TACHES DE LA CORNÉE. 7P
puis deux ans pour une tache de la cornée , présentait lorsqu'elle nous vint, l'état suivant à l'œil gauche : injection vasculaire de la conjonctive dans toute la surface de la cornée , ramollissement d'un point de cet organe qui forme un léger staphylôme, abolition de la vision, blépharrite intense.
Après avoir employé successivement le nitrate d'argent en pommade , puis l'oxide rouge et le sulfate de zinc , nous parvînmes en quinze jours environ , à n'avoir plus à combattre que le défaut de transparence de la cornée , la bonne constitution de la malade ayant facilité sa guérison. Nous eûmes alors recours à une poudre, au calomel et à l'oxide rouge, dont la formule viendra plus tard, mais elle donna peu de résultats, et nous employâmes aussitôt une autre poudre aux sulfates de cuivre et de morphine. — Pendant quinze jours l'amélioration fut très-sensible , mais bientôt elle s'arrêta ; nous eûmes alors recours à une poudre contenant de Tiodure de potassium, pendant deux jours, puis nous revînmes à l'emploi de la poudre au sulfate de cuivre , qui a été continué pendant deux mois. Aujourd'hui cette bonne a encore un leucome, mais elle voit parfaitement à se conduire de son œil. J'ai su d'elle que pendant deux années elle avait inutilement employé poudres et collyres de toute espèce.
Yoici les trois formules des poudres indiquées ci-dessus :
Sulfate de morphine 2 décigrammes.
Oxide rouge 10 —
Calomel 10
Sucre 60 grammes.
Sulfate de cuivre. . . 6 décigrammes. Sulfate de morphine 2 —
Sucre 60 grammes.
Iodure de potassium 1
Sucre 60 —
2mc observation.
La femme Moulin, rue Copernic, 7, à Nantes, âgée de quarante-quatre ans, borgne depuis quarante ans, par suite d'une tache de la cornée , que Ton pourrait appeler leucoma ou albugo , selon les portions examinées , ayant subi de nombreux et longs traitements à Nantes et dans plusieurs autres villes, me vint trouver Tannée dernière (1841). Pendant un mois je lui ai introduit chaque jour entre les paupières, la poudre aux sulfates de cuivre et de morphine , une fois par jour , et l'amélioration a été suffisante pour lui permettre de voiràse conduireet même àfaire les ouvrages peu appliquants.
3mc observation.
Léonide Le Blaye , âgée de seize ans , rue et cour du Roi- Baco , quartier de l'Ermitage , à Nantes , aveugle par suite d'albugos produits par une ophtalmie lymphatique complètement négligée pendant deux ans , d'une bonne constitution , me vint trouver à la fin de 1840. Les yeux étaient sains et permettaient un traitement immédiat.
Après avoir employé l'huile de foie de morue et l'iodure de potassium pendant deux à trois mois, j'eus recours au sous-carbonate de soude , qui ne put être supporté , mais qui modifia l'affection de la cornée. Le calomel en poudre et la pommade ci-dessus au calomel et à l'oxide rouge n'ayant donné aucun résultat, j'employai les sulfates de cuivre et de morphine; j'élevai même la dose du sulfate de cuivre. Trois mois de ce traitement permirent à cette jeune personne de voir à lire et à écrire; elle peut coudre aujourd'hui. A peu près tous les quinze jours j'ai remplacé, mais pendant un à deux jours seulement, les sulfates par l'iodure de potassium en poudre uni à du sucre.
4me observation.
A la fin de 1839, Mme Constant, île Feydeau, à Nantes, quai Duguay-Trouin , m'amena sa fille âgée de dix-huit ans, petite et lymphatique , à laquelle des traitements divers n'avaient pu rendre la vue. Cette jeune personne ne pouvait se conduire seule. Je remarquai, en l'examinant à la loupe, que chez elle la cornée était recouverte d'un nombre infini de petits albugos régulièrement disposés, et ressemblant aux trous d'un passe-bouillon. Je conseillai dix à vingt lotions par jour, avec trois gouttes du collyre suivant , dans une cuillère pleine d'eau :
Sulfate de cuivre. . . 1/2 gramme.
Sulfate de morphine 1 décigramme.
Alum 1 gramme.
Eau distillée 100 —
Et j'employai une fois par jour la poudre aux sulfates de cuivre et de morphine. Cette jeune personne ne porte plus aujourd'hui une seule trace de son affection.
5rae observation.
MIIe N. , fille d'un artiste très-recommandable à Nantes , rue Jean-Jacques, et depuis Fosse, 14 , a présenté exactement la même affection que Mlle Constant. Le traitement a été le même , mais la maladie s'étant compliquée à l'un des yeux d'une affection de la partie indienne de la membrane de descemet , la guérison a été beaucoup plus lente.
grae H 7mc oosermti0n.
La Bonneau , rue Saint-Léonard , 22 , presque aveugle depuis douze à quatorze ans, me vint trouver à la fin de 1839. Eeu Oarbefeuille , médecin habile et très-reeommandablc ,
M. Vital-Duval père et plusieurs autres occulistes ambulants n'avaient pu lui procurer aucune amélioration. Je l'ai soignée trois mois ; pendant le premier mois nous avons employé assez inutilement une pommade à l'iodure de potassium , et une poudre avec la même substance; mais le résultat produit par notre poudre aux sulfates a été immédiat.
Cette femme nous a amené son fils, jeune ouvrier serrurier, portant aux deux yeux des cicatrices d'ophtalmie lymphatique. Nous ne l'avons pas complètement guéri, mais il y a eu une énorme amélioration.
8me observation.
Nous avons obtenu une guérison complète chez la fille d'un cordonnier de la Sécherie, par les moyens ci-dessus. L'un de nos confrères avait employé avant nous , et sans succès , l'huile de foie de morue et le calomel. Cette jeune fille voyait à peine à se conduire : le traitement a duré quatre à cinq mois.
9me observation.
M. le D. Benoist, député démissionnaire, après avoir fait soigner son fils par l'un de ses anciens condisciples de l'Écolcde-Médecine , nous l'amena l'année dernière. Cet enfant, âgé de sept ans environ, était borgne de l'œil droit; il distinguait encore la main, mais il ne pouvait pas lire et ne pouvait compter les doigts qu'on lui présentait.
L'état de la cornée nous détermina à employer successivement le nitrate d'argent et l'iodure rouge. Quant nous n'eûmes plus à combattre qu'un albugo sans complication aucune de blépharrite et de ramollissement de la cornée , nous employâmes les poudres aux sulfates de cuivre et de morphine , en ayant soin à chaque arrêt dans les progrès du mieux, d'employer pendant un jour ou deux l'iodure de potassium. Cet
enfant voit aujourd'hui à écrire de l'œil malade, et le traitement a duré trois mois.
dOmc observation.
Mme Chevreul , femme d'un marchand de vins , sur le Marais, à Nantes, avait subi divers traitements pour une affection grave dans la sclérotique , compliquée de perforation de la cornée à l'œil gauche. Lorsqu'elle me vint, je trouvai l'état suivant : conjonctivite intense, disposition et tendance au staphylome par suite d'un ramollissement de la sclérotique, abolition presque complète de la vision, cornée cicatrisée, mais opaque dans une grande étendue, constitution lymphatique , séjour habituel sur le bord d'une rivière marécageuse et dans un magasin aussi humide qu'une cave, ce qui expliquait la maladie.
L'huile de foie de morue, l'iodure de potassium et plusieurs autres médicaments tant internes qu'externes ayant échoué pour la guérison de l'opacité de la cornée (les cautérisations ayant guéri la sclérotique), nous eûmes recours à notre poudre, dont la dose d'activité fut graduellement augmentée. Aujourd'hui cette dame voit à lire : le traitement n'a pas duré moins d'un mois et demi.
41me observation.
Nous venons d'obtenir un très-bon résultat chez Mlle Guignard-Kerouar, parle même moyen, lorsque les médicaments usuels n'agissaient plus.
Nous pourrions facilement ajouter cinquante autres observations du même genre à celles qui précèdent : voici du reste les conclusions qui ressortent de l'ensemble de notre pratique. Le sous-carbonate de soude paraît au premier abord le meilleur de tous les médicaments à employer dans le traite-
ment des taches de la cornée , mais son emploi est extrêmement douloureux, et il faut en cesser l'usage chaque fois qu'il y a dans l'œil conjonctive ou ulcération de la cornée.
L'huile de foie de morue est un médicament impuissant, quoique douloureux lorsqu'on l'introduit entre les paupières.
Le laudanum doit être abandonné aux médecins qui n'ont pas voulu suivre les progrès de l'occulistique, soit en étudiant eux-mêmes, soit en se laissant guider par ceux qui étudient. C'est encore cependant, le médicament le plus employé contre les taches de la cornée , dans plusieurs contrées , et surtout dans l'ouest de la France.
Le nitrate d'argent est le remède héroïque , chaque fois qu'il faut guérir une kératite; mais il a l'inconvénient, si l'on cautérise fortement, de laisser des taches indélébiles, ou au moins de contribuer à les rendre plus difficile à modifier. Il est donc mieux généralement, de l'employer en pommade, soit que l'on veuille introduire la pommade entre les paupières, soit que l'on veuille cautériser directement, parce qu'alors l'on obtient sans peine les cautérisations les plus superficielles.
En poudre , le nitrate d'argent serait un assez bon remède contre l'albugo, si la lumière ne le décomposait. Cependant son action est bien différente de celle du sulfate de cuivre.
L'iodure de fer, l'iodure de zinc, l'iodure de soufre et l'iodure de potassium, peuvent être employés contre les taches de la cornée. Le dernier de ces médicaments est bien supérieur aux autres; maisilproduit d'assez grandes douleurs, soit en pommade , soit en poudre , et n'agit pas aussi efficacement que le sulfate de cuivre. Comme les sous-carbonates de potasse et de soude , il ne doit pas être employé lorsque la cornée est ulcérée, ou lorsqu'il y a conjonctivite. Lorsqu'il a cessé d'agir, on peut recourir avec avantage à notre poudre au sulfate de cuivre ; mais l'inverse a aussi lieu. Cependant,
il y a une observation importante à faire: c'est que les deux traitements que l'on pourrait formuler ainsi, donnent des résultats bien différents et tout-à-fait à l'avantage de la seconde formule.
Premier traitement.
Iodure de potassium , dix à quinze jours ; Sulfate de cuivre et de morphine , deux jours ; Iodure de potassium , dix à quinze jours ; Sulfate de cuivre et de morphine , deux jours ; et ainsi à continuer.
Deuxième traitement.
Sulfate de cuivre et de morphine, dix à quinze jours , Iodure de potassium, un à deux jours; et ainsi à continuer.
Le calomel en pommade est inerte dans les pertes de transparence de la cornée.
Le calomel pur en poudre est extrêmement douloureux quand il y a un peu d'inflammation. Il faut donc le mêler à du sucre, alors il agit beaucoup moins que notre poudre.
Nous en avons obtenu de très-bons résultats en y ajoutant une petite dose d'oxide rouge , substance que nous avons employée inutilement contre les taches de la cornée, dans cette proportion et sous cette forme :
Axonge , cinq parties.
Oxide rouge , une partie.
Nous avons aussi étudié le cyanure ferrure de potasse , le cyanure de fer, les sels ammoniacaux, l'arsenic et quelques autres médicaments; mais ce n'est pas ici le lieu de parier des résultats obtenus, puisqu'il ont été négatifs pour l<>s taches de la cornée.
Quant au sulfate de cuivre, nous trouvons ou crevons
trouver qu'il réussit beaucoup mieux que tous les médicaments usités , surtout si on lui associe le sulfate de morphine. Il donne de bons résultats , môme quand on l'emploie sous forme de pommades. Il a, sur l'iodure de potassium, le grand avantage de pouvoir être employé dans les ophtalmies scrophuleuses, aussitôt que l'on croit utile de cesser l'usage du nitrate d'argent; aussi espérons-nous qu'il sera bientôt généralement employé , comme le nitrate d'argent , dans les circonstances où il est le remède par excellence.
Les conclusions de notre travail sont posées, et cependant nous n'avons point encore parlé des diverses taches de la cornée; c'est qu'à notre sens, elles réclament toutes le même système de traitement, qu'elles soient superficielles ou profondes. C'est que dans un grand nombre il y a presque toujours albugo et leucoma tout ensemble. Pour nous, toute perte de transparence, suite d'une ulcération scrophuleuse traumatique ou autre, doit être traitée par le sulfate de cuivre. Nous ne faisons d'exception que des pour désorganisations particulières qui sont connues de tous les praticiens, sans avoir cependant été jamais bien décrites à notre connaissance dans aucun ouvrage.
Depuis que ce mémoire a été écrit, nous avons eu occasion, plus de deux cents fois , de mettre à l'épreuve le traitement qui précède , et constamment il nous a donné les mêmes résultats; ainsi dernièrement encore, nous avons guéri en une quinzaine , une femme qui portait depuis 54 ans un albugo sur la cornée de l'œil droit, par suite de la petite vérole. La partie leucomateuse est restée , mais la tache superficielle n'existe plus. Cette femme nous avait été amenée par le contre-maître de M. Talandeau , chez lequel elle demeurait.
21 mars 1844.
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