‹ Etudes d'histoire romantiqueChapitre 26 sur 43 · ET LA PRINCESSE MAÏHILDE 2J · texte numérisé non relu

ET LA PRINCESSE MAÏHILDE 2J

Que s'était-il donc passé au juste pour que la princesse Mathilde fût ainsi sortie de ses gonds? En vérité, rien d'extraordinaire. Le Moniteur ayant été disloqué pour es besoins de la politique g-ouvernementale, Sainte- Beuve, à qui le Temps faisait des offres réitérées, les avait iéclinées pour demeurer avec Dalloz au Moniteur Uni- )ersel, qui cessait d'être officiel, pensant qu'il allait ître (( plus libre et plus vif ». Or, ce fut le contraire qui irriva. Dalloz dut partager la direction du journal ivec un associé dont les opinions étaient aussi cléricales \\iQ possible : à telle enseigne que, quelques jours après, orsque Sainte-Beuve envoya son premier article sur 'Enseignement des jeunes filles à la Sorbonne et les ,eçons de poésie de Paul Albert, onlui demanda d'y faire les coupures à cause d'une critique toute littéraire qu'il contenait à l'adresse de l'évêque de Montpellier. Sainte- Beuve refusa net, en disant qu'il ne voulait blesser la ;onscience de personne, mais que ce serait la première 'ois depuis quarante ans qu'il ferait une concession de :ette nature. Et le 3o décembre 1868, il se retira àxxMonieur en écrivant à Dalloz un billet qui se terminait par *es mots : « Au diable les fanatiques ! »

Cinq jours* après, l'article passait tel quel au Temps, 'ignore si, comme le dit la Princesse, d'Alton-Shée fut ïour quelque chose dans ce coup de théâtre (i), mais ce

>. 255, 6 janvier 18C9), je ne me porte point garant de l'authenticité des >aroles de la princesse Mathilde. M. Jules Troubat, dans une lettre au Temps du 19 janvier 1904, a déclaré que le récit des Concourt est « absoumcnt fantastique et fantaisiste ». 11 doit le savoir mieux que personne. Cependant les propos que ces nciémorialistes trop amis du cancan mettent lans la bouche de la Princesse s'accordent si bien avec son tempérament ' [ue je n'ai pas hésité une seconde à les rapporter ici, estimant que, tenus .)u non, ils traduisaient bien la pensée de la Princesse... en colère.

(i)Dans sa lettre au 7'em/)S,dontilest question plus haut,M, Jules Troubat, )arlant de d'Alton-Shée, dit : « Le nom de d'Alton-Shée vient bien maiheueusemeat dans le récit des Concourt. L'ancien pair de France était ami et

qu'il y a de sûr c'est que ce fat Téditeur Gliarpentier qui prévint NefFtzer. Il était venu rue Montparnasse apporter à Sainte-Beuve le montant de ses droits d'auteur sur la dernière édition de Volupté^ et dès qu'il fut mis au courant de la situation, il conseilla au critique des Lundis d'accepter les [offres du Temps, On sait le reste.

A présent, Sainte-Beuve manqua-t-il, dans l'espèce, aux devoirs qu'il avait contractés envers l'Empire en recevant le titre de sénateur? La question est assez délicate. Il est toujours fâcheux de mettre les apparences contre soi, eût-on cent fois raison dans le fond; or, il est certain que Sainte-Beuve avait mis dans cette affaire les apparences contre lui. Aujourd'hui que nous avons sous les yeux toutes les pièces du procès, je ne vois rien à reprendre, ou pas grand' chose, à la note justificative qu'on trouva dans son portefeuille, au lendemain de sa mort. Il était évidemrhentde bonnefoi quand il disait: « Qu'importe l'organe? On ne doit méjuger que sur mes articles. Je ne trahis pas mon parti en acceptant d'écrire dans un journal d'opposition, et ce n'est pas ma faute si le gouvernement de M. Rouher a si bien arrangé les choses qu'un écrivain ayant un titre officiel ne puisse plus dire toute sa pensée que dans une feuille adverse. Je quitte Vofficialité, rien de plus, rien de moins! » N'empêche que son passage au Temps avait l'air d'une trahison ou d'une fuite. En tout cas, étant donnés les égards et la reconnaissance qu'il devait à la princesse Mathilde, il me semble qu'il aurait pu la consulter et, par un exposé sincère de la situation, la faire entrer doucement dans

cousin de Sainte-Beuve : il venait le voir très souvent ; il l'assistait dans sa maladie, comme ne cessa de le faire le prince Napoléon pendant toute l'année 1869, mais il ne fut pour rien dans son passage au Temps. »

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SOS vues. Cela lui était d'autant plus facile qu'il avait l'appui moral de son frère (i).

Quoi qu'il en soit, la façon injurieuse avec laquelle elle lui avait tiré sa révérence lui fit un mal énorme. Pendant quinze jours il hésita à relever, la plume à la main, le mot de vassal qu'elle lui avait lancé dans le dos en s'en allant, comme le trait du Parthe. Pendant quinze jours — qu'on se le représente malade et pouvant à peine se tenir assis sur deux tabourets rapprochés, seule posture dans laquelle il sentait moins l'aig-uillon de son mal, — il rongea son frein et dévora ses larmes, espérant jusqu'à la dernière minute que la Princesse, mieux informée, ayant une plus juste appréciation des choses, reviendrait lui tendre la main.

Au bout de quinze jours, comme elle ne bouçi'eait pas, il se résig-na à lui écrire, non poiir accuser ou s'excuser, mais pour exhaler la plainte très noble, enveloppée encore dans une vag-ue espérance de réconciliation, qu'on peut lire à la dernière page des Lettres à la Princesse,

«... Vous m'aviez accoutumé, lui disait-il, à une ami-

(i) Flaubert, qui connaissait le pour ci le contre, étant lié avec la Princesse et avec Sainte-Beuve, écrivait à Georges Sand quelques jours après leur rupture : « Mon jugement là-dessus, si vous tenez à le savoir, est celui-ci. Le premier tort est à la Princesse, qui a été vive, mais le second et le plus grave est au père Bcuve qui ne s'est pas conduit en g^alant homme. Quand on a pour ami un aussi bon bougre, et que cet ami vous a donné trente mille livres de rente, on lui doit des égards. Il me semble qu'à la place de Sainte-Beuve, j'aurais dis : « Ça vous déplaît? n'en parlons plus! » Il a manqué de manières et d'attitude... Pourquoi écrire dans les journaux quand on peut faire des livres et qu'on ne crève pas de faim. Il est loin d'être un sage celui-là ; il n'est pas comme vous ! » {Corresp. entre George Sand et Gustave Flaubert, p. 162.)

Je crois que Flaubert avait raison, et que Sainte-Beuve eût agi sagement en rentrant sous sa tente après après avoir quitté le Moniteur. En sortant de ce journal il aurait donné à ses amis qui étaient au pouvoir une nouvelle preuve de son esprit d'indépendance; en ne mettant pas sa plume au service d'un organe républicain, quelque modéré qu'il fût, il eût gardé devant l'opinion, pour le peu de temps qui lui restait à vivre, une attitude beaucoup plus digne.

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lié toute différente, — si différente que je n*ai pu considérer l'entrevue de lundi que comme un accident extraordinaire, quelque chose qui n'était pas de vous, mais d'un autre.

(( Pour moi, j'ai mis le signet après la visite du dimanche. Le livre se ferme pour moi ce jour-là à cinq heures et demie du soir: se rouvrira-t-il jamais un jour?

« Je sais ce que je dois à tant de bontés, à tant de souvenirs, à tant d'avances d'amitié dont les témoignages m'environnent et ne cesseront de m'entourer. L'étonnement dont j'ai été saisi lundi et dont j'ai eu peine à revenir passera. Tout ce qui a précédé vit et vivra. En ceci du moins je garderai la foi qui me manque si souvent ailleurs: même lorsque je ne pourrai plus espérer, j'attendrai encore, et une voix du dedans murmurera tout au fond de moi: Non, ce rC est pas possible! »

Ce fut sa dernière lettre à la princesse Mathilde; ou plutôt non, ce fut l'avant-dernière. Quelques mois après, il en dicta une autre sur son lit de mort à M. Zeller qui lui avait apporté un billet de la Princesse. Car elle s'était ressaisie — en femme généreuse qu'elle était — en apprenant le danger que courait son ami d'hier (i), et si elle ne vmt pas lui déposer sur le front le baiser d'adieu, elle voulut du moins qu'il sût, avant de mourir, qu'elle avait tout oublié.

Maintenant qu'elle i'a rejoint dans l'autre monde, il me reste à formuler un vœu, c'est que ses lettres à Sainte-

(i) Elle s'était même ressaisie auparavant, si j'en crois ce que M. Jules Troubat raconte dans ses Souvenirs du dernier secrétaire de Sainte-Beuve. Trois mois après leur rupture, elle aurait dépêché M. Charles Edmond au critique des Lundis pour se réconcilier. Mais Sainte-Beuve aurait répondu « qu'il était embarque au Temps dans des articles sur Jomini, et qu'il lui faudrait revenir de trop loin pour redescendre au rivage de Saiut-Gratien. »

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