DE LEUR CRÉATION
On remarquera d'abord que toutes les colonies romaines sont inscrites dans une tribu rurale. Ostie seule fait exception à la règle : elle est clans la Palatina. On a donné de ce fait diverses explications. Pour les uns, Ostie serait, en quelque sorte, le prolongement de la ville de Rome, c'est-à-dire du quartier urbain formant la tribu Palatina (1); pour les autres, les colons d'Ostie, tirés de la plèbe urbaine, auraient conservé leur tribu d'origine (2). Nous ne pouvons admettre ni l'une, ni l'autre de ces opinions : la première, parce qu'elle est purement hypothétique ; la seconde, parce que, si elle était fondée, le même résultat aurait dû se produire dans toutes les autres colonies romaines, puisque toutes — ou presque toutes — ont reçu des plébéiens de Rome. A mon sens, la véritable explication de la situation parlicuhère de la colonie d'Oslie, au point de vue qui nous occupe, se trouve dans la date de sa fondation. Ostie est une colonie du temps des rois ; lors de sa fondation par Ancus Myrcius, il ne pouvait pas être question pour elle de tribu ; ce n'est que plus tard, après la réforme Servienne, soit sous le règne de Tarquin, soit dans les premiers temps de la République que cette colonie a été inscrite dans une tribu; mais à cette époque il n'existait aucune distinction entre les tribus urbaines et rurales, ei voilà pourquoi Ostie a pu être attribuée à la Palatina. Cette distmction une fois établie (3), aucune des colonies ultérieurement fondées n'a été inscrite dans une tribu urbaine.
Ainsi les colonies romaines sont inscrites dans une tribu rurale, sauf une exception qui vient d'être expliquée. Mais quel rapport y a t-il entre la colonie et sa tribu ?
C'est dans notre tableau que nous devons chercher la réponse à cette question .
Depuis l'avènement de la République jusqu'à l'an ol3, Ufuf colonies roniaines ont été fondées et l'on a créé quatorze
(1) Belocli, \). 28 ; lini. Heizog, Gescinrhic und S>jsteiii, Leip/ii;, l>i)Sr>, p.J'J.
Ci) Kubilschek, p. 'ir>.
{'3) Voyez mes Jnst. polit., 1, § lU, note 10 et infra, cliap. II.
tribus nouvelles ; il est donc impossible de croire que l'augmentation du nombre des tribus corresponde toujours à la fondation d'une colonie ro'naine. Ne savons-nous pas en effet, qu'avant qu'aucune colonie ait été fondée, il y a eu, sous la République, huit tribus nouvelles? Notre tableau vient encore confirmer cette manière de voir. Je laisse de côté la seconde partie et je m'en tiens à la première. (3n y voit que Gastrum novum, colonie fondée en 471, est inscrite dans la Papiria, Aesium, fondée en S07, dans la PoUia, deux tribus qui appartiennent au groupe des dix-sept rurales primitives.
Mais s'il est vrai de dire qu'en général, il n'y a aucun rapport chronologique entre une colonie et sa tribu, cela n'est pas exact dans tous les cas. Notre tableau nous offre trois exemples contraires. Terracine, colonie fondée en 425, appartient à la tribu Oufentina qui date de 426 ; Minturnae et Sinuessa, créées en 458, appartiennent toutes les deux à la Terentina qui est de 4oo. Dans ces trois cas, il y a incontestablement un lien étroit entre ces deux faits : la fondation de la colonie et la création de la tribu à laquelle elle se rattache.
Le même rapport existe-t-il quant au territoire? En d'autres termes, la colonie est-elle voisine du siège de sa tribu? 11 y a ici une particularité à signaler, et je crois qu'elle a son importance : c'est que, à ce point de vue, les trois colonies ne sont pas placées dans la même situation. Terracine touche au territoire de la tribu Oufentina, situé entre Privernum et la mer ; mais il n'en est pas de même des deux autres colonies, Minturnes et Sinuessa qui, situées entre les deux tribus Oufentina et Falerina, sont assignées à la Terentina placée à l'autre extrémité de Vage7^ romanus, dans le pays des Èques ou des Herniques (1).
Mais je dois me borner ici à signaler ces faits, sauf à en donner l'explication plus loin (2). Le seul point que nous ayons à examiner, c'est de savoir si chaque création d'une
(1) Beloch. p. 31. Voy. sa carte de remplacement des tribus. Voy. aussi Corp. insc. 10, p. 4')3, ùOri.
(2) Infra, ehap. II.
nouvelle tribu correspond à un partage de Vagerpublicus. On vient de voir que cela n'est pas vrai de Yadsignatio coloniaria, puisque la plupart des colonies ont été inscrites dans des tribus antérieures à leur fondation et que, d'autre part, il y a eu des tribus créées dans une période où Rome n'avait point fondé de colonies.
4. — Si la définition de M. Mommsen est exacte, il est évident que l'incorporation à Rome de nouvelles communes {7nunicipia) (1) ne devrait jamais avoir pour conséquence la création de nouvelles tribus. Dans mon opinion, au contraire, c'est surtout dans cette hypothèse que l'augmentation du nombre des tribus trouverait sa raison d'être puisque lincorporation de ces municipes a pour effet d'accroilre le nombre des citoyens. Si l'on veut résoudre ce problème, il suffit de faire pour les municipes ce qui vient d'être fait pour les colonies romaines, c'est-à-dire de dresser un tableau des municipes et de leurs tribus. Malheureusement, ce travail offre de grandes difficultés, car l'un des renseignements les plus importants, la date de l'incorporation du municipe, nous fait souvent défaut. Aussi nous bornerons-nous à relever les faits les plus certains.
Tite-Live nous apprend qu'après la guerre Latine ( 416 ), Lanuvium, Aricie, Nomentuui et Pedum reçurent le droit de cité (2). Ces municipes sont inscrits dans les tribus suivantes : Lanuvium dans la Maecia fondée en 422, Aricie dans l'Horalia, Nomentum peut-être dans la Gornelia. Nous savons également que Tusculum municipe dei)uis 373 est inscrit dans la Paparia (3). Enfin Tite-Live nous dit qu'en 56G, Formies, Fundi et Arpinum obtinrent le jus sicffragii el qu'en conséquence ces trois municipes furent inscrits, le premier et le second dans l'Aemilia, le troisième dans la Cornelia (4). Voilà
(1) Voyez mes Inst. polit., 2, § 85 fc.
(2) Liv. 8,14: Lanuvinis civitas data Arinini, Nomenlanique ec Peda-
ni eodemjure, quo Lanuvini, in civitaiem recepti.
(3) Beloch, p. 31 .
(i) Liv. 38,;;6 : De For))tianis, Fundanisque municipibus et Arpinalibus,
à peu près tous les renseignements que nous possédons sur l'entrée des municipes dans la cité et sur leurs tribus. Les autres ont reçu le droit de cité à une date inconnue : on sait seulement que cette date serait antérieure aux lois Julia et Plautia Papiria qui ont étendu le droit de cité à toute l'Italie, à la suite de la guerre sociale.
Voyons maintenant quelle) est la conclusion qui découle des fails incontestés que nous venons d'établir. Est-il vrai, comme l'affirme M. Moinmsen (i) et, après lui, M. Belocb (2), que, lorsque les Romains incorporent des municipes, ils ne créent jamais à leur usage de nouvelles tribus ? C'est vrai dans la plupart des cas que nous connaissons, mais on a vu que nous en connaissons très peu. C'est ainsi que Formies, Fundi, Arpinum, Aricie, Tusculum et peut-être Nomentum sont inscrits dans une des dix-sept tribus rurales primitives. Mais je m'étonne qu'on n'ait pas remarqué que cette règle ne s'appliquait pas à Lanuvium. On a vu, en effet, que cemunicipe qui date de l'an 416, a été inscrit dans la tribu Maecia créée quatre ans après. La création d'une tribu nouvelle pouvail donc avoir pour but de recevoir des municipes.
Mais le cas de Lanuvium n'est pas isolé ; on peut y ajouter celui de Capène. Capène est qualifié de très ancien municipe et M. Beloch croit qu'il a été incorporé à Rome après la chute de Véies, en 359 (3). Or ce municipe est inscrit dans la Stellatina créée en 367. Voilà déjà deux municipes inscrits dans des tribus nouvelles et peut-être le nombre en serait-il plus grand si nos renseignements étaient moins rares. Enfin M. Beloch est obhgé de reconnaître que les deux dernières tribus créées en Di3, la Quirina et la Velina, étaient
C. Valerius Tappus tnbunus plebis promulgavit, uU xis sufjragulatio
[nam sine suffragio habuerant civilatem) esset Rogatio perlata
est ut in Aemilia tribu Fonniani et Fundani, in Cornelia Arpinates ferrent algue in hia tribubus tum primum ex Valerio plébiscita censi sunt.
(1) Slaastrer/tt, 2« éd., % 375.
destinées à recevoir les municipes de la Sabine et du Picenum (1) ; mais il croit que c'est là une innovation. Une étude plus attentive des faits, que lui-même a constatés, lui aurait montré que cette pratique n'était pas si nouvelle, puisque déjà la Stellatina et la Maecia ont eu une destination analogue à celle qu'il assigne à la Velina et à la Quirina.
En résumé donc les faits historiques nous montrent que les quatorze tribus créées depuis la république ne correspondent pas à un partage par tète [adsignatio viritana) du domaine public, sauf peut-être la Pomptina ; qu'il en est autrement des colonies et des nmnicipes, car nous avons trouvé ces deux sortes de communes inscrites dans des tribus créées en même temps qu'elles.
Ces résultats ne sauraient se concilier avec la définition de M. Mommsen, le dernier surtout. 11 suffisait d'ailleurs de lire le passage cité plus haut de Tile-Live (i2), au sujet des municipes de Formies, Fundi et Arpinum, pour s'en apercevoir. On a vu que ces trois municipes ont reçu la tribu en même temps que \q jus suffragii qui, jusqu'alors, leur avait fait défaut. Or la concession du droit de suffrage ne change rien à la condition des terres ; cela est d'autant plus vrai que tout le monde admet que les municipes sine suffragio sont placés, au point de vue du droit privé, sur le même pied que les citoyens romains optimo jure (3). Ainsi donc, ce sont bien des novi cives et non des terres que ces tribus vont recevoir. La circonstance qu'il s'agit ici de tribus déjà anciennes ne fait rien à l'affaire, car ce qui est en discussion, c'est uniquement ceci : la tribu est-elle destinée aux terres ou aux citoyens? Or si nous démontrons que telles ou telles tribus, anciennes ou nouvelles, peu importe, ont été ou créées ou même simplement augmentées par le seul fait de l'adjonc-
(2) Liv. 38, 36
(3) Inst. polit. 2, § S.") h. Moinuison ivconnaît Ini-mciiio que les municipes suie sullrayio onl le connubium et le co))nnercii()H. Die rocm. Tribus, p. 15'J.
tion de nom cives, nous démontrons par là que le caractère essentiel de la tribu est bien pcrso7inel et non i^éel.
Telle est, on l'a vu, la conclusion qui se dégage des faits historiques que nous venons d'étudier. On nous objectera peut-être l'inscription des colonies de Terracine dans l'Oufentina, do Minturnes et Sinuesse dans la Terenlina.
En effet, il semblerait au premier abord que l'on fût en droit de dire que puisque ces trois colonies se rattachent par leur date, et l'une d'elles même par son territoire, à la tribu à laquelle elles appartiennent, c'est probablement parce que l'on a créé ces nouvelles tribus à leur intention. Et comme la fondation d'une colonie n'implique nullement l'accroissement des citoyens, puisque c'est à des citoyens que le territoire colonial est distribué, mais seulement Taccroissement du territoire privé, ne résulte-t-il pas de là, pourrait-on dire, que les tribus ont véritablement pour but de contenir le nouvel ager privatus'i
Ce raisonnement ne saurait nous convaincre, et voici pourquoi. Sans doute, il est bien vrai, qu'en général, les colons sont déjà citoyens romains; ils sont recrutés surtout parmi les prolétaires de la capitale (1). Mais ce qu'il ne faut pas oublier non plus, c'est qu'en allant s'établir sur le sol de la nouvelle colonie, ces citoyens changent leur origo ; ils cessent d'être inscrits dans la tribu urbaine à laquelle ils appartenaient, pour entrer dans la tribu rustique de la colonie. En réalité, si les colons ne sont pas ordinairement des novi cives (2) dans le sens absolu du mot, ce sont du moins des citoyens transformés. Ce qui le prouve jusqu'à l'évidence, c'est que, quoique les colons soient recrutés en immense majorité parmi les^nbules des tribus urbaines, les colonies sont toujours inscrites dans une tribu rustique. Il faut donc bien, de toute nécessité, que i origo des colons ait changé puisque leur tribu a changé. C'est ce que nous pouvons d'ailleurs, constater pour la
(1) Cic. de leg. agr. % 29, 79.
(2) Voy. Liv. 8, 4. Et Antium nova colonia uiism cum eo, itt Antiaitlms pcrmitteretiir si et ijysi adscribi coloni relient.
période de l'Empire où nous voyons des colons, dans les inscriptions, prendre deux tribus, celle qu'ils avaient avant d'être envoyés dans la colonie et celle de la colonie. En voici un exemple :
DUS. MANIBVS L. ENNI. L. F. POM PTINA. OPTATO DERTONA. TRIB SCAPTIA. VETERA NVS. EX. COH. II. PR.
3. RVFI. MILITAVIT ANNIS. XVII. VIXIT ANNIS. XL. TESTAME NTO. FIERI. IVSSIT. FE CERVNT. L. ENNIVS TIIREPTVS. ET. L. ENNIVs ATHICTVS. PATRONO
PIENTISSIMO. ET. SlBt" POSTEHISQVE. SVORVM (1)
« Aux dieux Mânes de Lucius Ennius, fils de Lucius, de la tribu Poinptina, Optatus, de Dertona, de la tribu Scaptia, vétéran de la II" cohorte prétorienne, de la centurie de Rufus, Il a servi dix-sept ans et vécu quarante ans. Il a ordonné dans son testament qu'on lui fît (ce monument). Il a été fait par L. Ennius Tlircptus et L. Ennius Atliiclus à leur patron très bienveillant ainsi que pour eux et leur postérité. >
Cette inscription, trouvée à Rome, est un peu embarrassante parce qu'elle ne nous fait pas connaître Vorigo primitive de L. Ennius Optatus. M. Mommsen suppose que ce personnage était inscrit primitivement dans la tribu Pomptina, puis qu'après son congé, il a été envoyé à Dertona et inscrit dans la tribu de cette colonie, la Scaptia (2).
(1) Ilenzen, (.)42G, avec la note do .Motnmsi'ii. Wilni. '2708.
(2) Note ap. Ilonz. C42G : Milii est vcteiaiuis olini l^onipliiue tiibu adstiip- Misp. Etudes.
Cette explication pourrait être acceptée s'il était prouvé que la tribu de Dertona est bien laScaptia. Malheureusement de nombreuses inscriptions rangent cette colonie dans la Pomptina (l). Il faut donc, je crois, renverser la proposition et dire que ce vétéran, originaire de Dertona de la tribu Pomptina, a été plus tard inscrit, par changement (ïorigo, dans une commune appartenant à la Scaptia. Il est bien probable que c'est comme'colon qu'il a été envoyé dans cette nouvelle commune ; sa qualité de vétéran nous le fait présumer ; mais, ne connaissant pas le nom de la cité, il ne nous est pas permis d'être plus affirmatifs.
Nous possédons des documents épigraphiques beaucoup plus clairs qui nous donnent à la fois le nom de la cité d'origine et celui de la nouvelle patrie.
DIS MANIBVS