ET LA PRINCKSSE MATHILDE
Beuve, dont elle exigea la restitution après la mort du grand critique, soient publiées le plus tôt possible. Il faut que la postérité, il importe que l'histoire ait sous les yeux tous les témoignages écrits, les demandes et les réponses, de cette belle et pure amitié qui ne connut qu'un nuage — mais un de ces nuages de Corse qui portent avec eux la foudre.
JULIETTE DROUET (i)
(Se rapporte au chapitre premier de ce volume.'
Le 22 juin i836, Victor Hug-o écrivait de Fougères à sa femme, qui était en villégiature à Fourqueux :
(( Je suis à cette heure dans le pays des fougères, dans une ville qui devrait être pieusement visitée par les peintres, dans une ville qui a un vieux château flanqué de vieilles tours les plus superbes du monde, avec des moulins à eau, des ruisseaux vifs, des rochers, des jardins pleins de roses, des rues à pignons qui montent à pic, des églises hautes et basses, toutes sortes de vieilles architectures rongées du lierre. J'ai vu tout cela au soleil, je l'ai vu au crépuscule, je l'ai revu au clair de la lune et je ne m'en lasse pas. C'est admirable. Il y a çà et là quelques maisons du temps de Louis XV, mais elles ont peu de succès. Le goût Pompadour n'a rien à faire avec ses chicorées dans ce pays-ci. Le rococo est malheureux avec le granit. Du reste, l'architecture, est en général, barbare. La pierre bretonne ne s'est prêtée aux coquetteries d'aucune époque. Pas plus à celles de la Renaissance (2) qu'à celles de
(i) J'ai publié cette étude dans la Revue de Paris du i5 février igoS, je la reproduis ici parce qu'elle est le complément indispensable ^n chapitre premier de ce volume.
(2) Victor Hugo commettait là, par ignorance, une véritable hérésie : il ne tarda pas, d'ailleurs, à s'en rendre compte lui-même, car, peu après, à la suite d'une course à Dinan, il écrivait à Louis Boulanger qu'il y avait dans cette petite cité quelques façades « où l'art de la Renaissance s'est assez bien tiré du granit ». Qu'aurait-il dit, s'il avait eu le temps de visiter les merveilleuses cathédrales et chapelles de la fin du xv* et du commencement du xvi« siècle, où la pierre dure, sous la main des artistes de la Renaissance, a été ouvragée, ciselée, ajourée comme de la dentelle?
Louis XV. Mais certaines églises ont de l'austérité et de la grandeur. . . »
Trois jours après, il mandait à Louis Boulang-er :
«... Une ville qu'il faut aussi que vous voyiez et que vous voyiez avec moi^ c'est Foug'ères... Je reviens de Foug-ères comme La Fontaine revenait de Baruch, et je demanderais volontiers à chacun : Avez-vous vu Foug-ères? Fig-urez-vous une cuiller ! grâce encore pour ce commencement absurde. La cuiller, c'est le château ; le manche c'est la ville. Sur le château rong-é de verdure, mettez sept tours, toutes diverses de forme, de hauteur et d'époque ; sur le manche de ma cuiller, entassez une complication inextricable de tours, de tourelles, de vieux murs féodaux charg-és de vieilles chaumières, de pig-nons dentelés, de toits aig-us, de croisées de pierre, de balcons à jour, de mâchicoulis, de jardins en terrasses ; attachez ce château à cette ville et posez le tout en pente et de travers dans une des plus profondes vallées qu'il y ait. Coupez le tout avec les eaux vives et étroites du Couasnon sur lequel jappent nuit et jour quatre ou cinq moulins à eau. Faites fumer les toits, chanter les filles, crier les enfants, éclater les enclumes, vous aurez Fougères; qu'en dites-vous (i) ?... »
J'ignore ce qu'en pensa Boulanger, mais moi qui connais Fougères et qui sais que, lorsqu'il y vint en touriste au mois de mai i836, Victor Hugo était accompagné de son amie, Juliette Drouet, j'avoue que je donnerais tout le pittoresque de ce royal paysage pour le « grain de mil », le petit détail, qui y manque et qui forcément devait y manquer : ce petit détail, c'est la maison natale de Juliette... Car c'est là, dans le faubourg de Rillé, rue de la Révolution (2), qu'elle naquit, le 10 avril 1806,
{1) En Voyage, par Victor Hugo.
(2) L'ancienne rue de la Révolution, à Fougères, est appelée rue de Rillé, depuis 1845, On la désignait sous le nom de faubourg de Rillé avant le 20 messidor an II, date où elle prit le nom de rue de la Révolution, En 1807, elle fut appelée rue d'Antrain. Sous l'ancien régime, le faubourg de Rillé formait une paroisse de Fougères. (Renseignements fournis par le chef de bureau de l'éfat-civil de Fougères.)
Voici son acte de naissance : !
Aussi bien, comme elle perdit son père et sa mère au berceau (i), qu'elle fut transportée dans ses langes à Paris et qu'aucun membre de sa famille ne semble être resté à Fougères, peut-être qu'en i836, quand elle y revint après trente ans d'absence, ne put-elle pas elle-même se faire montrer la petite maison basse où Julienne-Joséphine Gauvain — pour l'appeler de ses prénoms et nom véritables — avait vu le jour. En tout cas, il y a quinze ans, personne ne put me l'indiquer. Je le regrette pour la ville de Fougères qui se serait enrichie d'une curiosité doublement historique, puisque Victor Hugo a donné le nom de Gauvain au héros de son roman Quatre- Vingt- Treize.
Donc Julienne fut transportée à Paris aussitôt après la mort de ses parents. Elle y fut recueillie par un grand-oncle, Jean- Baptiste Drouet, garde général des forêts, qui lui servit de père et dont elle prit le nom plus tard, par reconnaissance, sans doute.
Drouet ayant, ainsi que sa femme, des principes religieux très solides, l'enfant fut mise à sept ans au pensionnat du Petit-Picpus que dirigeaient les Bernardines-Bénédictines de
Le onze avril mil huit cent six, à trois heures du soir, par devant nous Louis Binel, maire et officier de l'état civil de la commune de Fougères, est comparu Julien Gauvain, tailleur, âgé de vingt-neuf ans, demeurant à Fougères, rue de la Révolution, lequel nous a présenté un enfaut du sexe féminin, né le jour d'hier, à sept heures du matin, de lui déclarant et de Marie Marchandet, son épouse, auquel enfant il a déclaré vouloir donner les prénoms de Julienne-Joséphine ; lesdites déclaration et présentation faites en présence de François Dorange, huissier, âgé de vingt-cinq ans, demeurant, à Fougères, et de François Bannier, jardinier, âge de soixante-huit ans, demeurant en Lécousse. Et ont, le père et les témoins, signé avec nous le présent acte, après que lecture leur en a été faite, — Signé : Julien Gauvain, François Bannier, Dorange et Louis Binel. (Extrait des registres de l'état civil de Fougères.)
(i) Le père de Juliette — ou de Julienne — mourut à l'hospice civil de Fougères, le 12 septembre 1807, r l'âge de trente ans. Marie Marchandet, sa femme, mourut à Fougères, rue de la Révolution, le i5 décembre 1806, à l'âge de vingt-huit ans.
Les époux Gauvain-Marchandet s'étaient mariés à Fougères, le 10 floréal an ViL Leur acte de mariage indique que le mari était né le 7 juillet 1777, et la femme le 19 août 1779- (Communiqué par le chef de bureau de l'état civil de Fougères.)
APPENDICE 'l[\b
l'Adoration Perpétuelle et où elle avait deux tantes mèresvocales,, savoir : mère Sainte-Menechtide (née Gauvain), charg-ée du chant et du chœur, toute jeune, avec une admirable voix, et mère des Anges (née Drouet), qui avait été au couvent des Filles-Dieu et au couvent du Trésor, entre Gisors et Magnj.
Ce qu'étaient les relig-ieuses du Petit-Picpus, Victor Hug-o, qui évidemment avait été documenté par « Juliette », nous l'a raconté tout au long" dans un chapitre des Misérables. C'était une communauté de l'obédience de Martin Verga. Les Bernardines-Bénédictines pratiquaient l'adoration perpétuelle. Une robe de serge noire à manches larges, un grand voile de laine, une guimpe qui montait jusqu'au menton, coupée carrément sur la poitrine, un bandeau qui descendait iusqu'aux yeux, tel était leur habit.
Elles faisaient maigre toute Tannée, jeûnaient durant le Carême et beaucoup d'autres jours qui leur étaient spéciaux, se relevaient dans leur premier sommeil pour lire le bréviaire et chanter matines, depuis une heure du matin jusqu'à trois, couchaient dans des draps de serge en toute saison et sur la paille, ne prenaient point de bains, n'allumaient jamais de feu, se donnaient la discipline tous les vendredis, observaient la règle du silence, ne se parlaient qu'aux récréations, qui étaient très courtes, et portaient des chemises de bure pendant six mois, du i4 septembre, fête de l'Exaltation de la Sainte Groix^ jusqu'à Pâques.
Elles ne voyaient jamais le prêtre officiant, qui leur était caché par une serge tendue à neuf pieds de haut. Au sermon, quand le prédicateur était dans la chapelle, elles baissaient leur voile sur leur visage. Elles devaient toujours parler bas, marcher les yeux à terre et la tête inclinée. Un seul homme pouvait entrer dans le couvent, l'archevêque diocésain. Il y en avait bien un autre, qui était le jardinier, mais c'était toujours un vieillard, et, afin qu'il fût perpétuellement dans le jardin et que les religieuses fussent averties de l'éviter, on lui accrochait une clochette au genou.
C'est là que madame de Genlis avait voulu se retirer quand elle fut touchée de la grâce, mais elle trouva la règle trop dure et ne fit que traverser le Petit-Picpus.
Le pensionnat qui était joint au couvent recrutait ses élèves parmi la noblesse ; la plupart étaient riches. Elles étaient vêtues de bleu, avec un bonnet blanc et un saint-esprit de vermeil ou de cuivre fixé sur la poitrine.
Dès qu'elle y fut entrée, Julienne devint l'enfant gâtée de la maison, et il va sans dire que ses tantes firent tout ce qui dépendait d'elles pour lui donner la vocation religieuse. Malheureusement, elle avait reçu de la nature des qualités et des défauts qui, en s'accusant davantage avec les années, contrarièrent leurs desseins. Ce n'est pas elle qui se serait permis de dire que « de voir le pavé de la rue la faisait frissonner de la tête aux pieds » . Elle n'était pas assez mystique pour cela. Ses yeux et ses oreilles étaient tournés continuellement vers le monde dont lui parlaient ses camarades du noble faubourg. Elle écoutait avec un plaisir infini la llûte invisible qui jouait derrière le mur du couvent, à certaine heure de la journée, ce vieil air oublié maintenant qui fit rêver alors tant de jeunes filles: « Ma Zétulbé, viens régner sur mon âme ! » Et le peintre de fleurs Redouté, qui par une tolérance spéciale était admis à lui donner des leçons, disait à qui voulait l'entendre que sa petite élève avait un vrai tempérament d'artiste... Avec cela, espiègle, mutine, coquette et s'amusant à mystifier tout le pensionnat. Ne s'avisa-t-elle pas un jour de laisser traîner sur les dalles du cloître un bout de papier où elle avait écrit : « Mon j^ère, je m'accuse d'avoir été avarice ! Mon père, je m'accuse d'avoir été adultère I Mon père, je m'accuse d'avoir élevé mes regards vers les monsieurs î »
Elle avait beau n'avoir que neuf ou dix ans quand elle fit par écrit cette singulière confession, la chose en elle-même n'en scandalisa pas moins le couvent, à commencer par ses tantes. Elles furent bien plus scandalisées encore lorsque Julienne, présentée à monseigneur de Quelcn comme postulante, lui déclara que cette présentation se faisait contre son gré. Elle avait
APPKNDICR 247
seize ans à cette époque et était jolie comme un cœur. Monseigneur de Quelen la regarda et dit aux 'religieuses de la rendre à sa famille, ce qui fut fait le jour même. Mais ce n'est pas le tout d'ouvrir la cage à l'oiseau prisonnier, la difficulté commence au moment précis où il est mis en liberté.
L'avenir tranquille que le garde des forets avait rêvé pour sa nièce s'étant évanoui de la sorte, notre homme fut quelque peu déconcerté : elle lui retombait sur les bras. Qu'allait-il l'aire d'elle? Comme il n'avait aucune fortune, force lui était de prendre un parti et d'ouvrir à Julienne une nouvelle carrière. Laquelle? Avec des goûts comme ceux qu'on lui avait donnés rue Petit-Picpus et une éducation comme celle qu'elle y avait reçue, elle n'était pas d'un placement commode.
De 1822 à 1825, je ne saurais dire ce qu'elle fît, les derniers représentants de la famille ne l'ayant jamais su eux-mêmes. Mais, en 1826, nous la trouvons dans Tatelier de Pradier, rue de l'Abbaye, en qualité de modèle (i).Deux ans après, Pradier la jetait dehors avec l'enfant qu'elle avait eu de lui. Non seulement elle était déclassée, mais encore elle était déshonorée. Un pas de plus, et cette pauvre fille-mère, que sa beauté avait perdue, allait peut-être tomber sur le trottoir comme tant d'autres. Heureusement, elle avait de l'amour-propre, du savoir et de l'ambition. Elle avait connu chez Pradier un ancien préfet de Mont-de-Marsan aux Cent Jours, qui était pour le moment régisseur au Théâtre royal de Bruxelles : j'ai nommé Félix Harcl. Le hasard ayant voulu qu'elle le rencontrât dans cette conjoncture, Harel lui conseilla d'entrer au théâtre, et elle débuta sous ses auspices, au commencement de l'année 1829. L'année suivante, Harel étant revenu en France avec la troupe de mademoiselle Georges, Julienne, qui avait pris le nom de Juliette, fut engagée par lui à la Porte-Saint-Martin, où elle
(i) On a dit qu'elle posa pour la statue de Strasbourg- qui décore la place de la Concorde. Il serait plus exact de dire — car elle n'avait plus de relations avec Pradier à l'époque où il fit celte statue — que le sculpteur se servit, pour modeler la tèle de la ville de Strasbourg, du buste qu'il avait fait autrefois de Juliette.
débuta, le 27 février i83o, dans le rôle d'Emma, de V Homme du Monde, comédie d'Ancelot et Saintine. Puis elle émig-ra vers rOdéon, dont Harel était directeur en même temps que de la Porte-Saint-Martin. Elle y joua dans le Moine, de Fontan (28 mai i83i); le Jeune Prince, de Merrille (7 juillet i83i) ; r Homme au Masque de Fer, d'Arnould et Fournier (3 août i83i); Catherine II, d'Arnould et Lockroy (29 septembre i83i).
En i832, elle revint à la Porte-Saint-Martin, où elle créa le rôle de Teresa dans la pièce du même nom — de Dumas père — et le rôle de la marquise dans Jeanne Vaubernier, un des triomphes de M™° Dorval (17 janvier i833).
C'est alors qu'elle fit la connaissance de Victor Hugo. On a raconté qu'elle Favait subjug'ué et conquis en allant un beau matin lui demander, chez lui, place Royale, le rôle de la princesse Neg-roni dont personne ne voulait, parmi les actrices du théâtre, à cause de son insignifiance. La vérité, c'est que Victor Hug-o et Harel eurent au contraire toutes les peines du monde à le lui faire accepter, Juliette ayant des prétentions au-dessus de son mérite, et que, pour l'y décider, l'auteur de Lucrèce Borgia dut lui promettre de lui donner avant peu une large compensation. La compensation fut plus large que Juliette n'eût osé l'espérer, puisque le poète tomba à ses pieds quelques jours après la représentation de sa pièce. Il faut dire que, dans le rôle de la princesse Negroni, elle éblouit tout le monde par l'éclat de sa beauté.
Victor Hugo écrivait, le lendemain :
« Il y a dans ZrMcrêce Borgia certains personnages de second ordre, représentés à la Porte-Saint-Martin par des acteurs qui sont de premier ordre et qui se tiennent avec une grâce, une loyauté et un goût parfaits, dans le demi-jour de leurs rôles. L'auteur les en remercie ici. Parmi ceux-ci, le public a vivement distingué mademoiselle Juliette. On ne peut guère dire que la princesse Negroni soit un rôle. C'est, en quelque sorte, une apparition ; c'est une figure belle, jeune et fatale qui passe soulevant aussi un coin du voile sombre qui couvre l'Italie au
xvi*' siècle. Mademoiselle Juliette a jeté sur cette fig^ure un éclat extraordinaire. Elle n'avait que quelques mots à dire, elle y a mis beaucoup de pensée. Il ne faut à cette actrice qu'une occasion pour révéler puissamment au public un talent plein d'âme, de passion et de vérité. »
De son côté r Artiste disait:
« Elle sait tout ce qu'apprennent la nature et l'âme : elle ne sait pas ce qu'apprennent les professeurs du Conservatoire : souvent elle paraît ignorer combien il faut de pas pour traverser le théâtre, à quelle hauteur précisément il est permis de lever le bras, comment on doit arrang'er ses cheveux épars et faire certaines transitions. C'est le cyg-ne qui perce les nuages de son vol majestueux et semble gêné pour marcher sur la terre. »
Et voici le magnifique portrait que Théophile Gautier nous traçait d'elle en parlant de la pièce, dans le Figaro :
(( La tête de mademoiselle Juliette est d'une beauté régulière et délicate, qui la rend plus propre aux sourires de la comédie qu'aux convulsions du drame ; le nez est pur, d'une coupe nette et bien profilée; les yeux sont diamantés et limpides; la bouche, d'un incarnat vivace, reste fort petite, môme dans les éclats de la plus folle gaieté. Tous ces traits charmants en euxmêmes sont entourés d'un ovale du contour le plus suave et le plus harmonieux ; un front clair et serein, comme le fronton de marbre blanc d'un temple grec, couronne lumineusement cette délicieuse figure; des cheveux noirs abondants, d'un reflet admirable, en font ressortir merveilleusement l'éclat diaphane et lustré.
« Le col, les épaules et les bras sont d'une perfectjon toute antique ; elle pourrait inspirer dignement les sculpteurs et être admise au concours de beauté avec les jeunes Athéniennes qui laissaient tomber leurs voiles devant Praxitèle méditant sa Vénus. »
Victor Hugo n'avait donc pas besoin, pour devenir amou-
25o SAINTE-BEUVE
reux de cette déesse, qu'elle lui dénouât publiquement les cordons de ses souliers et lui baisât les pieds avec admiration, comme l'insinue son beau-frère, M. Paul Ghenay, dans le livre qu'il a jug'é à propos de publier naguère (i); il lui suffisait d'avoir des yeux, et c'est un fait que plus le poète est g'rand, plus il a le sens et le culte de la beauté.
Ce n'était pas, d'ailleurs, la première fois que Victor Hugo subissait le charme de Juliette. Il y a, dans l'album de M'^e Drouet,une pièce devers datée du 26 mai 1887, que Victor Hugo fit et lui donna en souvenir du jour où il la vit « pour la première fois » : — si je «e me trompe, ce fut dans un bal, en 1882 ; mais il n'osa ce jour-là s'approcher d'elle,
Car le baril de poudre a peur de rétincelle.
Il avait reculé pour mieux sauter, c'est le cas de le dire. Quinze jours après la représentation de Zwcrèce Borgia,\\ pénétrait,en vainqueur et en vaincu tout ensemble, dans l'alcôve de la belle princesse Negroni.
Huit ans plus tard, dans la nuit du 17 au 18 février i84i, il écrivait :
«T'en souviens-tu, ma bien-aimée? Notre première nuit, c'était une nuit de carnaval, la nuit du mardi gras de i833 (2). On donnait je ne sais dans quel théâtre je ne sais quel bal où nous devions aller tous les deux. (J'interromps ce que j'écris
(i) Victor Hugo à Guernesey,Tp. iBg.
(2) Victor Huço, qui décidément n'avait pas la mémoire des dates, même de celles qui lui rappelaient les plus doux souvenirs, s'est trompé une fois de plus. Le mardi gras de i833 n'était pas le 17 février,mais le 19. Voici, à litre de document, la lettre d'invitation au bal masqué dont il est ici question
« Monsieur,
« Vous êtes invité à assister au bal d'artistes qui aura lieu dans le foyer du Gymnase le mardi gras 19 février. Le bal commencera à onze heures et demie. Le souper sera servi à deux heures et demie.
« Les commissaires :
« LÉON MONVAL, ALLAN, régisSCUr ; JENNY VERTPRÉ-CARMOULIER , LÉOjSTINE VOLNYS.
« Nota. — Cette lettre, qui est personnelle, servira de billet d'entrée. On est prié, autant que possible, de se présenter en costume. »
APPENDICE 20 ï
pour prendre un baiser sur ta belle bouche, et puis je continue.) Rien, pas même la mort, j'en suis sûr, n'ell'acera en moi ce souvenir. Toutes les heures de cette nuit-là traversent ma pensée en ce moment l'une après l'autre, comme des étoiles qui passent devant l'œil de mon âme. Oui, tu devais aller au bai et tu n'y allas pas, et tu m'attendis.
« Pauvre ang-e, que tu as de beauté et d'amour ! Ta petite chambre était pleine d'un adorable silence. Au dehors, nous entendions Paris rire et chanter, et les masques passer avec de grands cris. Au milieu de la grande fête générale, nous avions mis à part et caché dans l'ombre notre douce fête à nous. Paris avait la fausse ivresse, nous avions la vraie.
« N'oublie jamais, mon ange, cette heure mystérieuse qui a changé ta vie. Cette nuit du 17 février i833 a été un symbole et comme une figure de la g-rande et solennelle chose qui s'accomplissait en toi. Cette nuit-là, tu as laissé au dehors, loin de toi, le tumulte, le bruit, les faux éblouissements, la foule, pour entrer dans le mystère, dans la solitude et dans Tamour.
« Cette nuit-là, j'ai passé huit heures près de toi. Chacune de ces heures a déjà engendré une année.
« Pendant ces huit ans, mon cœur a été plein de toi, et rien ne le changera, vois-tu, quand même chacune de ces années engendrerait un siècle (i). »
Cette page admirable ne saurait se passer de commentaire. A en croire Victor Hugo, Juliette, en se donnant à lui, aurait renoncé du même coup à la vie bruyante et dorée qu'elle menait. Les choses n'allèrent pas si vite, et ce ne fut pas sans peine et sans combat que s'accomplit cette renonciation.
Après avoir été la maîtresse de Pradier, Juliette l'avait été de plusieurs écrivains, notamment d'Alphonse Karr. Quand Victor Hugo mit son cœur à ses pieds, un millionnaire russe ou polonais la couvrait d'or et de pierreries, — ce qui ne l'em-
(i) Page inédite, extraite du Livre de l'Anniversaire. (Voir plus loin
péchait pas de faire des dettes. — Elle aurait bien voulu n'appartenir qu'au poète, à qui elle savait g-ré de Tavoir distinguée et choisie entre tant d'autres reines de théâtre, mais l'auteur des Orientales n'était pas riche alors, et les princesses Negroni ne vivent pas seulement d'encens et de beaux vers.
Elle continua donc pendant quelque temps à servir deux maîtres à la fois, malgré la promesse qu'elle avait faite à Victor Hugo de quitter son boyard. Victor, qui était jaloux, s'aperçut bientôt qu'il était joué.
Il y eut éclat et rupture de sa part ; pendant trois jours il resta sous sa tente, attendant vainement que Juliette lui marquât son repentir. Le quatrième jour, n'y pouvant plus tenir, il retourna chez sa maîtresse, qui, touchée cette fois jusqu'aux larmes, se jeta dans ses bras et lui jura de n'être qu'à lui seul désormais- Or, voilà que, peu de temps après cette scène, elle disparut un beau matin sans dire où elle allait. On devine les divers sentiments qui assiégèrent l'esprit de Victor Hugo quand il trouva sa porte close. Il crut d'abord qu'elle lui avait manqué de parole une seconde fois ; mais il fut vite rassuré en apprenant par une amie de Juliette qu'elle était partie pour Brest, où résidait une de ses sœurs, afin de ne pas être témoin de la vente de ses meubles qui avaient été saisis.
J'ai lu les lettres que Victor Hugo lui écrivit en cette circonstance ; elles sont poignantes; on voit qu'il a conscience d'avoir conduit cette jeune femme à la ruine en voulant la réhabiliter à ses propres yeux. Car c'est pour purifier cet ange déchu, tout autant que pour en jouir, qu'il l'a pris dans ses bras et l'a emporté sur les hauteurs sereines où plane ordinairement sa pensée !
Consultez là-dessus ses amis et ses proches : ils vous diront qu'il eut au plus haut degré le respect de la femme, que jamais il ne lui échappa une parole inconvenante ou seulement légère à l'adresse de celles qui n'inspirent que le mépris, et que, lorsque les Jeune-France mettaient la conversation sur ce
f chapitre, il suffisait de l'apparition de Victor Hug-o pour les il faire taire (i).
Victor sentit donc vivement la responsabilité qui lui incombait dans la ruine de Juliette : aussitôt, il se mit à l'œuvre pour réparer dans la mesure de ses moyens le préjudice matériel qu'il lui avait causé.
Il alla d'abord trouver Pradier qui, s'il n'était plus l'amant de Juliette, n'en était pas moins le père de son enfant, auquel il avait donné son nom. Pradier s'eng-ag-ea à lui venir en aide, et, quant à lui, Victor, en grattant avec ses ong-les ici et là, — je me sers de ses expressions, — il parvint à ramasser quelques milliers de francs pour désintéresser ceux des créanciers de son amie qui montraient les dents les plus long-ues.
Après quoi, il courut au devant d'elle jusqu'à Rennes. Mais il était déjà entendu entre eux qu'en arrivant à Paris elle se déferait de tous les meubles et objets mobiliers qui g-arnissaient son appartement, 35 bis, rue de TEchiquier, et qu'elle irait habiter le modeste log-ement qu'il lui avait loué et meublé, rue Saint- Anastase, à deux pas de chez lui.
Cette fois, Juliette était bien sienne, et c'est en toute vérité qu'il pouvait dire qu'elle avait « laissé au dehors le tumulte, le bruit, les faux éblouissements, la foule, pour entrer dans le mystère, dans la solitude et dans l'amour. »
Cependant elle n'avait pas encore abandonné le théâtre. Elle le le quitta même pas après son échec dans Marie Tudor 6 novembre i832), que les ennemis du poète soulig-nèrent
néchamment et exag-érèrent comme à plaisir (2) : Victor Hugo
(1) L'usage s'était établi de bonne heure dans le monde romantique d'ap- •eler les femmes des poètes par leur petit nom : Victor Hugo ne permit amais qu'on appelât sa femme « Adèle ».
(2) Entre la première et la deuxième représentation de cette pièce, le di- •ecteur du théâtre fit insérer dans les journaux une note où l'on disait que
s'était mis en tôtc de lui ouvrir, bon ^ré mal gré, les portes de la Comédie-Française (i) et de lui procurer l'occasion d'une prochaine revanche. Il était persuadé, en effet, qu'elle avait du talent, et c'est le plus sérieusement du monde qu'il lui écrivait, pour la consoler, au lendemain de la représentation de Marie Tudor :
« Vous n'avez joué le rôle de Jane qu'une fois, mon amie, mais la trace que vous y avez laissée pour moi est aussi profonde que si vous l'aviez joué cent fois.
« Vous avez joué le rôle devant deux mille personnes, et une seule vous a comprise, moi. C'est que deux mille personnes ce n'est pas deux mille intellig^ences.
« Ce que vous avez mis dans ce rôle de votre cœur, de votre âme, de votre esprit, de votre caractère, de votre passion, de votre amour, de votre beauté, de votre nature, je l'écrirai un jour, je tâcherai que rien ne soit perdu.
mademoiselle Juliette, s'ctant trouvée gravement indisposée, avait été remplacée dans le rôle de Jane par mademoiselle ida. Quelques jours après, \i Revue de Paris publia l'entrefilet suivant
« Quant à Marie Tudor, ce drame si diversement jugé a du moins le suc ces positif des recettes. La pièce a d'ailleurs ga^né à un changement d'ac trice. Celle qui remplissait le rôle de Jane l'a cédé, ce qui l'a beaucoup in disposé, dit-on, à mademoiselle Ida, dont le talent, à la fois énergique e gracieux, rendrait Roméo lui-même infidèle à Juliette. » (T. LVl, j). 204.
(i) Sa première tentative remonte au mois de janvier i835. Un jour, i remit à l'éditeur Renduel, en le priant de faire passer dans le Courrier fran çais, la note que voici :
« Mademoiselle Juliette, cette jeune artiste pleine de beauté et de talen que le public a si souvent applaudie à la Porte-Saint-Martin, est sur l point de quilter ce théâtre. Plusieurs administrations dramatiques lui fon en ce moment des offres d'engagement. 11 est probable que c'est à la Gomé die-Française que mademoiselle Juliette donnera la préférence: Son talent s digne et si intelligent l'appelle à notre premier théâtre. »
Mais le Courrier français refusa d insérer la note, et Victor Hugo, qu avait rêvé de confier à Juliette le rôle de la camériste Dafné dans Angelo fut obligé de le donner à M"e Thierret, qui, du reste,y fut excellente. (Gf Le Romantisme et l'éditeur Renduel, par Ad. JuUien, p. i3o).
.11 n'en arriva pas moins à ses fins. MP^' Desbordes- Valmore écrivait son mari, le 21 lévrier i834 :
« M.^'^ Brohan du Vaudeville vient d'être engagée ; mademoiselle Verneui en^ag^^e; une demoiselle du théâtre de Ghantereine, engagée, et enfin., crois-le, cela pour la honte de ce pauvre Hugo, qui l'a voulu ardemment mademoiselle Juliette engagée là!... »
a Si je pouvais ce que je veux, cette fugitive soirée laisserait sur votre front une auréole immortelle. Si mon nom vit, votre nom vivra (i).
C'est à peu près ce qu'Alfred de Vig-ny disait à M^^ Dor~ val à propos de la Maréchale d' Ancres que Mademoiselle Georges avait joué à sa place :
Si des siècles mon nom perce la nuit obscure, Ce livre écrit pour vous sous votre nom vivra !
Mais là s'arrête la comparaison entre la maîtresse de Vigny et la maîtresse de Victor Hugo. Qu'importe, d'ailleurs, que Juliette ait été une actrice médiocre I II suffit pour sa gloire que l'amour et le génie d'Olympio l'aient rendue immortelle I Victor Hugo écrivait un jour à Jules Claretie, qui avait fait l'éloge de M^^ Drouet : « Je vousTemercie pour la femme vaillante qui, à la gloire du théâtre, a noblement préféré l'obscurité du dévouement. » Je ne crois pas me tromper en disant que Juliette n'eût jamais obtenu au théâtre que des succès de beauté, et ces succès-là sont malheureusement éphémères; mais si Victor Hugo s'abusait sur le talent de son amie, il n'exagérait rien en exaltant son dévouement. Tous ceux qui l'ont approchée pourraient certifier que, du jour où elle entra dans la vie du poète, ce fut autant comme servante que comme maîtresse. Et par (( servante » on entend ce que je veux dire : tout en accaparant Victor Hugo, elle ne cessa jamais de faire ses volontés; elle fut sa chose, bien plus qu'il ne fut la sienne. Ainsi que M™e de Custine parlant de Chateaubriand, elle aurait pu dire, elle aussi, en montrant le canapé de son boudoir: « C'est ici que j'étais à ses genoux ! »
Pour elle, il était plus qu'un amant royal, il était le dieu. Gela se sent aux innombrables lettres (2) qu'elle lui a adressées
(1) Lettre inédite communiquée par M. Louis Koch.
(2) M. Louis Koch, son neveu, que je remercie mille fois de m'avoir laissé feuilleter cette précieuse correspondance, possède environ deux mille lettres de M^^* Drouet. M. Paul Meurice en a, de son côté, plus de cinq mille, qui lui viennent du fonds de Victor Hugo et qu'Emile Blémont a classées avec beaucoup de peine. L'intention de M.Paul Meurice est de don-
durant les cinquante ans qu'a duré leur union. Il avait beau la visiter matin et soir, elle lui écrivait deux et trois fois par jour , en l'attendant, quand il tardait à venir ; après son départ, pour réparer les oublis qu'elle avait pu commettre pendant qu'elle le possédait. Et quelle grâce, quel esprit, quel enjouement dans le plus court de ses billets ! Lisez plutôt :
« 3 janvier 1835,
« Il est onze heures et demie à ma,, pendule ; depuis que tu m'as quittée, mon cher bien-aimé, j'ai fini de lire Cromwe II et travaillé jusqu'à présent à raccommoder mes chemises ; je t'ai attendu patiemment,je crains bien que cette patience ne m'ait pas servi à g-rand'chose, tant il me semble que tu ne viendras pas ce soir; il est déjà bien tard, on vient de frapper à l'instant même à la porte cochère : le battement de cœur que la joie m'avait donné, espérant que c'était toi, dég-énère en affreux étouffement que je conserverai toute la nuit, s'il plaît à Dieu que tu ne viennes pas me dire bonsoir avant. Ne me g-ronde pas, mon cher Victor, si je pleure et si je souffre de ton absence Je suis sûre que cela ne peut pas être autrement, puisque j'ai essayé de retenir mes larmes et d'employer mon temps à toutes sortes d'occupations ; rien n'y fait, il faut que je sois triste, je ne puis m'accoutumer à être heureuse sans toi, à vivre où tu n'es pas.
« Voici qu'il est minuit moins un quart à ma pendule qui retarde,j'ai peu de chance que tu viennes ce soir; tout ce que je puis faire, mon bien-aimé, c'est de ne pas te laisser voir à quel point je souffre, puisque cela te déplaît. Ainsi, bonsoir! Tâche de penser à moi avec amour, moi je n'ai que cela à faire... »
« Ah! te voilà, enfin (i). »
ner ces cinq mille lettres à la Bibliothèque Nationale . Je pense que M. Koeh suivra cet exemple. C'est dire la mine de documents que les historiographes de l'avenir auront à exploiter. On ne pourra pas écrire la vie de Victor Hugo avant que cette énorme correspondance ait été dépouillée, (i) Lettre inédite.
« Aux Metz huit heures et demie, 10 octobre 4835.
« Mon Victor adoré, mon amour, mon grand Victor, je suis toujours avec toi ou avec votre esprit. Hier, pendant que je t'aimais, pendant que je te suivais de l'âme, écartant de ton chemin toutes les branches mouillées,je suis rentrée chez moi, le cœur débordant d'amour et de ravissement, j'ai dîné, je t'ai écrit, et ensuite j'ai lu les trois premiers actes de Marion jusqu'à onze heures. Si bien que je n'ai pas fait autre chose de mon cœur et de ma pensée, depuis que tu m'as quittée, que de t'aimer et de vous admirer (i). »
Ce tu et ce vous alternés et mariés ainsi ont une sig-nification bien claire qui n'échappera à personne : le tu s'adresse à l'homme, à l'ami ; le vous s'adresse au dieu (2). L'amour de Juliette pour Victor avait quelque chose d'une religion.
« Octobre 1835.
« Je t'aime, cela est patent, je suis emportée, violente (3), mal embouchée, ceci n'est pas tout à fait ma faute, et je n'en veux prendre qu'à moitié la responsabilité, d'autant plus que dans mes violences il y a autant de peur que de mauvaises habitudes d'éducation. Je t'aime, mon Victor, à travers mon mauvais caractère. Quand j'ai eu le malheur d'être injuste envers toi, je m'en repens avec tant de regret que les reproches que tu me fais sont de trop, car je souffre trop déjà de ceux que je me fais intérieurement (4). »
« Aux Metz.
« Je t'ai très longuement écrit des choses peu intéressantes, tandis que j'ai le cœur plein [d'amour et l'esprit rempli de
(i) Lettre inédite.
(2) Si Juliette tutoyait Hugo dans l'intimité et dans sa correspondance, elle lui disait « vous » devant le monde et l'appelait toujours <v monsieur ». On m'assure qu'il ne lui arriva jamais de se tromper.
(3) Violente, oui, elle l'était. Un jour, dans un moment de colère, c'est elle-même qui le raconte, elle déchira tout un paquet de lettres de son illustre ami, — ce qui le contraria vivement, car il lui avait bien recommandé de conserver tout ce qu'il lui écrivait.
(4) Lettre inédite.
toi. Tu sais, il y a des saisons pour le cœur comme pour la terre, le g'erme de toutes choses est dans ses entrailles comme le germe de l'amour dans le fond de mon cœur ; et puis, il vient un temps, un moment où tout cela sort de terre et du cœur, minute par minute, comme les champig"nons que nous voyons. Aujourd'hui tout mon amour est sorti en bonheur de mon coeur. Je suis heureuse, je t'aime, je te souhaite, j'attends (i) ».
« Vous voyez bien que vous n'êtes pas venu cette nuit, ni ce matin, et cependant il fait un très beau temps. Au lieu de chercher Yoire coc/ier et votre chariot dans le ciel, vous auriez pu faire diligence sur la terre pour venir embrasser votre petite bonne femme (2). »
Voilà le ton g-énéral des premières lettres de Mme Drouet. N'est-il pas vrai qu'elles sont charmantes et d'un tour spirituel encore que, par moments, un peu précieuses ?
Et lui, sur quel ton lui écrivait-il ? On en jugera par les extraits suivants du Livre de V Anniversaire. CqIiwtq était une invention de Juliette : elle avait voulu, comme nous le verrons tout à l'heure, que tous les ans, à la date du jour où elle s'était donnée à lui, il écrivît sur ce livre une page. Et pendant cinquante, il n'y a jamais manqué.
« 26 février 4835.
(( Février a toujours été un mois marqué d'un signe particulier pour moi. Le 26 février 1802, je suis né à la vie ; le 17 février 1 833, je suis né au bonheur dans tes bras. La première date, ce n'est que la vie, la seconde, c'est l'amour. Aimer, c'est
plus que vivre (3).
« Nuit du 16 au 17 février i836, une heure et demie du matin.
« Il y a aujourd'hui trois ans, à pareille heure, j'étais pour
(i) Lettre inédite.
(3) li ne se doutait pas alors qu'il marierait un i5 février (i843) sa fille Léopoldine, dont la mort tragique lui inspira de si beaux vers.
la première fois dans tes bras ; je n'ai jamais eu d'heure plus rapnnante que cette heure mystérieuse. Cette nuit-là, nos âmes se sont soudées ; cette nuit-là, il y a eu en moi un être nouveau, toi ! Depuis cette nuit de février i833, bien des heures sombres et bien des heures charmantes ont traversé notie vie. J'ai vu bien des ombres et bien des rayons passer sur ton beau front. Tout à Theure encore tu pleurais, et voilà maintenant que tu souris, ma bien-aimée. Va, ne te plains pas de ces brumes qui s'en vont vite : il n'y a de nuag-es que dans le Ciel et dans l'amour.
« i6 février iSSy.
(( C'est aujourd'hui l'anniversaire ! Vois quel beau jour ! Cfuel beau soleil ! Le ciel est de moitié dans notre joie, n'est-ce pas, mon pauvre ang-e ? Voilà donc quatre ans ! quatre ans ! je te bénis, ma Juliette et je te remercie.
« Tu es ma joie, ma vie, mon bonheur, ma pensée. J'espère que tu es tout à fait bien portante ce matin. Tu étais hier si rose et si jolie ! Je t'aime, va, je t'aime de toute mon âme.
« Je tâcherai que nous passions aujourd'hui quelques heures ensemble. Il ne faudrait pas moins de vingt-quatre heures pour fêter dignement l'anniversaire, mais nous prendrons toujours ce que nous pourrons.
« Je voudrais t'avoir là pour te baiser, pour te parler, pour t'admirer. — Voilà quatre ans !
« C'est une grande joie de savoir que, dans ces quatre années, tout le mauvais est parti et tout le bon est resté (i).
« Tu as été pleine de courage, de résignation et de vertu. Tu as eu la force d'un homme sans perdre la douceur d'une femme.
« Espérons, pauvre amie, que l'avenir te récompensera. Dieu est juste, vois-tu.
(( Sois heureuse et sois bénie !
« Pour moi, le 17 février, c'est le i*"" janvier, c'est un commencement, c'est une aurore, tu t'es levée sur ma vie ce jour-là.
(i) N'est-ce pas attester qu'elle s'était purifiée à sa flamme?
2 Go SAINTE-BEUVE
« Ma Juliette chérie, j'ai le cœur plein de toi; tu es une bonne, douce et charmante femme, et tu es belle comme si tu n'Aais pas bonne. Tu as les deux beautés à la fois, celle du corjis et celle de l'âme. Je remercie Dieu et je t'aime.
<c 17 février 1887. (
« Tu le veux donc, tous les ans, à pareil jour, à paieille heure, j'écrirai sur ce livre la date de notre amour.
« Ce livre est placé sous ton oreiller, il y a là une retraite n\ystérieuse qu'il ne quitte jamais, il voit arriver et s'envoler ton doux sommeil, il porte l'empreinte de tous tes rêves; le j^ur où j'y ai écrit ton nom, Juliette, il a porté l'empreinte de Uutes mes pensées.
(( C'est que ton nom, mon anjo;-e, éveille tous les échos (^ mon âme, il y a pour moi, dans ton nom, des rayons comm^ dans tes yeux.
« Bien-aimée, sois bien heureuse (i). »
Et ce qui prouve bien que tout cela jaillissait de spn cœur et n'était vraiment que la menue monnaie de son amour pour Juliette, c'est qu'à dater de i833 tous ses recueils de poésies — depuis les Chants du crépuscule jusqu'aux Chansons des Rues et des Bois — sont pleins d'elle, quoi qu'il ne l'ait nommée nulle part. Je ne connais, en effet, qu'une seule pièce de vers portant comme dédicace son initiale J... C'est la pièce XXVI des Chants du crépuscule, qui commence par cette strophe :
Chantez! chantez! jeune inspirée!
La femme qui chante est sacrée
Même aux jaloux, même aux pervers !
La femme qui chante est bénie !
Sa beauté défend son génie.
Les beaux yeux sauvent les beaux vers.
Et qu'on ne dise pas que les poésies qu'il lui a consacrées (i) Fragments inédits.
n'avaient pas besoin de lui être dédiées pour la trahir : j'en sais quelques-unes, et de superbes, en dehors des Chants du crépuscule, que Sainte-Beuve lui-même n'aurait pu supposer écrites pour elle.
Je cite ici le nom de Sainte-Beuve parce que, dans les commencements de la liaison de Victor Hug"o avec Juliette, il joua un rôle double, et plutôt fait pour le diminuer que pour le g-randir aux yeux des honnêtes g'ens. Les Chants du crépuscule étaient à peine livrés |à l'impression qu'il écrivait à Bérang-er, le 3 septembre i835 :
« Il se prépare ici une saison littéraire, assez poétique même; nous allons avoir dans une quinzaine un volume lyrique de Hugo (i) ; il y aura des vers à.' amour ; malgré toutes les hésitations, il se décide à son coup de tête, et bien que ce soit une unité de plus qu'il brise dans sa vie poétique (l'unité domestique après la politique et la religieuse), peu importe à nous autres frondeurs des unités et au public qui ne s'en soucie plus g'uère : les beaux vers, comme seront les siens, je n'en doute pas, couvriront et glorifieront le péché (2). »
Et le 26 septembre, il mandait à Victor Pavie, qui était au courant des amours de Hugo et n'avait pas craint de lui faire de justes remontrances (3) :
« J'ai vu peu de monde depuis mon retour. Madame Hug-o est aux Roches, chez M. Bertin, avec son mari et ses enfants ; son volume à lui (de vers) s'imprime. Il y en a beaucoup à cette belle Dalila. Il a accommodé tout cela comme il peut, et à la chinoise, avec l'amour conjugal des Feuilles d'automne
(i) Le volume parut le 26 octobre i835.
(2) Portraits contemporains, éd de 1869, t. I, p. i3g.
(3) C'est à Victor Pavie que, le 26 juillet i883, Hugo écrivait :
« Je n'ai jamais commis plus de fautes que cette année, et je n'ai jamais été meilleur. Je vaux bien mieux maintenant qu'en mon temps A' innocence que vous regrettez. Autrefois j'étais innocent ; maintenant je suis indulgent. C'est un grand pi'ogrès. Dieu le sait.
« J'ai auprès de moi une bonne et chère amie, cet ange qui le sait aussi, que vous vénérez comme moi et qui me pardonne et qui m'aime. Aimer et pardonner, ce n'est pas de l'homme, c'est de Dieu ou de la femme...»
202 SAiNTË-BEUVE
qu'il ne veut pas rompre officiellement. Mais il y aura éclat, je pense, et curiosité malig-ne très en jeu, lors de cette publication (i). »
Il y eut éclat, en effet, mais c'est Sainte-Beuve qui le fit et qui du même coup fut cause que la curiosité maligne fut mise en jeu par la publication des Chants du crépuscule : sans l'article qu'il s'avisa de consacrer à ce recueil dans la Revue des Deux Mondes, il est probable que les initiés eussent été seuls à s'apercevoir de la « dualité » qu'il dénonçait avec tant d'acrimonie et, nous pouvons bien l'ajouter, de mauvais goût (2). La preuve en est que Vinet, qui était en Suisse, n'y vit que du feu, je veux dire qu'il mit sur la tête de M^^^ Victor Hugo tout ce qui dans le volume était pour Juliette.
L'article de Sainte-Beuve ne produisit, du reste, aucun effet sur Victor Hugo, si ce n'est de l'irriter profondément contre son ancien thuriféraire (3). Victor continua comme par le passé
(i) Edmond Birc, Victor Hugo après i83o, t. ï, p. iBg.
(2) « Les douze ou treize pièces amoureuses, élég-iaques », écrivait Sainte- « Beuve, qui forment le milieu du recueil dans sa partie la plus vraie et la plus sincère sont suivies de deux ou trois autres, et surtout d'une dernière intitulée Date lilia, qui a pour but, en quelque sorte, de couronner le volume et de le protég;er. Littérairement, ces pièces finales, prises en ellesmêmes, sont belles, harmonieuses, pleines de détails qui peuvent sembler touchants. En admirant dans le voile l'éclat du tissu, il nous a paru toutefois qu'il y a eu parti pris de le broder de cette façon pour l'étendre ensuite sur le tout. Gete mythologie d'anges, qui a succédée celle des nymphes^ les Jleurs de la terre et les parfums des deux, un excès même de charité aumônière et de petits orphelins évoqués, tout cela nous a paru, dans ces pièces, plus prodigué qu'un juste sentiment de poésie domestique n'eût song^é à le faire. On dirait qu'en finissant l'auteur a voulu jeter une poignée de lis aux yeux. Nous regrettons que l'auteur ait cru ce soin nécessaire. L'unité de son volume en souffre ; son titre de Chants du crépuscule n'allait pas jusqu'à cette dualité. Le même manque de tact littéraire (au milieu de tant d'éclat et de puissance!) qui plus haut, nous l'avons vu, lui a fait comparer l'harmonie de l'orgue à l'eau d'une éponge et parler du sourire fatal de la résignation à propos de Pétrarque, lui a inspiré d'introduire dans la composition de son volume deux couleurs qui se heurtent, deux encens qui se repoussent. Il n'a pas vu que l'impression de tous serait qu'un objet respecté eût été mieux honoré et loué par une omission entière. »
(3) Un duel faillit s'ensuivre entre le poète et le critique. Ce fut Renduel qui arrangea l'affaire. (Cf. le Romantistne et l'éditeur tienduel, par Ad. Jullien, p. 124.)
à chanter sa maîtresse et sa femme à tour de rôle, dans les Voix intérieures, les Rayons et les Ombres, etc. ; seulement, — la remarque est bonne à faire, — il apporta peut-être plus de discrétion dans ses hommages à Juliette. Ainsi, dans les Rayons et les Ombres, qui parurent en i84o, la pièce xxvni intitulée : A une jeune femme, éiaXi dédiée dans le manuscrit à M"^® Drouet, et les quatre premiers vers :
Voyez-vous, un parfum éveille la pensée.
Repliez, belle enfant, par l'aube caressée,
Cet éventail ailé, pourpre, or et vermillon,
Qui tremble dans vos mains comme un grand papillon
avaient d'abord été écrits comme suit :
Voyez-vous, un parfum est rempli de mystère. Juliette, posez un moment, pour me plaire. Cet éventail, etc.,, etc.
La variante a son intérêt à tous les points de vue. Dans le même recueil, la pièce xxvi, qui a pour titre : Mille chemins, un seul but, et la pièce xxvii qui commence ainsi :
Oh ! quand je dors, viens auprès de ma couche,
ont été dédiées également à Juliette, qui n'a mis dans son album ( i) que la poésie que fit pour elle ou lui donna (2) Victor Hugo.
Dans les Voix intérieures, qui parurent le 26 juin 1837, c'est encore pour Juliette que furent écrites les ravissantes pièces : Venez' que je vous parle, ô jeune enchanteresse! et Puisqu' ici-bas toute âme...
Plus tard, quand M'"*" Drouet perdit sa fille, enlevée à l'âge de vingt ans, Victor Hugo fit sur elle de très beaux vers
(i) Cet album précieux est entre les mains de M. Louis Koch, qui a bien voulu mêle communiquer.
(2) Les pièces qui lui ont été dédiées portent : « Pour toi ma Juliette » — « A toi Julie » — « A vous, mon ange » — « Pour toi, mon doux anjre ». — Celles qui lui ont été données en original : «Donnéàma Juju » — «Donné à mon ange bien-aimé ».
204 SAINTE-BEUVK
qu'on peut lire au tome II des Contemplations, mais il poussa la pudeur ou le respect jusqu'à ne pas la nommer, et ne la désig-na dans le livre que par son prénom de Glaire et l'initiale de son nom, P... ('Pradier).
Elle était grande et blonde et gaie, et maintenant
Allez à Saint-Mandé, cherchez dans le champ sombre.
Vous trouverez le lit de sa noce avec l'ombre.
Vous trouverez la tombe où git ce lys vermeil ;
Et c'est là que tu fais ton éternel sommeil,
Toi qui, dans ta beauté naïve et recueillie.
Mêlais à la Madone auguste d'Italie
La Flamande qui rit à travers les houblons,
Douce Claire aux yeux noirs avec des cheveux blonds.
"Et qui se douterait que les magnifiques stances de la Tristesse dOlympio eurent Juliette pour inspiratrice?
Le manuscrit porte cette annotation, de la main de Victor Hugo.
21 octobre 1837. Pour ma Juliette. Écrit après avoir visité la vallée de Bièvre en octobre 1837.
C'était la vallée favorite du poète. Là étaient les Roches, où il passa de si bonnes heures chez les Bertin, et là aussi la petite maison où séjournait [Juliette tout le temps qu'il était aux Roches.
Tristesse dOlympio a paru sans date, dans les Rayons et les Ombres, et le livre a une strophe de plus que le manuscrit (i). Cette strophe, la voici :
Un mur clôt la fontaine où, par l'heure échauffée. Folâtre, elle buvait en descendant des bois; Elle prenait de l'eau dans sa main, douce fée. Et laissait retomber des perles de ses doigts.
Mais c'est surtout pour les variantes que l'album de Juliette est intéressant à feuilleter. Victor Hugo, comme Ronsard,
(i) Une autre pièce du même recueil, celle qui a pour titre Dans le cimetière de..., contient également trois strophes de plus que dans le manuscrit, et CCS trois strophes sont les dernières.
rabotait et limait sans cesse : il n'est guère de pièces qui ne contiennent des surcharg-es ou des ratures; parmi les variantes que j'ai relevées, je sig-nale celle-ci à MM. Paul et Victor Glachant pour une édition future de leur beau travail sur les manuscrits de Victor Hugo.
Chant du Crépuscule, — xxvi. A mademoiselle J .. .