n'est pas possible ! »
.le Ml' lis (jni' n'prU.'r la même phrase : a Maurice d'Erval • Iriiiaiiili' si Vous voulez devenir sa femme, » — afin d'accou- ( liiiii.'i' rr^ulc à celte assemblatj;-e de mots, qui, ainsi que des Noirs liarnionienses. forment un accord, formait i)Our la pauvre lille uni' ijiélodie inconnue.
— '( Sa fcnimo! répéta-t-elle avec extase, sa femme! » et se pivcijiilanl vers le fauteuil de sa nu^re : « Ma mère, entendezvous'.' tlil-cllc, II me demande d'être sa femm.e. »
- '. .Ma iillc, rf'*|)«)ndiL la vieille aveui5'le en cherchant à j)rrii(Ir.' la main d'Ursule, ma tille bien-aimée, Dieu devait tôt ou laiil rri'onipcnser tes vertus. »
- (( .M-)ii Dieu! s'rcria Ursule, qu'est-ce qui m'arrive Jooc ' aujouiiriiui? — Sn Jt'iiLiiic ! — Ma fille bien-aimée! »
iHl(? se jcla à genoux, les mains jointes, le visage inonJt de larmes.
\']n ce moment des pas se firent entendre dans le petit corridor.
— " (Test lui! s'écria Ursule. Mon Dieul ajoutca-t-elle en posant deux mains sur son cœur, voilà donc la vie ! »
Je s(.)rtis par une porte dérobée, et je laissai Ursule, belleAj. larmes, d'émotion, do bonheur, recevoir seule Maurice d'Eiral
APPENDICE 3o5
Depuis ce jour, Ursule fut métamorphosée. Elle se releva, ranima, se rajeunit sous la douce influence du bonheur, le retrouva bien plus encore que la beauté qui s'était enfuie ; y eut en elle je ne sais quel rayonnement intérieur qui donit à son visage une expression indéfinissable de joie voilée, n bonheur prenait en elle quelque chose de sa première ture,il était recueilli, silencieux, calme, exalté avec mystère, ifin Maurice, qui avait aimé une femme assise à Tombre, le et désenchanté de la vie, n'avait rien à chang-er aux couirs du tableau qui lui avait plu, quoique Ursule fût heuiise.
Ils passèrent l'un à "côté de l'autre de longues soirées dans petit salon du rez-de-chaussée. Ils se parlaient un peu, se ^•ardaient beaucoup et rêvaient ensemble.
Ursule aimait avec candeur, avec simplicité. Elle disait à lurice : « Je suis heureuse, je vous aime, je vous remercie. » Leur bonheur ne chercha ni le soleil, ni le grand air, ni space; la petite maison grise en fut le seul témoin. Urle travaillait toujours, et restait près de ses parents. Mais si personne occupait, immobile, la même place qu'auparant, son âme s'était envolée, libre, ressuscitée, radieuse ; les irs de cette étroite demeure ne la contenaient plus : elle avait is son essor. Ainsi la douce magie de l'espérance non seunént embellit l'avenir, mais encore s'empare du présent, et r son prisme tout-puissant métamorphose l'aspect de toutes oses. Cette pauvre maison était toujours morne et sombre mme depuis vingt ans... mais une seule pensée, glissée au nd du cœur d'une femme, en avait fait un palais. rêves espérances ! dussiez-vous fuir toujours comme les nuages rés s'enfuient dans le ciel, passez ! passez dans notre viel... lui qui ne vous a pas connus est mille fois plus pauvre que ui qui vous regrette.
A.insi s'écoula pour Ursule un temps bien heureux. Mais un jour arriva où Maurice, en entrant dans le petit on, dit à sa fiancée ;
3o6 SAINTE-BEUVK
— *.( .Mon amie, hAlons notre mariage; le régiment \i vç^n' (le i^aniisoii : il faut nous marier pour que vous iivcc moi. »
— « Allons-nous loin, Maurice? »
— u Etes- vous donc effrayée, ma chère Ursule, de v nouveau pays, un autre coin du monde? II y en a d beaux que celui-ci. »
— « Ce n'est pas pour moi, Maurice, mais pour mespe ils sont très vieux pour faire un long voyage! »
Maurice resta immobile devant Ursule. Quoique 1( épais (jue le bonheur met sur les yeux eût empêché Mau: réll(''chir, pourtant il savait bien qu'Ursule, pour parta* destinée errante, devait se séparer de ses parents. Il ava vu sa douleur; mais, confiant dans Tamour qu'il inspi: avait cru que cet amour dévoué aurait la puissance d'ai toutes larmes dont il ne serait pas la source. Il fallail éclairer Ursule sur son avenir, et, triste de Tinévitable cl qu'il allait donner à sa fiancée, Maurice la prit par la la fit asseoir à sa place accoutumée et lui dit doucement
— (( Mon amie, il est impossible que votre père et votr< puissent nous suivre dans notre vie errante!... Jusqu' sent, Ursule, nous avons aimé, pleuré ensemble; nous fait de la vie un rôve, sans aborder aucune question q rapport à ses détails positifs. Le moment est venu de (le notre avenir. Mon amie, je suis sans fortune, je ne p (jue mou é[)vo. Encore au début de ma carrière, mes ap] ments ne s*élèvent qu'à quelques cents francs, dont Vi sance nous impose à Tun et à l'autre une vie toute de tlons. J'ai compté sur votre courage. Mais vous seule de^ suivre, la présence de vos parents dans notre intérieur f rait une miscîre impossible : nous n'aurions pas de pair
— « Quitter mon père et ma mère! » s'écria Ursule.
— « Laissez-les avec le peu qu'ils possèdent dans cett( maison ; confiez-les à des mains sûres, et vous, suivez mari ! »
itter mon père et ma mère ! répéta Ursule ; mais vous lonc pas que ce qu'ils possèdent ne peut suffire à ncc ; que, pour paver le loyer de cette triste demeure, 3 à leur insu ; que depuis vingt ans ils n*ont reçu )ins que les miens? »
i pauvre Ursule, reprit Maurice, il faut se soumettre st inévitable. Vous leur avez caché la perte de leur une; qu'ils l'apprennent maintenant^ puisque cela ire. Réglez leurs habitudes sur le bien qui leur reste; mon amie, nous n'avons rien à leur donner! »
rtir sans les emmener!... c'est impossible! Je vous Lut que je travaille pour eux !
ïule, mon Ursule ! reprit Maurice en serrant dans ses nains de la pauvre femme, je vous en conjure, ne z pas égarer par les élans de votre cœur généreux; :, regardez la vérité en face. Nous ne refusons pas de 3US n'avons rien à donner! Nous ne pouvons vivre et encore, parce que vous et moi nous aurons du >ur soufl'rir. »
le puis les quitter !...)> reprit Ursule avec déchirement nt les deux vieillards endormis dans leurs fauteuils, m'aimez-vous pas, Ursule? » dit Maurice à sa fiancée.
re fille ne répondit que par un torrent de larmes, resta longtemps encore près d'elle. Il lui dit de oies de tendresse; il lui expliqua cent fois leur posia dans son esprit la conviction que ce qu'elle avait mpossible, entra dans les détails de l'existence future înts, puis la quitta, après lui avoir prodigué mille tueux. — Elle l'avait laissé parler sans lui répon-
restée seule, appuya sa tête sur sa main et demeura les heures entières. Hélas! le tardif bonheur qui était ir un instant sur sa vie s'enfuyait ; les doux rêves, 3 toutes les âmes jeunes, absents pour elle depuis si , n'étaient revenus que pour partir encore! L*oubli^
3o8 SAINTt-BEUVB
le silence, robscurité reprenaient possession de cette existence que le bonheur leur avait un instant disputée. — La nuit s'é- ^ coula ainsi. Que se passa-t-il dans Tàme de la pauvre fille? Dieu l'a vu. Elle, elle n'en a rien dit sur la terre.
Aux premières lueurs du jour, elle tressaillit, ferma la fenêtre restée ouverte depuis la veille au soir, et pâle, tremblante (le froid et d'émotion, elle prit du papier, une plume, et écrivit : ' .
(( Adieu, Maurice! Je reste près de mon père et de ma mère. 1 Ils ont besoin de mes soins et de mon travail; les abandonner ilîins leur vieillesse, ce serait les faire mourir. Ils n'ont plna que moi dans le monde! Ma sœur, à son heure dernière, mêla a confiés et m'a dit : ic Au revoir, Ursule! » Je ne la revemif pas, si je ne remplissais pas mes devoirs.
(( Je vous ai très aimé! je vous aimerai toujours; ma vie ne . sera plus qu'un souvenir de vous. Vous avez été bon, géaéi ■* ■ ' mais, liélas! nous sommes trop pauvres pour nous marier;] l'ai compris hier!... Adieu! — il faut bien du courage f é(!rire ce mot-là! J'espère que votre vie sera douce. Uneff femme, plus heureuse que moi, vous aimera... cela est si f de vous aimer ! Pourtant, n'oubliez jamais tout à fait la j
Ursule. Adieu, mon ami. — Ah! je savais bien, moi, queji pouvais pas être heureuse!
ce Ursule. » ^
J'abrèg-e ce récit. — Ursule revit Maurice, me revit; ^
toutes nos prières, nos supplications furent inutiles : el voulut jamais quitter ses parents. « Il faut que je travaille] ^* eux! » disait-elle. En vain, ayant de l'égoïsme à sa ]
lui parlai de l'amour de Maurice, de son bonheur à eue vain, avec une sorte de cruauté, je lui rappelai son . , I possibilité de retrouver une chance quelconque de cua destinée... Elle pleurait en m'écoutant, mouillant de ses l'ouvrag"e qu'elle ne voulait pas interrompre > puis, la tôle sée sur sa poitrine, elle répétait à voix basse : a Us en i ^^
raient; il faut que je travaille pour eux! » £Ue exigfea dc
mère ne fût pas instruite de ce qui se passait ; ceux pour s elle se sacrifiait l'ignorèrent toujours : un pieux mentes trompa sur les causes de la rupture du mariage de le. Ursule reprit sa place près delà fenêtre, recommença )deries et travailla sans relâche, immobile, pâle, brisée . is I Maurice d'Erval avait une de ces âmes sages et ées qui assignent des limites même au dévouement, et savent pas entreprendre de sublimes folies; son cœur, 3 sa raison, admettait qu'il y eût des choses impossibles, mariage d'Ursule avait eu lieu sans obstacle, peut-être e pu jusqu'à son dernier soupir croire à l'amour sans s de son époux : il y a des affections qui ont besoin d'un n facile ; mais une barrière à franchir vint, comme une épreuve, mettre en pleine lumière aux yeux mêmes de ce l'amour qu'il éprouvait : il en vit les limites, irice supplia, pleura longtemps, puis enfin se découragea 3i^na.
jour vint où, tandis qu'Ursule était assise près de la fenôile entendit de loin passer une musique militaire, et des urds et mesurés retentirent à son oreille. C'était le régiqui partait musique en tête. Les fanfares du départ mt, comme un triste adieu, résonner, puis s'éteindre dans lie qu'Ursule habitait. Tremblante, elle écouta.La musil'abord éclatante et tout près d'elle, bientôt s'adoucit et ;na ; de loin, elle ne parvint plus à ses oreilles que comme imeur incertaine ; puis, de temps en temps, le vent seul Dorta jusqu'à elle un son isolé; puis enfin, un silence comiccéda à tous ces chants qui se perdaient dans l'espace, rnière espérance de la vie d'Ursule semblait attachée à cords qui résonnaient au loin... elle fuyait, s'éloignait, ["nait avec euxl — La pauvre fille laissa tomber sa brosur ses genoux, et cacha sa figure dans ses deux mains; ^ers ses doigts quelques larmes coulèrent. Elle resta ainsi [ue l'on entendit le bruit des pas et de la musique du ent ; puis elle reprit son ouvrage... El le le reprenait pour sa vie !
■iSlo skiNTK-nruve
■ Ijiîsoirdo ce jour trt-lei'ûelli! séparalicn , do ce jinir où iJTdrid Kiirrificc fut consomma, Ursule, «pWw avoir doutié fc «w I |>arentK les Koinit qui terminai ont ch»c|np jourDâe,s*aasît ag pied hfaii lit ilo su mkro et se poDcha vers plie, fixant sur elle nn KilOg'Hrr] qne l'aveuglo ne pouvait voir humifle diï larnit». Ll ' 1 prenant iloucomout la main, la pauvre fiancée abniKioan^ l' murmura d'une vnis r'-miip :
m . — « Ma mfcre, vous ra'aimcz, n'est-ce pas? Ma présemie miail du bien? mes soins vous sont dous, ma mère? N'est-ce pakr Brous ROufFm'ii» de inc quitter? n
m L'avpug'le tourna k tète du côté de la miifallle, et dit :