‹ Etudes d'histoire romantiqueChapitre 16 sur 43 · SAINTE-BEUVE ET ONDINE VALMORE I 7 I · texte numérisé non relu

SAINTE-BEUVE ET ONDINE VALMORE I 7 I

Dats de demoiselles du département de la Seine. — Elle épouse M. Lang-Jais, député de Mamers, et perd son premier enfant. — Quelques lettres de ses camarades de pension, — La vie d'Ondine à Saint-Denis-d'Anjou. — Elle tombe malade à son retour à Paris. — Sa mort. — Lettre que Sainte-Beuve écrit à sa mère à cette occasion.

Le hasard — ce minisire de la Providence, comme l'appelait un jour M. Royer-Gollard — amène décidément de curieuses rencontres.

Au moment où j'allais commencer cette étude, un de mes amis découvrait à Tours, dans la boutique d'un marchand de bric-à-brac, un petit portrait d'Ondine Valmore, peint à l'aquarelle par Berjon, de Lyon. Antoine Berjon (i 763- 1 843), qui était un peintre de fleurs renommé, a fait aussi quelques têtes d'ang-es. Or, c'est avec les ailes d'un ang-elot qu'est représentée notre Ondine, et le portrait est ravissant. Il n'est pas daté, mais il doit être de i83o ou des environs, car Ondine paraît avoir de neuf à dix ans, et nous savons qu'elle naquit à Lyon le 7 novembre 1821 et que son père quitta le théâtre de cette ville pour aller jouer sur celui de Rouen, vers le milieu de l'année i832.

Ondine a déjà dans cette peinture le caractère sérieux et ferme qu'elle montra par la suite. Les yeux sont bleus comme ceux de sa mère, mais plus en dedans, quoique à fleur de tête, moins évaporés, plus réfléchis. La bouche ne rit pas davantage, la figure, encadrée de cheveux très blonds, est plutôt pâlotte, et l'ensemble de la physionomie respire je ne sais quelle douceur résignée. Quand elle avait vingt ans, Sainte-Beuve lui trouvait ce quelque chose d'angélique et de puritain ». Je pense qu'il l'eût reconnue dans cette tête d'ange dont l'aile gauche — était-ce le présage d'une mort prématurée? — s'ouvre

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toute grande dans le ciel. En tout cas, je remercie le hasard qui m'a rendu possesseur de cette charmante image : elle m'a permis, en effet, de pénétrer par les yeux jusqu'au fond de l'âme de l'exquise créature que sa mère — avant de la surnommer Ondine — avait baptisée du nom symbolique d'Hyacinthe (i), en souvenir de l'homme aimé qui la rendit si malheureuse.

On ne sait pas encore, d'une façon positive, le nom de celui qui fut le premier ami de M"^*^ Desbordes-Valmore. Parmi ceux qui iî'intéressent aux dessous de l'histoire littéraire, quelques-uns portent leurs soupçons sur Henri de Latouche, les autres sont convaincus qu'il ne fît que traverser la vie de Marceline à une date restée incertaine. Je ne vois qu'une personne qui ait été mise par elle dans le secret de cette passion : c'est Pauline Duchambge, son inséparable, celle dont elle disait un jour qu'elles étaient à elles deux les deux tomes d'un même ouvrage. Mais je ne crois pas que ce soit Pauline qui ait jamais trahi le nom de l'ami de Marceline. Ce serait plutôt Henri de Latouche qui se serait trahi lui-même, car il était assez vaniteux de sa nature et très heureux de passer pour le bourreau des cœurs. Nous verrons tout à l'heure qu'Ulric Guttinguer était au courant de cette intrigue. Qui sait si Guttinguer n'avait pas été renseigné par Emile Deschamps, qui fut l'ami et le collaborateur de Latouche, en 181 8 (2)? En tout cas, voici ce qu'au mois de juin i838, au moment où Sainte-Beuve prépa-

(i) C'était un des prénoms de Latouche qui s'appelait aussi Joseph (H^-acinthe-Joseph-Alexandre) comme M™^ Desbordes-Valmore s'appelait Marceline-Félicité-yosè/)Ae, ce qui semble avoir fait dire a cette dernière, parlant du nom de son ami : '«Tu sais que dans le mien le ciel daigna l'écrire »

(2) Ils firent jouer ensemble à cette date une comédie en trois actes et en vers qui eut un succès honnête au théâtre de l'Odéon, et publièrent en collaboration aussi des Lettres à David sur le Salon de 18 ig.

ET ONDINE VALMORE I-jS

rait son article sur les Pleurs de M^^c Desbordes- Valmore, Ulric écrivait au critique des Lundis : « Vous voilà donc, mon cher ami, dans les vers de M'"® Valmore, bien jolis par doux éclairs, et, comme des éclairs, étincelants dans l'obscurité. Vous y rencontrerez le Loup de la Vallée (3), dont elle ne s'est pas encore réveillée, dit M™^ Duchambg'e, et pour qui ont été exhalés tous ces beaux élans de passion désolée, qui la mettent tant au-dessus et au-dessous des autres femmes. C'est TAndré Chénier femelle, et le malheur, fiction, hélas I et réalité! »

Et Sainte-Beuve répondait à Guttinguer, le 2 juillet suivant : « Je ne savais pas que ce fût pour le loup que la colombe avait tant g"émi. Je ne m'étonne plus que, l'autre jour, elle m'en ait parlé. « 11 est bon, » me disait-elle; « il n'aspire plus qu'au profond a repos ». Elle veut me le faire connaître. En vérité, je ne le crains pas trop. Quel mal peut-il faire désormais, ou même vouloir? Nous sommes un peu tous des débris (i) ».

Ainsi donc, en i838, tout le monde, ou à peu près, ip^norait le nom de celui qui avait enchanté le cœur de Marceline. On savait encore moins qu'elle avait eu un enfant avant son mariag^e. Ce dernier fait ne nous a été Révélé qu'en 1896 par M. Benjamin Rivière, bibliolhé-

(i) Il avait acheté, dit-on, avec le produit de la vente des Mémoires de r°i* Manson, qu'il avait fait paraître en 1818, une petite maison sise à Aullay, en face de la Vallée aux Loups de Chateaubriand, où avait habité )endant quelque temps le poète de la Jeune Captive. Cette maison appar-

Rient aujourd'hui à M. Sully Prudhomme. Tant il est vrai que les maisons

tont, comme les livres, leur destinée.

I (2) Cf. Sainte-Beuve inconnu, par le vicomte de Spcclberch de Lovcn-

^oul, p. 282. — Quand Sainte-Beuve écrivait ces lignes, l'héroïne du Livre d'amour venait de rompre avec lui. Plus tard, dans ses Mémoires inédits, Sainte-Beuve a été plus affirmatif encore : « L'amant-poète, célébré dans les élégies de M°i« Valmore, est Latouche, et celui de M^^ Dufrénoy est Fontanes. »

Caire de la ville de Douai, dans sa préface à la Correspondance intime de Marceline Desbordes-Valmore. Encore M. Rivière n'a-t-il pu nous dire quel était le père de l'enfant. Il s'est même trompé gravement en appliquant à Val more tel passage d'une lettre de Marceline qui, évidemment, s'applique à Latouche. Aussi, avant de nous occuper d'Ondine et de ses relations avec Sainte- Beuve, qui furent très chastes, il me paraît indispensable d'établir nettement celles de sa mère avec Henri de Latouche qui furent très passionnées et très douloureuses.

Et d'abord Latouche fut-il le premier ami de M'"*^ Desbordes-Valmore et le père de son enfant? Sur ce point tout particulièrement délicat, j'avoue que nous eu sommes réduits aux conjectures (i) ; mais si la preuve

(i) M. Jules Lemaître, qui s'est beaucoup occupé de Marceline, a mis four à tour en avant Ic^ noms de H. de Latouche, du comte de Marcellus et de Saint-Marcellin, fils naturel de Fontanes. De son côté, M. Arthur Pougin, après avoir discuté et rejeté les titres de ces différents personna!J!:es, dans un article très intéressant du Gaulois (no du i"'' mai 1898), paile d'un certain Dupuy des Islets et d'un M. H. Audibert, mais sans croire davantage que l'un ou l'autre ait été le vrai père de l'enfant de Marceline. S'il avait eu connaissance, à cette époque, du billet écrit par Guttinguer à Sainte-Beuve et de la réponse de ce dernier à Guttinguer, peut-être aurait-il conclu, comme nous, en faveur de Latouche, en dépit de la fausse déclaration faite à la mairie de Bruxelles, le 11 avril 1816. pour établir que l'enfant de Marceline, décédé la veille de ce jour, était né de son légitime mariage avec M. Jean- Eugène de Bonne, négociant, dans le courant de l'année 1810. Quel était ce de Bonne? Un ami complaisant sans doute qui se dévoua dans la circonstance pour sauver l'honneur de Marceline. En tout cas, ce qui paraît certain c'est que l'officier de l'état civil, qui reçut Ja déclaration du décès' de l'enfant, se fit le complice de ce généreux faux en écritures publiques, car c'est lui qui l'année suivante (4 septembre 18 17) signa l'acte de mariage de Marceline.

ET ONDINE VALMORE ï']5

matérielle et certaine nous manque, les preuves morales ne nous font point défaut, elles sont même si nombreuses et si accablantes — pour me servir d'une expression usitée au Palais — qu'elles équivalent selon moi à une certitude.

Examinons les faits dont nous sommes sûrs et laissons-les parler d'eux-mêmes.

Eu i8i3, le 3 mars, Marceline écrivait à son frère Félix, qui était prisonnier des Anglais :

« Je t'envoie ving-t francs par la voie que tu m'indiques, et qui est, je le sais, la voie la plus sûre. C'est bien peu, cher Félix, mais je n'ai pas besoin de le faire des sermons pour te faire croire que c'est tout ce que je puis. Quand je pourrai renouveler cette petite douceur, je m'en ferai une fête. Gela fait du bien à un prisonnier qui la reçoit et à une sœur qui l'offre. Mais ce napoléon que je t'envoie aujourd'hui, tu ne m'en dois aucune reconnaissance. C'est un enfant beau comme le jour qui a deux ans et qui se nomme Eugène, qui me l'a remis pour toi. N'oublie pas ce nom-là (i). »

Cette lettre est doublement précieuse pour la biographie de la jeunesse de Marceline. Non seulement, en effet, elle établit qu'elle était mère, mais elle nous donne l'âge de son enfant. Si, doncj il avait deux ans au printemps de i8i3, c'est qu'il était né entre 1810 et 181 r. Où cela, me demandercz-vous? A Paris, évidemment (2), puisque, après avoir quitté, en 1806, le théâtre Feydeau,

(i) Corresp. intime de Marceline Desbordes- Valniore, t. I, p. i6. Elle l'avait baptisé Euçènc, du nom de la plus jciine de ses sœurs aînées (Eugénie), pour laquelle elle avait une affection profonde.

(2) 11 appert, en effet, de l'acte de décès de cet enfant qu'il était né à Paris, au mois de juillet 1810. Voici, d'ailleurs, la teneur de cet acte : MAIRIE DE BRUXELLES, BRABANT MÉRIDIONAL

ACÏK IsO 950

Du onzicm'^ jour du mois d'avril, l'an dix-huit cent seize, à onze heures,

OÙ elle fit ses débuts, après avoir joué à Lille, à Rouen et à Bruxelles, elle revint en 1810 à Paris où, en attendant son entrée à l'Odéon, elle se lia avec une actrice nommée Délie ou Délia qui, de 1812 a 1820, fit les beaux jours de ce théâtre (3).

C'est même cette Délie, s'il faut en croire les élégies de Marceline, et nous savons maintenant qu'elle y a mis toute sa vie et toute son âme, c'est celte princesse de la rampe qui la jeta en quelque sorte dans les bras de son séducteur.

Oui ! cette plainte échappe à ma douleur :

Je le sens, vous m'avez perdue.

Vous avez, malgré moi, disposé de mon cœur; Et du vôtre jamais je ne fus entendue.

Ah ! que vous me faites haïr Cette feinte amitié qui coûte tant de larmes !

Je n'étais point jalouse de vos charmes, Cruelle ! de quoi donc vouliez-vous me punir?

acte de décès de Marie-Etigène de Bonne, décédé le dix de ce mois, à neuf heures de relevée, àçé de cinq ans, neuf mois et seize jours, né à Paris (Seine), demeurant rue de l'Evêque, 5^ section, n° 1877, fils de M. Jean Eugène de Bonne, négociant, et de dame Marceline Desbordes, conjointe.

Sur la déclaration du père, âgé de cinquante-trois aas, et de Jean-Henri Bataille, fabricant, âgé de trente-cinq ans, demeurant même rue, qui ont signé.

Constaté par moi, baron Louis Devos, chevalier de l'ordre du Lion de Belgique, otficier de l'état civil, soussigné. Duquel acte il a été donné lecture.

Signé : J. Battaille, J. -Eugène de Bonne, le baron Devos.

(i) « Délie ou plutôt Délia (mon père ne peut retrouver le nom de famille) était fille d'un consul de France à Smyrne ou à Constantinople. Elle jouait à l'Odéon, vers 181 3, les premiers rôles. Talent passable, mais de grands yeux orientaux, un grand éclat, des traits réguliers, fort séduisante. Elle ne manquait pas d'esprit, ne médisait jamais, ne cherchait point à nuire à ses camarades ; enfin elle avait un cœur excellent et facile ; — jalouse pourtant... Voilà, bien cher monsieur Sainte-Beuve, tout ce que mon père, peut retrouver dans ses souvenirs... » (Lettre de M. Hippolyte Valmore, fils de Marceline, à Sainte-Beuve.)

Elle débuta à l'Odéon, le 12 mai i8i2,dans les Fausses Confidences, de Marivaux. (Note de M. G. Monval, archiviste de la Comédie-Française )

Vos succès me rendaient heureuse ; Votre bonheur brillait dans mon chemin ; Et quand je vous voyais attristée ou rêveuse, Pour vous distraire encor j'oubliais mon chagrin. Mais ce perfide amant dont j'évitais l'empire, [ Que vous avez instruit dans l'art de me séduire,

Qui trompa ma raison par des accents si doux, • Je le hais encor plus que vous.

. Par quelle cruauté me l'avoir fait connaître ?

Par quel affreux orgueil voulut-il me charmer? Ah ! si l'ing-rat ne peut aimer, A quoi sert l'amour qu'il fait naître?

i Je l'ai prévu, j'ai voulu fuir;

f L'amour jamais n'eut de moi que des larmes

f Vous avez ri de mes alarmes,

f. Et vous riez encor quand je me sens mourir (i).

■ Marceline se méfiait alors d'autant plus de Tamour, ; qu'elle en avait déjà beaucoup souffert. A vingt ans, c'est I elle-même qui le raconte, pendant qu'elle chantait au I théâtre Fejdeau, des peines profondes, — et ces peines- I là furent toujours chez elle des peines d'amour, — Fa- I vaient obligée à renoncer au chant, parce que sa voix ne I faisait que pleurer. La musique roulait dans sa tête ma- ;> lade, et une mesure toujours é^-ale arrangeait ses idées ►? à l'insu de sa réflexion. Elle fut forcée de les écrire pour se délivrer de ce frappement fiévreux, et M. Alibert, qui ' soignait sa santé devenue très frêle, lui conseilla d'écrire comme un moyen de guérison, n'en connaissant pas d'autre. C'est alors qu'elle composa ses premières poésies. Mais la source des larmes n'était pas encore ou verte en elle, et c'est au père de son enfant, c'est à son premier ami qu'il était réservé de la faire jaillir. Elle écrivait un jour, beaucoup plus tard, à Antoine de Latour, qui lui avait demandé quelques notes biographiques :

(i) Poésies de ÂI^^ Desbordes-Valrnore, 1843, à Délie, p. 62,

« ...J'aurais adoré l'étude des poètes et de la poésie;; il a fallu me contenter d'y rêver comme à tous les] biens de ce monde... Je ne vois âme qui vive de cel monde littéraire qui forme le g"oût, qui épure le lan4 gage. Je suis mon seul juge, et, n'ayant rien appris, comment me garantir? Une fois en ma vie, mais pas longtemps, un homme d'un talent immense m'a un peu aimée, jusque-là de me signaler, dans les vers que je commençais à rassembler, des incorrections et des hardiesses dont je ne me doutais pas. Mais cette affection clairvoyante et courageuse n'a fait que traverser ma vie, envolée de côté et d'autre. Je n'ai plus rien appris, et, vous le dirai-je? Monsieur, plus désiré de rien apprendre. Je monte et je finis comme je peux une existence où je parle bien plus souvent à Dieu qu'au « monde. »

Quel était cet homme d'un talent immense, qui l'avait aimée une fois dans sa vie, mais pas longtemps? Ne le cherchons pas ailleurs que parmi les poètes, puisque c'est lui qui» lui apprit l'art des vers. En 18*10, ils n'étaient pas nombreux, ceux auxquels pourrait s'appliquer l'éloge pompeux de Marceline; pour ma part, je n'en vois qu'un qui ait tenu plus que ses promesses. C'est Henri de Latouche. Justement, en 181 1, nous voyons qu'il fut couronné à l'Académie française pour un poème sur la mort de Rotrou et qu'il fit représenter à l'Odéon une petite comédie en un acte et en vers, les Projets de sagesse, qui devait être le point de départ de sa fortune. Non que le succès de cette pièce ait été grand, la donnée n'y portait guère, mais il y avait de l'esprit, et les vers ne manquaient pas d'une certaine tournure. Si nous ajoutons que l'auteur avait vingt-six ans, que, sans être beau, il était très séduisant de sa personne et

« avait un grand souci de tout ce qui mène à plaire », qu'il était de bonne famille et bien apparenté (i), on s'expliquera facilement qu'avec un peu d'audace il ait réussi dans le monde des théâtres et qu'il ait plu à Marceline. Écoutons-la chanter :

J'étais à toi peut-être avant de t'avoir vu.

Ma vie, en se formant, fut promise à la tienne;

Ton nom m'en avertit par un trouble imprévu,

Ton âme s'y cachait pour éveiller la mienne.

Je l'entendis un jour, et je perdis la voix;

Je l'écoutai long^temps, j'oubliai de répondre :

Mon être avec le tien venait de se confondre ;

Je crus qu'on m'appelait pour la première fois.

Savais-tu ce prodig-e? Eh bieni sans te connaître,

J'ai deviné par lui mon amant et mon maître,

Et je le reconnus dans tes premiers accents.

Quand tu vins éclairer mes beaux jours lang-uissants,

Ta voix me fit pâlir et mes yeux se baissèrent ;

Dans un reg-ard muet nos âmes s'embrassèrent ;

Au fond de ce reg^ard ton nom se révéla,

Et sans le demander j'avais dit : « Le voilà (2) I »

Mais cet amour ne semble pas avoir duré long-temps ; je veux dire que les nuag-es le traversèrent de bonne heure. Comment fut-il brisé ? Pourquoi ? Dans quelles circonstances ? Marceline seule aurait pu nous renseigner et elle a eu la pudeur et le bon esprit de se taire. Toutefois, dans une de ses plus belles élég-ies, elle en a dit assez par voie d'allégorie pour nous laisser entendre que son ami, à un moment donné, était parti en voyage, bien loin, par delà les mers :

Quoi ! les flots sont calmés, et les vents sans colère

(i) Cf. la Jeunesse de Mme Desbordes- Valmore, par Arthur Poupin, p. 81.

(2) Il était le neveu de M. Thabaud, administrateur de la Loterie, et de M. Porcher, comte de Richebourg-, sénateur. Il fut pendant quelque temps employé dans les Droits-réunis sous la direction de M. François, de Nantes.

*8o SAINTE-BEUVE

Aplanissent la route où je vais m'ég'arer : J'ai vu briller le phare et l'onde qui s'éclaire Double l'affreux sig-nal qui doit nous séparer !...

Et encore :

Ma sœur, il est parti ! ma sœur, il m'abandonne ! Je sais qu'il m'abandonne, et j'attends, et je meurs, Je meurs. Embrasse-moi, pleure pour moi... pardonne. Je n'ai pas une larme, et j'ai besoin de pleurs (i).

Tout voilés qu'ils soient, ces vers sont assez transparents pour faire penser encore à M. de Latouche. Il est acquis, en effet, que, vers i8i2,il obtint je ne sais quelle mission pour aller en Italie et qu'il j demeura trois ans. Trois ans 1 il en faut moins à un cœur qui ne demande qu'à se détacher. Et Tamant de Marceline avait probablement conçu le projet de s'éloigner d'elle, quand elle devint mère. C'est une si lourde responsabilité qu'un enfant né d'un amour illégitime ! Toujours est-il qu'au bout d'un certain temps l'amoureux oublia de donner de ses nouvelles. Ce fut la première grande douleur de Marceline. Dieu lui en envoya une plus grande encore en lui prenant son enfant.

J'ai tout perdu : mon enfant par la mort, Et... dans quel temps f mon ami par l'absence, Je n'ose dire, hélas I par l'inconstance. Ce doute est le seul bien que m'ait laissé le sort.

Elle était alors engagée au théâtre de Bruxelles. La mort de son petit Eugène lui arracha des cris qui auraient ému les pierres. D'abord elle se tourna vers Délie, cause première de tout ce qui lui était arrivé :

Toi, dont jamais les larmes N'ont terni la beauté,

(i) Poésies de M^* Desbordes- Valmore,, éd. Charpentier, 1842, p. 78.

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Enveloppe tes charmes, Enchaîne ta gaieté ; Que ta grâce divine, Sous un voile de deuil.

S'abandonne et s'incline Sur le bord d'un cercueil :

Vois-tu, sous l'herbe tendre, Ce précoce tombeau ?

Là mon cœur vient attendre Qu'on en creuse un nouveau.

Oui, mon fils ! l'arbre sombre Qui se penche vers toi, En te gardant son ombre Croîtra bientôt sur moi !

Dans le même temps, elle écrivait à son frère :

« 17 juin 1816.

«Mon ami, tu te plains de mon silence, il est pourtant bien vrai que je t'ai écrit dans le moment le plus cruel I mais non, non, pas le plus cruel, puisque j'avais encore une ombre d'espérance, et maintenant, tout est fini, je n'en ai plus! Je suis si anéantie de larmes, ma tête et mon cœur sont si en désordre que je ne sais même pas me plaindre d'un malheur qui me tue. J'avais tout supporté avec courage, mais, mon cher ami, ce dernier coup m'a frappée au cœur ! J'ai perdu ce que j ai le mieux aimé au monde, et comment l'ai-je perdu ! Cette image s'attache à moi... N'est-ce pas un ange qui me suit? Oui, cher Félix, j'ai beaucoup souffert. Ce petit ami, cet adorable enfant était l'unique charme et le seul espoir de ma vie. Ma triste existence se traîne à présent. Oh ! je suis bien malheureuse!... »

Et elle disait que sans son père, — dont elle avait augmenté la pension à partir de la mort de son enfant, car, loin d'être à charge à sa famille, elle trouva toujours

moyen de lui venir en aide, — elle disait que sans son père elle se serait tuée. Preuve nouvelle.que Marceline a mis dans ses vers toutes ses pensées et tout son cœur. Mais il était écrit qu'avant de mourir de sa belle mort elle viderait le calice des sept douleurs. « Née à la porte d'un cimetière, au pied d'une ég^lise dont on allait briser les saints », elle était prédestinée à mener le deuil de toutes ses affections, à ensevelir tous ses enfants, un seul excepté, et elle en eut cinq, dont quatre deValmore, qu'elle avait rencontré tout jeune à Bordeaux et qui l'épousa, encore toute en larmes, le 4 septembre 1817, à Bruxelles. . . A ce moment-là, en effet, la pauvre Marceline ne doutait plus de l'infidélité de son ami, « l'absence )) était devenue de « l'inconstance », et dans son désespoir et dans sa solitude, elle avait pris la main que lui tendait Valmore. Mais cela n'avait pas été sans peine et sans beaucoup d'hésitation. Quand on a bien aimé une fois, il semble que le cœur ne puisse plus aimer, et le cœur de Marceline était encore plein de celui qui l'avait abandonnée, et, loin de le maudire, elle adressait à Dieu cette Prière pour lui :

Dieu ! créez à sa vie un objet plein de charmes ; Une voix qui réponde aux secrets de sa voix ! Donnez-lui du bonheur, Dieu ! donnez-lui des larmes ; Du bonheur de le voir j'ai pleuré tant de fois !

J'ai pleuré ; mais ma voix se tait devant la sienne ; Mais tout ce qu'il m'apprend, lui seul l'ig-norera ; Il ne dira jamais : « Soyons heureux, sois mienne ! » L'aimera-t-elle assez, celle qui l'entendra ?

Qu'il la trouve demain ! Qu'il m'oublie et l'adore 1 Demain ! à mon courag-e il reste peu d'instants. Pour une autre aujourd'hui je peux prier encore ; Mais... Dieu! vous savez tout : vous savez s'il est temps !

ET ONDINE VALMORE l83

L'ancien ami de Marceline s'était effectivement marié (i). Je ne saurais dire s'il Tétait en 1816, quand Marceline perdit son enfant, mais il l'était sûrement en 18 19, quand elle publia son premier recueil de vers et quand lui-même édita les Poésies d'André Chénier. Car voyez quelle coïncidence î Latouche n'atteignit vraiment la grande renommée que l'année même où M°^® Desbordes- Valmore se fit connaître comme poète, — et avec des vers qu'il avait en partie inspirés !...

Gomment se retrouvèrent-ils? A quelle date exactement et dans quel lieu ? Mystère î Ce qu'on peut tenir pour certain, c'est qu'ils avaient renoué en 1821, avant que M™® Desbordes- Valmore et son mari partissent pour Lyon. J'en trouve la preuve dans les faits suivants. Nous avons vu que, lors de la naissance d'Ondine, sa mère l'avait baptisée Hyacinthe, qui était le prénom de M. de Latouche. Ce trait est déjà passablement significatif, mais en voici d'autres qui le sont davantage encore. Lorsque M. de Montmorency fut nommé membre de l'Académie française (i825), Sainte-Beuve raconte qu'il eut la noble idée de céder son traitement à un homme de lettres dans le besoin, ce qu'avait fait précédemment Lucien Bonaparte, qui, l'on s'en souvient, avait cédé sa pension de l'Institut à Béranger commençant. M"^® Récamier, de bonne heure avertie par M. de Latouche, songea aussitôt à présenter M^ie Valmore au choix de M. de Montmorency; mais, de sa part à elle, on se heurta à une délicatesse. Mi»e Yalmore, au premier mot qu'on lui en toucha, eut d'instinct un mouvement de refus, et elle

(i) « Il inspira plus d'un dévouement de femme, sans parler de la sienne (car il était marie, et à une femme de mérite, ce qu'il cachait aussi tant qu'il pouvait) ; il se fît plus d'une fois aimer. » (Causeries du lundi. Article sur M. de Latouche.)

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remercia M""« Récamier par une lettre très dig'ne(i).

L'année d'après (1826), Marceline écrivait de Bordeaux à son oncle Constant Desbordes :

« On m'a dit que M. de Latouche avait les vers que je destinais à l'impression et qu'il trouve mieux de garder pour une autre fois. Il ne nous écrit pas, et je ne veux pas le fatig-uer de nos lettres ; mais dites-lui, en le remerciant mieux que je ne le ferais moi-même, qu'il devrait me faire envoyer une épreuve pour que je regarde un peu comment on m'arrange, car ils font tout cela comme si j'étais morte. Il faut qu'il obtienne de M. le libraire qu'il fasse mettre deux lignes en note, au bas an Lépreux, que cette faible copie est un hommage (ou quelque chose comme cela) rendu à l'auteur du Lépreux de la cité d'Aoste. Et à propos, si le Pauvre Pierre n'est pas adressé à M . Alibert, croyez-vous qu'il soit content ? Arrangez cela à son goût, car, d'un autre côté, c'est bien peu de chose à lui offrir. Je suis très confuse et presque affligée des soins et des peines que prend pour nous M. de Latouche. Gomment pourrons-nous jamais les reconnaître? Ce sera dans un autre monde. »

Cette lettre prouve évidemment, — et ceux qui connaissent la nature foncièrement honnête de M"^® Desbordes-Valmore n'en ont jamais douté, — cette lettre prouve que l'ancienne intimité avait fait place, dans ses relations nouvelles avec M. de Latouche, à une amitié toute de repos, entretenue par la douceur du souvenir (2). Du

(i] Cf. IH^* Desbordes-Valmore, par Sainte-Beuve, p. 67.

(3) M. Arthur Pougin a inséré, dans le Gaulois du i*' mai 1898, une lettre ae Marceline à son premier ami, qui, loin de nous aider à éclaircir les choses, ne fait que les embrouiller. Cette lettre est un vrai rébus. Cependant, le petit nom d'Olivier qu'elle donne à cet ami pourrait bien encore s'appliquer à Latouche, car il publia plus tard, sous le titre d'Olivier, un c nouvelle qui fît grand bruit en son temps.

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moment qu'elle avait donné sa foi à Valmore, elle s'était juré de lui demeurer fidèle. Mais ce n'était pas le tromper que de songer parfois aux années, mêlées de joie et de tristesse, qui avaient précédé leur mariage, et elle les avait si peu oubliées qu'en tête de la lettre ci-dessus elle disait à son oncle : « Voilà ce que je vous envoie : cette lettre ipd^r occsision et les Deux Ramiers que j'ai faits cet hiver d'après nature ; ils étaient bien jolis et amoureux comme en plein été. » Or, dans ces vers, il n'était question que de son absence.

Ainsi, mon Dieu, sur la route lointaine Semez vos dons à mon cher voyageur!...

Que si quelqu'un, après tout cela, doutait encore que M. de Latouche ait été le premier ami de Marceline, je lui conseillerais de méditer les lignes suivantes que, lors de la malheureuse tournée qu'elle fit en Italie, en i838, elle adressait à Pauline Duchambge :

Milan, 3o Juillet. — « Je t'envoie comme un sourire mon premier chant d'Italie. Leurs voiles, leurs balcons, leurs fleurs m'ont soufflé cela, et c'est à toi que je les dédie. Venir en Italie pour guérir un cœur blessé à mort d'amour (ce dernier mot a été eff'acé), c'est étrange et fatal. »

3o septembre, — « Et moi, sais-tu ce que je regrette de cette belle Rome ? La trace rêvée qu'il y a laissée de ses pas, de sa voix si jeune alors, si douce toujours, si éternellement puissante sur moi (i). Je ne demande-

(i) Tous ceux qui ont connu Henri de Latouche s'accordent à dire qu'il avait une voix séduisante et que sa conversation était plus séduisante encore. (Lettre d'Emile Deschamps à Sainte-Beuve, article sur Latouche dans les Causeries du lundi.) Le son de sa voix, dit l'auteur de Volupté, était flatteur, insinuant; il avait de la sirène dans la voix. Et ce qui prouve que Marceline était restée sous son charme, c'est qu'elle eu parle à chaque instant dans ses élégies.

l86 SAINTE-BEUVE

rais à Rome que cette illusion ; je ne Taurai pas. » Enfin, quand Latouche mourut, est-ce que Sainte-Beuve aurait écrit la lettre suivante à Marceline, s'il n'avait pas été dans le secret de ce violent amour ?

« 12 (?) mars i85i.

« Chère Madame,

« Si ceci vous ennuie le moins du monde, tenez-le pour non avenu.

</ Il est mort, ces jours-ci, un de vos anciens amis sur qui je voudrais écrire avec impartialité et justice, laissant de côté le caractère, ne m'occupant que de l'esprit et du talent. Et qui, mieux que vous, peut m'en parler et m'en donner l'idée et V éclair ?

(( Vous me l'avez fait rencontrer chez vous un jour. Nous nous sommes traversés sans jamais beaucoup nous rejoindre! Vous deviez être le lien, et le lien n'a pas tenu.

« Aujourd'hui, s'il ne vous est pas trop désag-réable de m'écrire un jugement senti sur ce brillant, coquet et inquiet esprit, rendez-m'en l'impression vive, poétique, indulgente, et comme il sied envers ceux qui ont fait moins de mal qu'ils n'en pouvaient faire.

« Encore une fois, laissons l'homme, et ne nous souvenons que du charmant et séduisant esprit qui a été si près du talent. N'est-ce pas ainsi que vous jugez au fond M. de Latouche?

« A vous, chère Madame, à vous et aux vôtres, de loin comme de près, et toujours.

(( Sainte-Beuve. »

Qu'on lise maintenant la réponse de M"^^ Desbôrdes- Vftlmore :

ET ONDINE VALMORK 187

« 18 mars i85i.

« Un grand accablement m'a empêché de vous répondre. Pardonnez-moi, je l'ai essayé plusieurs fois ; mais dans quel coin de mon sort laborieux trouver de la solitude pour me recueillir?

« Pensez, cette fois, que c'est presque sur une tombe qu'il faut demander un peu d'ordre à mon esprit abattu. Comment oserais-je, de là, jug-er celui d'un autre? Quel jugement peut-on écrire avec des larmes dans les yeux? « Oui, vous avez raison, ce serait par éclair, à mon insu, que vous saisiriez les impressions gardées dans ma mémoire , la mémoire comprimée, de cet esprit incompréhensible qui vous occupe. Mais nous ne nous voyons pas. Gomment faire? Votre voix me ranimerait et je trouverais des paroles pour vous répondre. Ici, je suis trop en moi-même. C'est vraiment un triste asile, et je ne voudrais pas mêler un mot de tristesse personnelle à ma lettre. Mais je suis frappée à terre par tant de pertes irréparables! Ces cris sourds m'atteignent de partout comme une terrible électricité, et je sens bien que personne ne me tient compte de ce dernier coup de foudre, — que Dieu peut-être, qui sait tout, qui plaint tout IJ'étais déjà en deuil, et à peine ai-je soulevé le voile qu'il faut le rabattre sur son âme, et je n'en peux plus !

« D'ailleurs, je n'ai pas défini, je n'ai pas deviné cette énigme obscure et brillante. J'en ai subi l'éblouissement et la crainte. C'était tantôt sombre comme un feu de forge dans une forêt, tantôt léger, clair, comme une fête d'enfant; un mot d'innocence, une candeur qu'il adorait, faisait éclater en lui le rire franc d'une joie retrouvée, d'un espoir rendu. La reconnaissance alors se peignait si vive dans ce regard-là que toute idée de peur quittait les timides. C'était le bon esprit qui revivait dans son

l88 SAINTE-BEUVE

cœur tourmenté, bien défiant, je crois, bien avide de perfection humaine, à laquelle il voulait ^croire encore.

« Il semblait souvent gêné de vivre, et quand il se dégoûtait de l'illusion, quelle amertume revenait s'étendre sur cette fête passagère!... Admirer était, je crois, le besoin le plus passionné de sa nature malade, car il était bien malade souvent, et bien malheureux I Non, ce n'était pas un méchant, mais un malade, car Tapparition seule d'un défaut dans ses idoles le jetait dans un profond désespoir, ce n/est pas trop dire. Il en avait un quand nous l'avons connu. Jamais |il n'en parlait ouvertement dans nos entretiens, qu'il cherchait sans doute pour distraire un passé plein d'orages. Quelle organisation fut jamais plus mystérieuse que la sienne ! Pourtant, à force de charme, de douceur sincère, mon oncle, qu'il aimait tout à fait, mon oncle (i), d'un caractère droit, pittoresque et religieux, le jugeait simple, candide, affectueux. Il l'a été! il l'a été ! Et heureux, et soulagé aussi de pouvoir l'être par cette affection tout unie!

« On l'a cru jaloux, littérairement parlant. Il ne l'a jamais été. Mais injuste, prévenu, oh! oui. Sa colère et son dédain étaient si grands, quand il se détrompait d'un talent, d'une vertu, d'une beauté, dont la découverte et la croyance l'avaient rempli de tant de joie! Après, quelle ironie contre sa propre simplicité! Gomme il se déchirait d'avoir été volé, disait-il, par lui-même! Il souffrait beaucoup; croyez-le et ne l'oubliez jamais. Il s'attendrissait d'upe fleur et la saluait d'un respect pieux. Oui. Puis il s'irritait d'oublier qu'elle est périssable. Il levait les épaules et la jetait dans le feu. C'est vrai...

(i) L'oncle de Marceline, Constant Desbordes (1761-1828), était un peintre de talent. Il a fait d'elle un portrait remarquable qu'elle offrit de son vivant au musée de Douai.

^t^rngi^cg, ,,t^<'rînp'9tm^<trTffsmm%iirkii m iimifriirrVKgirni

KT ONDlNE VALMORE 189

(( Depuis, peut-être à force de contenir son imagination et sa parole écrite, il en a trahi la liberté et l'éclat. Ses derniers livres, je n'ai pas osé les lire 1... Je vous le redis peut-être inutilement; mais son esprit parlé était plus irrésistible quand il se croyait bien écouté et bien compris, et qu'il respirait de sa maladie noire. Seul, il songeait trop au public, qui juge à froid, juge formidable et sans appel ! La flamme souffrait alors d'une rêverie trop longue. L'épouvante du ridicule paralysait l'audace qu'il applaudissait dans les autres. Il n'était pas homme à subir les humiliations de la terre, et il ne courait plus par l'effroi de tomber!... Pour lui, plutôt périr immobile que d'exciter le rire en s'aventurant, ce rire qu'il n'épargnait pas toujours, dont il se repentait souvent! Ne le croyez-vous pas aussi? N'avez-vous pas bien judicieusement observé qu'il est loin d'avoir fait le mal qiiil pouvait faire?

« C'est d'une justice et d'une charité profondes ce que vous dites là.

« Quel immense empire n'a-t-il pas dû obtenir sur ses colères ! Quelle grandeur silencieuse de ne pas s'être vengé, lui dont l'orgueil brûlant s'est cru tant de fois si mortellement offensé, car le craindre, c'était l'insulter! Il faut trouver dans ce courage qu'il a eu, muet et solitaire, de quoi racheter toutes les larmes qu'il a fait couler. Vous le pensez, n^est-ce pas? Oh! pensez-le, ditesle, comme vous savez tout dire, pour être équitable, car il y a des choses qui sont entendues entre ciel et terre, et qui peuvent consoler partout I

« Décidez si cette âme ombrageuse n'a pas limité ellemême son essor, si les souffrances du corps n'ont pas obscurci cette gloire, qui s'annonçait si haute 1

« Voilà tout ce qu'entre vous et moi je puis formuler

IQO SAINTE-BSUVE

de ma pensée... En quoi peul-elle aider la vôtre? Du moins, dans ce monde et partout, c'est ainsi que je vous le dirai toujours, parce que je crois en vousj à votre indulg'ente amitié pour la mienne, et pour l'obscurité de ma raison.

« Marceline Desbordes- Valmore (i). »

S'il y a des cris qui ne trompent pas, il me semble que celui-ci ne saurait nous tromper, a II l'a été ! il l'a étél » ces mots-là, et combien d'autres!, sont partis du cœur et mettent à nu l'ancienne blessure!...

C'est en 1887, quelque temps avant son départ pour Lausanne, que Sainte-Beuve semble avoir noué des relations amicales avec M"^^ Desbordes-Valmore. Jusque-là il n'avait fait que l'entrevoir chez Brizeux ou Pauline Duchambge, son inséparable, dans les courtes stations parisiennes qui séparaient les saisons théâtrales de son mari; mais ils avaient déjà échang-é quelques lettres quand Marceline était à Bordeaux ou à Lyon, car elle avait de bonne heure montré du goût, de l'admiration, pour les poésies de Sainte-Beuve, si différentes des siennes, et je suppose que le quatrain suivant qu'elle lui adressa un jour doit remonter au temps où parurent les Consolations :

Vous avez une plume, au vulgaire cachée, Qui semble près du cœur, toute vive arrachée, Gomme si quelque oiseau, divin et familier, Logeait dans ce cœur tendre et s'y laissait lier (i).

(i) Ce quatrain a été publié par M. de Lovenjoul dans son Sainte-Beuve inconnu.

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Quoi qu'il en soit, les relations de Sainte-Beuve avec M"^« Desbordes-Valmore devinrent très suivies à partir de la fin de iSSy^et je ne crois pas me tromper en disant que les charmes d'Ondine y furent pour beaucoup.

Ondine, qui entrait alors dans sa dix-septième année, « avait des points de ressemblance et de contraste avec sa mère. Petite de taille, d'un visag-e régulier avec de beaux yeux, elle avait quelque chose d'angélique et de puritain, un caractère sérieux et ferme, une sensibilité pure et élevée. A la différence de sa mère qui se prodiguait à tous, et dont toutes les heures étaient envahies, elle sentait le besoin de se recueillir et de se réserver. Ces réserves d'une sijeune sagesse donnaient même parfois un souci et une alarme de tendresse à sa mère qui n'était pas accoutumée à séparer TafFection de l'épanchement (i). »

Evidemment, c'étaient ces réserves de sagesse et les ,fc points de contraste qu'elle avait avec sa mère qui, chez Ondine, avaient presque aussitôt attiré et retenu l'attention de Sainte-Beuve. Car, tout en sympathisant avec Marceline, il la trouvait trop larmoyante et surtout trop expansive. N'oublions pas non plus qu'il était en deuil d'un amour qui, pour avoir satisfait, sept ans durant, sa vanité et l'ardeur de ses sens, n'en avait pas moins troublé profondément sa vie, et que l'âme la plus dévergondée, la plus perverse, éprouve à de certains moments le besoin de se retremper dans une source pure.

A peine Sainte-Beuve était-il arrivé à Lausanne qu'il adressait à M^^- Desbordes-Valmore un sonnet qu'il avait fait en traversant le Jura, « comme une pauvre petite fleur, disait-il, à offrir de loin à ]\r^® Ondine (2) ».

(i) M^^- Desbordes-Valmore, par Sainte-Beuve. (a) Correspondance de Sainte-Beuve, t. 1, p. 46.

Et Tannée suivante, quand il partit pour l'Italie {2 mai 1839), c'est Ondine qui lui envoya Tadieu de tous les siens dans le billet que voici :

« Je vous dis adieu, Monsieur, bien triste de n'avoir pu le faire ce matin; mais, c'est au revoir, n'est-ce pas? et j'espère que, d'ici à votre retour, Dieu remplira nos vœux à tous en vous faisant heureux. »

« Hyacinthe Valmore. »

Je passe vite sur ces deux années qui n'amenèrent aucun événement notable dans la vie de Sainte-Beuve, et j'arrive à l'année i84o qui faillit la retourner de fond en comble. Pendant qu'il était dans le canton de Vaud, la paix du cœur dont il avait joui au sein de la famille de Juste Olivier et les mœurs tranquilles et saines des ménages d'alentour lui avaient fait reg-retter plus d'une fois de ne pas s'être laissé marier pour vivre là, « à un demiquart d'heure de Lausanne ». Mais, comme il l'écrivait à Juste Olivier, on ne m'aurait épousé que pour venir à Paris, et pas si bête (i) ! »

Pas si bête l c'est bientôt dit, mais vous pensez bien que ce n'était là qu'une boutade dans labouche de Sainte- Beuve. Il se connaissait trop pour s'imaginer de bonne foi qu'il pourrait vivre, à trente-cinq ans, en pleine renommée, et en pleine force, dans un coin retiré de la Suisse romande. Il n'y a que lorsque le diable devient vieux qu'il se fait ermite, et encore! le diable qui menait alors Sainte-Beuve n'avait pas dit son dernier mot : il avait encore à lutiner un certain nombre de cœurs avant de songer à la retraite finale. D'ailleurs, lui-même se rendait si bien compte, à la réflexion, qu'il était fait pour vivre de la vie de Paris, que, dans une autre lettre à Juste Olivier,

(i) Œuvres choisies de Juste Olivier, Lausanne, 1879, t. I, p. CXI.

ET ONDINB VALMORK igS

parlant du Léman dont il était plus que jamais épris, il lui disait : a II faut que j'y vive, que j'y passe régulièrement cinq mois d'été, à l'étude libre, à la pensée, à la solitude, à la tristesse, à l'amitié. Je reviendrai passer rhiver de sept mois à Paris, et y faire le condottiere, le pirate critique infatigable et, autant que possible, équitable. Mais j'aurai mes étés, et je les aurai près de vous. Nous verrons à arranger tout cela(i). »

A la bonne heure ! mais il était écrit qu'il ne reverrait plus le Léman qu'une seule fois et au passage, en revenant d'Italie (juin 1889), et que Paris l'aurait désormais tout entier. A son retour de Rome, son premier soin fut d'amarrer plus solidement sa barque aux berges de la Seine. Après s'être fait nommer, par Victor Cousin, bibliothécaire à la Mazarine, il pensa à se créer un intérieur. Il allait assez T-égulièrement chez le général Pelletier, qui soutenait ouvertement la presse libérale . Peu à peu il se prit d'amour pour la plus jeune de ses filles, et un soir que l'aînée lui avait paru l'y engager à mots couverts, il s'était risqué à demander sa main. Mais il avait été gracieusement éconduit et il en avait éprouvé une peine si vive qu'il ne remit plus les pieds chez le général (2).

« J'ai à m'excuser près de vous, lui écrivait-il au mois d'octobre i84o, de n'avoir pas encore eu l'honneur de vous aller saluer. J'ai aussi, pour une dernière fois, à vous rendre compte d'une situation que ma démarche,

(i) Correspondance inédite de Sainte-Beuve avec M. et J/n>e Juste Olivier.

(2) Soyons exact •. il y retourna malgré lui dès le surlendemain du refus, et, s'il faut en croire la lettre qu'il écrivit à Juste Olivier le i^r septembre 1840, il erra trois jours durant « comme un chien sous le soleil : Hœret lateri lethalis arundo ». (Op cit., GXVIII.) — Lire à ce sujet la poésie qui termine le volume des Consolations.

lors de votre retour précédent, a si soudainement changée, et sur laquelle, avant d'entrer dans le long- silence, je vous dois et me dois à moi-même de donner une explication finale. J'ai essayé, depuis votre départ, de cultiver, comme par le passé, des relations bien précieuses, mais auxquelles le plus grand charme du passé était ravi. J'ai cru un moment y avoir réussi, avoir triomphé assez de moi, ou plutôt m'être assez complètement remis à mon penchant, pour ne ralentir qu'à peine une assiduité aussi désirée que combattue. Mais, vous l'avouerai-je? si je dissimulais au dehors, je le payais trop au dedans. Vous le comprendrez sans que je l'étalé ici. D'une part, être reçu avec toute la bonne grâce du monde et même de ce qu'on appelle amitié ; de l'autre étouffer et irriter en soi un sentiment désavoué, une souffrance qui tout bas s'ulcère et remporter un long trouble qui se prolonge bien avant à travers les seuls remèdes possibles de l'étude et de l'isolement : je n'ai pu y suffire, et, à partir d'un certain jour, je me suis dit, avec la seule force que je retrouvais en moi dem'abstenir désormais et de fuir dans mon ombre. L'irrégularité apparente de cette conduite, aux yeux de ceux qui auraient le loisir de la remarquer, ne peut, je me le suis dit, compromettre que moi, que mes prétentions soupçonnées et déçues, que mon amour-propre enfin. S'il en eût été autrement, j'eusse trouvé le courage dans une obligation sérieuse. Devant désormais avoir très peu l'honneur de vous voir ou même de vous rencontrer, souffrez, général, que je vous assure ici des sentiments de respect et d'inviolable souvenir qui, de ma part, ne cesseront de s'attacher à vous et à ce qui vous entoure. »

Or, pendant que Sainte-Beuve voyait s'évanouir ainsi tous ses beaux projets de mariage, Ondine Valmore,

ET ONDINE VALMORK I qS

qui était à Douai, près de son oncle, était prise, elle aussi, du mal d'aimer, et sa mère, qui s'en était doutée à sa correspondance, lui envoyait de Paris toutes sortes de bons conseils.

(( Le médecin, lui écrivait-elle, le 9 juillet i84o, m'a répété très sérieusement que ta santé était en toi ; que tu étais parfaitement org-anisée, physiquement, seulement la tête trop vive et trop remplie, comme l'épi trop plein qui fait plier le corps. Il faut donc à côté un tuteur, et tu l'as en toi-même : un peu de raison, de la gaieté et jamais d'excès en rien. Avec tout cela, donc, dis-moi, tu seras une charmante, gracieuse et forte femme ! Là ! couvre tes bras, ta poitrine et tes épaules; chausse-toi bien chaudement et moque-toi de tes cheveux : ils reviendront. Les oiseaux perdent leurs plumes tous les ans et n'en pleurent g-uère. »

Ce dernier trait sent encore l'enjouement. Mais voici que le ton s'élève et devient grave :

«6 aoûti84o : Je compte sur l'expérience de ces demimalheurs pour te prémunir, toi, chère moi-même, et t'habituer à une grande fermeté d'action dans tout ce que l'honneur te permet d'accorder à ton indépendance. Ne sois jamais l'esclave que de ton devoir. Echappe à tout le reste, en couvrant toujours et quand même /'obl i g eance parfois tyrannique des Pela de ce monde (t). Autant il te faut l'estime de toi-même pour parler d'autre chose, autant que je le sais, Dieu merci! il te faut estimer autrui pour y attacher de la valeur. En cela je donne à ton juste orgueil une latitude sans limite. Ta dignité de jeune fille, d'honnête fille, te sauvera de toute espèce d'atteinte et de fausse pitié contre les semblants

(i) Diminutif de Paméla. C'était le petit nom de la fille de M"»' Branchu. Nous la retrouverons plus loin.

IÇ)6 SAINTE-BEUVE

de trouble et des sensibilités feintes qui détruisent le calme de tant d'existences pures. A Douai, lu es près de la Vierg^e et de M^^ Sandeur; à Paris, auprès de la Vierge et de ta mère! Partout enfin, avec la Vierge et ta conscience! Va, je n'ai peur de rien! Je t'embrasse, je t'aime. »

((22 août :...Tu n'aimeras jamais que ce que tu pourras estimer, et chez toi la fierté est un témoignage d'innocence. Heureusement que tu as du temps pour choisir, car tu trouveras difficilement qui te vaudra, orgueil de mère à part. »

Marceline disait vrai : sa fille Ondine était une de ces natures d'élite qu'on ne rencontre ici-bas que de loin en loin et qui sont plutôt faites pour décourager que pour encourager l'amour ; mais l'amour entre dans le cœur des anges comme des démons, et, quand la jeune fille approche de ses vingt ans, il suffît souvent d'un regard pour y allumer un incendie. Heureusement qu'Ondine se défiait d'elle-même et du sentiment qui tournait tout autour de son cœur. Ayant été habituée dès l'enfance à se confesser à sa mère, elle n'hésita pas, dans la circonstance, à s'ouvrir à elle, et bien lui en prit, car sa mère acheva de lui dessiller les yeux :

« Paris, le 3o août i84o.

« Viens, ma fille, que je t'aime et que je t'embrasse. Que tu as bien fait de venir à moi, dans ce trouble qui m'a étonnée autant que toi-même I D'une part, ton cœur est soulagé, de l'autre j'accours le soutenir. Veille sur toi car l'état de fièvre où sont tes nerfs depuis longtemps peut te rendre très impressionnable physiquement, sans que toi-même y sois sérieusement engagée. L'avenir seul te révélera clairement où tu en es, et surtout l'absence. A

\ ET ONDINE VALMORK IQy

toilage un immense besoin d^aimer circule dans le sang* et dans le cœur. Il estbien souvent inévitable de se tromper et de se mettre en garde contre des motions passagères qui trompent tant de cœurs purs et honnêtes. On dit : « Puisque j'éprouve ce trouble nouveau : c'est que c'est là Tobjet que j'attendais pour aimer !... » Mon cher enfant, crois mes tendres conseils, tu te tromperais et tu tromperais innocemment autrui. Eloigne-toi des occasions qui peuvent amener de telles épreuves. Tu vois, au reste, que le jeune homme le plus timide, le plus modéré, et, je crois, le plus chaste, est bien hardi quand il obéit à son instinct. De là viennent tant d'unions mal réfléchies et qui font souvent le malheur de deux existences mêlées à la hâte. De tels rêves coûtent cher! Et la vie est longue quand on se réveille. L'émotion de plaire, crois-le bien, a ces étonnements surtout après une déception qui vient d'attrister tout l'esprit d'un enfant. Les femmes les plus sages sont celles qui ne donnent pas trop de valeur à ces élans très habiiuels à tous les hommes, et qui s'en garantissent avec pudeur, sans terreur ni tristesse, ni reproches exagérés contre elles-mêmes . N'encourage rien ; demeure sage et naturelle. Qu'une pitié trompeuse ne t'égare pas en faveur de ceux qui paraissent souffrir pour toi. Si un sentiment d'amour vrai prend delà consistance, crois que c'est aux parents qu'un jeune homme se déclare, sinon, c'est une épreuve peu estimable qu'il fait sur votre fragilité — et Dieu sait ce qu'il en résulte...

« Viens à moi ! rien qu'à moi. Mon cœur t'appartient: il est bien plus rempli d'indulgence pour toi que pour moi-même, mais il est aussi plein de lumière et tu n'as rien à craindre tant que tu seras avec moi (dans l'absence même.) Elle va pourtant finir, cette absence, mon

igS SAINTE-BEUVE

cher ange. Fais que ce soit à ton honneur. Si je vais à Bruxelles où je serais déjà sans l'affreuse gêne d'argent où jesui^ encore, je te verrai en passant et je te prendrai au retour. »

Et comme avec M'"^ Desbordes-Valmore la poésie ne perdait jamais ses droits, elle terminait ainsi cette épître où elle avait mis tout son cœur de mère et toute sa douloureuse expérience d'amante trahie et abandonnée :

« J'allais t'écrire, quand j'ai reçu ta lettre et répondre à l'autre dont les vers sont si charmants. Il y en a deux que tu changeras, mais leur mouvement et la pensée sont ravissants..

Est-ce que, d'aventure, Ondine aurait été poète, elle aussi? — Mon Dieu, oui ; elle avait hérité cet autre don de sa mère, mais il faut qu'on le sache tout de suite, elle n'entendait pas la poésie comme elle. Ondine n'était ni une Sapho ni une Ophélie. Son vers ne coulait pas à gros bouillons comme une fontaine de larmes ; il était sobre, sérieux, réfléchi, comme sa délicate personne ; bref, si l'on veut une comparaison qui rende bien ma pensée, je dirai qu'Ondine était plutôt un André Ghénier mâle (i). On n'a pour s'en rendre compte qu'à lire la pièce suivante, qu'elle adressait à Sainte-Beuve au mois d'avril i84o:

L'hirondelle tressaille. Au premier rayon pur,

L'air tiède ouvre son aile.

Attentive, joyeuse, elle cherche un nid sûr ;

Et nous cherchons comme elle.

Puis, quand elle a trouvé sous quelque toit désert, Sous quelque pieux dôme,

(i) Par opposition à Marceline, que Saint-Beuve appelait un jour l'André Chénier femelle.

Un coin voilé de mousse aux yeux du ciel ouvert, Meublé d'un peu de chaume,

Elle jette un doux cri de grâces au Seig"neur ;

Et, redoublant de zèle, Elle veut que son nid renferme tout son cœur,

Et nous voulons comme elle.

Alors, faisant sa place à chacun des enfants

Qui babille et qui saute :

« Ah ! dit-elle, au milieu de nos jeux triomphants,

« Il manque encore un hôte !

« Il manque un rossig-nol et son chant tout d'amour,

Qu'apprit mon cœur fidèle.

Oh ! j'oserai vers nous l'emmener tout un jour î »

— Oserons-nous comme elle ?

Elle vole, elle vole à l'asile chanteur,

Qui de loin charme et brille :

« J'inaug-ure mon nid, venez, de votre sœur

Bénir l'humble famille.

« Quand on est tant aimé, dites, frère, aime-t-on ?

Au toit de l'hirondelle Venez ! » ...Et du poète ailé la voix répond :

Oh ! répondez comme elle !

A quelle occasion notre jeune poétesse avait-elle idressé cette invitation, — car c'en était une (i), — au Doète de Joseph Delorme ? Je ne saurais le dire, mais :e que je puis assurer, c'est qu'elle revint à Paris, dans 'automne de i84o, juste à temps pour consoler Sainte- Beuve. Il était, en effet, bien triste depuis que la porte

(i) A la suite de ces vers M°i« Desbordes- Valmore avait ajouté: « Si vous l'avez pas donné le vingt-quatrième jour de ce mois, nous vous le demanons à cinq heures après-midi... Jugez de l'heure que nous vous demandons

vous faire partager : mon bon Valmore sera là pour serrer vos mains vec les nôtres!... » {Sainte-Beuve inconnu, par le vicomte de Spoelberch e Lovenjoul, p. i94-)

du g"énéral Pelletier s'était refermée pour toujours derrière lui, et le sonnet suivant que je cueille dans une lettre de lui à M'^® Desbordes-Valmore, en date du 21 mars 1841, prouve qu'il n'en avait pas encore pris son parti six mois après :

Puisqu'aussi bien tout passe et que l'amour a lui, Puisqu'après le flambeau ce n'est plus que la cendre, Que le rayon pâli n'est plus même à descendre ; Puisqu'on mon cœur désert habite un morne ennui ;

Si le loisir du chant me revient aujourd'hui. Qu'en faire, Muse aimée ! Et nous faut-il attendre L'écho qu'hier encore il était doux d'entendre, Dernier soupir du nom qui pour toujours m'a fui ?

Oh ! sortons de moi-même ! et de mon âme errante Suspendons loin de moi la corde murmurante ! Ailleurs, je sais ailleurs des endroits consacrés :

Et comme un timbre d'or qui parfois chante ou pleure, Mon vers harmonieux sonnerait les quarts d'heure Heureux ou douloureux des amis préférés.

Les amis préférés de Sainte-Beuve — je parle de ceux de Paris, car il en avait d'autres à Lausanne qui lui étaient tout aussi chers — ses amis préférés étaient pour le moment les Desbordes-Valmore. Aussi passait-il son temps à les oblig-er et à les servir. Après avoir obtenu de M. Salvandy, ce Mécène des poètes, une petite pension pour Marceline, il lui avait ouvert la librairie Charpentier pour laquelle il préparait un volume tiré de toutes ses poésies; et plus il la lisait, plus il ressentait d'affection pour elle et pour les siens, pour Ondine surtout. Quand parut le volume en question (1842) on devine la joie de la mère en lisant les lig-nes suivantes qui terminaient la notice de Sainte-Beuve :

ET ONDINE VALMORE aOI

«... Ses derniers vers nous arrivent toujours remplis .'accents de sollicitude et d'espérance pour sa pauvre ouvée. Déjà même, du bord de ce doux nid, gloire et ouceur maternelle I une jeune voix bien sonore lui épond. Je voudrais dire, mais je ne me crois pas le roit d'en indiquer davantage. Je rappellerai seulement, n l'altérant un peu, la jolie épig-ramme antique : « La ierg-e Erinne était assise, et, tout en remuant le fil de oie de la broderie légère, elle distillait avec murmure uelques gouttes de miel de l'abeille d'Hjbla. » Puisse avenir tenir du moins les récentes promesses envers elle iui les a payées assez chèrement ! Puisse-t-elle, suivant expression d'un poète aimable, se racquitteren bonheur ►our tout le passé ! »

Hélas 1 la jeune voix qui chantait au bord du nid de Marceline ne devait pas chanter longtemps. Avant même [ue Sainte-Beuve eût exprimé le vœu ci-dessus en public, )ndine, dont la santé avait toujours été déhcate, s'était ue prise d'un mal indéfinissable, et la fille de M^^'^ Branhu, Paméla Lefèvre, qui habitait Londres, avait persuaé à M"^*^ Desborbes-Valmore de la confier aux soins du locteur Curie qui, paraît-il, faisait des cures homseopahiques merveilleuses — soit dit sans jeu de mots.

Un matin donc du mois d'avril i84i, Sainte-Beuve ivait reçu de Marceline le billet suivant :

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