‹ Etudes d'hygiène publique. v.2, 1888 (volume 2)Chapitre 10 sur 20 · SUB · texte numérisé non relu

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Ce tableau, bien que ne portant que sur uu petit nombre d'années, fait cependant ressortir plusieurs points importants.

1° En 1877, sur 100 enfants entrant à Thôpital, il y en avait 14 seulement atteints de diphtérie. Actuellement, la proportion est de 16 à 17.

2^ En 1877, sur 100 décès, il y en avait 37 par diphtérie. Depuis 1881, on en compte 50 environ.

3* Sur 100 cas de diphtérie soignés à Thôpital, la proportion de décès est restée sensiblement la même depuis 1877. Elle est en moyenne de 63,8 0/0. En présence de ce faible résultat curatif, on pourrait être porté à incriminer le peu d'efficacité des pavillons d'isolement et de tous les agents antiseptiques mis en usage. Mais je me hâte de faire remarquer que ce triste résultat n'est qu'apparent. En effet, le tableau précédent comprend les deux hôpitaux réunis et les pavillons existent depuis 1879 à Trousseau, et seulement depuis 1882 aux Enfants-Malades. Si l'on compare, comme il convient de le faire, la statistique isolée de chacun de ces hôpitaux, avant et après rétablissement du pavillon d'isolement, on trouve des chiffres plus consolants.

A l'hôpital Trousseau, la mortalité était, en 1876, de 88,9 0/0, en 1877, de 81,5 0/0, en 1878, de 79,7. En 1879, année de l'ouverture du pavillon, elle tombe à 70,6 0/0, pour décroître encore rapidement les années suivantes et rester au chiffre de 62,7 0/0.

Il en est de même à l'hôpital des Enfants-Malades. En 1880, la mortalité est de 72,07 0/0. En 1882, on ouvre le pavillon, et la mortalité tombe à 60,07 ; en 1883, elle a été de 57,1.

• 4* Il y. a enfin un quatrième point que je tiens à faire ressortir, et qui montre également les progrès incessants de la diphtérie. Pendant les trois premiers mois de cette année, le nombre des cas soignés à Thôpital a été considérable. Il est vrai que ce sont toujours des mois très

Statistique de la diphtérie à l'hôpital Trousseau.

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chargés, mais il est aisé de voir qu'ils Font été plus que les années précédentes. Si l'on compare les chiffres de ces mois à ceux de 1883, on constate une augmentation notable, surtout au point de vue des décès. Tandis qu'en 1883 il y a 318 cas de diphtérie et 188 décès, en 1884 nous trouvons 477 diphtéries ayant donné 275 décès, c'est-àdire une proportion de 70 0/0.

Avant de rechercher les causes de la progression croissante de la diphtérie, dont les statistiques que je viens de donner montrent si nettement la réalité, il convient, ce me semble, de se demander si cette progression tient à la maladie elle-mâme, à une modification des constitu-

Statistique de la diphtérie à llidpital des Enfants-Malades.

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tiens individuelles, créant une aptitude plus grande à la réceptivité du contage ou bien à des causes plus générales, pouvant favoriser au même titre la propagation et la diffusion de toutes les maladies contagieuses. .

Afin de rendre plus facile la solution de cet intéressant problème, j'ai eu de nouveau recours à l'obligeance de M. le docteur Bertillon, qui a bien voulu me communi-

quer le tableau suivant, relatif à la mortalité de la rougeole, de la variole, de la scarlatine et de la coqueluche, comparée à celle de la diphtérie.

Ce tableau montre :

l*» Qu'il existe une progression notable pour la rougeole et la coqueluche ;

2<* Que le nombre des cas de morts par variole a notablement décru, sauf pendant les années 1880 et 1881, époques d'épidémie ; -

3** Que les chiffres relatifs à la scarlatine sont à peu de chose près les mêmes, sauf certaines élévations correspondant également à des épidémies ;

i^ Que le nombre des décès par coqueluche a suivi une progression régulière et presque constante.

L'amélioration, sous le rapport de la variole, s'explique aisément par l'énergie et la sûreté des mesures prophylactiques que nous employons contre elle.

Le caractère essentiellement capricieux de la scarlatine donne la raison de l'état stationnaire accusé par le chiffre de mortalité. En revanche, ce chiffre ne permet de rien préjuger sur le nombre réel des cas. De toutes les maladies contagieuses, la scarlatine est probablement celle dont le pronostic est le plus variable. Tantôt, disait Darwin au siècle dernier, elle est aussi bénigne qu'une piqûre de puce, tantôt elle présente la gravité de la peste la plus maligne.

Les faits qui précèdent montrant une augmentation presque égale dans les chiffres relatifs à plusieurs maladies contagieuses de nature différente, nous permettent de supposer, sans forcer l'analogie, à propos de la diphtérie, que l'accroissement du nombre des cas ne soit dû ni

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à la nature de la maladie, ni aux constitutions individuelles, mais à une facilité plus grande dans la transmission du contage. C'est sur cette transmission que nous plions nous arrêter.

Sans doute, nos conclusions ne sauraient avoir une précision mathématique, parce que nos renseignements sont malheureusement incomplets. Néanmoins on doit tenir compte, avant tout, des éléments suivants :

1** L'agglomération.

On peut dire que c'est là une cause banale, mais c'est à coup sûr une cause eflBciente et essentiellement active. Plus il y a d'enfants dans un espace donné, plus les rapports sont fréquents, plus il y a de chance de voir des cas nombreux de diphtérie.

Il est difficile, en formulant cette proposition, de ne pas songer aux cités ouvrières, aux anciennes maisons de certaines rues, les rues de Montreuil et du faubourg Saint- Antoine, par exemple. Le^ enfants, c'est-à-dire les sujets les plus aptes à prendre la diphtérie, sont plus nombreux là que partout ailleurs ; de plus, les occasions de contamination se présentent à toutes les heures. L'isolement légendaire des habitants d une même maison, à Paris, n'existe point dans les quartiers ouvriers. Qu'un enfant soit malade, c'est un va-et-vient continuel des petits voisins du même palier, et souvent du même escalier, et de leurs parents. Il serait impossible de créer artificiellement, en supposant qu'on le voulût, des conditions aussi favorables à la propagation d'une affection transmissible. Qu'arrive-t-il lorsque les accidents se sont aggravés, qu'un médecin a vu l'enfant et a conseillé de le transporter à l'hôpital ? Cinq ou six autres sont déjàpris ; de sorte

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DE LA PROPACtATION DE LA DIPHTÉRIE A PARIS 35

indiscutable à propos de la variole. On en trouverait facilement à propos de la diphtérie. En voici un, très instructif, que je dois à l'obligeance de M. le D^' Ribemont. Le regretté professeur Parrot fut un jour appelé à donner des soins à trois enfants de la même famille atteints simultanément d'angine diphtérique ; tous les trois moururent. En recherchant la cause de cette infection, M. Parrot découvrit que, quelques jours auparavant, ces enfants avaient été conduits en promenade dans une voiture qui avait servi le matin même au transport d'un jeune diphtérique à l'hospice des Enfants-Assistés.

Notons que dans ce cas les sujets n'étaient déjà plus dans le milieu où fut prise la maladie, qu'un certain intervalle s'était écoulé entre le moment où le cocher avait débarqué le premier enfant à Thôpital et celui où d'autres étaient montés dans sa voiture, que par conséquent, l'agent de la contagion enfermé dans un espace restreint avait conservé plusieurs heures son activité. Que doit-il arriver, lorsque des enfants malades et des enfants bien portants sont réunis pendant un certain temps dans un même véhicule ? Il est impossible de méconnaître l'imminence du danger de contamination. Et cependant la chose arrive tous les jours, sur' toutes les lignes d'omnibus qui passent au voisinage de certains hôpitaux. J'ai vu plusieurs fois des enfants soigneusement tenus surles genoux de leur mère venir, souvent de fort loin, à la consultation des Enfants-Malades. Je les examinais quand c'était mon tour de service : ils avaient qui le croup, qui une angine "diphtérique. Dans l'omnibus qui les avait amenés se trouvaient non seulement des adultes, mais encore d'autres enfants. Et personne ne se doutait du danger 1

36 ÉTUDES D'HYGIJÈNK PUBLIQUE

Dès Tinstantoù il est démontré que la cause immédiate et ordinaire d'une maladie est sa transmission d'un individu à un autre, dès Tinstant où nous ne connaissons ni l'agent de cette transmission, ni le moyen de le détruire ou de le neutraliser, la prophylaxie rationnelle se trouve réduite à une seule chose, l'isolement. Le meilleur moyen de ne pas prendre la variole, dit l'Ecole de Salerne, c'est d'éviter tout contact avec les varioleux. Reste à savoir jusqu'à quel point nous pouvons nous rapprocher de cet isolement absolu ou schématique dans les conditions mésologiques avec lesquelles nous devons compter : il est évident qu'il est impossible d'établir des mesures quarantenaires de quartier à quartier, de maison à maison, autrement dit de procéder pour la diphtérie comme on le fait pour la peste et la plupart des autres maladies exotiques dans les villes du littoral. Il serait également fâcheux de rester dans l'expectative, de ne point provoquer, à défaut de mesures radicales, des mesures d'atténuation dont l'utilité devient si frappante, comme on l'a vu à la suite de la création des pavillons d'isolement dans nos hôpitaux. Essayons d'établir les indications fondamentales sur lesquelles nous nous appuierons pour provoquerces mesures utiles.

Il faut :

1** Rendre inoffensif autant que possible le malade luimême et le milieu dans lequel il est soigné ;

2° Éviter que ses déplacements puissent créer un nouveau foyer dangereux.

A la première indication correspondent des mesures d'isolement et de désinfection qui, pour être employées contre plusieurs maladies contagieuses, n'en sont pas moins efficaces;

C'est la famille même qu'il faut avoir d'abord en vue : s'il y a plusieurs enfants, on aura soin de leur faire quitter la maison et surtout l'appartement dans lequel un cas s'est montré. Peut-être pourrait-on étudier certaines dispositions qui faciliteraient singulièrement la mise en pratique de cette mesure. Tous les médecins des bureaux de bienfaisance ou des sociétés de secours mutuels pourront porter le même témoignage sous ce rapport. On constaté l'existence d'un cas de diphtérie, de rougeole ou de variole dans une famille d'ouvriers occupant un logement de une ou deux pièces : la première chose que l'on fait, c'est d'avertir le père ou la mère du danger couru par les autres enfants, et de les engager à les envoyer ailleurs pendant quelques jours. Et quatre fois sur cinq, le père ou la mère répondent : — Comment voulez-vous que nous fassions ? les envoyer où ? par quels moyens ? — Malheureusement, le médecin est obligé, en face de ces questions, de se borner à conseiller le transport du petit malade à Phôpital. N'y aurait-il pas quelquefois moyen de procéder autrement, de laisser soigner ce dernier à domicile et d'isoler ses frères et sœurs pendant quelques jours dans des asiles préparés dans ce but ? Nous avons des établissements pour les enfants cachectiques ou affaiblis, des maisons de convalescence ; ne serait-il point possible, d'établir, sans trop grands frais, des services d'isolement pour les enfants bien portants de la ville, en cas de maladies contagieuses dans les familles pauvres ? Personne ne

38 ÉTUDES d'hyoiène publique

songe aujourd'hui à modifier la législation existante dans le sens de la séquestration nécessaire des malades, à créer des espèces de lazarets dans lesquels on ferait transporter, par autorité de justice, les enfants atteints d'affections contagieuses. Dans ce cas, il faut tenir compte des répulsions instinctives de certaines personnes pour les h6pitaux, de cette sollicitude plus touchante qu'éclairée qui fait que beaucoup de mères veulent continuer à veiller elles-mêmes leur enfant, à lui donner des soins, même lorsqu'elles sont dans les plus mauvaises conditions pour le faire.

Le mieux, c'est de tâcher que ce sentiment, assurément naturel et respectable, ne puisse être préjudiciable ni au reste delà famille,ni aux voisins; c'est d'offrir l'isolement gratuit, c'est-à-dire Téloignement momentané des enfants encore bien portants. Il va sans dire que le transport des malades à l'hôpital est toujours la première et la meilleure des précautions pour eux, surtout étant données les conditions actuelles de l'Assistance publique à domicile. Ajoutons que les frères et sœurs d'un malade qui auraient été ainsi isolés, ne devraient être reçus à l'école qu'au bout de huit à dix jours, alors qu'on aurait la certitude qu'ils ne pourraient être eux-mêmes le point de départ d'une nouvelle épidémie.

Pour les moyens de transport, rien n'est plus simple. Il suffit d'étendre à la diphtérie les mesures prises pour la variole et d'attacher soit aux mairies, soit aux commissariats de police un nombre suffisant de voitures qui seraient mises gratuitement à la disposition des familles sur le vu d'un certificat du médecin constatant la nature de la maladie.

Jusqu'à présent, nous n'avons envisagé la question qu'au point de vue doctrinal et scientifique, sans nous préoccuper de l'application des préceptes formulés. Nous allons nous trouver en présence de difficultés contre lesquelles la statistique est impuissante. Un arrêté, un règlement de police sont fortement exposés à rester lettre morte, si leur exécution n'est assurée par de sérieuses Aspositions pénales. Nous n'en sommes malheureusement pas là, la législation sanitaire, si précise en Angleterre, en Belgique, en Allemagne, en Hollande, laisse encore beaucoup à désirer en France. Tout ce que nous pouvons faire, c'est de demander beaucoup à Tinitiative privée, d'exposer dans des instructions précises et très simples les idées'du Conseil sur la prophylaxie des maladies contagieuses et les précautions à prendre contre elles. Sans doute, nous n'aurons pas raison par ces procédés de* la force d'inertie, des habitudes prises, des négligences volontaires. Le remède ne pourrait nous être fourni que par le pouvoir législatif ; mais en admettant que la mauvaise volonté ne soit pour rien dans la dixième partie des cas, que l'ignorance seule soit le grand coupable, nous aurons quelques chances d'améliorer un jour cet état de choses, si par voie de la presse ou de l'affichage, nous popularisons pour la diphtérie, une instruction analogue à celles que le Con;seil d'hygiène a déjà rédi-» gées pour la variole, la fièvre typhoïde et le choléra (1).

(1) Dans sa séance du 9 maî, le Conseil d'hygiène publique et de salubrité a approuvé Tinstruction suivante sur les précautions à prendre contre la diphtérie :

Indications générales, — La diphtérie est une affection éminemment contagieuse.

Toute relation des enfants avec les diphtéritiques doit être évitée.

On ne connaît, jusqu'à ce jour, aucun médicament qui préserve sûrement de la diphtérie.

Il est important de surveiller attentivement le début de tout mal de gorge.

Il importe, surtout en temps d'épidémie, de nourrir les enfants aussi bien que possible, et de ne pas les soumettre à l'action prolongée du froid humide .

Ùmduite à tenir quand un coh de diphthérie se déclare dans uhe famille, — 1* Il est indispensable d'éloigner immédiatement toute personne qui ne concourt pas au traitement du malade, et surtout les enfants.

2* Les personnes qui soignent le malade éviteront de l'embrasser, de respirer son haleine, et de se tenir exactement en face de sa bouche pendant les quintes de toux.

Si ces personnes ont des crevasses ou de petites plaies, soit aux mains, soit au visage, elles auront soin de les recouvrir de coUodion.

Elles se nourriront bien, et devront sortir plusieurs fois dans la journée au grand air. Elles prendront la précaution de se laver préalablement le visage et les mains avec de l'eau renfermant, par litre, 10 grammes d'acide borique ou 1 gramme d'acide thymique .

ïfnfin elles éviteront de séjourner nuit et jour dans la chambre du malade.

3° A Paris, les familles qui désirent faire soigner leurs enfants à l'hôpital, s'adresseront le plus tôt possible au poste central de police de leur arrondissement ou au commissariat de police de leur quartier, et il sera mis gratuitement à leur disposition, sur le vu d'un certificat de médecin, une voiture pour le transport.

Mesures de désinfection. — l* Les matières rendues à la suite de quintes de toux ou de vomissements seront désinfectées à l'aide d'une solution contenant, par litre d'eau, 50 grammes de chlorure de zinc ou de sulfate de cuivre.

Les linges^ vêtements, etc., souillés par le malade seront immédiatement lavés avec une de ces solutions, puis plongés dans l'eau maintenue bouillante pendant une heure au moins.

Les cuillers, tasses, verres, etc., ayant servi au malade devront, aussitôt après, être plongés dans l'eau bouillante.

2* Quelle que soit l'issue de la maladie, la désinfection delà chambre est indispensable. On fera des fumigations de la manière suivante

Après avoir fermé toutes les ouvertures, on placera sur un lit de sable une quantité de soufre concassé, proportionnelle à la capacité de la pièce (120 grammes par mètre cube) ; puis on versera sur ce soufre un peu d'alcool que l'on enflammera avant de sortir de la chambre .

La chambre restera close pendant vingt-quatre heures, puis sera largement aérée.

Les vêtements, linges, draps et couvertures ayant servi au malade seront désinfectés, avant d'être envoyés à la lessive, avec une des solutions indiquées précédemment.

Les matelas seront ouverts et laissés dans la chambre pendant la fumigation.

SES PROGRÈS INCESSANTS - SA MORTALITÉ - NÉCESSITÉ DE MESURES PROPHYLACTIQUES (1)

Il y a trois mois, j'avais l'honneur d'appeler votre attention sur l'augmentation toujours croissante du nombre des cas de diphtérie àParis.Vous avez bien vorulu prescrire les mesures prophylactiques que le Conseil vous a proposées. Malheureusement, la diphtérie n'est pas la seule affection contagieuse particulière aux enfants, avec laquelle doive compter lapopulation parisienne.il y en a une autre aussi commune, plus commune même, dont personne ne se défie, que tout le monde méprise pour ainsi dire, parce qu'on la considère comme inoffensive. Je veux parler de la rougeole. Il y a sous ce rapport des traditions, des préjugés d'autant plus difficiles à déraciner qu'ils remontent au moyen âge. On a toujours considéré les fièves éruptives comme un mal nécessaire, comme des exanthèmes critiques et salutaires auxquels personne ne doit échapper. Ce fut là un des grands obstacles à la propagation de la vaccine au commencement du siècle ; c'est aujourd'hui encore un des arguments des anti-vaccinateurs ; mais la

(1) Ce rapport adressé à M, le Préfet de police, président du Conseil d'hygiène publique et de salubrité du département de la Seine, a été lu dans la séance du 6 juin 1884.

variole frappe les adultes, elle est souvent mortelle ; le préjugé a donc eu la frayeur pour adversaire.

La rougeole est nécessaire et elle n'est pas grave. Voilà deux idées encore essentiellement populaires aujourd'hui, deux id^es qlii s'opposent à ce que Tinitiative individuelle réalise aucune mesure prophylactique.

Ces idées sont absolument fausses : la rougeole est une fièvre accidentelle, nuisible, et qu'il faut prévenir autant que possible. Elle n'est pas grave, dit-on; mais sur un total de 57.024 décès qu'il y a eu à Paris en 1883, par exemple, 1.058 on été dus à la rougeole, ce qui fait une

proportion de 18.55 p. 1.000 ou bien près de 2 p. 100.

C'est la rougeole qui, cette même année, figure immédiatement après la diphtérie (1,951 cas), parmi les maladies dont la contagion est admise par tout le monde.

Il est bon de faire ici une distinction. La diphtérie est une maladie qui affecte de préférence les enfants ; mais si elle est transmise à des individus de tout âge, elle est à peu près également grave chez tous. Sous ce rapport, la rougole est infiniment plus bénigne : en admettant que sa contagion soit plus facile, ce qui est le cas, la gravité décroît à mesure que Tâge avance.

On a déjà fait beaucoup pour la protection de la première enfance. La loi Roussel a prévu tous les inconvénients qui peuvent tenir au milieu et à la négligence et, depuis son application, un progrès incontestable a été réalisé. Du moment que le principe de la conservation, de la vie des nouveau-nés est admis dans la législation il n'est que juste d'en tirer toutes les conséquences qu'il comporte et de faire disparaître, autant qu'on le pourra, les causes qui menacent leur existence, même en dehors de la mau

vaise volonté des individus. La rougeole en est une, et plus nous allons, plus sou importance augmente. En 1865, il y eut à Paris 343 décès par le fait de la rougeole; en 1869, 540 ; en 1873, 561 ; en 1879, 917 ;en 1883, 1,058.

Cette gradation régulière pourrait être attribuée à un accroissement correspondant de la population; mais ce n'est pas le cas. Si l'on prend la proportion du nombre de décès causés par la rougeole sur 100,000 habitants, on trouve qu'en 1865, cette proportion était de 18.8, tandis qu'en 1883 elle était de 47.1. Il y a donc aujourd'hui presque trois fois plus de décès par rougeole qu'il y a vingt ans.

Un seul mot suiBBt pour expliquer l'extension, comme il suflBt pour expliquer la nature de la maladie : la contagion. Chercher les causes qui la favorisent, c'est chercher en même temps celles de l'augmentation du nombre des cas. Or, ces causes-là n'ont rien de spécial; elles sont faciles à concevoir, banales même. Une maladie contagieuse s'étend d'autant plus et d'autant plus vite, qu'à un moment donné un plus grand nombre d'individus aptes à recevoir l'action du contage se trouvent réunis autour d'un sujet atteint de cette maladie.

Inutile d'ajouter que cette aptitude est plus fréquente dans lenfance qu'à toute autre époque de la vie, parce que la plupart des adultes et des vieillards ayant eu déjà la rougeole ne la prennent généralement pas une seconde fois.

Les communications entre les malades et les enfants bien portants, — c'est eux surtout que j'ai en vue, — ont lieu soit dans la famille, soit en dehors d'elle.

Il me paraît superflu de répéter ce que j'ai déjà dit à propos des promiscuités dans les petits logements, des visites peu judicieuses (1). Il n'y a qu'un moyen pour atténuer ces mauvaises conditions : donner aux familles pauvres la possibilité d'envoyer dans des asiles gratuits d'isolement leurs enfants non malades jusqu'à ce que tout danger de contagion ait disparu. La nécessité paraît plus frappante encore pour la rougeole que pour la diphtérie, parce que, tous les médecins des bureaux de bienfaisance le diront, bien des gens hésiteront à se séparer d'un malade qu'ils regardent comme inoffensif et à l'envoyer à Thôpital.

En dehors de la famille, les dangers de contagion sont nombreux et graves. Ils sont imminents partout où un grand nombre d'enfants bien portants sont réunis : dans les crèches, dans les salles d'asile, dans les écoles. On peut même dire que c'est de là que partent le plus souvent les épidémies : la contagion est d'autant plus grande qu'on ne sait le plus souvent, comme nous allons le voir, ni quand, ni comment elle peut avoir lieu.

A Paris, comme dans toute grande ville, il y a d'autres foyers dangereux. Ce sont les dispensaires des bureaux de bienfaisance et les hôpitaux. Les conditions de propagation sont en partie les mêmes dans les deux cas, je m'occuperai des seconds seulement.

Voici comment les choses se passent : un enfant est malade, on l'amène à la consultation sans savoir si on le laissera ; souvent on n'en a pas l'intention : ce qu'on veut, c'est un conseil ou une ordonnance. La salle est ouverte

(1) Rapport sur la propagation de la diphtérie à Paris et sur les moyens qu'U conviendrait de prendre pour Tenrayer.

à tout le monde, sans distinction^ sans différences d'aucune sorte. I^p seul ordre suivi est Tordre d'arrivée. Une simple céphalalgie, un embarras gastrique, un soupçon de malaise donnent droit à l'entrée au même titre que l'angine ou la fièvre éruptive la plus grave. Tous les petits malades sont assis l'un près de Tautre. Ce serait la plus extraordinaire des choses si, dans cette touchante communauté, il ne s'établissait point une vraie solidarité morbide, un échange, non pas de bons procédés, mais d'affections le plus souvent dangereuses. De plus les infirmiers vont et viennent. Ces rapports entre la consultation et les salles ont lieu à chaque instant. Qu'arrive-t-il ? C'est que des enfants, qui n'avaient ni rougeole ni diphtérie en arrivant à la consultation, les y prennent; ils entrent à l'hôpital pour une autre maladie : paralysie infantile, mal de Pott, etc. Quatorze ou quinze jours après, on voit apparaître l'éruption. On dit : c'est un cas autochtone, interne^ et on accuse l'firtmosphère nosocomiale. L'atmosphère de l'hôpital n'aurait probablement rien produit de pareil, si le petit malade n'avait point passé dans la salle de consultation en môme temps qu'un ou plusieurs autres en pleine période d'invasion, ou même d'éruption de la rougeole. Je me place, bien entendu, dans l'hypothèse qu'il n'y en avait pas un seul autre cas dans la salle au moment de son entrée.

Nous n'avons vu la propagation se faire que d'un seul côté, dans un milieu où l'on peut surveiller et limiter la diffusion épidémique. Mais les enfants qui n'entrent pas, que leurs parents emportent et soignent à domicile, ceuxlà ne sont ni plus isolés, ni plus protégés que les autres ; ce sont des agents de transmission qui rempliront près-

que toujours leur office dans la famille, les crèches, les asiles ou les écoles.

La consultation des hôpitaux d'enfants, telle qu'elle est organisée aujourd'hui à Paris, laisse certainement à désirer sous plus d'un rapport ; cela est d'autant plus fâcheux qu'il serait facile de faire disparaître tous les inconvénients sans nuire en quoi que ce soit à cet important service.

Je n'insiste pas sur la contagion dans les salles . Une chose qu'on ne supposerait pas, si elle n'était vraie, c'est que les enfants qui ont la rougeole sont encore aujourd'hui à l'hôpital de la rue de Sèvres, placés à côté des autres petits malades.

Une autre cause qui ne tient pas au milieu, c'est l'ignorance générale des conditiops de la contagion. Presque tout le monde croit qu'elle a lieu exclusivement pendant les périodes d'éruption et surtout de desquamation. C'est une erreur, comme le démontrent l'observation clinique etles expériences d'inoculalion faites de différents côtés au dernier siècle et de notre temps. Le moment où la transmission est la plus facile et probablement la plus fréquente, c'est pendant l'invasion (1). On admet aujourd'hui presque comme une loi de pathologie générale que les sécrétions catarrhales sont d'excellents véhicules de contages. Or, le catarrhe des voies respiratoires, des fosses nasales, de la conjonctive, du canal lacrymal, précède de

(1) On trouvera dans la remarquable thèse de M. le J)^ A. Béclèrb ÇBe la contagion de la rougeole, Paris, 1882) un exposé très bien fait des notions que nous possédons actuellement sur la contagiosité de la rougeole, ainsi que l'histoire de leur acquisition successive.

plusieurs jours l'éruption morbilleuse. L'enfant tousse, a les yeux rouges et larmoyants, est enchifrené, il a parfois peu de fièvre : on- ne songe ni à l'isoler, ni même à le garder à la maison, s'il va à l'école. C'est probablement la raison pour laquelle un cas de rougeole n'est jamais unique, surtout dans les petites classes. Il est inutile de dire que la même cause produit les mêmes effets partout où les communications des enfants entre eux sont fréquentes.

En résumé, l'augmentation du nombre des cas de rougeole à Paris s'explique par l'augmentation de la population scolaire et de la population hospitalière, par l'absence de mesures d'isolement sérieuses dans les endroits où se trouvent des malades, par l'ignorance relative à la période dans laquelle la maladie peut se communiquer.

Mais les rougeoles ne sont pas également dangereuses chez tout le monde. Le tableau suivant, dressé à l'aide de données empruntées à la statistique municipale, va nous le prouver.

Nous y trouvons la réfutation arithmétique d'un préjugé populaire auquel nous avons fait allusion, et qui n'exerce peut-être pas une influence moindre sur la gravité de la maladie que les erreurs, relatives à l'époque de la contagion, n'en exercent sur son développement. Bien des gens pensent à peu près comme pensait le médecin arabe Rhazès, qui a le premier décrit la fièvre morbilleuse et la variole : ce sont des éruptions critiques, destinées à purifier le sang, et auxquelles personne ne peut échapper. Par conséquent, mieux vaut l'avoir le plus tôt possible. La conclusion n'est nullement légitime. En admettant même que personne ne puisse

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