LE SAPIN
Ainsi qu'une grande pensée
Qui féconde un cœur désolé,
Sur la cime élroitc, élancée,^
Se dresse un sapin exilé.
Jouant avec leur chevelure,
Le vent seul arrache un murmure
A ses rameaux, fléchis en vain.
Car nul oiseau ne les caresse,
Et la voix des forêts sans cesse
Roule autour d'eux son chant lointain...
L'arbre a grandi, fier et sublime, Sur son piédestal glorieux.
N'aimant que l'aigle de l'abîme.
Le soleil, la neige et les cicux.
Il buvait la tiède rosée.
Les parfums qu'à l'herbe embrasée Enlève un souffle humide et frais ; Et d'air pur baignant ses feuillages, 11 s'enveloppait de nuages Afin de s'endormir en paix.
Parfois, sur la couche glacée
Où tombent ses fruits résineux,
Une empreinte rouge est tracée ;
Des ours la laissent après eux.
Ce sang vermeil comme la rose
Sous les vents de la nuit éclose.
Est la seule fleur du rocher :
Mais lorsqu'il paraît sous ses branches.
L'arbre y jette ses barbes blanches,
Et semble vouloir le cacher.
11 hait aussi l'épervier sombre.
Quand il vient, d'un vol tournoyant.
Enlacer sa tige dans l'ombre.
Ou mesurer son front géant.
Au battement confus des ailes
11 mêle des plaintes nouvelles.
Et, froissant ses dards à grand bruit
Il dresse ses bras, les balance.
Frissonne, et mugit, et s'clance...
Epouvanté, l'oiseau s'enfuit.
Pourquoi souffrirait-il l'approche
gosier féminin? C'est pourtant vrai : la voix grave du recueil des Deux Voix était celle de la femme, et la voix /éT^^re, celle du mari. Symbole charmant, quoiqu'à contresens, de Taccord qui se fit dès le premier jour entre ces deux âmes si bien appareillées et si dignes Tune de Tautre. Autant, en effet, Juste Olivier était doux, timide,
De quelque habitant du vallon?
11 doit vivre seul sur sa roche, Que le temps lui soit court ou long : Il doit tout ignorer du monde; Et sans une voix qui réponde A ses vagues appels d'amour Il faut qu'il vieillisse et supporte Ce que chaque an nouveau rapporte, Et les tourments de chaque jour.
Ainsi, roidissant son courage, II revoit toujours, au malin, Bondir l'avalanche sauvage Qu'éveille un murmure incertain.
11 entend le glacier sonore Longtemps après gronder encore, Imitant la foudre en courroux; Et sur la cascade troublée.
Quand tombe une roche écroulée, Il sait ce que font de tels coups.
Ne le plaignez pas, si la terre
A fui son abri soucieux.
Il est malheureux, solitaire,
Oui ! mais sa tête est près des cieux.
Qui sait quelle haleine bénie.
Ou quelle enivrante harmonie
A parfois bercé son sommeil?
Ah 1 pour lui les anges peut-être
N'ont pas dédaigné d'apparaître
Dans un blanc rayon du soleil.
Un jour, luttant avec l'orage Qui tourmentait ses longs rameaux, Il gémit, et d'un cri sauvage Salua des destins nouveaux, Car la nue, agitant ses ailes, Sur lui jetant des étincelles.
Semblait un céleste envoyé.
Et l'embrassant avec furie.
L'arbre au tonnerre se marie ; Puis il retombe foudroyé.
ET Mine JUSTE OLIVIER 101
concentré, doutant toujours de lui-même, malgré sa finesse et son «air narquois», autant sa femme était fière, ardente, ambitieuse, expansive, tout en étant très puritaine et quelque peu susceptible (i). Mais ces qualités, qui dénotent généralement un caractère entier et résolu, — Sainte-Beuve disait qu'elle avait reçu de la nature une organisation de Romaine — étaient enveloppées chez Mi^e Juste Olivier d'un nuag-e de mysticisme qui leur enlevait ce qu'elles avaient parfois de trop arrêté, et c'est par le côté mystique plus encore que par sa beauté qu'elle plut tout d'abord à Sainte-Beuve.
Et comment n'aurait-il pas été touché, subjugué, conquis, après avoir lu la lettre suivante, qu'à peine rentré de sa première et rapide excursion en Suisse il reçut de M^^e jusi^e Olivier, le 29 août 1887?
(( Pendant cette aimable visite, à propos de laquelle vous avez mis mon indulgence dans votre lettre, sans doute afin qu'elle fût quelque part, nous n'avons pas tout dit, il me semble, sur la résolution que vous allez prendre. Au risque de vous effrayer beaucoup, de vous répéter des choses que vous savez mieux, et de vous faire sourire par l'importance que je mets à jeter d'ici un poids à côté de la balance, je veux renouer un instant ^ l'entretien suspendu. Vous savez d'avance que ce n'est pas une causerie parisienne ; et cela me place à l'aise dans mon sérieux, aussi bien que dans mes scrupules
(i) Puritaine et détestant la corruption jusque dans les discours, elle paraissait fâchée lorsque Sainte-Beuve se permettait de lui conter ses fredaines avec Xavier Marmier, son Pylade d'alors, parce qu'elle redoutait pour lui toutes les contagions immorales. Quant à sa susceptibilité, elle éclate déjà dans ce fragment de lettre de Sainte-Beuve (6 mars i8;^9) : « 11 y a des reproches voilés, et je vous jure qu'en lisant et relisant, il m'est impossible d'y rien voir sinon que j'ai eu quelque gros tort dont je ne me suis pas aperçu. Expliquez-vous, je vous prie, dites quoi. Et entre nous pas de nuages. » [Corresp. inédite de Sainte-Beuve avec M. et M^^ Juste Olivier. )
de n'avoir pas assez éclairé la vérité. Pour être compris, ils demandent une certaine disposition d'âme, une certaine pente du cœur où vous replaceraient tout naturellement le souvenir un peu vif, l'impression un peu présente de nos graves conversations. Mais se souvient-on au milieu des enivrements du retour? c'est ce que vous ne nous direz peut-être pas. Se souvient-on, en retrouvant sa mère, d'avoir accepté ailleurs quelque chose de maternel, dans la forme que prenaient ,les sollicitudes d'un intérêt véritable? Se souvient-on, au revoir des anciens amis, qui nous font la vie douce et légère et la renouent au passé, de tout le charme du présent? Se souvient-on d'avoir senti que la chaîne du temps a des anneaux lointains, plus suprêmes encore, qui nous lient à ce qui précéda le monde et à ce qui le suivra, puis, par ci, par là, à quelques êtres, qui n'ont guère d'autre date dont ils puissent se réclamer auprès de nous? Qiiand chaque aurore apporte son poème, son drame ou son conte, inconnus, scintillants, rapides, fascinateurs, se souvient-on de la Divine Comédie, qui roule dans l'ensemble des choses la vérité de son spectacle éternel, en attendant la fatalité de son dénouement qui ne vient qu'avec le dernier rayon du soleil sur les yeux mourants, avec le dernier jour de la terre?
« Tout ceci m'entraîne, mais pourtant non loin de mon sujet. Ne s'agit-il pas en effet de savoir pourquoi vous vivez, et vous voulez vivre? C'est un choix moral, plus qu'un autre, que vous allez faire. Si je ne me trompe, votre conscience vous a dit que vous retirer à l'écart pour examiner le grand problème de la destinée vous conduirait à y trouver Dieu, et à l'accepter, pour vous comme pour l'univers, chose que toute âme d'homme doit faire à son tour et seule, que nul ne peut vous épar-
ET M»nO JUSTE OLIVIER I03
gner. Sans doute, le moyen en question n'est pas unique, n'est pas infaillible; mais si Dieu vous l'a montré, il le sera pour vous. Si vous entendez aujourd'hui sa voix, n'endurcissez pas votre cœur. Quand il se pourrait faire que vous n'eussiez d'autre profit relig-ieux d'avoir obéi à ce que vous sentez au fond de vous être un appel moral, que d'avoir obéi, vous seriez encore amplement dédommag-é de ce qu'il vous en a pu coûter. Tout fait trace en nous, vous le savez; et le premier effort sur une bonne route appelle et facilite le second. Vous n'en êtes pas à ceux-là, sans doute : mais cependant aucun de nous ne saurait, sanséminent dang"er, mépriser l'évidence d'une direction divine. Votre conscience intellectuelle, si je puis ainsi parler, vous tient à peu près le mêmelang-ag'e. Elle vous montre assez clairement les avantages d'un long- travail, austère et utile, au bout duquel un peu de repos pour la pensée sera légitimement acquis. Je n'insisterai donc pas là-dessus. Quant au reste, vie matérielle monotone autant dans ses distractions que dans sa simplicité, soins d'amis, sollicitude désintéressée, admiration et sympathies acquises, retraite peu sonore mais fidèle, poésie de la nature et du fond des choses achetée par quelque insipidité et pâleur de détail : voilà ce que vous savez déjà. J'ai g-rand'peur que vous n'en ayez trop peur. Cependant, si vous sautiez par-dessus l'abîme, yeux fermés, comme vous aurez peut-être la force de l'essayer, vous verriez combien le gazon de l'autre rive vous recevrait mollement.
c( Quand vous avez été parti, beaucoup de choses me sont ainsi revenues, évidentes et pressantes. Je n'ai plus senti notre plaisir dans votre intérêt, et celui-ci, se faisant ainsi plus pur, s'est enhardi et mieux révélé. J'ose donc vous presser, vous conseiller, vous conjurer même
de bien réfléchir avant de dire non, si vous y penchez; et de chercher, dans une conviction sentie et raisonnée, le pouvoir de convaincre ceux des vôtres qui voudront vous garder près d'eux. Dans le chagrin que nous éprouverions s'ils l'emportaient, il y aurait sûrement pour nous du chagrin personnel (non de jalousie, comme renchaînement de ma phrase le ferait faussement croire, mais de cœur); mais c'est surtout pour vous que nous serions affligés. A moins toutefois que vous ne parvinssiez à nous démontrer, dans le parti pris, votre plus évident avantage; or celui dont je parle est bien difficile à recomposer. Adieu, monsieur. Mon frère et ma sœur vous remercient de vos aimables paroles à leur égard. Quant à nous, c'est tout à fait votre faute s'il nous semble à présent que nous sommes séparés d'un ami de toujours ; et cette faute, vous n'avez pas l'air de vouloir la réparer.
« M. Diodati m'écrit toutes sortes de douceurs à votre sujet: de ces choses comme nous les pensons et comme nous ne les disons pas.
« Caroline Olivier. »
Cette lettre, d'un accent romantique si pénétrant et si profondément religieux, ne fut pas étrangère, on n'en saurait douter, à la décision que prit Sainte-Beuve d'aller discourir sur Port-Royal à Lausanne (i) ; il ne l'avait pas attendue, d'ailleurs, pour être fixé, je ne dis pas sur le mysticisme de M™^ Olivier, mais sur le caractère sérieux et grave de l'hospitalité qu'il avait reçue à Aigle pendant quelques jours et qu'on lui offrait de nouveau pour plusieurs mois. N'a-t~il pas dit à l'adresse de ses
( I ) Sur la façon dont il entra en relations avec M. et M™^ Juste Olivier, consulter mon introduction â sa Correspondance inédite avec eux.
ET MUie JUSTE OLIVIER I05
hôtes dans une des meilleures pièces des Pensées d^août, qui date de ce temps:
Salut! je crois encore! Ainsi j'espérais dire
A ce lac immortel que j'allais visiter;
Il me semblait qu'au cœur que le spectacle inspire,
Ma défaillante foi renaîtrait pour chanter.
J'ai vu la paix du cœur, l'union assurée, Le saint contentement des biens qu'on a trouvés, Et les g-râces au Ciel pour leur seule durée. Et le renoncement des autres biens rêvés :
J'ai vu l'intelligence en sa démarche à l'aise, Sans s'user aux détours, suivant un but voulu, L'étude simple et haute où trop d'essor s'apaise ; En face des grands monts, Dante parfois relu ;
Parfois, la poésie en prière élancée, Du même heureux sillon faisant monter deux voix, Vos destins s'enfermant, mais non votre pensée, Et le monde embrassé du rivag-e avec choix.
Des vrais dons naturels j'ai compris l'assemblage, La force antique encore et l'antique douceur; Et causant d'aujourd'hui, de ce Paris volag-e, A table je goûtais le chamois du chasseur.
Ce que je n'ai pas dit à la montagne austère, A la chapelle, au lac qui m'a laissé son deuil, Mes amisje le dis à l'ombre salutaire, Au foyer domestique, au cordial accueil.
Aux vertus du dedans, partout, toujours possibles, Au bonheur résig-né, sobre et prudent trésor, Au devoir modérant les tendresses sensibles : Amis, en vous quittant, — salut! je crois encor !
C'est dans ces dispositions d'esprit qu'il revint à Lausanne, au mois d'octobre 1887. Que s'il n'accepta pas, comme il l'avait fait à Aigle, l'entière et complète hospitalité chez ses amis, ce ne fut pas, soyez-en persua-
io6
dés, pour se dérober au soins maternels que lui réservait M"^« Juste Olivier, mais pour des raisons toutes particulières qu'il exposa très franchement alors à son mari. Il avait ses habitudes, voire ses manies de vieux garçon; il aurait eu peur de leur être une gêne et tenait à conserver la liberté de ses mouvements. Il avait besoin d'avoir un endroit à lui tout seul, où il fût « dans son atelier comme une taupe dans son trou, comme Han d'Islande dans son antre (i). » Mais s'il descendit à l'hôtel d'Angleterre et s'il y établit son cabinet de travail, il fut convenu tout de suite qu'il prendrait chez eux ses repas du soir, qu'il y recevrait ses amis qui tous étaient les leurs et qu'il se considérerait comme de la maison. On a pu voir, au chapitre de ce livre qui traite de son cours sur Port-Royal, qu'il fit effectivement partie de la famille Olivier. Pendant les sept mois que dura son séjour à Lausanne, il ne se passa pas le plus petit événement au n° 34 de la rue Martheray, qu'il n'y fût mêlé d'aussi près que possible, et l'on peut dire que, dans ce laps de temps, ils vécurent tous trois comme frères et sœur.
A son arrivée, il avait eu certains scrupules et leur avait tenu ce langage : « Vous avez un louis d'or ; vous me dites : Mettons nos louis d'or ensemble. Je sais que je n'ai pas un louis d'or, mais seulement une pièce de trois bâches, et je dis non. Vous vous attristez et vous blessez un peu. Je vous dis : Eh bien 1 mettons ensemble votre louis d'or et ma pièce de trois bâches si vous y consentez. J'apporterai moins que vous dans cette amitié, mais du moins j'y apporterai d'abord du contentement et le bonheur de recevoir plus que je donne, ce qui est un des premiers caractères de l'amitié (2). »
(i) Correspondance inédite de Sainte-Bôuve avec M.et M'^^ Juste Olivier, lettre du aS octobre 1887.
(2) Lettre^inédite de novembre 1841 communiquée par Mï"« Bertrand.
ET Mine JUSTE OLIVIER IQ'J
Quand il partit, il était heureux de la dette de reconnaissance qu'il avait contractée envers eux et se promettait bien d'avoir sa revanche. Il ne l'eut pourtant pas aussi complète qu'il l'avait désirée d'abord, matériellement parlant. Nous avons vu que, par divers testaments, jusqu'en i85r, il avait donné tout ce qu'il possédait à Juste Olivier. Qu'on ne l'accuse pas d'ing-ratitude, s'il les révoqua plus tard au profit d'une autre personne. Ce ne fut pas entièrement de sa faute. Le temps amène souvent dans les idées des modifications qui semblent avoir leur contre-coup sur le cœur. Sainte-Beuve, en dépit des contradictions de sa conduite, n'oublia jamais ce que les Olivier avaient fait pour lui, et je crois que, s'ils étaient restés à Lausanne, au lieu de venir chercher fortune à Paris, les nuages qui éclatèrent entre eux à différentes reprises ne se seraient peut-être jamais formés (i).
Mais on ne saurait tout prévoir, et lorsqu'en 1842 M^ne Juste Olivier vient tâter le terrain à Paris, ce fut sur les sollicitations et les encouragements de Sainte- Beuve : « Venez à Paris, lui écrivait-il, avec le désir de le voir, de le connaître, de nous faire plaisir, et vous n'y aurez aucun mécompte. Quant à la littérature, vous la forcerez vous-même à rendre l'oracle (2). »
Elle vint donc seule d'abord, en éclaireur, et des-
(1) Je crois aussi que, si le petit Charles- Arnold Olivier, son filleul, avait vécu, c'est à son profit qu'il eut déshérité ses parents.
(2) Lettre inédite, hiver 1841.
I o8 SAINTE-n?:UVE
cendit à l'hôtel du bon La Fontaine « qu'il suffisait de nommer, pour qu'on ôtât à l'instant son chapeau ». Car le choix de l'hôtel n'avait pas été une petite affaire, et il avait fallu compter avec les mauvaises langues de Lausanne. C'est même un peu beaucoup à cause d'elles et pour les désarmer que Sainte-Beuve avait refusé de la recevoir chez sa mère. M™^ de Tascher, à qui il en avait parlé, lui avait dit que pour Lausanne l'hôtel du bon La Fontaine serait plus convenable et qu'il ne saurait avoir lieu à Siucun qu'en dira-t-on (i). Toutes ces précautions prises, il s'arrangea de manière à être libre pour rendre à M"^^ Olivier le séjour de Paris aussi agréable que pos-^ sible, et sous le rapport des distractions elle n'eut, ei effet, qu'à se louer de ses bons offices. Cela ressort des] petits billets ci-dessous et des extraits suivants du journal de voyage de M^^ Olivier.
Voici d'abord les billets de Sainte-Beuve:
« Chère Madame, (( C'est dimanche à huit heures du soir qu'est la réu-| nion chez M"^'^Récamier. Ainsi vous pourrez profiter des} billets du Conservatoire. Il faut prendre toutes les museî à la fois.
rt Chère Madame, vous ne ferez la consultation avec M. Veyne (2) qu'au dîner, s'il vous plaît.
« J'espère bien vous saluer le matin un moment. « Toici un petit mot de ma mère qui vous montrera l'obligegmte intention de M"^® Geoffroy Saint-Hilaire : vous en pourriez reprofiter.
« Tout à vous de respects et d'amitiés. c( Sainte-Beuve. »
(i) Correspondance inédite de Sainte-Beuve avec M. et M^^ Juste Olivier, lettre du mois de novembre i84i.
{'j) C'est le D'' Veyne, médecin et ami de Sainte-Beuve, qui soig'nale petit
ET Mine JUSTE OLIVIER ÎOQ
« Chère Madame, « Si vous étiez libre aujourd'hui, à Theure du dîner, j'aurais Thonneur de vous voir et même de vous prendre pourvu que vous le vouliez bien, à ce moment-là.
« Mille hommages.
« Sainte-Beuve. »
« Chère Madame, « Voici des billets de M'"^ Quinet pour le Jardin des Plantes. Emile Deschamps me laisse ce petit billet à votre intention. M. Doudan, que j^ai vu hier, irait chez vous s'il osait. Il faudrait que j'eusse la lettre pour la lui envoyer ou la lui faire remettre rue de V Université, go. J'espère vous rencontrer pourtant.
(( Mille hommages et amitiés.
« Sainte-Beuve. »
« Ce vendredi.
« Voici, chère Madame, un billet de M°^® Eynard à votre intention. Je lui réponds que je vous envoie son billet et que très probablement vous irez mardi soir, qu'Olivier soit arrivé ou non. S'il ne Tétait pas, j'irais avec vous. Je vous y laisserais une heure pour aller chez M. Mole un instant (c'est sa soirée) et je viendrais vous y reprendre.
<( Vous pourriez écrire un petit mot à M°^^ Eynard (i). »
Voici maintenant les extraits du journal de M"^*^ Olivier.
« 5 mars 1842, — Mickiew^icz m'apporte une lettre de George Sand, fort aimable, et croit que Chopin est son mauvais génie, son vampire moral, sa croix, qu'il la tourmente et finira peut-être par la tuer. Sainte-Beuve in'en-
1 Charles-Arnold Olivier dans la cruelle maladie qui devait l'emporter dix ans [après.
(i) Lettres inédites communiquées par M"^» Bertrand.
lIO SAINTE-BEUVF,
voie une loge aux Français. Nous y allons. La loge est délicieuse et nous y sommes comme chez nous. Sainte- Beuve vient m'y voir un instant.
« Mardi, 8 mars. — Visite chez M"^e Sand. Elle est jolie, pkis femme que dame ; cependant, par instants, plus ceci que je n'imaginais. Simple et bonne enfant au fond. Forte de corps et d'esprit, les doigts mignons et fort bien posés autour d'une cigarette, avec une grâce sans affectation. La mise unie, les yeux superbes et beaucoup d'individualité, même dans l'arrangement si simple de ses cheveux noirs. Au fond d'une grande cour, un équipage armorié devant une petite porte et un escalier mesquin. Une servante dérangée, un peu souillon ; de petites pièces, des fleurs, des choses rares; un air général de sans façon dans la richesse. Elle déteste Paris et se croit pauvre (i).
« Vendredi 1 1 mars. — Dîner chez M""® Sand, froid. L'ordinaire mal soigné, mais l'extra ordinaire : du vin d'Espagne dans des bouteilles charmantes, un brasero espagnol, des citrons doux et des limons d'Espagne apportés par M™^ Viardot, la musique de Chopin, le bouquet blanc de bruyères, de lilas et de camélias. M"'^ Sand m'afflige plus à la voir qu'à la lire : on la sent inaccessible excepté par le cœur. L'orgueil est en sentinelle, la sécurité du succès rend indifférent à l'opinion. On passerait cent ans ainsi à côté d'elle sans parvenir à lui dire un mot sérieux. Pauvre femme I Elle a
(i) Dans une lettre à son mari, à propos de cette même visite, Mme Olivier dit : « J'avais vu mardi M°ie Sand qui m'a fort bien reçue et que j'ai trouvée beaucoup plus jolie femme que je ne m'y attendais, mais aussi d'apparence plus forte et plus géniale que je n'aurais cru : le tout assaisonné d'une cigarette et d'un bout d'oreille qui montre à la fois du Pierre Leroux et du Rabelais. Elle a été très bonne, simple, accueillante, et nous y dînons aujourd'hui, Mickiewicz et moi, pour entendre Chopin. N'ai-je pas du courage? »
ET M™e JUSTE OLIVIER I I I
es faits du bonheur, elle n'en a pas, on le sent, les réaités; une foi vide ; une famille qui l'aime, mais qui s'éève au gré des influences les plus journalières, légères ; m amour, une passion peut-être, mais pour qui? Pour m homme d'esprit et de talent charmant, mais de cœur, e ne crois pas. Le manque de fond se sent partout. Les imis mortels changent. C'est une âme atfamée au festin es Harpies. Elle-même a de la grâce, mais ce n'est las celle des femmes précisément. Sa grâce ressemble sa personne, forte, entassée un peu autour des épaules, ^es extrémités sont bien.
« Mars, — Sainte-Beuve est le seul homme ici d'assez on goût parmi ceux que je connais, la seule puissance ui ait pu se passer de cœur.
« Mickiewicz prétend que le français est la plus meneuse des langues, et qu'il est difficile, presque imposible, d'être sincère en français. Beaucoup plus austère e jugement et simple de pitié, fervent de cœur, ici qu'à lausanne, Mickiewicz est plus rassuré pour moi aussi i prétend qu'un ouvrage qui a des entrailles se fera écessairement jour sans les moyens artificiels.
« Sainte-Beuve et M"^® Didier disent la même chose de [°^® Sand, chacun à leur manière, c'est qu'elle absorbe !S affections, les engloutit, qu'elle est fatale,..
« Mercredi. — Visite charmante de M'"^ Valmore si Dnne. Il y a plus de douleur à Paris que partout ailurs. En parlant de Leroux, Sainte-Beuve dit que le •eux de son gousset fait le creux de son système et l'il lui fallait de la grande morale pour prouver que s autres étaient de grands coquins, afin qu'on ne s'a- ] rçût pas qu'il en était, lui, un petit.
(( Lundi matin. — Olivier est arrivé... Chose douce, araordinaire et simple à la fois pour moi que de le
ÎI2 SAINTE-BEUVE
recevoir dans un chez moi qui n'était pas déjà léchez lui. Le soir aux Italiens, nous avons entendu le premier acte de Norma et les deux derniers des Puritains. Je vais chez M"fie Ejnard. J'arrive si tard qu'on est à table déjà, ce qui m'embarrasse un peu. MM. de Brog"lie, de Girardin, Doudan, Rolle, Delessert et un autre. Par bonheur je tombe heureusement en conversation avec MM. Rolle et Doudan (i) qui resle le soir. On cause de la lecture de V Abailard de M. de Rémusat pendant laquelle M. Pasquier s'est commodément endormi, un manche d'écran dans le col de son gilet, prudemment! la main l'aurait peut-être laissé tomber. Ces drames disproportionnés, pleins d'esprit, mais sans vérité humaine, ont des lectures de 2 à 4 heures, et Sainte-Beuve croit que leur but n'a été que politique et tout simplement de rapprocher M. de Rémusat et M. Mole (2). »
Ces fragments de journal, si intéressants comme notes de choses vues, laisseraient supposer que, durant son séjour à Paris, le cœur de M"^® Olivier était tout à la joie. Mais les apparences sont souvent trompeuses, et Sainte- Beuve n'avait pas réussi à la dissiper complètement, malgré la peine qu'il s'était donnée pour cela. D'abord, toute romantique qu'elle était de nature et d'éducation,
(i) Quelques jours après, Sainte-Beuve écrivait à Mme Olivier, qui était rentrée à Lausanne : « Vous avez laissé, chère Madame, un très présent souvenir dans l'esprit de M. Doudan qui m'a souvent reparlé de vous et qui regrette, m'a-t-il dit, de vous avoir si peu vue. Ce qu'il aime en vous c'est un mélange, m'a-t-il dit encore, et de simplicité naïve et de supériorité ou de confiance tenant à l'esprit. Il se rappelle encore votre air aise et rougissant quand vous êtes arrivée tard chez M"»e Eynard. Cela, sans que vous vous en soyez doutée, vous a beaucoup réussi. Je ne vous dirais pas tout cela si je ne savais pas que vous avez distiagué l'esprit et le goût de M. Doudan. Le voilà justifié... » (Corresp. inédite de Sainte-Beuve avec M. et M'^^ Juste Olivier, p. 297).
(2) Ces fragments du journal de M""® Olivier m'ont été communiqués par M»" Bertrand.
ET MinO JUSTE OLIVIER Il3
elle n'avait point Tâme romanesque. Depuis qu'elle avait associé sa vie à celle de Juste Olivier, elle avait fait comme la femelle du rossignol quand elle couve, elle avait cessé de chanter (i), se contentant d'écouter les chants de son mari, de Tinspirer, de l'exciter, car j'ai dit qu'elle était ambitieuse, et si elle rêvait pour lui d'un plus g-rand théâtre que celui de Lausanne, c'était parce qu'elle l'en croyait dig'ne. De plus sa situation de professeur d'histoire à l'académie de Lausanne était à la merci des événements, et la prudence lui faisait un devoir de les devancer, au lieu de les attendre. Voilà pourquoi, tout en s'amusant à Paris, elle ne perdait pas de vue l'objet principal, pour ne pas dire unique de son voyage. Mais Sainte-Beuve semblait l'avoir quelque peu oublié. Elle avait apporté avec elle un manuscrit dont elle espérait beaucoup (2). Quinze jours s'étaient écoulés, qu'il ne lui en avait pas dit un mot encore. L'avait-il seulement remis à Buloz, auquel il était destiné? Un matin, n'y tenant plus et redoutant peut-être un désappointement pour Olivier qui s'apprêtait à la rejoindre, elle prit sa plume et écrivit la lettre suivante à Sainte-Beuve :
« Paris, samedi matin, mars 1842.
« Vous allez être ravil encore aujourd'hui vous échappez à cette position d'ami parisien d'une campagnarde, qu'en vain je vous allège. Je m'en vais à la galerie
(i) Pas tout à fait pourtant, et de temps à autre il lui arrivait bien de rimer encore, soit que Sainte-Beuve la priât de lui traduire le Chant de VEpèe de Kocrner, soit qu'elle-même fût inspirée par quelque événement du pays vaudois, comme, par exemple, en i84i, lorsqu'on érigea à Cully un monument au major Davel. C'est d'elle, en effet, que sont les vers suivants qu'on peut lire sur ce monument :
A son pays esclave offrant la liberté, Comme un héros antique il mourut seul pour elle Et, pieux précurseur de notre ère nouvelle, Il attendit son jour dans l'immortalité. (2) J^me de Fiers.
I l4 SAINTE-BEUVE
Aguado, chez M'"® Eynard, chez M. du Bochet, que j'ai hier cherché vainement, son adresse s'étant trouvée fausse. Je ne rentrerai qu'à la hâte pour dîner et repartir, peut-être pour votre concert, peut-être pour le théâtre. Demain, je sors pour être à deux heures à un autre concert, de par M'"^ de Gasparin. Le soir, je vais à Don Juan, aux Italiens, avec Mickiewicz. J'espère que voilà une vie dissipée et digne de vous satisfaire. Ah I cher ami ! si vous aviez voulu faire l'effort nécessaire pour bien comprendre ma position ici et mon voyage, combien vous m'auriez épargné de souffrances l Votre amitié est bonne, charmante, douce à retrouver, mais je ne la reconnais plus. Est-ce bien vous qui croyez que quelques jours d'étourdissement ne sont pas pour moi une perte inutile et irrémédiable ? Est-ce bien vous qui pensez ainsi I Vous n'avez donc pas lu mes lettres ? Ou bien vous les jetiez sur l'heure dans un abîme d'indifférence et d'oubli. Je vous en prie, ne prenez pas ceci pour un reproche, ce n'est qu'un étonnement,un étonnement qui vous comprend même autant qu'on peut le faire et qui n'existerait pas si je vous avais trouvé moins disposé à reconnaître, à exagérer en certain sens les droits de l'amitiépourme rendre toutes sortes de bons offices à l'exception du seul qui importât véritablement. Je n'ai rien dit avant dimanche, puisque c'était inutile, mais je vous en conjure, passé ce jour-là, remettez mon manuscrit, puisque vous voulez le faire, et que je puisse au moins dans une quinzaine, après le refus que j'attends, commencer véritablement mes démarches auprès des libraires. Je ne sais si Olivier viendra. Je lui écris de ne le faire qu'armé d'un stoïcisme à toute épreuve, et il en a moins que moi pour moi. La lutte contre les choses est assez grande pour qu'il soit sage de n'en créer point d'autre, w