‹ Etudes d'histoire romantiqueChapitre 14 sur 43 · CHAPITRE IV SAINTE-BEUVE ET MADAME D'ARBOUVILLE · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV SAINTE-BEUVE ET MADAME D'ARBOUVILLE

I. — Sophie de Bazancourt. — Arrière-petite-fille de Mme d'Houdetot, Tamie de Jean-Jacques. — Elle épouse, à 22 ans, M. Loyré d'Arbouville. — Lettre qu'elle écrit, à propos de son mariage, à Mm^ de Barante, oée Césarine d'Houdetof, sa tante. — La lune de miel. — « Les oiseaux de ma femme. » — Sa mauvaise santé l'oblige à quitter son mari, qui servait en Afrique. — Elle ouvre un salon à Paris. — Son portrait au physique et au moral. — Ses premiers vers publiés sous le titre : Poésies de ma grand' tante. — Stances sur Lamennais.

II. — Comment Sainte-Beuve fit sa connaissance. — Le comte Mole et les Doctrinaires. — M™e d'Arbouville et l'Académie française.

— Une légende d'Arsène Houssaye à ce sujet. — Sainte-Beuve se prend d'amour pour M™» d'Arbouville. — Sentiment vrai qu'il lui inspire. — Influence qu'il exerce sur elle. — Cette influence est visible dans sa nouvelle intitulée Résignation. — Sainte-Beuve lui lègue en 184 3 son Imitation de Jésus-Christ.

— Pièces de vers qu'il a publiées sur elle dans ses Poésies complètes. — Un pendant au Livre d'nmoiir. — « Ami, ne m'aimez pa« !» — Le Clou d'or. — Lettres d'amour de Sainte-Beuve à Mme d'Arbouville.

in. — Les dernières années de cette charmante femme. — Sainte- Beuve quitle sa chaire de Lièe;-e, pour aller la voir à Lyon au printemps de 1849. — Est-il vrai qu'il fut écarté par le P. Ravignan de son lit de mort ? — Chagrin qu'il ressentit de sa perte. — Ce que sont devenues les lettres qui lui furent adressées par Mme d'Arbouville.

Si quelqu'un pouvait nous laisser, de la femme exquise

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que fut M'^^d'Arbouville, un portrait en pied dii^me d'elle, c'est assurément Sainte-Beuve qui la fréquenta pendant plus de dix ans, et dont elle fut, comme il récrivait un jour, la meilleure amie à cette époque (i84i-i85o); mais, par un scrupule qui fait honneur à sa délicatesse, il s'abstint de parler d'elle tant qu'elle vécut, de peur d^offensersa modestie, qui était réelle, et, quandelle mourut, le chagrin qu'il ressentit de sa perte lui fit littéralement tomber la plume des mains. En sorte que, pour bien connaître l'opinion du critique et de Tami sur M™^ d'Arbouville, nous en sommes réduits à la chercher dans les courts billets qu^il adressait de loin en loin à Collombet, à Baudelaire, à Juste Olivier, à M"^* Blanchecotte, etc. J'oublie à dessein le petit roman du Clou d'or, dont elle est Théroïne mystérieuse et voilée.

Encore si M. de Barante, dans la notice qu'il a mise en tête des Poésies et nouvelles de M™® d'Arbouville, avait su nous rendre sa physionomie et mettre en lumière les traits saillants, Texpression vraiede son caractère 1 Mais non, les quelques pages qu'il lui a consacrées sont, à cet égard, d'une insignifiance d'autant plus regrettable qu'à défaut de la palette de Sainte-Beuve il n'avait qu'à donner libre cours à ses souvenirs pour la peindre au naturel.

Elle était, en effet, la nièce propre de Césarine d'Houdetot, femme de l'historien des Ducs de Bourgogne ; sa mère Elisa d'Houdetot, mariée en 1809 au général baron de Bazancourt, avait vécu pendant dix ans auprès de son aïeule, la comtesse d'Houdetot, l'amie de Jean-Jacques, qui l'avait adoptée et sous l'œil de laquelle elle avait été élevée. Mais Elisa, comme Césarine, n'avait hérité de sa grand'mère que l'amour des lettres. Sa mère, née de Géré, était une mystique, et nous verrons tout à l'heure

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que M^^ d'Arbouville en tenait autant que de noblesse. Sa tante, M™® de la Briche, était une mystique, elle aussi; je prends le mot dans son sens le plus religieux. C'est Mme de la Briche qui avait élevé Césarine, et l'on aura une idée de son mysticisme par la petite anecdote suivante : le jour où M. deBarante partitpour Saint-Pétersbourg en qualité d'ambassadeur (i835), après avoir entendu la messe avec Césarine dans la chapelle de Champlâtreux, elle lui sauta au cou en lui disant : « Césarine, promettez-moi de prier Dieu toujours à l'Elévation pour que vous me retrouviez. » Et Césarine, pour être plus sûre de tenir sa promesse, s'enfonça dans la lecture de sainte Thérèse et de M.^^ Guyon. « Je viens de lire les pages de Fénelon, écrivait-elle un jour à sa tante, je n'ai plus besoin de faire la morale aux gens. Je leur dirai : Lisez Fénelon, il parle de la religion comme je la sens ; il me va bien plus au cœur que Bossuet. L'un persuade la raison etl'autre le cœur. Bossuet est une meilleure lecture pour les forts, Fénelon pour les faibles (i). »

Tel est le milieu dans lequel fut élevée Sophie de Bazancourt. Pourquoi s'étonner qu'elle en ait gardé toute sa vie, jusque dans le tourbillon du monde, le cachet particulier et l'empreinte distinctive?

Née le 29 octobre 18 10, elle avait vingt-deux ans quand elle épousa M. François-Aimé-Frédéric Loyré d'Arbouville, chef de bataillon au 2® régiment d'infanterie légère, qui en avait trente-quatre (2), et voici en quels termes elle faisait part de son mariage à M'^^ de Barante :

(i) Cf. le t. II de nos Derniers Jansénistes.

(2) M. Loyré d'Arbouville était né à Paris, passage des Mathurins, culde-sac des Saindriers, le 26 pluviôse an VI (i4 février 1798), de Michel- Marie-François Loyré d'Arbouville et de Sophie-Adélaïde-Emilie-Manégondc Le Blanc Boisricheux, mariés en )789 à Fontcnoy (Eure-et-Loir).

Garde surnuméraire des gardes du corps du Koi (légion départementale de la Seine) le 29 mars 1 8 14, sous-lieutenant au 4" régiment d'infanterie de

ET «me D ARnouviLLK iSg

((Paris, 25 novembre 1882.

« C/est à vous, chère bonne tante, que je veux apprendre la grande nouvelle de la décision de mon mariage. II y a ving-t-quatre heures que mon sort est décidé pour toujours.

« Maman et moi nous sommes dans une agitation que votre cœur devinera. Au milieu de tout mon trouble il y a bien quelques éclairs de bonheur, mais ce qui domine est une angoisse inexprimable. Je passe mes journées en présence d'une idée grande et solennelle et je n'ai pas encore abordé ce qu'elle a de doux et de rassurant. Je ne suis tranquille que quand M. d^Arbouville est là. Alors je m'effraye moins de ce qui est effrayant. Il est bon et il a dans sa physionomie quelque chose de doux et de grave, qui promet à la fois et ce qui donne le bonheur et ce qui le conserve.

« Hier, j'étais heureuse autant peut-être que Ton peut l'être, quand je l'entendais dire à maman qu'il serait pour elle le fils le plus soumis et le plus tendre, et quand il Ta appelée pour la première fois : ma mère.

« Cette manière d'aimer tous ceux que j'aime est le moyen le plus sûr qu'il pût prendre pour toucher mon cœur et je lui sais gré de m'avoir déjà si bien comprise.

« Je suis bien profondément triste de votre absence en ce moment. J'aurais eu besoin de vous entendre approuver notre choix. J'aurais eu besoin de vous entendre dire que vous aimerez M.d'Arbouville comme votre fils.

la garde royale le 28 août 18 17, capitaine des tardes à pied ordinaires du corps du Hoi le 6 juin 1821, chef de bataillon le i5 novembre 1826, il fut nommé lieutenant-colonel du 6° de ligne le 27 juillet i835, colonel du 26* de ligne le i5 mars i838, maréchal de camp le 18 décembre i84i; il fit, de i83o à 1847, ^^ plupart des campagnes d'Afrique, et, après avoir rempli les fonctions d'inspecteur général, fut admis à faire valoir ses droits à la retraite le 25 juillet i856. (Extrait de ses états de service communiqués par le ministère de la Guerre.)

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Je ne peux pas me faire à l'idée que vous n'assisterez pas à ma messe de mariage : il y a peut-être si peu de beaux jours dans la vie, qu'il est triste de n'en avoir pas un sans reg-ret... (i). »

Le mariag-e accompli sous les plus heureux auspices n'en démentit aucun.

Quinze mois après, elle écrivait à M"*® de Barante :

« Collioure, ler avril i834.

«Je mène ici une vie fort triste, les occupations de mon mari l'éloignent souvent et longtemps de moi, alors je me trouve seule dans ce pays étranger, si loin de tous ceux que j'aime, mon cœur se serre et je finis par pleurer ; pour éviter cette tristesse qui ne remédie à rien, je m'occupe le plus possible : je lis, je fais de la musique, j'écris des vers. Je crois que j'ai fait des progrès et qu'il serait même possible qu'en travaillant je parvinsse à faire quelque chose l de bon.' J'ai quelquefois envie de vous envoyer, pour les soumettre au jugement de mon oncle, quelques-unes de mes pièces de vers. Mais je crains d'abuser de sa complaisance et je n'ose pas; en attendant mieux, Fritz est très fier de mes pauvres ouvrages, il les lit le plus souvent qu'il peut, et il jouit d'une manière bien aimable des compliments que Ton me fait. Mon mari est définitivement le meilleur homme du monde, je ne lui connais pas un défaut, nous nous aimons passionnément. Aussi, je vous assure que les inconvénients d'une garnison disparaissent pour moi, et mes adorateurs savent bien vite à quoi s'en tenir. On m'assure qu'à Paris on s'occupe de la nomination de Fritz. L'espérance d'un prochain avancement me soutient dans ma solitude. Je

(i) Lettre inédite communiquée par M. le baron Claude de Barante*

ET Mme d'arbouville i4i

forme mille projets charmants pour Tavenir, car il y a remède à tout avec un intérieur aussi doux que le mien. Après nous être bien désolés, nous sommes quelquefois comme deux enfants, riant pour le plaisir de rire. J'ai dans ma chambre une immense volière, c'est un petit monde où se passent en miniature tous les événements du nôtre, les uns meurent, les autres couvent, les petits naissent, etc. Fritz, qui d'abord détestait ma ménagerie, Taime maintenant à cause du plaisir que j'y trouve : vous ririez de voir cet homme en uniforme à quatre pattes par terre arrangeant les nids, baisant les tourtereaux et tout cela parce que « ce sont les oiseaux de ma femme » !

« Il y a quelque temps, comme j'attendais une lettre qui n'arrivait pas, je dis : « Je voudrais être à demain. « Fritz me répondit: « Pas moi, ce serait un jour de moins à passer près de toi. »

« Adieu ma bonne tante, je vous aime de toute mon âme (i). »

Cependant la vie de garnison n'allait qu'à moitié à cette âme songeuse et plutôt triste, et le climat de l'Afrique, où M. d'Arbouville avait été envoyé, ne lui convenait pas du tout. Pendant quelque temps elle résista de toutes ses forces à l'idée de se séparer de son mari, mais, à la fin, quand elle tomba malade, elle fut bien obligée de céder aux prescriptions des médecins. Elle revint alors à Paris, où elle donna libre champ à ses goûts littéraires, et ouvrit un salon qui fut bientôt un des plus recherchés du faubourg Saint-Honoré (2). Ce n'est pas que M'"^ d'Arbouville fût précisément jolie. Sainte-Beuve disait qu'elle était

1) Lettre communiquée par M. le baron Claude de Barante. (2) Elle habitait alors rue d'Anjou, mais elle ne tarda pas à élire domicile, place Vendôme, n» lo.

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« mieux, et de celles qui auraient dû être belles et qu'un simple accident a voilées, mais en qui tout révèle la première intention naturelle (i) ». Gela me rappelle le mot de M°^« Dorval qui disait : « Je ne suis pas belle, je suis pire, » Mais, évidemment, ce pire et ce mieux n'avaient pas le même sens dans Tesprit de la comédienne et dans celui du critique. La beauté plutôt morale que physique de M"^* d'Arbouville parlait surtout à Tâme, si Ton s'en rapporte au témoignage de ceux qui l'ont approchée (2). A trente ans, elle était restée enfant et paraissait plus jeune que son âge, peut-être parce qu'elle n'avait pas encore été mère (3), peut-être aussi parce qu'elle était poète. Rien ne conserve la jeunesse du corps comme le feu sacré de la poésie — à condition pourtant que la lame n'use pas le fourreau. « Je fais de la musique, j'écris des vers », écrivait-elle à sa tante dans la lettre ci-dessus ; elle ajoutait qu'avec du travail, elle ne désespérait pas de faire quelque chose de bon. Elle disait vrai. Si l'on prend la peine de feuilleter son volume de poésies, on est bien forcé de reconnaître qu'à côté de pièces médiocres et qui sentent trop l'imitation il y a des pièces excellentes et d'un tour vraiment personnel. Naturellement, le fond du livre est religieux et catholique ; il est même, à certain point de vue, un peu trop catholique-romain, comme dans l'ode sur les Paroles d'un croyant. Mais il ne faut pas demander à une femme plus qu'elle ne peut donner, et M™« d'Arbouville,en anathématisant Lamennais, se faisait tout bonnement l'écho des saintes colères que ce pam-

(i) Le Clou d'or.

(2) « C'était une belle âme captive dans une douloureuse prison, dit la Vicomtesse de Janzé ; sa santé l'avait faite laide ; sa laideur la rendait mélancolique et sa mélancolie la rendait attrayante. » (Cf. Etude et récits sur Alfred de Musset, p. 162. )

(3) Elle devait mourir sans enfants.

ET Mni'î D ARBOUVILLE

phlet célèbre avait déchaînées dans le monde catholique et jusque dans la société qui ne Tétait pas.

Seig-neur ! vous êtes bien le Dieu de la puissance. Que deviennent sans vous ces hommes qu'on encense Si d'un souffle divin vous animez leur front, Ils montent jusqu'aux cieux, en saisissant leur lyre. Votre souffle s'écarte... ils tombent en délire Dans des- gouffres sans fond.

Pourquoi, Dieu créateur, détruisant votre ouvrag , Du chêne encor debout dessécher le feuillag-e ? Mag-uifique, il planait entre le ciel et nous ; Sa g-randeur expliquait la grandeur infinie, Il servait de deg-rés à mon faible génie Pour monter jusqu'à vous.

Le plus beau de vos dons est la mâle éloquence Qui soumet par un mot un monde à sa puissance^ Sceptre devant lequel tout fléchit et se tait. Mais le Dieu juste et bon, des talents qu'il nous donne Demande compte^ et dit au pécheur qui s'étonne : Ingrat, qu'en as-tu fait ?

Et toi, prêtre de Dieu, qui bénit la chaumière. Qui dit à l'étranger : «. L'étranger est ton frère, Nourris-le, s'il a faim, couvre-le s'il est nu » ; Du Dieu qui ne voulut qu'un sanglant diadème, Qui laissa sur la terre un agneau pour emblème. Prêtre, que réponds-tu?

Tu souris dans tes chants à l'orage qui gronde; Son tonnerre lointain fait frissonner le monde : Il s'ébranle. . . et l'espoir illumine ton front. Baissant à ton niveau le Dieu de l'Evangile, Ta voix dans les clameurs de la guerre civile. Ose lancer son nom !

Arrête, Dieu résiste à ton bras téméraire, Son temple s'est ému; des voûtes de Sainte-Pierre, Des portiques de Rome, un cri s'est échappe... Tandis qu'avec orgueil tu chantais ta victoire.

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De ta tête tombait l'auréole de gloire ; La foudre t'a frappé.

Oh! rends-nous, Lamennais, le printemps de la vie, Tes chants que répétait ma jeune âme ravie; Mon cœur ne s'émeut plus aux accents de ta voix; De ton noble flambeau s'éteignit la lumière, Et je pleure à genoux, dans mon humble prière, Ta gloire d'autrefois !

Les poésies de M"^^ d'Arbou ville parurent en i84o, mais elles ne furent pas mises dans le commerce, car elle avait horreur du bruit et de tout ce qui sentait la publicité. Elle ne les recueillit que pour les distribuer discrètement dans son cercle intime; encore ne voulutelle pas les éditer sous son nom, et M. de Barante nous apprend que, par un jeu de son imagination, elle attribua ses premiers essais poétiques à un auteur dont elle racontait l'histoire. « Mais en inventant, dit-il, le personnage de « la grand'tante, » elle lui donna, peut-être involontairement,-une sorte de ressemblance avec elle-même. Elle la représenta dans une situation calme, dans une vie douce et sans malheur, et se complaisant toutefois à une rêverie mélancolique, à une contemplation des agitations d'un monde où elle ne se mêlait pas, à la peinture des passions et des chagrins qu'elle n'éprouvait point et dont elle faisait un thème poétique. »

Ainsi avait procédé Sainte-Beuve dans son recueil des Poésies de Joseph Delorme^ cette rencontre toute fortuite ne fut pas étrangère, comme on peut le croire, à la sympathie qu'il ressentit pour M^^ d'Arbouville dès qu'il lui fut présenté. Peut-être même fut-elle cause que, sans vouloir la mystifier, mais bien plutôt pour avoir son sentiment très net et très franc sur Joseph Delorme, il

ET M'UO d'aRBOUVILLE l4i

s'amusa à prolonger le jeu d'imag-ination dont parle M. de Barante. On raconte, en effet, qu'il ne se fit connaître à M™e d'Arbouville comme étant l'auteur de la Vie et des Poésies de Joseph Delorme que pour mieux justifier le jeune poète à ses yeux, car il va sans dire que, tout en g-oûtant certains vers, elle n'éprouva que désenchantement à la lecture de cette poésie matérialiste.

Quand Sainte-Beuve fit la connaissance de M"^^ d'Arbouville, il y avait environ trois ans qu'il était revenu de Lausanne. J'évoque ici le souvenir de ce voyage au pays de Vaud, parce qu'il marque une date mémorable à tous les points de vue dans la vie de l'illustre critique. Au point de vue littéraire, c'est à Lausanne, dans son cours sur Port-Royal, et à son retour à Paris dans ses travaux sur Fontanes, qui en furent la suite, que Sainte- Beuve dépouilla complètement le romantique ardent et quelque peu dévergondé qu'il s'était montré jusqu'aux Pensées d'Août. Au point de vue social et moral, c'est dans le commerce des époux Olivier, dans ses conversations avec Vinet, qu'il apprit à régler sa vie et qu'il éprouva le besoin de se ranger. Lui qui, au début des Consolations, disait à Ulric Gultinguer, son compagnon d'étude et de plaisir :

Non, jamais, non, l'amour^l'amour vrai, sans mensonge, Ses purs ravissements en un cœur ingénu, Et l'unique pensée où sa vertu nous plonge, Et le choix éLeruel, je ne l'ai pas connu !

Il fut à lu veille de le connaître, en i84o, et ce n'est

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pas sa faute s'il ne put réaliser son rêve. On n'a qu'à lire sa lettre au général Pelletier (i) pour se faire une idée du chagrin qu'il ressentit en se voyant éconduit par celle de ses filles dont il avait demandé la main. Mais il était, écrit qu'il mourrait dans la peau d'un vieux garçon. Quoi qu'il en soit, à partir du jour où il rencontra M'"^ d'Arbouville, on peut dire qu'il connut à la fois les deux phases successives dont parle Pascal, la phase de l'amour et celle de l'ambition.

C'est par le comte Mole qu'il lui fut présenté. M. Mole avait été poussé à ses débuts par Fontanes, qui avait rendu compte de ses Essais dans le Journal des Débats et l'avait comparé modestement à Vauvenargues, pendant que Chateaubriand, « appliquant à leur auteur ce mot du poète grec, qui résume les deux conditions considérées par les anciens comme la marque d'une éducation achevée », disait de lui dans le Mercure de France : (( Il sied bien à un homme armé de jouer delà lyre (2). » — Le jour où Sainte-Beuve entreprit d'écrire la vie de Fontanes, il se mit tout naturellement en rapports avec les hommes du Consultât qui l'avaient fréquenté chez Joubert, ou chez M"^*^ de Beaumont,et c'est ainsi que, de proche en proche, de Chateaubriand au chancelier Pasquier, il pénétra peu à peu dans la haute société où régnait M'"*^ d'Arbou ville. L'ambition seule le conduisait alors. Il s'était mis en tête d'entrer à l'Académie avec son livre sur Port-Royal (3), et il savait que les clefs de

(i) Cf. sa correspondance, t, I, p. iio.

(2) Cf. les Correspondants de Joubert, par Paul de Raynal, p. 3i5.

(3) Il écrivait en 1889 à M"ie Juste Olivier : « Je ne serai pas encore de l'Académie cette fois, mais si mon volume paraît en décembre, et si vers ce temps il y a quelques vacances, il est probable que j'aurai des cbances, et si mes amis du dedans de l'Académie me poussent et me font siçne,pcufélre alors que le grand courage me prendra pour en finir et que je me pré-

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la place étaient aux mains de M. Mole et de ses amis, les doctrinaires. A tort ou à raison, M"^"d'Arbou\ille passait même déjà pour avoir le privilège de faire les u immortels », et cela seul nous explique l'empressement que mit Sainte-Beuve à lui faire sa cour (i); mais bientôt, comme cela arrive souvent en pareil cas, le sentiment qui lui avait appris le chemin de la place Vendôme, où elle avait fixé son domicile, se changea en un autre, d'un ordre moins intéressé et plus intime^

J'ai parlé delà sympathie que Sainte-Beuve avait éprouvée dès le premier jour pour M™^ d'Arbouville. Cette sympathie avec le temps éclata en un amour d'autant plus vif que les yeux et le manège, tout de coquetterie, de la femme qui en était l'objet, laissaient entendre qu'elle n'y était pas indifférente. Oui, M'"^ d'Arbouville aima

scnterai. » [Gorresp. inédite de Sainte-Beuve avec M . et M""^ Juste Olivier.)

(i) Elle se croyait un peu de l'Académie, dit Arsène Houssaye dans ses Confessions (t. II, p. 87), parce qu'on n'y faisait rien sans elle. C'était le mot de son ami Sainte-BeUvc. Aussi lui dit-elle un jour : « Voilà pourquoi vous faites tant de bêtises. » — « Elle tenta, continue Houssaye, de réhabiliter Alfred de Musset à l'eau pure : elle lui sema de fleurs le chemin de l'Académie. A tous les quarante qui venaient à ses causeries, elle dit un jour : « C'est moi qui fais les visites d'Alfred de Musset. » Il fut élu, je me trompe, ce fut M^^ d'Arbouville, qui obtint toutes les voix. On ne refuse rien aux femmes, lui dit M. de Salvandy,qui avait d'ailleurs donné la croix au poète de l'Espoir en Dieu. »

Ainsi parle l'auteur du 4^* fauteuil. Bien que le mot qu'il prèle à ]\[mo d'Arbouville me paraisse apocryphe, je ne puis le démentir, n'ayant pas le moyen de le contrôler, mais tout ce qu'il nous raconte de l'élection ■d'Alfred de Musset est absolument faux. D'abord, Alfred de Musset ne fut élu qu'au mois de février iSBa, en remplacement de Dupaty, et M^o d'Arbouville était morte le 22 mars i85o; ensuite, ce qui prouve qu'elle ne s'intéressait qu'à moitié à sa candidature, si tant est qu'elle s'y intéressât, c'est que Musset s'étant porté le 26 mars i85o, quatre jours par conséquent après la mort de M"»e d'Arbouville, il n'obtint que cinq voix; et dans ces cinq voix ne fissuraient ni Sainte-Beuve, ni ]Molé, ni Pasquicr. Ils avaient vote pour Montaiembert, un des concurrents de Musset; ceux qui avaient voté pour le poète des Nuits étaient Alfred de Vigny, Empis, Cousin, Lamartine •et Victor Hugo.

Voilà comment Arsène Houssaye écrivait l'histoire ! Fiez-vous donc maintenant à ses Confessions !

l/jS SAINTE-BEUVE

Sainte-Beuve, mais en tout bien tout honneur, hâtonsnous de le dire, quoique M. Pons ait insinué le contraire dans le livre à scandale que l'on sait (i). Et pour affirmer celte chose dont on n'est jamais sûr, à ce que dit le sage,je ne m'en fie pas seulement aux apparences, je m'en rapporte encore et surtout au témoig^nage de Sainte- Beuve lui-même. On n'ig-nore pas qu'il se vantait assez facilement de ses bonnes fortunes. Eh bien, loin de s'être flatté d'avoir possédé M'"° d'Arbouville et de l'avoir compromise en vers ou en prose, ainsi qu'il le fit pour la femme d'Olympio, il a écrit long-temps après sa mort, comme pour la défendre dans l'avenir au regard de ceux qui pourraient la soupçonner d'avoir eu à son endroit un moment de faiblesse, il a écrit à une autre femme qu'elle avait été « sa meilleure amie d'alors, mais une amie qui n'a pas su l'être, hélas I comme il le faut au cœur pour qu'il soit entièrement rempli et satisfait, heureux d'un plein bonheur, puis uniquement désolé. » Et, comme pour donner plus de poids à ce témoig"nag-e, il ajoutait : « J'avais passé l'âge de ces bonheurs qu'on ne mérite jamais, mais qu'on obtient sous le rayon de la jeunesse. Que sera-ce depuis (2) ? »

Est-ce clair? Sainte-Beuve avait, en effet, tout près de quarante ans quand il connut M™*^ d'Arbouville, et si elle portait beaucoup moins que son âge, il portait largement le sien depuis son retour de Lausanne. Dans ses lettres à Juste Olivier que j'ai sous les yeux, je remarque: qu'il se plaignait beaucoup de sa santé, de son manque de voix, du mal dont il souffrait à la poitrine. Gela lui

(1) Sainte-Beuve et ses inconnues. — C'est à tort, par exemple, que Pons a appliqué à M™* d'Arbouville la nouvelle de Sainte-Beuve, intitulée J/adamede Pontivy, puisqu'au moment où il La fit paraître (mars 1887) Sainte- Beuve ne connaissait pas encore cette charmante femme.

1,2) Lettre à M™* Blanchecotle, du : i mai i856, Corresp., t. I, p. 214.

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donnait un aspect maladif qui n'était point pour déplaire à une femme sensible et naturellement compatissante. Et, de même qu'il avait séduit la Muse inspiratrice des Consolations par ses airs malheureux — et son malheur était alors d'avoirperdula foi de sa prime jeunesse, et c'est pourla retrouver qu'il filait sa quenouille au pied de la Madone du Cénacle; — de même, je suppose, il enchanta le cœur de M"^^ d'Arbouville par les élévations mystiques et les soupirs d'amour de son âme apaisée, consolée, Dieu sait comment!... Aussi bien, tous ceux qui l'ont fréquenté à une époque quelconque de sa vie s'accordent à dire que le charme de sa conversation faisait oublier sa laideur, et c'est une chose acquise que, si l'homme se laisse prendre par les yeux, la femme se laisse prendre par les oreilles. Gomment une femme à l'âme tendre et mystique n'aurait-elle pas vibré en entendant Sainte-Beuve'paraphraser à ses pieds certaines pièces des Consolations et des Pensées c/'aoiz^? Autant les poésies de Joseph Delorme^i^d^Y leur accent matérialiste, étaient de nature à froisser les sentiments religieux de ]\Iine d'Arbouville, et nous savons qu'elle les jug-ea sévèrement, autant les autres étaient faites pour les flatter. Joignez à cela que le premier volume de Port-Royal, paru en i84o, était l'objet de toutes les conversations dans le monde aristocratique (i), comme dans le monde

(i) Le P. Lacordaire écrivait, le 4 octobre i84o, àMme la comtesse Eudoxie de la Tour du Pin :

« ]\[a Vie de saint Dominique est sous presse. Vous l'aurez à la fin de novembre. Mme Swetchine en raffole, et je n'ose presque croire tout ce qu'elle m'en dit de bien... J'espère que cette lecture vous remettra un peu de M. Sainte-Beuve. L'histoire de Port-Hoyal ne ressuscitera pas le jansénisme; M. Sainte-Beuve n'a fait que lui mettre une cpilaphe en style aussi subtil que cette hérésie pouvait souhaiter... » (Cf. les Lettres du R. P. Lacordaire à Mme la comtesse Eudoxie de la Tour du Pin, pp. 67-68.) Cette Eudoxie de la Tour du Pin, qu'était-elle au marquis Aynard de la Tour du Pin qui écrivait, en i834, un si intéressant mémoire sur Volupté? (Cf. Volupté, appendice )

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littéraire, chez M'"^ de Boigne, comme cliezM"^® delà Briche,chez M'"® d'Ag-oult, comme chez la comtesse Mole, où l'on rencontrait Sainle-Beuve, voire chez son ami Guttinguer,oii il n'allait plus (i),et vous aurez l'explicalion de la sympathie et puis de l'amour que M'"® d'Arbouville éprouva pour la personne de Sainte-Beuve.

M. le comte d'Haussonville, dans les quelques pag-es qu'il a consacrées à cette amoureuse amitié, dit que le critique des Lundis^ à partir de sa liaison avec M'"^ d'Arbouville, subit littérairement son influence et qu'elle est manifeste en ses études sur M'^^ Aïssé et M'"^- de Krudner. Je n'y contredirai point, d'autant que Sainte-Beuve a passé sa vie à subir l'influence de quelqu'un, des femmes comme des hommes. Mais ce que M. d'Haussonville n'a pas remarqué, c'est que M"^^ d'Arbouville subit encore plus visiblement la sienne : cela saute aux yeux dans la nouvelle qu'elle a publiée sous le»titre de Résignation et dont le cadre, le milieu, les personnag-es, celui d'Ursule principalement, sont absolument jansénistes (2). Lorsque cette nouvelle parut dans la Revue des Deux Mond(?s, Buloz avait demandé à Sainte-Beuve de la présenter au public en quelques pages préliminaires. Mais Sainte-Beuve avait décliné cet honneur qui eilt été pourtant un véritable plaisir pour lui, et cela par discrétion, par délicatesse, de peur sans doute de laisser poindre la flamme dont il était aloTS dévoré (3). Ce fut Labitte que l'on charg-ea de ce soin, encore Labitte prit-il un pseudo-

(i) « ... Vous savez sans doule, aussi bien que moi, écrivait Alfred Tattet à Ulrich Guttingucr, que Racine a fait une histoire de Port-Royal, — car je ne veux pas encore quitter le thème favori de Sainte-Beuve... » (Voir à | l'appendice du t. 1 de cet ouvrag'e )

(i) On trouvera Ci'tte nouvelle à l'ai)pendice.

(3) Les affections bien vraies, ccrivait-il à Juste Olivier, le i6 mars io4i> ont leur pudeur et crais:ncnt d'en trop dire devant tous. [Corresp. inédite de Sainle-Beave avec M et J/mu Juste Olivier,)

ET Mlïlfi r/AHnOUVILLE l5l

ny\ne pour mieux dépister les chiens, Lahilte passant, à jusk^ litre, pour être Valter ego de Sainte-Beuve. Et vous allez Voir jusqu'où Sainte-Beuve poussa la circonspection et la réserve. Lorsque M""^ d'Arbouville se décida à publier son petit volume de nouvelles, voici en quels termes il en parla dans sa chronique de la Revue Suisse du 28 avril i843 : « ... On est d'ailleurs en veine littéraire. La vente qui a eu lieu depuis lundi dans les appartements du Palais-Royal et qui finit aujourd'hui mercredi au profit de la Guadeloupe et sous les auspices de la reine, a mis en circulation dans la haute société un charmant recueil de nouvelles inédites, trois nouvelles : Marie' Madeleine^ une Vie heureuse et Résignation, composées par une jeune femme du monde pour elle seule et quelques amis ; mais la reine l'ayant su et désiré que ce fût imprimé à rimprimerie royale et vendu pour cette infortune extraordinaire, il a fallu obéir. C'est pur, délicat, poétique, tout à fait touchant, fort au-dessus de ce qu'on est convenu d'appeler distingué en pareil genre. Les trois cents exemplaires ont été épuisés le second jour : un vrai, louable et charmant succès. » C'est tout. Sainte-Beuve, en envoyant ces quelques lignes à Juste Olivier^ lui avait bien recommandé de ne pas nommer l'auteur : a L'ouvrage étant d'une personne que j'aime infiniment, ne mettez juste que ce que je vous en dis, ou rien ; — il n'y a pas de nom et ce serait contrarier la personne que de le dire (i). «

Nous sommes en i843, année critique et climatérique pour Sainte-Beuve. Le monde où il s'est laissé entraîner par ambition et où il est resté par amour n'a point rempli son idéal : il n'est pas encore de l'Académie et il n'est pas aimé comme il voudrait l'être. Il est donc très malheureux

(i) Fragment inédit d'une lettre de Sainte-Beuve du 2G avril i843.

l52 SAINTE-BEUVE

et se plaint flans toutes ses lettres. C'est au point que, tout en rimant des épîtres à la comtesse Mole (i) et des sonnets à la duchesse de Rauzan (2), sans parler des vers s;îns dédicace qu'il adresse à M^^ d'Arbouville (3), il se reprend à song-er à l'infidèle qui lui a inspiré le Livre

(1) Epilre à la Fontaine de Boileau (Poésies complètes de Sainte-Beuve, t. Il, p. 278).

(3) Voir aussi les stances à elle dédiées (t. II, p. 421) et dont voici les premiers vers :

Partez, puisfju'un départ est nécessaire encore,

Puisque la y'uérison que notre France ig^nore,

Vous rappelle en Bohême au murmure d'une eau;

Partez, et qu'en chemin la poussière embrasée

Sur votre front pâli s'adoucisse en rosée I Que le jour ait moins de fardeau !

(3) Sainte-Beuve a fait beaucoup de vers pour elle, mais toujours par discrétion il ne les a point dédicacés. M. le vicomte de Spoelberch de Lovenjoul possède une brochure in-8 de 29 pages, sans titre, sans date, sans lieu, sans nom d'auteur, ni d'imprimeur. Sur la première page blanche, Sainte-Beuve a signé son nom et écrit au-dessous de sa signature : « Ces vers sont de moi. » En voici le contenu : I. « Depuis longtemps je ne chante plus; mais quand une blessure m'arrive, il m'échappe en fuyant quelques gouttes de sang sur les fleurs; et ce sont mes seuls vers. » (D'un poète persan). — II, Amie, il faut aimer {Poésies, I, p. 2o4). — llf. Dans les coins bleus... {Poésies, ï, 2o5). — IV. Quand votre père... [Poé&ieft, I, 207). — V. Plus que Narcisse... (Poésies, I, 208). — VI. Rondeau... [Poésies, ï, 211). — VU. Sonnet. Une soirée encore (Poésies, I, 2i4). — VIII. Comment chanter... (Poésies, I, 209). — IX. Imité de I'Anthologie (correction au crayon : Dans le gout de). « Ils disent que votre lèvre charmante exprime la fermeté. Mais combien elle exprime autre chose encore, même dans son repos. — Et quelle autre chose? — Oh ! un je ne sais quoi : cela prend un nom quand vous parlez. » — X. En vue d'elle. « Dans l'amour même, à le prendre au vrai, et si quelque vanité étrangère ne s'y mole, on est beaucoup plus sensible à ce qu'on y porte qu'à ce qu'on y trouA'e. De là vient qu'à l'instant où l'on sent qu'on y porte moins, on s'en dégoûte souvent avec un cœur fier et qu'on résiste si aisément à celui qu'on inspire. » (Pensées morales.) — XI. Héroïde {Poésies, 1, 212). — XII. Dans ces essors .. (La citation grecque de la note est ajoutée à la main.) [Poésies, I,- 285). — XIII. Sonnet. Osons tout... {Poésies, I, 217). Le dernier sonnet, cité par M. Pons dans Sainte-Beuve et ses inconnues, comme faisant partie du Livre d'amour, n'y figure point et ne fut point fait pour M™« Victor Hugo, mais bien pour Mme d'Arbouville.

M. Michaut, à qui j'emprunte cetto note, dit — et c'est évidemment l'opinion de M. de Lovenjoul — que cette brochure inconnue de Sainte-Beuve est un second Livre d'amour écrit pour Mme d'Arbouville. Je le crois au'^^l, et rien que la comparaison des deux recueils suffît pour écarter l'idée que Mme d'Arbouville ait été autre chose que l'amie de Sainte-Beuve. Je prends ce mot dans son sens le plus pur.

ET Mine d'arbouville i53

d'amour; il fait imprimer secrètement ce mauvais livre, pour être plus sur qu'il lui survivra, et quand Alphonse Karr, ayant découvert le pot-aux-roses, c'est ici le cas de le dire, lui administre dans les Guêpes la volée de bois vert que l'on sait, il rédige son testament comme s'il se sentait près de sa fin.

Je l'ai sous mes yeux, ce testament (i) : il offre ceci de tout particulièrement curieux qu'il y est question des deux femmes que Sainte-Beuve a le plus aimées en ce monde. L'héroïne du Livre d'amour en occupe la première partie et M"^® d'Arbouville l'autre. Après avoir recommandée Juste Olivier^ son légataire universel, de s'emparer des exemplaires brochés ou non du Livre d'amour et de les conserver jusqu'à la mort des deux personnes qui, ainsi que moi, dit-il, n'en doivent pas voir la publication, il ajoute:

« Je voudrais que parmi les livres de ma bibliothèque deux ou trois volumes que je me réserve de désigner (tels par exemple qu'une Imitation de Jésus-Christ, dorée sur tranche, une Valérie de M'"*^ de Krudner demi-reliée, en deux volumes, une Ourika (2), un volume intitulé Poésies de ma Grand' tante) fussent offerts comme souvenir du plus respectueux et du plus profond attachement à M"^^ d'Arbouville (Paris, place Vendôme, n"^ jo). Elle sera bonne de les accepter comme souvenir du plus dévoué et du plus humble de ses admirateurs et serviteurs. »

Or, ce n'est pas au hasard et sans dessein que Sainte- Beuve a fait choix de ces livres. \j Imitation de Jésus- Christ a été longtemps son livre de prédilection, son

(i) On le trouvera dans la Correspondance inédile de Sainte-Beuve avec M. et Ji°i'= Juste Olivier. Il est du 19 décembre i843. (a) Roman de M"'" de Duras.

l54 SAINTK BLUVE

livre de chevet. Il y avait même écrit, sur la feuille de garde, du temps qu'il était janséniste ou qu'il croyait l'être, ces mots dignes de Gerson : « A ma nesciri^ aime à êlre ignoré, complais-toi dans l'obscurité. » — La Valérie de M"^*^ de Krudner lui rappelait des souvenirs plus tendres et surtout plus passionnés, et qui sait si ce n'était pas un reproche quM faisait là à M"^^ d'Arbouville ? M'"® de Krudner, dans les moments décisifs avec son amant, fait une prière à Dieu en disant : MonDleUy que je sais heareuse! Je vous demande pardon de V excès de mon bonheur. Elle reçoit ce sacrifice, comme une personne qui va recevoir la communion. »

Mais ce n'était pas le seul souvenir agréable que cet exemplaire de Valérie rappelait à Sainte-Beuve. Il y avait encarté une romance manuscrite, paroles et musique, -^ avant pour titre : Adieux de Gustave à Valérie, composée sur Tun des passages du roman. Et sur la garde on ^ lisait ces deux mentions dont Tune était de sa main : I « Donnée par M'"® la comtesse Mole. S.-B. » Et l'autre, de l'écriture de M"^^ Mole : « Offert à l'auteur de la notice par l'auteur de la romance. ))

C'était donc un souvenir du château du Marais que i Sainte-Beuve léguait là à M'"^ d'Arbouville, l'auteur des Poésies de ma Grand' tante. Mais je crois bien qu'elle n'en a jamais rien su. Et quand même elle en aurait eu connaissance, cela ne l'aurait pas déterminée à modifier sa conduite à l'égard de Sainte-Beuve. Elle était trop foncièrement honnête, elle aimait trop son mari pour accorder à l'ami plus qu'elle n'avait le devoir et le droit de lui donner. Dans le temps où Sainte-Beuve rédigeait son testament, elle écrivait à M"^^ de Baranle :

ET M"!'^ n'ARBOL'VILLE l55

« Champlâtreux, 4 novembre (1842 ou i8/j3?). « J'aurais voulu, chère tante, vous remercier, vous répondre plus tôt : mais je viens d'être fort souiTranle et il m'a été impossible d'écrire, ne fût-ce que quelques lignes; ma santé très faible, vous le savez, a besoin d'un peu de joie pour ne pas être tout à fait mauvaise ; je suis malade quand je suis triste, et le départ de mon mari m'a laissée abattue, désolée, a^^ant la fièvre. Je vous remercie de la preuve de bon souvenir que vous venez de me donner; vous devez prier pour ceux que vous aimez et vos prières doivent être écoutées. Votre affection me paraît en ce moment une bénédiction et je vous la demande pour mon mari. lia courageusement accompli son devoir en quittant une vie douce et intime pour aller chercher des fatig-ues, des privations et peut-être des dangers. Moi, j'ai trop l'orgueil de mon mari pour avoir fait obstacle à ce qui peut ajouter à sa bonne renommée et aux chances brillantes de sa carrière. Mais tout cela dit, le coeur n'en est pas moins déchiré et le courag-e vous abandonne quand il n'est plus nécessaire, c'est-à-dire quand tout est accompli. Me voici donc encore seule, sans devoirs obligés, sans occupations forcées, ayant tout le poids, toute la direction de moi-mêm.e. J'espère reprendre bientôt le goût du travail qui me plaisait quand j'étais plus heureuse. J'espère jouir de la bienveillance, l'intérêt de mes amis que j'irai chercher comme par le passé, et j'attendrai ainsi l'hiver prochain, époque à laquelle Fritz et moi nous espérons que je pourrai faire un voyage en Afrique. Je suis à Champlâtreux, doucement consolée par la présence des personnes dont mon cœur a l'habitude. Cependant il vient trop d'étrangers pour que la joie de les voir soit entière. Champlâtreux en ce mois-ci offre plus de distractions à mon chagrin

1 5ft SAINTE-BEU^'E

qu'il ne lui donne de consolation et j'aurais mieux aimé un ^enre de vie pins intime.

(( Adieu, ma chère tante, je vous renouvelle tous mes remercîments pour votre lettre qui m'a profondément touchée. Rappelez -moi atïectueusement au souvenir de mon oncle. Il sait tout le prix que j'attache à ne pas être oubliée de lui. J'ai souhaité toute ma vie de lui plaire et le but était bien haut pour moi. Je vous trouve heureuse d'être à Barante. J'ai gardé de ce lieu un souvenir doux comme un souvenir de jeunesse et de bonheur (i). »

Cette lettre prouve par son accent de sincérité que laj vie de château, telle qu'on la pratiquait à Champlàtreux] et au Marais, dans sa famille, n'avait point dissipé Vàmt de M'"'^ d'Arbouville. Non, certes, que l'encens de se^ adorateurs lui fut désagréable, elle était trop femme poui n'en être pas glorieuse, mais les adulations ne l'avaienj jamais grisée; son cœur était demeuré fidèle à l'hommi distins^ué dont elle portait fièrement le nom, quoique les' absents passent pour avoir toujours tort, et lorsque Sainte-Beuve lui disait en strophes ardentes :

Amie, il faut aimer quand le feu couve encore Et qu'une main fidèle eu refait les apprêts; Il faut rendre à l'autel ce qui tout bas dévore Et qu'on regrette après.

II faut aimer tandis que l'âme endolorie N a laissé qu'un éclair au front inaltéré, Et qu'à de jeunes yeux Tamant soumis s'écrie : « Par toi je revivrai ! »

Amie, il faut aimer pour qu'à l'heure où tout p:isse, A Tâge où toutes tleurs quitteront le chemin, Dans les landes du soir en entrant, tête basse, Nous nous serrions la main.

(Ti Lettre inédite communiquée par M. le baron Claude de Barante.

ET M"1C d'aRBOUVILLE I 67

Il faut aimer pour l'houre où les suprêmes transes Dans un sein qui se brise éteindront les soupirs; Le dernier nous rendra toutes les espérances Et tous les souvenirs (i) !

Elle lui répondait par Tenvoi de cette fleur de poésie que je cueille dans son herbier :

Ne m'aimez pas !... je veux pouvoir prier pour vous. Comme pour les amis dont le soir, à g-enoux, Je me souviens, afin qu'éloig'nant la tempête, Dieu leur donne un ciel pur pour abriter leur tête. Je veux de vos bonheurs prendre tout haut ma part, Le front calme et serein, sans craindre aucun regard ; Je veux, quand vous entrez, vous donner un sourire, Trouver doux de vous voir, en osant vous le dire. Je veux, si vous souffrez, partag^eant vos destins, Vous dire: Qu'avez-vous? et vous tendre les mains. Je veux, si par hasard votre raison chancelle, Vous réserver l'appui de l'amitié fidèle, Et qu'entraîné par moi dans le sentier du bien, Votre pas soit guidé par la trace du mien. Je veux, si je me blesse aux buissons de la route. Vous chercher du reg-ard, et sans crainte, sans doute. Murmurer à voix basse : ami, protég-ez-moi ! Et prenant votre bras, m'y pencher sans effroi. Je veux qu'en nos vieux jours, au déclin de la vie Nous détournant pour voir la route... alors finie, Nos yeux en parcourant le long" sillon tracé. Ne trouvent nul remords dans les champs du passé. Laissez les sentiments qu'on brise et qu'on oublie ; Gardons notre amitié, que ce soit pour la vie ! Votre sœur, chaque jour, vous suivra pas à pas... Oh! je vous en conjure, ami, ne m'aimez pas !...

Que si quelqu'un doutait encore de la pureté de son amitié pour Sainte-Beuve, je lui conseillerais de consulter le Clou d'or (2), que M. Jules Troubat a publié, en

(i) Poésies complètes de Sainte-Beuve^ t. I, p. 204. (2) I vol. in-i6, chez Calmann-Lévy.

l58 SAINTE-BEUVE

1880, dans un beau désordre qui est ici un effet de l'art... de l'éditeur.

En lisant les lettres et les notes confidentielles qui le composent, je m'étais demandé, quand il parut, si nous étions en présence d'un roman de pure imagination ou d'un roman vécu. Le doute n'est plus possible aujourd'iiui que M. G. Michaut, dans la bibliographie, malgré tout incomplète, de sa belle thèse sur Sainte-Beuve (i), a donné les dates de ces documents, d'après les manuscrits que possède M. le vicomte de Spoelberch de Lovenjoul.

Les lettres sont toutes de la seconde moitié de Tannée 1844? niais pour les bien comprendre, pour en goûter le sel et le miel, il importe de les ranger dans l'ordre chronologique où elles ont été écrites, je ne dis pas envoyées, car il y en a quelques-unes que Sainte-Beuve oublia à dessein de mettre à la poste, les trouvant sans doute, à la réflexion ou à la seconde lecture, un peu trop hardies tout de même.

On connaît ses théories en matière d'amour et sa règle de conduite envers les femmes.

Il disait : « On se demande toujours si Tamitié sincère, forte, durable, est possible entre un homme et une femme. Oui, je le crois, cela se peut, mais à une condition : il faut qu'il n'y ait pas toujours eu amitié pure et simple ; qu'à un moment aussi court, aussi fugitif que vous voudrez, la passion ait parlé, qu'il y ait eu abandon, faiblesse. »

Et encore : « Posséder vers l'âg^e de trente-cinq à quarante ans, et ne fût-ce qu'une seule fois, une femme qu'on connaît depuis longtemps et qu'on a aimée, c'est ce que j'appelle planter ensemble le cloud'or del'amitié.»

(j) I vol. in-4, chez Fontemoing, 1908.

ET Mme d'arbouville 109

Et enfin : « Avec les femmes aimées qui nous ont repoussés, rompre : mieux vaut une rancune aimante. — Avec les femmes aimées qui nous ont souri, continuer de vivre dans un doux oubli reconnaissant. »

C'était aussi la manière de voir de Senac de Meilhan, que prisait beaucoup Sainte-Beuve (i) :

« Celui qui a été aimé d'une femme sensible, douce, spirituelle et douée de sens actifs, a goûté, disait l'auteur des Considérations sur l'esprit et les mœurs, ce que la vie peut offrir de plus délicieux. — Un quart d'heure d'un commerce intime entre deux personnes d'un sexe différent, et qui ont, je ne dis pas de l'amour, mais du g-oût l'une pour l'autre, établit une confiance, un abandon, un tendre intérêt que la plus vive amitié ne fait pas éprouver après dix ans de durée. »

Pour donner plus de saveur aux letti es qui forment la trame du Clou d'or, Sainte-Beuve, en manière d'épigraphe, avait mis en tête du canevas de cet ouvrage les deux réflexions ci-dessus de Senac de Meilhan. Mais rien ne vaut encore à cet égard la note confidentielle publiée dans le volume sous le n° VIII et qui en est comme la préface.

Cette note est du 2 juillet i844; en voici les principaux passages :

«... Elle est un charmant mélange de bon sens, de légèreté, de coquetterie et de vertu. Il y a là de quoi pétrir la plus divine saveur d'amitié. Mais je ne suis pas digne de l'amitié puisqu'elle ne me suffit pas, et je ne

(i) On lit dans le Journal des Goncourt, t. II, p. 190; — 1864, lundi II avril, chez iVlag'ny :

«... Il (Sainte-Beuve) me répèle qu'il s'est retranché dans la philosophie de Senac de Meilhan. Les plaisirs des sens sont pour lui les seuls. Il n'a presque plus de relations de société ! Il ne s'est gardé que trois femmes : la Princesse, la Poésie et M'^<^ de Tourbey. »

iCo SAINTE-BEUVE

connais ([ii'un autre sentiment pour le sceller et Tassurer à jamais entre deux personnes faites pour Tunion des cœurs.

« ...Elle a bien de l'esprit, mais elle n'a pas compris la vie, ni ce que c'est qu'un sentiment sérieux, naturel, auquel toutes les bonnes grâces de la société ne sauraient donner le change — et qui aurait demandé si peu — une seule fois — et toujours!

(( ... Après tout, sous tous ces airs de raison, elle est plus fière que tendre, plus glorieuse que passionnée. L'amour-propre est au fond de tout et La Rochefoucauld a raison : mais Tamour-propre chez quelques-unes consiste à vouloir être passionnément aimées, coûte que coule, et à aimer aussi, c'est-à-dire à vouloir le bonheur des deux. Chez elle, quelles que soient ses affections gracieuses, l'amour-propre la porte surtout à être approuvée, à ne pas être blâmée, à sauver sa gloire.

(( M'"*^ Récamierj M""^ de Maintenon étaient de cette race-lK Je les ai toujours haïes. Comment m'y suis-je laissé prendre? »

Voilà donc la thèse posée et tout le sujet du livre : Une femme doit-elle céder à temps à l'ami ou lui résister et se sauver?

Pour Sainte-Beuve, nous savons déjà que la réponse n'était pas douteuse, mais, pour M™^ d'Arbouville, il faut croire qu'il n'en était pas de même, puisqu'il va, dans les lettres du Clou d'or, livrer un siège en règle à sa vertu, laquelle n'est à ses yeux que de l'amour-propre...

Et d'abord n'était-elle vraiment que cela? En dépit de sa longue habitude de lire au fond des âmes, je crois que Sainte-Beuve se trompait. Il disait tout à l'heure, et il le répétait à chaque instant, qu'elle était plus glorieuse que tendre. En apparence, peut-être ; au fond,

ET Mllfi d'aRBOUVILLE i6i

certainement pas. Si elle était g-lorieusc comme toutes les femmes de se voir adorée, de se sentir aimée par un homme dn talent de Sainte-Beuve, elle Tétait davantage encore du nom qu'elle portait et de Tamour de M. d'Arbouville, et c'est à son mari qu'elle réservait toute sa tendresse. Libre, peut-être eût-elle satisfait Sainte-Beuve, car elle avait une très sérieuse affection pour lui ; mais elle était de celles qui n*^admettent point le partage, et c'est justement parce que le poète de Joseph Delorme la mesurait à l'aune d'une autre — glorieuse aussi, mais beaucoup plus tendre — qui lui avait cédé, quand elle avait tout autant de raisons de lui résister, c'est pour cela, dis-je, qu'il se trompait sur son compte.

«... Oh !que de sentiments perdus, consumés en euxmêmes ! Comment laisser perdre ainsi les trésors du cœur ! Je lui ai dit qu'elle était la plus dissipée des femmes sérieuses ; je lui dirai aussi qu'elle est la plus tendre des glorieuses; mais pour glorieuse, au fond, elle l'est. Elle veut toujours, en amour, des fleurs ; elle ne comprend rien à la connaissance vraie des sentiments naturels ; il vient un moment où, les fleurs données, ils n'ont plus qu'à produire leur fruit. Mais elle ne veut pas de ce fruit, et demande toujours et toujours des fleurs, rien que des fleurs. Elle se trompe. Mon cœur n'est pas de ceux qui se laissent mettre enserre chaude pour fleurir constamment et avorter. Oh! non pas! Elle ne sort pas du point de vue factice du monde ni du cercle embelli et menteur. »

Ces lignes sont tirées d'une autre note dite confidentielle, en date du 9 juillet i844-

« Elle veut toujours en amour des fleurs I » — 11 est fâcheuxqu'en regard des lettres de Sainte-Beuve on n'ait pas publié celles de M'»"^ d'Arbouville : le Clou d'or en

lC)2 SAINTE-BEUVE !

eûtété beaucoup plus piquant (i), et nous saurions peutêtre — je dis peut-être, car la femme honnête et qui se respecte ne lâche guère la bride à sa plume en de pareils sujets (2) — si la vertu de M«ie d'Arbou ville était de l'essence de celle de M"^^^ Récamier ou de M™^ de Maintenon. (( Que de choses bonnes à côté de celles que nous aimons ! disait-elle un jour (i848); il faut faire place en nous pour un certain contraire. » Mot charmant et qui sugg'éra cette rédexion à Sainte-Beuve, quand il le lut pour la première fois : « Ce devrait être là la devise du critique étendu et intelligent (3). » Il aurait pu ajouter : et de l'amoureux qui se désespère.

Voici une dernière lettre de lui qui me semble mettre les choses au point, relativement à sa liaison avec M"^® d'Arbouville. Elle est du 26 octobre i844^etc'est la dernière du Clou d'or :

(( Chère Madame, ^|

« Je viens vous demander vos ordres pour jeudi ; je

(i) Les lettres de M'"» d'Arbouviile à Sainte-Beuve sont toujours entre les niainsdeAL Jules ïroubat^niais il paraît que Sainte-Beuve a suDordonné leur publicatioa à des conditions qui la rendent impossible pour le moment.

(a) «... Pendantce temps,pas un mol, mais pas un! n'est échap[)é de votre plume, qui sentît l'abandon^qui dérogeât aux lignes rigoureuses quevous vous étiez prescrites. Vous avez tenu rigoureusement ce que vous aviez résolu d'avance. Si quelqu'un écrivant une lettre dans un moment d'emolion où la main tremble, s'était dit de n'écrire que sur une fedilJcde papier bien réglée, de manière à ce que pas une ligne ne fût droite, il aurait l'ait matériellement ce que vous avez su faire au moral. 11 m'a été impossible de ne pas reconnaître et ressentir tout cela. Je sais tous les obstacles, je les apprécie, je crois avoir montré que je n'avais pas le dessein (quand j'en eusla possibilité, d'abuser d'une situation aussi entourée, aussi délicate ; mais enfin il n'y a eu aucun abandon, aucun mot qui répondît à ceux que jim[)lorais. Je saismaintenant ou jamais la mesure de cette atl'ection : je sais ce que c'est que de faire dépendre son bonheur unique de vous, d'une parole de vous. . .« (Lettre du Clou d'or [a" 5} entre le 3 et 20 sepiembre i884.)

(3j Les Cahiers ue Sainte-Beuve, p. i40.

ET M""C d'audOUVILLE i63

dois être ce jour-là à TAcadémie (i) depuis deux heures et demie jusqu'à quatre heures et demie. Le reste des heures sera trop honoré d'une minute passée à vous voir.

(( Vous avez été très aimable de songer à m'écrire; vous Têtes toujours, aimable; ce qu'il y a de mal entre nous, c'est la situation qui, passez-moi le mot, n'est pas franche, n'est pas naturelle. Pour que je le dise et que je le sente ' ainsi après une saison dont tant d'heures se sont passées près de vous, il Faut que cela soit. Ce que je vous ai dit là-bas est vrai : il vous devient comme nécessaire de temps en temps de défaire la trame, de la laisser se (léFaire un peu, afin qu'on puisse recommencer toujours, et s'arrêter toujours au même point; sans quoi on courrait risque d'avancer, sinon de lachever. De là ces petites rigueurs, ces froideurs non pas calculées, mais indiquées et nécessaires, ces épouvantements de la moindre parole un peu franche et libre sur de certains sujets, 'quoique vous ayez déjà entendu la même chose cent fois; de là enfin ces lettres aimables qui arrivent à temps, tout ce qu'il faut pour empêcher de se décourager, sans toutefois donner de l'espoir. On traite ainsi les prisonniers, qu'on veut conserver pour un certain temps; on leur donne juste assez de nourriture pour qu'ils ne meurent pas.

(( Chère Madame, j'ai bien pris ma part dans ce que vous avez dit sur le plaisir de voir ses amis à Paris, mais je n'en ai pas pris que ma part, et vous même vous trouveriez plus mauvais et présomptueux que je m'en attribuasse davantage.

« 11 y a, en outre, cette foule d'amis pour qui on met des robes décolletées au risque de s'enrhumer : ceux-là ont bien leur part aussi.

(i) Sainte-Beuve avait été élu à l'Académie française, le i4 mars i84A.

l6il SAINTE-BEUVE

« Il y a enfin quelqu'un qui a mieux et qui lui seul prendra tout (r).

« Chère Madame, si je vous disais encore une fois tout ce que je sens, je dirais que tout cela est misérable; car, à ce moment et depuis bien long-temps, je le sens. Mais il arrivera sans doute encore qu'une fois j'enfoncerai ma pensée, mes sentiments, et que vous, vous maintiendrez votre empire, heureuse d'atteindre à vos fins, même sans avoir donné dans votre vie la moindre minute de bonheur à celui qui vous aura aimée.

<( Sainte-Beuve. »

Après cela, je crois qu'il est permis de dire comme au Palais : la cause est entendue!...

Que si vous demandez maintenant et pour conclure comment un esprit aussi subtil que celui de Sainte- Beuve put se fourvoyer de la sorte, je vous répondrai nettement et sans hésiter que ce fut la faute de sa mauvaise éducation. Je ne parle pas de la première, mais de la seconde, celle qu'il se donna lui-même. S'étant nourri, de i8 à 25 ans, de l'étude exclusive du xviii® siècle matérialiste et sensualiste, il avait fini par se persuader — après la conquête suivie de la possession deM'^^X... et d'après ce qui se passait sous ses yeux dans le monde — que les mœurs françaises étaient demeurées les mêmes qu'au beau temps de M™e Geoffrin et de M'"'^ d'Epinay,et qu'il n'y avait qu'à frapper à la porte secrète d'une jolie femme pour qu'elle s'ouvrît.

« Le xviii*^ siècle avait du bon, disail-il un jour à

(i) Ce quelqu'un, cela va sans dire, était M. d'Arbouville. « Je voudrais cire libre et plus jeune, écrivait Sainte-Beuve encore à son amie, je demanderais à votre mari de l'accompagner en Orient comme secrétaire ou à tout autre titre : au moins je secouerais la vie, et peut-être forcément, vous regarderiez quelquefois de ce côté. » (Lettre VI.)

ET M"»C DAIXBOUVILLE l65

^me d'Arbouville, s'il n'avait pas trop appuyé. Vieillir ivec une personne qui sait la vie et avec qui on Ta g"oû- ,i;l ée, vieillir ensemble, mais satisfaits et fidèles : il y a là ,out le bonheur humain retrouvé (i). » Oui, mais lui lussi appuya trop et je crois qu'il voyait juste quand il icrivait : « Le mal est ailleurs, il est en moi, je ne suis ^as fait pour le monde!... »

Non, il n'était pas fait pour le monde; c'est pour cela qu'après y avoir vécu le temps de se faire ag-réer à l'Académie et de nouer avec M™® d'Arbouville Tintrigue amoureuse que l'on sait, il lui tira sa révérence et s'enferma à triple tour dans son cabinet d'étude.

Mais on aurait tort de croire qu'il renonça au monde uniquement par dépit d'amour. La politique et surtout la question d'argent entrèrent pour une bonne part dans ce renoncement qui, d'ailleurs, se fit lentement et comme par degrés. Dès i84i, il écrivait à Juste Olivier que ses « besoins étaient augmentés et devenus plus aristocratiques (2)». En i844,àla veille de son élection à l'Académie, il lui mandait que sa situation était « insoutenable et ruineuse, moralement et physiquement, à cause des obsessions auxquelles il était en butte de la 'part du monde (3) ». Gela ne l'empêchait pas, quelques années après, de louer, non loin du château du Marais, une petite maison dans le village « afin de pouvoir tra-

(i) Lettre XI du Gloa d'or.

(2) Correspondance inédite de Sainte-Beuve avec M. et 31'»^ Juste Olivier.

(3) Id.

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vailler et dîner chaque jour » en compagnie de M^^^ d'Arbouville. (( Il prêtait alors aux jeunes femmes que de pareilles confidences pouvaient intéresser certaines lettres que George Sand lui avait adressées peu d'années auparavant, au plus fort de ses orages, et où elle épanchait dans le sein d'un ami qu'elle croyait discret toutes les amertumes de son cœur (r). » Et M. de Spoelberch de Lovenjoul raconte, dans ses Lundis d'un chercheur, qu'après avoir lu ces lettres M"^e d'Arbou ville les renvoya à Sainte-Beuve en les accompagnant d'un billet de sa main contenant ces mots que le critique souligna curieusement : a Si jamais, dans longtemps, ces lettres devaient paraître, je voudrais qu'elles eussent pour épigraphe cette phrase du psaume, belle en latin: JJieu l'a voulu ainsi afin quune âme désordonnée fût à elle-même son supplice (2). » Preuve nouvelle de la droiture de ses sentiments et de la pureté de son cœur.

Quand éclata la Révolution de i848, Sainte-Beuve, qui avait déjà la République en haine et qui devait se démettre de son poste de bibliothécaire à la Mazarine dans les circonstances héroï-comiques que l'on sait, ne songea qu'à s'expatrier. Après avoir hésité quelque temps entre l'Amérique et l'Angleterre, il accepta d'aller faire un cours sur Chateaubriand à l'Université de Liège, faussant ainsi compagnie à toute la société du Marais, de Ghatenay et de Ghamplâtreux. Il est vrai que M"^® d'Arbouville avait quitté Paris pour rejoindre son mari à Lyon, où il avait un grand commandement. Mais il ne rompit point avec elle pour cela, bien au contraire. Depuis i845 il avait pris son parti de la « situation fausse » qu'elle lui avait faite et, en désespoir

(i) Cf. Sainte-Beuve par le Vicomte d'Haussouville, p. 190. (2) Les Lundis d'un chercheur, p. 172.

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e cause, se contentait de son amité. Amitié profonde \ sincère dont elle reçut par trois fois le touchant téloignag-e durant la maladie qui devait l'emporter. Elle vait un cancer au sein. A peine était-elle installée près e son mari, à Lyon, qu'elle tomba gravement malade, .ussitôt, sans hésiter, Sainte-Beuve lâcha son cours our accourir auprès d'elle. Ce premier voyage eut lieu ju mois d'avril 1849 ^^ semble lui avoir inspiré ce beau pnnet daté de Liège :

Non, je n'ai point perdu mon année en ces lieux : Dans ce paisible exil mon âme s'est calmée; Une absente chérie, et toujours plus aimée, A seule, en les fixant, épuré tous mes feux.

Et tandis que des pleurs mouillaient mes tristes yeux, J'avais sous ma fenêtre, en avril embaumée, De pruniers blanchissants la plaine clairsemée; — Sans feuille, et rien que fleur, un verger gracieux !

^'avais vu bien des fois Mai, brillant de verdure,

^lais Avril m'avait fui dans sa tendre peinture, [Non, ce temps de l'exil, je ne l'ai point perdu !

Car ici j'ai vécu fidèle dans l'absence,

.mour ! et sans manquer au chagrin qui t'est dû, ^J'ai vu la fleur d'Avril et rappris Finnoccnce !

Au mois d'août suivant, il fit un second voyage à Lyon u retour duquel il s'arrêta à Dijon et puis à Troyes our consulter les archives jansénistes, qui sont très iches dans les bibliotlièques de ces deux villes. Et il Lait si découragé alors qu'il écrivait à Collombet : « Rien e vaut pour moi Lyon. Je suis bien triste au fond, et je e voudrais plus que l'étude, un cloître ; et le soir sous e grands arbres, l'entretien de quelques amis. Est-ce 'aris q.ui va me donner tout cela ? Certainement ce n'est

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pas Liège. Ainsi j'essaierai encore d'asseoir celte triste vie quoique je sente bien que le dernier et sombre idéal que je cherche, je ne l'atteindrai pas plus que je n'ai atteint le premier. Enfin il faut aller jusqu'à ce qu'on tombe (i). » Mais ce n'est pas lui qui devait tomber le premier ; ce fut M'"e d'Arbouville. A la fin de l'année 1849, son état s'était tellement aggravé, que son mari jugea prudent de la ramener à Paris (2). Sa dernière maladie fut extrêmement douloureuse. Sainte-Beuve la vit encore une ou deux fois en présence de M. d'Arbouville ; mais, quand elle se sentit mourir, elle refusa de le recevoir. Pourquoi ? Je n'en sais rien. On a dit que c'était le P. Ravignan qui l'avait écarté de son lit de mort. J'en doute, pour ma part. Le P. Ravignan, qui avait reçu la confession de M'"° d'Arbouville, savait qu'en dehors de certains mouvements de coquetterie envers Sainte-Beuve elle n'avait rien à se reprocher. Je crois plutôt que c'est elle qui, par pitié, pour lui épargner un grand chagrin, ne voulut pas lui faire ses adieux. Et, en effet, quand elle eut rendu l'âme (3), la douleur de Sainte-Beuve fit peine à voir. J'ai déjà dit que, sollicité de faire son éloge, il laissa cet honneur à d'autres. Il la pleura toute sa vie et le seul monument qu'il lui ait élevé fut au plus profond de son cœur. Une fois cependant, il semble avoir regretté d'avoir gardé le silence à son endroit ; c'est en 1869, dans une lettre qu'il adressait à Baudelaire, à la suite d'un article où il avait été « bassement insulté par M. Babou ». — « Il m'a déjà attaqué dans VAthenœum, écrivait-il, à propos de la meilleure amie que j'eusse, M^^® d'Arbouville, et parlant

(i) Lettres inédites de Sainte-Beuve à Gollombet. — Troycs, le samedi 1 1 août 1849.

(2) il avait pris un congé, qu'il prolongea durant toute la maladie de sa femme. Ce n'est qu'après sa mort qu'il reprit du service.

(3) Mme d'Arbouville mourut le y 2 mars i85o.

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d'un portrait de cette charmante et regrettable femme qu'avait fait M. de Barante et qui est la nullité même, il a déclaré ce portrait bien supérieur à celui que f eusse fait, que f aurais pu faire ^ si j'en eusse fait un (i). » Mais après tout ce que je viens de dire nous savons le cas qu'il faisait de son intelligence, de son amitié, de son amour. Il a écrit quelque part au bas d'une page : (( M™e d'Arbouville, une femme que l'avenir aussi connaîtra. » Peut-être pensait-il alors à la publication lointaine des lettres qu'elle lui avait écrites et qu'il gardait religieusement. Elles doivent être très belles, en effet, et pour ma part, je fais des vœux pour qu'elles voient le jour le plus tôt possible. C'est déjà trop que nous soyons à tout jamais privés de celles (2) que Sainte-Beuve adressa à la divine créature dont il a dit dans une heure de mélancolie et de suprême regret : « Le soir de la vie appartient de droit à celle à qui l'on a dû le dernier rayon ! »

(i) Correspondance de Sainte-Beuve, t. III, p. i53.

(2) Elles furent brûlées après la mort de M""'- d'Arbouville, et sur sa recommandation expresse, par M. d'Arbouville lui-même, mais les lettres qui avaient le caractère de celles que M. Jules Troubat a publiées dans le Clou d'or, on pense bien que M'"^ d'Arbouville ne les avait pas conservées.

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