COMMENT EMPÊCHER LE SANG DE SE PORTER A LA PARTIE MALADE
Nous avons reconnu qu'il fallait extraire les corps étrangers , supprimer les lambeaux de conjonctive lacérés et les chemosis. Les astringents nous ont offert une ressource nouvelle pour éviter l'inflammation , c'est-à-dire l'afflux du sang dans la partie malade, avec la chaleur et la douleur consécutives ; mais tout cela ne saurait suffire dans un grand nombre de circonstances. Il est d'autres moyens non moins énergiques qui peuvent contribuer à faire avorter le mal ; ce sont les saignées générales et dérivatives , et les autres dérivatifs, à savoir : les vésicatoires , les purgatifs et les irritants sur les membres inférieurs.
La saignée générale n'est guère bonne que dans l'ophtalmie simple et l'ophtalmie traumatique et qu'au début. Le moment opportun passé , c'est une modification inutile , parce qu'elle est peu propre à réagir sur un engorgement de capillaires; ce n'est que dans l'iritis qu'elle offre des ressources prolongées. Dans l'ophtalmie rhumatismale, elle guérit sans doute immédiatement , mais en prédisposant le malade à des rechutes. Dans l'ophtalmie vénérienne gonorrhéique, elle est plus nuisible qu'utile; on en peut dire autant de l'ophtalmie scrofuleuse et de l'ophtalmie psonque. La saignée générale doit donc être d'une application restreinte pour l'organe oculaire, et l'on conçoit qu'il en doive être ainsi, quand on considère que l'œil ne possède, à proprement parler, que des vaisseaux capillaires.
Un préjugé populaire défend de mettre des sangsues près des yeux , ce préjugé n'est pas sans fondement ; toujours une vérité se cache même à côté de ces graves erreurs que le bon public accepte si volontiers. Dans les ophtalmies scrofuleuses et chlorotiques , dans l'ophtalmie psorique , avec affection des glandes de Meibomius ; dans l'iritis , la choroïdite et l'amaurose inflammatoires , l'application des sangsues aux tempes a souvent produit une fluxion vers la tête, et par suite une réaction sur l'organe oculaire, dont une exacerbation ou un retour à l'inflammation aiguë a été la suite nécessaire. Alors le mal s'est aggravé; et pour peu que le praticien n'eût pas l'habitude de soigner les inflammations qu'il avait à combattre, la cécité devenait bientôt le partage de son pauvre malade. Qui ne comprend d'ailleurs l'irritation nerveuse produite par les sangsues et le retentissement que cette irritation doit avoir dans l'organe du corps , qui reçoit le plus de nerfs ? Règle générale , dans les affections oculaires, il faut éviter les sangsues aux tempes, surtout pour les maladies des personnes lymphatiques, et leur emploi doit toujours concomiter avec celui d'applications irritantes aux jambes, soit, par exemple, de bains de pieds sinapisés.
Les ventouses , lorsqu'on les applique long-temps et d'une manière douloureuse pour le malade , nous paraissent bien préférables aux sangsues, même à la saignée générale, dans presque toutes les affections de l'œil. Elles ont l'avantage de fournir, à celui qui sait en faire usage , la quantité de sang qu'il désire de donner en quinze à trente minutes , un résultat général sur la masse du sang, et une irritation révulsive. Nous les appliquons habituellement sur le cou et sur les épaules. Nous désirons qu'elles aient un diamètre de plus de 5 à 6 centimètres , et nous employons la pompe à différents intervalles, pour produire dans leur intérieur un vide presque parfait; de cette manière, nous en obtenons
très-fréquemment des résultats aussi instantanés qu'importants. Sous l'influence de ce remède énergique, les douleurs de tête cessent immédiatement , même celles qui sont dues à des iritis rebelles. Au moment où j'écris ces lignes, le nommé Leroi , domestique de M. Bertrand , à Nantes , vient encore de m'en fournir un exemple : il y a trois jours, il s'est enfoncé une épine dans l'œil gauche, et depuis la nuit dernière , il souffre cruellement , sans pouvoir ouvrir son œil; je lui applique une ventouse, les douleurs cessent, et l'œil que je n'avais pu explorer s'ouvre de lui-même. Le malade n'est pas guéri sans doute , mais je puis du moins reconnaître i'état de l'organe malade , et remplir toutes les indications fournies par l'exploration de son œil ; ajoutons qu'une fois la ventouse employée , l'on voit persister assez long-temps la contusion produite par une violente aspiration ; que le lieu , où elle a été appliquée , soit sèche , soit scarifiée , devient le siège d'une irritation révulsive; qu'ainsi son action produit successivement :
1° Une douleur très-forte sur le cou, qui est le lieu d'élection pour les maladies oculaires;
2° Une fluxion vers le point d'aspiration ;
3° Une évacuation sanguine , à la demande du médecin , si la ventouse est scarifiée ;
4° Une contusion , cause d'irritation prolongée et révulsive.
11 est une vésication, celle que l'on produit avec un morceau de coton imbibé d'un mélange de deux parties d'huile et d'une d'ammoniaque, qui donne quelques-uns des effets des ventouses, et que l'on pourrait à la rigueur employer soit sur le cou , soit derrière l'oreille , au début des inflammations de l'œil; mais nous préférons n'y recourir qu'à une autre période du mal , et surtout pour faciliter la résorption des épanchements qui se font dans l'œil. Cette vésication si énergique , si violente dans les douleurs qu'elle produit, si
prompte à donner une phlyctène remplie de sérosité, doit être considérée comme l'un des remèdes les plus héroïques dans les douleurs sus-orbitaires et sus-auriculaires.
Les lavements et les purgatifs sont aussi un moyen de prévenir l'affluence du sang vers l'organe malade. Les lavements purgatifs sont préférables aux autres ; il faut les employer, non-seulement pour faire aller le malade à la selle, mais encore pendant qu'il a le ventre libre , pour prévenir toute constipation. Chez les pauvres , nous recommandons habituellement
Eau 500 grammes
Gros miel \ ^ , ,
J aa une cuillerée a bouche.
Sel commun )
Chez les personnes aisées, nous préférons formuler, d'une part, parce que le malade ne croirait pas qu'on attache assez d'importance au soin de son affection , si on lui prescrivait un remède vulgaire; de l'autre, parce qu'il nous paraît mieux d'employer le demi-lavement suivant :
Forte infusion faite avec 3 grammes de follicules de séné 500 grammes , à laquelle nous ajoutons 20 grammes de sulfate de magnésie.
Chez les jeunes gens, sujets soit aux érections, soit aux pertes nocturnes, nous faisons souvent suivre ce lavement d'une petite injection , ainsi composée :
Eau 60 grammes
Laudanum 10 gouttes Camphre 2 décigrammes.
Ce moyen , insignifiant peut-être au premier abord , a cependant son importance, et nous a toujours réussi.
Quant aux purgatifs, nous agissons très-différemment chez les gens du peuple, chez les individus robustes et durs au mal, et chez les gens amollis par une civilisation raffinée.
Chez les premiers, nous donnons hardiment une forte infusion faite avec 5 grammes de follicules de séné , contenant en dissolution 30 grammes de sulfate de magnésie, ce qui leur procure cinq à six selles , ou bien encore les pilules suivantes :
Calomel
4 décigrammes
Rhubarbe
Jalap
Seammome i Aloës
Les résultats de la fluxion que ces purgatifs produisent vers le tube intestinal , et de la dérivation qui en est la suite , sont des plus remarquables. Dans les hautes classes de la société , c'est à peine si nous recourons à la moitié des doses ci-dessus, et souvent encore leur ingestion dans l'estomac n'est pas sans inconvénient.
Les pédiluves sinapisés ne nous ont jamais paru fort avantageux , à moins qu'ils ne fussent très-irritants ; pour les rendre profitables , nous faisons mettre au malade ses jarretières , comme dans une saignée de pied , les veines se gonflent , et nous faisons alors plonger les pieds dans de l'eau , aussi chaude que possible ; dès que les pieds y sont habitués, nous en faisons ajouter de plus chaude encore. Cette médication est extrêmement active , mais d'un effet peu durable.
L'on doit nécessairement tenir compte, dans l'emploi des purgatifs et des émissions sanguines , de la constitution médicale ; nous avons vu, à certaines époques, la conjonctivite inflammatoire céder, avec la plus grande facilité , sous l'influence d'un purgatif, tandis qu'elle était rebelle, quand on voulait se passer de ce moyen. Nous avons vu aussi , dans d'autres circonstances, la saignée générale produire les plus
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heureux résultats; mais si , pendant un temps, l'on a trop nié les influences climatériques et la constitution médicale , il est vrai d'ajouter qu'il y a aujourd'hui , dans un sens inverse , une tendance dont les praticiens doivent se défier.
RENDRE LES NERFS DE l'oEIL MOINS BONS CONDUCTEURS DE LA DOULEUR.
L'élément nerveux prédominant dans la composition anatomique de l'œil, il importe, dans toutes les inflammations de cet organe, d'éviter les réactions générales et les douleurs violentes, qui peuvent dépendre de sa constitution; de là l'indispensable nécessité de recourir aux sédatifs et aux astringents conseillés plus haut ; de là encore la justification des prescriptions qui vont suivre.
L'usage a consacré, dans beaucoup d'ophtalmies, l'emploi simultané des mercuriaux , des antispasmodiques et des narcotiques. Les antispasmodiques conviennent, en effet, trèsbien dans quelques cas spéciaux; quant aux mercuriaux ou antiplastiques, rappelons-nous que nous avons dans l'œil une humeur vitrée, une humeur aqueuse, la membrane de descemets, l'iris, et cela seul suffira pour justifier leur emploi fréquent.
Voici quelques formules de pommades calmantes :
Axonge 30 grammes
Calomel 1 —
Camphre 1 —
Extrait d'opium 2 —
Axonge 30 —
Calomel 1 —
Extrait de belladone sans fécule 5 —
>i MÉTHODE
A.j»nge 30 grammes.
Camphre 2 —
Extrait de belladone 5 —
La médication, dont nous nous occupons actuellement, reposant sur l'emploi d'un petit nombre de médicaments , nous croyons devoir dire à ce sujet ce que l'expérience nous a enseigné.
Antispasmodiques. Le camphre est le seul qui nous ait paru réellement avantageux; cependant, lorsque le spasme est accompagné de douleur dans l'œil et de chaleur au front , des lotions avec un liquide camphré et alcoolisé, contenant de l'ammoniaque, sont réellement utiles. L'eau sédative de Raspail est peut-être , sous ce rapport , ce que l'on peut faire de mieux.
Lorsqu'il n'y a pas de chaleur au front , il est assez bon, tout en ayant recours aux antispasmodiques, de faciliter leur action par un médicament excitant, par de l'hydrochlorate d'ammoniaque ou du carbonate, que l'on formule ainsi :
Axonge 30 grammes
Hydrochlorate d'ammoniaque. G —
Camphre 2 —
Narcotiques. Il est très-rare que nous fassions faire sur le front, les tempes ou la tête, des frictions simplement antispasmodiques. La méthode abortive réclame nécessairement que l'on s'adresse à tous les moyens curateurs, que l'on s'efforce de ramener à l'état normal toutes les parties de l'œil, et surtout les parties nerveuses ; il est donc essentiel d'allier l'opium, la jusquiame, la belladone, la vératrine le datura-sli amonium , et les cyanures aux aulres moyens.
L'opium convient dans les déchirures de la cornée et delà sclérotique, dans tous les cas où la pupille demande à n'être
AHORTIM ^>
pas dilatée; mais, par suite, il convient moins que la jusquiame et la belladone, chaque fois que l'iris est malade ; on l'applique en emplâtres sur le front et sur les tempes, ou bien on l'incorpore dans des pommades.
La jusquiame a moins de vertu que la belladone pour dilater la pupille, sans avoir cependant moins de vertu narcotique; elle nous paraît moins convenir dans les plaies de l'œil, et surtout après l'opération de la cataracte.
La belladone est le narcotique oculaire par excellence , elle s'emploie aussi , soit en emplâtre , soit en pommade; on peut l'introduire dans les collyres. Son extrait, sans fécule, est bien supérieur à l'autre, et doit être préféré.
La vératrine nous a donné des résultats incertains; c'est un médicament à étudier.
Le datura - stramonium nous a toujours paru meilleur comme médicament général, que comme médicament local.
Nous avons employé autrefois l'acide prussique sans résultat positif, et surtout sans résultat régulier; mais il n'en est pas ainsi des cyanures : celui de zinc est préférable, à notre sens, au cyanure de potassium, dont la décomposition est trop facile. Nous en faisons un usage journalier, surtout clans l'iritis. Nous avons à notre dispensaire un pot de pommade ainsi composée :
Cyanure de zinc 2 grammes.
Axonge 20 —
Habituellement, nous n'employons pas cette pommade pure : tantôt nous la mêlons avec une pommade contenant de l'extrait de belladone, tantôt avec une pommade à l'oxide rouge ; tantôt nous faisons succéder son usage à une cautérisation avec la pierre, ou le nitrate d'argent en pommade; tantôt nous l'employons pour moitié en friction , en concurrence avec le cyanure de mercure. Si ce moyen a complet!'-
ment échoué entre nos mains , contre la névralgie oculaire , s'il ne nous a point donné dans la photophobie scrofuleuse des résultats aussi remarquables que ceux obtenus à Bruxelles par M. Cimier, les premiers qui aient été publiés à notre connaissance, nous devons cependant témoigner avantageusement des propriétés stupéfiantes de ce médicament, qui possède une puissance narcotique spéciale , parfaitement appropriée aux douleurs profondes de l'œil. Nous devons ajouter aussi que les expériences de M. Cunier nous ont conduit depuis peu à employer plus souvent ce médicament que par le passé.
C'est le hasard qui nous a fait préférer le cyanure de zinc. Mécontent du cyanure de potassium , nous avons démandé à notre pharmacien , s'il n'en aurait pas un autre à notre disposition. J'ai du cyanure de zinc et du cyanure de mercure, nous dit-il. Ce dernier nous étant déjà connu , nous demandâmes du cyanure de zinc, substance dont nous croyons aujourd'hui devoir préconiser l'usage.
Parmi les mercuriaux , le calomel et l'onguent mercuriel double sont ceux que nous préférons ; il nous est souvent arrivé d'aiguiser leur action par 5 centigrammes de deutochlorure de mercure, sur 30 grammes d'axonge. Le protoiodure de mercure, à la dose de 1 gramme sur 30 , donne aussi en pommade de bons effets. Le deutoiodure irrite trop rapidement la peau, pour que l'on puisse y recourir. L'oxide rouge , le turbilh , le sulfate , etc. , doivent être réservés pour d'autres emplois. Le cyanure peut être utilisé comme le deutochlorure ; mais nous n'avons pas remarqué qu'il ait fait mieux , quoique nous l'ayons employé en frictions sur la tempe et le front, dans l'iritis syphilitique.
Quand on a recours aux frictions mercurielles camphrées et belladonées, il n'est pas mauvais d'opérer sur une grande surface. Si le cas est grave, nous n'hésitons pas à faire raser
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les cheveux et à frotter tout le côté malade ; de cette manière l'on obtient rapidement un résultat, si l'iritis n'est pas de vieille date.